‹ Chrestomthie du vieux français;Chapitre 89 sur 110 · BLAISE DE MONTLUC · texte numérisé non relu

BLAISE DE MONTLUC

ncore un de ces écrivains capitaines qui, après une vie agitée, charment les ennuis d'une vieillesse monotone par le récit de leurs prouesses d'autrefois. Celui-ci fut soldat toute sa vie, et tandisqu'à 18 ans La Boëtie écrivait son Contr'un, lui en avait à peine 17 qu'il rejoignait le maréchal de Lautrec en Italie et s'illustrait par des actions d'éclat; à 20 ans il était commandant d'une compagnie. Sa carrière militaire fut brillante: il servit sous les règnes des rois François I, François II, Charles IX et Henri III, Il se distingua surtout dans les guerres d'Italie contre Charles - Quint. Envoyé au secours de Sienne, assiégée par le Marquis de Marignan, il entra dans la place et la défendit pendant 8 mois avec une intrépidité héroïque. Ce ne fut que lorsqu'il ne lui restait plus aucune ressource, qu'il sortit de la ville, sans avoir voulu capituler, avec tous les honneurs de la guerre. « Ses cruautés pendant les guerres de religion lui firent donner par les protestants le surnom de Boucher royaliste; en 1570, à l'assaut de Eabastens, ayant reçu dans la figure un coup de feu qui l'obligea de porter un masque le reste de sa vie, il se vengea en faisant passer au fil de l'épée, tous les habitants de cette malheureuse ville. Vers 1573 il se retira dans sa terre d'Estillac où il écrivit ses mémoires auxquels il donna le titre de Commentaires. Son langage porte l'empreinte de son caractère, brusque, énergique, violent. Son style est pittoresque et vigoureux. Henri IV appelait les Commentaires de Montluc la Bible des Capitaines. — Il mourut en 1577. — La première édition de ses Mémoires parut à Bordeaux en 1592, in-fol. Ils sont compris dans la Collection des Mémoires relatifs a Vhistoire de France.

Or après que le Marquis eust perdu toute son escrime et toutes ses ruses, il nous laissa en paix, ne s'attendant nous avoir, qu'au dernier morceau de pain: et commençasme à entrer au mois de Mars nous ayant tout failly:^ car de vin il n'y en avoit une seulle goutte en toute la ville, dés la demy Février. Nous avions mangé tous les chevaux, asnes, mulets, chats et rats, qui estoient dans la ville. Les chats se vendoient trois ou quatre escus, et le rat un escu. Et en toute la cité n'estoit demeuré que quatre vieilles iumens si maigres que rien plus.

qui faisoient tourner les moulins, deux que i'avois, le ControUeur la Molière le sien, et l'Espine Thresorier le sien, le Sieur Cornelio une petite haquenée baye, qui avoit perdu la veuë de vieillesse, Messer Hieronyme Espanos un cheval turc, qui avoit plus de vingts ans. Voylà tous les chevaux et iumens, qui estoient demeurez dans la ville, en ces extremitez plus grandes que ie ne sçaurois représenter. Car ie croy, qu'il n'y a rien de si horrible, que la famine. De Rome en hors l'on nous donna quelque espérance de secours, et que le Roy envoyoit Monsieur le Mareschal de Brissac nous secourir. Qui^ fut cause que nous accourcismes^ nostre pain à douze onces, les soldats et les gens de la ville à neuf, cependant peu à peu nous perdions plusieurs habitants et soldats, qui tomboient morts sur la place en cheminant, de sorte qu'on mouroit sans maladie. A la fin les Médecins cogneurent que c'estoit les mauves qu'on mangeoit: pour ce que c'est une herbe qui lasche l'estomac, et garde de faire digestion.^ Or n'avions nous autres herbes au long des murailles de la ville, car tout estoit mangé, encores n'en pouvoit on avoir, sans sortir à l'escarmouche : * et alors tous les enfans et femmes de la ville sortoient au long des murailles. Mais ie vis que Vj perdois force gens, et ne voulus plus laisser sortir personne. Or d'ouyr plus nouvelles de monsieur le Mareschal n'y avoit plus remède: car les tranchées venoient iusques auprès des portes. Lesquelles tranchées le Marquis avoit fait redoubler, pour^ crainte que nous sortissions à la desesperade^ sur luy, et lui donnissions"^ la bataille, comme autrefois avoient fait les Siennois es guerres qu'ils avoient eues, comme euxmesmes racontoient.

En cest estât nous traisnasmes iusques au huictiesme d'Avril, que nous eusmes perdu toute espérance. Alors la Seigneurie ^ me pria ne trouver mauvais, s'ils commençoient à penser à leur salut. Et voyant qu'il n'y avoit plus remède, si ce n'est de nous manger nous mesmes, ie ne leur peus dénier, ^ chargeant de malédictions ceux qui engagent les gens de bien, et puis les laissent là. Je n'entendois pas parler du Roy mon bon maistre, il m'aymoit trop mais bien de ceux qui le conseilloient mal à son advantage. J'ay tousiours veu plus de mauvais conseils que de bons près les Rois. Ils envoyèrent un des leurs devers le Marquis pour le prier de leur donner un sauf conduit, pour deux de leurs gens qu'ils luy vouloient envoyer, ce qu'il fist, et commencèrent à capituler. Le Marquis leur y ayda fort, et commencèrent à entrer en grande fiance de luy: car il voyoit que de faire saccager ceste ville, et la faire ruiner, cela n'apportoit profit à l'Empereur ^^ ny au Duc de Florence, et que cela ne serait que le gain des soldats. D'autre part il craignoit que si les Siennois ne pouvoient avoir aucune composition, que nous sortissions sur luy à la desesperade, ayant desia perdu plus de la tierce partie de ses gens, lesquels estoient morts pour le long siège, et autres qui s'estoient desrobez,!^ de sorte qu'il n'avoit

1 Nous avons dôjà remarqué cette suppression de l'antécédent de qni et de que. 2 Réduisîmes. ^ Et ne se digère pas.

4 Ce mot, d'origine italienne, a été introduit en France sous Charles VIII qui le rapporta de ses expéditions d'Italie.

^ Par. 6 Poussés par le désespoir. '* Voir grammaire du vieux français.

8 Les nobles de Sienne. 9 Refuser. 10 Charles-Quint. 11 Enfuis.

presque point d'Italiens, lesquels logeoient dans le fort de Sainct Marc. Et demeura le Marquis un mois durant n'ayant auprès de luy que six enseignes: et tout le reste estoit aux tranchées, et ne pouvoit iamais rafraischir ses gens que de dix enseignes, lesquelles n'avoient plus d'une nuict franche, et telle garde y avoit, qu'elle ne se remuoit^ de six iours. Voilà où il fust aussi bien réduit dehors que nous dedans, et ne se pouvoit aider de sa cavallerie, ny monsieur de Strossi non plus de celle qu'il avoit, à cause qu'il n'y avoit chose du monde sur la terre pour donner à manger aux chevaux depuis Montalfin jusques à Sienne, et de Sienne iusques à Florence.

Or parleray-ie à présent de moy, comme ie vivois. Je n'avois non plus d'avantage que le moindre soldat, et mon pain ne pesoit que douze onces, et ne s^en faisoit de blanc que sept ou huict, dequoy les trois venoient à mon logis, et le reste se gardoit pour quelque capitaine qui estoit malade. Ny la ville ny nous ne mangeasmes iamais depuis la fin de Février iusques au vingt deuxiesme d'Avril, qu'une fois le iour. Je ne trouvay iamais soldat qui en fist plainte. Et asseurez vous que les remonstrances que ie leur faisois souvent nous servoient de beaucoup. Car s'ils s'en fussent voulu (aller) au camp de l'ennemy, le Marquis les eust fort bien traittez. Car les ennemis estimoient fort nos soldats Italiens et François: et aux escarmouches ils cognoissoient leur valeur. J'avois achepté trente poulies et un coq pour me faire des œufs: et en mangions le Sieur Cornelio, le Comte de Gayas et moy, parce que tous trois mangions tousiours ensemble en un quartier le matin, et en un autre le soir: mais vers la fin du mois de Mars, cela fust tout mangé, et le coq et tout. C'est dommage qu'il n'y en eust davantage. Ainsi ie demeuray sans chair et sans œufs: et ne mangions plus que nostre petit pain, et peu de poix avec du lard et des mauves boiiillies, une fois le iour seulement. Le désir que i'avois d'acquérir de l'honneur, et de faire souffrir ceste honte à l'Empereur d'avoir arresté si longuement son armée, me faisoit trouver cela si doux, qu'il ne m'estoit nulle peine de ieusner. Ce chetif soupper avec un morceau de pain, m'estoit un banquet, lorsqu'au retour de quelque escarmouche ie sçavois les ennemis estre frottez, ou que ie sçavois qu'ils estoient en mesme peine que nous.

1 Changeait — était relevée.

BEENAED PALISSY.

J-ia date précise de sa naissance est un sujet de contestation entre les biographes. On s'accorde néanmoins à la rapporter à l'an 1510. Il vint au monde dans les environs de la petite ville de Biron en Périgord. Sans fortune et n'ayant pour vivre que son métier de potier, il parcourut les Pyrénées, visita quelques provinces de France, puis la Flandre, les Pays-Bas, les Ardennes et les bords du Ehin. Ce fut pendant ces voyages que son goût pour les sciences naturelles et surtout pour la géologie se développa. De retour dans son pays natal, il se maria vers 1539 et s'établit à Saintes. La fortune ne le favorisa pas. Au milieu de sa lutte contre la misère, une coupe émaillée d'une grande beauté tombe entre ses mains, et la pensée lui vient de chercher, lui, pauvre ouvrier, les procédés de cette science nouvelle. L'on sait quelles furent les difficultés qu'il eut à combattre et comment il en triompha, mais ce qu'on ignore plus généralement c'est qu'à l'aide des seuls efforts de son génie il posa les bases de la plupart des doctrines modernes sur les sciences et les arts 5 qu'il fonda en France l'enseignement de la géologie et des sciences naturelles, en appuyant ses théories sur une observation profonde des faite. A côté du savant on trouve l'écrivain : en effet les écrits de Bernard Palissy, peu connus de ses contemporains, sont extrêmement remarquables par l'élévation des sentiments, la profondeur des pensées, et le style, qui tout aussi piquant que celui de Montaigne, lui est supérieur quelquefois, par une chaleur pénétrante que lui donne la fermeté de ses croyances. H y a chez lui du Montaigne et du Calvin. B fut un des plus grands penseurs du XVI® siècle.

Les persécutions contre les calvinistes, qui furent la conséquence de l'édit de 1559 , offrirent à Palissy l'occasion de déployer toute la noblesse de son caractère. Protégé par le connétable de Montmorency, il se dévoua néanmoins et s'exposa bien souvent pour sauver ses coreligionnaires. Sur la fin d'une can*ière des plus laborieuses, il fut arrêté, enfermé à la Bastille et menacé du dernier supplice (1588). La faction des Seize était alors dans toute sa vigueur, et son chef Matthieu de Launay demandait la mort de Palissy. Le roi Henri III qui l'aimait, l'alla visiter dans sa prison et lui exposant les embarras politiques dans lesquels il se trouvait lui-même il ajoute : „ Je suis contraint de vous ^laisser entre les mains de mes ennemis, et demain vous serez brûlé, „si vous ne vous convertissez." — î^Sire, répond Bernard, je suis prêt „à donner ma vie pour la gloire Dieu. Vous m'avez dit plusieurs fois „que vous aviez pitié de moi 5 et moi j'ai pitié de vous, qui avez pro-

152 EXTRAIT d'un DIALOGUE INTITULÉ DE L^ART DE TERRE,

^noncé ces mots: Je suis contraint! Ce n'est pas parler en roi, sire; et ^c'est ce que vous-même, ceux qui vous contraignent, les Guisards et ^tout votre peuple ne pourrez jamais sur moi; car je sais mourir." Tout l'homme est dans ces quelques paroles. Bernard Palissy mourut à la Bastille, de sa mort naturelle, en 1589. — Ses ouvrages principaux sont: Becepte véritable par laquelle tous les hommes de France, pourront apprendre a multiplier et a augmenter leurs thrésors. La Rochelle 1563. — Discours admirables de la nature des eaux et fontaines, tant naturelles qu'' artificielles, des métaux^ des sels et salines^ des pierres^ des terres, du feu et des émaux. 1580, in -8. Martin Jeune, Paris. — Oeuvres de Bernard Palissy, édition de M. M. Fanjas de Saint-Fond et Gobet, 1777, in-4.; id. édition par Paul Antoine Cap. Paris 1844.

EXTRAIT D'UN DIALOGUE INTITULE DE L'ART DE TERRE, DE SON UTILITÉ, DES ESMAUX ET DU FEU.

PRACTIQUE.l

Suyvant ta requeste, sçaches^ qu'il y a vingt et cinq ans passez qu'il me fut monstre une coupe de terre, tournée et esmaillée d'une telle beauté, que deslors j'entray en dispute avec ma propre pensée, en me remémorant plusieurs propos, qu'aucuns m'avoient tenus en se mocquant de moy, lors que ie peindois^ les images. Or voyant que l'on commençoit à les délaisser au pays de mon habitation, aussi que la vitrerie n'avoit pas grande requeste,^ je vay penser que si i'aurois trouvé l'invention de faire des esmaux ie pourrois faire des vaisseaux de terre et autre chose de belle ordonnance, parce que Dieu m'avoit donné d'entendre quelque chose de la pourtraiture ; et deslors, sans avoir esgard que je n'avois nulle connoîssance des terres argileuses, ie me mis a chercher les esmaux comme un homme qui taste en ténèbres. Sans avoir entendu de quelles matières se faisoyent lesdits esmaux, ie pilois en ces iours là de toutes les matières que ie pouvois penser qui pourroyent faire quelque chose, et les ayant pilées et broyées, i'achetois une quantité de pots de terre, et après les avoir mis en pièces, ie mettois des matières que j'avois broyées dessus icelles, et les ayant marquées, ie mettois en escrit à part les drogues que i'avois mis sur chacunes d'icelles, pour mémoire; puis ayant faict un fourneau à ma fantasie,^ je mettois cuire lesdites pièces pour voir si mes drogues pourroyent faire quelques couleurs de blanc: car ie ne cherchois autre esmail que îe blanc: parce que i'avois ouy dire que le blanc estoit le fondement de tous les autres esmaux. Or par ce que ie n'avois iamais veu cuire terr&, ny ne sçavois a quel degré de feu ledit esmail se devoit fondre, il

* B. Palissy personnifie dans cet interlocuteur l'esprit d'observation qui procède par expériences et s'appuie sur les faits. Son adversaire, la Théoricque, est au contraire le type de l'esprit de système absolu, de préjugé, qui va de l'avant quand même.

^ L'impératif de la première conjugaison prenait encore un s à la première personne. ^ Voir Grammaire du vieux français.

4 N'était pas en grande faveur, très-recherchée. ^ à mon idée.

m'estoit impossible de pouvoir rien faire par ce moyen, ores que^ mes drogues eussent esté bonnes, par ce qu'aucune fois la chose avoit trop chaufé et autrefois trop peu, et quand lesdites matières estoyent trop peu cuites ou bruslées, ie ne pouvois.rien iuger de la cause pourquoy je ne faisois rien de bon, mais en donnois le blasme aux matières, combien que quelquefois la chose se fust peut estre trouvé bonne, ou pour le moins i'eusse trouvé quelque indice pour parvenir à mon intention, si i'eusse peu faire le feu selon que les matières les requerroyent : Mais encore en ce faisant ie commettois une faute plus lourde que la susdite; car en mettant les pièces de mes espreuves dedans le fourneau, ie les arrangeois sans considération; de sorte que les matières eussent esté les meilleures du monde et le feu le mieux à propos , il etoit impossible de rien faire de bon. Or m'estant ainsi abuzé plusieurs fois,. avec grand frais et labeurs , i'estois tous les iours à piler et broyer nouvelles matières et construire nouveaux fourneaux, avec grande despence d'argent et consommation de bois et de temps.

Quand i'eus bastelé plusieurs années ainsi imprudemment, avec tristesse et soupirs, à cause que ie ne pouvois parvenir a rien de mon intention, et me souvenant de la despense perdue, ie m'avisay pour obvier à si grande despence d'envoyer les drogues que ie voulois approuver ^ à quelque fourneau de potier; et ayant ainsi conclud en mon esprit telle chose, i'achetay de rechef plusieurs vaisseaux de terre et les ayant rompus en pièces, comme de coustume i'en couvray^ trois ou quatre cent pièces d'esmail et les envoyay en une poterie distante d'une lieue et demie de ma demeurance,^ avec requeste envers les potiers qu'il leur pleust permettre cuire lesdittes espreuves dedans aucuns de leurs vaisseaux; ce qu'ils faisoyent volontiers; mais quand ils avoyent cuit leur fournée et qu'ils renvoyent à tirer mes espreuves, ie n'en recevois que honte et perte, par ce qu'il ne se trouvoit rien de bon, à cause que le feu desdits potiers n'estoit assez chaut, aussi que mes espreuves n'estoyent enfournées au devoir requis et selon la science, et parce que ie n'avois connaissance de la cause pourquoy mes espreuves ne s'estoyent bien trouvées, ie mettois (comme i'ay dit cy dessus) le blasme sur les matières: de rechief ie faisois nombre de compositions nouvelles, et les envoyay aux mesmes potiers, pour en user comme dessus: ainsi fis ie par plusieurs fois, tousiours avec grands frais, perte de temps, confusion et tristesse.

Quand je vis que ie ne pouvois par ce moyen rien faire de mon intention, ie pris relasche quelque temps, m'occupant à mon art de peinture et de vitrerie,^ et me mis comme en non chaloir 6 de plus chercher les secrets des esmaux, quelques iours après survindrent certains commissaires, députez par le Roy, pour ériger la gabelle au pays de Xaintonge, lesquels m'appellerent pour figurer les isles et pays circonvoisins de tous les marez salans dudit pays. Or, après que ladite commission fiit parachevée et que ie me trouvay muny d'un peu d'argent ie reprins encores l'affection^ de poursuyvre à la suitte desdits esmaux, et voyant que ie n'avois peu rien faire dans mes fourneaux ny a ceux

* Quand même. 2 Eprouver.

3 Passé défini de couvrer (couvrir): voir Grammaire du vieux français.

4 Quelle est la valeur de cette terminaison ance"^ ^ Peinture sur verre. 6 Je ne me mis plus en peine de (chaloir = importer, falloir). "* Projet.

154 EXTRAIT d'un DIALOGUE INTITULÉ DE l'ART DE TERRE

des potiers susdits, ie rompi environ trois douzaines de pots de terre tout neufs, et ayant broyé grande quantité de diverses matières, ie couvray tous les lopins ^ desdits pots desdites drogues couchées avec le pinceau : mais il te faut entendre que de deux ou trois cents pièces, il n'y en avoit que trois de chascune composition: ayant ce fait, ie prins toutes ces pièces et les portay à une verrerie, afin de voir si mes matières et compositions se pourroyent trouver bonnes aux fours desdites verreries. Or d'autant que leurs fourneaux sont plus chauds que ceux des potiers, ayant mis toutes mes espreuves dans lesdits fourneaux, le lendemain que ie les fis tirer, i'apperceus partie de mes compositions qui avoyent commencé à fondre, ce qui fut cause que ie fus encores d'avantage encouragé de chercher l'esmail blanc, pour lequel j'avois tant travaillé.

Touchant des^ autres couleurs, ie ne m'en mettois aucunement en peine; ce peu d'apparence que ie trouvay lors, me fit travailler pour chercher ledit blanc deux ans outre le temps susdit, durant lesquels deux ans ie ne faisois qu'aller et venir aux verreries prochaines tendant aux fins de parvenir à mon intention. Dieu voulut qu'ainsi que ie commençois à perdre courage, et que pour le dernier coup ie m'estois transporté à une verrerie , ayant avec moy un homme chargé de plus de trois cents sortes d'espreuves, il se trouva une desdites espreuves qui fut fondue dedans quatre heures après avoir esté mise au fourneau, laquelle espreuve se trouva blanche et polie de sorte qu'elle me causa une ioie telle que ie pensois estre devenu nouvelle créature: Et pensois deslors avoir une perfection entière de l'esmail blanc: Mais ie fus fort esloingné de ma pensée: ceste espreuve estoit fort heureuse d'une part, mais bien malheureuse de l'autre, heureuse en ce qu'elle me donna entrée à ce que ie suis parvenu, et mal heureuse en ce qu'elle n'estoit mise en doze ou mesure requise; ie fus si grande beste en ces iours là, que soudain que i'eus fait ledit blanc qui estoit singulièrement beau, ie me mis à faire des vaisseaux de terre, combien que iamais ie n'eusse conneu terre, et ayant employé l'espace de sept à huit mois à faire lesdits vaisseaux, ie me prins à ériger un fourneau semblable à ceux des verriers, lequel ie bastis avec un labeur indicible : car il falloit que ie maçonnasse tout seul, que ie destrempasse mon mortier, que ie tirasse l'eau pour la destrempe d'iceluy, aussi me failloit* moi-mesme aller quérir la brique sur mon dos, à cause que ie n'avois nul moyen d'entretenir un seul homme pour m'ayder en cest affaire. Je fis cuire mes vaisseaux en première cuisson: mais quand ce fut à la seconde cuisson ie receus des tristesses et labeurs tels que nul homme ne voudroit croire. Car en lieu de me reposer de mes labeurs passez, il me fallut travailler l'espace déplus d'un mois, nuit et iour, pour broyer les matières desquelles i'avois fait ce beau blanc au fourneau des verriers; et quand i'eus broyé lesdites matières i'en couvray les vaisseaux que i'avois faits : ce fait, ie mis le feu dans mon fourneau par deux gueules, ainsi que i'avois veu faire ausdits verriers, ie mis aussi mes vaisseaux

1 Fragment, morceau. Ce mot ne se dit plus que dans le sens d'un morceau qui se mange — un lopin de viande.

2 Nous dirions aujourd'hui touchant les.

3 // TffiQ fallait — voir Grammaire du vieux français.

dans ledit fourneau pour cuider faire fondre les esmaux que i'avois mis dessus : mais c'estoit une chose mal-heureuse pour moy, car combien que ie fusse six jours et six nuits devant ledit fourneau sans cesser de brusler bois par les deux gueules, il ne fut possible de pouvoir faire fondre ledit esmail, et estoit comme un homme désespéré; et combien que ie ftisse tout estourdi du travail, ie me vay adviser que dans mon esmail il y avoit trop peu de la matière qui devoit faire fondre les autres, ce que voyant, ie me prins a piler et broyer ladite matière, sans toutesfois laisser refroidir mon fourneau par ainsi i'avois double peine, piler, broyer et chaufer ledit fourneau. Quand i'eus ainsi composé mon esmail, ie fus contraint d'aller encores acheter des pots, afin desprouver ledit esmail: d'autant que i'avais perdu tous les vaisseaux que i'avois faits : et ayant couvert lesdites pièces dudit esmail , ie les mis dans le fourneau, continuant tousiours le feu en sa grandeur: mais sur cela il me survint un autre malheur, lequel me donna grande fascherie, qui est que le bois m'ayant failli, ie fus contraint brusler les estapes^ qui soustenoyent les tailles de mon iardin, lesquelles estant bruslées, ie fus contraint brusler les tables et plancher de la maison, afin de faire fondre la seconde composition. J'estois en une telle angoisse que ie ne sçaurois dire: car i'estois tout tari et deseché a cause du labeur et de la chaleur du fourneau; il y avoit plus d'un mois que ma chemise n'avoit seiche sur moy, encores pour me consoler on se mo^^uoit de moy, et mesmes ceux qui me dévoient secourir alloient crier par la ville que ie faisois brusler le plancher : et par tel moyen l'on me faisoit perdre mon crédit, et m'estimoit-on estre fol.

Les autres disoient que ie cherchois à faire la fausse monnoye, qui estoit un mal qui me faisoit seicher sur les pieds; et m'en allois par les rues tout baissé, comme un homme honteux: i'etois endetté en plusieurs lieux, et avois ordinairement deux enfans aux nourrices, ne pouvant payer leurs salaires; personne ne me secouroit: Mais au contraire ils se mocquoyent de moy, en disant: il luy appartient bien de mourir de faim, par ce qu'il délaisse son mestier. Toutes ces nouvelles venoyent à mes aureilles quand je passois par la rue; toutesfois il me resta encores quelque espérance, qui m'encourageoit et soustenoit, d'autant que les dernières espreuves s'estoyent assez bien portées, et deslors en pensois sçavoir assez pour pouvoir gaigner ma vie, combien que i'en fusse fort esloigné (comme tu entendras ci après), et ne dois trouver mauvais si i'en fais un peu long discours, afin de te rendre plus attentif à ce qui te pourra servir.

Quand ie me fus reposé un peu de temps avec regrets de ce que personne n'avoit pitié de moy, ie dis à mon ame qu'est-ce qui te triste, puis que tu as trouvé ce que tu cherchois? travaille à présent et tu rendras honteux tes détracteurs : mais mon esprit disoit d'autre part, tu n'as rien de quoy poursuyvre ton affaire; comment pourras -tu nourrir ta famille et acheter les choses requises pour passer le temps de quatre ou cinq mois qu'il faut auparavant que tu puisses jouir de ton labeur? Or ainsi que i'estois en telle tristesse et débat d'esprit, l'espérance me donna un peu de courage, et ayant considéré que ie serois beaucoup

1 Etais, appuis.

156 EXTRAIT d'un DIALOGUE INTITULÉ DE l'ART DE TERRE,

longi pour faire une fournée toute de ma main, pour abréger et gagner le temps et pour plus soudain faire apparoir le secret que i'avois trouvé dudit esmail blanc, ie prins un potier commun et luy donnay certains pourtraits, afin qu'il me fist des vaisseaux selon mon ordonnance, et tandis qu'il faisoit ces choses ie m'occupois à quelques médailles: mais c'estoit une chose pitoyable : car i'estois contraint de nourrir ledit potier en une taverne, a crédit: parce que ie n'avois nul moyen en ma maison. Quand nous eusmes travaillé l'espace de six mois, et qu'il falloit cuire la besogne faite, il fallut faire un fourneau et donner congé au potier, auquel par faute d'argent ie fus contraint donner de mes vestemens pour son salaire. Or parce que ie n'avois point d'estofi*es^ pour ériger mon fourneau, ie me prins a defïaire celuy que i'avois fait à la mode des verriers, afin de me servir des estofî'es de la despoiiille d'iceluy. Or parce que ledit four avoit si fort chaufé l'espace de six jours et nuits, le mortier et la brique dudit four s'estoient liquifiés et vitrifiés de telle sorte, qu'en desmaçonnant i'eus les doigts coupez et incisez en tant d'endroits que ie fus contraient manger mon potage ayant les doigts envelopez de drapeau. Quand i'eus défilait ledit fourneau, il fallut ériger l'autre qui ne fut pas sans grand peine: d'autant qu'il me falloit aller quérir l'eau, le mortier et la pierre, sans aucun ayde et sans aucun repos. Ce fait, ie fis cuire l'œuvre susdite en première cuisson, et puis par emprunt ou ^autrement ie trouvay moyen d'avoir des estofî'es pour faire des esmaux, pour couvrir ladite besogne, s'estant bien portée en première cuisson: mais quand i'eus acheté lesdites esto/es il me survint un labeur qui me cuida faire rendre l'esprit. Car après que par plusieurs iours ie me fus lassé a piler et calciner mes matières, il me les convint 3 broyer sans aucune aide, à^ un moulin à bras, auquel il falloit ordinairement deux puissans hommes pour le virer: le désir que i'avois de parvenir a mon entreprinse me faisoit faire des choses que l'eusse estimé impossibles. Quand lesdites couleurs furent broyées, ie couvris tous mes vaisseaux et médailles dudit esmail, puis ayant le tout mis et arrangé dedans le fourneau, ie commençay a faire du feu, pensant retirer de ma fournée trois ou quatre cents livres, et continuay ledit feu. iusques à ce que i'eus quelque indice et espérance que mes esmaux fussent fondus et que ma fournée se portoit bien. Le lendemain quand ie vins a tirer mon œuvre, ayant premièrement osté le feu, mes tristesses et douleurs furent augmentées si abondamment que ie perdis toute contenance. Car combien que mes esmaux fussent bons et ma besongne bonne, neantmoins deux accidens estoyent survenus a ladite fournée, lesquels avoient tout gasté: et afin que tu t'en donnes de garde, ie te diray quels y sont: aussi après ceux la ie t'en diray un nombre d'autres, afin que mon malheur te serve de bon-heur, et que ma perte te serve de gain. C'est par ce que le mortier dequoy i'avoys massonné mon four estoit plain de cailloux, lesquels sentant la véhémence du feu (lorsque mes esmaux se commençoient à liquifier) se crevèrent en plusieurs pièces, faisans plusieurs pets et tonnerres dans ledit four. Or ainsi que les esclats desdits cailloux sautoient contre ma besongne, l'esmail qui estoit

1 Comment exprimerions nous aujourd'hui cette idée? ^ Matériaux. 3 Fallut. ^ Avec.

desja liquifié et rendu en matière glueuse,^ print lesdits cailloux, et se les attacha par toiites les parties de mes vaisseaux et médailles, qui sans cela se fussent trouvez beaux. Ainsi connoissant que mon fourneau estoit assez chaut, ie le laissay refroidir iusques au lendemain; lors ie fus si marri que ie ne te sçaurois dire, et non sans cause: car ma fournée me coutoit plus de six vingts escus.^ J'avois emprunté le bois et les estoffes, et si avois emprunté partie de ma nourriture en faisant laditte besongne. J'avois tenu en espérance mes créditeurs ^ qu'ils seroyent payez de l'argent qui proviendroit des pièces de ladite fournée, qui fut cause que plusieurs accoururent des le matin quand ie commençois à desenfourner. Dont* par ce moyen furent redoublées mes tristesses; d'autant qu'eu tirant ladite besongne ie ne recevois que honte et confusion. Car toutes mes pièces estoyent semées de petits morceaux de cailloux , qui estoyent si bien attachez autour desdits vaisseaux, et liez avec l'esmail, que quand on passoit les mains par dessus, lesdits cailloux coupoyent comme vasons ; et combien que la besongne fust par ce moyen, toutesfois aucuns en vouloient acheter à vil pris : mais parce que ce eut esté un descriement et rabaissement de mon honneur, ie mis en pièces le total de ladite fournée et me couchay de melancholie, non sans cause, car ie n'avois plus de moyen de subvenir à ma famille ; ie n'avois en ma maison que reproches ; en lieu de me consoler l'on me donnoit des malédictions : mes voisins qui avoyent entendu cest affaire disoyent que ie n'estois qu'un fol, -et que i'eusse eu plus de huit francs de la besongne que i'avois rompue, et estoyent toutes ces nouvelles iointes avec mes douleurs. Quand l'eus demeuré quelque temps au lit, et que i'eus considéré en moy-mesme qu'un homme qui seroit tombé en un fossé, son devoir seroit de tascher à se relever, en cas pareil ie me mis à faire quelques peintures, et par plusieurs moyens ie prins peine de recouvrer un peu d argent, puis ie disois en moyrmesme que toutes mes pertes et hasards estoyent passez, et qu'il n'y avoit rien plus qui me peust empescher que ie ne fisse de bonnes pièces: et me prins (comme auparavant) à travailler audit art. Mais en cuisant une autre fournée il survint un accident duquel ie ne me doutois pas : car la véhémence de la flambe du feu avoit porté quantité de cendres contre mes pièces, de sorte que par tous les endroits ou ladite cendre avoit touché, mes vaisseaux estoyent rudes et mal poHs, à cause que l'esmail estant liquifié s'estoit joint avec lesdites cendres : nonobstant toutes ces pertes ie demeuray en espérance de me remonter par le moyen dudit art: car ie fis faire grand nombre de lanternes^ de terre à certains potiers pour enfermer mes vaisseaux quand ie les mettois au four: afin que par le moyen desdites lanternes mes vaisseaux fussent garentis de la cendre. L'invention se trouva bonne, et m'a servi iusques auiourd'huy: Mais ayant obvié au hasard de la cendre, il me survint d'autres fautes et accident tels, que quand i'avois fait une fournée, elle se trouvoit trop cuitte, et aucune fois trop peu,

1 Gluant. — Quelle différence de sens entre la terminaison ani et euxf ^ 120 écus, environ 1260 francs de notre monnaie. ^ Nous dirions maintenant créanciers. — Créditeur est devenu un terme consacré au commerce, et désigne la personne à qui l'on accorde un crédit — il est opposé à débiteur. * Ce mot est-il superflu? ^ Ce sont les manchons ou cazettes d'aujourd'hui, cylindres de terre dans lesquels on enferme les pièces pour les cuire à l'abri.

158 EXTRAIT d'un DIALOGUE INTITULÉ DE l'aRT DÉ TERRE,

et tout perdu par ce moyen. J'estois si nouveau que ie ne pouvois discerner du trop ou du peu; aucunefois ma besongne estoit cuitte sur le devant et point cuitte à la partie de derrière: l'autre après que ie voulois obvier à tel accident, ie faisois brusler le derrière et le devant n'estoit point cuit; aucunefois il estoit cuit à dextre et bruslé à senestre: aucunefois mes esmaux estoyent mis trop clairs, et autrefois trop espais : qui me caus^oit de grandes pertes ; aucunefois que i'avois dedans le four diverses couleurs d'esmaux, les uns estoyent bruslez premier * que les autres fussent fondus. Bref i'ay ainsi bastelé l'espace de quinze ou seize ans; quand i'avois appris à me donner garde d'un danger, il m'en survenoit un autre, lequel ie n'eusse iamais pensé. Durant ces temps là ie fis plusieurs fourneaux lesquels m'engendroient de grandes pertes auparavant que l'eusse connoissance du moyen pour les eschauffer également: enfin ie trouvay moyen de faire quelques vaisseaux de divers esmaux entremeslez en manière de jaspe: cela m'a nourri quelques ans: mais en me nourrissant de ces choses ie cherchois tousiours à passer plus outre avecques frais et mises, comme tu sçais que ie fais encores à présent. Quand i'eus inventé le moyen de faire des pièces rustiques, ^ ie fus en plus grande peine et en plus d'ennuy qu'auparavant. Car ayant fait un certain nombre de bassins rustiques et les ayant fait cuire, mes esmaux se trouvoyent les uns beaux et bien fonduz, autres mal fondue, autres estoient bruslez, à cause qu'ils estoient composez de diverses matières qui estoient fusibles à divers degrez ; le verd des lézards estoit bruslé premier que la couleur des serpens fut fondue, aussi la couleur des serpens, escrevices, tortues et cancres, estoit fondue auparavant que le blanc eut reçeu aucune beauté. Toutes ces fautes m'ont causé un tel labeur et tristesse d'esprit, qu'auparavant que i'aye rendu mes esmaux fusibles à un mesme degré de feu, i'ay cuidé entrer iusques à la porte du sépulchre: aussi en me travaillant à tels affaires ie me suis trouvé l'espace de plus de dix ans si fort escoulé^ en ma personne, qu'il n'y avoit aucune forme n'y apparence de bosse aux bras ny aux iarabes: ains estoyent mesdites iambes toutes d'une venue: de sorte que les liens de quoy i'attachois mes bas de chausses estoyent, soudain que ie cheminois, sur les talons avec le résidu de mes chausses. Je m'allois souvent pourmener dans la prairie de Xaintes, en considérant mes misères et ennuys: Et sur toutes choses de ce qu'en ma maison mesme ie ne pouvois avoir nulle patience, n'y faire rien qui fut trouvé bon. J'estois mesprisé, et mocqué de tous: toutefois ie faisois tousiours quelques vaisseaux de couleurs diverses, qui me nourrissoient tellement quellement. Mais en ce faisant, la diversité des terres desquelles ie cuidois m'avancer, me porta plus de dommage en peu de temps que tous les accidens du paravant. Car ayant fait plusieurs vaisseaux de diverses terres, les unes estoyent bruslées devant que les autres fussent cuittes: aucunes recevoyent l'esmail et se trouvoyent fort aptes pour cest affaire; les autres me decevoyent en toutes mes entreprinses. Or parce que mes esmaux ne venoyent bien en une mesme chose, i'es-

^ Avant (italianisme). 2 Ce sont ces plats couverts de poissons, de reptiles, de coquillages en relief et peints avec leurs couleurs naturelles dont on trouve encore quelques-uns dans les riches collections d'objets d'art.

3 Débilité, décharné.

tois deceu par plusieurs fois: dont ie recevois tousiours ennuis et tristesse. Toutesfois l'espérance que i'avois, me faisoit procéder en mon affaire si virilement que plusieurs fois pour entretenir les personnes qui me venoyent voir ie faisois mes efforts de rire , combien que intérieurement ie fusse bien triste.

Je poursuyviz mon affaire de telle sorte que ie recevois beaucoup d'argent d'une partie de ma besongne, qui se trouvoit bien : mais il me survint une autre affliction conquatenée^ avec les susdits, qui est que la chaleur, la gelée, les vents, pluyes et gouttières, me gastoyent la plus grande part de mon œuvre, auparavant qu'elle fut cuitte, tellement qu'il me fallut emprunter charpenterie, lattes, tuilles et doux, pour m'accommoder. Or bien souvent n'ayant point de quoy bastir, i'estois contraint de m'accommoder de liarres^ et autres verdures. Or ainsi que ma puissance s'augmentoit, ie defaisois ce que i'avois fait, et le batissois un peu mieux; que faisoit qu'aucuns artisans, comme chaussetiers, cordonniers, sergens et notaires, un tas de vieilles, tous ceux cy sans avoir esgard que mon art ne se pouvoit exercer sans grand logis, disoyent que ie ne faisois que faire et desfaire, et me blasmoyent de ce qui les devoit inciter à pitié, attendu que i'estois contraint d'employer les choses nécessaires à ma nourriture, pour ériger les commoditez requises à mon art. Et qui pis est, le motif desdites mocqueries et persécutions sortoit de ceux de ma maison, lesquels estoyent si esloingnez de raison, qu'ils vouloyent que ie fisse la besongne sans outis, chose plus que déraisonnable. Or d'autant plus que la chose estoit déraisonnable, de tant plus l'affliction m'estoit extrême. J'ay esté plusieurs années que n'ayant rien dequoy faire couvrir mes fourneaux, i'estois toutes les nuits à la mercy des pluyes et vents, sans avoir aucun secours aide ny consolation, sinon des chatshuants qui chantoyent d'un costé et les chiens qui hurloyent de l'autre ; parfois il se levoit des vents et tempestes qui souffloyent de telle sorte le dessus et le dessouz de mes fourneaux que i'estois contraint quitter là tout, avec perte de mon labeur; et me suis trouvé plusieurs fois qu'ayant tout quitté, n'ayant rien de sec sur moy cause des pluyes qui estoyent tombées, ie m'en allois coucher à la minuit ou au point du iour, accoustré de telle sorte comme un homme que l'on auroit traine partons les bourbiers de la ville; et en m'en allant ainsi retirer, i'allois bricollant^ sans chandelle, et tombant d'un costé et d'autre, comme un homme qui seroit yvre de vin, rempli de grandes tristesses : d'autant qu'après avoir longuement travaillé ie voyois mon labeur perdu. Or en me retirant ainsi souillé et trempé, ie trouvoîs en ma chambre une seconde persécution pire que la première, qui me fait à présent esmerveiller que ie ne suis consumé de tristesse.

Ce récit est non-seulement plein d'intérêt, de grandeur, d'éloquence naïve, mais, sous le rapport du style, on peut le regarder comme un des morceaux les plus précieux qui nous soient restes de la langue française au XVIe siècle. (A. Cap.) — Il donne la mesure de la persévérance de Palissy, et peut être considéré comme le développement de la mélancolique devise de cet invincible travailleur: y^Povreié empesche les bons espritz de parvenir.''

1 Ajoutée. 2 Lierres. ^ Qq terme n'est plus usité que d'une manière toute spéciale dans le jeu de billard, et dans la vénerie; dans ce dernier cas, il se dit d'un chien qui s'écarte à droite et à gauche.

BONAVENTURE DESPERIEES.

e joyeux et spirituel conteur naquit vers la fin du XV^ siècle. L'on ne sait rien de précis sur ses premières années: il dut probablement à son éducation distinguée et à son esprit la place de valet de chambre qu'il occupa auprès de la reine de Navarre, Marguerite, sœur de François 1^^- L'on sait que cette princesse aimait à s'entourer de personnages instruits et diserts, et Desperriers fut du nombre de ce petit cénacle; il est probable qu'il eut sa part de collaboration dans les récits connus sous le nom de Nouvelles de la reine de Navarre. Ecrivain fort habile, ses ouvrages peuvent être rangés parmi les plus remarquables de son époque. Les principaux sont les suivants: La traduction en vers français de VAndrienne de Térence. Lyon 1537, in -8. — Cymbalum mundi (sous le nom de Thomas Clevier). Paris, Jehan Morin, 1537, in-8. — Nouvelles récréations et joyeux devis 15 ô 8, in-8. — Desperiers poussé au désespoir j)ar des persécutions que lui avaient attirées ses hardiesses se donna la mort (1544).

D'UN DOCTEUR EN DECRET QU'UN BŒUF BLESSA SI FORT QU'IL NE SAVOIT EN QUELLE JAMBE C'ÉTOIT.

Un Docteur en la faculté de décret, passant pour aller, lire aux écoles, rencontra une troupe de bœufs (ou la troupe de bœufs le rencontra), qu'un varlet de boucher menoit devant soi. L'un desquels quidam bœuf, comme M. le docteur passoit sur sa mule, vint frayer un petit contre sa robe, dont il se print incontinent à crier: „A l'aide! ô le méchant bœuf! il m'a tué! je suis mort!" A ce cri s'amassèrent force gens, car il étoit bien connu, parce qu'il y avoit trente ou quarante ans qu'il ne bougeoit de Paris: lesquels à l'ouïr crier, pensoient qu'il fût énormément blessé. L'un le soutenoit d'un côté, l'autre d'un autre, de peur qu'il ne tombât de dessus sa mule. Et entre ses hauts cris, il dit à son famulus^ qui avoit nom Corneille: „Viens cà. Eh! mon Dieu! va-t'en aux écoles, et leur dis que ie suis mort, et qu'un bœuf m'a tué, et ie ne saurois aller faire ma leçon et que ce sera pour une autre fois ! " Les écoles furent toutes troublées de ces nouvelles, et aussi Messieurs de la faculté. Et incontinent l'allèrent voir quelques-uns d'entre eux,

1 Valet.

d'un docteur qu'un bœuf blessa si fort qu'il ne savoit où. 161

qui furent députes, qui le trouvèrent étendu sur un lit, et le barbier environ,! qui avoit des bandeaux d'huiles, d'onguents, d'aubins^ d'œufs, et tous les ferrements, en tel cas requis. M. le docteur plaignoit la jambe droite si fort, qu'il ne pouvoit endurer qu'on le déchaussât; mais fallut incontinent découdre la chausse. Quand le barbier eut vu la jambe à nu, il ne trouva point de lieu entamé ni meurdri, ni aucune apparence de blessure, combien que toujours M. le docteur criât; „Je suis mort, mon ami, je suis mort!" Et quand le barbier y vouloit toucher de la main, il crioit encore plus haut : „0h ! vous me tuez, je suis mort ! " — „Et où est ce qu'il vous fait de plus de mal, monsieur?" disoit le barbier. — T)Eh! ne le voyez -vous pas bien? disoit -il. Un bœuf m'a tué et il me demande où c'est qu'il m'a blessé ! Eh ! je suis mort ! " — Le barbier lui demandoit: „Est-ce là, monsieur?" — „Nenni." — ^Et là?" — „Nenni." Bref, il ne s'y trouvoit rien. „Eh! Qu'est-ceci? Ces gens-ci ne sauroient trouver là où j'ai mal; n'est -il point enflé?" dit-il au barbier. — „Nenni." — ^11 faut donc, dit M. le docteur, que ce soit en l'autre jambe; car je sais bien que le bœuf m'a heurté." Il fallut déchausser cette autre jambe. Mais elle se trouva blessée comme l'autre. „Bah! ce barbier-ci n'y entend rien." — ^^Eh! mon Dieu! dit M. le Docteur, voici grand chose; un bœuf m'auroit-il ainsi frappé sans me faire mal? Viens çà, Corneille; quand le bœuf m'a blessé, de quel côté venoit-il? N'étoit-ce pas devers la muraille?" — „Oui, domine," ce disoit le famulus. — „ C'est donc en cette jambe ici. Je leur ai bien dit le commencement; mais il leur est avis que c'est se moquer." Le barbier voyant bien que le bonhomme n'étoit malade que d'appréhension, pour le contenter, y mit un appareil léger, et lui banda la jambe en lui disant que cela suffiroit pour le premier appareil. „Et puis, dit-il. Monsieur notre maître , quand vous aurez avisé en quelle jambe est votre mal, nous y ferons quelque autre chose.

BONAVENTURE DeS PeRRIERS.

COMPARAISON DES ALQUEMISTES A LA BONNE FEMME QUI PORTOIT UNE POTÉE DE LAIT AU MARCHÉ.

Chacun sait que le commun langage des alquemistes^ c'est qu'ils se promettent un monde de richesse, et qu'ils savent des secrets de nature, que tous les hommes ensemble ne savent pas; mais à la fin, tout leur cas s'en va en fumée, tellement que leur alquemie se pourroit plus proprement dire art qui mine ou art qui n'est mie. Et ne les sauroit on mieux comparer qu'à une bonne femme qui portoit une potée de lait au marché, faisant son compte ainsi: qu'elle la vendroit deux liards : de ces deux liards , elle en achèteroit une douzaine d'œufs, lesquels on mettroit couver et en auroit une douzaine de poussins; ces poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner; ces chapons vaudroient cinq sols la pièce, ce seroit un écu et plus, dont elle achèteroit deux cochons, mâle et femelle, qui deviendroient grands et en feroient

1 Auprès. 2 Blancs. ^ Alchimistes. ^

Page 1