BATAILLE DE MONTL'HERY ENTRE LOUIS XI ET
gens mal montez, a ce^ qu'ils n'ayent point de regret à perdre leurs chevaulx, ou que du tout n'en ayent point: et vaUent mieux pour un jour, en cest offices ceulx qui jamais ne veirent rien, que les bien exercitez. Et aussi telle opinion tiennent les Angloys : qui sont la fleur des archiers du monde. Il avoit esté dict qu'on reposeroit deux fois en chemin pour donner halaine aux Gens- de -pied: pource que le chemin estoit long, et les fruicts de la terre longs et forts, qui les empeschoyent d'aller; toutesfois tout le contraire se feit, comme si on eust voulu perdre à son escient. 2 Et en cela monstra Dieu que les batailles sont en sa main : et dispose de la victoire à son plaisir. Et ne m'est pas advis que le sens d'un homme sceust porter et donner ordre à un si grand nombre de gens: ne que les choses tinssent aux champs comme elles sont ordonnées en chambre: et que celuy, qui s'estimeroit jusques là, mesprendroit envers Dieu, s'il estoit homme qui eust sa raison naturelle: combien qu'un chacun y doibt faire ce qu'il peult, et ce qu'il doibt et recongnoistre que c'est un des acomplissemens des œuvres que Dieu a commencées aucunes fois par petites mouvetez^ et occasions, et en donnant la victoire aucunes fois à l'un et aucunes fois à l'autre : et est cecy mystère si grand que les Eoyaumes et grandes Seigneuries en prennent aucunes fois fins^ et désolations, et les autres acroissement et commencement de régner.
Pour revenir à la déclaration de cest article, ledict Comte marcha tout d'une boutée, sans donner halaine à ses Archiers et Gens-de-pied. CeUlx du Eoy passèrent ceste haye par deux bouts, tous Hommes-d'armes: et comme ils furent si près que de jetter les lances en arrest, les Hommesd'armes Bourguignons rompirent leurs propres archiers, et passèrent par dessus, sans leur donner loysir de tirer un coup deflesche: qui^ estoit la fleur et espérance de leur armée. Car je ne croy^ pas que douze cens Hommes d'armes ou environ, qui y estoyent, y en eust cinquante qui eussent sceu coucher une lance en arrest. Il n'y en avoit pas quatre cens armez de cuyrasses: et si n'avoyent pas un seul serviteur armé. Et tout ceci à cause de la longue paix, et qu'en ceste maison de Bourgongne ne tenoient nulles gens de soulde '^ pour soulager le peuple des tailles: et onques puis ce jour là, ^ n'eut repos jusques à ceste heure :^ qui est pis que jamais. Ainsi rompirent eulx mesmes la fleur de leur armée : toutesfois Dieu, qui ordonne de tel mystère, voulut que le costé ou se trouva ledict Comte (qui estoit a main dextre devers le chasteau) vainquist sans trouver nulle défense: et me trouvay ce jour tousjours avec luy aiant moins de crainte que je n'eu jamais en lieu ou je me trouvasse depuis, pour la jeunesse en quoy j'estoie, et que je n'avoie nulle congnoissance de péril : mais estoie esbahy comme nul s'osoit défendre contre tel prince à^^ qui j'estoye , estimant que ce fut le plus
^ De sorte que. ^ De bonne volonté. ^ Changements.
4 Nous ne mettrions plus le pluriel.
5 II y eut pendant longtemps beaucoup d'hésitation sur la place à donner aux pronoms relatifs.
6 Les verbes des trois dernières conjugaisons ne prirent régulièrement nne s à la première personne que plus tard.
"^ Solde. 8 Depuis ce jour.
9 Commine» écrivait cela au commencement du XV^ siècle. ^^ Avec qui.
grand de tous les autres. Ainsi sont gens qui n'ont point d'expérience: dont vient 1 qu'ils soustiennent assez d'argus, mal fondez et à peu de raison. Parquoi fait bon user de l'opinion de celuy qui dit, que l'on ne se repent jamais pour parler peu, mais bien souvent de trop parler.
A la main senestre estoit le Seigneur de Eavestain et Messire Jaques de Sainct Paul, et plusieurs autres, à qui il sembloit qu'ils n'avojent pas assez d'Hommes d'armes pour soustenir ce qu'ils avovent devant euls: mais des lors estovent si approchez, qu'il ne faloit plus parler d'ordre^ nouvelle. En effect ceulx la furent rompus à plate cousture,"* et chassez jusques au charroy: et la pluspart^ fuit jusques en la forest, qui estoit près de demie lieue. Au charroy se rallièrent quelques Gens-de-pied Bourguignons. Les principaulx de ceste chasse estoyent les Nobleé du Daulphiné et Savoysiens , et beaucoup de Gens-darmes aussi: et s'attendoyent d'avoir gaigné la bataille: et de ce costé y eut une grande fuite des Bourguignons et de grands personnages: et fuyoyent la pluspart pour gaigner le Pont Saint Maxence, cuidant qu'il tint encores pour eulx. En la forest en demeura beaucoup : et entre autres le Comte de Sainct Paul, qui estoit assez bien accompaigné, s'y estoit retiré. Car il estoit assez près de la dicte forest; et monstra bien de puis qu'il ne tenoit pas encores la chose pour perdue.
Le comte de Charoloys chassa de son costé demye lieue, oultre le Montl'heiy, et à bien peu de compaignie:^ toutes fois nul ne se defendoit : et trouvoit gens à grande quantité : et ja cuydoit avoir la victoire. Un vieil gentil -homme de Luxembourg, appelé Antoine le Breton, le vint quérir: et luy dist que les François s'estoyent railliez sur le champ, et s'il chasseoit plus gueres, il se perdroit. Il ne s'arresta point pour luy, nonobstant qu'il luy dist par deux ou trois fois. Incontinent an-iva monseigneur de Contay qui luy dist semblables parolles, comme avoit fait le vieil Gentil-homme et si audacieusement qu'il estima'' sa parolle et son sens, et retourna tout court: et croy s'il fust passé oultre deux traits d'arc, qu'il eust esté prins, comme aucuns autres qui chassoyent devant luy: et en passant par le village, trouva une flotte ^ de gens à pied qui fuyoyent. Il les chassa, et si n'avoit pas cent chevaulx en tout. Il ne se retourna qu'un homme à pied, qui luy donna d'un vouge^ parmy^^ l'estomac: et au soir s'en veit l'enseigne. ^^ La pluspart des autres se
1 D'où il résulte. ^ Blâmes, reproches. 3 Féminin ; disposition.
4 Cette expression, comme on voit, ne date pas d'aujourd'hui. — Quel est son sens exact?
5 Encore un de ces noms composés, formés par la réunion de trois mots distincts, un article, un adverbe et un substantif : la plus (grand) pa7-t — partie. Il est souvent assez difficile de reconnaître sous leurs transformations orthographiques actuelles, les originaux de nos mots.
6 Avec bien peu de gens.
"* Commines commence à donner à ce mot le sens que nous lui connaissons, prendre en considération.
8 Du mot flot, vague, et l'on comprend pourquoi. — Dans le vieux langage, comme dans le langage populaire de notre époque , ce terme signifiait une foule, une multitude^ une quantité. Dans le discours soutenu, on a restreint ce sens général, et il ne désigne plus qu'un certain nombre de navires.
9 Sorte d'arme offensive. ^^ ^ travers. ^^ ^larque.
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sauvèrent par les jardins: mais celuy là fut tué. Comme il passoit rasibus 1 du chastel, veismes les Archiers de la Garde du Roy, devant la porte, qui ne bougèrent. Il en fut fort esbalii: car il ne cuidoit point qu'il y eust plus ame de deffense. Si retourna à costé pour gaigner le champ; ou luy vindrent courre sus^ quinze ou seize Hommes d'armes ou environ : (une partie des siens s'estoyent ja séparez de luy) et d'entrée tuèrent son Escuyer^ trenchant, qui s'appeloit Philippe d'Orgues,^et portoit un guidon de ses armes : et là ledict comte fut en très grand danger, et eut plusieurs coups: et entre les autres, un en Ja gorge, dont l'enseigne luy est demeurée toute sa vie, par faute de sa bavière qui luy estoit cheute , et avoit esté mal atachée des le matin : et luy avoye veu cheoir: et luy fut mis les mains dessus, disant: Monseigneur rendez-vous, je vous congnoy bien: ne vous faictes pas tuer. Tousjours se defFendoit; et sur ce débat le filx d'un Médecin de Paris, nommé maistre Jehan Cadet (qui estoit à luy) gros et lourd et fort, monté sur un gros cheval de ceste propre taille, donna au travers et le départit.^ Tous ceulx du Eoy se retirèrent sur le bort du fossé, ou ils avoyent esté le matin: car ils avoyent craincte d'aucuns qu'ils voyoyent marcher, qui s'approchoyent: et luy, fort sanglant se retira à eulx comme au milieu du champ : et estoit Tenseigne du Bastard de Bourgongne toute
1 Mot latin, ou plutôt forme latine, qui prouve quelle espèce d'altération avait subi le latin.
2 Infinitif suivi d'une préposition formant une sorte d'adverbe modifiant le verbe venir — il est demeuré un terme de vénerie.
3 Escuyer ou cscuier, titre que les jeunes gentilshommes prenaient à l'âge de 14 ans, et qui leur accordait le port de l'épée, ils ne pouvaient l'obtenir qu'après avoir été pages ou varlets (scutarius, seutifer). Les fils des grands seigneurs ne recevaient pas en naissant le titre de chevalier comme on le leur accorda depuis, et ils n'étaient qualifiés milites (chevaliers) que lorsqu'ils avaient mérité ce grade par leurs brillantes actions; mais ils étaient appelés scutiferi, escuiers: aussi dans beaucoup d'actes et de titres anciens, un grand seigneur est-il nommé miles ^ tandisque ses enfants sont simplement désignés par scutiferi. — Les escuiers se divisaient en plusieurs classes, suivant les différents emplois auxquels ils étaient destinés. La première classe était un grade militaire par lequel il fallait passer pour être chevalier. Les fonctions de ces escuiers étaient d'apprendre l'art de la chevalerie, de servir sous un chevalier, de porter et apprêter ses armes, occupation qui les fit nommer en latin scuiiferi^ et si le bachelier se distinguait dans le métier des armes par son courage, sa courtoisie, sa prudence, et par des actions de valeur, il était fait chevalier. — La seconde classe d'escuiers était dit -on une très-grande dignité qui ne se donnait qu'à des personnes de haute naissance, n'avait cette importance que relativement aux personnes que Vescuier servait: ceux des souverains ou des princes étaient d'une plus haute extraction que ceux des nobles et gentilshommes qui en avaient aussi à gages. Les vavassors (vavassaux) qui n'étaient pas nobles, mais qui étaient simplement des roturiers ou des bourgeois distingués, avaient aussi des escuiers. — La troisième classe comprenait ceux qui gouvernaient et commandaient dans les écuries du roi et des princes; escuyer en ce sens, tire son origine de equus, ab equo, dont on a fait écurte. — Enfin la quatrième classe était celle des escuiers tranchants^ des cuisiniers, de ceux qui achetaient et servaient les viandes; dans ce sens, ce mot vient ù'escarius^ escalis, ab esca. (Roquefort, Gloss.)
^ Variante d'Orginsk) Dorques. ^ Délivra.
despecée: tellement qu'elle n'avoit pas un pied de longueur: et à l'enseigne des Archiers du Comte, n'y avoit pas quarante hommes en tout; et nous y joignismes (qui n'estions pas trente) en tresgrande doubte.^ Il changea incontinent de cheval: et le îuy bailla un qui estoit lors son page, 2 nommé Simon de Quingy: qui depuis a esté bien congnu. Ledict comte se mit par le champ pour rallier ses gens: mais je vey telle demie heure que nous qui estions demourez là, n'avions l'œil qu'a fuir, s'il fust marché cent hommes. Ils venoyent à nous dix hommes, vingt hommes des nostres, tant de pied que de cheval. Les Gens -depied blecez et lassez , tant de l'oultrage que leur avions fait le matin, qu'aussi des ennemis :3 et vey l'heure^ qu'il n'y avoit pas cent hommes, mais peu à peu en venoit. Les bleds estoyent grands, et la pouldre^ la plus terrible du monde, tout le champ semé de morts et de chevaulx; et ne se congnoissoit nul homme mort pour^ la pouldre.
Incontinent veismes saillir'^ du boys le Comte de Sainct Paul, qui avoit bien quarante Hommes d'armes avec Iuy, et son enseigne marchoit droit à nous: et croissoit de^ gens; mais ils nous sembloyent bien loing. On Iuy envoya a trois ou quatre fois prier qu'il se hastast: mais il ne inua point, et ne venoit que son pas: et feit prendre a ses gens des lances , qui estoyent à terre : et venoit en ordre (qui donna grand reconfort à nos gens) et se joignoient ensemble avec grand nombre, et vindreiit là où nous estions: et nous trouvasmes bien huict cens Hommesd'armes. De Gens-de-pied peu ou nuls. Ce qui garda ^ bien le Comte qu'il n'eust la victoire entière: car il y avoit un fossé, et une grande haye entre les deux batailles dessusdictes.
De la partie du Roy, s'enfuit le Comte du Maine, et plusieurs autres, et bien huict cens Hommes d'armes. Aucuns ont voulu dire que le Comte du Maine avoit intelligence avec les Bourguignons: mais à la vérité dire, je croy qu'il n'en fut onques rien. Jamais plus grande fuite ne fut des deux costez : mais par especial demeurèrent les deux Princes aux champs. Du costé du Eoy fut un homme d'estat, qui s'enfuyt jusques à Luzignan,ii sans repaistre : i^ et du costé du Comte , un autre homme de bien jusques au Quesnoy- le- Comte. 1^ Ces deux n'avoient garde de se mordre l'un l'autre. 14
^ Appréhension.
^ Ce mot, dans l'origine, ne désignait qu'un jeune garçon ordinairement de haute naissance qui était au service de quelque prince ou grand seigneur. A quatorze ans, le page devenait escuier (voyez page 72, note 3). Plus tard, l'idée de domesticité, de servilité dominant, ce mot s'étendit en général à tout domestique ou valet.
3 Variante: Lux reveint incontinent qui n'amena pas cent hommes: mais peu à peu en venoit. Nostre champ estoit ras, et demie-heure devant, le bled y estoit si grand, et à l'heure la pouldre etc.
4 Nous dirions: et je vis le moment ou etc. ^ Poussière. 6 a cause de. ~ Sortir vivement, en sautant.
^ Quelle préposition régit maintenant le verbe croître?
9 Empêcha. lo Du ^-ôté du roi. i^ Département de la Vienne.
12 Manger. 13 Département du Nord.
14 L'un fuyait au sud-ouest et s'arrêta à plus de 70 lieues du champ de bataille, l'autre se dirigeait vers le nord et se crut à peu près en sûj-eté après avoir mis 50 lieues entre lui et les combattants.