V. Les grands critiques actuels
Brunetiêre 622
Le rôle de la littérature 622
La critique objective 623
Le naturalisme 633
de Vogué ' . . 635
Le réalisme 635
Tourguénef 638
E. Faguet 641
Les idées littéraires de Chateaubriand 641
Jules Lemaitre 644
Alphonse Daudet 644
Maeterlinck 646
Renan 650
Taine 650
La tolérance 659
(Prosateurs)
CHATEAUBRIAND (Frani;ois-Rkné nu)
.Yc à Sl-Mato en 1708, mort a Paris en (8tt.
Olmtcuuhrinnd fut l'initiateur du mouvement lillérairc qui s'est produit au Commencement (le ce siècle et dont les effets se fi.nl sentir encore aujourd'hui. En opposant la M lié rai un' d'inspiration chrétienne i'i d'Ile 'le l'an I il] » i té. en repoussant lii nivlliologic grecque comme moyen (l'expression poétique, il il ruiné le classicisme et préparé l'avènement du romantisme français, l'.'esl un médiocre penseur; il n'est ni psychologue ni moraliste. Même ilans le Génie 'lii chrUH/inix,»e, in'l il a cru exposer une philosophie profil ride, ses idées sont superficielles, parfois enfantines, ahsiihinirni ;oi dessous du grandiose sujet qu'il a traité. En n'vanr.ho. rYst un reiiiarquahlc artisle. un poêle d'une vive sensibilité et d'uni' imagination puissante. Par son christianisme esthétique, sa mélancolie pénélranle. son sentiment profond de la nalure. il a renouvelé lii foi religieuse, l'imagination el le sens arlislique de sou pays. 1, 'influence qu'il il exercée est considérable; la plupart ries romantiques dérivent île lui. Ses leuvres. iiien que déparées en In'auronp d'endroits par la rhétorique poncive et le clinquant des psnudo-classiques. renferment des pages admirahles. qu'on
Les funérailles d'Atala. ' Le juste refusa de m'abandoniier le corps de la lille de Louez ; mais il nie proposa de faire venir ses néophytes, el de l'enterrer avec toute la pompe chrétienne ; je m'y refusai à mou lotir. « Les malheurs el les vertus il'Alala, lui dis-je, oui été inconnus des hommes ; que sa toinhe. creusée furtivement par nos mains. pai'l^ceette obscurité. » Nous convînmes que nous partirions le lendemain au lever dti soleil, pour enterrer Atala sous l'arche du pont naturel, à l'oulrée des Bocages de la
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CHREST0MATH1E FRANÇAISE
mort. Il fui aussi résolu que nous passerions la nuit en prière auprès «lu corps de cette sainte.
Vers le soir, nous transportâmes ses précieux restes à une ouverture de la grotte qui donnait vers le nord. L'ermite les avait roulés dans une pièce de lin d'Europe, filé par sa mère : c'était le seul bien qui lui restât de sa patrie, et depuis longtemps il le destinait à son propre tombeau. Atala était couchée sur un gazon de sensitives des montagnes; ses pieds, ses épaules et une partie de son sein étaient découverts. On voyait dans ses cheveux une fleur de magnolia fanée. Ses lèvres, comme un bouton de rose cueilli depuis deux matins, semblaient languir et sourire. Dans ses joues, d'une blancheur éclatante, on distinguait quelques veines bleues. Ses beaux yeux étaient fermés, ses pieds modestes étaieut joints, et ses mains d'albâtre pressaient sur son cœur un crucifix d'ébène ; le scapulaire de ses vœux était passé à son cou. Elle paraissait enchantée par l'ange de la mélancolie et par le double sommeil de l'innocence et de la tombe ; je n'ai rien vu de plus céleste. Quiconque eût ignoré que cette jeune fille avait joui de la lumière, aurait pu la prendre pour la statue de la virginité endormie.
Le religieux ne cessa de prier toute la nuit. J'étais assis en silence au chevet du lit funèbre de mon Atala. Que de fois, durant son sommeil, j'avais supporté sur mes genoux cette tête charmante ! Que de fois je m'étais penché sur elle pour entendre et pour respirer son souffle ! Mais à présent aucun bruit ne sortait de ce sein immobile, et c'était en vain que j'attendais le réveil de la beauté.
La lune prêta son pâle flambeau à cette veillée funèbre. Elle se leva au milieu de la nuit, comme une blanche vestale qui vient pleurer sur le cercueil d'une compagne. Bientôt elle répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes et aux rivages antiques des mers. De temps en temps, le religieux plongeait un rameau fleuri dans une eau consacrée; puis, secouant la branche humide, il parfumait la nuit des baumes du ciel. Parfois il répétait sur un air antique quelques vers d'un vieux poète nommé Job ; il disait :
« J'ai passé comme une fleur ; j'ai séché comme l'herbe des champs. « Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable, et la vie « à ceux qui sont dans l'amertume du cœur ? »
Ainsi chantait l'ancien des hommes. Sa voix grave et un peu cadencée allait roulant dans le silence des déserts. Le nom de Dieu et du tombeau sortait de tous les échos, de tous les torrents, de toutes les forêts. Les roucoulements de la colombe de Virginie, la chute d'un
l.irrenl dans la montagne, les tintements de la cloche qui appelait le* WjysjWWS, se mêlaient à ces chants funèbres ; et l'un croyait entendre rUna les Bocages de la mari le chmur lointain des décèdes qui répou- ■l.ui i la voix du solitaire.
Cependant une barre d'or se forma dans l'urtenl. Les cpcrviers '■riaient sur les rochers et les martres rentraient dans le créas des orrues : c'était le signal du eouvoi d'Atala. Je chargeai le corps sur mes épaules : l'ermite marchait devant moi, une bêche à la main. Nous commentâmes à descendre de rochers en rochers; la vieillesse et la uiorl ralentissaient également nos pas. A la vue du chien qui nous avait trouvés dans la forêt, et qui maintenant, bondissant de joie, nous traçait une autre route, je me mis à fondre en larmes. Souvent la longue chevelure d'Atala, jouet des brises matinales, étendait son voile d'or sur mes yeux : souvent, pliant sous le fardeau, j'étais obligé de le déposer sur la mousse et de m'asseoir auprès pour reprendre des forces. Enfin, nous arrivâmes lui lieu marqué par ma douleur; nous descendîmes sous l'arche du pont. 0 mon fds ! il eût fallu voir un jeune sauvage et un vieil ermite, à genoux l'un vis-à-vis de l'autre dans un désert, creusant avec leurs mains un tombeau pour une [«livre fille dont le corps était étendu près de là, dans la ravine desséchée d'un torrent !
Quand notre ouvrage fut achevé, nous transportâmes la beauté dans son lit d'argile. Hélas! j'avais espéré de préparer une autre couche pour elle ! Prenant alors un peu de poussière dans ma main et gardant un silence eiïroyuhlf, j'attachai pour la dernière fois mes yeux sur le visage d'Atala. Ensuite je répandis la terre du sommeil sur un front de dix-huit printemps ; je vis graduellement disparaître les traits de ma sieur et ses grâces se cacher sons le rideau de l'éternité,
La mélancolie de René. '
La solitude absolue, le spectacle de la nature, me plongèrent bientôt dans un état presque impossible à décrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi dire seul sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance dévie. Quelquefois je rougissais subite-
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meut, et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. H me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence : je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future ; je l'embrassais dans les vents, je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve ; tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de la vie dans l'univers.
Toutefois cet état de calme et de trouble, d'indigence et de richesse, n'était pas sans quelques charmes : un jour je m'étais amusé à effeuiller une branche de saule sur un ruisseau, et à attacher une idée à chaque feuille que le courant entraînait. Un roi, qui craint de perdre sa couronne par une révolution subite, ne ressent pas des angoisses plus vives que les miennes à chaque accident qui menaçait les débris de mon rameau. 0 faiblesse des mortels ! ô enfance du cœur humain, qui ne vieillit jamais î Voilà donc à quel degré de puérilité notre superbe raison peut descendre ! Et encore est-il vrai que bien des hommes attachent leur destinée à des choses d'aussi peu de valeur que mes feuilles de saule.
Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j'éprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d'un cœur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert : on en jouit, mais on ne peut les peindre.
L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avecravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j'aurais voulu être un de ces guerriers errants au milieu des vents, des nuages et des fantômes ; tantôt j'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre ou il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.
Le jour, je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le troue d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc
llriri murmurait! Le clocher solitaire, s" élevant au loto dans la vallée, it souvent attiré, mes niants, souvent j'ui suivi îles yeux les oiseaux île jiassuge qui valaient ait-ilessus de ma télé. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent : j'aurais voulu être sur
leurs ailes. Cn secrcl iiislincl mi' lonri liait, je senlais que je n'étais
moi-même i|u'liii voyageur, niais mie voix du ciel semblait me dire :
m Ho le. la saisou de la migration n'esl pas encore venue : attends
■■ que le veut de la mort se lève : alors In déploieras ton vol vers ces ii régions inconnues que Uni cieur demande, »
» Levez-vous vile, urajres désirés, i|ui devez emportât Hem'- dans les n espaces d'une aulrc vie! n
Ainsi disant, je marchais à grands pas. le visage enflammé, le venl sitllanl dans ma ebcvelnre, ne sentant ni pluie ai frimas, enchanté, tourmenté, cl comme possédé par le démon de mon cieur.
l.a nuit, locsi|iii' l';ii|iiilon "luanlail ma chaumière, que les pluies
I liaient eu lorreuls sur mou loif, qu'à travers ma fenêtre je voyais
la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pale vaisseau qui la- Ikiiii'i' les vagues, il me semlilaiL que la vie redoublai! au tond de mon cieur. que j'aurais eu la puissance de créer des mondes.
Dieu et la nature ' .
Le vaisseau sur lequel nous passions eu Amérique s'élaul élevé au dessus du gisement des lerres, bientôt l'espace ne fui plus tendu que ilu double azur de !a terre et du ciel, comme nue mile préparée pour recevoir les futures Créations de quelque grand peilllrO. La couleur des eaux devînt semblable à celle du verre liquide. Une grosse boule venait du couchant, bien que le vent soiil'IIAI de l'est ; d'énormes ondulations s'étendaient du nord au midi, el ouvraient dans leurs vallées de longues éebappées de vue sur les déserls de l'Océan, 'les mobiles paysages ebangeaieul d'usuel à Imite minute : tantôt une multitude de ierlres verdoyants représentaient des sillons de tombeaux dans un
6' CHRKSTOMATHIK FRANÇAISE
cimetière i mineuse ; tantôt des lames, en taisant moutonner leurs cimes, imitaient des troupeaux blancs répandus sur des bruyères ; souvent l'espace semblait borné faute de point de comparaison ; mais, si une vague venait à se lever, un flot à se courber comme une cote lointaine, un escadron de cbiens de mer à passer à l'horizon, l'espace s'ouvrait subitement devant nous. Ou avait surtout l'idée de l'étendue lorsqu'une brume légère rampait à la surface de la mer et semblait accroître l'immensité même. Oh ! qu'alors les aspects de l'Océan sont grands et tristes ! Dans quelles rêveries ils- vous plongent, soit que l'imagination s'enfonce sur les mers du Nord au milieu des frimas et des tempêtes, soit qu'elle aborde sur les terres du Midi à des îles de repos et de bonheur !
Il uous arrivait souvent de nous lever au milieu de la nuit et d'aller nous asseoir sur le pont, où nous ne trouvions que l'officier de quart et quelques matelots qui fumaient leur pipe en silence. Pour tout bruit, on entendait le froissement de la proue sur les Ilots, tandis que les étincelles de feu couraient avec une blanche écume le long des flancs du navire. Dieu des chrétiens, c'est surtout dans les eaux de l'abîme et dans les profondeurs des cieux que tu as gravé bien fortement les traits de ta toute-puissance !
Des millions d'étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, la lune au milieu du firmament, une mer sans rivage, l'infini dans le ciel et sur les flots ! Jamais tu ne m'as plus troublé de ta grandeur que dans ces nuits où, suspendu entre les astres et l'Océan, j'avais l'immensité sur ma tête et l'immensité sous mes pieds!
Je ne suis rien ; je ne suis qu'un simple solitaire : j'ai souvent entendu les savants disputer sur le premier Etre, et je ne les ai point compris ; mais j'ai toujours remarqué que c'est à la vue des grandes scènes de la nature que cet Etre inconnu se manifeste au c<eur de l'homme. Un soir, il faisait un profond calme, nous nous trouvions dans ces belles mers qui baignent les rivages de la Virginie, toutes les voiles étaient pliées ;. j'étais occupé sous le pont, lorsque -j'entendis la cloche qui appelait l'équipage à la prière : je me hâtai d'aller mêler mes vo'iix à ceux de mes compagnons de voyage. Les officiers étaient sur le château de poupe avec les passagers ; l'aumônier, un livre à la main, se tenait un peu en avaut d'eux ; les matelots étaient répandus pêle-mêle sur le tillac : nous étions tous debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau, qui regardait l'occident.
Le glol>e du soleil, prêt à se plonger dans les flots, apparaissait entre les cordages du navire au milieu des espaces sans bornes. On eût dit.
pr les balancements de la poupe) que l'astre radieux changeait à chaque iuslaul d'horizon. Quelques nuages étaient jetés sans ordre dans l'orient, où la lune montait avec lenteur; le reste i lu ciel niait pur: vers le nord, formant un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la nuit, une trombe, brillante des couleurs du prisme, s'élevait île la mer comme un pilier de cristal supportant la voûte du ciel.
Il eût été bien à plaindre celui qui, dans ce spectacle, n'eût point reconnu la beauté de Dieu. Des larmes coulèrent malgré moi de mes paupières, lorsque mes compagnons, ôlanl leurs chapeaux goudron m'*s, vinrent à entonner d'une voix rauque leur simple cantique à Notre- Dame de Ban-Secours, patronne des mariniers. Qu'elle était touchante la prière de ces Nommes qui, sur une planche fragile, au milieu de l'Océan, contemplaient le soleil couchant sur les flots! Comme elle allaita l'Aine, cetle invocation du pauvre matelot à la mère de douleur ! I,a conscience de notre petitesse à la vue de l'infini, nos chanls s étendant an loin sur les vagues, la nuit s 'approchant avec ses embûches, la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles, un équipage religieux saisi d'admiration et de crainte, un prêtre auguste en prières. Dieu penché sur l'abîme, d'une main retenant le soleil aux portes de l'occident, île 1'aulre élevant la lune dans l'orient, et prétanl, à travers l'immensilé, une oreille attentive à la voix de sa créature : vnilii ce qu'on ne saurail peindre, el ce que tout le co'iir de l'homme suffit à |>eii]e pour sentir.
Paysage nocturne dans le Nouveau-Monde.
Un soir, je m'étais ■'■garé dans une forêt, à quelque dislance de la cataracte du Niagara : bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi. et je goûtai, dans toute sa solitude, le lieau spectacle d'une nuit dans les déserts du Nouveau -Mo n de.
Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres à l'horizon opposé, l'ne. brise embaumée, que celle reine des nuits amenait de l'orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. I, 'astre solitaire moula peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée, 1iiiiL.iI il reposait sur des groups de nues qui ressemblaient à la cime de hautes
montagnes couronnées de neige. Iles nues, ployant et déployant I s
voiles, se déroulaient eu noues diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers llocons d'écume, ou formaient dans les deux des Imncs d'une ouate éblouissante, si don\ à Iccil qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.
8 UHREST0MATH1Ë FRANÇAISE
La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein. Daus une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons ; des bouleaux agités par les brises et dispersés çà et là, formaient des îles d'ombres flottantes sur cette terre immobile de lumière. Auprès, tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte ; au loin, par intervalles, on entendait les sourds gémissements de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires.
La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain dans nos champs cultivés l'imagination cherche à s'étendre ; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes ; mais, dans ces régions sauvages, l'àme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à planer sur le gouffre des cataractes, à méditer au bord des lacs et des fleuves, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant Dieu.
Les Francs marchant au combat '.
Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau de bêtes féroces. Une tunique courte et serrée laissait voir toute la hauteur de leur taille, et ne leur cachait pas le genou. Les yeux de ces barbares ont la couleur d'une mer orageuse ; leur chevelure blonde, ramenée en avant sur leur poitrine et teinte d'une liqueur rouge, est semblable à du sang et à du feu. La plupart ne laissent croître leur barbe qu'au dessus de la bouche, afin de donner à leurs lèvres plus de ressemblance avec le mufle des dogues et des loups. Les uns chargent leur main droite d'une longue framée, et leur main gauche d'un bouclier qu'ils tournent comme une roue rapide ; d'autres, au lieu de bouclier, tieu-
1 Dans Chateaubriand, à côté du paysagiste, il y a le peintre d'histoire. La aussi il a été novateur et nos historiens modernes lui doivent beaucoup. Tous les critiques ont signalé la grandeur poétique de ce morceau qui est extrait des Md/'li/rs, un remarquable « poème en prose ». comme on l*a dit.
lllilll UIID t'S|JO<*.' Ai: jinvlul, w.ilillu-: ilitgOii, un s cuhtuwilt (l(SU\ fci'S
recourbés ; mais Ions ont ù la ceinture lu redoutable francisque, espèce île huche à deux tranchants dont le manche est recouvert d'un dur acier ; arme funeste que le Franc jette en poussant un cri de mort, et qui manque rarement de frapper le but qu'un leil intrépide a inarqué.
Ces barbares, lidèîes aux usages des anciens Germains, s'étaient formés en coin, leur ordre accoutumé de bataille. Le formidable triangle, ■ m l'on ne distinguait qu'une forêt de framêes, de peaux de bétes et de corps demi-nus, s'avançait avec impétuosité, mais d'un mouvement égal, pour percer la ligne romaine. A la pointe de ce triangle étaient placés des braves qui conservaient une barbe longue et hérissée, et qui portaient au bras un anneau de fer. Ils avaient juré de ne quitter ces marques de servitude qu'après avoir sacrifié un Romain. Chaque chef, dans ce vaste corps, était environné des guerriers de sa famille, afin que, pins ferme dans le choc, il remportât la victoire ou mourût avec ses amis. Chaque tribu se ralliait sous un symbole : la plus noble d'entre elles se distinguait par des abeilles on trois fers de lance. Le vieux roi des Sicambres, Pharamoud, conduisait l'armée entière et laissai! une partie du commandement à son petil-lils Mérovée. Les cavaliers francs, en face de la cavalerie romaine, couvraient les deux cotés de leur infanterie : à leurs casques en forme de gueules ouvertes ombragées de deux ailes île vautour, à leurs corselets de fer, à leurs Ixmcliers blancs, on les eut pris pour des fantômes on pour ces ligures bizarres que l'on aperçoit au milieu des nuages pétulant une tempête. Clodiou, fils de Pharamoud et père de Mérovée, brillait à la lèle de ces cavaliers menaçants.
Sur une grève, derrière cet essaim d'ennemis, ou apercevait leur camp, semblable à un marché de laboureurs et de pécheurs; il était rempli de femmes et d'enfnnls, et retranché avec des bateaux de cuir cl des chariots attelés de grands bmifs. Non loin de ce camp champêtre, trois sorcières en lambeaux faisaient sortir de jeunes poulains d'un Imis sacré, afin de découvrir par leur course à quel parti ïuiston ' promettait la victoire. La mer d'un coté, des forêts de l'autre, formaient le cadre de ce grand tableau.
Le soleil du matin, s'échappant des replis d'un nuage d'or, verse lont à coup sa lumière sur les Ixiis, l'Océan et les années. La terre parait embrasée du feu des casques el des lances i les instruments guerriers sonnent l'air antique de Jules-César [tartan 1 pour les (laides.
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il) CHRKST0MÀTH1E FRANÇAISE
La rage s'empare de tous les cœurs, les yeux roulent du sang, la main frémit sur l'épée. Les chevaux se cabrent, creusent l'arène, secouent leurs crinières, frappent de leur bouche écumante leur poitrine enflammée, ou lèvent vers le ciel leurs naseaux brûlants, pour respirer les sons belliqueux. Les Romains commencent le chant de Probus :
«Quand nous aurons vaincu mille guerriers francs, combien ne vaincrons-nous pas de millions de Perses ! »
Les Grecs répètent en chœur le Pœan, et les Gaulois Thym ne des druides. Les Francs répondent à ces cantiques de mort : ils serrent leurs boucliers contre leur bouche, et font entendre un mugissement semblable au bruit de la mer que le vent brise contre un rocher; puis tout à coup, poussant un cri aigu, ils entonnent le bardit à la louange de leurs héros :
«Pharamond ! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.
» Nous avons lancé la francisque à deux tranchants ; la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le long de leurs liras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie ; le corbeau nageait dans le sang des morts; tout l'Océan n'était qu'une plaie : les vierges ont pleuré longtemps !
» Pharamond! Pharamoud ! nous avons combattu avec l'épée.
» Nos pères sont morts dans les batailles, tous les vautours en ont gémi' : nos pères les rassasiaient de carnage. Choisissons des épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le cœur de nos lils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la vie s'écoulent, nous sourirons quand il faudra mourir ! »
Ainsi chantaient quarante mille barbares. Leurs cavaliers haussaient e,t baissaient leurs boucliers blancs en cadence; et, à chaque refrain, ils frappaient du fer d'un javelot leur poitrine couverte de fer.
Une cérémonie druidique.
Caché parmi les rochers, j'attendis ' quelque temps sans voir rien paraître. Tout à coup mon oreille est frappée des sons que le vent m'apporte du milieu du lac. J'écoute, et je distingue les accents d'une voix humaine ; en même temps je découvre un esquif suspendu au sommet d'une vague; il redescend, disparaît entre deux flots, puis se montre encore sur la cime d'une larne élevée ; il approche du rivage. Une femme le conduisait : elle chantait en luttant contre la tempête, et semblait
1 Un des héros dos Marfi/rs, Huiloiv, raconte ici la scène à laquelle il a assisté.
chateaubriand 11
se jouer dans les vents : on eût dit qu'ils étaient sous sa puissance, tant elle paraissait les braver. Je la voyais jeter tour à tour en sacrifice, dans le lac, des pièces de toile, des toisons de brebis, des pains de cire, et de petites meules d'or et d'argent.
Bientôt elle touche à la rive, s'élance à terre, attache sa nacelle au Ironc d'un saule, et s'enfonce dans le bois en s'appuyant sur la raine de peuplier qu'elle tenait à la main. Elle passa tout près de moi sans me voir. Sa taille était haute; une tunique noire, courte et sans manches, servait à peine de voile à sa nudité. Elle portait une faucille d'or suspendue à une ceinture d'airain, et elle était couronnée d'une branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses veux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds, qui flottaient épars, annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient, par leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage. Elle chantait d'une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s'abaissait et s'élevait comme l'écume des flots.
Je la suivis à quelque distance. Elle traversa d'abord une châtaigneraie dont les arbres, vieux comme le temps, étaient presque tous desséchés par la cime. Nous marchâmes ensuite plus d'une heure sur une lande couverte de mousse et de fougère. Au bout de cette lande nous trouvâmes un bois, et au milieu de ce bois une autre bruyère de plusieurs milles de tour. Jamais le sol n'en avait été défriché, et l'on \ avait semé des pierres, pour qu'il restât inaccessible à la faux et à la charrue. A l'extrémité de cette arène s'élevait une de ces roches isolées que les Gaulois appellent dolmens, et qui marquent le tombeau de quelque guerrier. Un jour le laboureur, au milieu de ses sillons, contemplera ces informes pyramides : effrayé de la grandeur du monument, il attribuera peut-être à des puissances invisibles et funestes ce qui ne sera que le témoignage de la force et de la rudesse de ses aïeux.
La nuit était descendue. La jeune fille s'arrêta non loin de la pierre, frappa trois fois des mains en prononçant à haute voix ces mois mystérieux :
— Au gui l'an neuf !
A l'instant, je vis briller dans la profondeur du bois mille lumières; chaque chêne enfanta pour ainsi dire un Gaulois ; les barbares sortirent en foule de leur retraite : les uns étaient complètement armés : les autres portaient uue branche de chêne dans la main droite et un flambeau dans la gauche. A la faveur de mon déguisement, je me mêle à leur troupe ; au premier désordre de rassemblée succèdent bientôt Tordre et le recueillement, et l'on commence une procession solennelle.
12 CHRESÏOMATHIE FRANÇAISE
I>es eubages1 marchaient à la tête, conduisant deux taureaux blancs qui devaient servir de victimes ; les bardes suivaient en chautant sur une espèce de guitare les louanges de Teutatès2 : après eux venaient les disciples ; ils étaient accompagnés d'un héraut d'armes vêtu de blanc, couvert d'un chapeau surmonté de deux ailes et tenant à la main une branche de verveine entourée de deux serpents. Trois sénanis,3 représentant trois druides, s'avançaient à la suite du héraut d'armes : l'un portait un pain, l'autre un vase plein d'eau, le troisième une main d'ivoire. Enfin, la druidesse (je reconnus alors sa profession) venait la dernière. Elle tenait la place de l'archidruide, dont elle était descendue.
On s'avança vers le chêne de trente ans où l'on avait découvert le gui sacré. On dressa au pied de l'arbre un autel de gazon. Les sénauis y brûlèrent un peu de pain et y répandirent quelques gouttes d'un vin pur. Ensuite un eubage vêtu de blanc monta sur le chêne et coupa le gui avec la faucille d'or de la druidesse: une saie blanche étendue sous l'arbre reçut la plante bénite; les autres eubages frappèrent les victimes; et le gui, divisé en égales parties, fut distribué à l'assemblée.
Cette cérémonie achevée, on retourna à la pierre du tombeau ; on planta une épée nue, pour indiquer le centre du mallus ou du conseil : au pied du dolmen étaient appuyées deux autres pierres, qui en soutenaient une troisième couchée horizontalement. La druidesse monte à cette tribune. Les Gaulois debout et armés l'environnent, taudis que les sônanis et les eubages élèvent des flambeaux : les cœurs étaient secrètement attendris par cette scène, qui leur rappelait l'ancienne liberté. Quelques guerriers en cheveux blancs laissaient tomber de grosses larmes, qui roulaient sur leurs boucliers. Tous, penchés en avant et appuyés sur leurs lances, ils semblaient déjà prêter l'oreille aux paroles de la druidesse.
Deux épisodes de l'enfance de Chateaubriand. i
Nous étions un dimanche sur la grève, à V éventail de la porte Saint Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable pro-
1 Prêtres et devins gaulois, voués à l'étude des seieaces.
* Le dieu principal de la mythologie gauloise, auquel on offrait des sacrifices sanglants.
3 Philosophes gaulois qui succédèrent aux druides.
* Chateaubriand raconte ici des événements arrivés dans sa ville nalale, St- Malo. On remarquera combien son style est différent ici : on dirait du classique.
tègeul les murs conlre la linule. N'ous «rinipious ordiiiaiiviuriil au liaul de ces pieux pour voir plisser au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places >'■ t a i r- 1 1 1 prises comme de coutume : plusieurs |ietites tilles se niélaienl aux pelils jiaivons. J'étais le plus en poiule vers la mer, n'ayant devant moi qu'une Jolie mignonne, Hervine Magou, <jui riail de plaisir cl pleurai! de peur. Gesril ' se trouvai! à l'antre bout du ciHc de la lerre. Ij' Sol arrivait, il faisait du veut ; déjà les bonnes ni les d ouïes liyues criaient : u Descendez, Mademoiselle ! descendez, Monsieur ! » Gesril attend une grosse laine; lorsqu'elle s'engouffre entre les pilotis, il pousse l'enfant assis auprès de lui : celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s'ahat eomme des moines des cartes, niais chacun est retenu par son voisin ; il n'y eutijue la petite fille de l'extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n'étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l'entraîne : aussitôt mille cris, toutes les ]>oimes retroussant leurs robes el tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnai il une tape. Hervine fut repêchée; mais elle déclara que François lavai! jetée las. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me liarricader dans la cave de la maison ; l'armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve ! défend vaillamment la porte et soufflette l'avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prèle secours: Il monte chez lui. et. avec ses deux sieurs, jette par les fenêtres des potées d'eau et des pommes cuites aux assaillantes. — Elles levèrent le siège à l'entrée de la uuil, mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un resle de ces pirates dont Sainl-Aaron avait purgé son rocher.
Voici l'autre aventure :
J'allais avec Gesril à SainL-Seivau, fauliourg séparé de Sainl-Malo |iar le port marchand. Pour y arriver à liasse mer, on franchit des courants d'eau sur des pouls étroits de pierres plates, que recouvre la marée moulante. Les domestiques qui nous accompagnaient élaieul restés assez loin derrière nous. Nous apercevons à l'extrémité d'un de
Dan» x»k Mr,..oi,m eiMUee-Tuuibe. en eff.t. il n Hhuiilnuiig jiremrnc i-mniilMiwul \„ rnnmêrt l>m-iiioniu<is<< et i».éli-m<' ■!«' *''S oiiy™*.-» unlù'irur*: il éi-ril lr. s «onvnt Hiir nu ton iil>».,]iim,.ul li.n- -. av.r ,i,,e vnariiJ et ,m-> I...],,,,
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14 CHHESTOMATHIË FRANÇAISE
ces ponts deux mousses qui venaient à notre rencontre ; Gesril me dit: u Laisserons-nous passer ces gueux-là t » et aussitôt il leur crie : « A l'eau, canards ! » Ceux-ci, en qualité de mousses, n'entendant pas raillerie, avancent.; Gesril recule ; nous nous plaçons au bout du pont, et. saisissant des galets, nous les jetons à la tête des mousses. Ils fondent sur nous, nous obligent à lâcher pied, s'arment eux-mêmes de cailloux, et nous mènent battant jusqu'à notre corps de réserve, c'està-dire jusqu'à nos domestiques. Je ne fus pas, comme Horatius, frappé à l'œil : une pierre m'atteignit si rudement que mon oreille gauche, à moitié détachée, tombait sur mon épaule.
Je ne pensai point à mon mal, mais à mon retour. Quand mon ami rapportait de ses courses un œil poché, un habit déchiré, il était plaint, caressé, choyé, rhabillé : en pareil cas, j'étais mis en pénitence. Le coup que j'avais reçu était dangereux, mais jamais La France ne me put persuader de rentrer, tant j'étais effrayé. Je m'allai coucher au second étage de la maison, chez Gesril, qui m'entortilla la tête d'une serviette. Cette serviette le mit en train: elle lui représenta une mitre; il me transforma en évêque, et me fit chanter la graud' messe avec lui et ses sœurs jusqu'à l'heure du souper. Le pontife fut alors obligé de descendre : le cœur me battait. Surpris de ma figure débiffée * et barbouillée de sang, mon- père ne dit pas un mot ; ma mère poussa un cri; La France conta mon cas piteux, en m'excusant ; je n'en fus pas moins rabroué. On pansa mon oreille, et monsieur et madame de Chateaubriand résolurent de me séparer de Gesril le plus tôt possible. *
Mme de STAËL (Germaine NEGKER)
Xée a Paris en 1766, morte à Paris en 1817.
Elle diffère complètement de Chateaubriand, à la fois par les idées et par le style. Lui est un pur artiste, très subjectif et souvent étroit dans ses vues ; elle est un penseur d'une grande largeur d'idées, d'un libéralisme éclairé, d'un optimisme généreux et noble. Quoique différente, son influence a été très grande aussi. Mme de Staël a donné au
1 Familier : mise en mauvais état.
2 Principaux ouvrages de Chateaubriand : Atala (1801) : Le Génie du Christianisme (1802); Les Mat^tyrs (1809) : Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811). Pour l'étudier à fond, consulter Sainte-Beuve: Chateaubriand et son groupe littéraire ; E. Faguet : Dix-neuvième siècle ; De Lescure : Chateaubriand (Collection des grands écrivains français) : Brunetière : L'évolution des genres dans l'histoire de la littérature (1890).
romantisme quelques-unes de ses idées philosophiques. En faisant connaître les littératures étrangères, elle a contribué à renouveler la pensée française. Comme écrivain proprement dit, elle est malheureusement de second ordre; même dans son chef-d'œuvre, V Allemagne, elle n'atteint jamais là perfection du style. A l'inverse de <v qu'on remarque chez Chateaubriand, chez elle la forme est presque toujours inférieure aux idées et il y a beaucoup de verbiage dans ses médiocres romans aussi bien que dans ses beaux ouvrages de critique. I /ensemble de ses écrits renferme peu de pages qu'on puisse ciler comme des modèles de belle langue. 11 faut les lire avant tout pour les idées profondes et élevées qui s'y trouvent.
De la littérature du Nord l.
Il existe, ce me semble, deux littératures tout à fait distinctes, celle qui vieut du Midi et celle qui descend du Nord; celle dont Homère est la première source, celle dont Ossian 2 est l'origine. Les Grecs, les Latins, les Italiens, les Espagnols et les Français du siècle de Louis XIV, appartiennent au genre de littérature que j'appellerai la littérature du Midi. Les ouvrages anglais, les ouvrages allemands, et quelques écrits des Danois et des Suédois, doivent être classés dans la littérature du Nord, dans celle qui a commencé par les bardes écossais, les fables islandaises et les poésies Scandinaves. Avant de caractériser les écrivains anglais et les écrivains allemands, il me paraît nécessaire de considérer d'une manière générale les principales différences des deux hémisphères de la littérature.
Les Anglais et les Allemands ont, sans doute, souvent imité les anciens. Ils ont retiré d'utiles leçons de cette étude féconde ; mais leurs ]>eautés originales portant l'empreinte de la mythologie du Nord, ont une sorte de ressemblance, une certaine grandeur poétique dont Ossian est le premier type. Les poètes anglais, pourra-t-on dire, sont remarquables par leur esprit philosophique; il se peint dans tous leurs ou-
1 Extrait de l'ouvrage intitulé De la littérature considérée dams ses rapports acec les institutions sociales, ouvrage inégal mais profond, plein d'idées neuves, où M"* de Staël a étudié, pour la première fois, les causes morales et politiques qui modifient l'esprit de la littérature.
* M«« de Staël a partagé l'erreur de son temps, elle a cru à l'authenticité de ces poésies qui ne sont que de très adroits pastiches faits par Maepherson en 17151, d'après des fragments de vieux chants populaires en langue gaélique. (Voir Taine, Histoire de la littérature anglaise et le dernier ouvrage paru sur ce sujet : The life and letters of James Maepherson par Bailey Saunders). Les poésies d'Ossian sont apocryphes, niais elles n'en ont pas moins exercé une iniluemv •'•norme sur le romantisme en général. Ce que dit Mn,e de Staël de leurs cametèiv s est vrai du reste.
vrages : mais Ossian n'a presque jamais d'idées réfléchies ; il raconte une suite d'événements et d'impressions. Je réponds à cette objection que les images et les pensées les plus habituelles, dans Ossian, sonl celles, qui rappellent la brièveté de la vie, le respect pour les morts, l'illustration de leur mémoire, le culte de ceux qui restent envers ceux qui ne sont plus. Si le poète n'a réuni à ces sentiments ni des maximes de morale ni des réflexions philosophiques, c'est qu'à cette époque l'esprit n'était point encore susceptible de l'abstraction nécessaire pour concevoir beaucoup de résultats. Mais l'ébranlement que les chants ossianiques causent à l'imagination dispose la pensée aux méditations les plus profondes.
La poésie mélancolique est la poésie la plus d'accord avec la philosophie.1 La tristesse fait pénétrer bien plus avant dans le caractère et la destinée de l'homme que toute autre disposition de l'âme. Les poètes anglais qui ont succédé aux bardes écossais ont ajouté à leurs tableaux les réflexions et les idées que ces tableaux même devaient faire naître ; mais ils ont conservé l'imagination du Nord, celle qui plaît sur les bords de la mer, au bruit des vents, dans les bruyères sauvages ; celle enfin qui porte vers l'avenir^vers un autre monde, l'àme fatiguée de sa destinée. L'imagination des hommes du Nord s'élance au delà de cette terre dont ils habitent les confins ; elle s'élance à travers les nuages qui bordent leur horizon, et semblent représenter l'obscur passage de la vie à l'éternité.
L'on ne peut décider d'une manière générale entre les deux genres de poésie dont Homère et Ossian sont comme les premiers modèles. Toutes mes impressions, toutes mes idées me portent de préférence vers la littérature du Nord ; mais ce dont il s'agit maintenant, c'est d'examiner ses caractères distinctifs.
Le climat est certainement l'une des raisons principales des différences qui existent entre les images qui plaisent dans le Nord et celles qu'on aime à se rappeler dans le Midi. Les rêveries des poètes peuvent enfanter des objets extraordinaires ; mais les impressions d'habitude se retrouvent nécessairement dans tout ce que l'on compose. Eviter le souvenir de ces impressions, ce serait perdre le plus grand des avantages, celui de peindre ce qu'on a soi-même éprouvé. Les poètes du Midi mêlent sans cesse l'image de la fraîcheur, des bois touffus, des ruisseaux limpides, à tous les sentiments de la vie. Ils ne se retracent pas
1 Ce que M"10 de Staël dit dans ce passage peut s'appliquer encore aux ('crivains du Nord, à Ibsen, par exemple.
même les jouissances du cœur sans y mêler l'idée de l'ombre bienfaisante qui doit les préserver des brûlantes ardeurs du soleil. Cette nature si vive qui les environne excite en eux plus de mouvements que de pensées. C'est à tort, ce me semble, qu'on a dit que les passions étaient plus violentes dans le Midi que dans le Nord. On y voit plus d'intérêts divers, mais moins d'intensité dans une même pensée ; or c'est la fixité qui produit les miracles de la passion et de la volonté.
Les peuples du Nord sont moins occupés des plaisirs que de la douleur, et leur imagination n'en est que plus féconde. Le spectacle de la nature agit fortement sur eux ; elle agit comme elle se montre dans leurs climats, toujours sombre et nébuleuse. Sans doute, les diverses circonstances de la vie peuvent varier cette disposition à la mélancolie; mais elle porte seule l'empreinte de l'esprit national. Il ne faut ebercher dans un peuple, comme dans un homme, que son trait caractéristique : tous les autres sont l'effet de mille hasards différents; celuilà seul constitue son être.
La poésie du Nord convient beaucoup plus que celle du Midi à l'esprit d'un peuple libre. Les premiers inventeurs connus de la littérature du Midi, les Athéniens, ont été la nation du monde la plus jalouse de son indépendance. Néanmoins il était plus facile de façonner à la servitude les Grecs que les hommes du Nord. L'amour des arts, la lieauté du climat, toutes ces jouissances prodiguées aux Athéniens, pouvaient leur servir de dédommagement. L'indépendance était le premier ^i l'unique bonheur des peuples septentrionaux. Une certaine fierté d'àme, un détachement de la vie, que font naître et l'àpreté du sol et la tristesse du ciel, devaient rendre la servitude insupportable : et longtemps avant que l'on connût en Angleterre et la théorie des constitutions et l'avantage des gouvernements représentatifs, l'esprit guerrier, que les poésies erses et Scandinaves chantent avec tant d'enthousiasme, donnait à l'homme une idée prodigieuse de sa force individuelle et de la puissance de sa volonté. L'indépendance existait pour chacun, avant que la liberté fût constituée pour tous.
La philosophie, à la renaissance des lettres, a commencé par les nations septentrionales, dans les habitudes religieuses desquelles la raison trouvait à combattre infiniment moins de préjugés que dans celb' «les peuples méridionaux. La poésie antique du Nord suppose beaucoup moins de superstition que la mythologie grecque. 11 y a quelques dogmes et quelques fables absurdes dans l'Edda : mais les idées religieuses du Nord conviennent presque toutes à la raison exaltée. Les ombres
penchées sur les images ne sont que des souvenirs animés par des images sensibles.
Les émotions causées par les poésies ossianiques peuvent se reproduire dans toutes les nations, parce que leurs moyens d'émouvoir sont tous pris dans la nature ; mais il faut un talent prodigieux pour introduire, sans affectation, la mythologie grecque dans la poésie française. Rien ne doit être, en général, si froid et si recherché que des dogmes religieux transportés dans un pays où ils ne sont reçus que comme des métaphores ingénieuses. La poésie du Nord est rarement allégorique ; aucun de ses effets n'a besoin de superstition locale pour frapper l'imagination. Un enthousiasme réfléchi, une exaltation pure, peuvent également convenir à tous les peuples ; c'est la véritable inspiration poétique dont le sentiment est dans les cœurs, mais dont l'expression est le don du génie. Elle entretient une rêverie céleste qui fait aimer la campagne et la solitude ; elle porte souvent le cœur vers les idées religieuses, et doit exciter dans les êtres privilégiés le dévouement des vertus et l'inspiration des pensées élevées.
Ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux de l'incomplet de sa destinée. Les esprits médiocres sont, en général, assez satisfaits de la vie commune ; ils arrondissent, pour ainsi dire, leur existence, et suppléent à ce qui peut leur manquer encore» par les illusions de la vanité ; mais le sublime de l'esprit, des sentiments et des actions, doit son essor au besoin d'échapper aux bornes qui circonscrivent l'imagination. L'héroïsme de la morale, l'enthousiasme de l'éloquence, l'ambition de la gloire, donnent des jouissanecs surnaturelles qui ne sont nécessaires qu'aux âmes à la fois exaltées et mélancoliques, fatiguées de tout ce qui se mesure, de tout ce qui est passager, d'un terme enfin, à quelque distance qu'on le place. C'est cette disposition de l'âme, source de toutes les passions généreuses, comme de toutes les idées philosophiques, qu'inspire particulièrement la poésie du Nord.
De l'esprit de conversation. i
En Orient, quand on n'a rien à dire, on fume du tabac de rose1 ensemble, et de temps en temps ou se salue les bras croisés sur la poitrine, pour se donner un témoignage d'amitié ; mais dans l'Occident
1 Extrait de L'Alleïaayw, l'ouvrage lr plus remarquable de M»»1, de Staël et. celui qui a exercé le plus d'influence. C'est dans ce livre que se trouve employée* pour la première fois l'expression de poésie romantique.
ou a voulu se parler tout le jour, et le foyer de l'àme s'est souvent dissipé dans ces entretiens où l'amour-propre est sans cesse en mouvement pour faire effet tout de suite, et selon le goût du moment et du cercle où Ton se trouve.
11 me semble reconnu que Paris est la ville du monde où l'esprit et le goût de la conversation sont le plus généralement répandus ; et ce qu'on appelle le mal du pays, ce regret indéfinissable de la patrie, qui est indépendant des amis même qu'on y a laissés, s'applique particulièrement à ce plaisir de causer, que les Français ne retrouvent nulle part au même degré que chez eux. Volney racoute que des Français émigrés voulaient, pendant la révolution, établir une colonie et défricher des terres en Amérique ; mais de telnps en temps ils quittaient toutes leurs occupations pour aller, disaient-ils, causer à la ville; et cette ville, la Nouvelle-Orléans, était à six cents lieues de leur demeure. Dans toutes les classes, en France, ou sent le besoin de causer : la parole n'y est pas seulement, comme ailleurs, un moyen de se communiquer ses idées, ses sentiments et ses affaires, mais c'est un instrument dont on aime à jouer, et qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples, et les liqueurs fortes chez quelques autres.
Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation ; les idées ni les connaissances qu'on peut y développer n'en sont pas le principal intérêt : c'est une manière d'agir les uns sur les autres, de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu'on pense, de jouir à l'instant de soi-même, d'être applaudi sans travail, de manifester son esprit dans toutes les nuances par l'accent, le geste, le regard, enfin de produire à volonté comme une sorte d'électricité qui fait jaillir des étincelles, soulage les uns de l'excès même de leur vivacité, et réveille les autres d'une apathie pénible. *
Kien n'est plus étranger à ce talent que le caractère et le genre d'esprit des Allemands ; ils veulent un résultat sérieux en tout. Bacon a dit que la conversation n'était pas un chemin qui conduisait à la maison, mais un sentier oh l'on se promenait au hasard avec plaisir. Les Allemands donnent à chaque chose le temps nécessaire; mais le né-
1 Ce sont les Précieuses !iu XVlIc siècle qui ont mis à la mode la causerie moudaine dont elles rall'ol aient. La Grande Mademoiselle disait que « la conversation est le plus j^rand plaisir de la vie et presque le seul. » M"1»-' de Staël l'ut elIc-mAme la plus brillante causeuse de sou temps ; elle était plus faite pour parler que pour écrire.
20 CHRESTOMATWK KKA.NCAISK
cessaire eu fait de conversation, c'est l'amusement : si l'on dépasse cette mesure, l'on tombe dans la discussion, dans l'entretien sérieux, qui est plutôt une occupation utile qu'un art agréable. Il faut l'avouer aussi, le goût et l'enivrement de l'esprit de société reudent singulièrement incapable d'application et d'étude, et les qualités des Allemands tiennent peut-être sous quelques rapports à l'absence même de cel esprit.
Les anciennes formules de politesse qui sont encore en vigueur dans presque toute l'Allemagne s'opposent à l'aisance et à la familiarité de la conversation : le titre le plus mince, et pourtant le plus long à prononcer, y est donné et répété vingt fois dans le même repas ; il faut offrir de tous les mets, de tous les vins, avec un soin, une insistance qui fatigue mortellemeut les étrangers. Il y a de Ja ljonhomie au foud de tous ces usages ; mais ils ne subsisteraient pas un instant dans un pays où l'on pourrait hasarder la plaisanterie sans offenser la susceptibilité : et comment néanmoins peut-il y avoir de la grâce et du charme en société, si l'on n'y met pas cette douce moquerie qui délasse l'esprit, et donne à la bienveillance elle-même une façon piquante de s'exprimer ?
Le cours des idées, depuis un siècle, a été tout à fait dirigé par la conversation. On pensait pour parler, on parlait pour être applaudi, el tout ce qui ne pouvait pas se dire semblait être de trop dans l'âme. C'est une disposition très agréable que le désir de plaire : mais elle diffère pourtant beaucoup du désir d'être aimé : le désir de plaire rend dépendant de l'opinion, le besoin d'être aimé en affranchit : on pourrait désirer de plaire à ceux même à qui l'on ferait lieaucoup de mal, et c'est précisément ce qu'on appelle de la coquetterie ; cette coquetterie n'appartient pas exclusivement aux femmes ; il y en a dans toutes les manières qui servent à témoigner plus d'affection qu'on n'en éprouve réellement. La loyauté des Allemands ne leur permet rien de semblable : ils prennent la grâce au pied de la lettre, ils considèrent le charme de l'expression comme un engagement pour la conduite, et de là vient leur susceptibilité ; car ils n'entendent pas un mot sans en tirer une conséquence, et ne conçoivent pas qu'on puisse traiter la parole en art libéral, qui n'a ui but ni résultat si ce n'est le plaisir qu'on y trouve. L'esprit de conversation a quelquefois l'inconvénient d'altérer la sincérité du caractère ; ce n'est pas une tromperie combinée, mais improvisée, si l'on peut s'exprimer ainsi. Les Français ont mis dans ce genre une gaieté qui les rend aimables ; mais il n'en est pas moins certain que ce qu'il y a de plus sacré dans ce monde a été ébranlé par la grâce.