‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 48 sur 110 · PARIS OUVRE SES PORTES A CHARLES VII ET CHASSE LES ANGLAIS · texte numérisé non relu

PARIS OUVRE SES PORTES A CHARLES VII ET CHASSE LES ANGLAIS

par ses gens. Le chancelier et ses gens alloit par la grant rue Saint Denis. Jehan l'Archer alloit par la rue Saint Martin lui et sa compaignie et n'avoit celui qui n'eust bien en sa compaignie deux ou trois cens hommes tous armez ou Archers, et crioient le plus orriblement que oncques on vit^ crier gens saint George,^ saint George, traistres Françoys, vous tous mors, et ce traistre l'Archer crioit qu'on tuast tout, mais ils ne trouvèrent hommes parmy les rues, ce ne fut en la rue Saint Martin qu'ils trouvèrent devant S. Mery ung nommé Jehan le Prestre et ung autre nommé des Croustez, lesquelx estoient très bons mesnaigers^ et hommes d'honneur qu'ils tuèrent plus de dix foys ; en après allèrent criant comme davant est dit, et tirant aux fenestres, especialment au bout des rues de leurs flèches ; mais les chaisnes qui estoient tendues parmy Paris, leur firent prendre toutte leur force, ainsi allèrent à la porte S. Denis oii ils furent bien receus; car quant virent tant de peuple, et qu'ils virent qu'on leur getta quatre ou cinq canons,* furent mowlt esbahis, et au plustost qu'ils pprent, s'enfouirent tous vers la Porte Saint Anthoine, et se boutèrent tous dans la forteresse 5 tantost après vindrent parmy Paris le Connestable devant dit, et les autres signeurs aussi doulcement, comme se toutte leur vie ne se feussent point meus hors de Paris, qui estoit ung bien grant miracle, car deux heures devant qu'ils entrassent leur intention estoit et à ceulx de leur compaignie de piller Paris, et de mettre tous ceulx qui les contrediroient à mort, et par le recort d'eulx, bien cent charretiers, et plus qui venoient après l'ost, admenoient blés et autres vitailles, disant on pillera Paris, et quant nous aurons vendu nostre vitaille à ces vilains de Paris, nous chargerons nos charrettes du pillage de Paris, et remporterons or et argent, et mesnages, dont nous serons tous riches touttes nos vies; mais les gens de Paris, aucuns bons Chrestiens et Chrestiennes se mirent dans les Eglises, et appeloient la glorieuse Vierge Marie et Monsieur S. Denis qui apporta la foy en France qu'ils voulussent de prier à Nostre-Seigneur qu'il ostat toutte la fureur des Princes devant nommez, et de leur compaignie, et vrayement fut bien apparant que Monsieur S. Denis avoit esté avocat de la Cité, car quant ils furent entrez dedens, et qu'ils virent qu'on avoit rompue à force la Porte Saint Jacques pour leur donner entrée, ils furent si meus de pitié et de joie, qu'ils ne se porent oncques tenir de larmoier, et disoit le Connestable aussi tost qu'il se vit dedens la Ville aux habitans de Paris, mes bons amys, le bon Roy Charles vous remercie cent mille fois, et moi de par luy, de ce que si doulcement vous lui avez rendu sa maistresse cité de son Eoyaulme, et s'acun de quelque estât qu'il soit a mesprins ^ par devers Monsieur le Roy, soit absent ou autrement, il lui est tout pardonné, et tantôt sans descendre fit crier à son de trompe que nul ne fut si hardy sur^ peine d'être pendu par la gorge de soy loger en l'ostel des Bourgeois, ne demesnaiger oultre sa voulenté, ne de reproucher, ne de faire quelque desplaisir ou piller personne de quelque estât, non s'il n'estoit natif d'Angleterre et souldoyer,'' dont le peuple de Paris le print en si grant amour, que avant qu'il

* Nous dirions entendit. 2 Patron des Anglais. 3 père de famille. ^ Voyez page 56, note 10. ^ Failli, péché. 6 Aujourd'hui sous peine. ' Soldat.

fut landemaini n'y avoit celui qui n'eust mis son corps et sa chevance pour destruire les Angloys. Apres ce cry furent cerchees les Hostelleries pour trouver les Angloys, et tous ceulx qui furent trouvez, furent mis à rançon et pillez , et plusieurs Mesnaigers et. Bourgeois qui s'enfouirent avec le Chancelier dedens la Porte Saint Anthoine , ceux là furent piliez, mais oncques personne de quelque estât qu'il fut, ne de quelque langue, ne tant eut mal fait contre le Eoy n'en fut tué.

Journal de Paris etc.

Et le dimenche ensuivant cinquiesme jour dudit mois (Janvier) environ huict heures de matin, désemparèrent et partirent lesdits Seigneurs de Lorraine et de Suisse, et vindrent a Neufrille, et oultre ung estanc^ prés d'illec^ firent leurs ordonnances,^ et en effect lesdits Suisses se mirent en deux bandes dont le Conte d'Abstain et les Gouverneurs de Fribourg et de Zurich avoient l'une, et les advouez de Berne" Fautre, €t environ midy marchèrent tous à une fois : ^ c'est assavoir une bande devers la rivière, et l'autre tout le grant chemin a venir devers ledit Neufville audit Nancy. Ledit Duc de Bourgongnes s'estoit ja mis hors de son parc et en bataille, et audevant et devers luy y avoit ung ruisseau qui passe à une Maladrerie^ nommée Lamagonne, et estoit ledit ruisseau entre deux fortes hayes des deux costez, entre luy et lesdits Suisses. Et sûr le grant chemin par ou venoient l'une des bandes d'iceuîx Suisses, avoit ledit Duc de Bourgongne fait asseoir le plus fort

1 Voyez page 29, note 7 et page 44, note 13. ^ Étang.

3 Près de là. ^ Dispositions.

5 Hôpital destiné aux lépreux. — Il est dit, dans la parabole du mauvais riche, que Lazare était couvert d'ulcères, or, parmi les formes que revêtait ce nom pendant le moyen âge, celle de Laidre est à remarquer: Les lépreux, et ils étaient nombreux en France même avant les croisades, à ce que dit Velly, invoquaient saint Lazare ou saint Laidre — et le peuple leur donna le nom de leur patron, laidres ou ladres.

„Le nombre des ladres devint si considérable, qu'il n'y avait ni villes, ni bourgades, qui ne se vissent obligées de bâtir une ladrerie pour les retirer; quelques historiens prétendent qu'il y avait, sous Louis VIII, deux mille de ces hôpitaux à qui ce prince fit en mourant (1226) des legs considérables. Dès qu'un homme était soupçonné de ladrerie^ il ne pouvait contracter, sans spécifier le genre de maladie duquel il était atteint; sans cette précaution ses actes devenaient nuls, il était séquestré et relégué sur une route ou grand chemin ; on lui bâtissait une borde (petite maison), on lui donnait un manteau gris, un chapeau et une besace^ on le munissait en outre d'une clacquette, espèce de crécelle, ou d'une petite sonnette, avec laquelle il prévenait les passans sur sou malheureux sort, et empêchait qu'on ne s'approchât de lui; une tasse ou un chapeau, placé de l'autre côté du chemin, invitait les âmes compatissantes à lui faire l'aumône et ensuite à s'éloigner. Les libéralités de nos rois, des grands vassaux et seigneurs, les charités du peuple enrichirent ces retraites, et bientôt le sort des ladres, objet de compassion et d'horreur, devint plus digne d'envie que de pitié. On les accusa, ainsi qu'on avait fait des templiers, des crimes les plus horribles, entr'autres d'avoir empoisonné les rivières, les puits et les fontaines." (Cf. Roquef. Gloss. et Villy.) — Le mot ladre a maintenant une acception figurée qu'il est facile d'expliquer.

de son artillerie. Et ainsi quel les deux bandes marchoient et qu'elles 2 furent a ung grant traict d'arc des Bourguignons, deschargea sur iceulx Suisses, et n'y fîst quelque dommaige. Laquelle bande des Suisses laissa ledit chemin et tira au dessus vers le bois, et fist tant qu'elle fut au costé dudit Duc de Bourgongne, au plus hault lieu.

En faisant ces choses ledit Duc . de Boiîrgongne fist tourner ses archiers, qui tous estoient a pié devers iceulx Suisses, et ordonna deux esles de ses hommes d'armes pour batailler,^ dont en l'une estoit Jacques Galiot Capitaine italien, et a l'autre estoit le souverain de Flandres, nommé messire Josse de Lalain. Et si tost que lesdits Suisses se trouvèrent au dessus et au costé dudit Duc de Bourgongne : tout à un coup se tournèrent le visaige vers luy et son armée, et sans arrester marchèrent le plus impétueusement et orgueillieusement que jamais gens firent. Et à l'approucher pour joindre deschargerent leurs coulevrines à main, et a ladicte descharge qui n'estoit pas des Generaulx des finances, tous les gens de piet dudit duc de Bourgongne se mirent en fuite. La bende desdits Suisses qui estoit devers la rivière marchèrent quant et quant* celle dudit Galiot et de ceulx qui estoient avecques luy, et frappèrent lesdits Suisses dedens eulx tellement qu'ils furent incontinent deffaits. L'autre esle desdits Bourguignons tourna pareillement sur l'aultre bende desdits Suisses: mais ils les recueillirent^ bien: et sittost que lesdits gens dudit Duc de Bourgongne qui estoient a pied, se mirent en fuite, tous ses gens dô cheval picquerent après, et tirèrent pour passer au pont de Bridores a demie lieuë de Nancy, qui estoit le chemin a tirer vers Thionville et Luxembourg. Et lequel pont ledit de Cambast avoit empesché,^ et y estoit luy et ses gens, et aultres gens d'armes tous en armes, et avoit fait mettre des chariots au travers dudit pont. Et ainsi que la foule desdits Bourguignons y arrivoit, trouva illec empeschement, monsieur de Lorraine et ses gens qui le suivoient au dos, et pource que on gardoit ledit pont et qu'il estoit en bataille, lesdits Bourguignons furent contraints de eux jetter aux guez de la rivière. Et la fut la grant desconfiture et plus la moitié que au champ de la bataille: car ceulx qui se gettoient en l'eauë estoient incontinent tuez par lesdits Suisses qui y vindrent, et ceulx de l'aultre partie se noyoient eulx mesmes,'^ et tout le demeurant fat pris ou mort, et bien peu s'en sauva. Et aucuns quant ils virent l'embusche^ dudit pont se tirèrent vers les bois, et là les gens du pays si les suivoient et les prenoient et tuoient, et à quatre lieues environ on ne trouvoit que gens morts par les champs et chemins, et dura la chasse sur lesdits Bourguignons jusques a plus de deux heures de nuit, que Monsieur de Lorraine s'enquist de tous costez qu'estoit devenu ledit Duc de Bourgongne,

1 Comme, tandisque. 2 Lorsque. 3 Combattre.

4 En même temps que.

5 Accueillir. 6 Occupé.

■^ Ce verbe est ici réfléchi et pour cause, ils se noyaient eux-mêmes. En tout autre cas, l'ancienne langue, plus logique bien souvent que la moderne, eût dit noyaient — tout court.

8 Pour embuscade; né sous l'influence italienne, ce mot finit par remplacer le mot du texte.

et s'il s'en estoit fouyi ou s'il estoit pris, mais à l'eure^ ne furent sceuës aucunes nouvelles : et tout incontinent fut envoyé par ledit de Lorraine homme propre en la ville de Mets par devers ung qui estoit nommé Jehan Dais, Clerc de la dicte ville de Mets, pour sçavoir si ledict Duc de Bourgongne estoit point passé, et le landemain ledit Jehan Dais manda dudit lieu de Mets audit seigneur de Lorraine, que seurement il n'estoit point passé, et ne sçavoit on qu'il estoit devenu, et qu'il n'avoit point tiré vers Luxembourg. Et le landemain qui fut lundy jour des Roys, ledit Conte de Cambart monstra ung paige qui avoit esté prins, qui avoit nom Baptiste, natif de Rome, de la lignée^ de ceulx de la Conlompne,^ qui estoit avec le conte de Chalon Neapolitain, lequel estoit avec ledit Duc de Bourgongne. Et après qu'il eust esté interrogué^ fut icelluy paige mené a grant compaignie de gens de guerre, au lieu ou ledit de Bourgongne gisoit mort, lequel estoit tout nud. Et en icelluy lieu le mardy ensuivant de la dicte bataille au matin, le dit Paige monstra clairement ledit Duc de Bourgongne mort et tout nud, et environ^ luy quatorze hommes tous nuds, les ungs assez loings'^ des aultres. Et avoit ledit Duc de Bourgongne ung coup de baston nommé hallebarde, à ung cousté du milieu de la teste par dessus l'oreille jusques aux dents, ung coup de picque à travers des cuisses, et fut congneu manifestement que c'estoit le Duc de Bourgongne a six choses. La première et principale fut aux dents de dessus, lesquelles il avoit aultrefois perdues par une cheute. La seconde fut d'une cicatrice à cause de la playe qu'il eut a la journée de Montlehery^ en la gorge, en la partie dextre. La tierce a ses grans ongles qu'il portoit plus que nul aultre homme de ^a Court,^ ni aultre personne. La quarte fut d'une playe qu'il avoit en une espaule, d'ung escarboucle ^^ que autrefois y avoit eue. La cinquiesme fut à une fistule au costé dextre. Et la sixiesme fut d'ung ongle qu'il avoit retrait en l'orteil. Et ausdits enseignes ^i donna son jugement pour tout vray ung sien médecin Portingalois,^^ nommé maistre Mathieu, que c'estoit le dit duc de Bourgogne, son maistre, et aussi le dirent pareillement ses varlets de chambre, messire Olivier de la Marche,^^ son chappelain et plusieurs aultres de ses gens, prisonniers dudit monseigneur de Lorraine.

Et après que ledit de Bourgongne ainsi trouvé eut esté porté audit lieu de Nancy, et iliec lavé et mondé i^ et nettoyé, il fut mis en une chambre bien close où il n'y avoit point de clarté, laquelle fut tendue de veloux^^ noir et estendu le corps dessus une table, habillé d'ung vestement de toilie depuis le col jusques aux pieds, et dessus sa teste fut mis ung oreillier de veloux noir, et dessus le corps un poille^^ de

1 La particule de s'enfuir était séparable, comme dans beaucoup d'antres verbes avec lesquels elle a fini par ne former qu'un seul mot.

2 Alors. 3 Maison, ^ Colonne. ^ Interrogé. ^ Autour de lui. ' Adverbe au .pluriel par analogie. 8 Voyez page 69.

9 Ancienne orthographe du mot cour, d'où les dérivés courtiser, courtisan etc.

10 Pustule maligne (voyez Celse, Cap. XXVIII). i» Signes. 12 Portugais, ^3 Olivier de la Marche.

1* Ne s'emploie plusque, le dérive immonde est demeure. ^^ Velours. 16 Poille ou poêle, drap mortuaire — on le fait dériver du latin pallium^ manteau.

veloux noir, et aux quatre cornets ^ avoit grans cierges, et aux pieds la croix et l'eauë benoiste. ^ Et ainsi habillé qu'il estoit le vint veoir mondit Seigneur de Lorraine vestu de dueil, et avoit une grant barbe d'or^ venant jusques à la seinture, en signification des anciens preux, et de la victoire qu'il avoit sur luy eue. Et à l'entrée dist ces mots en luy prenant l'une des mains de dessus ledit poille. Vos ames^ ait Dieu, vous nous avez fait moult de maulx et douleurs. Et à tant vint prendre l'eaue benoiste et en getta dessus le corps, et depuis y entrèrent tous ceulx qui le vouldrent voir, et puis le fist ledit Duc de Lorraine enterrer en sépulture bien et honnorablement , et luy fist faire moult beau service.

extk-A.it de e^^

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