‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 101 sur 110 · LE COMTE D'EGMONT · texte numérisé non relu

LE COMTE D'EGMONT

dans lequel estoit avec luy Antoine d'Avila, et le Capitaine Errasso, et autour les arquebusiers dudit Errasso, et après ses picquiers en rang, et ceux de Dom Antoine de Tolède, et de Dom Hernando de Saiavedra, et tous avec leurs enseignes desployées et tambour battant; le tout estant accompagné aux costez de la compagnie de cinquante lances de Dom Sanche d'Avila à l'avant-garde, et autant à l'arrière-garde : et en cest ordre ainsi ils entrèrent dedans Bruxelles sur les deux heures après midy. Le quatriesme de Juin ils marchèrent dans la ville en bataille, avec une batterie de tambours et de fiffres si piteuse qu'il n'y avoit spectateur de si bon cœur, que i;ie pallist et ne pleurast d'une si triste pompe funèbre. Toutes les conipagnies furent logées les unes dans la ville, et les autres demeurèrent pour la garde en la maison du Roy, qui est devant la place 5 et ils furent menez et logez séparément, les portes et les fenestres de leurs chambres estant toutes fermées. Sur les onze heures du soir on leur vint annoncer leur arrêt, pour avoir le lendemain leurs testes tranchées.

Le Comte d'Egmont, qui dormoit lors, trouvant fort estrange une si triste nouvelle, s'estomacha^ et s'altéra outre mesure, et avec grande exclamation demanda, comment il estoit possible qu'on le voulust traitter de ceste façon; ne pensant avoir fait aucune chose, contre le service de Dieu, ny de sa Majesté, indigne de son devoir? Bien disoit-il, que la mort ne luy estoit point ennuyeuse, pource que c'est un passage inévitable, et une dette à laquelle nous sommes naturellement obligez; mais Ce qui luy estoit plus en cela douloureux, estoit la perte qui en resultoit de son honneur et de sa réputation. Puis il reïtera en disant, voilà une sentence très sévère; je ne pense point avoir tant offencé sa Majesté, que je mérite une punition si cruelle: toute-fois si j'ay failly, que ma mort soit Texpiation de mes fautes, sans qu'on me deshonore et honnisse les miens pour l'ad venir, et que ma femme et mes enfans ayent à souifrir, mes biens estans confisquez : outre qu'il me semble, que mes grands services passez méritent bien qu'on use de quelque grâce à mon endroit: mais puisque c'est le plaisir de Dieu mon Créateur, et du Roy mon Seigneur, je m'attends de prendre la mort en patience, puis il se leva de son lit, et s'habilla, prit de l'encre et du papier, et escrivit une lettre au Roy d'Espagne, par laquelle il luy demandoit pardon de ses fautes, le suppliant tres-humblement d'avoir pour recommandée sa pauvre et désolée femme, et d'avoir pitié de ses enfans ; lesquelz pour les péchez du père demeuroient très pauvres , et en termes d'estre misérables toute leur vie: s'asseurant tant sur sa Majesté, qui courtoisement de bénignité il leur useroit telle grâce, puis qu'ils estoient innocents des fautes de leur père; aussi pour l'amour des grands services qu'il luy avoit faits par le passé. Apres qu'il eut fermé la lettre, et bien sellée, il la donna à FEvesque d'Ipre, pour la faire tenir seurement au Roy d'Espagne, avec une bague qu'il avoit au doigt, que le Roy son maîstre luy avoit donnée, dont il le pria bien fort: ce que l'Evesque luy jura sur sa foy, de l'envoyer très fidellement à sadite Majesté à quoy il ne faillit aussi, et on dit que le Roy catholique la lut avec pitié, bien fasché qu'il avoit esté contraint d'en venir là: mais il

^ Se courrouça.

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n'estoit plus temps, et cela ne servoit plus de rien. Ledit Comte se confessa puis après fort devotieusement audit Evesque d*Ipre, qu'il avoit choisi pour son confesseur; et tant parce qu'il l'aymoit de longue main, que parce qu'il le tenoit pour un fort homme de bien.

Le Comte de Horn du commencement ne se put si bien asseurer et se résoudre, se despita outre mesure, maugréant et regrettant fort sa mort, et se monstrant quelque peu opiniastre en la confession, la rejettant fort, et disant qu'il s'estoit assez confessé: Toutes-fois après avoir songé a soy, et digéré son fait, et comme qu'il n'y avoit nul remède pour la prolongation de la vie, enfin de son propre mouvement il demanda un confesseur, et continua depuis à user d'apparence de bon Chrestien et Catholique, et non sans grande contrition de ses fautes: et en ces altères ils demeurèrent jusques à neuf heures du lendemain au matin, ne parlans d'autre chose que de leur fait de conscience, et du tort qu'on leur faisoit, au respect de la fidélité et obéissance qu'ils avoient toujours portée à -leur Prince. En après i le Comte d'Egmont commença à solliciter fort l'advancement de sa mort, disant : que puisqu'il devoit mourir, qu'on ne le devoit pas tenir si longuement en ce travail. Sur les dix heures on le tira dehors, et il fut conduit sur l'eschafi^aut, accompagné du Maistre de Camp et du Capitaine Salines, d'aucuns Prestres, et de l'Evesque d'Ipre son confesseur. Il estoit vestu d'une Juppé de damas cramoisi, et d'un manteau noir avec du passement d'or, les chausses de tafî'etas noir, et les bas de chamois bronzé, son chappeau de taffetas noir couvert de force plumes blanches et noires, et un mouchoii" ouvre en la main, sans qu'il eust les mains liées aucunement; lesquelles on lui avoit laissées libres sur sa parole de Cavalier, et qu'il ne donneroit aucun empeschement, par lequel le bourreau peust faillir son coup. Il n'estoit suivy ny de bourreau, ny de sergents: bien est -il vray ^.^^ 1^ Prévost se tenoit auprès de l'eschaffaut avec une baguette rouge, pour représenter la Justice: et allant audit eschaffaut ainsi accompagîié, il passa au travers de toutes les compagnies que nous avons dit cy dessus, et qui estoient toutes en bataille; et en passant au beau milieu il saliioit et disoit Adieu à tous les Capitaines et soldats qui estoient là, lesquels pleuroient et regrettoient de voir un si grand Capitaine mourir ainsi. Puis estant monté sur l'eschaffaut, qui estoit tendu tout de drap noir, il se mit à genoux, puis jettant les yeux vers le ciel, il commença à^ haute voix à faire quelques clameurs et exclamations , sur la contrition f ■ connue de la repentance de ses infidelitez et désobéissances; tellement que le peuple en estoit esmeu à grande pitié: et bien-tost après il se despouilla son manteau et sa juppe, et se remettant à genoux il laissa son chappeau sur ses yeux, et puis dit l'oraison. In manus tuas Domine, etc. fort dévotement: et comme il commençoit à la redire, le bourreau, qui s'estoit tousjours tenu caché, commença à paroistre, qui luy enleva et fit sauter la teste de dessus les espaules fort dextrement. Le corps fut incontinent levé et couvert de drap noir.

Le Comte de Horn suivi bien-tost après, qui fut depesché de mesmes. Il ne fit point de si belles prières, que le Comte d'Egmont; il ne pria que le peuple de prier Dieu pour luy. Leurs testes furent posées

Après quoi.

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sur des bassins, et demeurèrent en spectacle l'espace de deux heures. Le corps du Comte d'Egmont fut mis dans un cercueil bien enbaumé, et porté en une de ses terres, où il fut ensevely; comme fut aussi celuy du Comte de Horn en sa Comté. Les gens du Comte d'Egmont plantèrent ses armes et enseignes de deuil à la porte de son palais: mais le Duc d'Albe en estant averty, les fit bientost oster et emporter.

La grande amitié que le peuple portoit audit Comte d'Egmont, et l'excessive douleur que chacun avoit conceuë de sa mort, fut telle, que plusieurs allèrent à l'Eglise Sainte Claire , où gisoit son corps, baisant le cercueil avec grande effusion de larmes, comme si c'eussent esté les saints ossements et Reliques de quelque Saint; et tous d'un accord prioient pour le repos de son ame: ce qu'on ne fit pas pour l'autre Comte, lequel estoit à la grande Eglise,

Quoy qu'il en soit, il n'y eut personne qui ne pleurast ledit Comte d'Egmont, et n'y eust Espagnol qui ne le plaignist: voire le Duc d'Albe mesme en donna grande démonstration de tristesse, encore qu'il l'eust condamné. Car c'estoit un des vaillans Chevalie^rs et grands Capitaines qui fust au monde. Cet advis est le plus vray.

Après ceste exécution faite, le Duc d'Albe fit battre aux champs, et marcha avec toute son armée, pour aller faire la guerre à outrance, et vanger la mort du pauvre Comte d'Aremberg, qui avait esté tué à une défaite par le Comte Louis de Nassau en Frise: dont le mesme dur, que le Comte d'Egmont fut exécuté, sa femme. Madame la Comtesse, fort honneste, sage et belle Dame, estoit venue à Bruxelles pour consoler (ce qui est à noter) Madame la Comtesse d'Aremberg sur la mort de son mary; laquelle ainsi qu'elle estoit en sa chambre, et sur ces propos, x)n luy vint annoncer qu'on alloit trancher la teste à son mary. Je vous laisse à penser si elle eut besoin de consolation, au moins de celle qu'elle donnoit à foison à l'autre Comtesse. De sorte que toutes deux avoient besoing de Dieu, et plus encor la Comtesse d'Egmont , puisque son mary n'avoit pas receu une mort si nonorable que le Comte d'Aremberg.

Voilà donc la fin de ce pauvre Comte, duquel avant que je l'achevé, je diray de luy que -c'estoit le Seigneur de la plus belle façon , et de la meilleure grâce que j'aye jam.ais veu, fust- ce parmy les Grands, parmy ses esgaux, parmy les gens de guerre, et parmy les Dames, l'ayant veu en France et en Espagne, et parlé à luy.

Brantôme.

(Vie des Hommes illustres etc.)

Comparer ce récit au drame de Goethe: Le comte d'Egmont,

PIEREE CHAEEON.

\Je fut Fun des 25 enfants d'un libraire de Paris; il naquît en 1541. — Il étudia le droit et exerça pendant quelque temps la profession d'avocat, mais se sentant peu de goût pour l'art de la chicane, il y renonça et entra dans les ordres.

La réputation qu'il s'acquit bientôt dans la chaire lui attira un grand nombre de canonicats. Il se lia avec Montaigne dont il ne tarda pas à subir l'influence. Le livre de „La Sagesse^', le principal ouvrage de Charron, rappelle eu plus d'une page, le tour de pensée et le style de l'auteur des Essais. — D'une forme plus systématique en apparence que ces derniers, les parties de cette œuvre ne sont pourtant pas liées entre elles avec la plus rigoureuse logique. Bien des chapitres peuvent se détacher, et composer à eux seuls autant de petits traités. Cet ouvrage souleva lors de sa publication une sorte de tempête cléricale. On s'émut de certaines hardiesses, et Charron, qualifié de Patriarche des Athées, fut obligé de publier une défense. Une nouvelle édition parut, corrigée "par les docteurs de la Sorbonne, mais elle eut peu de succès, le public rechercha la première, et ce fut celle que l'on réimprima dès lors. Charron mourut en 1603. Outre son livre de la Sagesse, dont les éditions les plus estimées (postérieures à celle de 1595) sont celles d'Elzevier, Leyde 1646, in -12; de Bastien, Paris 1764, in- 8; de M. Amaury-Duval, Paris 1820 (Collection des moralistes français). Charron écrivit un Traité des trois Vérités, publié à Cahors (1594) sans nom d'auteur, puis à Bruxelles (1595) sous le nom de Benoît Vaillant, et la même année, à Bordeaux, mais cette fois avec son nom.

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