‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 88 sur 110 · HARANGUE DE MONSIEUR D'AUBRAY ^ POUR LE TIERS ESTAT · texte numérisé non relu

HARANGUE DE MONSIEUR D'AUBRAY ^ POUR LE TIERS ESTAT

Par Nostre Dame, Messieurs, vous nous l'avez baillée belle. Il

n'estoit ja besoin, que nos Curez nous preschassent qu'il falloit nous

desbourber et desbourbonner. ^ A ce que je vois par vos discours, les

paui'res Parisiens en ont dans les bottes bien avant, et sera prou dif-

1 Claude d'Aubray, était celui que les ligueurs regardaient comme le Chef des Politiques à Paris. „Les premières guerres civiles divisèrent les François en Huguenots et en Papistes : dans la suite ces derniers se nommèrent Catholiques, dont quelques-uns furent appelez Catholiques associez, et d'autres Catholiques malcontens, les derniers troubles divisèrent encore les Catholiques en Politiques, que l'on estimoit de pire condition que le Huguenot, parce qu'ils plaidoyent pour la paix; et en Ligueurs qui se trouvèrent encore diversifiez en trois ou quatre sortes, les uns estans Ligueurs zélez, qui Touîoient à feu et à sang ruiner tant les Politiques que les Huguenots, les autres Ligueurs Espagnols, lesquels par la clôture de la guerre desiroient transmettre la Couronne de France au Roi d'Espagne, ou à l'Infante sa fille, et les derniers qui clos et couverts, demandoient l'extirpation de la nouvelle Religion, mais non la ruine ou mutation de l'Etat." (Pasquier: Recherches sur la France, livre 8, chapitre 55.)

2 Jeu de mots sur Bourbon. — Dans un sermon prêché à Notre-Dame de Paris (12 mai 1593) le docteur Boucher avait avancé que David dans ce passage du psaume LXIX: Eripe me Domine de Luto (bourbe, boue), ut non infigar^ donnait un avertissement positif et direct aux Français de se debourhonner quand il en trouveraient l'occasion, c'est-à-dire de se débarrasser des princes de la maison de Bourbon.

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ficile de les desbourber. Il est désormais temps de nous appercevoir que le faux Catholieon^ d'Espagne est une drogue qui prend les gens par le nez; et n'est pas sans cause que les autres Nations nous appellent Caillettes,^ puisque comme pauvres Cailles coiffées, et trop crédules, les Prédicateurs et Sorbonistes, par leurs ^ caillets enchanteurs, nous ont fait donner dans les retz des tyrans, et nous ont par après mis en cage, renfermez dedans nos murailles pour apprendre à chanter. Il faut confesser que nous sommes pris à ce coup, plus serfs, et plus esclaves que les Chrestiens en Turquie et les Juifs en Avignon. Nous n'avons plus de volonté, ny de voix au chapitre. Nous n'avons plus rien de propre, que nous puissions dire cela est mien : tout est à vous Messieurs, qui nous tenez le pied sur l,a gorge, et qui remplissez nos maisons de garnisons. 4 Nos privilèges et franchises anciennes sont à vau l'eau :5 nostre hostel de ville que j'ay veu estre l'asseuré refuge du secours des Roys en leurs urgentes affaires, est à la boucherie : nostre cour de Parlement est nulle: nostre Sorbonne est au ... . et l'Université devenue sauvage. Mais l'extrémité de nos misères est, qu'entre tant de malheurs, et tant de nécessitez, il ne nous est permis de nous plaindre, ny demander secours, et faut qu'ayant la mort entre les dents, nous disions que nous nous portons bien, et que sommes trop heureux d'estre malheureux pour une si bonne cause. 0 Paris qui n'est plus Paris, mais une spelunque^ de bestes farouches, une citadelle d'Espagnols, Wallons, et Napolitains : un asyle et seure retraite de voleurs, meurtriers et assas sinateurs, ne veux tu jamais te ressentir de ta dignité, et te souvenir qui tu as été, au prix de ce que tu es? Ne veux -tu jamais te guérir de cette frénésie, qui pour un gentil et gracieux Roy, t'a engendré cinquante Roytelets, et cinquante Tyrans? Te voilà aux- fers, te voilà en l'Inquisition d'Espagne, plus intolérable mille fois, et plus dure à supporter aux esprits nez libres et fi-ancs, comme sont les François, que les plus cruelles morts, dont les Espagnols se sçauroient adviser. Tu n'as peu supporter une légère augmentation de tailles, et d'offices, et quelques nouveaux Edicts qui ne t'importoient nullement: mais tu endures qu'on pille tes maisons, qu'on te rançonne jusques au sang, qu'on emprisonne tes Sénateurs , qu'on chasse et bannisse tes bons Citoyens et Conseillers : qu'on pende, qu'on massacre tes principaux Magistrats: tu le vois, et tu l'endures: tu ne l'endures pas seulement, mais tu l'ap-

1 Au propre sorte d'électuaire destiné à purger toutes les humeurs. — t C'est ici le nom de la satire même dirigée contre la Ligue et Philippe, roi î d'Espagne, qui sous prétexte de sauver la France n'en voulait qu'à la couronne.

2 Caillette, nom d'un fou de François 1er. (Voir Rabelais, livre 3, chapitre 36. Cl. Marot, ballades.)

3 Allusion à Guillaume Caillet, qui avait comme enchanté les Mutins de la Jacquerie, qui le firent leur capitaine. — La Jacquerie dite aussi Jacquerie de Beauvoisis , sédition sous le Roy Jean (1358), ainsi appelée parce qu'ils nommèrent leur. Roy Jaques Bon-homme. Cette révolte commença en Beauvoisis. (Voir Froissard.)

4 Par redit de Henri III donné à Blois en février 1589, amplifié par un autre Edit donné à Châtellerault au mois de Mai suivant. (De Thou etc. Mémoires de la Ligue.)

^ A val l'eau z=. en bas Veau. ^ Caverne. ■

prouves, et le loiies, et n'oserois, et ne sçaurois faire autrement. Tu n*as peu supporter ton Roy débonnaire, si facile, si familier, qui s'estoit rendu comme concitoyen, et bourgeois de ta ville, qu'il a enrichie, qu'il a embellie de somptueux bastimens, accreuë de forts et superbes ramparts, ornée de privilèges et exemptions honorables. Que dis -je? peu supporter? c'est bien pis: tu Tas chassé de sa ville, de sa maison, de son lict: quoy chassé, tu l'as poursuivy: quoy poursuivy? tu l'as assassiné: canonizé l'assassinateur, et fait des feux de joye de sa mort. Et tu vois maintenant combien cette mort t'a profité, car elle est cause qu'un autre est monté en sa place, bien plus vigilant, bien plus laborieux, bien plus guerrier, et qui sçaura bien te servir de plus près, comme tu as a ton dam* déjà expérimenté.

Monsieur Roze n'agueres Evesque de Senlis et maintenant grand maistre du Collège de Navarre, et Recteur de l'Université, fit le lendemain dresser l'appareil et les personnes par son plus ancien bedeau. La procession fut telle. Le dit Recteur Roze quittant sa capeluche rectorale prit sa robe de maistre 'es arts avec le camail et le roquet, et un hausse-col dessus : la barbe et la teste razée tout de frais, l'espée au costé, et une pertuisane sur l'épaule. Les curez Amilthon, Boucher, et Lincestre un petit ^ plus bizarrement armez, faisoient le premier rang; et devant eux marchaient trois Moynetons et Novices, leurs robes troussées, ayans chacun le casque en teste dessous leurs capuchons, et une rondache pendue au col, où estoient peinctes les armoiries et devises desdits Seigneurs : Maistre Julian Pelletier Curé de St. Jacques marchoit à costé , tantost devant , tantost derrière , habillé de violet en gend'arme scolastique, la couronne et la barbe faite de frais, une brigandine^ sur le dos, avec une l'espée et le poignard, et une halebarde sur l'espaule gauche, en forme de sergent de bande, qui suoit, poussoit et haietoit pour mettre chacun en rang et ordonnance. Puis suivoient . de* trois en trois cinquante ou soixante religieux tant Cordeliers que Jacobins, Carmes, Capucins, Minimes bonshommes, Feuillans, et autres, tous couverts avec leurs capuchons et habits agrafez, armez à l'antique Catholique, sur le modelle des Epistres de S. Paul:^ entre autres y avoit six Capucchins ayant chacun un morion en teste, et au-dessus une plume de coq, revestus de cottes de mailles, l'espée ceint au costé par dessus

Du latin damnum, dommage, détriment, préjudice.

„La Ligue avoit induit les Moines a s'habiller de diverses couleurs, „avec des chapeaux pannachez de couleurs, portans harquebuses, corselets, „et autres sortes d'armes, et faisant la garde au Retranchement des Faux- „bourgs de Paris quant et quant les autres soldats." (Mémoires de M. de Nevers, tome 2, page 72.) — Cette procession, se rapporte aux États de la Ligue, convoqués à Paris (janvier 1593) aux fins de procéder à la nomination d'un Roi.

3 Un peu plus. ^ Sorte d'armure.

5 Raillerie contre le clergé et les moines ligueurs qui s'éloignaient entièrement du modèle que saint Paul prescrit aux Ministres de Jésus -Christ, • voyez 2« épitre aux Corinth., chapitre 10, vers. 4.

leurs habits, l'un portant une lance, l'autre une croix, l'un un espieu, l'autre une harquebuze, et l'autre une arbaleste, le tout roiiillé par humilité Catholique: les autres presque tous avoient des piques qu'ils bransloient souvent, par faute de meilleur passe temps, hors -mis un Feuillant boiteux,^ qui armé tout à crud se faisoit faire place avec une espée à deux mains, et une hache d'armes à sa ceinture, son Bréviaire pendu par derrière , et le faisoit bon voir sur un pied faisant le moulinet ^ devant les dames. A la quelle y avoit trois messimes tous d'une parure, sçavoir est, ayants sur leurs habits chacun un plastron à corroyés, et le derrière descouvert, la salade en la teste, Tespée et le pistolet à la ceinture ; et chacun une harquebuze à croc sans fourchette. Derrière estoit le Prieur^ des Jacobins en fort bon poinct, traînant une halebarde gauchere et armé à la légère en morte paye: Je n'y vey ny Chartreux, ny Celestins, qui s'estoient excusez sur le commerce* Mais tout cela marchoit en moult belle ordonnance Catholique, Apostolique et Romaine; et semblaient les anciens cranequiniers ^ de France. Ils voulurent en passant faire une salve ou escoupeterie; mais le Légat leur deffendit de peur qu'il ne luy mesadvint, ou à quelqu'un des siens, comme au Cardinal Capitan, Apres ces beaux Pères marchoient les quatre mendiants, qui avoient multiplié en plusieurs ordres tant ecclésiastiques que séculiers: puis les Paroisses: puis les Seize quatre à quatre, réduits au nombre des Apostres,^ et habillez de mesme, comme on les joiie à la Peste -Dieu. Apres eux marchoient les Prévost des Marchands et Eschevins, bigarrez de diverses couleurs, puis la Cour de Parlement telle quelle, les gardes Italiennes, Espagnolles et Wallonnes de Monsieur le Lieutenant, puis les cent gentilshommes de frais graduez par la Saincte Union, et après eux quelques vétérinaires de la Confrairie de S. Eloy. Suivoient après Monsieur de Lyon tout doucement: le Cardinal de Pelevé tout bassement et après eux Monsieur le Légat, vray miroir de parfaite beauté,'^ et devant lui marchoit le Doyen de Sorbonne, avec la croix où pendoient les Bulles du pouvoir. Item venoit Madame de Nemours, représentant la Rêyne Mère, ou grande Mère (in dubio) du Roy futur: et lui portoit la queiie Mademoiselle de la Riie, fille de noble et discrette personne Monsieur de la Riie, ,cydevant tailleur d'habits sur le pont S. Michel, et maintenant un des cent Gentils - hommes et conseillers d'Estat de l'Union; et la suivoient Madame la Doiiairiere de Montpensier, avec son escharpe verte fort sale d'usage, et Madame la Lieutenante de l'Etat et couronne de France, suivie de Mesdames de Belin, et de Bussy le Clerc. Alors s'avançoit et faisoit voir Monsieur le Lieutenant, et devant luy deux Massier fourrez d'hermines, et à ses flancs deux Wallons portants hoquetons noirs, tous

1 Frère Bernard dit le petit Feuillant, qui se retira depuis en Flandre.

2 Cela se passa au siège de Paris en 1590.

3 11 était mort à cette époque.

4 A cause que ces moines sont riches, et avoient des biens en des lieux qui tenoient pour le Roy. Tous les autres dont il est parlé sont mendiants.

^ Arbalétriers, du mot cranequin instrument qui servait à bander les arbalètes. ^ Ils n'étoient plus que 12, parceque le duc de Mayenne en avoit fait pendre quatre, sçavoir Louchard, Amoux, Ameline et Aimonot. ■^ On prétend qu'il étoit fort laid.

parsemez de croix de Lorraine rouges, ayants devant et derrière une devise en broderie, dont le corps representoit l'histoire de Phaëton, et estoit le mot in Magnis voluisse sat est. Arrivez qu'ils furent tous en cet équipage à la Chapelle de Bourbon, Monsieur le Kecteur Roze, quittant son hausse-col, son espée et pertuisane, monta en chaire, où ayant prouve par bons et authentiques passages, que c'estoit à ce coup que tout iroit bien, proposa un bel expédient pour mettre fin à la guerre dans six mois pour le plus tard, ratiocinant ainsi. ^ En France il y a dix sept cent mille Clochers, dont Paris n'est compté que pour un: qu'on prenne de chacun Clocher un homme Catholique, soldoyé aux despens de la Paroisse, et que les derniers soient maniez par des Docteurs en Théologie, ou pour le moins graduez nommez nous ferons douze cents mille combattants, et cinq cents mille pionniers. Alors tous les assistants furent veus tressaillir de joye, et s'escrier ô coup du ciel. Puis exhorta vivement à la guerre, et à mourir pour les Princes Lorrains, et si besoing estoit, pour le Roy Très Catholique, avec telle véhémence qu'a peine put on tenir son régiment de Moynes et Pédants, qu'ils ne s'en courussent de ce pas attaquer les forts de Gournay, et Sainct Denis: mais on les retint avec un peu d'eau beniste , comme on appaise les mousches et freslons avec un peu de poussière. Puis Monsieur le Cathedrant acheva par cette conclusion {Beati pauperes spiritu etc). Le sermon finy la Messe fut chantée en haute note par Monsieur le reverendissime Cardinal de Pelvé, à la fin delà quelle les chantres entonnèrent ce motet {quam dilecta tabernacula tua). Lors tous ceux qui dévoient estre de rassemblée, accompagnèrent Monsieur le Lieutenant au Louvre: le reste se retira en confusion qui ça, qui là chascun chez soi.

Satire Ménippée.^

Ce morceau est une satire mordante de la procession que firent les députés aux Etats lorsqu'il se rendirent à Notre-Dame (12 mai).

1 L'avis des dix-sept cent mille clochers fut proposé par Jacques Cœur au Roy Charles VIL

2 Par allusion à Ménippe, philosophe cynique de Gadara (Phénicie). L'on dit qu'il composa treize livres de Satires en prose mêlée de vers. Ils ne nous sont point parvenus.

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