‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 81 sur 110 · DE L'AMITIÉ · texte numérisé non relu

DE L'AMITIÉ

Au demourant, ce que nous appelions ordinairement amis et amitiez , ce ne sont qu'accointances et familiaritez nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoy^ ie parle, elles se meslent et confondent l'une en l'aultre d'un meslange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a ioinctes. Si on me presse de dire pourquoy îe l'ajTnoys, ie sens que cela ne se peult exprimer qu'en respondant, y^Parce que c'estoit luy; parce que c'estoit moy." H y a, au delà de tout mon discours et ce que l'en puis dire particulièrement, ie ne sçais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyions l'un de l'aultre, qui faisoient en nostre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports: ie croys par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms:^ et à nostre première rencontre, qui feust par hazard en une grande feste et compaignie de ville, nous nous trouvasmes si prins , si cogneus , si obligez entre nous , que rien dez lors ne nous feut si proche que l'un à l'aultre. Il escrivit une satyre latine excellente, qui est publiée,'^ par laquelle il excuse et ex-

1 Marque. 2 Se loger en Vamitié de quelqu'un — locution de Montaigne. 3 Voyez page 126, note 3. ^ Subjonctif de donner. ^ Dont, de laquelle. 6 Locution de Montaigne.

"' Recueil des pièces posthumes d'Estienne de la Boëtie, publié par Montaigne — imprimé à Paris chez Frédéric Morel 1571 (P. Coste).

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pliqne la précipitation de nostre intelligence ^ si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous estions touts deux hommes faicts, et luy plus de quelque année), elle n'avoit point à perdre temps; et n'avoit à se régler au patron des amitiez molles et régulières, ausquelles il fault tant de précautions de longue et préalable conversation. Cette cy n'a point d'aultre idée que d'elle mesme et ne se peult rapporter qu'à soy: ce n'est pas une spéciale considération, ny deux, ny trois, py quatre, ny mille; c'est ie ne sçay quelle quintessence de tout ce meslange, qui ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille: ie dis perdre, à la vérité, ne nous reservant rien qui nous feust propre, ny qui feust ou sien, ou mien.

Quand Lelius,^ en présence des consuls romains, lesquels, aprez la condamnation de Tiberius Gracchus, poursuyvoient touts ceulx qui avoient esté de son' intelligence, veint à s'enquérir de Caïus Blossius (qui estoit le principal de ses amis) combien il eust voulu faire pour luy, et qu'il eust repondu, ^Toutes choses:" „Comment toutes choses? suyvit il: et quoi! s'il t'eust commandé de mettre le feu en nos temples?" „I1 ne l'eust iamais commandé," repHqua Blossius. „Mais s'il l'eust faict?" adiousta Lelius. „J'y eusse obey," respondict il. S'il estoit si parfaictement amy de Gracchus, comme disent les hommes, il n'avoit que faire d'offenser les consuls par cette dernière et hardie confession; et ne se debvoit despartir de l'asseurance qu'il avoit de la volonté de Gracchus. Mais toutesfois ceulx qui accusent cette réponse comme séditieuse, n'entendent pas bien ce mystère, et ne présupposent pas, comme il est, qu'il tenoit la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par cognoissance; .ils estoient plus amis que citoyens, plus amis qu'amis ou qu'ennemis de leur païs, qu'amis d'ambition et de trouble; s'estant parfaictement commis l'un à l'aultre , ils tesnoient parfaictement les resnes de l'inclination l'un de l'aultre : et faictes guider cet harnois par la vertu et conduicte de la raison, comme aussi est il du tout impossible de l'atteler sans cela, la response de Blossius est telle qu'elle debvoit estre. Si leurs actions se desmancherent,^ ils n'estoyent ny amis, selon ma mesure, l'un de l'aultre, ny amis à eulx mesmes. Au demourant, cette response ne sonne non plus que feroit la mienne à qui s'enquerroit à moy de cette façon : „Si vostre volonté vous commandoit de tuer vostre „fille, la tueriez vous?" et que ie l'accordasse: car cela ne porte aulcun tesmoignage de- consentement à ce faire; parce que ie ne suis point en doubte de ma volonté, et tout aussi peu de celle d'un tel amy. Il n'est pas en la puissance de touts les discours du monde de me desloger de la certitude que i'ay des intentions et iugements du mien: aulcune de ses actions ne me sçauroit estre présentée quelque visage qu'elle eust, que ie n'en trouvasse incontinent le ressort. Nos âmes ont charié si uniement^ ensemble; elles se sont considérées d'une si ardente affection, et de pareille affection descouvertes iusques au fin fond des entrailles

1 Rapports intimes. 2 Cicéron de Amicitia chapitre II. Plutarque Vie des Grecques, chapitre 5. Valère Maxime IV, 7, 1. (J. V. Le Clerc.)

3 L'un tenait la volonté de l'autre dans sa manche.

4 Locution de Montaigne.

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l'une de l'aiiltre , que non seulement ie cognoissois la sienne comme la mienne mais ie me feusse certainement plus fié à luy de moy, qu'à moy. Qu'on ne mette pas en ce reng les aultres amitiez communes; l'en ay autant de cognoissance qu'un aultre, et des plus parfaictes de leur genre ; mais ie ne conseille pas qu'on confonde leurs règles: on s'y tromperoit. Il fault marcher en ces aultres amitiez la bride à la main, avecques prudence et précaution: la liaison n'est pas nouée en manière qu'on n'ait aulcunement à s'en desfier. „Aimez le, disoit Chilon, comme ayant quelque iour à le haïr; haïssez-le comme ayant à l'aimer.'' i Ce précepte, qui est si abominable en cette souveraine et maistresse amitié, il est salubre en l'usage des amitiez ordinaires et coustumieres ; à l'endroit desquelles il fault employer le mot qu'Aristote avoit tresfamilier: „0 mes amys! il n'y a nul amy."^ En ce noble commerce, les offices et les bienfaicts, nourriciers des aultres amitiez, ne méritent pas seulement d'estre mis en compte; cette confusion si pleine de nos volontez en est cause: car tout ainsi que l'amitié que ie me porte ne reçoit point ^ augmentation pour le secours que ie me donne au besoing, quoy que dient les stoïciens, et comme ie ne me sçais aulcun gré du service que ie me foys , aussi l'union de tels amis estant véritablement parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels debvoirs, et haïr et chasser d'entre eulx ces mots de division et de difi'erence, bienfaîct, obligation, recognoissance, prière, remerciement et leurs pareils. Tout estant par effect, commun entre eulx, volontez, pensements,^ iugements, biens, honneur et vie, et leur convenance n'estant qu'une ame en deux corps, selon la trespropre définition d'Aristote;^ ils ne se peuvent ny prester, ny donner rien.

Si, en l'amitié de quoy ie parle, l'un pouvoit donner à l'aultre, ce seroit celui qui recevroit le bienfaict qui obligeroit son compaignon: car cherchant Tun et l'aultre, plus que toute aultre chose, de s'entre bienfaire, celuy qui en preste la matière et l'occasion est celuy qui faict le libéral, donnant ce contentement à son amy d'effectuer en son endroict ce qu'il désire le plus. Quand le philosophe Diogenes avoit faulte d'argent, il disoit, qu'il le redemandoit à ses amis, non qu'il le demandoit.6 Et pour montrer comiçent cela se practique par efî'ect, i'en reciteray un ancien exemple singulier.'^ Edamida, Corinthien, avoit deux amis. Charixenus, sicyonien, et Areteus, corinthien: venant à mourir, estant pauvre, et ses deux amis riches, il feit ainsi son testament: „Je „legue à Areteus de nourrir ma mère, et l'entretenir en sa vieillesse: „a Charixenus, de marier ma fille, et luy donner "le douaire le plus grand „qu'il pourra: et au cas que l'un d'eulx vienne a défaillir, ie substitue

^ D'autres, comme Aristote, Rhétorique II, 13; Cicéron, de V Amitié^ c. i6; Diogène Laërce, I, 87, attribuent cette maxime à Bias. C'est Aulu-Gelle, I, 3, qui la donne à Chilon. Elle se retrouve dans l'Ajax de Sophocle y. 687, et dans les sentences de Publius Syrus, cité par Aule Geile, XVII. Sacy l'a combattue dans son traité de l'Amitié, liv. II, p. 62, édit. de 1704. (J. V. Le Clerc.)

2 Diogène, Laërce V, 21. ^ Quel changement de sens apporterait la préposition de, devant le substantif?

4 Pensées et manières de penser. 5 Diogène Laërce V, 20 (Coste).

6 Diogène Laërce VI, 46 (Coste).

~ Extrait du Toxaris de Lucien, chapitre 22.

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„en sa part celuy qui survivra." Ceulx qui les premiers veirent ce testament, s'en mocquerent; mais ses héritiers en ayant esté advertis, l'acceptèrent avec un singulier contentement: et l'un d'eulx, Charixenus, estant trespassé cinq iours aprez , la substitution estant ouverte en faveur d'Areteus, il nourrit curieusement ^ cette mère; et de cinq talents qu'il avoit en ses biens, il en donna les deux et demy en mariage a une sienne fille unique, et deux et demy pour le mariage de la fille d'Eudamidas, desquelles il feit les nopces en mesme iour.

Cet exemple est bien plein, si une condition en estoit à dire, qui est la multitude d'amis; car cette parfaicte amitié de quoi ie parle est indivisible: cbascun se donne si entier à son amy, qu'il ne luy reste rien à despartir ailleurs; au rebours, il est marry qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ayt plusieurs âmes et plusieurs volontez, pour les conférer toutes à ce subiect. Les amitiez communes, on les peult despartir; on peult aimer en cettuy cy la beauté; en cet auitre la facilité de ses mœurs; en l'aultre, la libéralité; en celuy là la paternité; en cet auitre, la fraternité; ainsi du reste; mais cette amilié qui possède l'ame et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double. Si deux en mesme temps demandoient à estre secourus, auquel courriez-vous ? S'ils requeroient des offices contraires, quel ordre y trouveriez vous? Si Pun commettoit à vostre silence chose qui feust utile à l'aultre de sçavoir, comment vous en demesleriez vous? L'unique et principale amitié descoust toutes aultres obligations: le secret que i'ai iuré de ne déceler à un auitre, ie le puis sans pariure communiquer à celuy qui n'est pas auitre, c'est moy. C'est un assez grand miracle de se doubler ; et n'en cognoissent pas la haulteur ceux qui parlent de se tripler. Rien n'est extrême qui a son pareil: et qui présupposera que de deux l'en ayme autant l'un que l'aultre, et qu'ils s'entr'ayment et m'ayment autant que ie les ayme, il multiplie en confrairie la chose la plus une et unie , et de quoy une seule est encores la plus rare à trouver au monde. Le demourant de cette histoire convient tresbien à ce que ie disois: car Eudamidas donne pour grâce et pour faveur à ses amis de les employer à son besoing; il les laisse héritiers de cette sienne libéralité, qui consiste à leur mettre en main les moyens de luy bienfaire: et sans doubte la force de l'amitié se montre bien plus richement en son faict qu'en celuy d'Aretus. Somme, ce sont effects inimaginables a qui n'en a gousté, et qui me font honnorer à merveille la response de ce ieune soldat à Cyrus, s'enquerant à luy pour combien il vouldroit donner un cheval par le moyen duquel il venoit de gaigner le prix de la course, et s'il le vouldroit eschanger à un royaume: „Non y,certes, sire; mais bien le lairrois ie volontiers pour en acquérir un amy, „si ie trouvois homme digne de telle alliance." ^ H ne disoit pas mal, si ie trouvois; car on treuve facilement des hommes propres à une superficielle accointance;3 mais en cette cy, enjaquelle on négocie du fin fond de son courage,^ qui ne faict rien de reste, certes il est besoing que tous les ressorts soyent nets et seurs^ parfaictement.

Montaigne.

' Avec soin {cura). 2 Xénophon, Cyropédie VIII, 3. C. 3 Le mot a vieilli. * Voyez page 36, note 18. ^ Surs,

AGEIPPA D'AUBIGNÉ.

é à Saint-Maury, près de Pons en Saintonge (1550). Il entra de bonne heure au service du roi de Navarre, qui le fit gentilhomme de sa chambre, maréchal-de-camp, vice-amiral de Gruienne et de Bretagne. L'inflexibilité de son caractère et son inaltérable franchise, lui suscitèrent de nombreux ennemis: il dut quitter la cour à plusieurs reprises. Après la mort de Henri IV il vécut dans la retraite et composa l'Histoire de son temps. Le parlement de Paris ordonna que cette histoire serait brûlée comme une satire où les princes et les rois étaient indignement outragés. D'Aubigné s'enfuit à Genève où il mourut en 1630, laissant plusieurs enfants, entre autres Coîistant d'Aubigné, père de M™^ de Maintenon,

A la fois poëte galant et soldat intrépide, puis érudit, théologien, satiriste, pamphlétaire, Agrippa d'Aubigné est un des types les plus complets de ces hommes du XVP siècle qui maniaient aussi bien l'épée que la plume. La manière de d'Aubigné se rapproche beaucoup de celle de Saint-Simon. Un abandon de grand seigneur, une verve intarissable, une ironie mordante et un jugement sagace, telles sont les qualités que présentent ses ouvrages, dont voici les principaux: Histoire universelle, de 1530 a 1601, Maillé, 1616, 1618, 1620; 3 vol. in-fol.; 2^ édition, Amsterdam 1626, 2 vol. in-fol. — • Les Tragiques, satires en vers, au Désert, 1616, in -4; Genève 1623, in -8. — Les Aventures du haron de Fœneste, 1617, in-12, première édition, 2 livres 1619; 2^ édition, 3 livres 1630; édition d'Amsterdam, 1731, 2 vol., avec les notes de Le Duchat. — La Confession catholique du sieur de Sancy, se trouve dans le ^Recueil des diverses pièces servant à l'histoire de Henri III " — Cologne 1694.

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