‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 84 sur 110 · A LA FRANCE DELIVREE · texte numérisé non relu

A LA FRANCE DELIVREE

rant un coin d'acier aux nœuds ferrés de nos difficultés. Son aage second vit son père mort, sa mère fuitive, ses proches condamnés, ses serviteurs bannis. Il se trouve armé à quatorze ans en un parti misérable, affoibli de trois batailles perdues, n'ayant de reste que la vertu. Sa jeunesse eut pour entrée des nopces funestes, trente mille des siens massacrés et sa prison redoublée. Sa liberté le fait chef des pièces ramassées d'un parti ruiné, dans lequel Maistre pour le soin. Compagnon pour les périls, il finit sept guerres désespérées par sept heureuses paix. Pour à quoy parvenir il luy falut respondre à quarante cinq armées Koyales, desquelles il en a eu pour une fois neuf bien équipées sur les bras. L'aube de son espérance parut à Coutras, où ayant digéré les angoisses du General, porté la vigilance du Mareschal de Camp, le labeur de Sergent de Bataille, il prit la place de soldat hazardeux. Apres ayant partagé la Guyenne, fait part de ses exploits au Dauphiné, au Languedoc, conquis le Poictou, entamé l'Anjou : Voyant le Duc de Guise mort, ses adversaires divisés, le Eoy à l'extrémité, il remit à la France ses injures, ses blesseures et les derniers accès. Eedressoit le Roy, quand le Royaume en pièces se laissa choir dans ses bras victorieux. Ce grand Roy, fait homme, porta des labeurs plus que d'homme ; en courant aux feux divers du Royaume il rencontra autant de charges que de traites, et de sièges que de logis. Ses partisans, envieux de sa vertu, avant qu'estre délivrés par elle, bastissent divers partis dai^s les ruines de l'Estat: si bien qu'il les falloit vaincre pour les mener vaincre leurs ennemis; c'est ce qui fit trouver à l'indomtable les combats du cabinet ses angoisses, ceux de la campagne ses voluptés. Or après avoir monstre devant Arques son espérance contre espoir, le secours du cieï à ses prières, à Yvry sa vertu contre l'imparité du nombre, sa resolution à relever les batailles esbranlées. Apres que l'Italie et l'Espagne eurent jette sur les bras du règne divisé quatre armées différentes, et qu'estant venu et ayant veu et vaincu, il leur fît trouver à grand gain et honneur d'en remmener les pièces. De là en avant chacun de ses coups fut amorce du second, chaque victoire instrument de la suivante. Il fit perdre à ses ennemis leurs prétextes, l'espoir et les partis. Enfin pour loyer de sept batailles, de vingt-cinq rencontres d'armées, de cent vingt cinq combats Enseignes desployees, de deux cents sièges heureusement exploictés par sa présence, où sous ses auspices il se vainquit soy-mesme: donna à ses ennemis biens et vies, aux siens le repos, la Paix à tous: comme ployant en un chapeau d'olive les cimes esgarees de ses palmes et lauriers à couronner d'un diadème bien composé son chef victorieux.

Henri IV se trouve roi plustost qu'il n'eust pensé et désiré, et demi assis sur un trosne tremblant. Au lieu des acclamations et du Vive le roi accoustumé en tels accidents, vid en mesme chambre le corps mort d^ son prédécesseurs, deux minimes aux pieds avec des cierges, faisans leur liturgies, Clermont d'Antragues tenant le menton; mais tout le reste parmi les hurlemens, enfonsans leurs chapeaux ou les jettans par terre, fermans le poing, complottans, se touchans à la main,

faisans des vœux et promesses, desquelles on oioit pour conclusion, plutost mourir de mille morts. Dans cet cstourdissement encores, il y en eut qui demandèrent pardon à genoux des choses commises auprès du roi, à quoi un duc respondit : „Taisez;-vous, vous parlez comme femmes." Les compagnons du bourlet esclatent leur lamentations; mais d'O, Manon, son frère, Antragues, Chasteau -Vieux, murmurent, et à dix pas du roi il leur eschape de se rendre plustost à toutes sortes d'ennemis que de souffrir un • roi huguenot ; ils joignent à leur propos quelques autres, entre ceux-là Dampierre, premier mareschal de camp, qui fit ouïr tout haut ce que les autres serroient entre les dents, tout cela se ralie au duc de Longueville, qu'ils éleurent pour porter parole de leur volontez.

Le mareschal de Biron prit plaisir au murmure de ceux-là, non pour les suivre, mais pour faire valoir sa besongne à la nécessité; il se présenta sans se faire de feste. Le roi tout troublé de ces choses, s'estant retiré en une garderobe, prit d'une main la Force et de l'autre un des gentilhommes des siens (Aubigné). La Force s'estant excusé, l'autre commandé de dire son avis sur la présente perplexité parla ainsi :

«,Sire, vous avez plus besoin de conseil que de consolation, ce que „vous ferez dans une heure donnera bon ou mauvais bransle à tout le „reste de vostre vie, et vous fera roi ou rien; vous estes (êtes) circui^ „de gens qui grondent et qui craignent, et couvrent leurs craintes de ^prétextes généraux; si vous vous soumettez à la peur des vostres, qui ^est ce qui vous pourra craindre; et qui ne craindrez vous point? Si ^vous pensez vaincre par bassesse ceux qui murmurent par cette ma- „ladie , de qui ne serez vous point tyrannisé? Je les viens d'ouïr, ils ^menacent que si vous ne changez de religion ils changeront de parti, „en feront un à part pour venger la mort du roi; comment auseront-ils „cela sans vous, puisqu'ils ne l'ausent avec vous? Gardez-vous bien de ^juger ces gens-là sectateurs de la royauté pour appui du roiaume, ils „n'en sont ni fauteurs ni autheurs ; s'ils en sont marques, c'est comme „les cicatrices marquent un corps. Quand vostre conscience ne vous „dicteroit point la response qu'il leur faut, respectez les pensées des ^testes qui ont gardé la vostre jusques ici; appuiez vous après Dieu yjSur ces espaules fermes et non sur ces roseaux tremblans à tous vents, „ gardez cette partie saine à vous, et dedans le reste perdez ce qui ne „se peut conserver, et triez aujourd'hui les catholiques moins attachez „au pape qu'à leur roi, car les autres feront plus de mal proches qu'es- „loignez. A l'heure que je parle à vous, le mareschal de Biron et avec „lui les chefs des meilleures troupes; ne pensent point à vous quitter. ^Les offenses de Blois sont sur leurs testes, ils ont besoin de vous, che- ^rissent mesmes cet occasion 2 pour vous obliger et gagner la grâce de „vostre establissement; serénez^ vostre visage, usez de l'esprit et du „ courage que Dieu vous a donné; voici une occasion digne de vous; jjmettez la main à la besongne, et cependant^ que les grondeurs et fleurs confesseurs mesureront la crainte de vostre religion à celle qu'ils „ont des liguez, commencez par le mareschal de Biron ; faites lui sentir ^le besoin que vous avez de lui jusques aux bords de la lascheté et

1 Entouré. ^ Masculin. ^ Verbe perdu. 4 gens propre = pendant ce.

^non plus avant; demandez lui pour première preuve de son vouloir et ^crédit, qu'il aille prendre le serment des Suisses, qu'il les fasse mettre „en bataille pour crier Vive le Roi Henri IV : depeschez Givry vers la ^noblesse de l'isle de France et Brie qui est en l'armée, Humiere vers ^les Picards : descouplez ainsi à propos ceux que vous connoissez mieux „que nous; et sur les premiers rapports qu'on vous fera des bonnes vo- ^lontez, demandez lors le mesme office à ceux de qui vous tenez l'es- „prit^ douteux. Quant au duc d'Espernon, que je tiens le plus consi- ^dérable de vostre armée, il est trop judicieux pour manquer à son ^devoir, aussi peu à son intérest, tenez le par la main, il consent en „ne dissentant 2 point; sa présence authorise vos affaires pour une paix, ^qu'il espereroit en vain des ennemis; il ne rompra pas celle qui est „ toute faite avec vous. N'ignorez pas que vous êtes le plus fort ici: „voilà plus de deux cents gentilliommes de vostre cornette ^ dans ce jar- „din, tous glorieux d'estre au roi. Si vostre douceur accoustumée et „bien séante à la dignité roiale, et les affaires présens n'y contredisoient, „d'un clin d'œuil vous feriez sauter par les fenestres tous ceux qui ne „vous regardent point comme leur roi."

Le roi aprouva la pluspart* de cet avis.

Agrippa d'Aubigné.

Cet Oyseau dont ie veux parler, se fait nommer le Goiland : duquel le naturel est de voltiger sans cesse sur les eaux marines, espiant la sortie de quelque' poisson : (toute sa nourriture) soudain qu'il le voit, la teste hors de l'eau pour s'esgayer au soleil (qui par l'ardente chaleur de ses rayons, eschauffe en la calme ce corps froid et humide) ou mesmes qu'il le voit ramer de ses ailerons pointus à fleur d'eau: d'une prompte et isnelle^ descente, fond aussi tost sur la proye, pour d'une bequetade l'emporter pasturer sur quelque pau de Bourchaud. (Ce sont gros et puissans pieux, fort près l'un de l'autre, fichez et coignez en vase de mer, tenans la forme d'un Triangle, ouvert toutesfois par le costé, auquel la mer veut donner, pour en retournant y laisser nombre de poissons, qui se trouvent prins entre ces paux et rets expressément tendus.) Ces oiseaux (pour estre privez de la raison) ne cognoissent leur saoul et réfection naturelle, sinon lorsqu'ils sont tant pleins qu'ils n'en peuvent plus. Nature adonc (mère commune de tous les animaux qui vivent sur

1 La volonté.

2 Dissentir n'existe plus. — Qu'est-il resté de la famille de ce verbe?

3 Etendart à pointes aux couleurs du capitaine. — La cornette royale était blanche.

* La plupart ne s'emploie plus que comme collectif, — Quel est ici sa signification ?

5 Extraits d'un Anonyme de 1579, intitulé: La Vraye et entière histoire des troubles et choses mémorables advenues tant en France quen Flandres etc.

6 Rapide (de l'allemand fci^neïï); même genre d'altération du radical que dans les mots tirés du latin (étude, studium).

terre) conservatrice de son espèce: luy donne rinstinct et secret mouvement de cercher les moyens, pour vuider ce qui le feroit soudain mourir,^ tant la gloute^ faim de cest animal le fait gourmand. C'est qu'il se va appuyer sur un de ces paux, et là ouvrant le bec (non presqu'autrement qu'on dit du crocodile, pour y laisser entrer l'oiseau, qui repeu de la viande qu'il y trouve, sort, et laisse telle cruelle beste aussi prompte que paravant à la première pasture) se tourne droit au vent qui luy cause la digestion. (Voila comment cest animal donne jugement aux pescheurs, mareans, et autres, du vent qui règne et du costé duquel il souffle.) Le meslinge^ qui se fait de la qualité sèche du vent: humidité du poisson, tempérée par la chaleur de l'oiseau, et qualité de l'air marin (plus digestif qu'autre qui soit) luy fait en peu de temps digérer toute sa prinse; si* que sentant son estomach allégé, et vuide d'un si pesant fardeau, court en queste comme paravant.

Les montagnes toutes d'huistres en pierre, rendent l'autre singularité, qui par grande merveille se voit à la Dune tout joignant^ S. Michel, d'une infinité qui curieusement recerchent les choses exquises: lesquels y vont avec un plus grand désir, qu'on n'alla jamais au pèlerinage de S. Jaques. On voit en France des montagnes de neige, avecques admiration d'aucuns: mais aux enfans de science, telle chose est naturelle ; car comme la pluspart des monts Pyrenneens et Apennins, lèvent la teste si haut, qu'il semblent vouloir ouvrir ceste voûte céleste: ne faut trouver estrange, s'ils ont les cimes et pendans, couverts de neige éternelle, ^ar estons ces coupeaux de montagnes en la moyenne région de l'air qui la est froid et humide (si nous croyons aux Secrétaires^ de la plus haute marque) le Soleil n'a pas la force de redarder tellement ses rayons de terre en haut, qu'il les puisse envoyer jusques là avec efficace:'^ Non plus que descendant en bas (pour nous apporter sa lumière) n'a assez de chaleur pour outrepercer avec force et vigueur les tant espesses nuées qui sont si proches de la première région dont il descend: et moins de dissoudre ceste grosse masse de froideur (savoir les testes chenues de ces blanches montagnes), qui s'entretiennent parmi le plus espais de ces nues aërees. ^ Tellement qu'il semble que comme l'harquebuzade n'a point ou peu de force, tirée de près : pource qu'elle sort tout fraischement d'un lieu où elle a esté trop contrainte et serrée: mais depuis sept ou huit, à cinquante pas, elle commence à redoubler ses forces, puis se perd au long aller. Ainsi est du soleil, qui pour l'obstacle que luy font ces gros nuages, et froideurs ^ espaisses, n'a tant de force à son lever, que parvenu en ceste dernière et basse région: en laquelle tirant sur le haut du jour, peu à peu il amasse, et renforce sa chaleur, dissipée par l'empeschement. premier.

Mais pour savoir dire comme ces montagnes d'huistres se sont faites là: les plus savans s'y sont tousiours desferrez :io ceux du pays mesmes

1 Dans le texte mourin. 2 Gloutonne. ^ Mélange f 4 De façon que.

5 Tout près de. 6 gi nous en croyons les naturalistes les plus distingués. — L'auteur appelle les naturalistes Secrétaires de la Nature.

^ Voir la théorie de la chaleur de M. Fourier. — Les phénomènes de la réfraction déjà connus.

8 Aériennes. 9 Ne prend plus la marque du pluriel. Pourquoi?

^^ Y ont perdu les fers, comme les chevaux dans les routes pierreuses.

y ont perdu leur latin. Qui fait que tous s'en passent avec le vulgaire, estimant que les pescheurs et mareans estoyent coustumiers^ (lors que la mer commençoit à se retirer de ces cartiers là) de ietter en ce lieu toutes les huistres escalees, et que de ces coques les montagnes y ont esté dressées par succession de temps. Cela toutesfois ne me fut jamais crediblCj^ que de deux grandes lieues qu'il y a de Luçon là , on les y vint de tous endroits jetter là. Ce qu'on ne voit point faire aujourd'huy à S. Michel Champagne, et autres lieux où abordent les pescheurs après leur prinse: esquels endroits il est aisé à juger que de dix mil ans on ne sauroit dresser la moindre de ces montagnes: veu les petits monceaux de coquiles qu'on y fait, depuis cent ou six vingts ans. Joint que si ainsi eust esté, on y eust aussi bien jette tout autre coquilage, comme l'on fait ailleurs. Mais là vous ne trouverez qu'huistres.

Je croy que la mer perdant,^ laissa ceste quantité d'huistres vives, et iointes les unes aux autres. Puis (comme tout poisson meurt, s'il est privé de Telement qui lui donne vie) délaissées de la mer qui peu à peu se retira par de là S. Michel, moururent entassées comme vous les voyez. Ce qui n'est nouveau; car en plusieurs endroits de l'Océan l'on voit des rocs ou les huistres se prennent: lesquels pour ceste occasion se nomment bancs et rochers d'huistres , comme il est à présumer que le dessous de ce coquilage soit roc: auquel peu à peu les huistres se soyent jointes de tous costez, et le pourroit on trouver, si quelqu'un estoit plus curieux de bescher plus avant. Voire qu'il se peut faire que les montagnes soyent toutes d'huistres, comme le vulgaire pense (venues toutesfois comme j'ay dit) encor qu'aujourd'huy ne se trouve rocs et bancs tous d'huistres. Car on sait bien (comme toutes choses sont variables et changent de temps en temps) que telle sorte de poisson se prend en ce temps sur ces cartiers, qui dedans dix ans se retirera à plus de cent, voire cinq cens lieues de là: soit pour une tempeste, ou pour avoir esté trop chassé comme l'on a veu qu'il se peschoit cent fois plus de Soles et tels poissons à S. Michel, et cartiers voisins, qu'il ne fait aujourd'huy: ou pour avoir esté autrement tourmenté, comme on sait que les galleres qui montèrent de nostre temps, jusques sur la mer Bretonne et Anglesche, ont fait fuir plusieurs sortes de poissons, des costes d'Olone et haute Bretagne: ou mesmes par le changement des temps. Tant y a que deux raisons me font dire que ce ne sont point huistres escalees: ains entières. La première que elles y sont entièrement closes, si bien que vous les jugeriez encor vives : ce qui ne pourroit estre, si elles avoyent esté fortuitement jettes là. Secondement, que venans à fouir, et creuser ces montagnes pour y descouvrir les huistres: en sort un odeur fort puant et infect, en quelque endroit que vous touchiez. Ce qui ne seroit si on y avoit jette les coques seules: comme l'on voit aux petis monceaux d'huistres escalees sur le bord de Luçon, et ailleurs. Et croy que ceste puanteur n'est que l'Ame (s'il faut parler ainsi des huistres), et l'esprit marin, qui morte l'huistre par laps de temps, a tousjours demeuré couvert de ces coques. De fait, ouvertes,

' Avaient coutume.

^ Croyable (de l'italien credihilé) — le substantif crédibilité est demeuré terme de dogmatique =■ motif de crédibilité. ^ Se retirant.

uré i

l'inquisition. 139

le dedans n'est que terre et pourrriture, en laquelle s'est transmué^ le corps de l'huistre.

Entr'autres places de marque (que la fréquence de tant d'oyseaux divers; la merveille de ces montagnes: la tant riche pesche de toutes sortes de poissons, estranges aux nations: la chasse du Cancer et oyseaux marins : à toutes bestes de poil et de plume, aux jpoissons mesmes, qui se fait en mer, soit de cahne, soit de gros temps: rendent aggreables) la montagne sur laquelle la Dune est eslevee (l'un des plaisans séjours du Seigneur de la Popelliniere^) et son grand circuit entourné d'eau de mer, emporte le premier pris : pour estre toute peuplée de tels oyseaux, et si proprement embellie de toutes singularitez, qui convient une personne d'aimer son aise et repos , que je ne m'esmerveille si durant le cruel et piteux cours de nos sanglantes mutineries, il s'y est quelque temps retiré, pour bigarrer le long travail de ses estudes , d'un si aggreable plaisir que le lieu luy apportoit, et à tous ceux qui luy estoyent de compagnie.

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