BATAILLE DE MONTL'HERY ENTRE LOUIS XI ET
Estant ainsi les deux batailles rangées l'une devant l'autre, se tirèrent plusieurs coups de canons: qui tuèrent des gens d'un costé et d'autre. Nul ne desiroit plus de combattre : et estoit nostre bande plus grosse que celle du Roy: toutesfois sa présence estoit grand chose, et la bonne parolle qu'il tenoit^ aux Gens-d'armes: et croy véritablement, à ce que j'ay sceu, que si n'eust esté luy seul, tout s'en fust fuy.^ Aucuns de nostre costé desiroyent qu'on recommenceast: et par especial monseigneur de Haultbourdin, qui disoit qu'il voyoit une file ou flotte de gens qui s'enfuyoyent; et qui eust peu trouver archiers au nombre de cent, pour tuer au travers de ceste baye, tout fust marché de nostre costé.
Estans sur ce propos et sur ces pensées, et sans nulle escarmouche, survint l'entrée de la nuict: et se retira le Roy à Corbeil,^ et nous cuydions qu'il se logeast, et passast la nuict au champ. D'avanture se mit le feu en une caque* de pouldre, là où le Roy avoit esté: et se print à aucunes charrettes, et tout du long de la grand'haye: et cuydoyent les François ^ que ce fussent leurs feux. Le Comte de Sainct Paul, qui bien senibloit chef de guerre, et monseigneur de Haultbourdin, encores plus, commandèrent qu'on amenast le charroy au propre lieu là où nous estions, et qu'on nous cloist: et ainsi fut fait. Comme nous estions là en bataille et ralliez , revindrent beaucoup de gens du Roy, qui avoyent chassé, cuydans que tout fust gaigné pour eulx: et furent contraincts de passer parmy nous. Aucuns eschapperent, et les plus^ se perdirent. Des gens de nom de ceulx du Roy, mourut messire Geoffroy de Sainct-Belin, le grand seneschal de Normandie, et Floquet Capitaine. Du party des Bourguignons mourut messire Philippe de Lalain: et des Gens à pied et mêmes gens, plus que de ceulx du Roy: mais de Gens de cheval, en mourut plus du party du Roy. De prisonniers, les gens du Roy en eurent des meilleurs de ceulx qui fuyoyent. Des deux parties il mourut deux mille hommes du''^ moins: et fut la chose bien combattue: et se trouva des deux costez de gens de bien, et de bien lasches. Mais ce fut grand' chose, à mon advis de se rallier sur le champ, et estre trois ou quatre heures en ce>st estât, l'un devant l'autre: et debvoyent bien estimer les deux Princes ceulx qui leur tenoyent compaignie si bonne à ce besoing: mais ils en feirent comme hommes, et non point comme anges. Tel perdit ses offices et estats pour s'en estre fuy, et furent donnez à d'autres, qui avoyent fuy dix lieues plus loing. Un de nostre costé perdit authorité, et fut prive de la présence de son maistre: mais un moys après eut plus d'authorité que devant.
Quand nous fusmes clos de ce charroy, chascun se logea le mieulx qu'il peut. Nous avions grand nombre de blecez, et la pluspart fort descouragez et espoventez, craignans^ que ceulx de Paris, avec deux cens Hommes d'armes qu'il y avoit avec eulx, et le Mareschal Joachim, Lieutenant du Roy en la dicte cité, sortissent, et que l'on eust affaire des deux costez. Comme ^ la nuict fut toute close, on ordonna cinquante
' Tenir parole = tenir un discours, haranguer. ^ Voyez page 67, note 1.
3 A 15 kilomètres environ de Montl'héry. ^ Petit baril.
^ Par opposition aux Bourguignons. ^ Le plus grand nombre.
"^ Au moins — du moins a maintenant un sens tout autre.
^ Le verbe craindre ne se construisait pas encore avec la particule négative.
^ Lorsque (quum).
lances, pour voir ou le Roy estoit logé. Il y en alla par adventure vingt. Il y pouvoit avoir trois jects d'arc, de nostre camp jusques ou nous cuydions le Roy. Cependant Monseigneur de Charoloys beut et mangea un peu: et chascun endroit soy:^ et luy fut adoubée^ sa pîaye qu'il avoit au col. Au lieu ou il mangea, falut oster quatre ou cinq hommes morts pour luy faire place: et y mit l'on^ deux boteaux de paille, ou il s'assit: et en remuant illec, un de ces povres gens nuds commença à demander à boire. On luy jeta en la bouche un peu de tisane, dequoy ledict Seigneur avoit beu: dont le cœur luy revint: et fut congnu : et estoit un Archier du corps dudict Seigneur, fort renommé, appelé Savarie : qui fut pensé et guery.
(L'on tient conseil; certains opinent qu'il faut partir des l'aube: d'autres qu'il faut rester et attaquer le Roy. — Charles est de ce dernier avis: il fait reposer ses gens et leur ordonne d'être prêts au premier son de trompe. Sur le matin, Ton apprend que le Roy et les siens sont partis. Grande joie au camp du comte de Charoloys.)
Tout ce jour demeura encores monseigneur de Charoloys sur le champ, fort joyeux, estimant la gloire estre sienne, ce qui depuis luy a cousté bien cher: car onques puis il n'usa de conseil d'homme: mais du sien propre: et au lieu qu'il estoit tresinutile pour la guerre paravant ce jour, et n'aymoit nulle chose qui y appartint, depuis furent muées et changées ses pensées, car il y a continué jusques à sa mort: et par là fut finie sa vie, et sa maison destruicte, et si elle ne l'est du tout,- si elle est bien désolée. Trois grans et sages princes, ses prédécesseurs, l'avoyent eslevee bien hault: et y avoit peu de Roys (sauf celuy de France), plus puissans que luy: et pour belles et grosses villes, nul ne l'en passoit. L'on ne doibt trop estimer de soy: par especial un grand Prince: mais doibt connoistre que les grâces et bonnes fortunes viennent de Dieu. Deux choses diray je de luy: l'une est, que je croy que jamais nul homme ne print plus de travail que luy, en tous endroits
1 Voyez page 35, note 9.
2 Pansée, proprement bouchée. — Adouber ne s'emploie plus maintenant qu'au jeu du trictrac ou des échecs dans le sens de toucher une pièce non pour la jouer, mais simplement pour Varranger. — Le dérivé radouber a conservé le radical et le sens primitif.
3 L'on a vu, un peu plus haut, une préposition passer à l'état de substantif: ici, c'est un substantif qui est devenu un pronom. En effet, on n'est qu'une contraction de homme, anciennement homs, hum, oms, om, puis on. — Les textes où l'on peut suivre cette transformation successive sont nombreux et d'une interprétation facile. Parmi les nombreux exemples que cite M. Raynouard dans sa grammaire compar. , on lit ces deux vers attribués à Marie de France: Qmn ]\ se puist contregaitier
Klium ne le peust engignier.
Comment il put se mettre de son côté sur ses gardes de sorte qu'on ne le pût tromper.
On équivaut bien ici à homme: de sorte qu'il n'y eût homme qui etc. — Cette origine explique Texistence de l'article devant le mot. (L'allemand présente le même fait dans la formation de son pronom indéfini on mon, Vhomme ber 3}îann.) Cf. /.-/. Ampère, Histoire de la formation de la langue française, page 121. ^ Entièrement.