‹ ChrétienneChapitre 1 sur 2 · PARIS · texte numérisé non relu

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A SAINTE JULITE

.le vous dédie ce livre, à vous qui m'avez assistée avant que je vous appelle.

Et je dirai à mes lecteurs comment vous êtes venue à moi.

Le premier soir où j'occupais la chambre de l'abbesse, à l'abbaye de Gif que je venaisd'acheter et qu'on disait hantée, je regardais, par une fenêtre ouverte, le haut mur protecteur qui entoure le grand clos.

Nul arbre ne me le cachait alors, les Prussiens, au dire de mon jardinier, les ayant tous coupés (dans l'esprit bienveillant dont ils ont gardé l'inspiration vis-à-vis de l'Alsace con-

quise), sous le prétexte que le propriétaire de l'Abbaye était Alsacien.

La lune, en son plein, brillait de tout son éclat sur une herbe humide et luisante qui avait poussé depuis la coupe de septembre.

Tout à coup, venant du bois, franchissant le haut mur et restant à la hauteur du mur franchi, m'apparurent des formes blanches, glissant deux par deux, enveloppées de longs voiles, un peu traînants, mais qui laissaient intactes les distances.

Elles avançaient dans un rythme lent, avec une légère secousse, et se dirigeaient vers la première grande ogive des raines, ouverte à la hauteur d'où elles glissaient.

Pas un instant je n'eus l'angoisse d'une apparition.

Une grande douceur me pénétra et, lorsque la virginale vision disparut, elle ne laissa dans mon esprit que cette pensée souriante : « Elles m'accueillent, moi païenne. »

Je m'appliquai, dès lors, à embclUr la demeure de passage où les Nonnes blanches « revenaient » .

Je m'y attachai chaque jour davantage. Par là j'attirai les âmes des mortes, avec lesquelles, à chaque heure, la mienne entrait en contact.

Lentement, pour ne pas me donner un brusque sursaut, elles réveillèrent en moi, pour les ressusciter plus tard, des croyances délaissées.

Tout d'abord, je mêlai mes dieux au Leur.

Par les soirs de lune claire, je sollicitai leur retour. Je les revis une fois et puis. . . plus.

Je me plaisais, cependant, à les évoquer dans mes ruines. Je respirais leur air, j'entendais leurs chants. Je me pris à murmurer des prières, les leurs, mes premières, oubliées depuis plus de soixante-dix ans.

Plus d'une fois, j'ai rêvé que mon âme, vêtue de blanc, les soirs de lune claire, s'essayait à suivre la longue théorie des Nonnes blanches, mais elle retombait lourdement.

Je ne pouvais, seule, l'alléger de ses croyances matérialisées. Il me fallait une aide. Laquelle?

Je la cherchais, sans bien savoir ce que j'en attendais. Je revais une intermédiaire entre les Nonnes blanches et moi .

Ce fut un jour en attachant des guirlandes

ïv CHRETIENNE

de vieux lierres, dont je me plais depuis tant d'années à diriger les jeunes pousses, rêvant, comme on le fait sagement lorsque les mains s'occupent, que se formulèrent précis mes désirs :

« Si j'avais une patronne, une sainte à moi, qui me rattacherait aux Nonnes blanches et m'attacherait à elles ? "

Je savais l'histoire, pour ainsi dire profane, de l'Abbaye. J'avais d'elle des actes d'achats de terre, je connaissais le démêlé des supérieures avec les archevêques de Paris, leur mission édu- •catrice, la présence, chez elles, comme élèves, de Mlle de Se vigne, de Marie Racine, la teinte de jansénisme qui leur avait fait interdire la prise de voile, et c'était tout!

Je voulais une sainte, une patronne qui pût m'assurer la protection des Nonnes blanches, non celles des dernières qui se vetissaient de noir.

Et l'hiver qui précède le dernier, à une amie provençale, très pieuse, ma confidente chrétienne, dont les prières et les pieux réconforts au milieu d'épreuves cruelles ont été pour

CHRETIENNE v

moi d'une grande douceur, je répétai avec insistance : » Trouvez-moi une sainte, une patronne? "

Et elle me répondait : « Vous avez sainte Julie et même sainte Juliette.

— « Non, une autre, plus à moi.

— « Païenne », répondait-elle, attristée. Un jour, elle arriva avec un très vieux livre,

si vieux qu'il en était, en certaines pagres, illisible.

« Ai-je, enfin, votre sainte? " me dit mon amie joyeusement. « Voulez- vous de sainte Julite? »

Que le lecteur, superbement libre penseur, s'apitoie sur mon lamentable état d'esprit et l'attribue dédaigneusement, s'il lui plaît, à « mon âge avancé », mais, au nom de sainte Julite, j'eus un sursaut de joie

Je sentis que « ma sainte », celle que je cherchais, que je voulais, était bien elle la seule : sainte Julite.

Je la priai...

Et je lus avidement sa vie de martyre. Elle a été surhumaine.

Le courage étant pour moi la marche à l'héroïsme et ce que j'honore le plus dans la vie, ma sainte Julite fut mienne plus encore.

Un dimanche, que je lisais les journaux en attendant les rares amis que mon deuil peut accueillir, mes yeux, par hasard, tombèrent sur l'Ec/w paroissial de Gif, et je lus :

« Le 16 juin, anniversaire de l'exposition des reliques et de la procession en l'honneur de sainte Julite, à l'abbaye de Gif. »

Ma sainte à l'Abbaye, mon Abbaye! J'étais encore tremblante d'émotion, quand mes amis arrivèrent.

L'un d'eux, mon voisin, le peintre Y..., m'amenait l'un de ses amis, curé de nos environs, l'abbé T...

A peine commencions-nous une conversation que le vieux curé nous dit : « Je ne sais ce qui se passe dans ce salon, mais je sens une influence puissante, comme une protection d'en haut!... )'

Je racontai à mes amis, très émus, comment j'avais cherché, trouvé ma sainte, comment à l'instant je venais de découvrir que ses reliques

CHRETIENNE vil

étaient en juin, mois courant, exposées et processionnées à l'Abbaye.

Ma sainte était bien mienne !

Et c'est depuis juin que j'ai commencé à écrire Chrétienne, qui ne parvenait pas à mûrir en mon esprit depuis plusieurs années.

Est-elle digne de la Patronne à laquelle je la dédie ?

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