‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 100 sur 110 · LE COMTE D'EGMONT · texte numérisé non relu

LE COMTE D'EGMONT

Nous parlerons de Monsieur le Comte d'Egmont, lequel a esté un fort brave et vaillant Capitaine, pour si peu qu'il en a fait le mestier: car au plus beau coup de ses alliances, la paix se vint à faire entre la France et l'Espagne, après qu'il venait de frais de gagner la bataille de S. Quentin 1 et Grravelines. Car à ce que je tins de la pluspart des Espagnols, Flamans, et François qui y estoient, ils luy en attribuoient le seul gain : si bien que le commandement luy ayant esté fait par Monsieur de Savoye, Lieutenant General du Eoy d'Espagne, et par Ferdinand de Gonzague principal Chef du Conseil, d'aller seulement reconnoistre l'ennemy, et l'amuser, cependant que le gros arriveroit; voyant à l'œil qu'il y faisoit bon pour luy, il ne voulut point temporiser 5 mais avec sa trouppe de Reystres et de Lanciers Bourguignons il chargea sans aucun respect de commandement, et si à propos, qu'il mit en route toute nostre armée; et avoit quasi demy achevé lorsque le gros arriva.

1 Sur le Connétable de Montmorency 1557.

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Ud an et demy après il donna encore luy seul une -autre bataille à Monsieur le Maresehal de Termes prés de Gravelines , qu'il gaigna, le défit, et le prit prisonnier; ce qui fut un second contre -coup à la France fort dangereux. ^ Que si le tiers s'en fust ensuivy, elle était troussée : et je croy que sans la paix cet homme nous eust bien porté dommage: car il nous estoit fort ennemy, et fort heureux et vaillant; avec cela aussi le presumoit il fort, et en estoit beaucoup plus enflé de gloire.

Sur quoy je me souviens qu'à nostre retour du voyage de Malte, ainsi que jestois allé baiser les mains à Monsieur de Savoye, me faisant pourmener dans son jardin de Thurin où estoit sa forge, il me dit le commencement des troubles de Flandres, désespérant pourtant fort des affaires des rebelles, s'ils n'avoient d'autres Chefs qu'un qui s'estoit desja déclaré, qu'on appelloit le Sieur de Brederode, grand Seigneur du pays, et grand homme d'Estat, et qui fut le principal autheur de ces révoltez, qu'on nomma les Gueux : nom certes vil , par trop bas , fatal , et malheureux, bien différent de celuy qui est venu après, qu'on nomme les Estats, qui est un nom beaucoup plus beau, plus spécieux et plus heureux que ce premier. Et si Monsieur de Savoye n'estimoit pas trop ledit Seigneur de Brederode pour la guerre, il estimoit bien autant ledit Comte d'Egmont ; disant que sil se declaroit, comme il s'en doutoit, que le\ft affaire iroit fort bien; le tenant pour un fort grand et vaillant Capitaine, si la gloire ne le perdoit. Car, me disoit il, je l'ay veu si glorieux et si outrecuidé, après nos deux batailles dernières, gagnées contre vous autres, qu'il luy sembloit nul n'estre esgal ny digne d'estre parangonné^ à luy, estimant fort peu un autre; mais je luy en rabattois fort bien les coups; et fort souvent en avons -nous eu différent ensemble, comme quasi me voulant desdaigner pour son gênerai : mais je luy fis bien reconnoistre après ce qu'il devoit. Je croy que mondit Sieur de Savoye prophetiza alors de ce Comte; car il presumoit tant de soy, qu'il luy estoit advis que jamais le Eoy d'Espagne ne luy feroit mauvais tour, ny que le Duc d'Albe osast jamais luy faire mettre la main sur le collet; mais il en arriva bien autrement; car ayant esté convié en un festin à Bruxelles, luy et le Comte de Horn, grand Seigneur et des principaux du pais, après le disner le duc d'Albe s'estant retiré en son cabinet et conseil, il les envoya tous deux constituer prisonniers. Ce fut le Capitaine Salines, non celuy qui estoit habitant d'Ast, mais son Cousin, qui eut charge de constituer prisonnier le Comte d'Egmont; auquel ayant dit avec toute révérence Espagnole, qu'il le faisoit prisonnier de par le Roy, et qu'il laissast Tespee; ce fut le Comte d'Egmont qui fut fort estonné , et dit au Capitaine Salines tels mots. A moy Capitaine Salines? oster mon espée, qui ay si bien servy le Eoy? puis donc que telle est sa volonté, qu'elle soit faite ; et luy-mesmes se l'osta, et la donna au Capitaine Salines; lequel le mena en la prison qui estoit destinée pour luy. Estant si bien séparez, luy et le Comte de Horn, qu'ils ne se virent plus, jusques au jour de leur supplice ; auquel jour la sentence

^ La défaite de Gravelines força Henri II au traité de Cateau Cambrésis, traité par lequel il perdit les avantages qu'il commençait à reprendre sur les Espagnols. 2 Comparé.

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estant donnée audit Comte d'Egmont, il l'apprit fort patiemment, et soudain demanda l'Evesque d'Ipre, fort homme de bien et digne Prélat, et fort familier, auquel il se confessa fort saintement, luy donna une bague fort riche, que le Roy d'Espagne luy avoit donnée, lorsqu'il fut en Espagne, et en signe d'amitié pour la luy renvoyer et faire tenir. Ce fut lors qu'il luy proposa toutes ces belles choses contre la France, que j'ay dit cy-dessus, et puis il luy envoya ses humbles recommandations, le priant d'avoir pitié de sa femme, et de ses enfans. Et l'heure de l'exécution estant venue, il fut conduit par le Capitaine Salines et Julien Romero, estant au milieu des deux, et passa tout du long de la grande place, au bout de laquelle estoit l'eschaffaut , toute remplie de trente enseignes de gens de pied Espagnols en bataille, au beau milieu desquels il passa, et saliiant tous les Capitaines et soldats avec une fort belle, douce et triste façon, la larme à l'œil, et eux tous aussi, qui tous d'une voix disoient, que c'estoit grand dommage de la perte d'un si grand Capitaine, il s'en alla à l'eschaffaut tout couvert et paré de drap noir; et sans estre attaché, comme on le voit en France nos criminels, il monta dessus, et harangua le peuple, se recommanda à Dieu; et puis l'exécuteur ayant tiré un rideau, pour n'estre exécuté a la veuë du peuple, il luy trencha la teste; le corps fut jette au dessous de l'eschaffaut, par une trappelle^ faite à propos,^ avec celuy du comte de Horn, et la teste présentée au peuple le rideau estant tiré; comme fut aiffesi celle du Comte de Horn, lequel fiit bientost aussi exécuté après le Comte d'Egmont. Voylà la façon de la mort de Monsieur le Comte d'Egmont, comme plusieurs le disoient de ce temps-là, et d'autres qui en ont escrit.^ Mais d'autant que Monsieur de Montdoucet, lors Ambassadeur pour le Roy en Flandres veu M™^ de Parme et le Duc d'Albe, en envoya l'advis au Roy, je le veux insérer icy, lequel vint à Monsieur de l'Aubespine le Jeune, Secrétaire des Commandemens, l'un des vertueux et honnestes Seigneurs de son temps, et qui aymoit tant la noblesse, que quand il mourut en fort jeune âge et en sa grande beauté, comme il estoit très beau, elle y perdit beaucoup. Il me tenoit pour un de ses grands amis, et se plaisoit quelquesfois à me conter des nouvelles: dont ce matin qu'il reçeut celles dudit Comte, ainsi que je l'estois allé voir, il me monstra cest advis, lequel estoit tel. Le second jour de Juin les Comtes d'Egmont et de Horn, après avoir esté gardez quelque temps dans la Citadelle de Gand, sortirent par le commandement du Duc d'Albe, pour estre menez à Bruxelles: dont le Capitaine Almeda en eut la charge. Ledit Comte d'Egmont estoit dans un coche fait en chariot, dans lequel estoit le Capitaine Tordezillas, et un autre Capitaine Espagnol; au devant d'iceluy marchoient quatre compagnies d'arquebusiers Espagnols, et autour dudit chariot les arquebusiers de la compagnie dudit Capitaine Tordezillas, et derrière estoient les picquiers des compagnies dites cy-dessus : après cela suivoit le chariot du Comte de Horn,

1 Petite trape. 2 ^ dessein.

3 Le comte d'Egmont fut détenu pendant plus de huit mois. Ses amis et il eu comptait de puissants, l'empereur Maximilien, la^ duchesse de Parme, solli citèrent sa grâce. Philippe H fut inflexible. On sait que cette exécution (1568) fut suivie d'une révolte générale qui coûta à l'Espagne les Provinces Unies»

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