ARMAND
Qu'est-il arrivé ?
DANIEL
Sans le courage de M. Perrichon...
PERRICH01T, vivement.
Non, pas vous ! ne parlez pas !... (Racontant.) C'est horrible !... Nous étions sur la Mer de glace... Le Mont-Blanc nous regardait, tranquille et majestueux...
DANIEL, à part.
Le récit de Théramène ! *
MADAME PERRICHON
Mais dépéche-toi donc !
HENRIETTE
Mon père !
PERRICHON
Un instant, que diable ! Depuis cinq minutes, nous suivions, tout pensifs, un sentier abrupt qui serpentait entre deux crevasses... de glace ! Je marchais le premier...
MADAME PERRICHON
Quelle imprudence !
PERRICHON
Toup à coup, j'entends derrière moi comme un éboulement; je me retourne : monsieur venait de disparaître dans un de ces abîmes sans fond dont la vue seule fait frissonner.
MADAME PERRICHON , impatiente.
Mon ami...
PERRICHON
Alors, n'écoutant que mon courage, moi, père de famille, je m'élance...
MADAME PERRICHON et HENRIETTE
Ciel!
PERRICHON
Sur le bord du précipice, je lui tends mon bâton ferré... Il s'y cramponne. Je tire... il tire... nous tirons... et, après une lutte insensée
1 Allusion au pompeux récit de la mort d'Hippolyte, dans Phèdre, de Racine, que les Français aiment à tourner en ridicule, à cause de son tour un peu suranné.
je l'arrache au néant et je le ramène à la face du soleil, notre père à tous !
Il sessuie le front avec son mouchoir.
HENRIETTE
Oh ! papa !
MADAME PERRICHON
Mon ami !
PERRICHON, embrassant sa femme et sa fille.
Oui, mes enfants, c'est une belle page...
ARMAND, à Daniel.
Gomment vous trouvez-vous ?
DANIEL, bas.
Très bien ! Ne vous inquiétez pas ! (il se lève.) Monsieur Perrichon, vous venez de rendre un fils à sa mère...
PERRICHON, majestueusement.
C'est vrai !
DANIEL
Un frère à sa sœur !
PERRICHON
Et un homme à la société.
DANIEL
Les paroles sont impuissantes pour reconnaître un tel service.
PERRICHON
C'est vrai !
DANIEL
Il n'y a que le cœur... entendez-vous, le cœur !...
PERRICHON
Monsieur Daniel ! Non, laissez-moi vous appeler Daniel.
DANIEL
Comment donc ! (A part.) Chacun son tour !
PERRICHON, ému.
Daniel, mon ami, mon enfant !... votre main, (il lui prend la main.) Je vous dois les plus douces émotions de ma vie... Sans moi, vous ne seriez qu'une masse informe et repoussante, ensevelie sous les frimas... Vous me devez tout, tout!... (avec noblesse.) Je ne l'oublierai jamais !
DANIEL
Ni moi !
398 * CHREST0MATH1E FRANÇAISE
PERRICHON. à Armand, en s'essuyant les yeux.
Ah ! jeune homme !... vous ne savez pas le plaisir qu'on éprouve à sauver son semblable 4.
HENRIETTE
Mais, papa, monsieur le sait bien, puisque tantôt...
PERRICHON, se rappelant.
Ah! oui, c'est juste!... — Monsieur l'aubergiste, apportez-moi le livre des voyageurs.
MADAME PERRICHON
Pourquoi faire ?
PERRICHON
Avant de quitter ces lieux, je désire consacrer par une note le souvenir de cet événement.
L'AUBERGISTE, apportant le registre.
Voilà, monsieur.
PERRICHON
Merci... Tiens, qui est-ce qui a écrit ça?
TOUS
Quoi donc ?
PERRICHON, lisant.
« Je ferai observer à M. Perrichon que la Mer de Glace n'ayant pas » d'enfant, Ye qu'il lui attribue devient un dévergondage grammatical.» Signé : « Le Commandant. 2»
TOUS
Hein?
HENRIETTE, bas, à son père.
Oui, papa, mer ne prend pas d'e à la fin.
PERRICHON
Je le savais ! Je vais lui répondre, à ce monsieur, (il prend une plume et écrit.) «Le commandant est... un paltoquet ! » Signé: «Perrichon. »
' Dans cette pièce, d'un comique si franc et d'une observation si vraie, Labiche a voulu soutenir cette thèse que l'homme, naturellement égoïste et vaniteux, aime beaucoup mieux ceux à qui il a rendu service que ceux dont il est le débiteur, ce qui n'est pas flatteur pour l'espèce humaine. C'est très souvent vrai, malheureusement. M. Paul Janet, dans une intéressante étude sur Labiche, fait remarquer que l'idée première de la pièce se trouve déjà dans Aristote.
* Perrichon, en arrivant à l'auberge, a voulu écrire une pensée sur le livre des voyageurs, et il y a mis cette niaiserie : « Que l'homme est petit lorsqu'on le contemple du haut delà Mer de glace.» Seulement, comme il est brouillé avec l'orthographe, il a écrit mère au lieu de mer ; de là la correction faite par un autre voyageur. Ce trait est destiné, dans la pensée de Labiche, à faire ressortir la bêtise prétentieuse et l'ignorance du parvenu Perrichon. — Il ne faut pas oublier que cela se passe en 1860 ; ce trait serait moins admissible aujourd'hui.
LE GUIDE/ rentrant.
La voiture est là.
PERRICHON
Allons ! dépêchons-nous. (Aux jeunes gens.) Messieurs, si vous voulez accepter une place ?
Armand et Daniel s'inclinent.
MADAME PERRICHON, appelant son mari.
Perrichon, aide-moi à mettre mon manteau. (Bas.) On vient de me demander notre fille en mariage...
perrichon Tiens ! à moi aussi !
MADAME PERRICHON
C'est M. Armand.
PERRICHON
Moi, c'est Daniel... mon ami Daniel.
MADAME PERRICHON
Mais il me semble que l'autre...
PERRICHON
Nous parlerons de cela plus tard...
HENRIETTE, à la fenêtre.
Ah ! il pleut à verse !
PERRICHON
Ah diable! (A l'aubergiste.) Combien tient-on dans votre voiture?
l'aubergiste Quatre dans l'intérieur et un à côté du cocher...
PERRICHON
C'est juste le compte.