LETTRE ÉCRITE AU ROI CHARLES IX PAR COLIGNY
toutes choses sont passées durant le siège de Sainct-Quentin et principalement comme elle^ s'est perdue. Mais à la fin ie n'ay pu obtenir ce congé, 2 bien m*a on permis d'escrire à Vostre Majesté. Ce que ie luy diray donc c'est que i'ay un extrême regret de n'avoir pu satisfaire à la bonne volonté et obligation grande que j'ai de vous faire service. Mais ce qui me reconforte, c'est que Vostre Maiesté est si raisonnable, qu'elle se contentera quand elle scaura que i'ay fait jusques à la fin ce qui convient faire à un G-entil-homme de bien et d'honneur.
Sire, il est si grand bruit en ce camp, et y en a tant d'apparence, que mon frère d'Andelot s'est sauvé, après avoir esté pris prisonnier; que cela m'en garde ^ d'entrer en plusieurs particularitez , desquelles il vous scaura rendre bon conte, et comme celuy qui y a esté présent. Il n'en reste qu'une, de laquelle il serait mal-aisé qu'il pût parler. C'est par quelle faute la ville s'est perdue, Vostre Majesté entendra que les gens de guerre, que i'avois pour la garde de la place, ie les avois départis* l6 mieux que j'avois pu. en tous les lieux et endroits où ie pensois qu'il y pouvoit avoir affaire ; et avois donné en garde un endroit à l'Enseigne de Monseigneur le Dauphin, auquel les Ennemis se sont addressez. Et encores que ce fût un des plus malaisez endroits de toutes nos brèches; si est ce que par ce lieu seul nous avons esté forcez. Et pour ce qu6 c'estoit à ma main gauche, et assez prés de moy, ayant entendu q^^ cette brèche se forçoit, i'y voulois aller pour la secourir.
Mais le combat y fut si court, qu'avant que i'y arrivasse, ie trouvay que ceux qui dévoient deffendre cette brèche l'avoient abandonnée de plus de cent pas, et s'enfuyoient dedans la Ville, ayant déjà laissé entrer trois Enseignes d'Espagnols, qui estoient plus de cinquante pas dedans la Place , desquelles ie fus rencontré avec six ou sept hommes que favois avec moy, et là fus pris prisonnier.
Sire il ^st raisonnable que ceux qui avoient charge de cette brèche soient ouys, et allèguent leurs raisons. Quant à moy ce que j'en ay veu et connu, ie vous diray, que i'ay opinion, que s'ils se fussent là aussi bien opiniastrez à la deffendre, comme firent généralement tous les autres endroits, ie serois encore dedans Saint Quentin à vous y faire service. J'ay un grand creve-cœur de penser que nous ayons esté forcez par l'un des plus forts endroits, quasi sans combattre, et mesme que des autres brèches les Ennemis en estoient en partie repoussez, et que nos gens y furent pris par derrière. Et pour ne dérober point l'honneur à qui il appartient, il faut que ie die qu'en trois brèches, l'une du costé du bourg de l'Isle où estoit la Compagnie de Monsieur de la Fayette, la seconde où estoit mon frère, et la troisième où le Capitaine Soleil et Forces, ils combattoient encor à leurs brèches, qu'il y avoit prés d'une heure que les Ennemis avaient gagné la place.
Sire, ie ne sçay encor où je dois aller-: car il ne m'en a esté rien dit. Quelque part que ce soit, ie supplie Vostre Maiesté que ie ne sois éloigné de sa bonne grâce. A laquelle après m'estre très humblement recommandé, ie prie nostre Seigneur, Sire, qu'il luy donne une tres-parfaite santé, très -heureuse et très -longue vie. Du camp devant Saint Quentin ce 30 iour d'Août 1537.
1 Sous-entendu la ville. ^ Loisir. 3 M'évite. ^ Répartis.
y, — Apres ces choses un sensible accident survint à l'Admirai par le deceds de son frère d'Andelot qui estoit à Xaintes, d'une soudaine maladie , non sans soupçon de poison : d'autant plus qu'on avoit souvent ouy dire à la cour au garde des Sceaux^ Birague, qui estoit de Lombardie, et depuis fut Chancellier, que toute cette guerre ne s'acheveroit point par la force des armes, ny par tant de ruines, mais plus aisément par des cuisiniers. Et pource que l'Admirai les jours suivants escrivit à ses enfans, et à ceux d'Andelot, qui estoient à la Rochelle sous un mesme précepteur , afin de les consoler. l'ay estimé à propos de rapporter icy la lettre de mot à mot dont j'ay l'original.
„Encores que je ne doute point que la mort de mon frère d'Andelot „ne vous ait apporté beaucoup d'affliction, j'ai pensé toutesfois de vous ^advértir que vous estes heureux d'estre fils ou neveus d'un si grand ^Personnage, que j'ose asseurer avoir esté très fidelle serviteur de Dieu, „et très excellent et renommé Capitaine. Qui sont vertus, dont la me- „moire et l'exemple vous doivent estre toujours devant les yeux, pour „les imiter autant qu'il vous sera possible. Et puis dire avec vérité, qu © ^personne en France ne l'a surpassé en la profession des armes, ne dou- „tant point que les estrangers ne luy rendent ce mesme tesmoignage sur „tout ceux qui ont autrefois éprouvé sa valeur. Or il ne s'estoit pas ^acquis une si haute réputation par fainéantise ou par oisiveté; mais „par de très grands travaux^ qu'il avoit souffert pour sa Patrie. Et ,;Certes, je n'ay point connu d'homme, ny plus équitable, ny plus ama- „teur de pieté envers Dieu. Je n'ignore pas aussi qu'il ne me sera pas „bien-seant, de publier ses loiianges aux Estrangers. Mais je vous les ^présente plus librement pour vous inciter et aiguillonner à l'imitation ,,de si grandes vertus, que je me propose moy mesme pour exemple, ^suppliant très humblement Dieu et nostre Seigneur, que je puisse partir „de ceste vie aussi pieusement et heureusement que ie l'ay veu mourir. „Et d'autant que ie le regrette dans un extrême ressentiment,^ ie vous ^demande pour tempérament ^ à ma douleur, que ie puisse voir reluire „et revivre en vous ces vertus; et pour cet effet, de vous adonner de „tout vostre cœur à la pieté et à la Religion, et d'employer pendant que „vous estes en âge, vostre temps en l'étude des bonnes Lettres, qui vous ^mettent dans le chemin de la Vertu. Et combien que ie ne sois pas ^contraire aux heures que vostre Précepteur donne pour vous ébattre et j^absenter de vos livres, prenez garde toutesfois de ne rien faire ou dire „dans vos ébatements^ qui puisse offenser Dieu. Sur toutes choses ho- „norez vostre Maistre et luy obéissez comme à moy-mesme ; m'asseurant,^
1 Le Garde des Sceaux (Référendaire), grand officier de la couronne, faisait apposer aux pièces qui de?aient en être revêtues, soit le sceau du roi, soit le scel de Dauphiné et les contre scels de ces deux sceaux. Il joignait à cette charge certains offices qui le rendaient un des personnages les plus importants du royaume.
2 Le verbe dont ce mot est le régime direct, prouve suffisamment qu'ici travail n'est pas pris dans son sens restreint d'occupation, tâche, mais au général peine, fatigue, labeur. 3 Impression profonde. 4 Adoucissement.
5 Ébats, amusements. 6 Etant sûr. Il y a une légère difîérence entre ces deux expressions. Laquelle?
,,qu'il ne vous ny conseillera rien que pour vostre honneur et profit. Au ^reste si vous m'aimez , ou plutost vous mesmes , prenez peine que ie ^reçoive touiours d'agréables nouvelles de vous, et de croistre autant en ^pieté et vertu que d'âge et de corps. Dieu vous bénisse et vous tienne „en sa garde, et par son Esprit vous conserve éternellement.
^A Xainctes, ce 18 May 1569. Chatillon."
J'eusse bien désiré de vous dire ces choses en présence , et de vous voir; mais puisque la commodité m'en est maintenant ostée, j'ay pensé de vous exhorter d'avoir la pieté et crainte de Dieu toujours devant les yeux; veu principalement que l'usage et l'expérience vous a déjà pu apprendre, et qu'il ne faut pas nous asseurer sur ce qu'on appelle biens, mais plustost mettre nostre espérance ailleurs qu'en la main la terre, et acquérir d'autres moyens que ceux qui se voyent des yeux et se touchent des mains. Ce qui n'estant pas en nostre pouvoir il faut humblement supplier Dieu qu'il luy plaise de nous conduire jusques au bout dans le bon et seur chemin, lequel ne faut pas espérer doux et plaisant,^ ny accompagné de toutes prosperitez temporelles ; il nous faut suivre Jésus Christ nostre Chef qui a marché devant nous. Les hommes nous ont ravy ce qu'ils pouvoient;^ et si telle est toujours la volonté de Dieu, nous serons heureux, et nostre condition sera bonne, veu que cette perte ne nous est arrivée par aucune injure que vous eussiez faites à ceux qui vous l'ont apportée, mais par la seule haine qu'on me veut,^ de ce qu'il a pieu à Dieu de se servir de moy pour assister son Eglise. Et pourtant si pour ce sujet nous souffrons des pertes et incommoditez, nous sommes bien heureux, et recevrons un salaire sur lequel les hommes n'auront point de pouvoir. J'aurois plusieurs autres choses à vous escrire, si ^e loisir me le permettoit. Pour le présent il me suffira de vous admonester,* et conjurer au nom de Dieu, de persévérer courageusement en l'estude la Vertu, et témoigner par vos actions et paroles, et en toute vostre vie , combien vous avez en horreur toutes sortes de vices. Obéissez à vostre Maistre et à vos supérieurs, afin que si ie jouiis plus rarement de vostre présence et de vostre veuë, j'entende pour le moins souventesfois 5 que vous estes de bonnes et honnestes mœurs. Pour la fin, si c'est la volonté de Dieu que nous endurions, ou en nos personnes, ou en nos biens, quelque dommage pour la Keligion de^ laquelle il
1 Plaisant, agréable — aujourd'hui ce mot a pris un certain sens ironique qu'il n'avait pas alors.
'^ Le parlement de Paris venait de le déclarer coupable de crime de lèse Majesté, et promettait 50,000 écus à qui l'amènerait vivant au Roi. — Son château avait été pillé et il ne lui, restait plus aucune ressource. — Il avait dû demander dans le conseil des Princes „quelque subvention pour l'entretènement de sa famille."
3 Nous dirions qu^on me 'porte. ^ Exhorter.
5 Victor Hugo a rajeuni avec bonheur cette expression vieillie.
6 Nous dirions en. Quelle différence y a-t-il entre ces deux manières de construire le verbe servira