ELISÉE RECLUS
tes d'un édifice dont la façade est restée dans les ténèbres. Souvent un deuxième arc lumineux, puis un troisième, ou même d'autres encore, s'arrondissent au-dessus du premier, et leurs nappes de feu concentriques brillent jusque dans le haut du ciel. Pendant quelque temps, ces arches de lumière éclairent seules l'espace ; mais on voit soudain des rayons colorés s'élancer des arcs vers le zénith en faisceaux convergents. A la base le vert, au centre le jaune d'or, à l'extrémité le rouge pourpre se succèdent régulièrement sur les fusées, ajoutant ainsi à la splendeur de la lumière la beauté des couleurs les plus éclatantes ; souvent aussi, d'après Hansteen, des rayons noirs ou d'un violet sombre alternent avec les baguettes de lumière et les rendent plus éblouissantes par le contraste ; pendant une magnifique aurore observée par Maupertuis à la fin du siècle dernier, le rouge était d'une telle intensité, que la constellation d'Orion semblait noyée dans le sang. Parfois ces traits si diversement colorés restent longtemps au même point du ciel ; mais, plus fréquemment, la variété de leurs formes changeantes est infinie : tantôt les deux bases de l'arcade cessent de reposer sur l'horizon, et la nappe lumineuse ondule et se reploie sur elle-même comme une immense draperie frangée ; tantôt les gerbes de rayons, brusquement arrêtées dans le ciel, semblent se réunir en une coupole d'or; souvent elles sont séparées les unes des autres comme par des -colonnes de fumée, et tour à tour les lueurs de l'aurore s'éteignent et se rallument. Les jayons auxquels les Canadiens donnent le nom de marionnettes on « de joyeux danseurs » (merry-dancers), varient incessamment de longueur et d'éclat, la terre elle-même, presque toujours couverte de neige quand brille l'incendie magnétique, apparaît tantôt plus claire, tantôt plus obscure par son contraste avec les gerbes flamboyantes. Au zénith magnétique, vers lequel se dirige le pôle méridional de l'aiguille aimantée, le ciel paraît obscur ; mais tout autour, les rayons convergents qui viennent de l'horizon du nord, et qui se continuent en s'éloignant les uns des autres vers l'horizon du sud, forment une sorte de couronne. C'est alors le moment le plus brillant du phénomène. Ensuite l'éclat des arcs et des rayons diminue peu à peu ; on les voit « palpiter », pour ainsi dire, comme si la flamme étouffée cherchait à se raviver ; mais elle finit par s'éteindre ; il ne reste plus çà et là que des « plaques aurorales » émettant une faible lueur, comme de lointains éclairs d'orage ; puis on croit voir encore une vague phosphorescence sur les cirri blanchâtres. D'ailleurs, ce n'est là, pour ainsi dire, qu'une aurore typique: suivant les conditions du milieu, la couleur, la forme, la durée des aurores, tout varie dans ces phénomènes. Whymper en
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décrit une qu'il vit dans l'Alaska et qui ressemblait à un serpent de lumière, souple, onduleux et changeant. D'ordinaire l'aurore magnétique a complètement cessé quand du côté de l'orient commence à se révéler une autre aurore, celle du soleil qui s'approche de l'horizon.
L'aspect des montagnes '.
Quel contraste entre la vue des plaines et l'aspect de la montagne, lorsque la cime en est dégagée de vapeurs et qu'on peut la contempler de loin à travers la lourde atmosphère qui pèse sur les terres basses ! Le spectacle est beau, surtout lorsque la pluie a fait tomber sur le sol les poussières flottantes, que l'air est rajeuni, pour ainsi dire. Le profil de rochers et de neiges se détache nettement du bleu des cieux ; malgré l'énorme distance, le mont, azuré lui-même comme les profondeurs aériennes, se peint sur le ciel avec tout son relief d'arêtes et de promontoires; on distingue les vallons, les ravins, les précipices; parfois même, à la vue d'un point noir qui se déplace lentement sur les neiges, on peut, à l'aide d'une lunette d'approche, reconnaître un ami gravissant la cime. Le soir, après le coucher du soleil, la pyramide se montre dans sa beauté la plus pure et la plus splendide à la fois. Le reste de la terre est dans l'ombre, le gris du crépuscule voile les horizons des plaines ; l'entrée des gorges est déjà noircie par la nuit. Mais là haut tout est lumière et joie. Les neiges, que regarde encore le soleil, en réfléchissent les rayons roses; elles flamboient, et leur clarté parait d'autant plus vive que l'ombre monte peu à peu, envahissant successivement les pentes, les recouvrant comme d'une étoffe noire. A la fin, la cime est seule assez haute pour apercevoir le soleil par dessus les courbures de la terre ; elle s'illumine comme d'une étincelle ; on dirait un de ces diamants prodigieux qui, d'après les légendes hindoues, fulguraient au sommet des montagnes divines. Mais soudain la flamme a disparu, elle s'est évanouie dans l'espace. Qu'on ne cesse de regarder pourtant : au reflet du soleil succède celui des vapeurs empourprées de l'horizon. La montagne s'illumine encore une fois, mais d'un éclat plus doux. La roche dure ne semble plus exister sous son vêtement de rayons ; il ne reste qu'un mirage, une lumière aérienne ; on croirait que le mont superbe s'est détaché de la terre et flotte dans le ciel pur.
Ainsi, la rareté de l'air des hautes régions contribué à la beauté des
1 Extrait de l'Histoire d'une montagne, un chef-d'œuvre de vulgarisation scientifique d'une grande valeur littéraire.
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cimes, en empêchant les souillures de la basse atmosphère de gagner les sommets ; mais elle force aussi les vapeurs invisibles qui s'élèvent <ie la mer et des plaines à se condenser et à s'attacher en nuages aux flancs de la montagne. D'ordinaire, l'eau vaporisée suspendue dans les couches supérieures de l'air ne s'y trouve pas en quantité assez considérable pour qu'elle se change immédiatement en nuages et retombe en pluie ; l'atmosphère où elle flotte la maintient à l'état de gaz invisible. Mais que la couche d'air monte dans le ciel, emportant ses vapeurs, elle se refroidira graduellement, et son eau, condensée en molécules distinctes, se révélera bientôt. C'est d'abord une nuelle presque imperceptible, un flocon blanc dans le ciel bleu ; mais à ce flocon s'en ajoutent d'autres; maintenant, c'est un voile dont les déchirures laissent çà et là pénétrer le regard dans les profondeurs de l'espace ; à la fin, c'est une masse épaisse se déployant en rouleaux ou s'entassant en pyramides. Il est de ces nuages qui se dressent sur l'horizon en forme de véritables montagnes. Leurs crêtes et leurs dômes, leurs neiges, leurs glaces resplendissantes, leurs ravins ombreux, leurs précipices, tout le relief se révèle avec une netteté parfaite. Seulement, les monts de vapeur sont flottants et fugitifs ; un courant d'air les a formés, un autre courant peut les déchirer et les dissoudre. A peine leur durée est-elle de quelques heures, tandis que celle des monts de pierre est de millions d'années : mais en réalité la différence est-elle donc si grande ? Relativement à la vie du globe, nuages et montagnes sont également des phénomènes d'un jour. Minutes et siècles se confondent, lorsqu'ils se sont engouffrés dans l'abîme des temps.
Les nues aiment surtout à s'amonceler autour des roches qui se dressent en plein ciel. Les unes sont attirées vers le roc par une électricité contraire à la leur propre ; les autres, pourchassées par le vent dans l'espace, viennent se heurter sur les pentes des monts, grande barrière placée en travers de leur marche. D'autres encore, invisibles dans l'air tiède, ne se révèlent qu'au contact de la pierre froide ou des neiges ; c'est la montagne qui condense les vapeurs et les exprime de i'air, pour ainsi dire. Que de fois, en contemplant la cime ou quelque promontoire avancé, j'ai vu les duvets des nuages naissants s'amasser autour de la pointe glacée ! Une fumée s'élève, semblable à celle qui monte d'un cratère : bientôt chaque piton en est enveloppé, et le mont finit par s'entourer d'un turban de nuages qu'il a lui-même tissés dans l'air transparent. Des mains invisibles, semble-t-il, travaillent à la formation des tempêtes et à la chute des pluies. Quand les habitants des plaines voient la montagne disparaître sous un amas de nues, ils com-
prennent à la manière dont se coiffe le géant, quel genre de fête il leur prépare. Quand deux souffles d'air viennent se rencontrer à sa pointe, l'un brûlant, l'autre froid, la nue formée soudain se dresse haut en tourbillonnant dans le ciel ; la montagne est un volcan, et la vapeur s'en échappe incessamment avec une sorte de furie pour aller se replier au loin dans le ciel en une courbe immense.
Des nuages détachés s'éparpillent librement dans le ciel, ils se rejoignent, se cardent où s'effilent sous le vent, s'étalent ou s'envolent et montent jusque dans l'atmosphère supérieure, bien au-dessus des cimes les plus élevées de la terre ; la diversité de leurs formes est beaucoup plus grande que celle des nuages qui ceignent les sommets de la montagne. Cependant ceux-ci présentent une singulière mobilité d'aspect. Tantôt ce sont des nues isolées qui se déplacent avec les nappes, d'air froid ; on les voit alors serpenter en rampant dans les ravins ou cheminer le long des arêtes en s'effrangeant aux roches aiguës. Tantôt se sont de gros nuages qui cachent à la fois toute une pente de la montagne ; à travers leur masse épaisse, qui grossit ou diminue, se déplace ou se déchire, on distingue de temps en temps la cime bien connue, d'autant plus superbe en apparence qu'elle semble vivre et se mouvoir entre les vapeurs tournoyantes. D'autres fois, les nappes aériennes superposées et de températures différentes sont parfaitement horizontales et distinctes comme des strates géologiques ; les nuages qu'on y voit paraître ont une forme analogue : ils sont disposés en bandes régulières et parallèles, cachant ici des forêts, là des pâturages, des neiges et des rochers, ou les voilant à demi comme une écharpe transparente. Parfois encore les cimes, les pentes supérieures, toute la haute montagne est noyée dans la lourde masse des nues, semblable à un ciel gris ou noir qui se serait abaissé vers la terre ; la montagne s'éloigne ou se rapproche suivant le jeu des vapeurs qui diminuent ou s'épaississent. Soudain, tout disparaît de la base au sommet : le mont s'est entier perdu dans les brumes; puis l'orage descend des cimes, il fouette cette mer de lourdes vapeurs, et l'ont voit le géant apparaître de nouveau, « noir, triste, dans le vol éternel des nuées *. »
1 Principaux ouvrages d'Elisée Reclus : La Terre (1867) ; Histoire d'une montagne (1880) : Histoire d'un ruisseau (1881) ; Nouvelle géographie universelle, 19 volumes (1875-1894;. — Sur Reclus, lire l'intéressante étude de Raoul Frary dans La question du latin.
Né à Clarens en 1830, mort à Lausanne en 1886.
Presque inconnu en France, où des auteurs suisses de bien moindre valeur ont cependant une renommée assez grande, Eugène Rambert est considéré dans la Suisse française comme un des meilleurs écrivains nationaux. A notre avis, il est, littérairement, l'écrivain national par excellence, avant Vinet lui-même, car Vinet est plus philosophe que littérateur. Poète de talent, critique profond et solide, c'est surtout comme descripteur de la nature que Rambert mérite d'être placé au premier rang. Son chef-d'œuvre Les Alpes suisses est un des plus beaux ouvrages de description pittoresque qui aient été écrits en français. « La Suisse, dit Elisée Reclus, est devenue comme une terre commune pour tous ceux dont le cœur bat d'émotion à la vue des grands spectacles de la nature ; il semble qu'une existence est incomplète lorsqu'il lui manque la joie d'un voyage dans les grandes Alpes. » Pour juger Rambert, il faut se rappeler cette phrase ; on comprendra alors l'importance de cet écrivain, sympathique entre tous, qui sut combiner l'esprit d'observation du savant, l'enthousiasme et l'imagination du poète, pour élever à sa patrie un monument littéraire digne de la superbe nature qu'il a célébrée. Quand la critique française connaîtra le grand écrivain vaudois, elle ratifiera certainement le jugement que nousémettons ici, comme un faible témoignage de notre vive admiration.
Les glaciers4.
Les grands glaciers ont ceci de remarquable qu'ils se forment à l'ordinaire par la réunion de plusieurs glaciers. Les rivières ont besoin de quelque temps pour confondre leurs eaux ; les glaciers se soudent et ne se mêlent pas. Si l'un est plus pur que l'autre, il se distingue encore par sa blancheur dans le lit où ils coulent côte à côte. Leurs moraines d'ailleurs les accompagnent et les séparent fidèlement. Chacune d'elles est une limite, et il suffit d'en considérer le réseau pour décomposer le glacier.
Parmi les plus grands glaciers de la Suisse, on en compte trois qui jouissent d'une célébrité particulière, celui de l'Aar, celui d'Aletsch et celui du Mont-Rose. Le premier est le plus simple. Deux fleuves jumeaux tombent des montagnes, et, séparés par une muraille de rochers, coulent parallèlement; puis la muraille s'abaisse, ils se joignentet remplissent de leurs flots apaisés une vallée haute et large, où ils chemi-
1 Extrait des Alpes suisses. Le chapitre d'où ce morceau est extrait est un chefd'œuvre d'observation scientifique, que sa valeur littéraire rend encore plus remarquable.
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nent d'un cours égal et majestueux : tel est le glacier de l'Aar. Celui d'Aletsch est le glacier-roi, qui ne connaît que des tributaires. Derrière l'Aletschhorn se cache un réservoir où se rassemblent les eaux solides de tout un amphithéâtre de montagnes; le glacier d'Aletsch s'en échappe, pour s'engager dans une vallée au long cours, qui, au lieu de lui ouvrir le chemin de la plaine, le fait tourner lentement autour de la cime où il a pris naissance et dont il porte le nom. Du haut de rAletschhorn on peut, à volonté, faire rouler des quartiers de roc au nord, au sud, à l'est, à l'ouest ; tous, par une route ou par une autre, rejoindront le glacier géant qui fait ceinture autour de lui. Bien différent est celui du Mont-Rose : c'est le glacier composite, multiple, gigantesque produit de dix glaciers formidables. Ils descendent de toutes les pointes du Mont-Rose, les uns purs, les autres souillés, les uns à flots tranquilles, les autres en se brisant aux parois des ravines, et viennent se réunir dans la vaste enceinte que dominent tant de sommets rivaux. C'est moins un fleuve qu'une mer en mouvement ; une mer qui tout à coup voit le chemin se fermer devant elle, et qui ne trouve d'issue que par une gorge étroite entre deux murailles inébranlables. Le glacier s'y précipite, il se fait torrent, se brise, se hérisse, puis se tordant sur lui-même à un dernier contour de la gorge, il en débouche, abrupt et tourmenté, et vient mourir sur le fond verdoyant de la vallée. Veut-on se donner l'entière et ineffaçable impression des grandeurs du monde alpestre, qu'on aille visiter un de ces trois glaciers, mais qu'on ne se borne pas à y toucher barre en passant. Quand on veut voir un fleuve, on en descend ou l'on en remonte le cours ; faisons de même pour ces fleuves solides. Jeunes gens, qui avez le souffle léger, le jarret infatigable, profitez d'une belle nuit pour gagner cette cime de Jazzy, qui continue au nord la haute ligne du Mont-Rose. Alertes comme vous l'êtes, vous y arriverez presque à l'aurore ; puis, quand vous aurez pris haleine et joui quelque temps de la vue, remettez-vous en route, et faites, vous aussi, votre voyage du glacier. Imposez-vous pour loi de ne mettre le pied sur la rive que lorsqu'il le faudra absolument. La route est longue, parfois difficile ; allez toujours, la récompense qui vous attend est d'avoir vu la nature travailler dans sa puissance et de vous être en quelque sorte associés à son œuvre. Moraines, ruisseaux, aiguilles, crevasses, grandes et petites choses, regardez tout au passage. Si quelques études préliminaires vous permettent d'observer comme le ferait un naturaliste, tant mieux; sinon, regardez encore. Heureux, sans doute, celui qui peut deviner le secret des choses l heureux déjà celui qui peut les voir et s'en graver l'image dans l'esprit ! Voyez ce
que deviennent, à mesure qu'elles s'écoulent vers les profondeurs où nous vivons, ces neiges éthérées, parure des hauts sommets. De ce monde aérien, qui semble n'appartenir ni au ciel ni à la terre, passez à celui du glacier, plus voisin de nous, premier et gigantesque théâtre de luttes, de labeur et de destruction. Ils se touchent et pourtant ce sont déjà deux pôles. Légères sont les neiges d'en haut ; le glacier est pesant, il ne se meut qu'à force d'obstination, et jusque dans les jeux les plus hardis de ses hautes cataractes il y a de l'effort, de la contrainte et je ne sais quelle rude gaucherie ; s'il a des aiguilles légèrement posées, ce ne peut être que par quelque hasard d'équilibre, qui leur permet de rester dans la position d'une tour qui va tomber. Les neiges d'en haut sont pures et lumineuses, elles ont bientôt enseveli ce qui pourrait les souiller, en toute saison elles resplendissent au soleil ; le glacier se découvre chaque été, et ne craint pas d'étaler aux yeux les matériaux qui le salissent. Les neiges d'en haut ne semblent faites que pour briller; le glacier est fait pour charrier, il a les épaules robustes, il ne cède pas sous les plus gros blocs, il les soulève au besoin dans les airs, et vous renverseriez sur lui toute une montagne qu'il en transporterait les débris à la plaine avec ordre, avec lenteur, avec la patience de la force, et sans jamais fléchir sous le poids. Les neiges d'en haut habitent un pays de lumière, pour elles sont les premiers rayons de l'aurore et les dernières lueurs du couchant ; le glacier se traine dans les vallées et ne voit le ciel qu'entre deux murailles de rocher. Les neiges d'en haut ont de l'espace pour jouer et tourbillonner ; le glacier n'a pas de place pour ses vagues congelées, qui se gênent dans les défdés et s'y pressent les unes sur les autres. Les neiges d'en haut protègent les cimes; le glacier les mine par dessous, les ronge, les lime et convertit en boue la charpente des Alpes. Les neiges d'en haut reposent inoffensives dans d'éternelles solitudes; le glacier est un envahisseur qui descend en rampant jusque dans les vallées populeuses, attaque les champs des hommes et renverse leurs habitations. Et cependant c'est bien des neiges d'en haut que naît le glacier, mais par quelle série de métamorphoses insensibles ! Amollies par la chaleur du jour, durcies par les gelées de la nuit, elles se fixent, se tassent, deviennent une masse rugueuse, puis une espèce de ciment grossier, puis une glace à gros grains, moitié opaque, moitié transparente, mais de plus en plus compacte, jusqu'à ce qu'enfin de cette chose légère qui s'appelle une étoile de neige, de ces mille paillettes qui voltigent à la manière des moucherons bercés sur leurs ailes diaphanes, se soit formé ce reptile effrayant et superl>e qui s'accroche aux aspérités des rocs,
déroule ses plis le long des précipices et fait craquer dans les gorges de la montagne ses anneaux monstrueux.
La Soldanelle*.
Nous entrons et définitivement dans la zone supérieure des Alpes, celle où disparaissent les arbres et les arbustes. On y arrive par deux chemins. Le plus long et le plus doux suit le fond des vallées, et les remonte de bassin en bassin, de défilé en défilé : après en avoir traversé toute une série, on finit par trouver une rampe ou une gorge qui fait barrière, et où les forêts s'arrêtent plus ou moins brusquement ; les buissons peuvent s'élever davantage, couvrir un étage de plus, franchir encore un défilé ; puis ils rencontrent aussi leur limite. L'autre chemin, beaucoup plus court, mais beaucoup plus pénible, moins un chemin qu'un escalier, quitte la vallée sur un point quelconque, et monte directement contre l'une ou l'autre des murailles qui en forment les flancs. On peut quelquefois grimper par une pente suivie et régulière jusque bien au-dessus de la végétation arborescente, que l'on voit s'amoindrir graduellement ; d'autres fois, et peut-être est-ce le cas le plus fréquent, à la hauteur où les sapins commencent à devenir plus rares et moins élancés, on aborde des terrasses, des vallons, des plateaux spacieux, de vastes contrées, que d'en bas on pouvait à peine soupçonner. Ces vallons, dont le niveau est souvent de dix-huit ou de dix-neuf cents mètres, ont des hivers particulièrement rudes ; la neige s'y accumule en masses plus épaisses, le vent l'y chasse de tous côtés, les avalanches l'y précipitent, et elle est encore loin d'y être fondue lorsque, à égalité d'altitude, les versants inclinés commencent à verdoyer. Aussi les arbres et les buissons n'y pénètrent-ils pas facilement; il n'est point rare qu'ils en respectent l'entrée alors même que sur la pente, à droite et à gauche, ils s'élèvent encore d'une centaine de mètres. On dirait une porte qui leur est interdite, et qui nous ouvre un monde nouveau, celui du véritable pays alpin, avec sa flore de plus en plus caractérisée, ses grands pâturages, ses chalets et ses troupeaux.
A cette hauteur, il y a, comme dans la plaine, un printemps, un été et un automne; mais ces trois saisons se font en trois mois. Les plantes éclosent rapidement, et l'on ne distingue que deux floraisons : l'une suit la fonte des neiges, l'autre est en retard de quelques semai-
* Extrait des Alpes suisses. — Eugène Rambert était un botaniste remarquable ; c'est pour cela que son étude si poétique de la flore alpestre a un caractère d'exactitude qu'on rencontre rarement dans les descriptions des littérateurs.
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nés. En s' élevant assez haut, on peut, au mois de juillet, les traverser toutes deux à quatre ou cinq cents mètres de distance verticale ; mais plusieurs des montagnes les plus renommées pour la beauté de leur végétation, Chamossaire, par exemple, dans les Alpes vaudoises, doivent être visitées au mois de juin. Si l'année est chaude, dès le commencement d'août l'herbe perd sa fraîcheur ; il ne reste plus que des fleurs attardées, et chaque plante se hâte de fructifier. La rapidité avec laquelle s'accomplit le cycle de la vie végétale est un des traits les plus saillants de cette flore. Il faut voir comment certaines espèces poussent au bord des champs de neige. Le sol est libre depuis un jour à peine ; il est imbibé d'eau glacée, et déjà de toute part pointent des bourgeons blancs et gonflés de sucs. De vingt-quatre en vingt-quatre heures, on en mesure les progrès. Parmi les plus précoces, se distinguent de charmantes auricules aux ombelles purpurines, surtout nombreuses et variées dans les chaînes orientales. Mais le prodige de cette floraison hâtive est la Soldanelle. Il en existe aussi deux espèces, avec des formes intermédiaires et douteuses, exactement comme pour le rhododendron. La plus grande, la Soldanelle des Alpes, est connue à peu près partout en Suisse ; l'autre, la Petite Soldanelle, habite surtout les montagnes d'Uri, de Glaris, des Grisons; je ne crois pas qu'elle ait beaucoup de stations plus occidentales que le Faulhorn. Toutes deux poussent quelques feuilles arrondies et fermes. Une fourmi guerrière pourrait se faire un bouclier de combat de celles de la Petite Soldanelle. De l'aisselle naît une tige qui porte des fleurs retombantes. La Soldanelle des Alpes en a jusqu'à quatre; elles sont d'un lilas tendre, de la grosseur d'une cupule de gland, mais beaucoup plus évasées, et frangées jusqu'à la moitié de leur profondeur. La Petite Soldanelle n'en a ordinairement qu'une, plus étroite, plus allongée, avec des franges plus courtes. La couleur en est d'une délicatesse infinie : c'est une teinte rose bleuâtre, avec des reflets changeants et métalliques, et à l'intérieur un réseau de veines sanguines.
La Petite Soldanelle ne se replie pas, comme le fait la sensitive, au toucher d'un corps dur ; cependant ces franges, cette transparence de la corolle, cette couleur nuancée, chatoyante et qui joue avec la lumière, semblent trahir le mystère d'une organisation nerveuse qui dépasse en finesse tout ce que l'imagination peut rêver. S'il y a des plantes somnambules, la Petite Soldanelle doit l'être. La fermeté de ses feuilles nervées est celle d'une main légèrement crispée, et la fleur est si frêle qu'on dirait une âme suspendue entre la terre et le ciel et toujours prête à s'envoler : ce n'est qu'un souffle. Aussi combien de co-
rolles jonchent le sol dans ce creux que vient de quitter la neige, et où elles se balançaient par centaines ! Elles n'ont pas eu le temps de se faner ; mais elles n'ont plus eu la force de se soutenir, et elles sont tombées dans la fraîcheur de leur beauté.
Et cependant cet être fragile a soif de vivre. La Soldanelle n'attend pas, comme le prudent rhododendron, que les beaux jours aient succédé aux beaux jours. Des Alpes inférieures jusque sur les plus hautes cimes, elle suit la neige à la piste. Quand les frimas tardent à disparaître, l'impatience la prend, et si le sol réchauffé a quelque peu fondu le dessus du névé, de manière qu'il y ait un interstice par où se glisse le souffle du printemps, elle se hâte de pousser. Lorsque la croûte glacée est encore trop épaisse, l'imprudente fleurette périt dans l'obscurité de sa prison; mais si elle peut la percer du sommet de sa tige pointue, ce qui arrive souvent à la Soldanelle des Alpes, elle vient ouvrir au-dessus sa corolle tremblante, et triompher pendant quelques heures sur ce blanc tapis qui lui servira de linceul1.
FUSTEL DE GOULANGES
Né à Paris en 1830, mort à Paris en 1889.
Les grands historiens de la période romantique ont laissé des héritiers et la France compte, à l'heure actuelle, plusieurs écrivains d'histoire très remarquables. Fustel de Coulanges peut être considéré comme le chef de la nouvelle école qu'on pourrait appeler l'école scientifique. C'est l'historien le plus rigoureusement objectif que la France ait produit. Doué d'un esprit philosophique remarquable, il a l'art de faire comprendre les grands événements du passé, mais il ne substitue jamais ses vues personnelles à la réalité certaine, pour l'interprétation de laquelle il n'a recours qu'aux documents. Ses études ont la beauté que donnent la profondeur et la certitude ; bien qu'à première vue Fart y paraisse entièrement sacrifié à la science, elles ont une réelle valeur littéraire ; le style du célèbre historien a toutes les grandes qualités classiques : la clarté parfaite, la logique, la précision.
1 Principaux ouvrages à lire d'Eugène Rambert : Les Alpes suisses (1854-1875), Etudes littéraires. — Sur Rambert, lire les études critiques suivantes : Henri Warnery, Eugène Rambert; Philippe Godet, Histoire littéraire de la Suisse française ; Virgile Rossel, Histoire littéraire de la Suisse romande.
Le christianisme et la fin du monde antique1.
La victoire du christianisme marque la fia de la société antique. Avec la religion nouvelle s'achève cette transformation sociale que nous avons vue commencer six ou sept siècles avant elle.
Pour savoir combien les principes et les règles essentielles de la politique furent alors changés, il suffit de se rappeler que l'ancienne société avait été constituée par une vieille religion, dont le principal dogme était que chaque dieu protégeait exclusivement une famille ou une cité, et n'existait que pour elle. C'était le temps des dieux domestiques et des divinités poliades. Cette religion avait enfanté le droit : les relations entre les hommes, la propriété, l'héritage, la procédure, tout s'était trouvé réglé, non par les principes de l'équité naturelle, mais par les dogmes de cette religion et en vue des besoins de son culte. C'était elle aussi qui avait établi un gouvernement parmi les hommes : celui du père dans la famille, celui du roi ou du magistrat dans la cité. Tout était venu de la religion, c'est-à-dire de l'opinion que l'homme s'était faite de la divinité. Religion, droit, gouvernement s'étaient confondus et n'avaient été qu'une même chose sous trois aspects divers. Nous avons cherché à mettre en lumière ce régime social des anciens, où la religion était maîtresse absolue dans la vie privée et dans la vie publique : où l'Etat était une communauté religieuse, le roi un pontife, le magistrat un prêtre, la loi une formule sainte ; où le patriotisme était de la piété, l'exil une excommunication ; où la liberté individuelle était inconnue, où l'homme était asservi à l'Etat par son ànae, par son corps, par ses biens ; où la haine était obligatoire contre l'étranger, où la notion du droit et du devoir, de la justice et de l'affection s'arrêtait aux limites de la cité ; où l'association humaine était nécessairement bornée dans une certaine circonférence autour d'un prytanée, et où l'où ne voyait pas la possibilité de fonder des sociétés plus grandes. Tels furent les traits caractéristiques des cités grecques et italiennes pendant la première période de leur histoire.
Mais peu à peu, nous l'avons vu, la société se modifia. Des change-
1 Extrait de la Cité antique, remarquable enquête historique sur les institutions de l'antiquité, où les vues philosophiques les plus hautes s'appuient sur la plus rigoureuse recherche scientilique. On ne comprend bien l'antiquité qu'après avoir lu ce magnifique ouvrage . A comparer avec les études de l'historien allemand Mommsen.
ments s'accomplirent dans le gouvernement et dans le droit, en même temps que dans les croyances. Déjà, dans les cinq siècles qui précèdent le christianisme, l'alliance n'était plus aussi intime entre la religion d'une part, le droit et la politique de l'autre. Les efforts des classes opprimées, le renversement de la caste sacerdotale, le travail des philosophes, le progrès de la pensée avaient ébranlé les vieux principes de l'association humaine. On avait fait d'incessants efforts pour s'affranchir de l'empire de cette vieille religion, à laquelle l'homme ne pouvait plus croire; le droit et la politique, comme la morale, s'étaient peu à peu dégagés de ses liens. Seulement, cette espèce de divorce venait de l'effacement de l'ancienne religion ; si le droit et la politique commençaient à étire quelque peu indépendants, c'est que les hommes cessaient d'avoir des croyances ; si la société n'était plus gouvernée par la religion, cela tenait surtout à ce que la religion n'avait plus de force. Or, il vint un jour où le sentiment religieux reprit vie et vigueur, et où, sous la forme chrétienne, la croyance ressaisit l'empire de l'âme. N'allait-on pas voir alors reparaître l'antique confusion du gouvernement et du sacerdoce, de la foi et de la loi ?
Avec le christianisme, non seulement le sentiment religieux fut ravivé, il prit encore une expression plus haute et moins matérielle. Tandis qu'autrefois on s'était fait des dieux de l'âme humaine ou des grandes forces physiques, on commença à concevoir Dieu comme véritablement étranger, par son essence, à la nature humaine d'une part, au monde de l'autre. Le divin fut décidément placé en dehors de la nature visible et au-dessus d'elle. Tandis qu'autrefois chaque homme s'était fait son dieu, et qu'il y en avait eu autant que de familles et de cités, Dieu apparut alors comme un être unique, immense, universel, seul animant les mondes, et seul devant remplir le besoin d'adoration qui est en l'homme. Au lieu qu'autrefois la religion, chez les peuples de la Grèce et de l'Italie, n'était guère autre chose qu'un ensemble de pratiques, une série de rites que l'on répétait sans y voir aucun sens, une suite de formules que souvent on ne comprenait plus, parce que la langue en avait vieilli, une tradition qui se transmettait d'âge en âge et ne tenait son caractère sacré que de son antiquité, au lieu de cela, la religion fut un ensemble de dogmes et un grand objet proposé à la foi. Elle ne fut plus extérieure ; elle siégea surtout dans la pensée de l'homme. Elle ne fut plus matière ; elle devint esprit. Le christianisme changea la nature et la forme de l'adoration : l'homme ne donna plus à Dieu l'aliment et le breuvage; la prière ne fut ptes une forumle d'incantation; elle fut un acte de foi et une humble demande. L'âme
fut dans une autre relation avec la divinité : la crainte des dieux fut remplacée par l'amour de Dieu.
Le christianisme apportait encore d'autres nouveautés. Il n'était la religion domestique d'aucune famille, la religion nationale d'aucune cité ni d'aucune race. Il n'appartenait ni a une caste, ni à une corporation. Dès son début, il appelait à lui l'humanité entière. Jésus- Christ disait à ses disciples : « Allez et instruisez tous les peuples. » Ce principe était si extraordinaire et si inattendu que les premiers disciples eurent un moment d'hésitation ; on peut voir dans les Actes des apôtres que plusieurs se refusèrent d'abord à propager la nouvelle doctrine en dehors du peuple chez qui elle avait pris naissance. Ces disciples pensaient, comme les anciens Juifs, que le Dieu des Juifs ne voulait pas être adoré par des étrangers ; comme les Romains et les Grecs des temps anciens, ils croyaient que chaque race avait son dieu, que propager le nom et le culte de ce dieu c'était se dessaisir d'un bien propre et d'un protecteur spécial, et qu'une telle propagande était à la fois contraire au devoir et à l'intérêt. Mais Pierre répliqua à ces disciples : « Dieu ne fait pas de différence entre les gentils et nous. » Saint Paul se plut à répéter ce grand principe en toute occasion et sous toute espèce de forme : « Dieu, dit-il, ouvre aux gentils les portes de la foi. Dieu n'est-il Dieu que des Juifs? Non, certes, il l'est aussi des gentils... Les gentils sont appelés au même héritage que les Juifs. »
Il y avait en tout cela quelque chose de très nouveau. Car partout, dans le premier âge de l'humanité, on avait conçu la divinité comme s'attachant spécialement à une race. Les Juifs avaient cru au Dieu des Juifs, les Athéniens à la Pallas athénienne, les Romains au Jupiter capitolin. Le droit de pratiquer un culte avait été un privilège. L'étranger avait été repoussé des temples ; le non-Juif n'avait pas pu entrer dans le temple des Juifs; le Lacédémonien n'avait pas eu le droit d'invoquer Pallas athénienne. Il est juste de dire que, dans les cinq siècles qui précédèrent le christianisme, tout ce qui pensait s'insurgeait déjà contre ces règles étroites.
La philosophie avait enseigné maintes fois, depuis Anaxagore, que le Dieu de l'univers recevait indistinctement les hommages de tous les hommes. La religion d'Eleusis avait admis les initiés de toutes les villes. Les cultes de Cybèle, de Sérapis et quelques antres avaient accepté indifféremment des adorateurs de toutes nations. Les Juifs avaient commencé à admettre l'étranger dans leur religion, les Grecs et les Romains l'avaient admis dans leurs cités. Le christianisme, venant après ces progrès de la pensée et des institutions, présenta à l'a-
doration de tous les hommes un Dieu unique, un Dieu universel, un Dieu qui était à tous, qui n'avait pas de peuple choisi, et qui ne distinguait ni les races, ni les familles, ni les Etats. Pour ce Dieu il n'y avait plus d'étrangers. L'étranger ne profanait plus le temple, ne souillait plus le sacrifice par sa seule présence. Le temple fut ouvert à quiconque crut en Dieu. Le sacerdoce cessa d'être héréditaire, parce que la religion n'était plus un patrimoine. Le culte ne fut plus tenu secret; les rites, les prières, les dogmes ne furent plus cachés ; au contraire, il y eut désormais un enseignement religieux, qui ne se donna pas seulement mais qui s'offrit, qui se porta au-devant des plus éloignés, qui alla chercher les plus indifférents. L'esprit de propagande remplaça la loi d'exclusion. Cela eut de grandes conséquences, tant pour les relations entre les peuples que pour le gouvernement des Etats. Entre les peuples, la religion ne commanda plus la haine ; elle ne fit plus un devoir au citoyen de détester l'étranger ; il fut de son essence, au contraire, de lui enseigner qu'il avait envers l'étranger, envers l'ennemi, des devoirs de justice et même de bienveillance. Les barrières entre les peuples et les races furent ainsi abaissées ; le pomœrium l disparut ; « Jésus-Christ, dit l'apôtre, a rompu la muraille de séparation et d'inimitié. » — « Il y a plusieurs membres, dit-il encore ; mais tous ne font qu'un seul corps. Il n'y a ni gentil, ni Juif; ni circoncis, ni incirconcis; ni barbare, ni Scythe. Tout le genre humain est ordonné dans l'unité. » On enseigna même aux peuples qu'ils descendaient tous d'un même père commun. Avec l'unité de Dieu, l'unité de la race humaine apparut aux esprits ; et ce fut dès lors une nécessité de la religion de défendre à l'homme de haïr les autres hommes.
Pour ce qui est du gouvernement de l'Etat, on peut dire que le christianisme l'a transformé dans son essence, précisément parce qu'il ne s'en est pas occupé. Dans les vieux âges, la religion et l'Etat ne faisaient qu'un ; chaque peuple adorait son dieu, et chaque dieu gouvernait son peuple ; le même code réglait les relations entre les hommes et les devoirs entre les dieux de la cité. La religion commandait alors à l'Etat, et lui désignait ses chefs par la voix du sort ou par celle des auspices ; l'Etat, à son tour, intervenait dans le domaine de la conscience et punissait toute infraction aux rites et au culte de la cité. Au lieu de cela, Jésus-Christ enseigne que son empire n'est pas de ce monde. Il sépare la religion du gouvernement. La religion n'étant
1 L'enceinte de la cité, et en particulier celle de Rome.
FUSTBL DE COULANGES 605
plus terrestre, ne se mêle plus que le moins qu'elle peut aux choses de la terre. Jésus-Christ ajoute : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » C'est la première fois que l'on distinguait si nettement Dieu de l'Etat. Car César, à cette époque, était encore le grand pontife, le chef et le principal organe de la religion romaine ; il était le gardien et l'interprète des croyances ; il tenait dans ses mains le culte et le dogme. Sa personne même était sacrée et divine; car c'était précisément un des traits de la politique des empereurs, que, voulant reprendre les attributs de la royauté antique, ils n'avaient garde d'oublier ce caractère divin que l'antiquité avait attaché aux rois-pontifes et aux prêtres-fondateurs. Mais voici que Jésus-Christ brise cette alliance que le paganisme et l'empire voulaient renouer ; il proclame que la religion n'est plus l'Etat, et qu'obéir à César n'est pas la même chose qu'obéir à Dieu.
Le christianisme achève de renverser les cultes locaux ; il éteint les prytanées, brise définitivement les divinités poliades. Il fait plus : il ne prend pas pour lui l'empire que ces cultes avaient exercé sur la société civile. Il professe qu'entre l'Etat et la religion il n'y a rien de commun; il sépare ce que toute l'antiquité avait confondu. On peut d'ailleurs remarquer que, pendant trois siècles, la religion nouvelle vécut tout à fait en dehors de l'action de l'Etat ; elle sut se passer de sa protection et lutter même contre lui. Ces trois siècles établirent un abîme entre le domaine du gouvernement et le domaine de la religion. Et comme le souvenir de cette glorieuse époque n'a pas pu s'effacer, il s'en est suivi que cette distinction est devenue une vérité vulgaire et incontestable que les efforts mêmes d'une partie du clergé n'ont pas pu déraciner.
Ce principe fut fécond en grands résultats. D'une part, la politique fut définitivement affranchie des règles strictes que l'ancienne religion lui avait tracées. On put gouverner les hommes sans avoir à se plier à des usages sacrés, sans prendre avis des auspices ou des oracles, sans conformer tous les actes aux croyances et aux besoins du culte. La politique fut plus libre dans ses allures; aucune autre autorité que celle de la loi morale ne la gêna plus. D'autre part, si l'Etat fut plus maître en certaines choses, son action fut aussi plus limitée. Toute une moitié de l'homme lui échappa. Le christianisme enseignait que l'homme n'appartenait plus à la société que par une partie de lui-même, qu'il était engagé à elle par son corps et par ses intérêts matériels, que, sujet d'un tyran, il devait se soumettre, que, citoyen d'une république, il devait donner sa vie pour elle, mais que, pour son âme, il était li-
hre et n-'était engagé qu'à Dieu. Le stoïcisme avait déjà marqué cette séparation ; il avait rendu l'homme à lui-même, et avait fondé la liberté intérieure. Mais, de ce qui n'était que l'effort d'énergie d'une secte courageuse, le christianisme fit la règle universelle et inébranlable desgénérations suivantes; de ce qui n'était que la consolation de quelquesuns, il fit le bien commun de l'humanité.
Si maintenant on se rappelle ce qui a été dit plus haut sur l'omnipotence de l'Etat chez les anciens, si l'on songe à quel point la cité, au nom de son caractère sacré et de la religion qui était inhérente à. elle, exerçait un empire absolu, on verra que ce principe nouveau a été la source d'où a pu venir la liberté de l'individu. Une fois que l'âme s'est trouvée affranchie, le plus difficile était fait, et la liberté est devenue possible dans l'ordre social. Les sentiments et les mœurs, se sont alors transformés aussi bien que la politique. L'idée qu'on se faisait des devoirs du citoyen s'est affaiblie. Le devoir par excellence n'a plus consisté à donner son temps, ses forces et sa vie à l'Etat. La politique et la guerre n'ont plus été le tout de l'homme ; toutes les vertus n'ont plus été comprises dans le patriotisme; car l'àme n'avait plus de patrie. L'homme a senti qu'il avait d'autres obligations que celles de vivre et de mourir pour la cité. Le christianisme a distingué les vertus privées des vertus publiques. En abaissant celles-ci, il a relevé celles-là ; il a mis Dieu, la famille, la personne humaine au-dessus de la patrie, le prochain au-dessus du concitoyen.
Le droit a aussi changé de nature. Chez toutes les nations anciennes, le droit avait été assujetti à la religion et avait reçu d'elle toutes sesrègles. Chez les Perses et les Hindous, chez les Juifs, chez les Grecs, les Italiens et les Gaulois, la loi avait été contenue dans les livres sacrésou dans la tradition religieuse. Aussi chaque religion avait-elle fait le droit à son image. Le christianisme est la première religion qui n'ait pas prétendu que le droit dépendît d'elle. Il s'occupa des devoirs des hommes, non de leurs relations d'intérêts. On ne le vit régler ni le droit de propriété, ni l'ordre des successions, ni les obligations, ni la procédure. Il se plaça en dehors du droit, comme en dehors de toute chose purement terrestre. Le droit fut donc indépendant ; il put prendre ses règles dans la nature, dans la conscience humaine, dans la puissante idée du juste qui est en nous. Il put se développer en toute liberté, se réformer et s'améliorer sans nul obstacle, suivre les progrès de la morale, se plier aux intérêts et aux besoins sociaux de chaque génération.
L'heureuse influence de l'idée nouvelle se reconnaît bien dans l'his-
toire du droit romain. Durant les quelques siècles qui précédèrent le triomphe du christianisme, le droit romain travaillait déjà à se dégager de la religion et à se rapprocher de l'équité et de la nature ; mais il ne procédait que par des détours et par des subtibilités, qui l'énervaient et affaiblissaient son autorité morale. L'œuvre de régénération du droit, annoncée par la philosophie stoïcienne, poursuivie par les. nobles efforts des jurisconsultes romains, ébauchée par les artifices et les ruses du Préleur, ne put réussir complètement qu'à la faveur de l'indépendance que la nouvelle religion laissait au droit. On put voir, à mesure que le christianisme conquérait la société, les codes romains admettre les règles nouvelles, non plus par des subterfuges, mais ouvertement et sans hésitation. Les pénates domestiques ayant été renversés et les foyers éteints, l'antique constitution de la famille disparut pour toujours, et avec elle les règles qui en avaient découlé. Le père perdit l'autorité absolue que son sacerdoce lui avai t autrefois donnée, et ne conserva que celle que la nature même lui confère pour les besoins de l'enfant. La femme, que le vieux culte plaçait dans une position inférieure au mari, devint moralement son égale. Le droit de propriété fut transformé dans son essence ; les bornes sacrées des champs disparurent ; la propriété ne découla plus de la religion, mais, du travail ; l'acquisition en fut rendue plus facile, et les formalités du vieux droit furent définitivement écartées.
Ainsi, par cela seul que la famille n'avait plus sa religiou domestique, sa constitution et son droit furent transformés; de même que, par cela seul que l'Etat n'avait plus sa religion officielle, les règles du gouvernement des hommes furent changées pour toujours.
La méthode historique4.
Lois, chartes, formules, chroniques et histoires, il faut avoir lu toutes ces catégories de documents sans en avoir omis une seule. Car aucune d'elles, prise isolément, ne donne une idée exacte de la société. Elles se complètent ou se rectifient l'une l'autre. Celui qui croirait connaître l'époque mérovingienne d'après ses lois seules ou ses chartes, commettrait une erreur aussi grave que celui qui ne la connaîtrait que par les récits de Grégoire de Tours. Il faut avoir étudié tout avec une
1 Extrait de l'Histoire des institutions politiques de l'ancienne France. Dan» cet ouvrage admirablement documenté, l'auteur a appliqué avec une rigueur absolue la méthode scientifique qu'il préconise ici. Il nous a donné de l'époque mérovingienne une étude unique dans sou genre, d'une portée beaucoup plus grande que les récits d'Augustin Thierry. Voir page 274.
égale attention ; car l'historien doit être en état de dire en toute sûreté, non seulement quelles choses sont dans les textes, mais encore quelles choses n'y sont pas; et c'est surtout cette seconde obligation qui le force à avoir tout étudié. Nous rencontrerons dans le cours de ces études plusieurs opinions modernes qui ne s'appuient pas sur les documents ; nous devrons être en état d'affirmer qu'elles ne sont conformes à aucun texte, et pour cette raison nous ne nous croirons pas le droit d'y adhérer.
La lecture même des documents ne servirait à rien si on la faisait avec des idées préconçues ; et voilà le mal le plus ordinaire de notre époque. C'est particulièrement sur cette partie de l'histoire, c'est-à-dire sur les origines de la France, que les idées préconçues et les partis pris se sont donné carrière. Les anciens érudits voulaient y trouver les titres de la monarchie, Boulainvilliers y voulait voir ceux de la noblesse, et Montesquieu ceux de la liberté. Les amis du régime parlementaire ont cru très sérieusement y trouver un système d'assemblées nationales et presque toute la pratique du parlementarisme. D'autres ont voulu y voir les origines du jury moderne ou quelque chose de plus démocratique encore. C'est que l'on porte dans l'étude des faits les idées qu'on a en soi-même. Il y a surtout une idée qui, depuis cent cinquante ans, s'est insensiblement enracinée dans les esprits et a faussé l'histoire : c'est celle qui représente l'empire romain comme un despotisme pur et la vieille Germanie comme la pure liberté. De ces deux propositions, la première est à moitié inexacte, la seconde n'a jamais été démontrée. Toutes les deux ont pourtant la force d'axiomes et sont maîtresses des esprits. De là vient que l'érudition française ne parle guère de l'empire romain qu'avec une certaine répugnance, loue au contraire la Germanie, exalte et grossit l'invasion et suppose volontiers que le régime de l'Etat Franc a dû être fort libéral. L'érudition allemande a eu aussi ses préventions ; c'est le patriotisme allemand qui lui a donné sa marque. On sait que la devise des Monumenta Germaniœ est Sanctus amor patriœ dat animum. La devise est belle, mais ce n'est peut-être pas celle qui convient à la science. Sans doute le sentiment qu'elle exprime n'est pas dangereux quand il ne s'agit que d'éditer d'anciens textes; mais il le devient pour l'historien qui les interprète. Regardez les historiens allemands depuis un demi-siècle, et vous serez frappé de voir à quel point leurs théories historiques sont en parfait accord avec leur patriotisme. Vous serez alors amené à vous demander si leurs systèmes ont été engendrés par la lecture des textes, ou s'ils ne l'ont pas été plutôt par ce sentiment inné qui était anté-
rieur chez eux à la lecture des textes. Ainsi, pendant que les érudits français portaient surtout dans cette histoire leur esprit de parti, les Allemands y ont surtout porté leur amour de leur patrie et de leur race, ce qui vaut peut-être mieux moralement, mais ce qui altère autant la vérité. Le patriotisme est une vertu, l'histoire est une science, il ne faut pas les confondre.
Quelques érudits commencent par se faire une opinion, soit qu'ils l'empruntent hâtivement à des ouvrages de seconde main, soit qu'ils la tirent de leur imagination ou de leur raisonnement, et ce n'est qu'après cela qu'ils lisent les textes. Ils risquent fort de ne pas les comprendre ou de les comprendre à faux. C'est qu'en effet entre le texte et l'esprit prévenu qui le lit il s'établit une sorte de conflit inavoué ; l'esprit se refuse à saisir ce qui est contraire à son idée ; et le résultat ordinaire de ce conflit n'est pas que l'esprit se rende à l'évidence du texte, mais plutôt que le texte cède, plie, s'accommode à l'opinion préconçue par l'esprit. Peut-être serait-il trop facile d'être érudit, si l'érudition ne présentait cette suprême difficulté d'exiger un esprit absolument indépendant et libre surtout à l'égard de soi-même. Mettre ses idées personnelles dans l'étude des textes, c'est la méthode subjective *. On croit regarder un objet, et c'est sa propre idée que l'on regarde. On croit observer un fait, et ce fait prend tout de suite la couleur et le sens que l'esprit veut qu'il ait. On croit lire un texte, et les phrases de ce texte prennent une signification particulière suivant l'opinion antérieure qu'on s'en était faite. Cette méthode subjective est ce qui a jeté le plus de trouble dans l'histoire de l'époque mérovingienne. Elle a produit ces singulières divergences que l'on remarque entre des historiens également érudits, également sincères, mais diversement prévenus. C'est qu'il ne suffisait pas de lire les textes, il fallait les lire avant d'avoir arrêté sa conviction.
Plusieurs pensent pourtant qu'il est utile et bon pour l'historien d'avoir des préférences, des «idées maîtresses», des conceptions supérieures. Cela, dit-on, donne à son œuvre plus de vie et plus de charme; c'est le sel qui corrige l'insipidité des faits. Penser ainsi, c'est se tromper beaucoup sur la nature de l'histoire. Elle n'est pas un art, -elle est une science pure2. Elle ne consiste pas à raconter avec agré-
1 Malheureusement la plupart des historiens ont adopté cette méthode et c'est pour cela qu'il y a si peu d'ouvrages historiques absolument sûrs.
* Cette assertion est trop absolue : l'art doit intervenir pour donner à l'exposé des faits le charme et l'intensité des choses vécues. Du reste, comme l'a fort bien dit Albert Sorel. un des bons historiens de l'époque actuelle, «l'histoire sera toujours un art, l'art de démêler les passions des hommes et de les peindre.»
ment ou à disserter avec profondeur. Elle consiste, comme toute science, à constater des faits, à les analyser, à les rapprocher, à en marquer le lien. Il se peut sans doute qu'une certaine philosophie se dégage de cette histoire scientifique ; mais il faut qu'elle s'en dégage naturellement, d'elle-même, presque en dehors de la volonté de l'historien. Il n'a, lui, d'autre ambition que de bien voir les faits et de les comprendre avec exactitude. Ce n'est pas dans son imagination ou dans sa logique qu'il les cherche ; il les cherche et les atteint par l'observation minutieuse des textes, comme le chimiste trouve les siens dans des expériences minutieusement conduites. Son unique habileté consiste à tirer des documents tout ce qu'ils contiennent et à n'y rien ajouter de ce qu'ils ne contiennent pas. Le meilleur des historiens est celui qui se tient le plus près des textes, qui les interprète avec le plus de justesse, qui n'écrit et même ne pense que d'après eux !.
LAVISSE (Ernest)
Né à Nouvion en Thiérache (Aisne) en 1842.
Comme tous les grands historiens français de l'école actuelle2, Ernest Lavisse se rattache à Fustel de Coulanges par le respect scrupuleux du document ; mais il y a dans ses belles études historiques plus de psychologie pénétrante et un art littéraire plus puissant. Ses travaux sur l'Allemagne sont tout à fait remarquables. Patriote convaincu, le grand professeur de l'Université de Paris est peut-être le maître le plus écouté de la jeunesse française; elle a vu en lui, après l'Année terrible, un des releveurs de la conscience nationale affaissée. Malgré son ardent patriotisme, Lavisse est un historien d'une impartialité complète. Le cœur encore saignant des défaites de la France, il a su rester juste envers l'Allemagne; jamais les nobles aspirations du patriote n'obscurcirent en lui la probité du savant.
1 Principales œuvres à lire de Fustel de Coulanges : La Cité antique (1864) ; Histoire des institutions politiques de l'ancienne France (1875-1888); Recherches sur quelques problèmes d'histoire (1885) ; Questions historiques (1892). — Critiques à lire : Lanson, Histoire de la littérature française ; Paul Guiraudr Fustel de Coulanges (1897).
* Parmi ces derniers, il faut surtout citer Albert Sorel qui a écrit trois ouvrages de grande valeur : Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande (1875) : L'Europe et la Révolution française (1885-1892) ; Bonaparte et Hoche (1896).
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Gomment s'est faite l'Allemagne1.
Les morts vont vite, surtout les morts illustres. A la minute même où un personnage historique rend le dernier soupir, il est loin de nous, dans l'histoire.
Considérons, dans la profondeur du passé, où il a rejoint le cortège des ancêtres, Guillaume Ier, empereur et roi, roi de Prusse, empereur d'Allemagne. Que de choses dans ce double titre ! D'un côté, la vieille Allemagne, l'officine des nations qui a répandu sur le sol épuisé de l'empire romain le limon d'où sont sortis les peuples modernes; de l'autre, la jeune Prusse, le dernier-né des êtres innombrables nés de l'Allemagne. Là, des siècles et des siècles, l'obscurité des origines qui se confondent avec celles de l'humanité sur les plateaux de l'Asie et au pied de la tour de Babel ; ici, la demi-douzaine de rois, pas même deux cents ans de sceptre et de couronne.
L'Allemagne est une manifestation de la nature ; elle est, parce qu'elle est. La Prusse est un produit de la raison et de la volonté ; elle est, parce qu'on l'a faite. L'Allemagne s'est définie par un mot vague : Reich, deutsches Reich, impossible à traduire en notre langue, car les mots empire allemand ne sont point une traduction. Il faudrait dire règne allemand, mais comme on dit règne végétal ou règne animal : le règne allemand est un des modes de la vie de l'humanité. La Prusse est un Etat , c'est-à-dire une chose établie suivant des règles : le mot vient de Rome qui est l'antique adversaire et l'antithèse de la Germanie.
Quelle variété dans la vie allemande d'autrefois, quelle végétation puissante, quelles forces, mais quel chaos ! L'Allemagne apparaît dans l'histoire, au neuvième siècle, sous l'aspect d'un peuple de peuples, avec ses grands-duchés qui se qualifient nations : Saxe, Bavière, Souabe, Frauconie. Elle ne sait pas encore son nom. Conquise par le Franc Charlemagne, elle s'appelle France orientale. Aujourd'hui même, les peuples européens ne s'accordent pas sur la façon de la nommer. Nous disons Allemagne; l'Angleterre dit Germany; elle même dit Deutschland, terre des Teutons : c'est l'Italie qui l'a ainsi baptisée il y
1 Extrait de Trois empereurs d'Allemagne (1888), ouvrage d'une impartialité rare, dans lequel Ernest Lavisse a atteint l'objectivité absolue qui fait les grands historiens. Le morceau qui suit est un magnifique tableau historique en môme temps qu'un profond exposé philosophique de la formation de l'Allemagne. Aucun historien n'a aussi bien raconté en si peu de lignes le rôle de la Prusse et de ses rois.
612 CHRKSTOMATHIK FRANÇAISE
a huit cents ans. Mais l'Allemagne étouffait dans les limites d'un terme géographique. Vers le milieu du dixième siècle, un de ses rois est allé chercher à Rome la couronne de Charlemagne et de Constantin : il s'intitule César et imperator. L'Allemagne s'appelle le Saint-Empire romain et, sous ce titre étrange, elle descend le cours des siècles jusqu'au jour où Napoléon, qui se réclame, lui aussi, de Charlemagne et de César, précipite l'empereur allemand, vaincu à Austerlitz, au rang de simple empereur d'Autriche.
Elle ne sait pas ses frontières. La draperie de son manteau impérial, soulevée par tous les vents, tantôt étendue, tantôt repliée, flotte audessus du Rhin, des Alpes et des fleuves slaves de l'orient d'Europe. Elle n'a point de dynastie fixe. La couronne passe d'une de ses nations à une autre ; en droit, elle n'est point même la propriété de l'Allemagne : pour être élu empereur, il suffit d'être chrétien et homme libre. Elle n'a point de capitale ; ne sachant au juste où elle finit, elle ne connaît pas son centre. Il y «a un lieu consacré à l'élection des empereurs, un autre au couronnement, un troisième à la sépulture : une résidence pour la mort, mais non pour la vie ; car la vie allemande est partout, dans les nations, dans les cantons, dans toutes les parcelles. Point de Paris où siège le juge, le législateur et le chef de guerre, où affluent les idées, l'argent, les hommages, les services et la servilité. L'empereur est ambulant. Il va de palais en palais, de monastère en monastère, de ville impériale en ville impériale : ses logements sont préparés, étape par étape. Il promène avec lui sa justice : il faut courir après elle, mais l'Allemagne est lente, et son empereur chevauche toujours. Elle ne peut attendre son passage; elle s'organise pour vivre par elle-même, sans plan préconçu, avec toutes les libertés et tous les hasards de l'improvisation. Elle s'émiette en groupes grands et petits, principautés dont le prince porte l'épée ou la crosse, villes de toute nature, communautés de paysans libres, domaines seigneuriaux, corporations d'artisans, de marchands, de professeurs et de soldats.
Son empereur est universel : elle est une collection d'atomes. Très vague est son existence nationale : intenses et précises sont ces milliers de vies. Peu ou point de droit public, matière solennelle à discussions de juristes pompeux : quantité de droits particuliers sortis des nécessités immédiates, trouvés par les intéressés, appliqués par eux, recouverts de formes poétiques et mystiques, mais faits pour la vie pratique et pour le réel. Entre ces droits, il y a la guerre, une guerre de tous les jours. Chacun des groupes a son droit ; entre lui et son voisin, il y un droit aussi : celui du poing, le Faustrecht. C'est une mêlée univer-
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selle, princes contre princes, laïques contre prêtres, chevaliers contre chevaliers et contre tout le monde, villes contre villes et contre féodaux, corporations contre corporations, homme contre homme. Dans ce prodigieux désordre, l'Allemagne ne périt pas. Elle est si pleine de forces qu'elle se répand au dehors, sur mer par la Hanse, qui est la grande puissance maritime du moyen âge, sur terre par la Hanse encore, et par ces milliers d'émigrants, missionnaires, chevaliers, marchands, soldats, qui refoulent les Slaves, exterminent de petites nations et font pénétrer dans les grandes, en Pologne, en Bohême et en Russie la culture allemande. Aucun gouvernement ne préside à ces mouvements : l'anarchique Allemagne projette en dehors tous ces éléments auxquels l'anarchie même laisse la vigueur de leur vie.
Cependant d'autres pays suivaient des voies différentes. En France et en Espagne, l'unité s'achève au XVe siècle. Par elles, le Saint-Empire est menacé en Italie. Puis les Etats Scandinaves se constituent. La Pologne et la Hongrie sont, par moments, des adversaires redoutables et le Turc inonde les frontières. L'Allemagne sent partout le contact de l'étranger et de l'ennemi. Au même temps, des idées nouvelles apportées par l'esprit de l'antiquité, pénètrent ce grand fouillis. Le droit romain ressuscite le princeps avec toutes ses ambitions, toutes ses compétences et tous ses pouvoirs. Peu à peu, quelques-uns des groupes allemands les plus vivaces s'étiolent : les villes dépérissent; les petits nobles ne peuvent plus soutenir la lutte contre les grands. Le danger, qui vient du dehors, et cette décomposition intérieure font sentir un besoiu de nouveauté. L'Allemagne de la fin du quinzième siècle est grosse de projets, de théories contradictoires et d'intentions sublimes; mais comment trouver des règles acceptables pour cette masse confuse ? L'empire et l'empereur cherchent, tâtonnent. Ils n'avaient rien trouvé, quand l'Allemagne est impliquée par l'élection de Charles-Quint dans le duel séculaire des Bourl>ons et des Habsbourgs, et c'est alors que, des profondeurs de sa conscience, sort la Réforme, qui aurait pu faire l'unité, mais qui a déchiré le sein maternel par une blessure inguérissable.
C'est pitié de voir une nation si grande tomber si bas. A la fin du siècle de guerres qui a suivi la mort de Luther, elle a perdu tant de sang allemand versé par des mains allemandes ou étrangères, qu'elle ne tient plus debout. Son sol, foulé par toutes les armées de la chrétienté, semble frappé de stérilité. L'Europe (et l'Europe d'alors, c'est la France) lui a imposé une constitution. Elle a organisé, par les traités île Westphalie, l'impuissance du Saint-Empire. Pour nommer l'état politique) de cette région, la langue politique n'a pas de mot : ce n'est
pas une république, ni une monarchie, ni une confédération. C'est un assemblage de républiques, de princes de toute taille et de toute qualité. L'empereur est le chef nominal, mais le personnage essentiel est le prince, et ce prince, qui a tué tout droit et toute liberté, tyran politique et religieux, affamé d'or, assoiffé déplaisirs, ivrogne, débauché, infatué d'orgueil, vendu à tout plus offrant, est une des plus vilaines apparitions qu'ait vu l'histoire, qui a vu tant de laideurs. L'Allemagne ne méritait pas cette indignité. Opprimée par tous ces jougs, elle chercha un refuge dans des régions inaccessibles à ses tyrans. En toute liberté son génie s'épanouit par la philosophie, par la science et par l'art. Je ne sais pas si aucun autre pays a eu cette fortune singulière : c'est dans les productions de son génie cosmopolite que l'Allemagne a pris la conscience de son génie national. On disait autrefois que le monde était ainsi partagé : la mer aux Anglais, la terre aux Français, les nuages aux Allemauds. Daus les nuages, l'Allemagne s'est condensée avant de retomber sur l'Europe en pluie de fer et de sang.
Parmi les principautés qui vivaient de la substance allemande, il en était une qui ne ressemblait pas aux autres : c'était la Prusse. Elle avait fait son apparition au dix-septième siècle, quand les Hohenzollern groupèrent sous leur domination des duchés rhénans, une principauté entre Elbe et Oder, un duché au-delà de la Vistule. Ces deux derniers pays étaient des terrains de combat : le Brandebourg, entre l'Elbe et l'Oder, avait été conquis au moyen âge sur des Slaves qui avaient été à peu près exterminés ; la Prusse avait été conquise sur les Prussiens, un petit peuple, qui avait été tout à fait détruit. Ainsi l'Etat brandebourgeois-prussien procédait de la conquête et de la destruction. Brandebourg est le nom germanisé d'une ville slave; Prusse, le nom d'un peuple lithuanien. Ces origines lointaines sont des morts de peuples.
Un hasard ou plutôt une série de hasards réunit ces territoires sous le sceptre des Hohenzollern. C'était au temps des luttes politiques et religieuses issues de la Réforme. Sur les pays du Rhin, entre Elbe et Oder, sur la Vistule, la guerre sévit avec fureur pendant trente années. Les Hohenzollern furent piétines par elle, sans défense, sans revanche possible. La description de la misère où les trouva la paix de Westphalie est invraisemblable. Du moins cette paix les laissa maîtres de trois tronçons, et même elle leur donna sur la route de l'Elbe au Rhin quelques territoires qui marquaient des étapes. Elle leur donna mieux encore : l'impuissance de l'Allemagne.
L'effroyable guerre, les affronts subis, les maux endurés, tous ces
souvenirs poussaient à Faction et commandaient l'effort continu : l'anarchie allemande laissait le champ libre. Nécessité d'agir, liberté d'agir, voilà les deux causes de la fortune prussienne.
De la foule des princes, les Hohenzollern se sont distingués par le titre royal, obtenu en 1800, après avoir été mérité. Par qui? Par l'armée. Après la paix de Westphalie, le Hohenzollern Frédéric-Guillaume, tout ruiné qu'il fût, n'avait pas désarmé. Ses sujets se plaignaient, se lamentaient, lui citaient l'exemple des princes ses voisins et de l'empereur lui-même, qui déposaient casque et cuirasse, se mettaient à table et s'y assoupissaient. Il répondait : « Mon Etat est dans la balance, sur le point de monter très haut ou de descendre très bas, » ou bien encore : « Je veux me faire considérable. » Ils invoquaient les privilèges du pays, mais il répliquait : « La nécessité ne connaît pas de privilèges. » Il eut une armée, Tune des meilleures du temps. Il la mena contre Turenne et contre Wrangel, contre la France et contre la Suède, les deux vainqueurs de la guerre de Trente ans. Il envoya des régiments contre les Turcs. Comme lui, fit son fils Frédéric, le premier roi. Dans les batailles livrées aux infidèles et sur tous les points où se heurtaient les forces de la France et de l'Europe, pendant vingt années de guerre, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Angleterre, il y a des Prussiens, et qui se battent bien, et qui rentrent au pays avec des satisfecit décernés par Guillaume III, par le prince Eugène et par Marlborough. Les Prussiens agissent en sous-ordre ; ils ne mènent pas la politique : ils la suivent, mais le caractère de la Prusse est déjà marqué : elle est un bon soldat. A l'appel de toutes les batailles, elle répond : Présente. Trouverait-on dans une autre histoire ce surnom de sergent donné au second roi de Prusse? Trouverait-on dans une autre maison royale un prince qui n'a fait de folies que pour des grenadiers ? Et cette bizarrerie d'une avarice qui thésaurise des régiments? A père avare, fils prodigue. Le fils du sergent est un capitaine, un des plus grands que le monde ait connus. Il dépense cette force en victoires inouïes, et la Prusse, qui avait vaincu les grandes puissances du monde, passe grande puissance en demeurant petit Etat. Si l'on compte le nombre des habitants et si l'on mesure le territoire, même après la conquête de la Siiésie, même après la spoliation de la Pologne, qu'était la Prusse auprès de l'Autriche impériale et royale, si puissante encore dans le sud de l'Allemagne et en Italie et maîtresse des Pays-Bas belges, ou de la Russie, dont l'œil européen ne savait point sonder les profondeurs, de la France enfin, dont le roi, au dire du grand Frédéric, avait pouvoir de permettre ou de défendre aux rois
ses frères, l'usage des armes à feu ? Mais, peu importe le nombre des habitants et des kilomètres carrés? — La Prusse était une armée.
Voulez-vous, autour d'un point central fixe, grouper l'histoire de la Prusse ? Prenez l'armée. L'Angleterre a son parlement, et la France, les conseils du roi : la Prusse, l'armée. Née dans les convulsions de la grande guerre européenne du dix-septième siècle, elle a été destinée à la guerre. C'est pour payer ses régiments que le grand électeur, Frédéric^Guillaume, a rendu l'impôt perpétuel. Ses agents financiers ont été ses commissaires des guerres. C'est de la sollicitude des princes pour l'armée qu'est sortie l'ingéniosité à trouver des bases meilleures pour l'impôt, à tirer tout le parti possible des ressources existantes, à créer des ressources nouvelles, à combler les vieilles ornières pour ouvrir des routes, à capter daus un sol misérable toutes les sources de la richesse, enfin cette habileté rare qui consiste à laisser au sujet exploité la liberté de mouvement nécessaire pour qu'il soit productif. Dans la Prusse du dix-huitième siècle, le despotisme éclairé, ce grand effort des princes avant la Révolution, a porté ses meilleurs fruits. Singulier contraste ! La Prusse de Frédéric, où la volonté du prince est partout présente et partout active, a des airs de pays libre.
De l'Allemagne, la Prusse n'a cure. Elle est la Prusse, c'est-à-dire un être qui a en lui-même sa raison de vivre. Après les victoires de Frédéric, le Prussien dit : Ich bin Preusse, aussi fièrement que le Romain disait : Sum civis romanus. De très haut, il regarde ses voisins des petites principautés endormies. Il se sent autre, meilleur, plus fort et plus grand. Mais l'Allemagne regarde la Prusse avec admiration. Frédéric méprise sa langue, sa science et sa philosophie. Il écrit en français, avec' des Français vit son esprit. N'importe ! Elle lui sait gré d'avoir battu les Français, les Russes et cette Autriche qui la laisse croupir dans l'impuissance. Au moment où elle prend conscience de son génie dans le domaine de l'intelligence, elle salue les premières victoires de la force allemande, car elle a toujours admiré la force. Le premier des grands philosophes qui ont proposé au monde ces beaux systèmes hypothétiques et poétiques d'explication des choses, Leibniz a rêvé la grandeur et la puissance de l'Allemagne. Il a détesté la France. Il a fait, en même temps que de la métaphysique, de la politique. Il a écrit une théodicée et des brochures. Il a combattu avec la plume : il aurait, avec respect, baisé l'épée du grand Frédéric.
C'est que l'Allemagne a été, de tout temps, une terre de soldats. Elle a recruté les armées de l'empire romain avant de le renverser. Elle a été la grande mercenaire de Rome avant de succéder à Rome :
les rois germains, lieutenants de l'empereur qui se partagent l'empire, ressemblent aux émigrés turcs qui se distribuent le khalifat de Bagdad. L'Allemagne a bataillé pendant tout le moyen âge contre elle-même, contre nous, contre les Slaves, contre les Scandinaves. Dans les temps modernes, elle a été le théâtre des plus grandes guerres. La guerre est devenue une de ses industries : le métier militaire est organisé chez elle, avec ses degrés dans l'apprentissage, ses règles et ses diplômes. Elle travaille pour l'exportation. Il y a des soldats allemands au service de tous les princes, de toutes les factions, dans les deux camps français pendant nos guerres civiles du seizième siècle. Ils sont grossiers, violents, terribles, mais ils servent bien ; dans les plus épaisses fumées de l'ivresse, c'est Montiuc qui en fait la remarque, ils retrouvent le mot d'ordre et le chemin du quartier. Au seizième siècle, au dix-septième encore, l'Allemagne est un marché où l'on s'approvisionne de soldats. On achetait des Allemands, comme aujourd'hui des chevaux. Cette vente de chair à canon était un des meilleurs revenus de maint prince ecclésiastique et laïque.
Si toutes ces forces avaient été mises au service de l'Allemagne, il y a longtemps qu'elle aurait été la maîtresse du monde. Comme elle aurait aimé sa grande armée nationale ! Car elle aimait tout ce qui était chose de guerre, les hautes murailles flanquées de tours, les fossés, les ponts-levis, les herses, les lances, les casques, les cuirasses, les chevaliers et les chevaux bardés de fer. Albert DUrer a construit les murailles de Nuremberg. Il a peint ou dessiné des hommes de guerre, auxquels il donne je ne sais quel caractère religieux de grandeur, une réalité puissante dans une atmosphère mystique, comme il sied à l'imagination de cette Allemagne qui a composé, avec des souvenirs de tueries, des épopées, — et mis tant de poésie douce et vaporeuse à côté île tant de brutalité dans ses chansons de soldats.
L'idéaliste Allemagne pouvait donc s'entendre avec la Prusse réaliste. L'entente se fit quand, vaincues l'une et l'autre, écrasées ensemble, elles se relevèrent d'un commun eifort. 181 3, c'est l'Allemagne apportant ses idées à la Prusse, qui donne ses bataillons. C'est Stein et Schleiermacher qui font pénétrer l'air et la liberté dans les hypocrisies du despotisme éclairé. C'est l'impératif catégorique de Kant ennoblissant jusqu'au sublime l'impératif militaire. C'est le Sursum corda, le « haut les cœurs », précédant le Voiwàrts, le « En avant » de Bliicher. C'est l'union de la force prussienne et de l'âme allemande, l'incarnation de cette âme dans cette force.
A cette date, celui qui devait s'appeler plus tard Guillaume Ier,
roi de Prusse et empereur d'Allemagne, était officier dans l'armée prussienne. En 1814, (il avait dix-sept ans), il recevait en France le baptême du feu sous les yeux de son père, le roi de Prusse, et de l'empereur de Russie. Avant d'être à l'honneur, il avait été à la peine. Il avait entendu sa mère, la reine Louise, lui annoncer le désastre d'Iéna par ces simples mots coupés de larmes : « L'armée n'a pas répondu à l'attente du roi ». Il avait sangloté et prié au pied du lit de sa mère morte. Il avait connu toutes les humiliations du temps où, comme a dit Henri Heine, « Napoléon n'avait qu'à siffler pour que la Prusse n'existât plus. » Si jeune qu'il fût, il savoura la revanche. Il était dans le cortège des princes qui entrèrent à Paris triomphalement. L'état-major de son père était enragé de haine contre la France. Quels souvenirs que ceux de cette enfance et de cette première jeunesse ! Ils ont peuplé le demi-siècle de vie monotone où le prince entra, après que la diplomatie de l'Europe, réunie à Vienne en 1815, eut tiré le rideau sur le drame gigantesque.
Cependant l'Allemagne et la Prusse s'étaient de nouveau séparées, car la confédération germanique n'était pas une union. L'Allemagne méritait mieux. Elle avait décidément pris conscience d'elle-même. Elle avait célébré en prose et chanté envers « la patrie de l'Allemand». Son orgueil après la victoire dépassait les nues. Mais la Révolution et Napoléon n'avaient pas achevé en elle l'œuvre de destruction de son passé lamentable. La messe des lances n'avait pas assez duré. Sous les ruines vivaient encore des princes et des principautés : on les en tira, on les épousseta, on les rhabilla, on les restaura. Trente-sept Altesses ou Majestés (parmi les Majestés, il y en avait de bien petites) , se partagèrent le territoire, et leurs représentants, solennels, gourmés et vides, composèrent la Diète sérénissime de la confédération.
Entre ce résultat et les efforts de tout un peuple, entre ces rêves grandioses et cette réalité mesquine, l'écart avait la profondeur d'un abîme. L'esprit allemand protesta comme il put. Pour faire taire l'opposition politique, ce fut assez de la police et de la justice des princes, qui exerçaient leur office sous l'œil méchant de la Sainte-Alliance. Peu à peu le silence se fit, mais dans les cœurs demeura l'aspiration vers l'unité et vers la liberté. L'Allemagne et la Prusse se ressemblaient en ceci qu'elles étaient toutes deux mécontentes. La Prusse ne se trouvait pas assez payée de ses services et de ses victoires. Au jour de la curée, elle était venue avec son âpre appétit. C'était une tradition, dans cet Etat fait de pièces et de morceaux, de vouloir à tout propos emporter quelque pièce et quelque morceau. En 1815, la Prusse avait
le droit d'être ambitieuse, car sa part était grande dans la victoire commune, mais elle n'eut qu'une tranche de la Saxe qu'elle convoitait tout entière, et demeura coupée en deux, les provinces du Rhin étant séparées du tronc par le Hanovre, et la Hesse. A la diète de Francfort, elle était primée par l'Autriche, qui groupait autour d'elle la clientèle des petits Etats.
Si la Prusse mécontente l'avait voulu, elle eût fait dès lors et très rapidement la conquête morale de l'Allemagne mécontente ; mais son roi, Frédéric-Guillaume III, qu'il avait fallu hisser au rang des héros, était retombé dans sa médiocrité de nature. Plus qu'aucun autre prince, il avait menti à son peuple. Membre de la Sainte-Alliance, il en appliquait les préceptes. Il frappait comme démagogues des patriotes dont la voix passionnée avait soulevé la Prusse contre l'étranger. Après lui, son fils aîné, Frédéric-Guillaume IV, salué à son avènement en 1840 par de si belles espérances, s'endormait dans les plaisirs de la table et de l'érudition. Il faisait de l'histoire et de l'architecture. Il bâtissait à Potsdam des portiques de marbre sous le ciel gris, ornés de statues classiques auxquelles le passant a envie de jeter une fourrure. Il posait la première pierre pour l'achèvement de la cathédrale de Cologne. Il restaurait le château des Teutoniques à Marienbourg. Ce souverain du plus moderne des Etats était un archéologue ; ce troisième successeur du plus pratique des rois, un romantique.
A ces princes qui trompèrent l'attente de l'Allemagne s'adressèrent l'ironie et les injures sanglantes des patriotes allemands. Et malgré tout, ils espéraient encore en la Prusse. La Prusse valait mieux que ses rois. Gréée par eux, elle vivait. Dressée au travail, elle travaillait. Instruite dans les écoles hautes et petites que ses princes avaient fondées, — car les Hohenzoliern n'ont dédaigné aucune force, pas même la force morale, — elle s'éclairait. Très vite, elle avait réparé dans la paix les maux de la guerre. Elle était le grand pays industriel de l'Allemagne. Elle avait institué le Zolherein, l'union douanière, qui supprimait les barrières entre les confédérés, et elle y avait englobé toute l'Allemagne, sauf l'Autriche. Berlin était devenu ainsi la capitale d'un empire commercial, prototype du futur empire. En même temps son Université, ouverte au lendemain d'Iéna, appelait des étudiants de toute l'Allemagne. Elle faisait briller jusqu'aux plus lointaines frontières la gloire de cette résidence des rois de Prusse, qu'on appelait la « ville de l'intelligence ». Toute l'espérance des libéraux et des « nationaux » était tournée vers le Nord. L'Allemagne pourtant essaya de faire elle-même sa destinée.
Au seul bruit de notre révolution de 1848, l'édifice de 1815 s'écroula. Chaque Etat eut sa révolution particulière, et l'Allemagne sa révolution générale. Berlin joua en mars 1848 une parodie de nos journées de février. Rien n'y manqua : manifestations préparatoires, conflit accidentel de la troupe et de la foule, cadavres, promenades de cadavres, barricades, garde nationale, triangle égalitaire, devise : liberté, fraternité, égalité ; pas même les mots : propriété nationale, écrits au frontispice des palais. L'émeute berlinoise était bien informée : on eût dit une révolution faite par des reporters arrivés de Paris. Gomme Louis-Philippe, Frédéric-Guillaume IV céda. S'il n'est point parti comme le roi des Français, c'est que les Berlinois, moins habitués que nos faubourgs à chasser les princes, ont oublié de le lui demander. Très misérable fut en ces conjectures la conduite de ce roi. Très médiocre était l'idée que l'Allemagne se faisait de lui. Pourtant quand elle eut envoyé à l'Assemblée nationale de Francfort ses députés élus par le suffrage universel, quand ceux-ci entreprirent de réaliser la chimère d'un empire allemand démocratique, c'est au roi de Prusse qu'ils offrirent la couronne. A cette manifestation théâtrale, celui-ci répondit par des phrases et refusa.
La réaction avait commencé. L'Autriche triomphait de la révolution avec l'aide des Cosaques ; il suffit au roi de Prusse de faire entrer son armée dans Berlin, pour que l'Assemblée nationale prussienne en sortît. Cependant, il n'avait pas refusé sans regrets la couronne du Saint-Empire. Dans cette révolution il y avait de l'archéologie, ce qui lui plaisait ; et en tout roi de Prusse, si endormi qu'il soit, veille l'ambition. Il essaya de reprendre en sous-œuvre une réforme de l'Allemagne à son profit. Il conclut une alliance avec quelques Etats allemands. Il convoqua un parlement à Erfurt et lui proposa une constitution faite par lui ; mais il avait laissé passer l'heure. Les troupes russes avaient fini leur besogne ; elles avaient « mis la Hongrie aux pieds de sa Majesté l'empereur ». L'Autriche, remise sur son séant, exigea que tout le monde se rassît. Elle invita les princes à renvoyer leurs représentants à Francfort. En septembre 1850, la vieille dame, comme on appelait la Diète, rouvrit son salon, où furent échangées de nouveau les niaiseries solennelles. La Prusse ne se présenta pas le premier jour. Elle faisait à la révolution des coquetteries attardées. Contre l'électeur de Hesse-Cassel, qui gouvernait son pays à la turque, elle prenait parti pour les Hessois. L'électeur, fugitif, alla en personne solliciter la Diète, qu'il savait compatissante aux faiblesses des princes; mais ses sujets s'adressèrent au roi de Prusse. Des troupes autrichiennes et des troupes prussiennes
entrèrent en Hesse. La lutte semblait inévitable, quand la Prusse se déroba. Au congrès d'Olmutz, elle s'inclina si bas qu'il semblait que son échine prît ce jour-là pour jamais le pli de la soumission. L'Autriche eut soin de la montrer à l'Allemagne et au monde dans cette posture. A son de trompe, elle publia le coup de pied qu'elle avait donné.
Sans doute, mais par la fatalité de sa fortune, la Prusse avait été humiliée en même temps que l'Allemagne. Elle avait fait œuvre de réaction, mais aussi œuvre de révolution. Elle avait hésité : c'était quelque chose. Dans le sinistre où sombrèrent les espérances des libéraux et des unitaires, elle avait eu son naufrage. Libéraux et unitaires avaient à prendre la revanche de l'Allemagne révolutionnaire : il fallait à la Prusse sa revanche particulière. Des deux parts, on avait été vaincu et par le même ennemi. Une fois de plus, par la force des choses, malgré tout, l'Allemagne et la Prusse s'étaient rapprochées. La première sentait qu'elle ne pouvait rien sans la seconde. Déjà s'accréditait chez les patriotes l'idée que c'était folie de poursuivre à la fois la liberté et l'unité. L'unité d'abord, la liberté ensuite. Mais qui donc pourrait faire l'unité, sinou la Prusse? Et comment pouvait-elle être faite? Un inconnu, M. Otto de Bismarck, qui représentait la Prusse à la Diète de Francfort, le disait : par le fer et par le feu.
Depuis que l'Allemagne et la Prusse étaient rentrées sous le régime de 1815, les années s'écoulaient lentes et monotones. Dans les affaires européennes, la Confédération faisait ce que lui commandait l'Autriche ; la Prusse, ce que lui conseillait la Russie. A l'intérieur, calme plat.
Cependant, le prince Guillaume vieillissait en faisant l'exercice. Depuis 1814, il n'avait pas quitté le rang, si ce n'est pendant quelques mois d'exil, passés à Londres, où son frère l'avait envoyé en 1848, pour obéir à l'émeute qui détestait en ce vaillant homme le soldat. Chaque jour, il assistait à quelque parade. Il faisait manœuvrer des compagnies, des bataillons, des régiments, des brigades et des corps d'armée, avec la même attention sérieuse que s'il avait été devant l'ennemi. Ses pensées, ses conversations et ses lectures, tout son esprit s'appliquait aux choses militaires. Il n'était pas aveuglé par l'admiration, car il avait uue intelligence perspicace. Il voyait le défaut principal de l'armée, l'insuffisance de la durée du service et de l'effectif. A la vérité, cette armée était à la taille de la Prusse, qui était encore médiocre ; mais la tradition des Hohenzollern est de porter une épée trop longue, comme au temps du roi sergent, où tout bon Prussien avait, pour une aune de drap, deux aunes de fer. Le prince arrêta un plan de réforme, qui allait à doubler exactement les forces militaires
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de son pays. Devenu roi, il l'exécuta, en dépit de son parlement, au péril de sa couronne et de sa vie.
C'est pour cela qu'il y a aujourd'hui un empire d'Allemagne1.
BRUNETIÈRE (Ferdinand)
Né à Toulon en 1849.
Depuis Taine, la critique française a compté un grand nombre de représentants remarquables2. Brunetière est celui qui se rapproche le plus du grand maître, par l'érudition, la rigueur logique, la profondeur philosophique, l'autorité. Admirateur convaincu de la tradition classique, il a défendu la raison et l'objectivité en littérature, avec le courage impétueux, la probité hautaine et la raideur cassante d'un Boileau. Sa guerre au naturalisme restera à cet égard célèbre dans l'histoire littéraire : il a porté à Zola et à ses tristes disciples des coups dont ils ne se relèveront pas. Esprit systématique, comme Taine, Brunetière a le premier introduit la théorie évolutionniste dans la critique, montrant que les genres littéraires naissent les uns des autres, se développent, entrent en concurrence et meurent comme des organismes vivants. Cette théorie darwiniste, trop absolue du reste, appliquée à la littérature, renferme une idée féconde ; mais, comme celle de Taine, elle ne tient pas assez compte du génie lui-même, qui se développe et crée en dehors des lois rigoureuses dans lesquelles on veut l'enfermer. Excessif dans sa doctrine et dans sa méthode, Brunetière l'est aussi parfois dans ses jugements; il a des partis-pris violents, d'injustes préjugés antilibéraux, une humeur combattive qui l'égaré parfois. En revanche, c'est un esprit absolument indépendant, un littérateur très honnête,, épris d'un haut idéal de noblesse intellectuelle et de moralité. Son œuvre considérable est la plus remarquable contribution à l'histoire littéraire qui ait paru dans ces vingt dernières années.
Le rôle de la littérature3.
La littérature n'est pas un amusement d'oisifs ou un divertissement de mandarins; elle est à la fois un instrument d'investigation psycho-
1 Principales œuvres à lire de Lavisse : Origine de la monarchie prussienne (1875) ; Etudes sur l'histoire de Prusse (1879) ; Essai sur l'Allemagne impériale (1887) ; La Jeunesse de Frédéric II (1889); Questions d'enseignement national (1885). — Lire sur Lavisse : de Vogué, Regards historiques et littéraires (1890) ; René Doumic, Ecrivains d'aujourd'hui.
2 Parmi les aînés, il faut citer surtout : Edmond Schérer, F. Sarcey, J.-J. Weiss ; parmi les jeunes, M. Guyau, G. Larroumet, René Doumic, G. Deschamps.
3 Extrait des Essais sur la littérature contemporaine. C'est dans ce morceau que Brunetière a fait ressortir la profonde valeur des idées littéraires de Vinet. Les lignes qui suivent ne sont, pour ainsi dire, que le développement logique d'une des vues du grand penseur vaudois.
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logique et un moyen de perfectionnement moral. En renouvelant les procédés de l'art, la manière même de composer ou d'écrire, nous pouvons dire, il faut dire qu'une grande œuvre n'accroît pas seulement le patrimoine héréditaire d'un grand peuple, elle en renouvelle encore et étend l'âme. Après le Cid et après Polyeucte, l'àme française était plus grande, elle s'était enrichie de tout ce qu'il y a de plus dans le Polyeucte de Corneille que dans Siméon Métaphraste, ou dans son Cid que dans celui du Romancero. Quand un grand écrivain, en rendant littéraire ce qui ne l'était pas avant lui — la jurisprudence ou la théologie — ajoute au domaine public une province de plus, c'est la littérature elle-même qui s'annexe ainsi par milliers les indifférents et les étrangers. Après les Provinciales, il ne fut plus permis, il ne fut plus possible aux théologiens de s'isoler avec leur science dans l'obscurité des écoles, et V Esprit des lois a tiré les magistrats du silence de leur cabinet pour les mêler aux agitations de l'opinion publique. Et de conquête en conquête, lorsqu'une grande littérature, ayant passé ses frontières, est devenue plus que nationale, ce n'est pas seulement le prix du bien dire qu'elle a fait sentir aux hommes, c'est encore celui de l'institution sociale et de la civilisation. Après et depuis Voltaire, il s'est établi daus l'Europe entière une façon nouvelle de penser, dont on peut bien discuter si les inconvénients n'ont pas plus d'une fois balancé les avantages, mais dont on ne saurait méconnaître, en tout cas, que la douceur des mœurs, que la facilité des relations, que l'agrément de la vie commune aient singulièrement profité. En d'autres termes encore : écrire, ce n'est pas seulement rêver, ou sentir, ou penser, c'est agir ; et même, pour agir, il n'y a pas seulement besoin de le vouloir, dès qu'on écrit ; puisque, après tout, c'est la condition même de l'œuvre écrite qu'elle se détache de son auteur, et que, vivant d'une vie propre et indépendante, elle dure d'âge en âge pour être aux hommes uu modèle qu'ils imitent, une conseillère qu'ils consultent et une institutrice qu'ils écoutent.
La critique objective1.
Lorsque l'on fait soi-même profession ou métier de critique, s'il est toujours facile — et tentant quelquefois — d'opposer son opinion à celle de ses confrères, de louer le roman qu'ils condamnent, de blâmer
4 Extrait des Essais sur la littérature contemporaine. Ce morceau, qui est l'antithèse d'un article fantaisiste de Lemaître, établit, croyons-nous, irréfutablement la légitimité et la valeur doctrinale de la critique, qu'une certaine école affecte à tort de contester.
l'écrivain qu'ils admirent, il l'est déjà moins de se donner des airs de les juger eux-mêmes, et d'affecter ainsi sur eux je ne sais quelle espèce de supériorité. Cela sent, comme l'on dit, son pédant de collège. Mais ce qui est bien plus difficile encore, ce que l'on craint à bonne enseigne qui ne paraisse un peu outrecuidant, c'est de leur reprocher qu'ils entendent mal leur science ou leur art parce qu'ils l'entendent autrement que nous ; c'est d'oser le leur dire ; et c'est enfin de prétendre que leur manière de penser se soumette ou se convertisse à la nôtre... Il y faut cependant venir : d'abord pour ne pas être dupe — ce qui est la chose qu'on nous pardonne le moins, dans ce siècle d'américanisme — et puis parce que, dans ces sortes de querelles, comme on le verra tout à l'heure, les questions de personnes recouvrent des questions de principes. Née avant nous, et destinée à nous survivre, il y a longtemps qu'en effet la critique serait morte, si elle n'avait un objet, un rôle, une fonction extérieurs ou supérieurs à l'idée que s'en font M. Anatole France, M. Jules Lemaître, M. Paul Desjardins1, quelques autres encore
que je pourrais citer — et moi-même
C'est peut-être M. Anatole France, dans un article sur M. Jules Lemaître, qui a le plus énergiquement revendiqué pour la critique le droit de n'être plus désormais que personnelle, impressionniste, et, comme on dit, subjective. «. Il n'y a pas plus de critique objective qu'il n'y a d'art objectif, et tous ceux qui se flattent de mettre autre chose qu'eux-mêmes dans leur œuvre sont dupes de la plus fallacieuse philosophie. La vérité est qu'on ne sort jamais de soi-même. C'est une de nos plus grandes misères. Que ne donnerions-nous pas pour voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l'œil à facettes d'une mouche, ou pour comprendre la nature avec le cerveau rude et simple d'un orang-outang? Mais cela nous est bien défendu. Nous sommes enfermés dans notre personne comme dans une prison perpétuelle. Ce que nous avons de mieux à faire, ce me semble, c'est de reconnaître de bonne grâce cette affreuse condition et d'avouer que nous parlons de nousmêmes, chaque fois que nous n'avons pas la force de nous taire » . On ne saurait insinuer, en vérité, d'une façon plus habile, des choses plus «fallacieuses»; brouiller plus adroitement ensemble des idées plus distinctes, ni surtout affirmer avec plus d'assurance qu'il n'y a rien d'assuré. . .
1 II est devenu depuis lors un des bons écrivains de 1 école néo-chrétienne et s'est donné pour tâche ce qu'il appelle « la lutte pour l'action morale » ; son influence est assez grande sur une partie de la jeunesse française dégoûtée des «xcès du naturalisme. Lire de lui : Le devoir présent et d'Henry Bérenger, sympathique écrivain du même groupe : L'aristocratie intellectuelle ; La Proie.
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Que d'ailleurs cette manière d'entendre la critique ait de grands avautages, je n'en disconviens pas. Elle souffre, ou plutôt encore elle autorise toutes les complaisances et les contradictions. La «relativité » des impressions changeantes explique tout et répond à tout. En ne nous donnant pas ses opinions comme vraies, mais comme » siennes», la critique impressionniste se ménage le moyen d'en changer — et l'on sait qu'elle ne s'en fait point faute. Elle dispense, avec cela, d'étudier les livres dont on parle et les sujets dont ils traitent, ce qui est parfois un grand point de gagné Autre avantage encore de la critique
impressionniste : elle nous dispense de conclure. Quot capita, tôt sertsus A, comme disait le rudiment : puisque nous ne saurions jamais nous dégager de nous-mêmes, à quoi bon y tâcher ? quoi de plus inutile et de plus fatigant ? de plus fatigant si ce n'est pas sans doute une petite afTaire que de se former sur la Révolution une opinion raisonnée ; de plus inutile, puisqu'enfin M. Paul Desjardins, M. Jules Lemaître et M. Anatole France le pensent, et qu'en vain nous déguiserons-nous, nous n'exprimerons jamais que nos « préférences personnelles » .
Mais je voudrais qu'ils ne se fussent pas contentés de le penser et de le dire, je voudrais qu'ils eussent essayé de le prouver; et c'est ce qu'ils ont oublié de faire. Des métaphores ne sont pas des raisons. Assurément, si nous avions «l'œil à facettes de la mouche», ou le «cerveau rude et simple de l'orang-outang», notre vision du monde serait autre, elle serait surtout moins complexe et moins contradictoire; il ne paraît pas prouvé qu'elle fût aussi différente qu'on a l'air de le poser en principe, et nous savons, par exemple, que, chez beaucoup d'animaux, les sensations de forme et de couleur sont assez analogues aux nôtres. Mais ce qui est encore" plus certain, c'est que nous ne sommes ni des « mouches», ni des «orangs-outangs» ; nous sommes hommes; et nous le sommes surtout par le pouvoir que nous avons de sortir de nous-mérnes pour nous chercher, nous retrouver et nous reconnaître chez les autres. Impressionniste ou subjective, lorsqu'elle emprunte à la métaphysique des arguments dont elle ne prend seulement pas la peine de mesurer la portée, la critique ne fait pas attention que la valeur de ces arguments est purement métaphysique. Je veux dire qu'on peut bien disputer si la couleur est une qualité des objets colorés ou une pure sensation des yeux ; mais, sensation des yeux ou qualité des objets, c'est tout un pour nous, il n'importe ; et, dans l'un comme dans l'autre cas, les choses se passent de la même manière. Le
1 Autant d'opinions que de tètes.
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rouge est toujours du rouge, et le vert toujours du vert. Pareillement, ce qui est carré n'est point rond, ce qui est rond n'est pas carré. Quoi que Ton puisse dire de la relativité de nos impressions, ou de la subjectivité de nos sensations, la capacité de ressentir les unes et d'éprouver les autres, semblable en chacun de nous, sinon toujours égale, et de même nature, sinon de même degré, fait un des caractères de l'espèce, pour ne pas dire une partie de la définition de l'homme. Laissons donc là les « mouches » ou les « orangs-outangs » : nous n'en avons que faire ; et on ne les met que pour brouiller. Ce qui est fallacieux, disons-le à notre tour, c'est d'abuser des mots pour donner le change sur le fond des choses. La duperie, s'il faut qu'il y en ait une, c'est de croire et d'enseigner que nous ne pouvons pas sortir de nous-mêmes, quand au contraire la vie ne s'emploie qu'à cela. Et la raison, sans doute, en paraîtra assez forte, si l'on se rend compte qu'il n'y aurait autrement ni société, ni langage, ni littérature, ni art.
On demande, il est vrai, d'où vient alors la difficulté de s'entendre? et comment il se fait qu'en matière d'art ou de littérature, les opinions soient si diverses ? Car il semble au moins qu'elles le soient l ; et pour ne rien dire de nos contemporains, — qu'il est convenu que nous ne voyons pas d'assez loin, ni d'assez haut, — combien de jugements, combien divers, depuis trois ou quatre cents ans, les hommes n'ont-ils point porté sur un Corneille ou un Shakspeare ! sur un Cervantes ou sur un Rabelais ! sur un Raphaël ou sur un Michel -Ange ! De même qu'il n'y a point d'opinion extravagante ou absurde que n'ait soutenue quelque philosophe, de même il n'y en a pas de scandaleuse, ou d'attentatoire au génie, qui ne se puisse autoriser du nom de quelque critique. Les poètes ou les romanciers ne se sont pas d'ailleurs mieux traités entre eux : Ronsard a injurié Rabelais, et Corneille, on le sait, n'a jamais compris Racine : il lui a même préféré publiquement Boursault... Qu'est-ce à dire, sinon que nous sommes enfermés dans notre personne comme dans une « prison perpétuelle » ? et, quelque effort que nous fassions pour en échapper, il nous fatigue mais il nous y rengage de plus belle.
C'est ce que je me permets de nier ; et nos critiques impressionnistes
1 Elles ne le sont pas autant qn'on pourrait le croire. Comment expliquer l'énonne attraction qu'exercent encore les œuvres classiques sur une grande partie des lettrés français ? D'où provient la vente toujours considérable des oeuvres de Lamartine ? N'est-ce pas qu'il y a dans les chefs-d'œuvre de tous les temps une large part de grandeur intellectuelle ou de beauté morale qui les rend dura- Ides en dépit des changements d'idées et de modes ? En littérature, tout n'est pas. contingence et relativité, comme l'affirment les impressionnistes.
se croient ici trop originaux. Il n'est pas vrai que les opinions soient si diverses, ni les divisions si profondes. Entre mandarins vraiment lettrés, — c'est une phrase de M. Jules Lemaître, — il est établi que tels écrivains, quels que soient d'ailleurs leurs défauts ou leurs manies, existent comme l'on dit, et valent la peine d'être regardés de près. » Voilà toujours un premier point : Racine existe, Voltaire aussi, j'entends l'auteur de Zaïre, d'Alzire ou de Tancrède ; Campistron n'existe pas, ni l'abbé Leblanc, ni M. de Jouy. En voici un second : c'est qu'il y a des degrés entre Campistron et Voltaire; c'est qu'il y en a d'autres entre Zaïre et Bajazet ; c'est qu'il y en a partout, et qu'il n'est personne qui n'en tombe d'accord. On peut n'en pas convenir. On peut se moquer de ceux qui « donnent des rangs ». On ne peut pas ne pas mettre Victor Hugo au-dessus de M. Vacquerie; Lamartine au-dessus de Madame Desbordes- Val more ; Balzac au-dessus de Charles de Bernard ; — et ni M. France, ni M. Lemaître, ni M. Desjardins ne l'ont eux-mêmes jamais essayé, ne l'essaieront jamais. Et, à ces deux points, enfin, j'en ajoute un troisième : « défauts» ou « manies», ce sont les mêmes choses que les uns aimeront dans Balzac ou dans Hugo, que les autres y aimeront moins, que les autres y critiqueront, mais que tous y reconnaîtront. Même lorsqu'il s'agit d'un écrivain contemporain, voyez plutôt ce que M. France, M. Lemaître, M. Desjardins ont dit de l'auteur du Rêve ; toute la différence est dans ce qu'ils ont mêlé indûment d'eux-mêmes, de l'expression de leurs sympathies personnelles, à ce qu'ils ont cru devoir dire de M. Zola : il n'y a que les mots de changés.
Mais j'ai tort de dire « indûment». Nous ne sommes pas capables de nous dépouiller si complètement de nous-mêmes qu'il ne se mêle rien, absolument rien, de notre personne dans nos jugements. Nous nous aimons trop pour cela ! En littérature comme en tout, nous allons à ceux qui nous flattent ou que nous croyons qui nous profiteront. Je veux faire la part plus large encore à nos impressionnistes. Le jugement littéraire est un rapport complexe de trois termes inégaux. Dans une œuvre littéraire, poème, drame ou roman, nous trouvons d'abord ce que nous y apportons de nous-mêmes, ce que nous y mettons de notre fond ; et, en ce sens, comme on l'a dit, nous en faisons la beauté. Les uns s'aiment mieux dans Candide, d'autres se préfèrent dans Paul et Virginie. Nous y trouverons ensuite ce que leurs admirateurs ou leurs critiques y ont mis, ce que le temps, lui tout seul, en son cours insensible, y a ajouté de qualités ou de défauts, qui n'étaient point pour les contemporains. Les contemporains n'ont point vu dans
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Y Ecole des femmes ou dans Tartufe ce que nous y voyons ; et pour cause, car Molière n'y avait point songé. Ils n'ont pas vu non plus dans Cléopâtre ou dans le Grand Cyrus ce que nous y trouvons de longueurs, de langueurs et de fadeurs : c'est qu'ils pensaient moins vite, ils lisaieut plus lentement, ils étaient plus polis. Mais ne faut-il pas enfin que nous retrouvions dans Cléopâtre, et dans Tartufe, et dans Candide, quelque chose aussi de ce que La Galprenède, et Molière, et Voltaire y ont mis? Quels que nous soyons, pour provoquer en nous des impressions déterminées,, ne faut-il pas qu'il y ait dans Candide ou dans Tartufe des qualités, qui les déterminent ou qui les provoquent? Et ces qualités, quelles qu'elles soient elles-mêmes, n'est-il pas vrai qu'elles ne se retrouvent pas dans un roman du jeune Crébillon ou dans une comédie de Poisson ou de Montfleury ?
Il n'en faut pas davantage pour fonder la critique objective. Lorsque nous nous sommes rendu compte à nous-mêmes de la vraie nature de nos impressions, ce qui n'est pas toujours facile, et ce qui est toujours long ; lorsque nous avons fait, ce qui est bien plus difficile encore, la part du préjugé, celle de l'éducation, celle du temps, celle de l'exemple ou de l'autorité dans nos impressions, il reste une œuvre, un homme et une date. C'en est assez. On peut se proposer de déterminer cette date avec exactitude, et par là préciser en quel temps, à quel moment de l'histoire d'une littérature, dans quel milieu social, parmi quelles préoccupations l'homme a vécu et l'ouvrage a paru. On peut se proposer de dire quel fut cet homme, quelle espèce d'homme, triste ou gaie, basse ou noble, digne de haine ou d'admiration. Car les générations héritent, plus qu'elles ne le croient, de tout ce qui les a précédées1. Nisard2 aimait à dire que ce qu'il y a en tout temps de plus vivant dans le présent, c'est le passé. Et l'on peut se proposer, après l'avoir ainsi expliquée, de classer et de juger cette œuvre. C'est tout l'objet de la critique. Que voit-on là qui ne soit objectif? qui ne soit, ou qui ne puisse être indépendant des goûts personnels, des sympathies particulières de celui qui se propose d'expliquer, de classer ou de juger?....
Insisterai-je ici sur l'obligation de juger ? rappellerai-je quelle est comme impliquée dans l'étymologie même du nom de la critique? ou montrerai-je que peu de jugeurs, aujourd'hui même, le sont plus résolument que nos impressionnistes ? Les Contemporains, de M. Jules Leinaitre, ne sont qu'un recueil de jugements, — sur les hommes, il est
1 C'est lu théorie de Taine : comparer ceci avec le morceau cité page 413.
* Un des bons critiques du second empire, qui a malheureusement poussé jusqu'au fétichisme le plus intolérant le culte de la littérature classique.
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vrai, plutôt que sur les œuvres, — et dont 1' « impressionnisme», après tout, ne consiste guère que dans la malice ou la drôlerie des considérants qui les motivent. Mais qui donc a été plus sévère, ou plus dur
— pour M. Georges Ohnet, par exemple, ou pour M. Emile Zola — que le sceptique, l'indulgent et souriant M. France? « Extravagance», « platitude », « lourdeur », * méchantes rapsodies », « abominables pauvretés », M. France en perdit ce jour-là jusqu'au goût d'atticisme,
— ou plutôt d'alexandrinisme, — dont il se pique d'habitude. Et ne pourrais-je pas citer des jugements de M. Desjardins, qui, pour être moins vifs, ne sont pas moins décisifs ? Que Dieu me garde, au moins, de les leur reprocher ! Il ne me déplait pas qu'on appelle une rapsodie par son nom, ni, que ce que l'on pense, ou le dise. En littérature, comme ailleurs, tout n'en irait que mieux, si nous le faisions plus souvent et plus hardiment! Mais quelle est cette affectation de prétendre ne pas « juger » quand en effet on juge ? de nous donner pour des « impressions » des jugements que l'on entend bien,, dans le fond de/ son cœur, qui soient pris comme tels ? et, quand on fait une chose, de prétendre nous persuader qu'on en ferait une autre?
A la vérité, je sais bien que, s'ils subissent, bon gré mal gré, l'obligation de juger, parce qu'elle est dans la nature des choses, nos impressionnistes se flattent, en revanche, d'échapper à la nécessité de classer. Classer, c'est, comme ils disent, donner des rangs, distribuer des prix, mettre Balzac au-dessus de Flaubert, ou une tragédie de Racine audessus d'un vaudeville de Labiche ; et cette occupation est justement à leurs yeux le comble même du ridicule. Ne leur parlez pas seulement de comparer entre eux les hommes et les œuvres ! Tous les plaisirs ne se valent-ils point ? j'entends ceux qu'on appelle esthétiques... Si je préfère Valentine à la Cousine Bette, à quel titre et de quel droit prétendra-t-on me faire changer ou renverser l'ordre de mes préférences? Chacun de nous, à lui tout seul, n'est-il pas un petit univers? La variété n'est-elle pas une condition même du plaisir? car, de quoi ne se lasse-t-ou point? Qu'y a-t-il donc de plus barbare, ou de plus inhumain, — disent-ils, — que de vouloir ainsi passer, sur toutes les têtes, au nom d'un principe théorique et d'un idéal abstrait, le lourd niveau des mêmes définitions, des mêmes règles, ou des mêmes lois?...
Contre ces théories, je ne saurais discuter les principes de la classification des genres : il y faudrait trop de place et trop de temps. Mais ce que je me contenterai de répondre à nos impressionnistes, c'est qu'ils n'ont peut-être assez réfléchi ni sur la nature de la classification, ni sur celle de la comparaison. Ne serait-il pas, en effet, bien extraor-
dinaire que, dans un siècle comme le nôtre, où.la méthode comparative a presque tout renouvelé, la critique seule dût se l'interdire, pour ne pas s'exposer aux plaisanteries de quelques philologues ou de quelques anatomistes, lesquels ne vivent, dans leurs séminaires ou dans leurs laboratoires, que de « comparer » de vieux textes ou de vieux os entre eux ? Quoi, ce serait une besogne utile, intéressante et féconde, que de comparer le « calcaneum » ou le « naviculaire » des Lémuriens avec celui des Simiades, le mètre et les « assonances » de la chanson de Roland avec les « assonances » de la chanson d'Aïol ; et ce serait perdre son temps que de comparer la tragédie de Racine avec le drame de Shakspeare, ou le roman de Fielding avec celui de Balzac ? Mais la « relativité >> des choses, qu'en fait-on donc ? Un homme n'est ni grand, ni petit, ni maigre, ni gras, ni beau, ni laid ; il est seulement plus laid ou plus beau, plus gras ou plus maigre, plus petit ou plus grand qu'un autre, que les autres, que la moyenne de sa race ou de son espèce. C'est ainsi qu'une œuvre d'art n'est ce qu'elle est, n'achève de l'être, ne l'est pleinement et décidément qu'autant qu'on la compare avec une autre. Zaïre serait une belle tragédie si Bajazet n'existait pas, et nous lirions sans doute encore avec avidité le Doyen de Killerine ou Cleveland si nous ne connaissions pas les romans de George Sand et de Balzac. Tous les progrès que la critique peut se flatter d'avoir accomplis dans ce siècle, c'est à ce genre de comparaison qu'elle les doit ; et il est possible, si l'on y tient, que cette manie de comparer soit un signe de lenteur ou d'étroitesse d'esprit ; mais, en attendant, je ne la recommande pas moins à tous ceux qui croiront devoir mettre la vérité au-dessus d'eux-mêmes et des intérérêts de leur propre talent.
Quant au pouvoir, et, si je puis ainsi dire, quant à la vertu de la classification, tant de philosophes, tant de savants en ont si bien parlé que je ne sais trop lequel il faut que j'appelle à mon aide ici, d'un Haeckel ou d'un Agassiz, d'un Stuart Mill ou d'un Auguste Comte. J'y pourrais joindre aussi les Darwin et les Huxley. Le bel Essai sur la classification, d' Agassiz, est un livre dont on ne saurait trop conseiller la lecture à nos impressionnistes. Mais s'ils aiment mieux qu'on leur cite un Français, Auguste Comte n'a pas moins bien montré daus sa Philosophie positive que « dans tous les genres quelconques de composition intellectuelle, soit scientifique, soit littéraire, soit artistique »., de même qu'en histoire naturelle, « une classification méthodique était non seulement l'indispensable résumé du système actuel de nos connaissances, mais encore le principal instrument logique de leur perfec-
tionnement ultérieur». Et comment, en effet, dans la hiérarchie des genres, placerait-on la tragédie, par exemple, au-dessus du mélodrame, Polyeucte au-dessus de La Tour de Nesle, ou, dans le roman, le Père Goriot au-dessus des Exploits de Rocambole, sans en donner des raisons? Comment en donnerait-on sans pénétrer plus avant dans la connaissance de l'histoire de l'évolution, de l'essence du genre ? Et comment, à mesure qu'on y pénétrerait, ces raisons elles-mêmes, de « subjectives » ou de personnelles, ne deviendraient-elles pas de plus eu plus générales, et proprement « objectives » ? Après l'obligation de juger, la nécessité de classer nous apparaît ainsi comme étroitement inhérente à la notion même de la critique.
Ce n'est donc pas de classer ou de comparer qui est vieux et suranné, mais, au contraire, c'est de s'en abstenir ; et ce qui est arbitraire, ce n'est pas de « distribuer des prix », mais c'est de vouloir être le seul juge, le juge infaillible et le juge sans appel de ceux que l'on décerne. Ainsi procèdent «les gens du monde», à qui leur «goût» tient lieu de compétence et d'étude, et qu'on voit décider de la pièce ou du roman du jour sur la beauté des choses qu'ils trouvent eux-mêmes à en dire. Mais Boileau, Boileau lui-même se proposait déjà quelque chose de plus. Il savait bien que si son goût était bon, ce n'était pas comme sien, mais, au contraire, comme extérieur et supérieur au sien propre, et que l'objet de la critique est d'apprendre aux hommes à juger souvent contre leur propre goût. La morale et l'éducation même ne consistent-elles pas aussi, comme la critique, à substituer en nous d'autres motifs de jugement et d'action que ceux que nous suggèrent le « tempérament » , l'instinct et la nature ? C'est une observation que je soumets encore à nos impressionnistes. Si chacun de nous avait la prétention de ne rien concéder ni céder aux autres de lui-même, la vie ne serait pas tenable ; et, pareillement, si l'œuvre d'art n'était que l'expression de l'individualité de l'artiste, ce n'est pas seulement la critique, mais c'est l'art même qui y périrait.
Cependant, juger et classer ne sont qu'un commencement, et il faut enfin expliquer. Cette obligation de la critique ou cette fonction, si l'on veut, qui a jadis été pour Sainte-Beuve toute la critique, et qui doit en demeurer l'une des parties essentielles, dirai-je que la critique impressionniste ne s'y soumet pas plus qu'aux autres ? En réalité, elle n'explique point, elle coustate; et elle décrit, ou elle commente, mais elle ne «raconte» point. Je crains bien d'en savoir l'un au moins des motifs. C'est que si Ton voulait distinguer dans un livre ou dans un auteur ce qu'ils doivent l'un et l'autre à tous ceux qui les ont précédés,
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et « causés», pour ainsi parler, on serait effrayé du peu d'originalité qu'il y a parmi les hommes. Nous ne faisons tous qu'un poème, qu'une pièce, qu'un roman, qu'un article ; et combien y mettons-nous de nous, qui soit à nous, qui soit de nous, qui ne soit que de nous et qu'à nous? L'explication s'en trouve donc d'abord, ou du moins il faut qu'on la cherche partout ailleurs qu'en nous; et trop heureux sont ceux alors dont l'originalité n'a pas comme fondu dans cette recherche même ! Autre preuve, s'il en faut encore une, de l'existence d'une critique objective. L'originalité d'un écrivain — de M. Zola, par exemple, ou de M. Henry Becque * — ne se définit pas par rapport à lui-même, ce qui impliquerait contradiction; elle ne se définit point par rapport à moi, qui ne suis sans doute pas plus original qu'eux, elle se définit par rapport aux auteurs dramatiques ou aux romanciers qui les ont euxmêmes précédés, lesquels sont dans l'histoire, et elle se définit par rapport à ce qu'ils ont eux-mêmes fait des lois de leur genre, ce qui est également dans l'histoire.
Le fondement de la critique objective est donc, à vrai dire, le même que celui de l'histoire. Pas plus qu'il n'y a de doute possible ou d'hésitation permise sur le génie militaire de Napoléon ou sur le génie politique de Richelieu, pas plus il n'y en a sur l'unique originalité de la comédie de Molière ou de la tragédie de Racine ; et quiconque traitera de « polisson» l'auteur (ÏAndromaque, il fera comme ce naïf Lanfrey, quand il donnait des leçons de tactique rétrospective au vainqueur d'Austerlitz ; c'est lui-même qu'il aura jugé. Mais quiconque dira qu'on peut, si l'on veut, préférer la comédie de Regnard à celle de Molière, le Distrait, YEcole des femmes et les Folies amoureuses à Tartufe, ce sera bieu pis encore, car ce sera comme s'il disait qu'il n'y a pas de raison de placer un être vivant au-dessous ou au-dessus d'un autre dans l'échelle animale ; et, avec le fondement de la critique objective, il renversera du même coup celui de l'histoire naturelle. Un genre littéraire n'est, en effet, supérieur à un autre, et, dans un même genre, drame, ode ou roman, une œuvre n'est plus voisine ou plus éloignée de la perfection de son genre, que pour des raisons analogues à celles qui élèvent, dans la hiérarchie des organismes, les vertébrés au-dessus des mollusques, par exemple, et, parmi les vertébrés, le chat ou le chien au-dessus de l'ornithorynque. Telle est la vraie manière d'entendre «la relativité de la connaissance» ; telle est la bonne; telle est
i Après Dumas fils et Augier, le plus grand dramaturge contemporain, l'auteur des Corbeaux, une des comédies réalistes les plus puissantes, malgré sou pessimisme amer.
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la seule qui ue soit pas sophisme el logomachie pure. Eussions-nous «l'œil à facettes d'une mouche » ou «le cerveau rude et simple d'un orang-outang», les choses pourraient changer pour nous d'aspect ou de signification, mais non pas les rapports qui continueraient pour nous de les unir entre elles, ni le système quelconque, mais toujours lié, que ces rapports formeraient ensemble. Et, de là, puisque les lois ne sont pas autre chose que l'expression de ces rapports, il en résulte enfin que, de nier la possibilité de la critique objective, c'est nier la possibilité d'une science quelconque. S'il n'y a pas de critique objective, il n'y a pas non plus d'histoire naturelle, ni de chimie, ni de physique objectives. Ce qui ne veut pas dire que la critique soit une « science », mais qu'elle en tient pourtant, et qu'ayant, comme la science, un objet précis, elle peut emprunter à la « science» des méthodes, des procédés et des indications.
Le naturalisme1.
Tel que l'a conçu M. Zola, tel qu'il le représente encore, et ses rares disciples avec lui, le naturalisme a fini sa journée.
Si nous lui devons d'ailieurs quelques services — dont nous ne voulons pas contester, mais dont il ne faut pas non plus exagérer l'importance — et si ses conseils, plutôt que ses exemples, ont ramené le roman contemporain à une observation plus précise de la réalité, ce n'aura pas été sa faute, et je lui disputerais jusqu'au droit de s'en vanter. Comme rien, dit-on, ne se perd dans la nature, rien aussi ne s'y crée. Le naturalisme contemporain n'étant qu'une application du positivisme au roman, d'autres, sans doute, l'auraient inventé, si ce n'avait pas été M. Zola. Mais lui, tout ce qu'il a fait, en n'en développant que les côtés les plus vulgaires, ça été bien plutôt d'en compromettre et non pas d'en aider la fortune. Ils nous auraient dégoûtés d'observer la nature, si l'on n'y rencontrait que des Quenu-Gradelle et des Rougon- Macquart. Et nous sommes heureux que l'on commence enfin de s'en apercevoir ; et nous aimons d'abord du symbolisme contemporain l'utile réaction qu'il est contre le naturalisme.
C'est qu'aussi bien toute esthétique naturaliste a nécessairement quelque chose d'étroit, d'incomplet et de mutilé. Elle réduit l'objet de l'art à l'imitation de la nature, et en le faisant, elle n'oublie qu'un point: c'est qu'il y a des arts qui ne sont pas d'imitation. Ni l'architecture n'imite, à proprement parler, les lignes de la nature, ni la
* Extrait des lissais sur la l il te rature contemporaine (18ÎÏ2).
musique, non plus, n'en imite les bruits. Où est « l'original » d'une cathédrale gothique? et quelle scène de la vie privée a jamais servi de <( modèle» à une symphonie? L'architecture et la musique ont leur objet, leurs moyens et leurs lois en elles, pour ainsi dire, ou dans la convention primordiale dont elles ne sont que le développement, et ces lois, ces moyens ou cet objet n'ont rien de commun avec la production ou la traduction du réel * .
Mais il suit de là que toute une partie de l'art est autre chose, et quelque chose de plus qu'une imitation de la nature. Il suit encore que, tout en nous séduisant par « l'imitation des choses dont nous n'admirons pas les originaux», la peinture et la poésie, sans méconnaître leurs conditions, peuvent se proposer de produire en nous des effets plus ou moins analogues à ceux de la musique et de l'architecture. Et il suit enfin que l'art, en général, peut corriger, rectifier, modifier, continuer, prolonger même ce qu'il imite. Si c'est un mérite à un portrait d'être ressemblant, qui ne sait que c'en est le moindre ? Et, sans doute, il n'importe guère à la valeur d'une tragédie que le sujet en soit authentique en son fond. Une esthétique purement naturaliste, outre qu'elle laisse tout une partie de l'art en dehors d'elle, ne tend donc à rien moins qu'à priver la peinture et la poésie même d'une partie de leurs moyens. L'imitation, qui n'épuise pas la réalité, qui ne l'égale même pas tout entière, dont le domaine est borné de toutes parts, ne saurait imposer à l'art les lois de sa propre étroitesse. Les symbolistes l'ont-ils bien vu ? Je n'oserais en répondre. Mais ils raisonnent comme s'ils le voyaient ; et il faut leur en savoir gré comme d'une preuve de perspicacité. Ce qu'ils ont encore mieux vu — ou senti — c'est qu'une esthétique naturaliste est encore et forcément plus superficielle qu'étroite. Ne pose-t-elle pas, en effet, ce principe, ou, si l'on veut, ce sous-entendu qu'il n'y a rien derrière la nature ? C'est ce qui n'est ni prouvé, ni probable. La nature n'est peut-être qu'un déguisement ou qu'un voile. Qui l'a jamais su? qui le saura jamais?... Ce qui, du moins, n'est pas douteux, c'est que rien n'est clair en nous ni en dehors de nous, et que nous sommes de toutes parts environnés d'ombres et de mystère. L'inconnaissable nous étreint : in eo vivimus, movemur et sumus*. Si nous réussissons parfois à en saisir quelque chose, il est également certain que ce n'est pas en nous bornant à observer la nature ; mais nous y ajoutons, de notre propre fond à nous, les prin-
* On ne saurait mieux faire ressortir ce qu'il y a d'excessif dans la théorie naturaliste qui rapetisse tous les arts.
2 En lui nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes.
cipes d'interprétation qu'elle ne contient pas. Et comment le pourrionsnous, s'il n'y avait certainement aussi quelque convenance, ou quelque correspondance, entre la nature et l'homme, des harmonies cachées, comme on disait jadis, un rapport secret du sensible et de l'intelligible. Voilà l'origine et le fondement de tout le symbolisme. La nature a des dessous dont le plus habile naturaliste, n'ayant jamais saisi que les dehors, n'a donc aussi jamais représenté que la plus vaine apparence. Mais nous voulons pénétrer plus avant ; nous voulons déchirer le voile; et nous voulons atteindre enfin l'essence dont les manifestations se jouent à la surface des choses1.
de VOGUE (Vicomte Eugène-Melchior)
Né à Nice en 1850.
Critique et essayiste, il a exercé une sérieuse action sur la pensée, française ; le mouvement néo-chrétien qui se dessine actuellement en France lui est dû en grande partie. Son plus grand mérite comme critique est d'avoir dérouvert la littérature russe ; il a été pour la Russie ce que Voltaire avait été pour l'Angleterre, au XVIIIe siècle, et Madame de Staël pour l'Allemagne, au commencement de ce siècle-ci ; il a fait connaître aux Français les grands génies slaves contemporains2, les Tourguenef, les Tolstoï, les Dostoiewsky, dont l'influence sur le génie français a été notable. Esprit élevé, penseur profond, cœur largement ouvert à la pitié la plus noble, Melchior de Vogué est un des plus sympathiques écrivains de l'heure actuelle.
Le réalisme3.
Ces considérations étaient nécessaires pour déterminer l'inspiration morale qui peut seule faire pardonner au réalisme la dureté de ses pro-
1 Principales œuvres à lire de Brunetièrc: Histoire et littérature: Questions de critique : Nouvelles questions de critique : Le roman naturaliste ; Etudes critiques sur la littérature française ; L'évolution des genres dans l'histoire de la littérature française ; Les époques du théâtre français ; L'évolution de la poésie lyrique (en tout 14 volumes, 1880-1894). — Critiques sur Brunetièrc: Georges Renard, Les Princes de la jeune critique; Critique de combat (1897). Jules Lemaitre, Les Contemporains ; René Doumie, Ecrivains d'aujourd'hui; A. Rioardou, La critique littéraire (1896) ; G. Pellissier, Le mouvement littéraire au XIX* sii'cle (1893) ; Nos critiques, Revue des Revues, (l»' juillet 1897).
a Pour être juste, il faut ajouter que Mérimée avait déjà commencé à étudier sérieusement la littérature russe, dont il a traduit plusieurs œuvres marquantes.
8 Extrait de l'avant-propos du Roman russe. Dans ce qui précède, de Vogué vient d'expliquer la disparition de l'esprit classique et le prodigieux développement scientifique de ce siècle, qui a produit indirectement le réalisme. L'auteur va maintenant exposer, en un langage très élevé, ses vues d'idéaliste chrétien.-
cédés. Il répond à l'une de nos exigences quand il étudie la vie avec une précision rigoureuse, quaod il démêle jusqu'aux plus petites racines de nos actions dans les fatalités qui les commandent ; mais il trompe notre plus sûr instinct, quand il ignore volontairement le mystère qui subsiste par delà les explications rationnelles, la quantité possible de divin. Je veux bien qu'il n'affirme rien du monde inconnu : du moins il doit toujours trembler sur le seuil de ce monde. Puisqu'il se pique d'observer les phénomènes sans suggérer des interprétations arbitraires, il doit accepter ce fait d'évidence, la fermentation latente de l'esprit évangélique dans le monde moderne. Plus qu'à toute autre forme d'art, le sentiment religieux lui est indispensable; ce sentiment lui communique la charité dont il a besoin; comme il ne recule pas devant les laideurs et les misères, il doit les rendre supportables par un perpétuel épanchement de pitié1. Le réalisme devient odieux dès qu'il cesse d'être charitable. Et l'esprit de pitié, nous le verrons tout à l'heure, avorte et fait fausse route daus la littérature aussitôt qu'il s'éloigne de sa route unique.
Oh ! je sais bien qu'en assignant £ l'art d'écrire un but moral, je vais faire sourire les adeptes de la doctrine en honneur : l'art pour l'art. J'avoue ne la comprendre pas, du moins dans le sens où on l'entend aujourd'hui. Certes, moralité et beauté sont synonymes en art; un chant de Virgile vaut un chapitre de Tacite. Mais il ne faut pas confondre cette beauté spirituelle, qui naît d'une certaine illumination du regard chez l'artiste, avec l'habileté de main du prestidigitateur. Mes réserves portent sur cette confusion. Je ne croirai jamais que des hommes sérieux, soucieux de leur dignité et de l'estime publique, veuillent se réduire à l'emploi de gymnastes, d'amuseurs forains.
Ces délicats sont singuliers. Ils professent un beau mépris pour l'auteur bourgeois qui s'inquiète d'enseigner ou de consoler les hommes, et ils consentent à faire la roue devant la foule, à cette seule fin de lui faire admirer leur adresse ; ils se vantent de n'avoir rien à lui dire au lieu de s'en excuser. Comment concilier cette abdication avec la part de pontificat que les littérateurs de notre temps sont si empressés à réclamer ? Sans doute, chacun de nous cède quelquefois à la tentation d'écrire pour se divertir : que celui qui est sans péché jette la première pierre ! Mais il est inconcevable qu'on érige en doctrine ce qui doit rester une exception, un délassement momentané au devoir humain
1 On ne peut mieux dire : c'est pour avoir méconnu cette vérité que le naturalisme français, très remarquable comme manifestation d'art, est si répugnant comme œuvre morale.
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du poète. Si c'est là de la littérature, je demande pour l'autre un nom moins exposé aux usurpations; sauf l'usage des plumes et de l'encre — on s'en sert aussi pour les exploits d'huissiers — notre noble profession n'a rien de commun avec ce commerce ; il est légitime à coup sûr, si l'on y apporte de la probité et de la décence, mais il ressemble à la littérature autant qu'une boutique de jouets aune bibliothèque. Je n'en tends point ici déclasser tel ou tel genre, réputé léger : un roman, une comédie, peuvent être plus utiles aux hommes qu'un traité de théodicée. Je m'élève uniquement contre le parti pris de n'y mettre en aucun cas une intention morale. Heureusement, ceux-là mêmes qui défendent cette hérésie sont les premiers à la trahir, quand ils ont du cœur et du talent. Pour résumer nos idées sur ce que devrait être le réalisme, je cherche une formule générale qui exprime à la fois sa méthode et son pouvoir de création. Je n'en trouve qu'une ; elle est bien vieille ; mais je n'en sais pas une meilleure, plus scientifique et qui serre de plus près le secret de toute création : « Le Seigneur Dieu forma l'homme du limon de la terre ». — Voyez comme ce mot est juste et significatif, le limon ! Sans rien préjuger ni contredire dans le détail, il renferme tout ce que nous devinons des origines de la vie ; il montre ces premiers tressaillements de la matière humide où s'est lentement formée et perfectionnée la série des organismes. La formation par le limon, c'est tout ce que peut connaître la science expérimentale, le champ où son pouvoir de découverte est indéfini; on y peut étudier la misère de l'animal humain, tout ce qu'il y a en lui de grossier, de fatal et de pourri. — Oui, mais il y a autre chose que la science expérimentale ; le limon ne suffit pas à accomplir le mystère de la vie, il n'est pas tout notre moi : ce grain de boue que nous sommes, qni nous est et nous sera de mieux en mieux connu, nous le sentons animé par un principe à jamais insaisissable pour nos instruments d'étude. Il faut compléter la formule pour nous rendre raison de la dualité de notre être ; aussi le texte ajoute : — «... et il lui inspira un souffle de vie, et l'homme fut une àme vivante». — Ce «souffle», puisé à la source de la vie universelle, c'est l'esprit, l'élément certain et impénétrable qui nous meut, qui nous enveloppe, qui déconcerte toutes nos explications, et sans lequel elles seront toujours insuffisantes. Le limon, voilà l'ordre des connaissances positives, ce qu'on tient de l'univers dans un laboratoire, de l'homme dans une clinique ; on y peut aller très loin, mais tant qu'on ne fait pas intervenir le « souffle », on ne crée pas une àme vivante, car la vie ne commence que là où nous cessons de comprendre. Le créateur littéraire doit régler son opération sur ce modèle.
Tourguénef1.
Il y a des riens, des couleurs, des bruits, qui demeurent longtemps dans l'œil ou dans l'oreille et finissent par descendre dans l'âme. Un soir d'été, dans un relai de Petite-Russie, on changeait mes chevaux. Je demandai à boire à la fille du maître de poste, une petite paysanne d'Ukraine qui portait le gracieux costume de sa province et jouait avec le vieux rouble d'argent retenu à son cou par un ruban ; elle alla chercher une carafe, l'écu d'argent roula autour du col de cristal ! ce fut un clair tintement, si doux et si sonore ! La fille, enchantée, se prit à rire et essaya de répéter le bruit pour son plaisir ; en m'éloignant, j'entendais encore cette gamine perlée qui mourait longuement, comme un trille de rossignol, seule dans le sommeil du soir russe, sur le pays muet.
Plus d'une fois, en relisant des pages de Tourguénef, je me suis rappelé le timbre de ce cristal caressé par le bijou d'argent. C'est bien là le son que rendait cette âme harmonieuse quand une pensée la touchait. Merveilleux instrument trop tôt brisé ! la terre russe nous l'a repris, lui qui était presque nôtre ; elle l'a retiré dans son silence profond ; les hivers qui viennent vont rouler sur lui leur lourd linceul de neige. Cette terre de Russie, rude, immense, avec sa glace qui scelle plus vite les tombes et sa neige qui les sépare du bruit des vivants, il semble qu'elle s'entende mieux que toute autre à abolir la mémoire des morts; ce n'est pas à elle qu'il faudrait demander, comme dans l'épi taphe de la jeune Grecque, d'être plus légère aux cendres. Et pourtant Ivan Serguiévitch se fût désespéré à l'idée de dormir ailleurs : il l'aimait tant, sa mère Russie ! Le talent de l'écrivain, dans ses meilleures productions, n'était que l'émanation directe de cette terre, une communication spontanée de la poésie des choses ; il n'est pas une page de son œuvre ou l'on ne sente, suivant l'expression de Griboïédof, « la fumée de la patrie». Aussi sa génération l'écouta longtemps de préférence à tous ses rivaux. Dans les lettres, comme en politique, un peuple suit d'instinct les hommes qu'il sent lui appartenir, qui sont faits de sa chair et de son génie, pétris de ses qualités et de ses défauts. Ivan Serguiévitch personnifiait les qualités maîtresses du vrai peuple russe, la
* Extrait du Roman russe. Cet ouvrage, malgré l'exagération admirative de certains jugements sur les romanciers russes, est une très belle étude de critique. C'est le chef-d'œuvre de Fauteur.
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bonté naïve, la simplicité, la résignation. C'était, comme on dit vulgairement, une àme du bon Dieu; ce cerveau puissant dominait un cœur d'enfant. Jamais je ne l'ai approché sans mieux comprendre le sens magnifique du mot évangélique sur les simples d'esprit, et comment cet état d'àme peut s'allier à la science, aux dons exquis de l'artiste. Le dévouement, la générosité du cœur et de la main, la fraternité, tout cela lui était naturel comme une fonction organique. Dans notre monde avisé et compliqué, où chacun est durement armé pour la lutte de la vie, il semblait tombé d'ailleurs de quelque tribu pastorale et fraternelle de l'Oural : graud enfant doux, distrait, suivant ses idées sous le ciel ainsi qu'un pâtre suit ses troupeaux dans la steppe...
Et maintenant, au moment de parler de son œuvre littéraire, l'envie me prend de jeter la plume. J'ai dit que cet homme était parfaitement bon; pourquoi, grand Dieu ! ajouter d'autres éloges, et qu'est-ce que le surcroît des habiletés de l'esprit dont nous faisons tant d'état ? Mais ce cœur a cessé de battre : ceux qui l'ont connu sont rares, et ce sont des hommes; ils vont vite oublier et mourir. Il faut bien montrer aux autres, à tous, ce que le cœur éteint a laissé de lui-même dans l'œuvre d'imagination...
Les Tourguénef vivaient en gentilshommes terriens dans leur bien du gouvernement d'Orel. Ce fut là qu'Ivan Serguiévitch naquit, en 1818, et qu'il grandit en toute liberté et solitude. Ce pays d'Orel, si souvent et si complaisamment décrit par le romancier, est un bon pays. C'est encore la Grande-Russie, mais on sent que le ciel du sud n'est pas loin ; la nature du nord, jusque-là rude et extrême, y entre en contact avec le midi ; elle fait quelques efforts pour se modérer et sourire. La terre noire commence; elle allonge à l'infini des plaines ses gras labours, changés l'été en mer de froment. Le chêne apparaît et donne un aspect plus robuste aux maigres lisières de bouleaux. A l'orient, du côté d'Eletz et des sources du Don, il y a des vallées charmantes, emplies la nuit de grands feux et de bruits de chevaux ; Orel est un des centres d'élevage, les petits paysans et leurs poulains vaguent tout l'été dans ces pàtis de marais. A l'occident, la Desna s'engage dans les vieilles forêts deTchernigof ; la jolie rivière réfléchit les monastères de Briansk, et puis des pins et des trembles, tant que les siècles en ont pu mettre, pendant des lieues et des lieues, d'éternelles lieues russes. Sur le sol humide de ces forêts, le printemps jette une profusion d'herbes et de fleurs comme je n'en ai vu nulle part au monde. A peine la neige fondue au soleil des longues journées, cette riche terre entre en
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amour, en folie ; la sève s'y précipite comme le sang dans de jeunes artères; la vie triomphante éclate sous bois en couleurs, en parfums, en murmures; cette ivresse de la nature étourdit l'homme; le chasseur ou le bûcheron égarés dans ces halliers semblent si chétifs, si tris-
De loin en loin, dans les plaines cultivées, des «nids de seigneurs », des habitations toujours semblables ; un corps de bâtiment en bois ou en briques, élevé sur perron, surmonté d'un attique en zinc, flanqué d'une tourelle en clocheton ou, plus modestement, d'une aile en retour; quelquefois, quand le « seigneur » est riche et peut réparer, toute cette bâtisse est d'un blanc de chaux éclatant sous les toits verts ; le plus souvent, les hypothèques de la banque de district rongent le seigneur et sa maison; on s'en aperçoit aux lézardes, aux bâillements des briques ou des revêtements de sapin, à la folle avoine qui poursuit l'ortie sur les marches du perron. Derrière la maison, une allée de tilleuls joint la grande route ; devant, un verger de cytises et de saules descend en pente douce vers l'étang, l'immuable étang aux eaux mortes, dans le creux du ravin ; on croirait qu'aucun vent n'a jamais ridé cette eau 80us les joncs. Calme et muette comme l'existence de la famille qui végète là, elle subit la couleur du nuage qui passe, rose le matin, grise le jour; il semble que si la maison disparaissait, ce vieux miroir figé en garderait l'image par habitude, et aussi les souvenirs, les pensées des enfants qui ont grandi sur ses bords. C'est pour cela peut-être que l'homme russe s'attache si fort à cet humble berceau ; quand, plus tard, il court le monde, et bien qu'il ait l'âme naturellement errante, quelque chose le tire toujours vers ce monotone horizon.
L'enfance de Tourguénef s'écoula dans un de ces « nids de seigneurs » , qui serviront de cadres à presque tous ses romans. Il eut, suivant la mode d'alors, des gouverneurs français et allemands, de pauvres hères recrutés au hasard, qui enseignaient ce qu'ils ne savaient pas. et qu'on gardait dans les familles nobles comme une domesticité d'apparat. La langue maternelle n'était pas en honneur ; ce fut avec un vieux valet de chambre que le petit garçon lut en cachette des vers russes pour la première fois. Heureusement pour lui, sa vraie éducation se fit sur la bruyère, avec ces chasseurs dont les récits sont devenus plus tard un chef-d'œuvre, sous la plume de l'écrivain. En courant les bois et les marais à la poursuite des gélinotes, le poète faisait sa provision d'images, il amassait à son insu les formes dont il devait un jour revêtir ses idées. Dans certaines imaginations d'enfants, tandis que la pensée sommeille encore, les impressions se déposent goutte à goutte, comme la
rosée durant la nuit ; vienne l'éveil à la lumière, le premier rayon de soleil fera luire ces diamants *.
FAGUET (Emile)
/ Né à La Roche-sur- Yon en 1847.
C'est le critique le moins systématique de l'époque actuelle, bien qu'il ait beaucoup d'idées. A l'inverse de Brunetière, au lieu de considérer les genres et les ensembles, il n'a étudié que les individus, dont il a analysé les concepts intellectuels et les tendances morales avec une pénétration rare. Injuste envers les écrivains du XVIIIme siècle, dont il n'a pas compris le beau côté humanitaire, il a écrit sur notre siècle de très fortes études qui resteront pour la plupart.
Les idées littéraires de Chateaubriand.
Toute la critique et toute la poétique de Chateaubriand, comme aussi, à très peu près, toutes les inclinations de son esprit, se ramènent, en leur source, à sa répulsion à l'endroit du XVIIIe siècle. Il ne faut pas, sur certains détails, s'y tromper. Il loue Delille, et même Esménard ; il cite Jean-Baptiste Bousseau ; les Rêveries d'un 'promeneur solitaire lui plaisent; il cite Voltaire, et un peu malicieusement, à savoir toutes les fois que Voltaire se trouve exprimer une pensée favorable au christianisme ; il « admire le pinceau » de Bernardin de St-Pierre (tout en remarquant qu'il n'a pas d'esprit, ni non plus de caractère). Mais ce sont là louanges un peu convenues et qui ne sont pas données sans un certain air de négligence, ou procédés pour tirer à soi et ranger bon gré mal gré dans son camp les héros du jour, Quand il rencontre face à face et armé en guerre l'esprit même du XVIIIe siècle, il court sur lui comme à l'ennemi. Il est « antiphilosophe. »
Mrae de Staël venait, dans son livre De la Littérature, d'exprimer à nouveau les idées chères à Condorcet sur le progrès indéfini du génie humain : « Vous n'ignorez pas, écrit Chateaubriand à Fontanes, que
1 Principales œuvres à lire de Melchior de Vogué : Le Roman russe (1886) ; Souvenirs et visions (1887) ; Reyards historiques et littéraires (1892) ; Spectacles contemporains (1890). — Sur, l'auteur, consulter: J. Lemaitre, Les Contemporains; G. Pellissier, Essais de littérature contemporaine.
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ma folie à moi est de voir Jésus-Christ partout, comme Mme de Staël la perfectibilité. J'ai le malheur de croire, comme Pascal, que la religion chrétienne... Vous voyez que je commence par me mettre à l'abri sous un grand nom, afin que vous épargniez un peu mes idées étroites et ma superstition antiphilosophique. » Là-dessus il énumère tous les défauts et de pensée et de style de Mme de Sta'él, et il se demande : « D'où proviennent ces défauts ? — De votre philosophie. C'est la partie éloquente qui manque à votre ouvrage. Or, il n'y a point d'éloquence sans religion... Votre talent n'est qu'à demi développé; la philosophie l'étouffé. Si vous demeurez dans vos opinions, vous ne parviendrez pas à la hauteur où vous pourriez atteindre. . . » Voilà le fond de la critique de Chateaubriand. L'esprit du XVIIIe siècle étouffe la partie éloquente, élevée et poétique de l'esprit humain. Le XVIIIe siècle n'a pas connu la grandeur et ne s'est pas douté de la poésie. Pour les retrouver, il n'y a qu'à ne pas faire ce qu'il a fait, et à croire ce qu'il n'a point cru... Je me permettrai d'ajouter ce qu'il pensait probablement sans le dire : le génie aidant. Prendre le XVIIIe siècle pour modèle à ne pas suivre , voilà une doctrine qui semble étroite et presque négative. Elle l'est infiniment moins qu'il ne paraît, qu'il ne paraissait aux hommes de 1800, qu'il ne paraissait à Chateaubriand luimême, car elle va plus loin que lui-même ne voulait aller.
Remarquons bien, en effet, que cet abominable XVIIIe siècle « d'où nous vient tout le mal », à en croire Chateaubriand, n'est, au point de vue littéraire, que l'héritier, appauvri, si l'on veut, mais direct, du XVIIe siècle, et que celui-ci, quoiqu'il en ait, n'est rien autre que le fils illustre autant qu'ingrat de la Pléiade. Il y a eu un âge littéraire, en France, qui a duré deux cent cinquante ans, où l'on s'est avisé : limiter les anciens, de faire, par suite, une littérature non nationale, — non religieuse. Voilà dans ses grands traits tout l'esprit de la littérature classique en France de 1550 à 1800.
A ce point de vue, et à les prendre dans cet esprit général, la littérature du XVIIIe siècle est-elle moins religieuse, moins nationale, moins originale et sincère que celle du XVIIe siècl-e ? Nullement. Et celle du XVIIe siècle ouvre-t-elle des voies nouvelles, trouve-t-elle une inspiration générale qui lui soif propre, et que l'école de Ronsard n'ait point connue ? Pas davantage. Toute l'école classique, de Régnier à Chénier, et nonobstant des corrections, redressements et amendements de détail, remonte à Ronsard. Tout entière elle s'est abstenue de prendre pour sa matière et d'avoir pour souci l'histoire nationale, la religion nationale, le génie de la race dont elle était. Que cela ne l'ait
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nullement empêchée de compter des hommes d'un génie merveilleux ; et, aussi, que dans cette communauté d'esprit général il y ait eu de très grandes inégalités du talent de l'un au génie de l'autre ; et encore, qu'il y ait eu môme des exceptions à cette loi commune : on le sait bien. Mais ce n'est pas à présent la question. Ce qu'il s'agit de savoir, quand un novateur vient dire qu'il faut rompre avec la tradition du XVIIIe siècle, c'est si, du même coup, il ne rompt pas, môme sans le savoir, avec toute la tradition classique depuis 1550, et avec Racine, sans s'en douter, tout autant qu'avec Voltaire, et avec Boileau, sans qu'il y tienne, tout autant qu'avec Ronsard. C'est précisément ce que faisait Chateaubriand, et disons-le tout de suite, c'est ce qu'il avait raison de faire.
En effet, voici ce qui était arrivé. La littérature classique française, née au XVIe siècle de l'admiration, très légitime, des chefs-d'œuvre anciens, et du besoin d'échapper à la puérilité du moyen-âge, avait d'abord imité servilement, et dans sa forme plus qu'en son esprit, la littérature antique; elle l'avait imitée plus tard avec intelligence et hardiesse et dans une mesure exquise d'adaptation avisée et judicieuse; mais encore imitait-elle, et avec une timidité singulière à l'égard de ses propres forces, si bien que, tout autant par l'effet de sa timidité que par le prestige de sa perfection, elle avait conduit les esprits à cette idée qu'il faut imiter indéfiniment. Aussi les hommes du XVIIIe siècle imitent encore, mais ils n'imitent plus directement l'antiquité, ils imitent les modèles du grand siècle, qui eux-mêmes sont déjà des imitateurs. Ils font des imitations d'imitations. Quand on en est là, il est peut-être temps de s'arrêter. Il en est temps, parce que, l'art étant toujours un choix fait par l'artiste, selon son humeur, dans les traits multiples de l'objet qu'il veut peindre, le premier artiste, celui qui regardait le réel même, a déjà éliminé un certain nombre de parties de la réalité qui lui déplaisaient; le second, qui fait son choix dans un premier choix, écarte encore une certaine quantité de réel, et le champ du vrai va se réduisant indéfiniment, jusque-là que le dernier venu des imitateurs n'imite plus qu'une pure abstraction ou une convention creuse. On n'était pas loin de cette excessive frugalité à la fin du XVIIIe siècle.
C'est contre quoi Chateaubriand protestait de tout son courage. Il demandait qu'on arrêtât l'imitation indéfinie, que la France eût une littérature à elle et non d'emprunt, que puisqu'elle n'était point païenne, elle n'eût pas une poésie mythologique ; que puisqu'elle était moderne, elle n'eût pas une littérature ancienne; que puisqu'elle
existait, elle eût une littérature nationale. C'était réagir jusque par delà looO1.
LEMAITRE (Jules)
Né à Vennecy (Loiret), en 1853.
Il y a deux sortes de critiques : les critiques dogmatiques qui étudient les œuvres littéraires et les jugent au nom d'un certain idéal de raison et de moralité ; les critiques impressionnistes qui se bornent à définir les ouvrages littéraires et à expliquer les impressions qu'ils en reçoivent, sans autre critère que leur plaisir du moment. On classe généralement J. Lemaître parmi ces derniers. Certaines de ses œuvres pourraient faire croire qu'il n'est en effet qu'un jongleur d'idées, ondoyant et divers, s'amusant à conter les aventures de son moi à travers les livres, car il a même dit un jour que la critique ne peut pas exister comme doctrine. On aurait tort cependant de porter ce jugement. Malgré son impressionnisme apparent, son scepticisme superficiel, J. Lemaître est un critique tout à fait remarquable qui possède deux choses rarement unies : une énorme érudition et une facilité merveilleuse. Normalien nourri de la pure moelle classique, il a su se moderniser \ sans perdre ses qualités de mesure et de goût. 11 a surtout étudié la littérature contemporaine : sur cette époque, ses études sont les plus belles qui existent actuellement. Mais il est apte à tout saisir et ce qui le caractérise par dessus tout, c'est sa merveilleuse intelligence, capable de passer avec une souplesse étonnante, du classique au romantisme, du naturalisme au symbolisme, de la littérature française aux littératures étrangères les plus variées. Il est certainement le critique français qui a compris le plus de choses, tout en restant bien français. Fantaisiste charmant, écrivain exquis, chez lequel s'allie la sentimentalité délicate et l'ironie subtile du fin lettré, il écrit une langue remarquable; en cela, il l'emporte de beaucoup sur Brunetière dont le style est lourd parfois. Par ses qualités variées, il est bien le «prince de la jeune critique » 2.
Alphonse Daudet3.
La fortune littéraire de M. Alphonse Daudet est des plus éclatantes qu'on ait vues. C'est une séduction universelle. Ceux qui veulent des
1 Principales œuvres à lire de Faguet : Seizième siècle; Dix-septième siècle; Dix-huitième siècle; Dix-neuvième siècle; Politiques et moralistes du XIX** siècle; Notes sur le théâtre contemporain (1885-1895). — Sur Faguet, consulter: René Doumic, Ecrivains d'aujourd'hui; G. Pellissier, Nos critiques (Revue des Mondes, 1er juillet 1897).
8 Cette expression est de M. G. Renard, qui l'applique aux grands critiques contemporains. — Dernièrement, Lemaitre a abordé le théâtre avec grand succès.
3 Extrait des Contemporains (2"»e série). — Dans ce morceau, Jules Lemaître n'étudie que le conteur, le Daudet des Lettres de mon moulin, des Contes du Lundi et du Petit-Chose ; il ne parle pas du romancier proprement dit.
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larmes et ceux qui veulent de l'esprit, les amoureux d'extraordinaire et les quêteurs de modernité, les simples, les raffinés, les femmes, les poètes, les naturalistes et les stylistes, M. Daudet traîne tous les cœurs après lui ; car il a le charme, aussi indéfinissable dans une œuvre d'art que dans un visage féminin, et qui pourtant n'est pas un vain mot puisque de très grands écrivains ne l'ont pas. Le charme, c'est peutêtre une certaine aisance heureuse, une fleur de naturel même dans le rare et le recherché ; c'est, en tout cas, quelque chose d'incompatible avec des qualités trop laborieuses et trop voulues; ainsi le charme ne se rencontre guère chez les chefs d'école. On peut remarquer aussi que le charme ne va pas sans un cœur aisément ému et qui ne craint pas de le paraître (Homo sum, etc. *). Il ne faut donc pas le demander à ceux qui font profession de ne peindre que des réalités plates ou brutales, ou qui affectent de n'être curieux que du monde extérieur et de la plastique des choses.
Ce charme, quel qu'il soit, est une des puissances de M. Alphonse Daudet. Ajoutez que son talent est en effet d'une composition assez riche pour que des esprits très divers y puissent trouver leur compte. Son originalité, c'est d'unir étroitement l'observation et la fantaisie, de dégager du vrai tout ce qu'il contient d'invraisemblable et de surprenant, de contenter du même coup les lecteurs de M. Cherbuliez et les lecteurs de M. Zola, d'écrire des romans qui sont en même temps réalistes et romanesques, et qui ne semblent romanesques que parce qu'ils sont très sincèrement et très profondément réalistes...
Vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaieté, mélancolie, il entre donc beaucoup de choses dans le plus petit conte de M. Alphonse Daudet. C'est pour cela que son talent me parait plus difficile à bien caractériser que celui de MM. de Goncourt ou de M. Emile Zola. Ils ont, eux, une faculté maîtresse qu'on distingue sans trop de peine et, dans l'exécution, des partis pris constants. Ou peut, de la nervosité de MM. de Goncourt et de leur passion de la modernité, déduire leur œuvre presque tout entière. Il ne serait pas non plus impossible de définir brièvement M. Zola : on le montrerait poète à sa façon, poète pessimiste et fataliste; on parlerait de sa morosité brutale et de sa lenteur puissante. Au besoin, on caractériserait MM. de Concourt et M. Zola par leurs manies, par leurs excès, qui sont fort intéressants, mais qui ne sont pas minces et qui sautent aux yeux. Parlez-moi des grands artistes
* Allusion au vers uV Térence : Je *uis homme et rien de ce qui est humain ne peut mètre étrun^er.
outranciers qui manquent décidément de goût par quelque côté et qui abondent follement dans leur sens ! Parlez-moi des monstres et des phénomènes ! Au moins on voit tout de suite ce qu'ils sont, et ils font la joie de la critique, hostile ou enthousiaste. Mais qui me donnera la vraie caractéristique de M. Daudet, de ce Latin harmonieux et équilibré qu'on prendrait presque pour un classique ? On trouve chez lui des nerfs, de la modernité, du « stylisme », de la vérité vraie, du pessimisme, de la férocité; mais on y trouve aussi et au même degré la gaieté, le comique, la tendresse, le goût de pleurer. Ce qui distingue son talent, ce n'est donc pas la prédominance démesurée d'une qualité, d'un sentiment, d'un point de vue, d'une habitude : c'est plutôt un accord de qualités diverses ou opposées et, si je puis dire, un dosage secret dont il n'est pas trop commode de fixer la formule. « Si l'on examine les divers écrivains, dit Montesquieu ', on verra peut-être que les meilleurs et ceux qui ont plu davantage sont ceux qui ont excité dans l'âme plus de sensations en même temps. » Cette remarque peut "s'appliquer sûrement à M. Alphonse Daudet; mais il faut ajouter qu'une autre marque et plus particulière de son talent, c'est sans doute cette aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une impression à l'autre et ébranle à la fois toutes les cordes de la lyre intérieure. Et c'est, je pense, de cette absence d'effort, de cette rapidité à sentir, de cette légèreté ailée que résulte la grâce ou le charme. Ainsi nous revenons après un long détour et sans nulle préméditation, au mot qui nous était naturellement venu en commençant l'examen des Contes. Pourtant le mot ne dit pas tout. Ce charme inné, irrésistible, fatal, s'unit chez notre écrivain à la plus scrupuleuse reproduction du réel. C'est peut-être dans cette alliance que consiste, en dernière analyse, son originalité.
Maeterlinck2.
Je continue, je l'avoue, à subir le sortilège des petits drames de M. Maurice Maeterlinck. La Mort de Tintagiles ne m'a pas moins pris qu'il lladine ou Intérieur.
Vanité des préceptes d'esthétique ! On cite toujours le vénérable axiome d'Horace :
1 Essai sur le goût. (Note de Lemaitre).
* Extrait des Impressions de théâtre (8* série, 1895.) C'est un excellent modèle d'analyse ; il est difficile de donner en quelques pages une idée plus complète d'une pièce de théâtre et d'en rendre mieux les effets. Ce morceau a été publié dans Les Débats en 1893. — Maeterlinck est un des meilleurs écrivains belges de l'école symboliste actuelle.
JULES LEMA1TRE 647
Segnius irritant animos demissa per aurem Quam quae sunt oculis subjecta fidelibus...
Cela est vrai, et cela n'est pas vrai. Oui, souvent, ce qui est mis sous nos yeux nous frappe plus que ce qui nous est raconté ; oui, l'action est d'ordinaire plus émouvante que le récit. Mais ce qui dépasse infiniment en pathétique l'action racontée ou vue, c'est l'action devinée. Victor Hugo a dit que rien n'est plus intéressant qu'un mur derrière lequel il se passe quelque chose. Ce mur tragique est dans tous les poèmes de M. Maeterlinck ; et, quand ce n'est pas un mur, c'est une porte ; et, quand ce n'est pas une porte, c'est une fenêtre voilée de rideaux. . .
Dans la Mort de Tintagiles, il y a deux portes. Et, la première fois, le petit prince est de ce côté-ci de la porte ; et, la seconde fois, il est de l'autre côté. La Mort de Tintagiles, c'est simplement l'histoire de l'assassinat d'un enfant royal, — par des mains qu'on ne voit pas.
Un autre axiome d'art théâtral sur lequel on s'accorde assez, c'est que, plus le lieu de la scène, les événements antérieurs et le caractère, la vie passée, les mobiles et les intérêts des personnages nous seront connus, et plus nous nous intéresserons au drame. Or, non seulement le petit prince Tintagiles est étranglé par des mains invisibles, mais ceci se passe dans une île sans nom ; et nous ne savons pas non plus le nom de la vieille reine qui a ordonné le meurtre de son petit-fils ; et nous ne la voyons pas un instant, et nous ignorons pourquoi elle est à ce point défiante et cruelle, et ce qu'elle peut avoir à craindre de ce petit enfant autour duquel nous n'apercevons ni partisans, ni conspirateurs. Voici tous les renseignements que nous donne Ygraine, la sœur de Tintagiles, sur cette vieille femme mystérieuse : « Elle ne se montre pas... Elle vit là, toute seule, dans sa tour... Elle est très vieille; elle est la mère de notre mère et elle veut régner seule... Ses ordres s'exécutent sans qu'on sache comment... On dit qu'elle n'est pa3 belle et qu'elle devient énorme... » Et, ailleurs : « Elle est là sur notre âme comme la pierre d'un tombeau, et pas un n'ose étendre le bras... On ne sait pas sur quoi repose sa puissance... » Nous ignorons d'où vient Tintagiles; un navire est allé le chercher là où il était, par ordre de la vieille reine. Et, des deux sœurs de l'enfant, nous savons uniquement qu'elles s'appellent Ygraine et Bellengère, et que Ygraine est la plus courageuse, et que toutes deux ont de très beaux cheveux (comme en avaient Mélisande et Alladine) et qu'elles aiment bien leur petit frère, et qu'elles ont eu une jeunesse immobile et terrifiée : « Ma
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sœur et moi, dit Ygraine, nous nous traînons ici depuis notre naissance, sans oser rien comprendre à tout ce qui se passe... Il régnait un tel silence qu'un fruit mûr qui tombait dans le parc appelait les visages aux fenêtres... » Et nous ne savons rien non plus du vieil écuyer Aglovale, sinon que c'est un très vieil écuyer. et qu'il a vu bien des choses, et sans doute des choses terribles, mais qu'il ne s'en souvient plus. Et le danger même qui menace le petit prince Tintagiles, nous ne l'apprenons que par des mots vagues et chuchotes, des paroles de servantes, que Bellengère, égarée dans les corridors de la tour, a surprises par une porte entr 'ouverte...
Mais, d'abord, tout ce vague agrandit le drame, comme le crépuscule agrandit les formes dans la campagne. — L'aventure de Tintagiles devient représentative de tous les meurtres de jeunes princes royaux à travers l'histoire et la légende. Tintagiles fait songer à la fois aux petits-fils de la reine Athalie, à l'adolescent Britannicus, aux fils de Clotaire, aux enfants d'Edouard, à tous les petits princes qui gênaient une aïeule, une belle-mère, un oncle ou un frère, et qui furent silencieusement empoisonnés, ou étouffés entre deux matelas, ou poignardés entre deux porles. Et qu'avons-nous besoin d'être informés par le menu de la politique et du caractère de la vieille reine qui tue l'enfant Tintagiles? Nous le connaissons bien, ce spectre absent, car c'est Athalie, c'est Tibère, c'est Glocester, c'est Louis XI. Le pouvoir de la méchante aïeule, non seulement sur les corps mais sur les consciences, reste plus mystérieux par cet éloignement, et je sais gré à l'auteur de nous avoir en effet présenté cette puissance comme un mystère. Il faut bien que l'énormité et l'esprit de suite dans le crime en imposent même aux honnêtes gens, et que la volonté mauvaise ait, comme l'autre et plus que l'autre, son magnétisme ; car comment expliquerait-on le bonheur et la durée de certains tyrans? Il parle très bien, le vieil écuyer Aglovale: « Vous allez essayer de vous défendre, dit-il à Ygraine... Nous avons essayé plus d'une fois... Ils ont tous essayé... Mais au dernier moment ils ont perdu la force... Vous aussi, vous verrez... La reine m'ordonnerait de monter jusqu'à elle ce soir même, je joindrais mes deux mains sans rien dire, et mes pieds fatigués graviraient l'escalier, sans lenteur et sans hâte, bien que je sache qu'on ne le descend pas les yeux ouverts... Je n'ai plus de courage contre elle... »
Secondement, tout ce vague se tourne en terreur. — Notez, d'ailleurs, que, si le lieu de la scène, le drame lui-même et les personnages sont aussi généralisés qu'il se puisse, en revanche, les moyens matériels sont toujours d'une extrême précision, d'un pittoresque naïf et fa-
milier de conte populaire. Ce sont inventions du même goût que la clef de Barbe-Bleue, par exemple, ou la pantoufle de vair l de Cendrillon. Après que les servantes de la reine, venant chercher Tintagiles pour le faire mourir, ont échoué une première fois, — car les deux sœurs et le vieil écuyer veillaient sur l'enfant, et la porte, entr'ouverte par des mains invisibles, s'est refermée sous leur poussée, — Ygraine et Bellengère ont mis leur petit frère entre elles deux, et l'ont lié de leurs chevelures pour qu'on ne puisse l'enlever pendant leur sommeil. Et alors les servantes rusées ont l'idée de couper avec des ciseaux les cheveux des deux sœurs, et elles emportent Tintagiles, dormant toujours, et serrant les tresses coupées dans ses petites mains.
Au tableau suivant, c'est bien simple. Il y a une grande porte de fer sous des voûtes très sombres. Ygraine a monté de longs, longs escaliers, et suivi de longues, longues galeries ; de temps en temps, elle découvrait sur une marche une boucle blonde (tels les cailloux blancs du Petit-Poucet), et cela lui indiquait son chemin. Elle arrive devant la porte de fer. Elle la tàte : « Oh ! elle est froide !... Elle est en fer uni, tout uni, et n'a pas de serrure... Par où s'ouvre-t-elle ? Je ne vois pas de gonds... » Puis, avec un grand cri : « Ah !... encore des boucles prises entre les battants!... Tintagiles! Tintagiles!... » Alors, on entend frapper à petits coups de l'autre côté de la porte ; c'est l'enfant. « Sœur Ygraine, ouvre vite!... Elle est là!... Elle n'a pas pu me retenir... Je J'ai frappée... J'ai couru... Vite! vite! Elle arrive. » Mais Ygraine se brise les ongles contre les battants de fer. « N'aie pas peur, mon petit Tintagiles... C'est que je n'y vois pas... — Mais si, dit l'enfant, je vois bien ta lumière... Il fait clair près de toi, sœur Ygraine... Ici, je n'y vois plus... — Tu me vois? Où est-ce que l'on voit? Il n'y a pas de fente. — Si, si, il y en a une... ici, ici... Mais elle est si petite !... On ne peut pas y passer une aiguille... » Ygraine frappe la porte à grands coups, à l'aide de sa lampe d'argile, qui s'éteint et se brise. « Hélas ! dit l'enfant, je ne vois plus la petite fente claire. » Et en même temps il sent une main qui lui serre le cou. « Elle... elle me prend à la gorge. . . Oh ! oh ! sœur Ygraine, viens ici... — Débats-toi, défends-toi, déchirela!... Je vais l'aider... embrasse-moi... au travers de la porte... ici... ici... — Ici... ici? dit l'enfant d'une voix toujours plus faible. — C'est ici, c'est ici que je donne des baisers, tu l'entends ? Encore ! encore!... — J'en donne aussi... ici... sœur Ygraine!... Oh!... » Et l'on entend
* Le l'air était une fourrure d'écureuil do même nom très employée au moyen âge pour doubler les chaussures. Certaines éditions des Conte* de Perrault portent m pantoufle de verre », ce qui est absurde.
la chute d'un petit corps derrière la porte ; et cela est terrible, parce qu'on n'a rien vu, rien, ni l'enfant frissonnant de peur, ni elle, celle qui n'est même pas nommée, la méchante vieille dont la main centenaire est si lente à étrangler l'enfant qu'elle lui laisse le temps de coller sa bouche sur le battant de fer.
Renan1.
Renan, qui aimait le poète de la Légende des siècles pour ce qu'il sentait, dans son génie, d'inconscient et de divin, a dit un jour que Victor Hugo avait été mis au monde « par un décret spécial et nominatif de l'Eternel ». Combien plus justement le pourrait-on dire de l'auteur des Etudes d'histoire religieuse et de Y Histoire des origines du christianisme! Ne croirait-on pas, en effet, qu'une Providence ingénieuse et bienveillante a combiné les origines, dirigé l'éducation, gouverné la vie et, par des retouches successives, façonné le cerveau d'Ernest Renan, de sorte qu'il fût l'homme qui, pour la paix de nos âmes, réconcilierait — res olim dissociabiles, — l'esprit scientifique et le sentiment chrétien ?
Son cas est unique. Remarquez que presque tous les autres hommes de génie de ce siècle, dans les divers ordres de la production écrite, ont été élevés en dehors ou à côté du catholicisme, et que, si quelquesuns ont essayé de le connaître et de le comprendre, ils n'en ont pas senti la douceur secrète ni subi le sortilège intérieur; ils n'ont jamais été dans l'état d'esprit d'un « croyant » proprement dit, et d'un croyant pieux. Renan est le seul, parmi ces très grands, qui ait commencé par quelque chose de plus profond que cette religiosité où se complaisaient les hommes de 1830 ; le seul qui soit né et qui ait été formé dans l'ombre même du sanctuaire, qui ait cru d'abord avec tendresse et larmes, qui ait été clerc tonsuré et qui ait porté la robe du prêtre. Evidemment, l'esprit scientifique, rencontrant dans cette âme sérieuse de jeune lévite les traces indélébiles de la foi perdue, mais non point haïe ni méprisée, et défendue contre le blasphème par la douceur et la sainteté du souvenir spirituel, devait y produire des combinaisons de sentiments jusqu'alors inouïes.
Si, comme Michelet, Renan n'avait pas été baptisé; s'il avait passé,
1 Extrait des Impressions de théâtre (7** série, 1896). Cette étude est une des plus impartiales qui ait été écrites sur Renan. Elle répond victorieusement à quelques-uns des injustes reproches qu'on a faits au grand penseur breton ; elle explique très bien l'influence salutaire du renanisme sur une partie du public français.
comme M. Taine, par la discipline universitaire et normalienne, ou même si, comme tant d'autres, il avait reçu cette éducation superficiellement religieuse qui gêne si peu, et si la foi l'avait quitté d'elle-même et sans secousse au tournant de l'adolescence; s'il n'avait pas été élevé dans un petit séminaire expressément pour être prêtre; s'il n'avait pas vécu à Saint-Sulpice ; s'il n'avait pas été lévite par l'habit et par le cœur ; s'il était monté de la rue dans la salle du cours d'hébreu, et s'il avait apporté à l'étude de la philologie des langues sémitiques un esprit libre d'avance et vide de croyances religieuses, il est clair qu'il eût été un grand érudit, un grand écrivain, et peut-être même un philosophe plus rigoureux et plus consistant qu'il ne s'est montré ; il eût pu, si l'idée lui en était venue, traiter des origines du christianisme dans le même esprit que l'éminent Havet1, avec plus de grâce seulement et plus de finesse; il eût donc été un homme considérable, et l'on pourrait faire de lui cet éloge que, comme Bossuet, Montesquieu et Buffon ont fait rentrer la controverse théologique, la philosophie du droit et les sciences naturelles dans le domaine de la littérature, Renan y a introduit l'exégèse religieuse. Mais les mots qu'il eût assemblés n'auraient point ce charme magique ; il ne serait pas le berceur et l'enchanteur de nos âmes ; et je ne serais pas ému jusqu'au fond du cœur en parlant si mal de lui, encore que j'en parle de mon mieux.
C'est le bienfaiteur de nos esprits. Il en est beaucoup parmi nous qu'il a sauvés de l'impiété. Il nous a enseigné qu'on pouvait cesser de croire aux dogmes des religions positives sans pour cela couper son âme du passé. Il nous a appris à chérir quand même les mythes qui ont consolé et soutenu les hommes dans le cours des siècles ; il nous les a montrés vénérables par là, et aussi parce qu'ils furent des productions mystérieuses et spontanées du sentiment moral et de cette inquiétude qui ne saurait consentir au monde inexpliqué, et qui, si elle fut l'inventrice des religions, est aussi l'instigatrice de la science ; il nous a appris à aimer les vertus et les rêves que la religion de nos pères a suscités dans des millions et des millions de têtes et de cœurs; à aimer les innombrables inconnus qui, dans le passé profond, ont fait ces rêves et pratiqué ces vertus. Grâce à lui, nous pouvons, sans abdiquer la raison ni nous mettre en dehors des conditions de la recherche scientifique, rester unis de cœur à nos aïeux chrétiens, respecter en nous-mêmes le souvenir de nos croyances et la survivance
* Ernest Havet, érudit français (1813-181)0), auteur de l'ouvrage Le Christ et ses origines (1872), où il a cherché à établir le rôle de la philosophie grecque dans la formation du domine chrétien.
île l'instinct religieux, ol tarifer pour ainsi dire notre aine in Lacté avec toutes ses obscures puissances cl Ions ses besoins hérilcs.
Plusieurs n'ont [as vu cela, Renan a eu, certes, ce qu'on appelle une bonne presse1. Pourtant . ilans ce vaste concert île louanges, les unes subtiles et justes, les autres boursouflées et un [>eu niaises, mais dont la niaiserie élait rachetée par ta lionne volonté, '[uniques notes ont grincé. Je ne parle pas des insultes Je ccrlains journaux catholiques, inspirées pur nu sentiment respectable: ailles injures dont lu mémoire île Henan a été déchirée par une feuille Israélite el mondaine : injures furl inattendues, car Renan devrait être sacré aux Juifs, nul n'ayant mieux parlé, ni [dus magnifiquement, du génie propre el du rôle historique de leur race. Tout cela compte peu Mais je vois avec chagrin que certains philologues ou médecins échauffés lui ont reproché de n'être pas un savant sérieux, tandis que tes nêo-ëvaiigélisles, oubliant qne Iteuaii esl leur vrai pure et qu'ils ne seraient pas sans lui, l'accusaient, (ils ingrats, d'être un pur « négatif ». Et les uns et les autres, — pour des raisons, il esl vrai, toutes contraires, — l' accablaient des noms de dilettante et de joueur de llùle.
Sur la question de savoir si Renan fut un philologue, un épigraphiste et un historien sérieux, mon incompétence s'en rapporte aux professeurs du Collège de France, aux membres île ht Société asiatique el de l'Académie îles Inscriptions, el notamment à M, Gaston Paris4. Il sérail lion aussi de se rappeler que les l.reule volumes qui composent IVeuvre de Iteuaii représentent Cinquante ans de Iravail, à raison de dix heures par jour. Il n'a jamais voulu cire qu'un savant el n'a jamais aspiré qu'ii la gloire un peu sévère qui récompense les beaux travaux d'érudition : ie resle lui a été donné par surcroît. La grande originalité de sa destinée, c'est, étant né prêtre el devenu philologue, d'avoir élaboré, avec sa piété el sa philologie, de Lels composés spirituels que le monde en a été surpris, que les frivoles meutes et les simples eu ont été confusément informés, et qu'ainsi, — chose inouïe, — cet homme de cabinet, ce bénédictin, ce docteur Faust a connu, outre la gloire, la popularité, je dis la popularité la plus r.-teiilissiiuU:, quelque chose en vérité comme celle des grandes étoiles de théâtre...
Je suis assuré, pour moi, qu'il fut uu très bon hébraïsant, un très Ikiii exégète et un très bon critique. Je l'ai entendu, au Collège de
France, commenter les travaux de Reuss, de Graff, de Kuenen, de Welhausen. Serait-il téméraire d'affirmer que non seulement il avait l'air de les comprendre, mais qu'il lui arrivait de les corriger et même d'y ajouter ? Dans les chapitres de ses Origines du christianisme qui se rapportent à des événements ou à des états de civilisation que nous pouvons connaître par les écrivains grecs et latins, il est facile de voir qu'il fut un historien et un interprète des textes aussi exact et aussi scrupuleux que s'il n'avait pas eu de génie1. Qu'il y ait dans ses livres d'histoire beaucoup de conjectures, cela est inévitable, en raison de la difficulté et de l'obscurité des sujets qu'il traitait ; qu'il s'y trouve des contradictions, — plus apparentes que réelles et qui se résolvent avec un peu de réflexion, — j'en conviens ; enfin qu'il ait mis dans ses récits beaucoup d'imagination, je le reconnais, et j'en suis ravi. Car cela veut dire qu'il a fait, dans d'autres conditions et avec des dons différents, ce qu'a fait Jules Michelet. Sans l'imagination, il peut y avoir d'utiles érudits, il n'y a pas de grand historien2. Et la vie que l'historien communique au passé, quand elle ne contredit ni les inscriptions, ni les textes, est peut-être, d'ailleurs, un aussi bon témoignage de vérité que les textes et les inscriptions mêmes.
Comme philosophe aussi, Renan a été qualifié, par des esprits un peu stricts et maussades, de fantaisiste et de sceptique. Pourquoi ? Parce que la conception étroitement matérialiste de l'univers ne lui a point suffi, parce qu'il s'est délassé à écrire ses rêves dans ses Dialogues et ses Drames. En somme, on l'a traité de philosophe frivole, parce qu'il a espéré, — sans trop s'en faire accroire, du reste, — en la bonté du monde. Chose singulière : s'il était resté un pur positiviste, c'est-à-dire au fond un pur négateur à la façon de son illustre ami M. Taine, c'est alors que M. Homais 3 l'aurait appelé un homme de foi. C'est ainsi : il paraîtrait moins sceptique, s'il n'avait confessé quelquefois le désir de croire à quelque chose en dehors des données de la science. Mais, d'autre part, des gens, qui pourtant n'acceptent eux-mêmes les dogmes d'aucune religion, lui imputent à crime de n'avoir eu que ce désir. Ces âmes suaves se plaignent qu'il nous ait desséchés par ses doutes. Je serais curieux de connaître le credo de ces apôtres pour qui Renan n'est
1 II est impossible d'exprimer plus finement ce qui constitue le mérite propre de Renan.
* Cela est parfaitement juste. Du reste on pourrait faire à presque tous les historiens le reproche qu'on a adressé à Renan, même à Fustel de Coulanges quelquefois, malgré la rigueur de sa méthode.
3 Un des personnages de Flaubert. Voir plus haut, page 310.
qu'un damnable pyrrhonien1. Je n'ai pas le temps ni la place de dresser ici la liste de ses constantes affirmations métaphysiques *. Mais croire que l'univers a un but, qui est de devenir de plus en plus conscient ; croire au progrès indéfini par la science ; affirmer — ou espérer avec ténacité (ce qui dans ces matières est tout un) — qu'une œuvre mystérieuse et bonne s'accomplit dans l'univers, que le juste et le bien seront un jour pleinement réalisés et, en attendant, y conformer notre vie, n'est-ce donc rien ? Et que pouvons-nous de plus ? Je ne rappellerai que ce cri du Prêtre de Némi : « Impossible de sortir de ce triple postulat de la vie morale : Dieu, justice, immortalité ! La vertu n'a pas besoin de la justice des hommes ; mais elle ne peut se passer d'un témoin céleste qui lui dise : « Courage ! courage ! » Mort que je vois venir, que j'appelle et que j'embrasse, je voudrais au moins que tu fusses utile à quelqu'un, à quelque chose, fût-ce à la distance des confins de l'infini... » Si je ne m'abuse, voilà des sentiments qui, s'ils sont sincères et profonds, peuvent servir d'assises fort suffisantes à une vie morale ; voilà de quoi édifier une existence d'honnête homme.
Ce qui a trompé, d'une part, les bedeaux 3 de la science et, de l'autre, les entrepreneurs de notre rénovation morale, et, par surcroît, les gens du monde, c'est l'ironie de Renan, — et c'est la richesse même de sa complexion intellectuelle. Cette ironie n'a pourtant rien de diabolique, qu'elle soit volontaire ou involontaire, car les deux cas se présentent. Parfois, — et alors elle est involontaire, c'est nous qui la supposons et qui la saisissons dans des phrases où il ne l'avait point mise, — elle vient de ce que l'écrivain se trouve dans des conditions d'esprit et de sentiment auxquelles nous sommes peu accoutumés et que, par suite, nous sommes tentés de croire artificielles et feintes. Si Renan garde dans l'expression des idées les plus éloignées du christianisme l'onction chrétienne, le tour, le ton, le vocabulaire même, soit du mysticisme chrétien, soit de la politesse ecclésiastique, nous soupçonnons ces combinaisons d'être préméditées et nous y goûtons comme le ragoût d'un imperceptible et fuyant sacrilège. Point : c'est tout simplement l'ancien clerc de Saint-Sulpice qui a conservé l'imagination catholique. Ou bien s'il témoigne de son respect et de sa sympathie pour
1 Sceptique. Le philosophe grec Pyrrhon professa au IV« siècle avant Jésus- Christ le doute systématique ; de là le nom de pyrrhonisme donné à tout système philosophique dont le scepticisme fait le fond.
* Voir les extraits des pages 428 et suivantes de cet ouvrage.
8 Lemaitre veut dire ici les gens qui ont des sentiments de bedeaux : l'intolérance sectaire et lYtroitesse d'esprit.
les choses religieuses qui aident les hommes à vivre, qui leur présentent un idéal accommodé à la faiblesse de leur esprit, nous voulons y voir une raillerie secrète. Mais c'est nous qui manquons de respect : pourquoi le sien ne serait-il pas sincère ? Bref, l'ironie de Renan me paraît être, pour une bonne moitié, une invention des humanistes et des boule vardiers.
Dans d'autres occasions, cette ironie est volontaire et réfléchie. C'est quand il craint d'avoir trop affirmé des choses dont après tout nous ne pouvons être certains et dont nous pouvons seulement désirer qu'elles soient, tout en vivant comme si elles étaient. C'est ce scrupule qu'il a un jour exprimé avec une vivacité un peu osée, — cum grano salis, — en disant que « nous devons la vertu à l'Eternel, mais que nous avons le droit d'y joindre, comme reprise personnelle, l'ironie». Cette ironielà n'est donc qu'une forme de la probité philosophique. Ceux qui s'en scandalisent, ceux qui nous exhortent à croire, sans nous dire quoi, — sinon, précisément, ce que Renan a cru, — oublient trop que la foi du philosophe même spiritualiste et la foi du fidèle d'une religion révélée ne sont point de même nature... J'accorde que quelquefois, bien moins souvent qu'on ne se le figure, — car il faut considérer l'ensemble de son œuvre, — Renan a paru se plaire dans cette ironie, dans cette attitude en même temps espérante et railleuse devant le mystère du monde et que, s'il n'est peut-être pas le premier inventeur de cette attitude-là1, il en a, mieux que personne, rendu les nuances et fait sentir la voluptueuse finesse. Mais que voulez- vous ? Même chez les meilleurs, l'esprit ne peut être toujours tendu à croire. Le droit à l'ironie a-t-il donc besoin d'être défendu? Il est bien étrange que l'on conspue Renan pour avoir éprouvé et traduit çà et là un sentiment qui, continu chez certains autres grands écrivains, leur est devenu un titre de gloire.
La seconde cause d'erreur quand il s'agit de le juger, c'est, avonsnous dit, la richesse même de son tempérament intellectuel. Il y a chez lui, et quelquefois dans le même moment, un Breton qui rêve, un Gascon2 qui raille, un ancien lévite qui prie, un philologue qui a de la méfiance. On ne peut vraiment pas attendre des livres tout simples d'un poète qui est un savant, d'un Breton qui est un Gascon, d'un philoso-
* C'est cela surtout que les ennemis de Renan ont voulu appeler le renanismp. mais il y a injustice à ne voir en lui que ce sentiment. Les extraits de ses œuvres que nous avous donnés plus haut montrent quelles grandes et nobles idées il a lancées dans le monde.
• Renan était à la fois Breton et Gascon d'origine.
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phe qui a été séminariste. Si Renan nous semble à ce point compliqué, c'est que, les éléments dont se compose son génie total étant nombreux, divers et quelquefois contradictoires, il les laisse transparaître dans son œuvre avec une parfaite sincérité. En d'autres termes, s'il a paru, — quelquefois, — si ondoyant, si insaisissable, si déroutant et, finalement, si peu candide, c'est à force de candeur. l
...Et puis il ne serait pas mauvais d'avoir lu son œuvre entière, y compris Y Avenir de la science, les Etudes d'Histoire religieuse, les Essais de morale et de critique et les Questions contemporaines. La plupart de ceux qui ont écrit sur Renan cette semaine ne semblent connaître de lui que YAbbesse de Jouarre, les Souvenirs et les improvisations après dîner. D'aucuns ont vu en lui une sorte de Roger Bontemps de l'exégèse : ceux-là ignorent probablement son article sur la Théologie de Bérangeri. D'autres ont déploré qu'il manquât de patriotisme : je conseille à ceux-là la lecture des Lettres à Strauss. Et ainsi de suite. Et enfin, pour achever d'éclaircir la question du renanisme, outre les livres de Renan, il y a sa vie, qui fut celle d'un parfait honnête homme, d'un homme très courageux — et d'un bon homme.
Je m'arrête, il le faut bien, et pourtant je n'ai pas dit grand'chose de ce que je voulais, peut-être parce que j'avais ou me figurais avoir trop à dire. Je suis (selon ma faible capacité, bien entendu) trop pénétré de Renan, pour parler de lui avec lucidité. Nul esprit n'a si puissamment agi sur moi, et il n'en est pas un seul que j'aie autant aimé. J'aurais dû me contenter de dire cela une fois de plus, car je sens présentement combien les définitions que je viens de tenter sont demeurées ( inégales à leur objet 2.
Hippolyte Taine3.
Il est très grand. C'est peut-être le cerveau de ce siècle qui a emmagasiné le plus de faits et qui les a ordonnés avec le plus de rigueur. Chacune de ses « histoires » , chacune de ses « descriptions » — description d'un homme, d'une littérature, d'un art, d'une société, d'une époque, d'un pays — ressemblent à des constructions massives et ser-
1 Lire sur ce sujet l'intéressant article d'Eugène Rambert, dans ses Etudes lit' téraires, où Renan est jugé à un point de vue différent.
8 Elles rendent au contraire parfaitement compte de la physionomie morale si complexe du grand écrivain français.
3 Extrait des Contemporains (6« série, 1896). Ce portrait aurait besoin de quelques retouches ; tel qu'il est il fait néanmoins bien ressortir les grandes qualités littéraires et certains défauts de Taine. — Consulter encore sur Taine les opinions de grands écrivains de maintenant, dans la Revue Blanche du 15 août 1897. j
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rées. Sous les propositions qui s'enchaînent, les séries de faits se corn-* mandent — telles les assises successives d'un monument. Taineestun prodigieux bâtisseur de pyramides.
Nul n'a plus durement appliqué, ni à des objets plus divers, des théories plus étroitement déterministes. Mais, l'expérience du plus savant homme étant toujours fort restreinte, toute explication d'un ensemble un peu considérable de phénomènes, même suggérée par l'expérience, devient forcément création. L'esprit, au début, s'accommode aux parcelles de réalité qu'il a pu saisir; mais, dès qu'il s'agit d'une réalité plus étendue, et de toute la réalité, c'est elle que nous accommodons à notre esprit ; c'est notre esprit qui complète les faits, et qui les pétrit, et qui suppose entre eux des relations afin de justifier des lois. Toute philosophie est poésie. Et c'est pourquoi nul n'a fait, plus souvent que Taine, autre chose que ce qu'il croyait faire ; nul n'a plus senti et imaginé, alors qu'il croyait uniquement percevoir, observer et classer.
La théorie qui est sensée former le support de l'Histoire de la littérature anglaise ne rend bien compte que des individus médiocres ; elle n'éclaircit par conséquent que ce qui nous intéresse le moins1. Elle n'explique guère les grands écrivains. Tandis que Taine se travaille à voir en eux les produits du moment, du milieu et de la race, il nous les montre surtout comme des producteurs d'une certaine espèce de beauté où nous ne saurons jamais au juste ce qui revient à la race, au milieu et au moment. L'Histoire de la littérature anglaise est un livre splendide ; mais le meilleur en subsisterait, la théorie ôtée ou réduite à d'assez modestes truismes2. Pareillement, « la faculté maîtresse » explique tout dans l'œuvre d'un artiste, excepté la beauté. La «faculté maîtresse» peut, en effet, se rencontrer aussi bien chez un galfàtre3 que chez un homme de génie.
En histoire aussi, Taine est souvent dupe. Sa conception déterministe donne inévitablement des résultats moroses, quels que soient le pays ou le temps qu'il étudie. Car il remonte toujours, par l'analyse, à des causes qui se confondent avec l'instinct animal. Et c'est ainsi qu'il a vu l'ancien régime et la Révolution également tristes et haïssables. Décomposés de la môme façon, le moyeu âge et l'antiquité lui eussent non moins sûrement paru hideux. La beauté même du siècle de Péri-
1 Voir à la page 122 ce que nous disons à propos de Shakespeare.
2 Mot dérivé de l'anglais, qui veut dire : vérité évidente.
3 Contraction de galefretier : propre à rien.
clés, si Taine avait pu dépouiller les archives athéniennes, n'eût pas résisté à cette opération. Toute la destinée de l'humanité se résume pour lui dans le somhre tableau que trace Thomas Graindorge pour l'instruction de son neveu. (Les petits lapins, les gros éléphants. . . vous vous rappelez ?) Il déforme les faits par cela seul qu'il les coordonne sans les connaître tous. Il est très peu évolutionniste, puisque sa mécanique prétend exclure le mystère et qu'il y a du mystère dans l' « évolution». Il oublie le flottant, le vague, l'imprécision, la fuite et la transformation des choses. Il immobilise le réel pour l'observer : donc ce qu'il observe n'est déjà plus le réel. Assurément, les institutions jacobines et napoléoniennes sont artificielles et oppressives ; mais, en quatre-vingt-dix ans, n'ont-elles pu* modifier le peuple qu'elles enserrent dans leurs cadres et lui faire une autre nature ? Saurions-nous revenir au régime de la décentralisation et des petites associations libres1?
Peut-être y a-t-il un rapport secret entre les contrariétés de l'œuvre de Taine et les contrastes qu'on devine dans son caractère et dans son esprit. Ce logicien est un poète. Cet abstracteur a le style le plus concret qu'on puisse voir. Aucun écrivain ne s'est plus continûment exprimé par des métaphores, ni plus colorées, ni développées avec plus de minutie, ni plus exactes dans le dernier détail. Cela va communément jusqu'au symbole et à la parabole. Et ainsi l'on craint que, la justesse surprenante des images emportant pour lui la vérité du fond, ce positiviste si défiant ne se soit laissé quelquefois tromper par les mots.
Cet homme d'imagination violente et charnelle (vous vous rappelez ses études sur la Renaissance et sur la peinture flamande) a eu la vie d'un ascète et d'un bénédictin. Ce grand apôtre de l'observation directe a vécu très retiré, a peu communiqué, je crois, avec les hommes d'une autre classe que la sienne ; et ce grand amasseur de faits les a surtout cherchés dans les livres. Ce déterministe, qui regarde l'histoire comme un développement de faits inéluctables et qui a souvent goûté en artiste les manifestations de la force, s'est troublé, s'est fondu en compassion, dès qu'il a vu le sang et la souffrance d'un peu près. Il eût été indulgent à Scylla et à César : Robespierre et Napoléon l'ont trouvé inexorable. Cet ennemi de l'esprit classique a, dans son besoin d'unité, soumis le réel aux simplifications et aux généralisations les plus impérieuses. — Sa philosophie se retrouve, dramatisée, dans le
* Le grand reproche que lance Taine aux institutions napoléoniennes, c'est d'avoir fait de la France une sorte de caserne administrative où étouffent les citoyens.
roman naturaliste, et Ton sait que le roman naturaliste lui faisait horreur1. Pour avoir trop vu dans Phistoire la bestialité humaine, il avait fini par avoir peur des hommes. Dans ses dernières années, sa sympathie était évidente pour des doctrines dont la sienne était la négation radicale, et pour les vertus mêmes que sa philosophie était le plus propre à décourager.
Cet homme d'une si intransigeante audace de pensée était devenu énergiquement « conservateur. » (Le fut-il pour les mêmes affreuses raisons que Hobbes? On ne sait'). Et non seulement il refusa des obsèques civiles qui, seules, eussent été sincères, mais il ne se laissa point enterrer simplement selon le rite de sa religion natale, ce qui n'aurait eu, dans l'espèce, qu'une très faible signification : il demanda — ou accepta — des funérailles protestantes. Je n'ai jamais senti plus grande mélancolie intellectuelle qu'à cette mensongère cérémonie3.
Mais cela n'a point aboli son œuvre écrite. Hippolyte Taine fut un de nos maîtres. La période positiviste de notre littérature — celle qui commença vers 1855 et que nous voyons s'achever — garde très profondément son empreinte. On ne découvre des vérités neuves que par de grands partis pris qui entraînent tout autant d'erreurs. Qu'importe? Les vérités restent. Taine est l'écrivain qui nous a fait le plus forte- , ment sentir et comprendre l'animal et la machine qu'est toujours l'homme. Seulement, c'est là une vérité que nous avons assez vue, et des vérités un peu différentes sont en train de nous attirer davantage. Et, donc, il adviendra de Taine comme d'autres grands inventeurs ou rajeunisseurs d'idées : on l'abandonnera pendant trente ans, — pour lui revenir.
La tolérance4.
Messieurs les étudiants et chers camarades,
Je n'attendais pas le grand honneur qu'il vous a plu de me faire. Je l'ai accepté avec joie, avec reconnaissance et aussi, je vous assure,
1 II s'est en efl'et exprimé'en termes très sévères sur le compte d'Emile Zola.
* On peut affirmer que non, quand on connaît sa vie si noble et si belle.
3 Ce jugement nous semble erroné. Certainement sa doctrine métaphysique ♦'st en contradiction avec la philosophie qui dérive du christianisme, mais justement à la fin de sa vie ses idées s'étaient modifiées sur ce point. Tous ceux qui l'ont approché disent qu'il était devenu protestant convaincu. Pourquoi mettre en doute la sincérité d'un homme qui toute sa vie a été la loyauté même, une sorte de saint positiviste comme Littré 1 Lemaître est certainement injuste ici.
* Discours prononcé au banquet de l'Association générale des étudiants de Paris, le 7 juiu 1894. — Rarement Lemaitre a été aussi bien inspiré que dans ce discours d'une si noble élévation de pensée.
660 CHRESTOMATH1E FRANÇAISE
avec modestie. C'est plus intimidant que vous ne croyez de parler devant les étudiants. Car vous avez aujourd'hui, en tant que groupe dans la nation, votre existence propre, et c'est une des bonnes actions de la République de vous y avoir aidés. On s'est avisé que, tous ensemble, vous représentez quelque chose de considérable et de prodigieusement intéressant: la France de demain. On vous honore, on se préoccupe de ce que vous pensez. Des hommes éminents vous tâtent le pouls de temps en temps, se penchent sur votre âme pour l'ausculter. Et des journaux donnent le bulletin de l'état d'àme de la jeunesse française, comme ils donneraient, sous une monarchie, le bulletin de la santé de l'héritier présomptif.
C'est pourquoi je suis très impressionné. Je me dis que les choses en sont au point qu'il n'est plus permis de prendre la parole ici sans remuer les plus hautes questions. Or, les gens qui lisent mal m'ont accusé de ne pas savoir ce que je pense, même quand il s'agit d'un vaudeville. Jugez quand il s'agit de problèmes religieux, philosophiques, historiques, sociaux. Et puis j'ai relu les allocutions des hommes illustres qui m'ont précédé sur cette chaire d'honneur, et que pourrais-je bien vous dire après eux ? Enfin, quand je saurais (et je le sais peut-être) ce que je pense sur les sujets les plus importants, j'aurais encore la crainte de ne pas m'y rencontrer pleinement avec vous tous et, d'aventure, de déplaire à une partie de mes hôtes, ce qui serait mal.
Mais cette crainte même va me servir. Je fais réflexion qu'elle est vaine, que je .dois compter non seulement sur une sympathie dont vous m'avez donné la meilleure preuve en m'invitant à vous présider, mais sur quelque chose de plus extraordinaire encore : sur votre tolérance. Et ainsi je suis conduit à vous recommander cette vertu discrète et admirable. Célébrer la tolérance, oui, c'est depuis cent cinquante ans un lieu commun : mais soyez persuadés que ce lieu commun n'est jamais hors de propos. La tolérance est une vertu excessivement difficile. Elle est plus difficile pour quelques-uns que l'héroïsme. On parle de la tolérance comme d'un devoir qui ne fait plus question; elle est inscrite dans le catéchisme républicain ; tout le monde se figure être tolérant. Personne, ou presque personne ne l'est, voilà la vérité. Prenez-y garde, notre premier mouvement, et même le second, est de haïr quiconque ne pense pas comme nous. La différence des opinions a amené dans le passé plus de massacres et peut amener encore plus de troubles et de malheurs que la contrariété des intérêts. Ce charmant Voltaire, à qui il faut beaucoup pardonner, définissait à merveille et chérissait la tolérance : mais il voulait faire mettre à la Bastille les
gens qui n étaient pas de son avis. C'est pour des différences d'opinion bien plus que pour la conquête du pouvoir que les hommes de la Révolution se sont envoyés à i'échafaud, et cependant ils "étaient d'accord sur les choses essentielles : l'amour de la patrie et l'amour de l'humanité. Et aujourd'hui même... je suppose que vous avez tous assistée une séance de la Chambre, ou simplement, que vous lisez les journaux ?
Vous lisez sans doute aussi les jeunes revues. Pratiquons, mes chers camarades, la tolérance en littérature. Que ceux qui ont de vingt à trente ans ne se hâtent pas trop de traiter d'imbéciles ou de malfaiteurs littéraires ceux qui en ont quarante ou un peu plus. Ils reconnaîtront un jour qu'ils exagéraient. L'an dernier, à cette même place, M. Emile Zola s'accusait, avec sa puissante bonhomie, d'avoir été autrefois un « sectaire ». Les jeunes gens doivent songer qu'ils seront probablement traités par leurs cadets comme ils traitent aujourd'hui leurs aînés : c'est presque une loi, une condition du progrès, chose oscillatoire, que les générations s'opposent entre elles en se succédant.
Mais nous aussi, les vieux, soyons tolérants pour les jeunes. Reconnaissons ce qu'il peut y avoir de générosité et de désintéressement dans leurs intransigeances. Craignons qu'une certaine paresse d'esprit ou la peur d'être dupes ne nous rende aveugles ou étroits. Oui, il est vrai que les jeunes gens découvrent des choses depuis longtemps découvertes; que ce qui a paru le plus neuf dans l'anarchie littéraire des dix dernières anuées, cet idéalisme, ce symbolisme, ce mysticisme, cet évangélisme, et ce qu'on aime dans Tolstoï et Ibsen1 et ce qu'on leur emprunte, tout cela ressemble fort à ce qu'on a vu chez nous il y à cinquante ou soixante ans * et que, par conséquent, les jeunes sont moins jeunes qu'ils ne disent. Oui, il est vrai que tout recommence. Mais il est vrai aussi que rien ne recommence de la même façon et que tout se renouvelle en recommençant. Confessons, nous, les aines, que ce néo-romantisme des jeunes gens a peut-être bien élargi et attendri en nous le vieil esprit positiviste hérité de la littérature du second Empire et qui eut, voilà quinze ans, son expression suprême dans le naturalisme. Perdons l'habitude de considérer comme stupide et comme ennemi quiconque n'entend pas et ne ressent pas le beau tout à fait comme nous, ce beau que, depuis vingt-quatre siècles, les philosophes ne sont pas parvenus à définir proprement. Elargissons nos fronts
1 Le plus grand dramaturge actuel de la Norvège.
1 Lire sur ce sujet, dans les Contemporains, Oc série (1S90), une étude où Lemaitre a très bien expliqué les influences exercées par la France sur les littératures du Nord et réciproquement.
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comme Renan voulait élargir celui de Pallas-Athéné, pour qu'elle conçût divers genres de beauté. Cherchons ce qui nous rassemble. Si nous ne pouvons communier dans les. vers et les proses des Revues blanches ou rouges, communions dans Hugo ou dans Racine, ou dans Shakespeare, ou dans Homère, ou dans Valmiki. Et, si Valmiki1 n'est pas encore un bon terrain de conciliation, si nous ne pouvons décidément pas communier dans le même beau, communions dans le même amour de la beauté, dans les plaisirs que cet amour donne et dans les vertus qu'il inspire.
La tolérance serait aussi le salut en politique. Elle est la grâce des intelligences vraiment libres. Notez que souvent — outre des sentiments très bas — il y a, dans le fanatisme politique, une sorte d'archaïsme inconscient. Presque toujours l'intolérance est un legs du passé : elle s'exerce en vertu d'opinions qu'on a reçues et qu'on oublie de contrôler. Beaucoup de ces opinions sont de purs anachronismes. Le jacobinisme en est un ; l'anticléricalisme en est un autre. Nous continuons à être divisés parce que nos pères le furent jadis ; et cela, quand tout est changé, quand les causes historiques de ces divisions ont disparu. Et le triste de l'affaire, c'est qu'on est beaucoup plus intolérant pour défendre les opinions que l'on a héritées ou que l'on accepte comme le mot d'ordre d'un parti que pour soutenir celles qu'on a essayé de se faire tout seul : car alors on sait par expérience ce qui s'y mêle d'incertitude...
Ah ! messieurs, je vous en prie, affranchissez- vous du passé, — non point de ce qu'il y a, dans le passé, de beau, de glorieux, de pur et d'exemplaire pour tous, — mais des formes surannées qu'y ont prises les querelles de nos pères et de nos aïeux. Vous êtes pour cela dans des conditions excellentes : vous êtes tous nés sous la République. La forme du gouvernement n'est plus guère contestée ; un pape intelligent a interdit qu'elle le fût des catholiques eux-mêmes. Le temps est venu où les questions politiques ne doivent plus être que des questions françaises ou des questions sociales.
Ici encore, attachons-nous à ce qui nous réunit, songeons-y le plus possible, et tenons-nous en compte les uns aux autres. Si l'on diffère sur les moyens, il n'est pas difficile de s'accorder sur le but. Je ne vois personne qui réclame publiquement l'esclavage, l'inquisition, l'abrutissement du peuple, ni l'oppression des faibles par les forts. De l'extrême droite à la gauche la plus avancée, quel est l'homme qui
Poète hindou, auteur du Rarnayana.
n'affirme souhaiter touLe la lilicrté compatible avec les i-omli lions
d'existence de la société, el ta diminution de l'injustice el de lu souffrance dans le monde, dot-ii lui en coûter de sérieux sacrifices personnels ? L'important, pour arriver à s'entendre, c'est de penser sincèrement tout cela, de n'être pas des hypocrites, d'être d'abord de braves gens, des hommes de lionne volonté. Ce qui prépare le mieux la solution des questions sociales, c'est eu somme, pour chacun, sou propre perfectionnement moral, c'est l'amour des aulres : el la tolérance en est déjà un joli commencement. Apporter à la besogne polititrae de la bûnté, mime de la bonhomie, voila ce qu'il faut. Je crois savoir que vous Mes de mou avis el que vous en avez assez des politiciens de l'ancien jeu, des Cléons sans bon lé cl sans gnlce. sceptiques à lu foisel sectaires, car l'un n'exclut pas toujours l'autre.
Enlîn, mes cbers camarades, je n'ai pas besoin de vous prêcher la tolérance religieuse, mais je vous la prêche loul de même. Car enliu nous avons vu retourner contre l'Eglise une pelile partie du moins des procédés dont elle usa contre ses ennemis au temps ou elle était toute puissante ; et il s'esl rencontré, par-ci par-lù, des bedeaux cl des capucins île la libre pensée, t'ai les ell'ort p ■ comprendre el pour supporter qued'uulrfs boi s tiennent de leur hérédité, de leur tempérament, de leur éducation, ou de leurs réflexions el de leur vie même, une conception métaphysique du monde différente de la votre. Acceptez ce qui est encore priucijie de ver In pour des millions de créatures humaines el, je puis sans doute le dire pour (tu certain nombre d'entre vous, acceptez l'àme de vos mères et de vos sieurs.
El, pour la troisième fois, j'ajouterai : cherchons ce qui nous mel d'accord, ttemarquez que les positivistes même et les athées peuvent s'entendre sans trop de peine, pour la grande œuvre commune, non seulement avec les spiritualisles, mais avec les fidèles les plus fervents des religions confessionnelles. De croire que celte vie n'est qu'une épreuve el un prélude, ou de croire qu'elle n'aura aucun prolongement ni Ira terrestre, il semble, à première vue, que deux morales opposées dussent s'en suivre : mais, dans la pratique, tout s'arrange. Si le christianisme commande aux pauvres, au nom de la vie future, la résignation, il ne commande pas moins, en vue de celte même vie future, aux riches comme aux pauvres, la charilé. Kl, pareillement, si la philosophie positiviste place sur terre le paradis (paradis douteux jusqu'à présent) el semble, par la négation métaphysique, laisser libre cours à tous les instincts, l'observation lui fait bientôt reconnaître que le bonheur de Ions ne peul être procuré que par un peu du sacriiiee volon-