ELISÉE RECLUS
Elisée REGLUS
Né à Sainte-Foy-la-Grande en 1830.
L'admirable auteur de la Nouvelle géographie universelle n'est pas seulement un grand savant à l'esprit encyclopédique, le premier géographe de notre époque, c'est un littérateur remarquable et certainement le plus grand descripteur français. L'influence qu'il a exercée sur son pays est considérable; plus que tout autre écrivain, il lui a fait comprendre la nature et l'infinie variété du monde extérieur. Son œuvre colossale, où l'érudition la plus variée et la plus profonde s'allie au talent littéraire le plus complet, est un monument magnifique, l'un des chefs-d'œuvre de l'esprit français. Comme Renan, Elisée Reclus possède l'art de donner aux sujets les plus arides le charme des œuvres d'imagination ; c'est un des meilleurs stylistes de ce siècle.
L'évolution de la terre 1.
Jamais la planète ne se trouve, à la fin de ses divers cycles dans une position identique à celle qu'elle occupait au commencement. L'attraction de la lune, les perturbations causées par le voisinage des planètes, modilient sans cesse la courbe décrite par l'axe terrestre sur l'espace étoile et la compliquent d'une foule de spirales dont les diverses périodes ne coïncident pas avec la grande période du balancement de l'axe. Et l'axe lui-même est-il vraiment fixe, ainsi que l'avaient admis provisoirement les astronomes ? Les pôles ne cheminent-ils pas à la surface de la Terre comme des rides *sur la nappe des eaux, et l'équateur ne se déroule-t-il pas à la manière des vagues? Sur la Terre comme dans les cieux, les ondulations successives forment un système continu de spirales entrelacées. « C'est l'infini qui se témoigne. »
Aux mouvements du globe indiqués déjà, à son tournoiement diurne, à sa révolution annuelle autour du soleil, au balancement rythmique de son axe, à la nutation ou balancement plus rapide que lui fait subir l'attraction de la lune, il faut encore ajouter l'énorme mouvement de translation qui l'entraîne de cieux en cieux à la remorque du soleil. Il y a peu d'années encore, ce mouvement était inconnu des astronomes, et cependant il s'opère avec une inconcevable
4 Extrait de La Terre, le plus bel ouvrage de géographie physique et de description pittoresque qui existe eu français, à la fois chef-d'œuvre scientitique et remarquable ouvrage littéraire.
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rapidité, plus que double de celle qui fait graviter la planète autour de son astre central. En une seconde de temps, la Terre se déplace de 71 kilomètres environ vers le point du ciel où se trouve la constellation d'Hercule ; en une seule année, elle parcourt dans la même direction 2225 millions de kilomètres. Celte énorme distance, que la lumière ne saurait franchir en moins de 2 heures 5 minutes, fait-elle partie d'une ellipse décrite par tout le système planétaire autour d'un noyau d'attraction que l'astronome Maedler a cru découvrir dans Alcyone, au milieu des Pléiades ? ou bien, comme l'admet Garus, cette portion d'orbite n'a-t-elle pour foyer, comme les courbes des étoiles multiples, qu'un centre de gravité commun à plusieurs astres, qu'un point mathématique changeant éternellement dans l'espace infini ? On ne sait ; mais cette translation de notre globule natal à travers les cieux insondables nous donne une idée de l'immense variété des mouvements qui font tournoyer les astres comme les molécules d'une trombe de poussière. Notre petite Terre elle-même est emportée d'espaces en espaces, sans jamais pouvoir fermer le cycle de ses révolutions. Depuis le jour où ses premières cellules se sont groupées, elle décrit dans les cieux la spirale indéfinie de ses ellipses, et jamais elle ne cessera de tourner et d'osciller ainsi, jusqu'au moment où elle n'existera plus sous forme de planète isolée. Car elle doit aussi finir : comme tous les autres corps de l'univers, elle naît et vit pour mourir à son tour. Son mouvement annuel de rotation se ralentirait, nous dit-on, de 22 secondes par siècle. Ce retard est peu de chose, semble-t-il, puisque d'Hipparque à Laplace, aucun astronome ne l'avait encore constaté ; mais dans l'immensité des temps, il suffit pour faire passer l'astre de la vie à la mort. Il y a dix millions d'années, nous dit William Thomson, la vitesse du mouvement était double. Après une nouvelle série de millions et de millions d'années, elle sera deux, trois, quatre fois plus faible; à moins qu'une force cosmique agissant en sens inverse ne vienne à compenser la perte de vitesse causée par le frottement des marées contre le fond et les rivages de l'Océan, l'impulsion de la planète diminuera de siècle en siècle. Après des péripéties qu'il est encore impossible de prévoir, la terre finira par changer complètement d'allure et perdra son existence indépendante, soit pour s'unir avec d'autres corps planétaires, soit pour se diviser en fragments, ou peut-être même pour tomber sur le soleil comme un simple aérolithe. « Dans ses révolutions perpétuelles, la Terre, dit Cari Ritter, cherche peut-être le lieu de son éternel repos. »
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Les glaciers océaniques1.
Quelle que soit la variété des glaces de formation marine qui constituent les banquises, elles le cèdent singulièrement, par la hardiesse des formes et la grandeur, aux masses qui se sont détachées du Groenland, du Spitzberg et des autres terres du pôle boréal. Soit qu'elles s'écroulent dans les eaux relativement tièdes qui en rongeaient la base, soit qu'elles remontent soudain des profondeurs de l'eau glacée sous laquelle elles avaient continué de glisser, elles emplissent aussitôt la mer d'un dédale de montagnes flottantes. On comprend l'immense chaos que tous ces fragments doivent produire dans les étroites baies ou dans les bras de mer trop resserrés. C'est un de ces prodigieux entassements que l'intrépide Hayes a dû traverser dans le détroit de Smith, en faisant preuve d'une persévérance presque surhumaine.
Ces rochers d'apparence cristalline que charrie l'Océan sont la splendeur des parages arctiques. De dimensions souvent colossales, ils offrent parfois une architecture d'une régularité presque parfaite; mais ils prennent aussi les formes les plus variées et les plus bizarres : ce sont de hautes tours, des colonnes accouplées, des groupes de sculpture, des statues se dressant au-dessus de la mer comme des dieux de marbre : Hayes compare au colosse de Rhodes un des blocs qu'il rencontra; un large fleuve coulai l entre ses deux piliers. Dans les eaux relativement tièdes, comme celles du Spitzberg, que viennent réchauffer les courants tropicaux, la glace est incessamment rongée, et la partie de la masse flottante qui s'élève au-dessus de la surface marine prend d'ordinaire l'apparence d'une sorte de pilier portant un large chapiteau plus ou moins incliné et frangé de stalactites. L'assise du sommet est blanche et parfois revêtue de neige, tandis que les cannelures du pilier, dont la glace plus compacte est battue par le flot, ont la couleur de l'émeraude ou du saphir. Les soubassements des colonnes sont percés de grottes dans lesquelles l'eau s'engouffre avec un sourd murmure ; parfois ils sont criblés de trous d'un petit diamètre d'où chaque flot s'élance en jets divergents. Les gerbes argentées jaillissent alternativement de chaque côté du pilier, suivant les balancements que lui imprime la mer. Dans les eaux très froides, comme celles de l'archipel arctique, des phénomènes contraires se produisent. Au lieu d'être rongés et fondus par les vagues, les blocs tombés des glaciers commencent d'abord par s'accroître graduellement, à cause de la basse
1 Extrait de La Terre.
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température du liquide dans lequel ils sont plongés, et qui se solidifie soudain autour des énormes tours flottantes. C'est ainsi que s'expliqueraient les énormes dimensions de quelques masses glacées cheminant sur la mer. Des couches d'eau froide, dont la température est de plusieurs degrés au-dessous de zéro, restent à l'état liquide aussi longtemps qu'elles se maintiennent immobiles ; mais dès que les glaces à angles aigus en déchirent la cohésion, elles se transforment immédiatement en glaces sur de vastes étendues et les glaces supérieures, semblables à un navire qui soulèverait un immense radeau, se dressent aussitôt hors de la mer.
Les masses détachées des glaciers sont connues sous le nom tout-àfait impropre de « montagnes de glace » (ice-bergs). Wallich a pu en mesurer quelques-unes sur les côtes du Grœnland, en sondant la profondeur des bancs sur lesquels s'étaient échouées plusieurs de ces roches mobiles, et il a trouvé que, pour les blocs de forme régulière, la partie située au-dessus du niveau de la mer n'est jamais en hauteur que du quatorzième au seizième de la partie plongeant dans les eaux. Quant aux masses dont la portion émergée se termine en cône ou en pyramide, elles descendent à une profondeur relative d'autant moins grande que la base est d'un volume plus considérable ; mais l'élévation totale de la montagne de glace dépasse toujours sept à huit fois la hauteur de la partie visible. Hayes a fait l'ascension d'un de ces grands pics flottants. Sur les plateaux supérieurs de l'énorme niasse se trouvait un lac de 400 mètres de long d'où un ruisselet s'épanchait en cascades.
Les aurores boréales1.
Les premières lueurs, encore douteuses, apparaissent à l'horizon du Nord comme une aube indécise. Un large segment sombre de nuages, dans lequel Bravais a cru reconnaître la masse des brumes qui pèsent au loin sur la mer, se dessine en noir à travers le ciel, dans la direction du pôle magnétique ; mais bientôt une courbe de lumière se montre au-dessus de la strate épaisse des vapeurs, semblable à une arcade immense déployée de l'une à l'autre extrémité de la Terre. La lueur d'un blanc jaunâtre gagne rapidement en éclat, sans éteindre pourtant le feu des étoiles qui scintillent au travers ; elle fulgure, elle ondule et se déplace comme la flamme secouée par le vent ; parfois aussi elle se répartit en masses symétriques ; on croirait voir les ouvertures béan-
1 Extrait de La Terre.
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