JOSEPH DE MAISTRE
«lu moins par celle qui n'attache de l'importance à rien, et tourne tout en ridicule.
Les bons mots des Français ont été cités d'un bout de l'Europe à l'autre : de tout temps ils ont montré leur brillante valeur, et soulagé leurs chagrins d'une façon vive et piquante ; de tout temps ils ont eu l>esoin les uns des autres, comme d'auditeurs alternatifs qui s'encourageaient mutuellement ; de tout temps ils ont excellé dans l'art de ce qu'il faut dire, et même de ce qu'il faut taire, quand un grand intérêt l'emporte sur leur vivacité naturelle ; de tout temps ils ont eu le talent de vivre vite, d'abréger les longs discours, de faire place aux successeurs avides de parler à leur tour ; de tout temps, enfin, ils ont su ne prendre du sentiment et de la pensée que ce qu'il en faut pour animer l'entretien sans lasser le frivole intérêt qu'on a d'ordinaire les uns pour les autres.
Les Français parlent toujours légèrement de leurs malheurs, dans la crainte d'ennuyer leurs amis ; ils devinent la fatigue qu'ils pourraient causer, par celle dont ils seraient susceptibles : ils se hâtent de montrer élégamment de l'insouciance pour leur propre sort, afin d'en avoir l'honneur au lieu d'en recevoir l'exemple. Le désir de paraître aimable conseille de prendre une expression de gaîté, quelle que soit la disposition intérieure de l'âme ; la physionomie influe par degrés sur ce qu'on éprouve, et ce qu'on fait pour plaire aux autres émousse bientôt en soi-même ce qu'on ressent.
Une femme d'esprit a dit que Paris était le lieu du monde où l'on pouvait le mieux se passer de bonheur : c'est sous ce rapport qu'il convient si bien à la pauvre espèce humaine ; mais rien ne saurait faire qu'une ville d'Allemagne devint Paris, ni que les Allemands pussent, sans se gâter entièrement, recevoir comme nous le bienfait de la distraction. A force de s'échapper à eux-mêmes ils finiraient par ne plus s»* retrouver. i
Joskph dk MAISTRE
.\V à C/iambêr;/ en 1754, mort à Turin en ISïl.
Il est surtout célèbre parce qu'il fui le théoricien de la contre-révolution ; il a défendu avec une vigueur peu commune la théocratie et la monarchie absolue. Ses idées sont généralement antipathiques, sauf
• Principaux ouvrages <le M11"' de Staël : De la littérature (18)0): L ' Xllematjne (IH10). — Pour l'étudier, lire: A. Sorel. A/-""1 de Staël : (i. l.unson. Histoire de In littérature franrai.se et le chapitre que Philippe Godet lui a consacré dans son remarquahle ouvrage. Histoire littéraire de In Suisse française.
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dans shs Mémoires politiques où perce un libéralisme absolument inattendu: mais sa puissance et son originalité frappent malgré tout. Au point de vue purement littéraire, c'est un classique, qui continue, à l'aurore du romantisme, ce XVI II»' siècle dont il a combattu la pliilosophie avec l'àpreté d'un fanatique. Il y a du reste en lui deux écrivains : dans ses lettres, il montre souvent une bonhomie tendre, un bon sens et une verve aimables qui ne rappellent en rien l'implacable apologiste de l'inquisition.
L'horoscope de Napoléon. *
Avec lotit le respect que je vous dois, madame, je ue puis être de votre avis sur le grand événement qui fixe les yeux de l'Europe, et qui me parait unique dans l'histoire. Vous y voyez l'établissement définitif, la consolidation du mal ; moi je persiste à le regarder comme un événement heureux dans toutes les suppositions possibles. Un examen approfondi n'a fait que me confirmer dans ce sentiment, et voici mes raisons.
Tout le monde sait qu'il \ a des révolutions heureuses et des usur-
pations très criminelles dans leur principe, auxquelles cependant il plaît à la Providence d'apposer le sceau de la légitimité par une longue possession. Qui peut douter que Guillaume d'Orange ne fût un très coupable usurpateur ? El qui peut douter encore que George III ne soit nu très légitime souverain ?
Si la maison de Bourl>on est décidément proscrite (quod abominor). il est bon que le gouvernement se consolide en France. J'aime bien mieux Bonaparte roi que simple conquérant. Cette farce impériale n'ajoute rien du tout à sa puissance, et tue sans retour ce qu'on appelle, proprement la révolution française, c'est-à-dire l'esprit révolutionnaire, puisque le plus puissant souverain de l'Europe aura autant d'intérêt à étouffer cet esprit qu'il en avait à le soutenir et à l'exalter lorsqu'il en avait besoin pour parvenir à son but. Nous n'avons plus à craindre que des révolutions tamerlaniques, c'est-à-dire des conquêtes. Mais à cet égard le titre n'y fait rien, le danger était le même, et plus, grand encore : car le litre légitime (même eu apparence) en impose jusqu'à un certain point à celui qui le porte. N'avez- vous pas observé, madame, que dans la noblesse, qui n'est, par parenthèse, qu'un prolongement de
* Ott<; lettre, adressé»' à la baronne de P., a et.' écrit»' eu juillet 18 12. On remarquera avec quelle étonnant»* divination l'auteur entrevoit 1 évolution monarchique de Napoléon et l'aboutissement fatal de son règne soldatesque. Le rétablissement «les Bourbons y est prédit formellement.