CHANCELLIER DE FRANCE
manière de passe temps il escrivoit quelquesfois. Quoy que ce soit, ie vous supplie Monsieur, le recevoir de bon visage: et, comme nostre jugement argumente maintesfois d'une chose legiere une bien grande , et que les ieux mesmes des grands personnages rapportent aux clair-voyans quelque merque^ honnorable du lieu d'où ils partent, monter par ce sien ouvrage à la cognoissance de luy mesme, et en aymer et embrasser par conséquent le nom et la mémoire. En quoy Monsieur vous ne ferez que rendre la pareille à l'opinion tresresoluë qu'il avoit de vostre vertu: et si accomplirez ce qu'il a infiniement souhaité pendant sa vie. Car il n'estoit homme du monde en la cognoissance et amitié duquel il se fust plus volontiers veu logé ^ que en la vostre. Mais si quelqu'un se scandalise de quoy si hardiment j'use des choses d'autruy, je l'advise qu'il ne fut jamais rien plus exactement dict ne escript aux escholes des Philosophes du droict et des devoirs de la saincte amitié, que ce que ce personnage et moy en avons practiqué ensemble. Au reste, Monsieur, ce legier présent pour mesnager d'une pierre deux coups, servira aussi s'il vous plaist, à vous tesmoigner l'honneur et révérence que ie porte à vostre suffisance,^ et qualitez singulières qui sont en vous. Car quant aux estrangieres et fortuites, ce n'est pas de mon goust de les mettre en ligne de compte.
Monsieur, ie supplie Dieu qu'il vous doint^ tresheureuse et longue vie. De Montaigne ce 30 avril 1570.
Vostre humble et obéissant serviteur
Michel de Montaigne.