DE PAR LE ROY
Très chiere^ et trés-améc Cousine, pour trouver et avoir bon accort et appaisement des divisions, qui longtemps ont esté en ce Royaulme, nostre très -cher et amé^ Cousin le Duc de Bourgongne vostre mary, s'est par nostre ordonnance n'agueres parti de Cette Ville pour assembler* avec nostre très-cher et tres-amé fils le Daulphin, et pour toujours faire son devoir, nostre dit Cousin sur la confiance et seureté de nostre dit fils et de ses gens, et les serements^ qui entre eulx ont esté faiz par plusieurs foys; et mesmement le renouvellement desdiz seremens qui deux ou trois jours avant ladite assemblée avoient esté refreschiz,^ et le grant vouloir que nostredit Cousin a toujours eu à la conservation de nous, et de nostredit au Royaulme, et au reboutement ''' des Anglois nos anciens ennemis et adversaires, s'est traist devers icellui nostre fils à Montereau,^ où fault Yonno, ouquel^ lieu, ainsi que nostredit Cousin vouloit faire la révérence à nostredit filz, plusieurs des gens de sa compaignie prindrent nostredit Cousin, et blecierent tres-inhumainement, et de force l'ont détenu et détiennent contre lesdiz seremens ; et pourceque cette chose touche tant nostre personne, la vostre, et toute nostre et vostre génération, et le bien publique de nostredit Royaulme que plus ne porroit , et que nous sommes assez petitement accompagné de Chevaliers et Escuiers en cette ville, laquelle toute e^itierement s'est efforcée de nous servir contre tous nos ennemys quelx qu'ils soient, nous vous signifions ces choses en vous priant tres-acertes, et neantmoins mandons tres-expressement sur les foys et loyaultez que vous nous devez, et sur l'amour en laquelle vous estes obligée envers nostredit Cousin vostre mary que incontinent et le plus hastivement que vous pourrez,
1 Le duc Jean était âgé de 46 ans lorsqu'il périt. Son corps fut exhumé l'année suivante et porté à la chartreuse de Dijon. — Cette vengeance absurde de la mort du duc d'Orléans eut de déplorables résultats pour la France: elle donna sujet à Philippe ITI, fils aine de Jean sans peur de conclure un traité d'alliance avec les Anglais.
2 Dans un grand nombre de dérivés, Ve étymologique se transforme en ié: (bref), brief, brièveté; chef, chief; (fébr...) fièvre, fébrile. — La voyelle radicale se retrouve intacte dans les dérivés; or il est à remarquer que parmi ces derniers, bon nombre ont été introduits dans la langue à une époque relativement moderne, et n'ont pas pu subir encore l'influence populaire.
^ Amé; forme primitive d'aimé — est demeuré en style de chancellerie. ^ Ne se dit plus dans ce sens. ^ Serments. 6 L'j latin changé en e, freschir puis en ai, fraîchir.
"^Action de repousser, — Le radical de ce mot: boter, botter, bouter =z pousser, heurter, frapper — d'où le terme d'escrime boite = coup.
^ Plus haut Montereul, permutation d«s diphthongues eu et au, e en a. ® Auquel.
touttes choses cessans et arrière mises, vous faites mettre sus à toute puissance, tous vos parens, amis, vassaulx et subjez, et bienveiilans, et les envoyez devers nous pour nous aidier, conseiller, conforter, comme vous veez que la chose le requiert et besoing en est, et pour pourveoir à la tres-grant deshonneur et vilainie qui a esté faite à nous et a nostredit Cosin, et ajoutez foy et créance sur ce que de cette matière vous dira de par nous nostre amé et féal Conseiller Maistre Jehan Mercier, lequel pour ceste cause nous envoyons par devers vous. Donné à Troye le onziesme jour de Septembre; ainsi signé Charles et de son secrétaire Marc. 1 Et superscripte à notre tres-chiere et tres-amée Cosine la Duchesse de Bourgongne, Comtesse de Flandres, d'Artois et de Bourgongne,
Journal de Paris etc.
Le 5 jour de May fut le Bastart de Vauru traisné parmy2 toute la ville de Meaulx, et puis la teste coppée^ et son corps pendu à ung arbre, lequel il avoit nommé à* son vivant l'arbre de Vauru, et estoit ung orme, et dessus luy^ fut mise sa teste en une lance au plus hault de l'arbre et son estendart dessus son corps.
Emprès lui® fut pendu un Larron Murdrier nommé Denis de Vauru, lequel se nommoit son cousin pour la gr^fnt cruaulté dont il estoit plain \ car on n'ouyt oncques parler de plus cruel Chrestien en tyrannie que tout homme de labour qu'il povait attraper, ou faire attraper quant il veoit qu'ils ne povaient de leur rançon finer,''' il les faisoit mener à^ liez à queues de chevaulx à son orme tout battant,^ et s'il ne trouvoit Bourrelio prest, lui-mesme les pendoit, ou celluy qui fut pendu avecques lui qui ce disoit son cousin, et pour certain tous ceulx de ladite garnison ensuivoient la cruaulté des deux tyrans devant diz; et bien paru par une dampuable^i cruaulté que ledit de Vauru fist, que c'estoit le plus cruel que oncques gueres fut Noiron^^ ne autre; car quant ^3 il print ung jeune homme en faisant son labour, il le loia^* à la queue de son cheval, et le mena battant jusques à Meaulx et puis le fit gehenner,^^ pour laquelle douleur le jeune homme lui accorda ce qu'il demandoit pour cuider eschever^^ la grant tyrannie qu'ils lui faisoient souffrir, et fut à si grand finance que tels trois ne l'eussent pu payer. Le jeune
1 Le style de chancellerie est déjà tout formé.
2 Voyez page 54, note 2 et page 28, note 8.
3 0 s'est altéré en eu, u, oi, ou, m. Exemples: honor, honne?^r; e(s)mowvoir, e(s)mew, e(s)mw; vox, vozx ; novus, novel, nowvel; nocere, nuire etc.
4 De. ^ Pronom explétif. 6 Près de, auprès. " Firier = finir, venir à bout de.
8 à, même sens que pleurer à chaudes larmes, aller à pied, etc.
9 Tout droit, sans autre forme de procès. ^0 Bourreau (/ en u). ^1 Le p a disparu de ce mot comme dans (p)tisane. ^^ Néron.
13 La concordance des temps serait tout autre actuellement. ** Lia.
15 Torturer, tourmenter — notre mot gêner, formé par contraction, a perdu ce sens; au XVIIe siècle il l'avait encore:
Eh! le puis-je, Madame? Ah! que vous me gênez!
16 Ou eschiver = esquiver, éviter.
homme manda à sa femme, laquelle il avoit espousée en ce l'an, et estoit assez prés de terme d'avoir enffent, la grant somme en quoi il s'estoit assis ^ pour eschever la mort et le quassement^ de ses membres, sa femme qui moult l'aimoit, y vint, qui cuida améliorer le cueur du Tyran, mais rien n'y esploita;^ ains lui dit que cil n'avoit la rançon certain jour nommé qu'il le pendroit à son ourme.* La jeune femme commanda^ son Mary à Dieu moult tendrement, plourant, et luy d'aultre part plouroit moult fort pour la pitié qu'il avoit d'elle. Adoncq se départi la jeune femme maudissant fortune, et fist le plustot qu'elle pot^ finance, mais ne pot pas au jour qui nommé luy estoit, mais environ huit jours après. Aussi que le jour que le Tyran avoit dit fut passé, il fist mourir le jeune homme, comme il avoit fait les autres, à son ourme sans pitié et sans mercy. La jeune femme vint aussitost qu'elle pot avoir fait finance, si vint au Tyran, et lui demanda son mary en plorant moult fort, car tant lassée estoit que plus ne se povait soustenir, tant pour l'eure^ du travail qui approchoit, que pour le chemin qu'elle avoit fait qui moult estoit grant; brief tant de douleur avoit qui la convint^ pasmer , quant elle revint, si se leva moult piteusement, et demanda son mary de rechief, et tantost lui fut respondu que ja ne le verroit, tant que sa rançon fut payée. Si attendi encore, et vit plusieurs Laboureurs admener devant lesdiz Tyrans, lesquels aussitost qu'ils ne povaient payer leur rançon, estoient noyez ou pendus sans mercy. Si ot grant paour de 9 son mary; car son pauvre cueur lui jugeoit moult mal; neantmoins amour la tint de si prés qu'elle leur bailla laditte rançon de son mary. Aussi-tost qu'ils orent la pecune, ils luy dirent qu'elle s'en alla d'illec, et que son mary estoit mort ainsi que les autres villains.i^ Quant elle ouyt leur très cruelle parolle, si ot tel deuil a son cueur que nulle plus, et parla a eulx comme femme forcenée ^^ qui son sang perdoit pour la grant douleur de son cueur. Quant le faulx et cruel Tyrant le Bastart de Vauru vit qu'elle disoit parolle qui pas ne luy plaisoient, si la fist battre de bastons, et mener tout battant à son ourme, et lui fit acoler^^ et la fist lier, et puis luy fist coupper tous ses draps^^ si très courts que c'estoit une des plus grandes inhumanités qu'on pourroit pencer, et dessus luy^* y avoit quatre vingt ou cent hommes pendus, les ungs bas, les autres hauls, les bas aucunes fois quant le veut les faisoit brandiller, touchoient à sa teste, qui tant lui faisaient de fraour,!^ qu'elle ne se povait soustenir sur piez; si lui coppoient les cordes dont elle estoit liée la char^^ de ses bras; si crioit la pauvre lasse moult haults cris et
* Sur quoi il s'appuyait. 2 Brisement. 3 Exploiter = réussir, faire. 4 Orme. ^ Recommander. 6 pQt. 7 Heure. ^ Elle dut. 9 (Au sujet) de. ^0 Paysans.
11 Hors de sens. — L'étymologie de ce mot n'ofîre aucune difficulté dès l'instant que l'on sait qu'il s'écrivait aussi /orsené.
12 Ici passer une corde autour du cou (col). — JJaccolade, ou plutôt la colade ou colée, faisait partie du cérémonial de chevalerie, c'était un coup de plat d'épée sur le col ou sur l'épaule que recevait le nouveau chevalier en signe de consécration. 13 Vêtements.
14 Luy, s'employait encore indistinctement pour le féminin et le masculin.
15 Frayeur. i^ Chair — ce mot se retrouve intact dans ses dérivés: charnel, charnier, décharné etc.
60 JEANNE d'arc.
piteux plains;^ en ceste douloureuse douleur où elle estoit vint la nuyt, si se desconforta sans mesure , comme celle qui trop de martyi-e souffroit; et quant il lui souvenoit de l'orrible^ lieu où elle estoit, qui tant estoit espouventable à humaine nature, "si recommançoit sa doulour si piteusement, en disant, Sire^ Dieu, quant me cessera cette pesme* doulour que je souffre; si crioit tant fort et longuement, que de la Cité la povait on bien ouyr: mais il n'y avoit nul qui l'eust osée oster dont^ elle estoit, que^ n'eust esté mort. En ces douloureux crys le mal de son enffant la print, tant pour la doulour de ses crys, comme de la froidure du vent qui l'assailloit de touttes parts, ces ondées la hasterent plus, si cria tant hault que les loups qui la repperoient^ pour la charongne^ vinrent à son cry droit à elle, et de toutes parts l'assaillirent, et lui ouvrirent le corps à leurs cruelles dents, et tirèrent l'enfant hors par pièces, et le remenant ^ de son corps despecerent; tout ainsi finir cette pouvre créature, et fut au mois de Mars en Karesme 1420.
Journal de Paris etc.