‹ ChrétienneChapitre 2 sur 2 · JULIETTE ADAM · texte numérisé non relu

JULIETTE ADAM

MéLissandre de JSoves à Tiburce Gardanne, maison de Pétrarque (VaucluseJ .

Que se passe-t-il en moi, Tiburce, pour que le cri de mon cœur : « Serai-je ta femme? " qui terminait ma dernière lettre, me semble aujourd'hui coupable?

Sans doute, une simple dépêche, la nouvelle de la mort de M. de Noves, ne me délivrait pas de tout lien avec celui dont je porte le nom.

Depuis que j'ai lu le récit de cette mort, dont mon père m'écrit les scandaleux détails, il me semble que notre ciel se couvre, que les nuag^es amoncelés par les malédictions de M. de Noves recèlent la foudre et que, demain, elle éclatera sur votre tête et sur la mienne.

J'ai le sentiment, vague encore, qu'il faut que nous devenions dignes de notre délivrance.

Peut-être notre amour n'était-il absous que par

l'immoralité de M. de Noves et devons-nous chercher aujourd'hui dans des moralités hautes une consécration de cet amour Je vous exprime une intuition très vag^ue, mais qui m'apporte une souffrance, là où, dans le premier moment, je criais une joie.

.le m'étais crue libérée de mes devoirs d'épouse par un mari qui semblait prendre à tâche de me répudier publiquement, qui s'affichait avec des drôlesses qualifiées et qui se ruinait ostensiblement pour elles.

Dégag^ée à l'avance des liens moraux, délivrée par la mort des liens légaux, je n'ai eu qu'une pensée : la réalisation d'un rêve plus d'une fois exprimé par vous : « Je donnerais ma vie entière pour qu'un seul jour tu sois ma femme.

a Je meurs si tu résistes à mon invincible désir de t'avoir à moi seul pour toujours. »

Mon père m'écrit que le duel, dans lequel M. de Noves a été grièvement blessé, fut provoqué par un scandale si odieux que, sans sa blessure, mortelle au dire des médecins, il était jeté en prison et sûrement condamné à une peine infamante, car il a tué traîtreusement un compagnon de plaisir, rival d'une heure.

Quanta ses dettes de toutes sortes, elles étaient

à ce point criardes, qu'avant son départ mon père avait dû faire télégraphier par une banque marseillaise aux créanciers napolitains qu'elle répondait de la somme due pour l'achat de Noves. La lettre de mon père, en ce qui le concerne, personnellement, me trouble à ce point que je cherche en vain à vous exprimer la violence de mon émotion.

« La lumière a pénétré en moi à la lueur de cette âme de damné, m'écrit mon père ; j'ai tout à coup compris, sans que je cherche les liens de cette compréhension, qui me seraient odieux, à quel point je suis coupable de la mort de ta mère, coupable d'avoir exigé, de la plus pure des idéalistes, un amour purement sensuel, coupable par là de l'avoir jetée dans la pénitence et dans un mysticisme farouche.

« Je suis coupable de t'avoir livrée, toi, la fille de ma chair, à une éducation purement matérialiste. En laissant faire de toi une païenne, j'ai rendu impossible ton influence morale sur ton mari, qu'un peu de mysticisme, qu'un peu d'indulgence chrétienne d'une épouse intelligente et habile eussent peut-être assagi.

« Je me sens coupable, très couj)able.

" Ce mari que je t'ai donné était le fils d'un

compagnon de grande vie. Il me paraissait, dans mon jugement superficiel, n'avoir que des ardeurs et non des vices. Je ne le connais qu'à cette heure, par sa confession démoniaque. De Noves était un misérable !

i. Mériterai-je jamais ton pardon? Le colonel de Noves, appelé, tu le sais, en même temps que moi auprès de ton mari, n'est venu que sur une dépêche d'un médecin, lui disant que son neveu était irrémédiablement condamné.

u Depuis l'an dernier, toute relation était rompue entre eux. Gomme tuteur, il lui avait livré une à une les bribes de la grande fortune de son père et un peu de la sienne propre, mais lassé, écœuré, il n'en voulait plus rien entendre.

«Tu sais à quel point le colonel est religieux. Il ne prêche pas, il donne des ordres et il m'a pour ainsi dire ordonné, durant notre voyage en mer, de Marseille à Naples, de me confesser.

«Une nuit, sous le ciel étoile, il m'a mis en présence de moi-même, m'obligeant à me juger, vis-à-vis de ta mère, de toi, de tes fautes, dont il me rend responsable.

« Il a condamné cruellement mes chimères de plaisir, l'oubli coupable de mes devoirs moraux de Français, de mari, de père, et il m'a inspiré

un tel mépris de moi que je l'ai supplié de me guider dans une voie nouvelle où je puis trouver l'absolution de mon passé.

« Dieu aidant! a-t-il dit, j'essaierai. Puis, il m'a " catéchisé » , selon son mot.

« Ah ! les nobles paroles que j'ai entendues, les retentissants appels qui ont résonné en moi et comme tout à coup me sont apparus de grands devoirs ignorés, comme j ai compris les conséquences cruelles d'une vie égoïste et corrompue et comme j'étais préparé à comprendre la leçon définitive que j'allais recevoir. »

Tiburce, je copie en grande partie ce que m'écrit mon père; je grave ainsi, à tout jamais, les leçons que, moi-même, je reçois à travers lui.

Je n'ai plus une pensée personnelle. . . Comprenez-moi, trouvez-moi, s'il se peut, car je me cherche !

Tiburce à Mélissandre.

Je me chercherai, Mélissandre, où vous vous chercherez. Où que vous vous dirigiez, je vous

suivrai. En quittant Tun des sentiers de votre vie morale, que vous trouvez inférieur, vous ne pourrez qu'en choisir un autre qui vous élève. J'attends ce que vous ordonnerez, pour vous et j)Our moi. Je vis en vous. Ma personnalité disparaît, s'écroule, espérant de vous les paroles qui me relèveront. Je fuis mon atelier, j'ai l'horreur de mes pinceaux. Étais-je quelqu'un? Je ne sais plus.

Les directions du colonel de Noves, Mélissandre, vous seront imposées. Elles sont de celles, si hautes, que leur hauteur même vous fera désirer de les gravir! Vous dirig^era-t-il comme il dirige votre père, et alors que deviendrai-je, condamné par lui? J'ai peur !

Mélissandre à Tihurce.

Voici la seconde lettre de mon père. Chaque phrase me poursuit comme un cauchemar.

Il Dans une villa du Pausilippe, dominant le grand golfe dont les deux courbes rivalisent de

beauté, le ciel, la terre, la mer enveloppés, fondus dans l'azur, le colonel et moi, nous descendons des terrasses successives, guidés par un domestique à figure de bandit. Il nous conte, dans sa langue sonore, avec cynisme, que son maître expire dans le pavillon, là, au bord de la mer, tout en bas, derrière le petit bois de citronniers.

« — Et qui le soigne? demande le colonel, en italien.

« — Amis et amies et le médecin, quand ils viennent.

« — Et vous ?

n — Depuis qu'il a voulu descendre, parce qu'il étouffait là-haut, je suis l'introducteur, et rien d'autre !

il — N'introduisez personne que le médecin, lui dit le colonel avec autorité, je suis le père !

a De Noves est étendu sur un lit très bas, l'oeil mauvais, la bouche tordue, le bras menaçant.

" — Vous voilà, bel oncle et beau-père! s'écriet-il, vous arrivez à temps pour me voir crever.

» — Tais-toi, lui dit le colonel, ce n'est pas l'heure des injures et des mots grossiers. Si tu dois mourir, j'entends que tu meures comme un de Noves doit mourir.

i( II répondit par des mots que je ne puis te répéter, et ajouta :

« — Vous a-t-on dit, mon vertueux oncle, que j'ai lâchement assassiné, dans un lieu igfnoble, un compagnon de débauche qui me prenait une femme que je voulais? mais il a vécu assez pour me léguer un coup de couteau empoisonné.

" Je sais que je n'ai pas pour vingt-quatre heures à vivre, mais je mourrai content de pouvoir déverser sur vous, mon saint oncle, et sur mon vertueux beau-père, sur ma chaste épouse, sur Gardanne, son chevalier servant, vous voyez que je choisis mes termes ! toutes mes malédictions. Je tiens ma vengeance sur chacun de vous : l" mon oncle, j'ai déshonoré votre nom et je mourrai sous vos yeux avec l'assistance du diable; 2° vous. Moral, votre nom est fatidique, je vous livre à mon oncle et je vous soupçonne déjà sous sa férule ; il fera de vous un cagot ayant peur de l'immortel Satan! Le spectacle de la fin d'un débauché vous fera renoncer aux doux plaisirs et mourir d'ennui; 3° Mélissandre épousera Gardanne; ils se haïront comme ils se sont aimés et la vieillesse les fera honteusement s'exécrer.

« S'il y a une autre vie, mon oncle, pour les

damnés comme pour les élus, les premiers doivent avoir la joie éternelle de faire le mal, comme les élus de faire le bien.

M Et je m'en paierai du mal à faire. Brûler! c'est le plus beau terme de la langue française. Brûler! rejoindre les grands criminels héroïques, retrouver un à un, dans la mort et après, ses compagnons de débauche, ricaner chaleureusement sur les froides vertus, c'est revivre autrement par delà que dans la stupide béatitude!

« Le colonel, atterré, ne pouvait répondre; l'effarement de l'impuissance se lisait seul dans ses yeux.

Il Des filles entrèrent en bourrasque. L'une d'elles présenta un billet à de Noves.

u — Paie! cria-t-elle, menaçante.

" — Celui-là paiera! dit-il en désignant son oncle, ne le lâche pas après ma mort. Moi, je n'ai pas un sou !

« Il devait souffrir atrocement, car parfois il se tordait en hurlant.

" Je chassai les filles.

« Le médecin, prévenu, tenta de faire prendre à de Noves un calmant, lui proposa des piqûres. Il l'injuria.

« Écœuré, le médecin l'abandonna.

« Un prêtre, que le colonel me pria d'allerchercher avec le viatique, essaya en vain d'arracher à ce démoniaque une parole de repentir.

« Je vis le colonel supplier, pleurant...

u La mort vint dans un spasme et dans une malédiction.

« Le colonel et le prêtre s'agenouillèrent.

« Après avoir fermé les yeux du maudit, je ramenai le drap sur son visage convulsionné.

« La mer violente nous jetait son écume, qui arrivait jusqu'à nous. Le Vésuve grondait.

« Peut-on, par des prières, sauverunetelle âme? Je n'ai pas osé le demander au colonel.

« M. de Noves, après avoir hésité, ramène le corps en France, à Noves, où tous les de Noves sont enterrés, morts en hons chrétiens, même mon ami, le père du maudit mon camarade de plaisir, et point un compagnon de débauche. "

Tiburce, je ne vous ai pas copié entièrement la lettre de mon père, c'était impossible! Jugez de l'état de mon esprit.

Le colonel, en même temps qu'il ramène celui que j'appelle comme lui le maudit, me ramène un père, qui va, peut-être, d'autre façon, me redevenir plus étranger encore après sa conversion.

Vous comprendrez mon trouble, n'est-ce pas, Tiburce? Je ne sais plus regarder ce que je vois, sentir ce que j'éprouve, être où je suis! Plaignezmoi! et faites que dans cet enfer je ne perde pas toute espérance!

Tiburce à Mélissandre.

Je comprends d'autant mieux le trouble de vos esprits que je l'éprouve.

La malédiction du maudit, je le sens, pèse déjà sur nous. Elle nous impose des compréhensions autres de nos sentiments. Ne hâtons rien, Mélissandre. Abandonnons-nous aux directions nouvelles qui s'offrent à notre vie. Et, parmi celles-là, permettez que je fasse une large part à celles de M. de Noves, dont j'honore au plus haut point, et le plus respectueusement que je puisse, le caractère.

Laissons-le, tout d'abord, vous diriger, s'il daigne le faire. Et que votre soumission lui soit un adoucissement à ce qu'il souffre.

Sa noblesse de cœur, sa charité doivent l'inté-

resser à nous, provoquer ses indulgences. Méritons-les.

Mélis sandre à Tiburce.

M. de Noves arrive après-demain avec mon père et avec le corps. Il a passé par Rome, y a demandé une grâce, j'ignore laquelle, pour l'enterrement, je crois. Il l'a obtenue.

Un instant, il avait songé — je ne sais si je vous l'ai dit — à laisser le corps de son neveu àNaples; mais il a craint que la découverte de la vérité sur cette mort ne soit déshonorante pour le nom familial.

J'ai reçu de lui une longue lettre, à la fois autoritaire et apitoyée. Du ton d'un chef de famille habitué à l'obéissance, il m'ordonne de l'attendre à Noves et de le recevoir « dès l'arrivée du corps de son neveu », — il ne dit pas mon mari, — en grand deuil.

tt Vous m'assisterez, Mélissandre, ajoute-t-il, pour l'honneur d'une famille dont vous portez le nom. ))

Je voulais partir pour Saint-Estève, trouvant

cruel d'être là. Mon devoir me semble contenu dans les derniers mots de votre lettre :

» Les directions du colonel de Noves sont de celles, si hautes, que leur hauteur même vous fera désirer de les gravir. »

Mon père m'écrit aussi, déjà apaisé par ses h repentirs » . Lui-même me demande de rester à Noves pour « les cérémonies habituelles » et de le suivre ensuite à Saint-Estève, puis à l'Estaque où il a vécu les premières années de son mariage, où je suis née, où je suis restée jusqu'à la mort de ma mère, où vous êtes venu sans rien voir que moi, où notre réconciliation a été inoubliable.

« Ma sainte, ajoute-t-il, adorait la mer que domine au loin la Vierge dorée, son enfant Jésus dans les bras : ÎSotre-Dame-de-la-Garde. »

Et quelles paroles tendres sur notre réunion si tardive. J'en suis très troublée, plus encore qu'émue. C'est la première fois que je sens la douceur d'une affection qui n'est pas votre amour. Je ne connaissais que ma passion pour la nature, pour mes dieux, pour vous...

Je ne savais pas qu'on put éprouver une émotion douce, profonde aux paroles écrites. Je devine ce que peut être la tendresse.

Et pourquoi mes premières années, auxquelles je n'avais jamais songé, me réapparaissent-elles tout à coup? Je me recherche et je me retrouve vaguement très petite, prise par la main, promenée dans notre grand jardin, avec des paroles rieuses de mon père et mélancoliques de ma mère.

Et le silence se fait après mes toutes premières années. Je regarde une miniature de ma mère, que je ne regardais pas. Elle s'éclaire et à la fois m'attriste. Elle m'émeut.

Que mon père revienne, que je puisse l'interroger sur ma mère, qu'il me la rende par le souvenir !

Fassent nos dieux, Tiburce, que les malédictions du de Noves de Naples puissent se transformer en bénédictions de mon père !

Tiburce à Mélissandre.

Ma mère aussi était mélancolique. Je me rappelle ses plaintes, et ses préférences pour mon frère cadet, très doux, maladif, qui ne la quittait

pas, dans lequel elle se retrouvait, tandis qu'elle retrouvait mon père en moi, lui aussi, rieur comme le vôtre.

Je préférais mon père, qui cependant me paraissait trop souvent injuste.

Mélissandre, tout ce que vous apprendrez de votre mère, dites-le-moi. Elle m'attire. Je veux l'aimer avec vous, car, je le sens, sa pensée vous est douce.

Mélissandre à Tiburce.

Rien ne peut vous rendre l'impression que j'ai ressentie de la force d'âme du colonel.

11 a parlé sur la tombe de son neveu, sans un mensonge, sans que ceux qui l'écoutaient pussent comprendre avec quelle hauteur, quel détachement il enterrait le dernier du nom, si indigne de l'avoir porté.

(i L'honneur de la famille est sauf, me ditil après l'enterrement. C'est tout ce que ceux qui m'ont précédé avaient le droit d'exiger pour ce bâtard moral !

<i Et maintenant, aux de Noves d'outre-tombe de décider ce qu'ils peuvent, là-haut, pour lui.

« J'essaierai, moi, de faire autant de bien, que, vivant, il eût encore fait de mal.

« Vous me rendrez Noves, Mélissandre, que vous lui avez acheté ces derniers temps, je le sais, et que moi, je lui avais donné au moment de votre mariagfe. J'en ferai un asile pour les fils de famille ruinés parle jeu. Ils travailleront. »

Au même.

Je sais maintenant, Tiburce, ce qu'ont été les deux dernières années de la vie de ma mère. J'ai eu, de mon père, une confession entière.

Au lieu de nous arrêter à Saint-Estève, c'est à l'Estaque que nous sommes venus. C'est «là" que mon père a désiré me faire cette confession douloureuse; moi-même, j'étais, " là, » mieux préparée à la recevoir.

Gomme votre mère, ma mère retrouvait en moi mon père et m'écarlait d'elle, la dernière année de sa vie.

J'ai retrouvé ma nourrice, Marie-Rose, qui adorait ma mère, et que mon père, après la mort de sa femme, avait écartée de moi, à laquelle il m'avait cruellement arrachée, lui interdisant de jamais se rappeler à mon souvenir, sous peine de perdre la rente qui la faisait vivre.

C'est à Marie-Rose, en larmes, que mon père a demandé pardon de l'avoir, pour ainsi dire, chassée.

Marie-Rose, en parlant de ma mère, dit comme mon père : « la sainte » .

La dernière année de sa vie, ma mère ne put, malgré ses prières instantes pour le ramener à elle, voir mon père que deux fois : à l'annonce par le médecin d'une maladie grave, et le jour de sa mort.

" Elle est morte de la perdition de Monsieur, dit Marie-Rose, brutale, sans provoquer une révolte de mon père. C'est seulement dans ses prières qu'elle retrouvait un peu de forces, et je les récitais avec elle.

«Les derniers temps j'allais chercher la petite, je la posais sur son lit, mais elle répétait toujours : « Elle lui ressemble et je ne les retrouverai «jamais où le bon Dieu m'appelle et me fera tt place, j'en suis sûre! » M. le curé vous le dira,

elle n'a pas cessé de prier pour Monsieur et pour que l'enfant Jésus empêche sa fille de devenir païenne comme son père. »

Païenne! Tiburce! Oui, je le suis devenue! Et ma mère, si son âme est vivante, doit prier pour que je cesse de l'être!

« Mélissandre, me dit mon père, les quelques mots que tu viens d'entendre de Marie-Rose, me fortifient dans les efforts que je fais pour réaliser le vœu de ma bien-aimée morte.

« Jamais, mal.<jré mes supplications, elle ne voulut me suivre à Paris où j'eusse été fier de son incomparable beauté et où ma passion pour elle se fût entretenue par ses succès. J'étais un incorrif^ible orgueilleux! C'est ainsi que j'ai été cruel envers la plus noble des épouses, coupable envers toi, Mélissandre.

"Je t'ai livrée méthodiquement, ma fille bienaimée, à toutes les excentricités d'une éducation païenne, à l'exaltation des matérialités de la nature. J'ai chassé de tes horizons toute spiritualité.

<i C'est ainsi que j'avais voulu imposer à une épouse les passions d'une maîtresse. Là où elle voyait l'union chrétienne, le mariage béni de Dieu, trouvant ses joies dans la paix, dans la maternité, j'ai tenté de lui imposer les mondanités,

qui arrachent la femme, la mère à ses pieux devoirs, et je l'ai tuée !

— Oui tuée, répéta Marie-Rose, tuée! Le bon Dieu éclaire enfin mon maître et lui donne la repentance. »

La repentance, Tiburce, oui, mon père l'éprouve dans tout son chagrin, dans toute sa condamnation de sa vie passée.

Et il me demande d'habiter l'Estaque, que ma mère ne voulait pas quitter.

Mon père est allé chercher M. de Noves à Marseille. Il nous écrivait hier, de son mas (1) Saint- Jean, en Camargue : « Je n'ai plus que vous, et vous êtes devenus, mieux encore qu'autrefois, mes alliés. »

Marie-Rose ne nous quittera plus. Elle est veuve. Elle a deux fils pêcheurs à l'Estaque. Leur patron est l'un des meilleurs, des plus habiles, et fort bon pour eux. Elle a une fille, aussi à l'Estaque, dont le mari « travaille pour une compagnie de bateaux de Marseille, dans les Amériques » . De ses trois enfants, Marie-Rose a onze petits-enfants.

Vous l'aimerez, Tiburce, car c'est une âme aussi haute qu'elle est naïve. Elle a des mots » de

(i) Maison provençale.

vérité >» , comme elle les nomme, qui parfois sont impressionnants.

« Ce n'est pas vrai, Mélissandre, que vous êtes païenne! me disait-elle hier avec violence. C'est une grosse vilenie qu'on jette aux vauriens ; cela ferait pleurer Madame, dans l'autre monde. Et les larmes des saints, morts, brûlent les vivants qui ne veulent pas se convertir, parce qu'elles sont ramassées par le Diable! »

J'avais interrompu cette lettre, voulant vous parler de l'arrivée de M. de Noves. Je la reprends, cette nuit, dans une exaltation que je vais être impuissante à vous dépeindre.

J'étais à peine endormie, quand je me suis réveillée brusquement.

Un trouble étrange, de l'angoisse, des frissons, la crainte d'ouvrir les yeux me paralysent... Enfin je fais l'effort de regarder ma veilleuse : elle n'est pas éteinte.

Mais, au pied de mon lit, je vois ma mère ! Telle qu'en son grand portrait dans le salon...

(' Ma mère ! "

Lentement elle porte la main à ses yeux Je regarde et crie, les orbites sont vides ! . . .

J'appelle Marie-Rose, dont la chambre ouvre sur la mienne.

« Ma mère, ma mère, je l'ai vue là, Marie- Rose, elle était là, où tu es!

— Elle est venue, tlit Marie-Rose, avec un mouvement de tète heureux. Elle est venue , la sainte ! Elle est descend«ue de son paradis pour voir sa fille rentrée avec son père à l'Estaque. Elle est venue. . . Et qu'est-ce qu'elle a dit?

— Mais c'est épouvantable, Marie-Rose!

— Épouvantable ! l'apparition de sa mère, d'une sainte! Mélissandre, vous êtes bien une païenne! me cria-t-elle avec colère.

— Mais ses yeux étaient vides, et elle y a porté la main pour que je les voie vides, vides, entends-tu?

— J'entends que la sainte est venue vous dire que vous êtes aveug^le, répondit Marie-Rose en se signant, aveugle, aveugle! répéta-t-elle, oui, je sens ces mots-là dans mon âme. »

Aveugle, me répétai-je, aveugle. Et ma mère est venue me le dire ! Quels troubles vont assaillir ma vie. Tiburce, que vais-je devenir?

J'ai couru chez mon père, je l'ai réveillé. Il a entendu mon récit comme en extase. Il a joint les mains avec ferveur.

<i Puissé-je mériter qu'elle m'apparaisse un jour, » a-t-il dit.

Et, après un silence, il a ajouté :

(1 Dieu de ma sainte, ayez pitié de moi! faites que, ramené à vous, je vous ramène ma fille ! »

Je suis éperdue ! J'ai quitté mon père, affolée, pour vous écrire.

Est-ce que je cours à vous pour échapper aux possessions qui m'arracheraient au passé? Ou estce que je me laisse ressaisir par l'inconnu qui réveille en moi l'imprécis des ascendances?

Et que dira M. de Noves, arrivé tard hier soir, et que je n'ai pas vu encore?

Tiburce à Melissandre .

Comment vous répondre, Melissandre? ma pensée m'échappe. Je ne puis la formuler. Quelque chose meurt entre nous. Je vous vois vêtue de noir, le visage caché sous un long voile de deuil. Une sorte de désespérance me saisit, et pourtant je ne suis pas désespéré. J'ai l'angoisse d'une attente. Je tressaille à la menace d'une malédiction! Je

ne sais ce que nos dieux veulent de nous, s'ils nous abandonnent!

Je prie en vain Apollon de m'éclairer. Il me semble que vous ne m'appartenez plus depuis que vous êtes libre. Est-ce que les morts infernaux sont plus puissants, morts, que vivants? Estce que les morts qui ont saintement vécu peuvent reprendre la direction de notre vie lorsqu'ils ont à nous protéger? Dites, si vous savez! Interrogez M. de Noves.

Est-ce que votre mère vous apparaît, vous avertit que vous êtes aveugle pour vous éclairer par la même lumière qui éclaire votre père à cette heure, et qui était la lumière de sa foi à elle?

Je ne sais pas, je souffre, je m'interroge, je sens que de nouveaux devoirs, d'autres liens vous détachent de moi, que des barrières surgissent pour vous enfermer et nous séparer, que mon impuissance m'écarte de vous...

On m'apporte une lettre de M. de Noves. J'ai peur! J'hésite longtemps à l'ouvrir...

M. de Noves me prévient de sa visite et de celle de votre père. Entendrai-je d'eux la prière ou l'injonction de renoncer à vous?

La fierté de son nom, après l'humiliation, la désespérance qu'il vient de subir, peuvent rendre

M. de ]Noves cruel. Votre père exigera ce qu'exige son directeur de conscience!

Pourrai-je me soumettre, si vous êtes en cause, Mélissandre?

Ma vie tout entière vous appartient. Je ne puis ni vous la reprendre, ni consentir jamais à vous perdre !

Mélissandre à Tiburce.

Le respect que m'inspire M. de Noves s'impose à moi. Je puis contester ce qu'il exige, je ne puis m'y soustraire entièrement. Je porte un nom qui est le sien. Sachons ce qu'il sollicite ou veut vous imposer.

Mon père, redevenu père autant qu'on peut l'être, me crée des devoirs filiaux.

Je lui ai parlé de vous et du passé avec une entière sincérité. Il savait notre liaison et ne s'en indignait pas. Aujourd'hui, il en souffre cruellement. Durant ma confession je n'ai pas vu surgir seulement sa souffrance, mais aussi sa tendresse.

11 répétait : « C'est ma faute, c'est ma très grande faute; pardonnez-moi, Seigneur! "

Car c'est lui qu'il accuse de ce qu'il appelle mon égarement.

Vous connaissez mon père, sa grande allure, je puis dire sa beauté, la haute fierté de race des Moral, la noblesse de sa personne, que la vie « à grandes guides » n'a point altérées.

Vous ne pouvez imaginer la prière humble de ses beaux yeux qui quêtent mon indulgence, mon pardon, quand ces yeux de prière pourraient m'accuser.

Alors, s'ils me supplient, M. de Noves et lui, que ferai-je?

Hier, sous les grands pins de la villa, nous étions assis, mon père et moi. Nous regardions la mer sans nous parler. Elle était d'une blancheur rare, elle, la bleue, mais si calme, si unie que le regard la franchissait, d'un soulèvement de paupières, jusqu'à Marseille.

Tout à coup, mon père me prit la tête et la pencha sur son épayle.

« Nous étions là, sur ce banc, ta mère et moi, un jour, quelques mois après ta naissance. Jaloux, je lui reprochais de t'aimer plus qu'elle ne m'aimait.

« — Regarde, me dit-elle, en me montrant Notre-Dame-de-la-Garde, qui émergeait dans le ciel, comme elle aime son enfant, comme elle se consacre à lui tout entière. »

Et, dans un élan de ferveur paternelle et religieuse, il murmure : « Notre-Dame, moi aussi, j'aime mon enfant, et, après l'avoir égarée, je veux la sauver, aidez-moi! »

Et mon père évoque, un à un, les souvenirs de mon enfance qui peuvent mètre restés.

Cet appel retrouve une petite personnalité à laquelle j'étais devenue étrangère, mais qui adoucit en moi l'amertume du souvenir de mon abandon après ma petite enfance.

J'ai vu mon frère de lait, Blanchet (1) , qui, avec la rondeur provençale, s'est cru le droit de m'appeler Mélissandre tout court, tandis que son frère Cadet croyait, lui, de son devoir de m'appeler à chaque phrase : « Mme de Noves ».

Ils ont sept beaux enfants, dont quatre fils, qui veulent être pêcheurs comme leurs pères.

La fille de Marie-Rose esttrès souffrante, n'ayant pas reçu de son mari, aux deux dernières arrivées du bateau «des Amériques» ,1a moindre nouvelle.

(1) En Provence les aines portent le nom de famille, les seconds s'appellent Cadet.

Les souvenirs de mes premiers trois ans se précisent déplus en plus. Est-ce parce qu'on me les raconte? Est-ce parce que le passé revit en moi?

Notre jardin reprend à mes yeux les proportions de grandeur qu'il avait perdues; la mer murmure à nouveau sa plainte, et, aidée de Marie- Rose, je retrouve mon impression d'enfant qui me faisait supplier ma mère d'empêcher la plainte de la mer, de lui donner ce qu'elle voulait, si elle était bien sage.

Mon père et M. de Noves partent ce soir pour Avignon. Je ne doute pas qu'ils ne se rendent à la maison de Pétrarque. Que vous demanderont-ils? Quels sacrifices exigeront-ils de moi?

Tiburce à Mélissandre.

Je viens de voir M. de Noves et votre père, Mélissandre, ce dernier, témoin muet que des signes approbateurs seuls faisaient participer à l'entretien.

« Tiburce, vous avez été, au début de sa vie de plaisir, le camarade de mon neveu, comme

son père l'avait été du vôtre; mais, si vous avez g^ardé l'amour des sensualités païennes, vous les avez mêlées à un idéal d'art qui vous a préservé des souillures basses, c'est donc à un homme estimable que je m'adresse. »

Oh! Mélissandre, en quelle angoisse me tenaient ces paroles !

M. de Noves ajouta :

« Quoique je ne sache que l'histoire de mon pays, celle de ma religion, et que je n'aie jamais cherché à posséder qu'une seule science , la science militaire, je sais cependant qu'il y a des moralités païennes, dont quelques-unes sont dignes d'avoir précédé nos moralités chrétiennes.

» Tiburce Gardanne , par respect pour la sagesse, où que vous en preniez l'inspiration, je vous demande, au nom de Moral qui vous prie avec moi de quitter Vaucluse, une année, sans revoir Mélissandre.

"J'imagine (jue vous vous estimez assez, pour que ni l'un ni l'autre vous ne doutiez d'une affection qui ne peut que s'élever en se purifiant par l'absence.

« Je fais un vœu, c'est que Moral, remis par moi dans les premiers sentiers de la vérité chré-

tienne, et cette fols encore conseillé par moi, vous rende Mélissandre au bout de cette année de séparation, moins passionnée peut-être, comme amante, mais plus digne de devenir une épouse.

« Acceptez-vous, Tiburce, de retrouver après votre exil, cruel, je l'avoue, dans ses premières exigences, une femme plus digne d'une union légitime, et deux amis plus paternels? »

Mélissandre, je ne pouvais répondre par des mots que je ne trouvais pas. Malheureux, heureux, désespéré et fou d'espérance, je tendis, en sanglotant, mes deux mains à M. de Noves.

Mélissandre à Tiburce,

Et rien de plus noble, de plus digne de nous, tels que déjà nous sommes à cette heure, digne du nom que porte M. de Noves, digne de la mentalité actuelle de mon père, ne pouvait être demandé et accepté.

Tiburce, puisque les joies de notre amour ne doivent nous être rendues que par le mariage, nous nous efforcerons de trouver la possibilité

d'acquérir les vertus, trop peu cherchées par nous, qui permettent le bonheur selon les lois de beauté morale et de vertu sociale.

Nous nous efforcerons de mériter l'amour dans le mariage. Nos dieux sauront aussi bénir cet amour, rien ne pouvant désormais nous absoudre de préférer l'autre!

Nous avons, nous aussi, comme les chrétiens, des maîtres en science morale et religieuse. Ils nous guideront, dans la recherche de la haute sagesse grandissante des âmes.

Rentrerez-vousà Paris, Tiburce, où tant d'écœurements vous attendent dans le milieu de votre père, et qu'il essaiera de vous imposer à nouveau en vous retrouvant?

Votre art, qui vous a conquis un nom célèbre et fait partie de votre fierté, en sera-t-il diminué? Je ne puis douter de vous, mais je crains votre souffrance.

Il me semble qu'après votre entretien avec M. de Noves, ayant accepté, ne fût-ce qu'un instant, son autorité morale, vous pourrez moins encore subir le scepticisme de vos anciens amis, car, pour eux, le désir supérieur des réparations, la dignité des sacrifices sont sûrement les plus sottes des rêvasseries.

Tiburce à Mélissaiidre .

Gomme vous avez l'intuition de l'état de mon esprit, dominant les révoltes de mon cœur!

L'idée de mon sacrifice m'avait paru plus acceptable en la présence de M. de Noves. Je me sentais, vis-à-vis de lui, dans une infériorité morale ang^oissante, une sorte de recrue sermonnée par son colonel.

Quelle puissance de domination dans son beau reg^ard ! Dictée par cette voix superbe, une prière même est un ordre.

C'est bien un entraîneur d'hommes et je ne m'étonne pas de tout ce qu'il a pu faire partout où il a lancé sa troupe. C'est un soldat, c'est un Français d'avant-g^arde, c'est une superbe figure de Détaille.

A peine ai-je entendu ce qu'il voulait de moi que je me suis soumis.

Et cependant, Mélissandre,- je me demande à cette heure comment j'ai pu consentir à un tel sacrifice de moi-même, pourquoi j'ai, par un

geste, car je n'ai pas prononcé une parole, livré l'heure présente de ma passion, mon droit aux joies acquises, comment j'ai pu consentir à renoncer aux jours vécus sous l'œil du dieu de lumière.

Je ne veux plus, je ne peux plus!

Je renie ma soumission!

Mélissandre, ayez pitié! Revenez-moi!

M élis sandre à Tiburce.

Je ne puis comparer la puissance de persuasion de M. de Noves qu'à celle des apôtres de l'Évangile, c'est un apôtre chrétien qui pourrait conduire au martyre.

Il comprend, croyez-moi, la passion humaine, et, chose presqu'inexplicable, cette compréhension lui vient de son détachement.

Allégé, il plane, et de sa hauteur l'indulgence descend.

Quelles distances élevées nous séparent d'une telle âme, Tiburce! Et puisque c'est elle qui descend vers nous, nous ne pouvons pas ne point lui obéir.

Sauf quand il s'agit de son « noble métier « , comme il l'appelle et qu'il n'a quitté que parce qu'on lui en avait « barré toutes les étapes » , il semble faire un effort, à certaines heures, pour mettre à leur plan les choses terrestres; sa vie est ailleurs et très haut. Sa condescendance vous impose sa charité. Il veut bien que vous souffriez de ce qu'il vous ordonne, mais c'est avec une indulgence un peu dédaigneuse pour une chose inférieure qui n'en vaut pas la peine.

Et doucement, mais fermement, il impose ses ordres.

Vous avez reçu les vôtres, Tiburce, auxquels vous vous soumettrez. Voici la formule des miens auxquels j'obéirai. « Tant que vous porterez mon nom, Mélissandre, et ce serait une injure, que vous êtes incapable de me faire, de le quitter avant une année, la conduite de votre vie est mienne.

n Vous appartenez, durant une année depuis le jour de la mort de mon neveu, mort qui vous dégage d'imprévus honteux, à la noble lignée des dames de Noves, dont aucune n'a failli à ses devoirs; vous êtes l'alliée de la pure Laure de Pétrarque.

« Mon neveu vous a fourni les excuses qu'un

drôle, seul, peut fournir, pour vous absoudre d'avoir manqué au serment de fidélité que vous aviez juré, par respect mondain seulement, il est vrai, devant le Dieu des de Noves.

« Le maudit a provoqué, par ses crimes, mon indulgfence pour vos fautes; mais c'est à moi qu'appartient la liquidation morale de ce qui est advenu par la corruption d'un de Noves.

<i Je me crois le droit de jeter, dans cet abîme de fautes commises et provoquées par mon neveu, toute ma personne morale, et je l'y jette ! »

J'ai entendu cela, Tiburce, silencieuse, soumise, sans trouver un mot à répondre, persuadée peut-être...

Et M. de Noves ajouta :

a Tiburce a dû vous écrire ce que je lui ai demandé : de vivre, durant une année, loin de vous, sans vous revoir une seule fois.

(i A ce prix, seul, il pourra venir demander à votre père sa fille absoute.

« Et je [)rierai, moi, pour que la veuve d'un de Noves, païenne convertie, si Dieu le veut! devienne digne des joies d'une union chrétienne. » Longteinps M. de Noves garda le silence, comme s'il souffrait de continuer, mais, tout à coup, brusquement et très vite, il ajouta :

« Ce que je sais, seul, c'est que l'un des gens de Tiburce Gardanne avait livré à mon neveu, pour quelques centaines de francs, l'une de vos lettres à votre. . . ami. Huit jours avant son duel, il m'avait écrit ce que je soupçonnais... ajoutant que son g^oùt pour vous lui revenait, vous découvrant si passionnée, et qu'il comptait «diaboliquement ') , c'était son mot favori, reprendre, avant peu, ses droits d'époux...

« Voyez, Mélissandre, quelles hontes, quels dangers vous menaçaient, mon neveu ayant toutes les brutalités et n'ayant évité aucune des tares de la débauche !

« Bénissez le Dieu de votre mère!... qui se révélera un jour à vous, si vous en devenez digne et si vous cessez d'être aveugle, comme elle est venue vous le demander ! »

Tiburce à Mélissandre.

Bénissons le Dieu de votre mère, bénissons nos dieux, Mélissandre, puisque tant de tortures et de hontes nous ont été épargnées!

M. de Noves avait décidément le goût de cor-

rompre les domestiques, rappelez-vous le vol de vos lettres, durant votre séjour à l'Estaque l'an dernier.

J'ai, sur l'heure, après votre lettre, renvoyé mes gens. De vieux paysans, mes jardiniers, dont je suis sûr, garderont la maison de Pétrarque après mon prochain départ.

J'irai en Grèce, où nos dieux sont nés, où les traditions de nos croyances revivent dans les lieux sacrés, où l'inspiration des poètes antiques flotte en images dans l'atmosphère athénienne, où les immortels artistes, qui ont, en échange de dons divins reçus, divinisé leur art, ont vécu.

Puisse le peintre païen, amoureux de tout ce qui est la Grèce ancienne, en recevoir l'inspiration divine.

C'est au golfe de Phalère, qu'aussitôt notre mariage, Mélissandre, nous emporterons nos joies consacrées, qu'aucun dédain, qu'aucune humiliation ne pourront plus attrister.

J'y préparerai la maison athénienne digne d'abriter une union comme la nôtre.

J'emporterai mon rêve. Je reverrai nos jours passionnés sous l'oeil d'Apollon, qui les a si souvent illuminés.

J'avais écrit, pour me renseigner sur mon

séjour à Athènes, à mon cousin Paul Gardanne, helléniste déjà connu, mais le contraire d'un païen, qui habite auprès d'Avignon et qui passe, chaque année, plusieurs mois de printemps à Athènes. Il est venu sur l'heure et, grâce à lui, me voilà débarrassé de tout souci. Il m'embarquera à Marseille, sans que j'aie à m'occuper de rien. Son séjour à Athènes est, d'ailleurs, prochain, Paul Gardanne esttrèshelléniste, mais très chrétien!

Mélissandre à Tiburce.

Allez en Grèce, Tiburce, et faites ce que vous dites. Avec quelle joie je vous suivrai, avec quelle douceur je rêverai à la lumineuse maison du golfe de Phalère, d'où nous pourrons aller contempler le soleil — je n'ose plus dire Apollon — se lever surl'Hymette et le voir se coucher dans le golfe de Phalère.

M. de Noves me parle beaucoup de vous, de l'estime en laquelle il vous tient, vous le fils d'un père " viveur » , c'est son mot, qui avez pu garder cette noblesse de sentiments, ce respect de cer-

taines qualités morales, si étrangers au milieu dans lequel vous avez été élevé, et où vous avez vécu, tandis que son neveu, presque entièrement élevé par lui, est devenu... l'homme de sa fin!

M. de Noves est, au milieu de nous, un chef de famille. Il dirig^e mon père, il me conseille, Marie-Rose le consulte, nos gens réclament ses ordres.

Il a fait venir, de son mas Saint-Jean, l'un de ses jardiniers, et en huit jours notre jardin, par trop tenu à la provençale, s'est transformé en un commencement de merveille, avec son encadrement de pins maritimes et son enveloppement d'azur du ciel et de la mer.

Hier, il m'a demandé si vous étiez parti pour Athènes. Je lui ai dit que j'attendais la nouvelle de votre départ et que je l'en avertirais.

Tiburce à Mélissandre.

Une pluie torrentielle noie le soleil durant que je fais mes derniers préparatifs de départ. Le bruit incessant de la Sorgues, qui se gonfle

et gronde brusquement, m'impressionne comme un mauvais présage; des ombres noires descendent sur mon atelier comme pour l'envelopper de grand deuil.

Un affreux orage éclate ! Alors, il me semble que les augures mauvais grondent avec lui.

Mais, ô miracle, une heure après le déchaînement, le calme se fait, et vous aurez plaisir, j'en suis certain, à voir votre peintre ordinaire vous en décrire les effets.

Il ne se croit pas permis de vous envoyer la grande toile qu'il faudrait pour vous donner l'impression de la maison de Pétrarque : « Après l'orage » . Il essaie de vous peindre, avec sa plume, un petit tableau de nature d'après notre Sorgues.

Des moucherons volent sur le torrent, nuages légers enveloppés de la poussière d'or des rayons qui filtrent au travers des derniers nuages. Des libellules nombreuses glissent à fleur d'eau.

La Sorgues est bleue sous les arbres roux de ses bords, d'un vert intense dans le courant, bouillonnante et frangée d'argent autour des obstacles.

Un énorme rocher rond, posé sur un socle étroit, semble branlant sous la pression de l'eau.

Le regard s'y arrête. Va-t-il être emporté?

On voit, dans l'eau, de longues mousses traînantes, échevelées dans le sens de la marche du torrent.

Le petit canal, très empli, à fleur de terre, court aussi vite que la Sorgues, malgré l'embarras qu'il trouve à ses bords garnis de lichens, de pariétaires, de fougères entremêlés.

Ces deux vitesses de l'eau, courant dans le même sens, pour un peu me passionneraient comme une lutte.

La grande gorge est inondée de soleil. Depuis quelques jours, la prairie verte disparaît sous les fleurs.

La barque du vieux César, qui, vous vous le rappelez, la dirige comme une gondole, sort du pont de pierre. Il va à la pèche des truites.

Les rochers se penchent pour voir le vieux César et sa folle équipée. Le grand sphinx couronné, qui fait corps avec la montagne, défend, la gueule ouverte, l'entrée de la gorge, prêt à pousser la clameur du danger.

A côté des énormes galets moussus et enveloppés de loutre, des galets tout blancs donnent des couleurs variées au miroir de l'eau.

J'entends gronder l'antre de la fontaine.

Déjà effrayant lorsque l'eau est calme, il devient dantesque lorsque les flots furieux, poussés par les dieux infernaux, s'en échappent en masse torrentielle.

Vous vous rappelez, Mélissandre, pour l'avoir vingt fois regardée, la ruine du fort et l'immense rocher qui le hausse à pic sur la Sorgues.

Savez-vous rien de plus poétique, de plus évocateur d'un passé guerroyant et chevaleresque, que cette falaise dorée par le temps et qui s'enchevêtre dans les ronces fleuries?

Mélissandre, regardons une dernière fois la fontaine de Vaucluse, le cadre de la maison de Pétrarque et le tout petit tableau qui va bientôt disparaître de nos esprits.

Je vois une image de notre vie d'hier dans l'étroitesse des rives de ia Sorgues, que, vous et moi, nous avons si passionnément aimées et qui nous enfermaient hier en elles et en nous. . .

Pour nous conduire, peut-être, un jour de désillusion et de désespérance, aux bords de son antre et à nous y laisser glisser.

J'avais songé à cette fin, Mélissandre, si vous aviez cessé de m'aimer.

Je le sens ! nous ne reviendrons plus, quoi qu'il advienne, à la maison de Pétrarque.

Et c'est un adieu de vous et de moi que je lui fais.

Des cauchemars affreux épouvantent mon sommeil. De Noves m'apparaît g^rimaçant, menaçant, vous traînant, ensang^laatée, derrière lui, sans que je puisse vous porter secours.

Des paroles du maudit s'incrustent dans ma mémoire et deviennent une obsession tout le jour.

Et je suis dans l'impossibilité d'échapper à ces poursuites lug^ubres.

Mélissandre, si vous savez encore les prier, priez nos dieux, comme je les prie, pour que je vous retrouve dans une année, telle que je vous ai laissée lors de votre dernière venue à la maison de Pétrarque.

Que cette année arrive à sa fin plus vite qu'aucune de celles que j'ai vécu, que je revienne pour vous emporter dans la Grèce du passé pour y revivre ses vieux rêves et le nôtre resté jeune!

Nous y adorerons ce que les ancêtres de nos âmes païennes ont adoré : la haute sag^esse humaine, l'immortelle beauté! les dieux revivront pour nous dans leurs temples, comme ils ont revécu à la fontaine de Vaucluse.

Le marbre du Pentélique fixera votre beauté

divinisée, Mélissandre, comme il a fixé la beauté des déesses humanisées.

Nous irons aux pèlerinages dont les noms ont des sonorités divines, où nos ancêtres d'âme ont adoré.

Que les jours se succèdent, que les mois se hâtent, qu'une année courre, et que je retrouve l'aimée! Que je redise, en Fadorant, mon hymne d'amour.

Gomment le temps peut-il contenir à la fois tant d'espérances et tant de craintes?

Le don de moi-même est sans reprise possible. Je crois en vous, Mélissandre, sans un doute. Ne suis-je pas d'espoir, de cœur, d'àme, à vous, comme vous êtes à moi? Qui pourrait nous séparer? La mort seule.

Et la mort ne sépare pas, puisque votre mère est venue vous le prouver!

Mais la mort païenne ne sépare-t-elle pas plus que la mort chrétienne? Les ombres mornes, qui dans le royaume d'Aïdès glissent, envieuses de la vie, m'attristent, tandis que les morts chrétiens qui chantent des hosannas et se retrouvent en pleine lumière me paraissent enviables...

Gomme M. de Noves doit parler de la mort chrétienne, que je voudrais l'entendre!

Au revoir, au doux revoir, Mélissandre. Je m'embarque demain. Par-dessus les îles je vous enverrai mon salut et ce qu'il y a de meilleur en moi.

Mélissandre à Tihurce,

Cette lettre vous trouvera-t-elle enthousiaste ou désillusionné? Il faut que la beauté des choses vous soit une consolation. Il faut que la lumière athénienne soit plus azurée que celle de Vaucluse ; il faut que le soleil qui se couche dans le golfe de Phalère soit plus éblouissant, plus rayonnant que celui qui se couche sur les Alpilles!

J'ai accompagné M. de Noves à Noves pour arrêter les détails du fonctionnement de son asile.

Il y a déjà vingt inscrits, dont les titres ont été discutés par l'administrateur : un officier retraité ayant servi sous les ordres de M. de Noves.

Quelle foi ont M. de Noves et son second dans les possibilités du bien qu'ils peuvent faire.

Aux côtés de M. de Noves, je me reproche ma vie ég^oïste et jusqu'ici à tel point étrangère à la bienfaisance.

Est-ce que, selon l'expression du colonel, nous n'attirons pas les forces du malheur sur nous quand nous n'essayons pas de les détourner de la vie des autres?

La douceur, l'élévation, la bonté de notre noble ami agissent de jour en jour plus heureusement sur mon père. Il lui rend sa vraie nature, que les passions malsaines n'ont pu corrompre, mais égarer seulement.

Jusqu'à Marie-Rose qui me disait hier :

« Je retrouve mon Monsieur de vos premières années, Mélissandre, quand il était si bien, si attentionné pour vous et pour votre mère et qu'il vous faisait réciter votre prière sur ses genoux, tandis que votre maman souriait. Quand donc réciterez-vous votre prière chrétienne avec votre père, Mélissandre? »

Ces derniers jours, j'ai surpris, sans qu'ils m'aperçoivent, M. de Noves et mon père dans la petite chapelle de ma mère. Je ne puism'expliquer comment je m'y suis sentie tout à coup appelée.

J'ai éprouvé là une émotion qu'il m'est assez difficile de vous exprimer, Tiburce.

Tous deux étaient ag^enouillés au pied de Tautel. D'une voix pieusement douce, pleine d'émotion, le colonel lut à mon père, après lui en avoir indiqué le titre. De la Piété dans l'Éducation, de Mgr Dupanloup, admirables pages mais dont chaque phrase devait faire naître un remords dans l'âme de mon père.

Jamais je n'étais entrée dans celte chapelle, lorsque je venais à l'Estaque.

C'était celle où, je crus me le rappeler, ma mère me conduisait une fois le jour, » pour vous mettre sous la protection de la Vierge mère et de l'enfant Jésus » , me dit Marie-Rose, à l'aide de laquelle je fixe mes souvenirs.

Je suis restée très émue de l'impression que j'ai éprouvée dans cette chapelle pleine d'ombre, qui me semblait parfois illuminée par des vols d'esprits dont je croyais me sentir frôlée.

Ensemble, ces deux hommes de si grande allure récitèrent d'une voix très humble, très émue, une prière à Jésus. Leurs mains se tendaient, frémissantes, vers un Ciirist en croix, à la plaie saignante.

Immobile à la porte de la chapelle, j'entendis tout à coup mon père dire au colonel, dans un sanglot :

K De Noves, priez ma sainte pour qu'elle me pardonne ! »

Il répondit par cette lonjjiie épître, dont je suis certaine de vous rendre le sens :

u Ne la pleurez plus, Moral, la vraie vie est dans la mort! Aimer ses morts, les faire vivre en soi, c'est prendre, en eux, sa part de vie éternelle.

« Si l'on savait la puissance d'action terrestre que conservent ceux qui sont morts, comme Jeanne Moral, en état de grâce, à quel point ils peuvent, lorsque nous les interrogeons et les écoutons, nous avertir, nous guider, nous protéger, on ne se sentirait jamais seul ni désolé, icibas.

" La somme de vie terrestre que les morts ont abandonnée, si cette vie a été très bienfaisante, reste en puissance à leur disposition.

" Rien ne se perd, ni dans la nature, ni dans les êtres créés par le même Dieu ; rien ne se perd, ni dans la vie, ni dans la mort.

<i La compréhension de la mort apporte, à ceux qui la cherchent dans la prière et qui obtiennent d'être éclairés par la lumière divine, la compréhension supérieure de la vie. Des certitudes contraignent alors l'incroyance à la croyance.

« La vie est autre pour ceux qui sont convaincus des certitudes qu'enferme la mort.

« Si tout un peuple, uni par les mêmes prières, croyait à la vie des morts, à leur communion avec les vivants, quelle puissance d'évocation et de contact il aurait avec les générations précédentes, quels enseignements il en recevrait.

« Et comme Dieu, adoré de la même adoration par les vivants et par les morts, se pencherait plus, attiré par l'homme vivant uni au mort.

" Aimez votre sainte morte de toute votre âme, Moral, comme j'aime ma vénérée morte.

« L'amour dans la mort ne peut être ni faussé, ni trahi. Il est vie éternelle.

« L'hypocrisie ne monte jamais vers les morts ; elle retombe de tout son poids sur les vivants. Là-haut, le mensonge ne passe pas. Le mot d'ordre est : vérité !

« La prière adressée aux morts ne s'élève vers leurs atmosphères que si elle est allégée de tout sentiment bas; alors elle est entendue. »

Tous deux s'étaient assis, et je ne puis comprendre comment ils ne me virent pas, clouée à ma place dans l'entrebâillement de la porte, par lequel filtrait la lumière.

CHRÉTIENINE 49

Peut-être mon père m'avait-il vue, car il répondit :

« Elle est apparue ii Mélissandre, ma tant aimée morte. Elle a été amenée à notre fille par mes prières, car comment puis-je éclairer Mélissandre, après l'avoir aveuglée? Je souffre chaque jour davantage de mon impuissance !

« A mesure que je me rapproche de ma sainte, je m'éloigne de ma fille. J'ai tant médité la parole de Lacordaire : « Il n'y a pas de distance « entre ceux qu'unit la lumière et l'amour de a Dieu » , mais l'abîme se creuse et la distance grandit entre ceux que désunissent et qu'éloignent l'obscurité et l'idolâtrie. Gomment pourrais-je éclairer Mélissandre? »

M. de Noves m'aperçut, immobile, et vint à moi en répétant : « Gomment l'éclairer? »

Mon père et lui s'étaient signés et courbés en passant devant l'autel.

Ils ne me dirent rien, en sortant derrière moi de la chapelle, mais je me répétai leur mot :

(i Gomment l'éclairer? "

Suis-je donc vraiment aveugle? Est-ce que les flots de la lumière ne m'enveloppent pas comme toujours? Est-ce que les dieux qui la répandent et distribuent ses rayonnements sur les êtres et

sur les choses, qui baignent le ciel et la mer dans un double azur, doivent être chassés du temple de la nature comme des trafiquants indignes?

Tiburce à Mélissandre.

Notre vieil Homère, que j'ai relu durant ma traversée, ne me satisfait plus. Je ne le trouve pas assez moral. Son irrespect des dieux me choque. Ne vous semble-t-il pas, Mélissandre, qu'il leur prête trop souvent des passions trop humaines et leur fait accomplir des actes trop peu divins?

Vous l'avez dit, et je le répète : notre séparation ne sera ce qu'elle doit être, puisque les dieux l'ont rendue nécessaire, que si elle nous initie davantage à la compréhension des moralités supérieures. En nous imposant la renonciation à la présence réelle, ils semblent vouloir nous doter de la puissance d'union de nos esprits.

Cherchons tous deux, l'un pour l'autre, les enseignements les plus élevés de la vie. Cultivons l'éclosion de notre sagesse dans le sens philosophique des préceptes des grands sages de notre

vieille et tant aimée Grèce. Nous aussi, prions nos prières, unis d'àme.

Nous nous fortifierons dans la vertu vraiment humaine qui n'exige pas le renoncement aux joies que les dieux ont semées à pleines mains dans la nature.

Mélissandre à Tihurce.

Il me semble que, de l'Estaque, je suis mieux que partout ailleurs pour penser et voisiner d'âme avec vous. Beaucoup de la Grèce autour de moi se retrouve, car elle s'est ici grandement déversée.

Je puis vous le dire, aujourd'hui que le premier déchirement de notre séparation est un peu adouci : nous avons fait ce que nos sentiments d'àme nous obligeaient de faire.

Je devais mon isolement et mon grand deuil extérieur à celui que de plus en plus je considère comme mon second père.

Une vie très douce me berce.

Après la promenade que le colonel et mon père me proposent chaque jour et qu'ils croient

devoir faire pour moi, au retour, tandis que nous devisons et nous reposons dans la fraîcheur du salon, M. de Noves nous dit, chaque jour en riant, qu'il commence sa prédication.

Une après-midi, s'adressant à moi avec une préoccupation très visible de ne pas peser sur mon esprit :

n Mélissandre, me dit-il, mon enfant, vous devriez lire Bossuet. Je ne vous l'ordonne pas, je vous en prie. Il me semble qu'il faut connaître ceux qui sont venus après ceux qui ont été ; il n'y a pas que les anciens, croyez-moi, quoique certains, je le reconnais, soient restés parmi les grands! Ainsi moi, le croiriez-vous ? Pour un homme si peu païen. . .

— Mais antique ! » répliquai-je vivement. Il salua d'une belle inclinaison de tête, tandis que d'un geste brusque il repoussait la louange. « ... Le croiriez-vous, Mélissandre, ajoutat-il, l'une de mes plus grandes admirations, sans réserve, est pour Xénophon, grand dans la conception de tous ses plans, dans ses ressources de résistance, dans ses forces morales qu'il associait sans cesse à ses forces de combat. Il nous a laissé des enseignements que les siècles n'ont pas amoindris, et la Retraite des dix mille ipeul se com-

parer au plus beau plan de campagne moderne d'envahissement.

« Lisez Bossuet, Mélissandre, quoiqu'il ne soit pas... antique ! Essayez de vous pénétrer de conseils qu'une profonde connaissance de la vie, même mondaine! rend si précieux. Cette connaissance fait tout admettre à Bossuet, tout comprendre, et il en déduit toutes les possibilités de direction haute à la fois humainement et spirituellement.

« Il dit du bonheur cherché par l'homme qu'il peut le trouver partout dans la gloire, dans la richesse, dans la santé, dans l'amitié, mais qu'il ne peut le trouver dans l'amour. »»

Et, comme je protestais par un signe, M. de Noves ajouta :

Il Car l'amour, dont l'appétence, dit Bossuet, est toujours l'éternel, l'indissolubilité, ne peut se trouver qu'en Dieu et non dans ceux qui ne sont que des créatures d'un jour.

« Et c'est, ajoute Bossuet, ce qui fait maudire les amants, lorsque, ayant cru posséder l'amour, il leur échappe.

— Mon grand ami, lui dis-je, voilà une consolation du départ de Tiburce Gardanne, qui n'est pas très chrétienne.

— Et pourtant c'en est une, quoi qu'il arrive, répliqua-t-il vivement; car elle ne peut que doubler votre joie si elle est fausse, et apaiser votre chag^rin par le sort commun si elle est vraie. »

Dans le pavillon que mon père m'avait assigné dès qu'il fut las de moi, alors que j'avais à peine quatre ans, je retrouve chaque jour Marie-Rose, qui l'orne, le complète et qui nous y installe, car je m'enfièvre de plus en plus dans la chambre où ma mère m'est apparue.

Elle a découvert mon berceau qu'elle a replacé auprès de son lit, et je l'ai entendue, certain soir, chantonner une berceuse. Et doucement, du fond de ma mémoire, j'ai cru retrouver un balbutiement de la lente chanson.

Depuis vingt ans, Marie-Rose espérait l'heure de son rappel à l'Estaque.

Elle ne cessait, chaque jour, de prier pour que cette heure vienne et sonne, répète ma chère nourrice, et elle ajoute :

" Moi, je ne prie pas des lèvres. "

Sa foi est telle que je suis certaine qu'elle n'a jamais été, à aucun moment, effleurée par un doute. La bonne Vierge Marie ne lui refuse rien!

Jiig^ez-en, Tiburce, avec un sourire indulgent, par ce qu'elle vient de me conter.

Je la trouvai une après-midi tellement joyeuse que je lui demandai quel bonheur lui était arrivé, si sa fille allait enfin mieux.

« Écoutez bien ce que je vais vous raconter, ma Mélissandre, répondit-elle.

(1 Vous savez que ma pauvre fille n'avait pas de nouvelles de son Victor depuis trois mois. Les petits priaient le matin et le soir pour que leur père ne soit pas mort. A la fin, je me rongeais le cœur et je vais trouver la bonne Vierge à l'église et je lui dis : « Bonne Vierge, ma pauvre fille se « ronge le cœur de n'avoir pas de nouvelles de « son homme qui travaille dans les Amériques, « est-ce que vous ne pourriez pas m'en donner? »

« La bonne Vierge me répondit dans ma tète :

" Il est à son bureau qui travaille honnéte- « ment. »

« Je cours chez ma fille et je lui dis : « Tran- « quillise-toi, voilà ce que la bonne Vierge m'a « répondu sur ton homme : « Il est à son bureau " et il travaille honnêtement. »

" Et, Mélissandre, ce matin le bateau des Amériques lui a apporté une lettre de son homme qui lui dit qu'il travaille honnêtement à son bureau.

que tout va bien et qu il reviendra dans l'année des Amériques, avec une bonne place à Marseille bien gagnée. "

Avouez, Tiburce, qu'il serait cruel de désabuser Marie-Rose. Sa foi est à son niveau et elle la trouve où elle la cherche.

M. de ]Noves trouve, lui aussi, le niveau de sa foi dans la même église, en priant la même Vierg^e que Marie-Rose. Convenez, Tiburce, que notre foi est tristement impuissante à faire du bien au plus g^rand nombre, aux petits, etc.

Marie-Rose a placé sur ma table deux élégants volumes. C'est mon père qui l'en a priée.

Chaque volume avait un signet, et j'y lus :

Premier signet : " Le don gratuit est l'âme de l'amour humain comme de l'amour divin. Il n'y a pas deux amours. L amour du ciel et de la terre sont les mêmes, excepté que l'amour du ciel est infini. Quand vous voulez connaître ce que Dieu sent, écoutez le battement de votre cœur et ajoutez-y l'infini. »

Second signet : « L'Église catholique est ici-bas la seule source de l'amour pur et désintéressé ; tous nos autres amours sont plus ou moins personnels et plus ou moins viciés. »

Les deux volumes, élégamment reliés, ont pour

auteur le Père Lacordaire. L'amour divin y est un hosanna passionné.

Il C'est le tissu magique, qui, porté par l'univers et par l'homme, par un ange ou par une goutte d'eau, nous arrache à nous-même en nous inspirant l'ineffable démence de l'amour. »

Voilà ce que mon père a voulu que je trouve dans les deux petits volumes ; moi, je lui lirai ceci que j'y ai découvert : » Les païens, tels que Platon, Plutarque, Cicéron et beaucoup d'autres, sont mille fois préférables à nos écrivains modernes. C'étaient des gens religieux, pénétrés de respect pour la tradition et n'attendant la perfection de l'homme que de sa communication habituelle avec la divinité. »

Quand je lis cette haute pensée à mon père, en lui rendant les deux volumes, je le remercie un peu moqueusement de 1 y avoir trouvée.

M. de Noves les feuillette et tout à coup, ravi : Il A mon tour, s'écrie-t-il, d'avoir aussi ma belle part du Père Lacordaire. Retenez ceci, Mélissandre, Moral, n'est-ce pas écrit pour moi? Il La guerre est l'acte par lequel un peuple Il résiste à l'injustice au prix de son sang. Parti tout où il y a injustice, il y a cause légitime de ( guerre — jusqu'à satisfaction.

<i La guerre est donc, après la religion, le pre- « mier des offices humains. L'une enseigne le « droit, l'autre le défend. L'un est la parole de « Dieu, l'autre son bras. Toute guerre de déli- (1 vrance est sacrée. Toute guerre d'oppression I est maudite. "

«Et c'est pourquoi, ajoute le colonel, je prie dans ma prière de chaque jour le Dieu des armées. "

Nous sommes allées, Marie-Rose et moi, faire une promenade sous la lune, dans une grande barque de pèche à laquelle sont attachés ses deux fils et qui appartient au patron Laine.

On dit de ce dernier, dans le port d'abri de l'Estaque, qu'il est l'un des plus instruits des choses de la mer.

Il en connaît toutes les routes intracées, toutes les ressources, toutes les surprises et, dit-il, « les méchancetés " .

« Elle est belle et bonne à ses jours, mais, quand elle ne s'entend pas avec le ciel, ajoute Laine, qu'il gronde, elle s'emporte de son côté et gronde à son tour, plus traître que lui et balayant tout de ses lames furieuses. »

Blanchet, mon frère de lait, pêche au feu, tandis que Laine dirige ou arrête la barque.

Les reflets d'or de la lune frissonnent et fourmillent sur l'eau. Blanchet, debout, un trident aux mains, comme les pêcheurs antiques, est éclairé par un feu posé à l'avant de la barque. Les victimes qui confondent ce feu avec le miroitement des rayons de Diane, viennent à fleur d'eau se faire transpercer et happer. D'un coup sec, le pêcheur pique le poisson et le jette agonisant au fond de la barque.

J'ai projeté, avec le patron Laine, avec Blanchet et son frère, une grande promenade en mer sans Marie-Rose, trop peureuse et trop «éprouvée par le bateau » , disent ses fils.

Blanchet, toujours fier de m'appeler Mélissandre, me parle de nos jeux d'enfant dont je ne me souviens guère et dont Marie-Rose a dû lui rafraîchir la mémoire.

Pourquoi mon père, après la mort de ma mère, m'a-t-il arrachée si cruellement à Marie- Rose et aux siens, si dévoués, si aimants.

Vous aussi, Tiburce, vous avez vécu presque seul. Et ce ne sont pas des compagnons comme le » Maudit " qui pouvaient plus tard vous donner l'illusion d'une demi-famille. Comment s'étonner du caractère de notre passion qui a été si égoïste, si absolue? Nous étions si seuls!

Je vous dis et vous redirai, heure par heure, ma vie et les leçons humaines, souvent religieuses que je reçois de ceux sous l'aile desquels je m'abrite. Je vous écrirai sans date, au jour le jour.

L'isolement, je ne le sens qu'aujourd'hui, avait fait de moi une égoïste sans compréhension des bienfaisances et de la charité.

Je reprends ma lettre plusieurs fois laissée et qui partira aujourd'hui.

Ce matin, le jour était si merveilleux que, de bonne heure, j'ai été attirée dans le jardin, sous les grands pins parfumés.

Marie-Rose tenait en mains ses aiguilles agiles, eût dit Homère, et tricotait les éternels bas de sa nombreuse descendance.

Le jardin, enterrasse, tapissé des fleurs dont M. de Noves l'a fait si merveilleusement parer, me ravissait.

« C'est un embaumement qu enivre, répétai-je.

— C'est tout comme le jardin de Madame était » , dit Marie-Rose, qui ne peut admettre en rien une supériorité sur ce que faisait ma mère.

Autour de nous, les hauts palmiers balancent sous la brise leurs palmes souples. D'autres étalent sur leurs troncs des couronnes immobiles et rég-ulières. Des roses g^rimpantes, des g^lycines s'accrochent aux arbres, les enguirlandent et mêlent leur senteur douce à l'enivrante senteur de quelques orangers en fleurs.

C'est le printemps méditerranéen qui nous vient d'Italie, d'Egypte, de Grèce.

La grande buée de Marseille dessine la baie lointaine, et le bloc confus de la ville, qu'on devine, semble repousser là-bas les hauteurs.

Les îles, chacune avec sa forme différente, très en relief, ont l'air de grands bateaux à l'ancre dont on croit voir le balancement.

A nos pieds, la mer est d'azur; plus loin, elle est blanche.

« Le bleu est au bon Dieu, dit Marie-Rose, le blanc à la Vierge. »

Marie-Rose se signe, car Notre-Dame-de-la- Garde se dégage des buées qui restent à ses pieds et là-haut, très haut, elle apparaît, vêtue d'or, tenant son fils serré entre les bras.

« Païenne ou non, vous avez été vouée à la Vierge, » me dit Marie-Rose, presque durement, en me montrant la Vierge dorée.

Mon père et M. de Noves, chacun un livre à la main, viennent me rejoindre.

Mon père, chaque jour plus tendre, plus ému de sa tendresse, s'informe de mon sommeil, de mon état d'esprit.

M. de Noves et Marie-Rose le reg^ardent bienveillamment, tandis qu'il me parle d'un ton très doux.

Une marchande pénètre jusqu'à nous, malgré mes ordres répétés de ne laisser entrer personne dans le jardin.

« Achetez-moi, madame, " me dit cette femme qui n'a qu'un petit étal, porté au cou.

Je m'impatiente et j'ordonne à Marie-Rose de m'en débarrasser avec une aumône.

Marie-Rose l'emmène.

M. de Noves, qui a suivi la scène, me dit avec sévérité :

a Mon enfant, le meilleur moyen de donner est d'acheter ce que d'humbles marchands vous offrent; on ne leur impose point alors l'iuimiliation de la charité, lorsqu'ils ne la demandent pas. Si peu qu'ils aient peiné pour acquérir leur marchandise, elle les détourne de la paresse, mère de la mendicité et de bien des vices.

« Puis, en achetant aux pauvres vendeuses, on

peut faire plus d'heureux, toujours sans humiliation, car les pauvres g^ens les plus fiers ne refusent jamais une pièce d'étoffe, qui est un cadeau, tandis qu'ils refuseraient un secours en arguent.

« La diplomatie de la charité, ma chère Mélissandre, est l'une des sciences les plus difficiles à acquérir. »

Marie-Rose revient triomphante.

» Elle n'a pas voulu d'arg^ent tout seul, ditelle, et je lui ai acheté une belle pièce d'étoffe, pas chère du tout. Vous la donnerez, Mélissandre ; moi, je lui ai pris douze foulards pour mes petits. C'est trop, oui c'est trop, mais voyez, Mélissandre, comme le bon Dieu est bon ! Il nous commande de faire la charité, le mieux qu'on peut; on a plaisir à lui obéir, mais il est tellement bon qu'au moment où nous donnons, il nous donne luimême notre récompense, en nous rendant heureux de ce que nous avons fait. »

M. de Noves me regarde. J'ai doublement compris, et je tiens à partager avec vous, Tiburce, la double leçon.

Nous avons tous deux beaucoup à apprendre pour mériter l'absolution de notre égoïsme !

J'ai interrogé Marie-Rose, sous l'œil bienveil-

lant de M. de Noves, sur ce qu'elle pense du bien et du mal, et elle m'a répondu :

a Les mauvaises gens sont punies par leur mauvaiseté. Celui qui fait le bien se récompense tout seul et il s'en va content dans sa vie. Il se dit : Il Tout de même, quand je pouvais faire une (1 laideur, j'ai fait une beauté, et il y a comme « un gain. >?

Mon père et moi, nous nous regardons, émus. M. de Noves, sans manifester un étonnement et comme s'il continuait la phrase de Marie-Rose, ajouta :

« Il faut être profondément reconnaissant à ceux qui nous apportent l'occasion de faire le bien. Faire le bien aux autres, c'est faire le bien pour soi. Comment ne pas bénir ceux qui vous permettent de vous élever par un sacrifice de soi, même minime, au-dessus de soi? »

Tibiirce à Mélissandre.

Que vous dire, Mélissandre? J'ai l'oreille toute pleine des noms sonores des voyages antiques,

entendus depuis mon départ, durant ma traversée et à mon arrivée.

J'ai débarqué le matin au Pirée. Installé le soir, à Athènes, sur les indications précieuses et précises de mon cousin Paul Gardanne, j'ai été, dès l'aurore, réveillé par un » bruit de lumière » . Je ne puis trouver un autre terme.

J'ai ouvert ma fenêtre... Le soleil se levait sur l'Hymette !

J'ai vu de mes yeux Apollon dirig^eant son char fulgurant, la crinière de ses chevaux traînant dans l'espace. Le soir j'ai vu, de l'Acropole, Phébus le resplendissant se parer d'ombre, et sur les oliviers j'ai vu la couronne de violettes que le dieu du jour offre à Minerve chaque soir. Il quitte alors les terres pour aller s'enivrer de sa propre lumière reflétée par la mer. Il se couche dans l'or et la pourpre, au golfe de Phalère.

J'ai retrouvé le passé dans les œuvres de la nature, tout entier vivant. Les lieux religieux, malgré la ruine des œuvres de l'homme, sont restés religieux. Les grandes voix résonnent encore là où elles ont parlé.

On peut toujours évoquer les figures des artistes divins et les divinités qui les inspiraient.

66 CHRÉTIKNNK

Le marbre du Pentélique est là encore, s'offrant au ciseau d'un Phidias.

Pas un nuage au ciel n'arrêterait le vol de Mcrciiie, messager des dieux, s'il apparaissait.

Que n'êtes-vous là, Mélissandre? Le flot des légendes inoubliées, l'émotion des œuvres tragiques impérissables, entendues ici pour la première fois, les grandes actions légendaires, les paroles ailées effleurant la mémoire, ont tour à tour leur place en un souvenir que tout invite à se déverser.

Mais ce qui m'arrache à cette évocation et me passionne au point de me faire oublier le passé, le grand passé lui-même, c'est la lumière d'Athènes et du golfe de Phalère.

Dès demain, je prends mes pinceaux et j'en fixe un effet. Cette lumière ne ressemble à rien dont j'aie le souvenir des yeux ; ses gradations, ses clartés, ses nuances, je ne les ai pas vues encore ! Comment n'y a-t-il pas une École d'Athènes pour la peinture ?

A l'Acropole, les colonnes renversées, les blocs épars ont conservé leur pureté marmoréenne, au milieu de la floraison d'une prairie de marguerites blanches. Qui pourrait sans larmes voir la frise du Parthénon, vide du chef-d'œuvre de Phidias? Qui pourrait marcher sur tant d'éclats

(le marbre sans inaudire les sacri lègues qui ont brisé ce qu'ils n'emportaient pas?

Tous ceux qui, clans Athènes, ont revécu, ne fût-ce que quelques jours, la vie de la Grèce divinisée, qui ont foulé sa terre, ont éprouvé la sérénité qui se dégage de la pureté du ciel, de la clarté des horizons, de la paix élyséenne qui flotte sur les choses mortes.

La sérénité, Mélissnndre, vais-je la trouver partout, à toute heure, dans les beaux jours qu'éclaire la lumière athénienne?

Et les noms des lieux, des ruines, de ce qui reste des grands Grecs, que ne me disent-ils pas? Je les répèle comme en un rêve.

Divine Grèce, Grèce divine, ton lyrisme est vivant encore, tout frémissant dans les mots. Tu as rivé ta divinité à ton humanité.

Je relirai sur les larges degrés qui montent à l'Acropole, dominant l'Athènes nouvelle, les grands philosophes qui ont Hxé, à tout jamais, les termes de la sagesse humaine.

Que sera-ce quand j'irai à Eleusis et à Delphes?

Le printemps y fera revivre les demi-dieux obscurs et illuminera les dieux de lumière.

Mélissandre, le croirez-vous ? j'avais l'esprit meublé seulement de mots. Je ne savais rien ou

presque rien de la Grèce. J'étais un ignorant de ma religion d'art. Les mots seuls me disaient ce que je croyais savoir, et seule la surface conventionnelle de la Grèce antique m'aj^paraissait. Je vais m'appliquer à la revivre.

Je vous l'ai dit, Méllssandre, mon père s'était efforcé de faire faire de moi un ignorant.

"Où les autres pères barbouillent de connaissances la cervelle de leurs enfants, répétait-il, je laisse le plus possible celle du mien en blanc. A lui d'y écrire ce qui lui plait. Il veut être peintre; qu'il peigne sa cervelle comme il voudra !

H Mon seul devoir paternel est de ne pas laisser faire de mon fils un serin qui se ruine bêtement, c'est tout! »

A la mort de ma mère, mon frère lui-même étant mort, mon père me remit, avant ma majorité, une fortune dont il pouvaitgarder la gérance, et cela de la main à la main, sans un acte, sans im reçu, ajoutant seulement : " Tu ne seras pas à plaindre quand je mourrai ; car si j'adore les bêtises, je n'en fais jamais lorsqu'il s'agit de ma fortune. "

J'étais donc un ignorant, sauf en mes études d'art, sans éducation, sans direction morale que ce que je puisai, a[)rès notre première rencontre,

dans les philosophes {jrecs, mais lus à tort et à travers, et seulement pour être plus dig^ne de l'adorable païenne tant aimée.

La passion de la peinture, la célébrité venue plus vite que je ne la méritai, mais qui me donnait des fiertés, m'ont g^ardé de l'abaissement dans lequel j'ai vu plus d'un de mes camarades tomber.

En somme, les moralités que l'on trouve dans une certaine tenue du caractère, c'est seulement ce que j'avais à déposer à vos pieds. Je vous dois, Mélissandre, toutes mes directions morales.

Aujourd'hui, je vais me reprendre à nouveau, mettre en accord, s'il se peut, complet ce que j'ai été et ce que je veux être, me réincarner dans la plus pure tradition grecque, dans la plus haute sagesse.

Alors, je me croirai plus digne de vous et je vous demanderai comme récompense votre tendresse. C'est ce qui a le plus manqué à ma vie et ce que vous trouvez, à cette heure, en surabondance autour de vous.

70 CHRÉTIENISE .

Mélissnndre à Tiburce.

Encore, encore! parlez-moi de la Grèce, où mon rêve, semblable au vôtre, vous suit heure par heure. Je vois ce que vous voyez, car toutes vos impressions, vous les peig^nez en lumière. Dites, dites! écrivez, écrivez, car à cette heure ce n'est pas en moi que je cherche des consolations à notre séparation, c'est en vous!

Tibutce à Mélissandre.

Sans votre lettre que j'ai attendue, je n'aurais |)as osé continuer à vous occu|)er aulant de moi. Ces mots que je me répèle : « Parlez-moi de mon rêve pareil au vôtre, encore, encore ! » me causent une joie que je suis impuissant à vous exprimer.

Alor^, vite, heureux, non seulement de mon

CHRETIEININE 71

absolution, mais d'une invite même, je reprends mou "je » et mon « moi » .

^'otre pénétration, par la Grèce et en Grèce, me semble étendre la puissance de notre amour; cette pénétration m'enlève toute crainte de la fra- {jiiité de notre attachement. Des liens plus indissolubles, liens intellectuels, iront se resserrant jusqu'à notre vieillesse, j'en suis assuré aujourd'hui.

Certes, vous avez lu Pythag^ore, ma bienaimée païenne. Je le connaissais à peine seulement par quelques citations, trouvées au hasard de mes très rares lectures. Je voyais en Pythagore, je ne sais pourquoi, quelque savant comme Euclide, non le moraliste incomparable qui devait éclairer, par ses enseignements divins, les ombres accumulées dans mon esprit.

8avez-vous que le plus grand des philosophes grecs, selon moi, croyait, comme peut le croire un chrétien, à l'immortalité de l'àme? Cette foi, dont il avait rapporté d'Egypte l'entière convielion, a calmé, ce que je vous ai vaguement avoué, Mélissandre, mon souci de la mort sans réveil, j'ose ajouter aujourd'hui ma crainte.

Nous pouvons donc croire, nous païens, que des âmes enlacées par l'amour peuvent vivre d'une vie éternelle.

La piété de Pythajjore a pour moi une infinie douceur. Je prie ses prières, et j'ajoute sans cesse, par lui, à l'amour de nos croyances.

Que mon âme était vide avant de vous aimer! Combien notre séparation l'eut refaite morne et désolée sans le secours de la « sagesse » .

Je ne crois plus être seulement un artiste, en éprouvant l'admiration émue que je trouve dans les temples grecs, je suis un adorateur.

Pythagore voulait qu'on entrât dans les temples, non par hasard, par occasion ou par habitude, mais préparé et non en promeneur indifférent. C'est ainsi que je vais chaque jour au Parthénon.

Savez-vous que, comme j'en avais l'intuition personnelle, Pythagore condamne Homère pour avoir fait faire aux dieux figure trop humaine et pour leur avoir prêté des faiblesses qu'on ne peut admettre?

Pour Pythagore, ceux qui ne savent pas prier avec une élévation d'âme suffisante doivent s'adresser aux prêtres, qui prieront pour eux.

Il enseigne qu'aucun acte ne peut être fait sans prier, car nous avons toujours besoin du secours de Dieu. Il avait une telle foi dans la puissance divine, qu'il répétait :

« Il n'y a rien de si grand et de si admirable

qu'on ne puisse croire de Dieu, rien de surnaturel qu'on n'en puisse attendre. »

Pythagore croyait à un ferment divin qui conservait toute chose en l'état créé et qui, liant le créateur à la créature, la liait au créateur.

C'est Pytha^jore qui découvrit le premier que la morale est fille de la religion.

Pythagore fut aussi le premier des traditionalistes, et il m'attache surtout par là, quand je vois de tels bouleversements inutiles ou dangereux entraîner successivement les peuples à la désagrégation.

il avait convaincu ses disciples de ce principe que rien n'assure le repos des peuples comme le maintien des lois.

Je crois, aujourd'hui, Mélissandre, que les progrès ne sont que matériels et devraient être équilibrés par la tradition de la « sagesse " , partout où on la trouve.

Au temps où les croyances païennes, surtout en Egypte d'où tant de dogmes avaient pénétré en Grèce, admettaient le culte des animaux, Pythagore enseignait que les âmes des hommes étaient les dernières des substances raisonnables et qu'on ne devait adorer aucune nature inférieure à celle de l'homme.

T4 CHRETIENISE

Admirable principe, qui condamnait toutes les relig^ions idolâtres.

On lui a reproché son exclusivisme, mais quelle est la philosophie ou la relig^ion qui ne le pratique pas? Pythagore préférait l'amitié d'un pythag^oricien à celle des autres, parce que le but de l'amitié, selon lui, était la communication des vertus avec les êtres célestes.

Mélissandre, c'est lui, c'est Pythagore qui est mon premier maitre moral et religieux. Je vous prie, et ce mot dit par moi signihe tout ce qu'il peut dire, d'aimer Pythagore, de croire à ses enseignements, de vous unir à moi dans sa foi!

Il est le maître de Socrate et de Platon. Il en a pétri les âmes. C'est en pratiquant sa pure doctrine, qu'ils ont enseigné aux Grecs la véritable sagesse; et la Grèce n'a connu sa décadence que dans la mesure où elle a renié leurs croyances sur la tradition ancestrale et leur foi dans l'immortalité de Tame.

Ce sont les hautes moralités pythagoriciennes qui ont inspiré les plus grands actes de dévouement des Grecs, à la famille, à la cité et à la patrie.

Pour vous faire sourire, Mélissandre, après ma grande [)rédication, je vous parlerai du disciple de Pythagore, Zaleucus, proposant que celui quj

en (reprendrait d'annihiler une loi ancienne et d'en proposer une nouvelle " serait introduit dans l'assemblée du peuple, la corde au cou, que là il décrirait les inconvénients qu'il trouvait à la loi qu'il voulait proscrire et les avantages qui reviendraient à celle qu'il voulait établir. Que, s'il avait raison, il serait honoré comme un père de la pairie, dont aucun danger n'avait pu refroidir le zèle, mais que, s'il avait tort, il serait étranglé sur l'heure comme un perturbateur du repos public " .

Quelle conception divinatrice de la vie ultramoderne et des doctrines outrancièrement réformatrices avait Pythagore. Il était, cependant, socialiste et humanitaire, mais dans le sens élevé de ces mots. Il disait à ses disciples :

" Dieu étant le lien entre les hommes, les devoirs envers ceux qui ne nous sont point unis |)ar le sang ni par l'amitié subsistent par les diverses raisons de patrie, de voisinage, de commerce, de société et de la nature seule qui ne souffrent pas qu'un homme soit étranger à un autre homme. «

II voulait qu'on étendît sur tous les hommes, même sur les méchants, une amitié générale qu'on appelait : humanité.

Et comme s'applique une fois de plus, Mélissandre, la phrase (jofjuenarde qui devient sérieuse : " C'est renouvelé des Grecs! »

Cependant l'amitié, l'affection de choix, Pytha- ^ore ne l'admettait " qu'avec les sages, les vertueux, à l'exemple de Dieu même qui ne hait personne, mais qui ne se communique et ne s'unit qu'aux gens de bien » .

Mélissandre à Tiburce.

J'éprouve une joie haute et sereine à me sentir en accord de croyance avec vous.

Plus éprise d'art, de littérature païenne que de philosophie, je suis cependant préparée à l'initiation, et il me plaît de progresser en haute sagesse athénienne avec vous.

Enseignez-moi ce que vos maîtres choisis vous enseignent, pour qu'étroitement unis de cœur et d'esprit, comme nous l'avons été, nous le soyons d'âme.

Ce n'est que dans l'âme qu'on peut puiser la tendresse qui adoucit les séparations et qu'on

douve les directions supérieures de la vie.

Je le vois, je le constate en mon père, qui souffre chaque jour moins cruellement de la mort (le ma mère et qui puise à pleine âme, dans les enseig^nements relig^ieux de M. de jNoves, les {yrandes qualités familiales de sa tendresse renaissante, la douceur, la bienveillance, la charité.

Votre lettre et les enseignements religieux de notre Grèce, par d'autres chemins, les nôtres, nous conduisent par les mêmes voies de moralité, d'humanité, que celles de mes deux bien-aimés pères.

J'ai fait reprendre les petits volumes du Père Lacordaire, par Marie-Rose. Je voulais les lire en entier et j'y ai trouvé deux pensées qu'on dirait inspirées ou plutôt enfantées par la tradition de nos philosophes.

Avant de vous les copier, il me plait infiniment de vous dire à quel point l'échange de nos i.lées élevées, qui leur donne plus de vie qu'une simple lecture, souvent vite oubliée, m'est douce à l'âme.

Continuons cet échange, Tiburce.

" Quelle est l'âme, écrit le Père Lacordaire, si vaste qu'elle soit, qui ne s'est arrêtée, triste et pensive, devant le mot : Dieu? Dieu est à la fois

ce qu'il y a de plus clair et de plus impénétrable. La vérité est le premier nom de Dieu, la justice est le second. »

Et encore :

(1 Tout se trouve en Dieu, même les tendresses qui étonnent parce qu'on n'en voit pas la raison. De même que la nature est la raison naturelle de notre œil physique, Dieu est l'horizon naturel de notre œil spirituel; Dieu est dans l'histoire des âmes et dans celle des peuples. "

Oui, puisque nous le trouvons aux plus lointains jours de notre Grèce.

Tandis que vous éleviez vos pensées, à l'appel de Pythagore, imaginez, Tiburce, où m'entraînaient mon père, M. de Noves et Marie-Rose : à l'ég^lise de l'Estaque! Mon père, avec des larmes dans les yeux, me dit en me prenant la main :

(1 Mélissandre, je voudrais te voir une seule fois, à côté de moi, à la place qu'occupait ta mère à l'éf^lise, quand j'y allais pour elle, comme je te prie aujourd'hui d'y venir pour moi.

" C'est la fête de Jeanne d'Arc! Tu ne peux, toi femme, toi Française, ne pas avoir le culte de Jeanne, de l'héroïne grande entre toutes, béatifiée à cette heure, sainte demain. . . "

FiCs cloches sonnaient joyeuses, à l'égalise, min-

vitant à répondre : oui, à la prière de mon père.

M. de Noves n'avait pas dit un mot, quoiqu'il allât avec mon père à l'égalise.

Et tandis que Marie-Rose m'apportait mon chapeau, mon ombrelle, mes g^ants, déjà préparés sûrement, qu'elle me remettait le livre de messe de ma mère avec un tremblement qui faillit le lui faire tomber des mains, M. de Noves répétait avec émotion :

« C'est bien, c'est très bien, Mélissandre, de faire cela pour votre père et puis, peut-être, un peu pour notre France! ajouta-t-il. Je vous apprendrai à l'aimer, car vous l'ig^norez presque. La fête de Jeanne! Jeanne! c'est aussi l'un de vos noms, le nom de votre mère, celui de votre marraine, ma chère morte, de Jean de Noves, votre parrain ! "

Mon parrain ! Tiburce ! ce doux nom, comme je le lui donne avec joie.

J'ai donc, parmi mes noms, celui de ma mère, celui de l'épouse vénérée de Jean de Noves, le sien; voilà une richesse inattendue, de douces parentés!

Et la fête de Jeanne d'Arc est bien une fête, à l'Estaque! Je ne crois pas qu'un habitant soit à cette heure dans sa maison.

Il y a, claquant sous la brise, à beaucoup de lenêtres, des drapeaux tricolores, de grands et de j)etits drapeaux blancs et bleus.

Marie-Rose est entrée dans une boutique et elle en sort, les bras emplis de ces petits drapeaux, qu'elle distribue aux enfants de ma part, en leur disant que je m appelle aussi Jeanne,

Et tout ce petit monde m'entoure et me relîiercie.

Mon père a mis mon bras sous le sien ; mais il a une telle émotion, il tremble si fort que je suis sur le point de quitter son bras.

Une paysanne très vieille s'approche de nous, et, avec cette familiarité qu'ont nos Provençaux, et cette ignorance absolue des ressemblances qu'ont les petites gens, elle dit à mon père :

« Gomme elle ressemble à votre dame, à notre sainte, c'est tout son portrait! Je ne l'avais pas encore vue à notre église depuis le jour de sa noce, mais puisqu'elle y vient aujourd'hui, c'est sa mère qui la ramène. »

Alors, à ce moment, je revois ma mère me montrant ses yeux vides. Je suis forcée à mon tour de m'appuyer, presque défaillante, sur le bras de mon père.

(1 Ma mère, ma mère me ramène à l'égalise! »

Les cloches sonnent à toute volée. La foule entre, les hommes serrent la main de mon père, les femmes celle de Marie-Rose. Tous me regardent avec des airs étonnés qui me blessent. f Une jeune fille dit tout haut à une autre, derrière moi, de façon à ce que je l'entende :

« C'est bien que la païenne rentre dans la maison du bon Dieu. »

Je suis placée dans un rang de chaises, entre mon père et M. de Noves ; Marie-Rose est derrière moi.

Tous ont fléchi le genou en passant devant l'autel. Je me suis inclinée. Je me lève quand tous se lèvent; je m'agenouille quand Marie-Rose me le dit à l'oreille.

J'ai mon livre dans la main, à l'envers peutêtre. Je n'ose l'ouvrir. En ai-je le droit?

Les chants, la cérémonie éclatante, l'or des vêtements de celui qui officie, la plainte ou les " transports de l'orgue m'impressionnent » .

Je n'ai assisté, depuis ma toute petite enfance, qu'à une messe, celle de mon mariage, M. de . Noves ayant exigé qu'il eût lieu à l'église.

Cependant, j'ouvre machinalement mon livre de messe. Est-ce ma mère, à ses dernières heures,

«t! CHRÉTIETNNE

est-co Marie-Rose qui a placé une fleur sèche à la pag^e où je lis :

Prière pour le repos de l'âme d'une mère. (Saint Augustin.)

« Mon Dieu, je pleure pour celle qui, après m'avoir portée dans son sein pour me faire naître à la lumière passagfère de ce monde, me porta depuis dans son cœur afin de me faire renaitre à votre lumière éternelle.

Il O Dieu de mon cœur. Dieu de miséricorde, quelque sujet que j'aie de me réjouir en vous et de vous rendre g^râce de tout le bien que fit ma mère durant sa vie. . . "

Mon émotion me fait fermer le livre brusquement. Et comme mon père et M. de Noves m'interrogent du regard, je le rouvre pour arrêter leur question.

Et mes yeiix sont attirés par ces lignes et je lis :

Des béatitudes, BOSSUET :

"Tout le but de l'homme, sur la terre, est d'être heureux, et Jésus-Christ n'est venu au monde que pour nous en donner le moyen. Mettre le bonheur où il faut, c'est la source de tout bien, et le mettre où il ne faut pas, c'est la source de tout mal. Disons donc : je veux être heureux. »

Je répète inconsciemment :

CHRETIENNE ^fi

a Mettre le bonheur où il faut, je veux être heureuse. »

Mais un bruit (général se fait dans l'église, on se tourne sur les bancs, on remue les chaises. Cnjeune prêtre passe à côté de nous et monte en chaire.

II parle de Jeanne d'Arc avec une émotion qui fait trembler sa voix. Il conte simplement, mais avec des mots choisis pour émouvoir les âmes auxquelles il s'adresse, son enfance, sa dévotion ; il parle de ses « Voix », de sa mission consciente auprès de son roi Charles. Il raconte en quelques traits son procès, sa défense « dictée » par les saintes, » car seule une bergère ne trouverait pas de telles paroles ! "

Il cite ce qui est le mieux fait pour être compris de ceux qui l'écoiitent : la réponse suprême de Jeanne « Eiissé-je cent pères et cent mères et fussé-je fille de Roi, je ferais ce que j'ai fait et j'obéirais au Seigneur mon Dieu ! »

Et il redit, avec des phrases entrecoupées par une émotion si intense qu'elle ne peut être feinte : la mort de Jeanne, sa prière en montant sur le bûcher de voir Jésus en croix durant son supplice. » Toujours plus haut! "

Il décrit le bûcher, les premières flammes,

lentes pour que la victime souffre plus longtemps. Un dernier cri, poussé par Jeanne, déjà torturée par les flammes : « Jésus plus haut! » est si déchirant que des sanglots de femme et d'enfant éclatent dans l'église.

Et lorsque le jeune prêtre, à genoux dans la chaire, récite la prière à Jeanne qu'on vendait à la porte de l'église avec son image, et que Marie- Rose glisse dans ma main, c'est un murmure de mots répétés, car tous lisent haut cette prière avec le prêtre :

Bienheureuse Jeanne (T Arc, secourez-nous, sauxiez la France!

« Français, chrétiens, levez la tète avec con- « fiance, contemplez Jeanne d'Arc, libératrice de « notre chère Patrie !

« Confiance en Jésus, Maria!

Il Confiance en l'archange saint Michel, protec- <i teur de la France !

« Confiance en Jeanne d'Arc, mortelle et faible! « Avec Dieu elle a sauvé la France du quinzième « siècle !

" Aujourd'hui, immortelle et glorieuse, accla- « mée par le peuple, implorée par l'Église, elle « sauvera la France du vingtième! »

M. de Noves, mon père ont répété la prière

CHRETIEINNE 85

avec le prêtre. Marie-Rose l'a dite très haut.

« Pour nous deux! " murmure-t-elle à mon oreille.

Lorsque la messe est terminée, nous sortons de notre rangée de chaises, et je me revois tout à coup, sortant de celte même rang^ée, donnant la main à ma mère.

Mes yeux sont attirés par un grand tableau représentant saint Joseph à son établi de charpentier, le petit Jésus assis à terre non loin du saint, et il me semble entendre encore ma mère me dire : « Vois, ma petite fille, comme le petit Jésus est sage. »

M. de Noves nous quitte pour aller s'agenouiller et se signer aux pieds de la statue de Jeanne, en jupe bleue courte, bannière repliée à la main.

Pauvre statue! Qui donc préside à l'imagerie catholique? Qui impose à cette église ces anges aux ailes rouges portant d'immenses candélabres, et ce Saint Pierre cramoisi etjaune avec des pierreries multicolores? Et Sainte Anne, terriblement dorée?

Je m'indigne, lorsque le colonel nous revient. Mais il me dit avec son beau calme : « Qu'importe ! si l'on voit les saints avec les yeux de la foi qui les transfigure. »

Au sortir de l'église, une vieille mendiante me tend la main, en disant :

« Donnez-moi comme votre mère. »

Et Marie-Rose, après que j'ai mis une pièce blanche dans la main de la pauvre femme, me dit avec joie :

" Mélissandre, vous lui avez donné ce que votre mère lui donnait. »

Je m'arrête à la place de l'église, où je ne viens jamais.

ISur d,es terrasses superposées, s'étagent de vieilles maisons provençales, peintes en jaune pâle avec des volets gris. A leurs balcons, des géraniums roses débordent. Ici et là, dans les jardins, des palmiers, des pins énormes. Tout cela garde bien la physionomie de notre Provence ; mais des bâtisses criardes, en briques rouges avec des volets verts, révoltent l'œil. Ce sont les nouvelles maisons.

lilanchet et Cadet, les fils de Marie-Rose, ont décoré la terrasse durant la messe, avec un goût dont je suis étonnée et duquel je leur fais mon compliment chaleureux.

Au bout de la terrasse, sur un haut piédestal tout lleuri de guirlandes de roses, est la belle statue de Fréuiiet, dont M. de Noves fait la surprise à

mon père, avec la complicité heureuse de Marie- Rose et de ses fils.

Jeanne, à cheval, son étendard à la main, superbe de vaillance et de fierté, est en marche vers l'ennemi.

Des lys en couronne sont suspendus au-dessus de sa tète.

«Tenez, Moral, s'écrie M. de Noves, la voilà bien celle qui a pu dire : je suis envoyée de Dieu pour bouter l'ennemi hors de France.

— Merci, Jean » , dit mon père avec émotion.

C'est la première fois que je l'entends nommer ainsi M. de Noves.

Mon « parrain " serre la main de mon père et me dit en me montrant Jeanne : « Aimez-la, Mélissandre; je puis comprendre, avec un g^rand effort de sollicitude paternelle, ce que je sais de votre vie païenne; mais je ne pourrais admettre que vous soyez insensible à l'héroïsme de celle qui personnifie la France de sainte Clotilde, de sainte Geneviève, la France que Dieu incarne dans une femme lorsqu'il veut la sauver, la France fille aînée de son Église! Écoutez sur Jeanne, Mélissandre, sur celle qui est votre patronne, que vous le vouliez ou non, un jugement les résumant tous! Il est de celui qui, s'est voué à la béatification

de Jeanne, de Mgr Dupanloup : «Jeanne eut au « cœur un double et g^rand amour où s'allument « tous les autres : l'amour de Dieu et celui de la « Patrie, et par là toutes les vertus chrétiennes. » Xénophon et Jeanne, ajouta en riant le colonel, voilà mes stratéjjlstes. "

Et il me parle de la patrie, paroles nouvelles pour moi, car je n'ai jamais songé à autre chose qu'être grecque et païenne.

La Salviatrice ! comme l'appelle M. de Noves, nous a légué de grands principes d'art militaire. Et cela dit, il nous initie à cet art en le simplifiant au point que nous tous, mon père, moi, jusqu'à Marie-Rose, jusqu'à ses deux fils, nous comprenons!

Et c'est alors qu'il répète, en élevant les mains vers Jeanne, une partie de sa prière.

Mon père, Marie-Rose, ses fils répètent avec lui :

«Jeanne, sauvez notre France! "

Je sens des larmes monter à mes yeux.

Ne soyez pas jaloux, Tiburce ! J'ai deux nouvelles tendresses que je vous ferai partager, j'en suis certaine, quoiqu'elles ne soient ni grecques, ni païennes : Jeanne et la France, maintenant incarnées pour moi l'une en l'autre.

(i La Patrie, répète M. de Noves, c'est une âme composée de toutes les âmes d'un peuple, se mouvant dans l'atmosphère où se sont mues toutes les âmes des générations passées, alimentées par les mêmes traditions. La Patrie s'incarne héroïquement à cette heure en Jeanne la Lorraine, victorieuse, vaincue, triomphante et martyre! » Tiburce, je vous le répète, j'ai appris la France aujourd'hui. J'aimais exclusivement mon coin de Provence, image de la Grèce, Phocée, rive grecque, Arles et ses souvenirs antiques.

A mes yeux, la France était le grand pays qui s'agglomère pour permettre aux institutions gouvernementales de fonctionner, institutions changeantes, meilleures au début des nouveaux remaniements, plus corrompues à la fin.

Il Nous devons à Jeanne d'Arc, reprit M. de Noves, une dette séculaire d'adoration. Le cycle parcouru depuis sa mort nous ramène à elle. La France la retrouve grandie de tout l'espace qui nous a si longtemps séparés d'elle.

Il La voici légendaire, béatifiée, bientôt sanctifiée, ressaisissant la bannière qui entraine la France à bouter l'ennemi hors des provinces conquises.

Il Aujourd'hui, comme à la première heure de

90 CHUETIENNE

Jeanne, une débâcle nouvelle et c'en est fait de nous comme nation. . .

« Il semblait que tout secours de Jeanne nous eût été à tout jamais refusé; ce secours nous revient! Et voilà que notre foi qui remonte vers elle, fait descendre dans l'àme de nos Hls la vieille vaillance française.

" Mélissandre, vous ne savez pas ce que peut être, au cœur conscient d'un Français catholique, la Patrie française. Dans aucun pays la religion mère n'a triomphé de plus de luttes, n'a fondu plus d'antagonismes de race. »

Et comme il se taisait :

« Mon parrain, lui dis-je, parlez, parlez encore de la Patrie française. "

Jamais je n'avais éprouvé un tel désir d'apprendre ce que j'ignorais. Des fragments d'histoire, sans grand intérêt pour moi jusqu'ici, mal classés, enfouis au fond de mon esprit, surgissaienttout à coup, se groupaient en ma mémoire, y prenaient vie et corps.

Jeanne, incarnée en la France, venait à moi, imprécise encore, mais se rapprochant,

M. de Noves m'enveloppait de regards paternels, soupçonnant ce qui se passait en mou esprit.

Mon père m'avait pris la main et murmurait : «i Â.ime notre France autant que ta Grèce » , n'osant dire plus.

« Il semblait, continua M. de Noves, que le flambeau national s'éteignait. Il lui a suffi d'avoir gardé un peu de lumière, que de minces étincelles fussent restées au fond de quelques âmes, pour que ce foyer se rallumât.

«1 Si le peuple, en qui commence à renaître l'ambition de se ressaisir, savait combien il faut peu d'efforts pour retrouver les plus brillantes destinées finales, il n'aurait jamais de découragement.

« Le jour où le chant d'un poète, la voix d'un orateur font trçssaillir l'âme nationale ensommeillée, le jour où quelques patriotes murmurent en, eux le nom sacré de la l^atrie, résolus à le crier, ils la réveillent et l'acheminent vers la vie intense.

"Les fous, les criminels qui retirent à la Patrie, en la niant, la puissance de vie que leur amour lui eût apportée, l'anémient, et peu à peu lui retirent l'être dont elle puisait une part de ses éléments en eux.

" Us perdent ainsi, eux-mêmes, le bénéfice des forces dont elle les alimentait.

<i La Patrie, mot idéal et vivant, fait de tous les

9â CHRETIENNE

êtres qui nous sont parents, frères, amis, — ^S^~ ration de la terre, des mœurs, des croyances, de la langue parlée et écrite, des ancêtres, — gardienne des fiertés nationales, — symbole de la famille agrandie, réalisant aux yeux des patriotes l'amour fraternel sans limite, et cependant tangible, de chacun pour tous.

il Malheur à qui repousse l'idée sublime de Patrie ; il travaille à la déperdition de lui-même ; il brise les liens qui l'unissaient au plus semblable de ses semblables; il renie les relativités généreuses qui le grandissaient, pour se circonscrire dans son haïssable moi!

<i II se croit par là plus libre de repousser le devoir, de rechercher la satisfaction de ses besoins et de ses désirs jaloux, qu'il décore du nom de droits.

H Le matérialisme anti-patriotique isole l'individu social, lui interdit le don de lui-même aux causes sublimes, l'héroïsme qui peut le faire immortel et surhumain.

« De même, le matérialisme philosophique isole l'homme dans l'espace, le rive à la boule terrestre dont le tour est de plus en plus raccourci ; il lui interdit les envolées de l'au-delà, la participation à la vie éternelle.

» Dans tous les enseignements de la vie, on trouve un sens à la fois patriotique et religieux. H faut être avec ses pères, de sa religion et de sa race. Ce n'est pas insignifiant d'être né ici ou là. La même semence donne la même récolte. »

J'écoutais M. de Noves,et ses paroles pénétraient dans un champ si neuf de ma pensée, qu'elles s'y gravaient, une à une, et que je suis certaine de vous en avoir rendu, sinon chaque terme, du moins le sens absolu.

Il Je ne sais, mon noble ami, si votre parole aura une influence sur mes esprits, lui dis-je, mais elles me découvrent tant d'horizons inconnus, une telle somme de compréhensions, sinon de convictions nouvelles, que je voudrais les entendre encore.

— Je n'ai pas l'ambition de croire que je puis vous amener à mes convictions, ma bien-aimée filleule, me dit-il, mais j'ai grande joie à vous voir prendre intérêt à les connaître. J'ai ramené votre père à nos croyances familiales , parce qu'elles n'avaient pas été remplacées par d'autres.

« Mais il y a, entre vous et moi, une compréiiension si opposée de tout ce qui tient à la vie de l'àme, qu'un abîme nous séparera toujours peutêtre, s'il n'est comblé par un miracle...

94 CHRÉTIEINNE

n A certaines heures d'un avenir lointain, vous vous rappellerez les paroles d'un vieillard qui vous chérissait, et dont la plus g^rande joie eût été de vous conduire dans les voies ^u\\ croit être celles de la vérité. »

Je ne puis dire, Tiburce,ce que je ressens, aux paroles de M. de Noves, moi qui me savais si personnelle qu'aucune idée des autres, si elle ne faisait corps av^ec la mienne, ne m'intéressait. Or, ce que dit mon parrain me persuade avant mênie que j'y aie réfléchi.

Mon père, Marie-Rose elle-même, ont des paroles que je ne relève pas. Klles entrent en mon esprit avec douceur, sans que je song^e à leur résister. Ce que vous appeliez mon «crible inquiétant» s'est fondu!

De la quiétude descend en moi, enveloppée de tendresse.

Il me semble retrouver quelque chose qui mo manquait. Je me pelotonne, au lieu de song^er à batailler.

Ne vous inquiétez pas de cet état de mon esprit, Tiburce ; mon cœur n'en est que plus attendri. Celui qui viendra dans cette vie nouvelle, y trouvera sa place meilleure encore.

Il me semble qu'un bonheur très doux se sème

autour de moi, tandis que s'ég^rène la passion! Ce mot ne me paraît plus contenir le seul intérêt de la vie.

Le bonheur des autres m'occupe. Je découvre l'abîme d'égoïsme vers lequel je me précipitais.

Avec M. de iSoves, je réalise de belles et bonnes charités. Il est mon inspirateur.

El puis, je donne à Marie-Rose ce qu'elle me demande. Et, comme elle me l'avait prédit, le bien que je fais à ses protégés malheureux me rapporte de la joie.

Hier M. de Noves, à qui je parlais de l'état de mon esprit, moins personnel, plus attendri, me dit brusquement :

« Quelle croyante vous pourriez être! » et il ajouta, en se parlant à lui-même : « Quittez vos " passions, dit Pascal, et vous croirez! »

Tibiirce à Mélissandre .

J'ai tardé à vous écrire, Mélissandre ; je n'avais à vous narrer que le renouvellement journalier de mes impressions, la douceur que met en moi

l'accord de mes croyances avec les lieux où elles sont nées.

Mais, plongé dans ce g^rand passé et dans son ambiance, je me sentais seul, malgré mes évocations des dieux et des sages disparus.

En attendant Paul Gardanne, mon cousin, pour voir d'abord Eleusis, Delphes, Epidaure, je me suis remis à peindre, émerveillé par cette lumière ensorcelante, et si changeante, que j'ai grand peine à fixer.

Un après-midi que je peignais, abrité de tous regards, les rutilances toujours renouvelées et changeantes du golfe de Phalère, dans un coin cherché longuement, un jeune homme, avec des précautions oratoires demi-respectueuses dans la forme mais franchement hardies au fond, surgit à mes yeux, me demanda en bon français, très parisien, s'il pouvait se présenter au maître Tiburce Gardanne, dont il avait appris la récente venue à Athènes.

« Vous faut-il mon passeport? lui répondis-je, furieux de voir ma retraite ainsi violée.

— Inutile ! répliqua l'intrus avec bonne humeur. Je suis Grec de Paris, élève des Beaux- Arts, et je vous ai entrevu dans l'un de vos rares séjours à la capitale.

en II ETIENNE 97

« Je suis l'un de vos plus passionnés admirateurs, etdussiez-vous me jeter votre boite à couleurs à la tête, je suis résolu à m'attachera vos pas, pour vous servir de cicérone dans notre Grèce que je connais comme un Grec et comme un Français.

— Je vous attendais, dis-je, subitement calmé ; votre nom?

— Gléon Georgiadès. »

Je lui tends la main. Nous causons, tandis que je continue à peindre et, au bout d'une heure, nous nous étions jetés à corps perdu, moi dans l'exaltation de Pythagore, lui dans celle d'Épicure.

" Parlez-moi des moralités hautes de votre Épicure, dis-je avec dédain, tandis que je m'efforçais de fixer un effet invraisemblable de lumière rouge et or. Faites grande attention, n'accaparez pas au profit de votre maître ce qu'il a reçu du mien.

— Rassurez-vous! je sais tout ce qu'Épicure doit à Pythagore. Un pythagoricien fut son premier inspirateur. Il eut le second dans Archélaiis, précepteur du divin Socrate, dont il ne cessa d'étudier les écrits avec ceux d'Anaxagore et de Démocrite. Il prit à tous un peu; mais quel

admirable système il tira de ces emprunts, quelle unité il sut lui donner.

« Suivant les préceptes de Pythagore, il fut pieux dès l'enfance; il accompagnait toujours sa mère au temple de Junon et la piété resta sa plus haute vertu avec la charité. Je vous accorde qu'il était fataliste, croyait que les action.s des hommes sont inévitables et qu'ils n'en ont aucune responsabilité.

— Conception décourageante, immorale, qui condamne sa doctrine irrémédiablement, car elle supprime toute action de la justice et de la religion.

— Peiit-étre, mais il avait une aperception de la naissance et de la fin du monde moins naïve que celle de Pythagore et de ses disciples, lesquels croyaient que les mondes étaient des comètes qu'ils voyaient s'évanouir. N'est-ce donc pas lui qui inventa les tourbillons dans lesquels les mondes se reproduisent et se dissolvent sans altérer l'univers?

— En astronomie, dis-je, nous avons trouvé mieux, et je vous confesse que chez les philosophes de notre Grèce ancienne, j'insistai sur « notre " , c'est la sagesse surtout que j'admire et les moralités qu'elle a enfantées. Or, votre

Épicure est le contraire crun moraliste ; son mépris du raisonnement au profit de l'expérience des sens le rend plus que suspect.

— Oui, mais quel orateur! Ne nous apprend-on pas qu'il avait l'esprit g^rand, le tour beau, l'expression heureuse, et penser que tout cela se débitait dans l'un des plus délicieux jardins du monde, à dix pas de mille fleurs qui parfumaient l'atmosphère d'un auditoire... athénien?

« Il ne disait pas : " Cela est! » mais cela peut être! Aussi avait-il pour ennemis féroces les stoïciens, qui chargèrent un des leurs de l'accuser de toutes les infamies; avouez qu'il est alors superbe de mépris pour ses accusateurs, certain qu'on ne peut trouver de preuve contre lui et qu'on essaiera en vain de le chasser comme Aristote ou de le condamner à la cig^uë comme Socrate.

— Vous ne pouvez nier qu'il ne fut impie, votre Épicure.

— Pure calomnie pour ameuter contre lui le peuple, les prêtres et les pères de famille! Mais son livre sur la Sainteté lui ramena l'opinion entière. Cicéron ne proclame-t-il pas qu'il n'y eut jamais personne de plus saint qu'Épicure. Il adorait les dieux et en avait un^tel respect qu'il

C ■b'S'-IOTVîECA ji

ne les priait pas pour obtenir d'eux des faveurs et des richesses. La majesté divine le passionnait. Dioclès, qui l'avait suivi dans un temple, disait : <i .Te n'ai jamais mieux compris la grandeur de u Jupiter que depuis que j'ai vu Épicure à « genoux et priant. »

— Il prêtait, convenez-en, à la calomnie par ses opinions sur la Providence, affirmant que les dieux ne s'occupent pas des hommes, que le monde a bien assez de vigueur pour s'entretenir seul sur le pied où il est.

— Mais, pardon! S'il croyait les forces physiques sans direction, il croyait que les dieux se préoccupent des forces morales. Ne disait-il pas : <i Celui qui fait le mal n'est jamais en repos, « il attend toujours ce qu'il a mérité une fois. » Les Cyrénaïques croyaient les douleurs du corps insupportables. Épicure ne croyait qu'aux tourments de l'esprit. D'une extrême sobriété il répétait : « Veux-tu vivre? Aie du pain et de l'eau. » Il ne se donnait pas plus de neuf deniers pour sa nourriture, nourrissant les pauvres avec le surplus de ce qu'il eût pu dépenser!

« Très chaste, il avaiten horreur les courtisanes.

— Taratata, répliquai-je. Épicure a pris à Pythagore quelques maximes de sagesse, mais ce

qui lui appartient en propre, c'est ce que ses disciples ont mis en pratique avec immoralité. Épicure est un désagrégateur moral! Ne posait-il pas ce principe : « Après s'être étudié et « connu on peut suivre ses inclinations après « qu'on les a découvertes. Le bien de chacun est " où il prend plaisir. ?> Peut-on trouver une for- « mule plus indulg^ente aux vicieux? »

Cléon Georgiadès répliqua, fort en colère :

" Vous êtes cruel ! Épicure était un homme de bien, bon entre tous, charitable. Durant le siège d'Athènes, il sacrifia une partie de sa grande fortune pour nourrir ceux qui avaient faim. Il fit bâtir à Samos une chapelle pour sa famille, dans le temple de Junon où, enfant, il allait prier avec sa mère.

" Il mourut d'une mort admirable, avec joie, parce qu'il allait enfin se reposer, échapper aux calomniateurs, et parce qu'il savait qu'un grand nouibre de ses disciples perpétuerait sa pensée immortelle.

— Immortellement démoralisatrice, " répliquai-je.

Mélissandre, vous ne pouvez imaginer l'indignation qui éclate en moi lorsque j'entends soutenir des sophismes démoralisateurs. Autrefois

102 CHRETIENISE

je me serais contenté de hausser les épaules; aujourd'hui, pour un peu je m'alignerais.

Il me semble que je deviens un engagé de M. de ISoves, que je ne puis plus être indifférent à ce que je crois le mal, que tout être sain d'esprit doit batailler contre tout ce qui détrempe le bien.

J'ai l'ambition d'être au moins à la hauteur de votre Marie-Rose, dont les croyances naïves se formulent avec une véritable beauté morale.

Mais je continuai, tout en achevant mon esquisse, de batailler avec mon épicurien. Je le faisais avec une telle passion que j'eus la joie — je souligne le mot — de culbuter quelque peu sa philosophie trop légère.

II me conta que plusieurs de ses jeunes amis et lui choisissaient chacun « leur sage » et se plaisaient entre eux à en soutenir la doctrine, que peu à peu ils se passionnaient pour leur n héros» et que tel était son cas.

« Nous avons un pythagoricien, me dit-il, mais celui qui vous intéresserait le plus, si vous nous faites l'honneur de venir à l'une de nos joutes de sagesse, serait notre platonicien, qui est passionné, convaincu, religieux ! C'est un véritable dévot. Il n'admet rien en dehors de son maitre, à peine Socrate. A l'entendre, tous

ceux qui ont précédé Platon n'ont eu qu'un mérite : l'avoir préparé! J'ai assisté l'an dernier à une discussion inoubliable entre lui et Paul Gardanne, l'helléniste catholique. Serait-il votre parent?

— Mon cousin, et je l'attends ces prochains jours.

— Chrétien fanatique, Paul Gardanne, vous le savez sans doute, accepte cependant Platon comme l'un des « annonciateurs " du Christ et la sagesse des philosophes de la Grèce comme « préparatrice de la matérialisation du divin » , car

dit-il, comment faire croire aux peuples païens qu'un Dieu pouvait se faire homme si le paganisme n'avait pas, durant les siècles, matérialisé ses dieux ? »

Dès le même soir je connus le platonicien. C'est un Français élève de l'École d'Athènes, dont la mère est Grecque; son nom est Lirieux. Il fut avec moi ce que j'avais été avec Georgiadès. Il me malmena, trouvant mes moralités inférieures aux siennes et, qui pis est, me le démontra ou à peu près.

Mélissandre, je suis avide de vérités hautes. Je les cherche, et nos dieux, vous le voyez, me les font trouver.

Ne me blâmez pas d'avoir souffert d'être trop seul. Je suis si heureux de vous savoir entourée. Nous sommes loin de la g^rande sagesse, vous et moi, et la solitude ne nous serait pas bonne.

Elle nous a gardés férocement tous deux, il est vrai, jusqu'à notre rencontre, pour nous jeter éperdument l'un vers l'autre.

Mais, aujourd'hui, nous ne pouvons plus être seuls si nous voulons nous élever au-dessus de nos étroites personnalités.

S'élever, monter! ces mots s'imposent à moi comme à vous. Mon chagrin de notre séparation ne cesse de m'étreindre que quand mon àme se nourrit de hautes pensées.

Dites-moi toutes les impressions de la vôtre, Mélissandre. 11 faut que nous les échangions, il faut que nos esprits éclairés alimentent nos âmes de lumière.

Mes deux amis me donnent rendez-vous ce soir à rAcrojJole. Je lai vue au coucher du soleil. Je lui ferai ma visite traditionnelle sous la lune.

Racontez à votre Marie-Rose l'histoire des petits du Parnasse. Elle est à sa portée et l'intéressera.

Tous les enfants grecs pauvres qui viennent des lies turques sont envoyés, dès l'âge de huit ans, à Athènes par leurs parents pour s'y instruire et parler le grec de la patrie idéale.

Une grande école a été fondée pour eux, qui les tient de six à huit heures le soir.

Quel que soit l'emploi qu'ils aient trouvé, jamais un Grec, à cette heure, ne les retiendra.

Ils se distinguent par une casquette, » la casquette de l'École « .

Malheureux, souvent misérables, mal vêtus, ils ont » la casquette de l'École " . On en compte à cette heure plus de deux mille.

Depuis vingt ans que le Parnasse est fondé, jamais l'un de ces petits n'a commis un vol ou une indélicatesse.

Toutes les leçons qu'on leur donne sont doublées d'une leçon de moralité.

On me cite un joli trait :

Dans un déménagement, un bibelot précieux s'était perdu. Les déménageurs niaient l'avoir pris. La personne qui déménageait s'avisa que ce bibelot, une petite statuette, n'avait pu être pris que par l'un de ces enfants qui ne gagnent les quelques sous avec lesquels ils vivent qu'en aidant ici et là. Elle fit venir celui qui accompa-

106 CHRETIENINE

gnait les déménageurs et lui dit brusquement : (1 C'est toi qui m'a pris ma petite statuette? » L'enfant la regarda dans les yeux et, avec un mouvement de tête très doux, lui répondit : «Non, Madame, je suis de l'École! »

Mélissandre, l'éducation qu'on donne à ces petits est surtout morale. Combien d'enfants en auraient besoin chez nous !

Des professeurs dévoués, sans rétribution, appartenant à la "société" d'Athènes, consacrent tour à tour des heures à ces petits. Ils leur apprennent le bien et l'amour de la Patrie.

Je m'émeus à ces choses, qui, autrefois, m'intéressaient à peine, uniquement passionné que j'étais pour le beau. Je savais tout juste, pour ma conduite personnelle, ce que c'était que l'honnêteté.

Aujourd'hui j'ai l'appétit, la passion du bien; je le cherche, je l'apprends.

MéHssandre, que de questions se posent à mon esprit. Combien de devoirs ignorés m'apparaissent.

« Pour mériter le doux bonheur vers lequel les dieux semblent nous acheminer, songeons heure par heure à faire bien le bien et du bien. "

Mélissandre à Tiburce.

Je veux qu'aucune des impressions qui ont présidé à la plus grande émotion de ma vie, dans le plus grand des dangers couru par moi, ne soit ignorée de vous.

J'étais restée un soir très tard sur la terrasse, jouissant du spectacle d'une incomparable nuit, songeant à celles que vous admirez sûrement comme moi, en Grèce.

Les étoiles pressées, ruisselantes d'or, pointillaient la mer frémissante. Diane, rougie, entourée d'un cercle très bleu que je ne lui avais jamais vu, quelque chose d'étrange dans la nature me communiquait une sorte d'angoisse.

Les feux infernaux trouant deux usines noires m'inquiétaient. Le grand golfe, un peu coupé à droite pour permettre aux barques de trouver plus tôt l'abri, s'élargissait à gauche et me semblait plus immobile et plus silencieux que je ne l'avais jamais vu.

La senteur des pins, chauffés le jour par un

soleil ardent, la senteur des roses, des jasmins, demille fleurs odorantes mêlées à la senteur acre de la mer, m'engourdissaient.

Je songeais à vous, Tiburce ! Peut-être discouriez-vous sur la sagesse avec vos nouveaux amis. Diane vous éclairait à l'Acropole, comme elle m'éclairait à l'Estaque, dans la grande baie phocéenne.

Je ré vais au bruit de la mer chantante. Vers la plage, une mandoline préluda et bientôt une chanson banale italienne prit, dans le mystère de l'ombre et du silence qui m'entouraient, une douceur troublante.

Des larmes me venaient aux yeux inexplicables, et une parole que m'avait dite le patron Laine, durant ma promenade en mer, dans son bateau, se répétait en mon esprit :

<i Nous sommes des oiseaux de passage. » Et je me sentais voler sur la mer pour me perdre bientôt dans une sorte de néant.

Je rentrai et j'envoyai Marie-Rose prévenir Laine et ses deux fils qu'ils ne partent pas pour la pêche, que je voulais faire ma grande promenade aux îles dans l'après-midi du lendemain.

M. de Noves nous a, comme chaque semaine, quittés ce matin de bonne heure pour deux jours.

Il est allé à son g^rand mas Saint-Jean, dans la Gamarg^ue.

Son œuvre de Noves l'attire comme œuvre, mais le lieu l'en éloigne. Il y retrouve son neveu et sa révolte contre lui.

Il vit, depuis mon mariag^e, époque où il nous a donné Noves, au mas Saint-Jean, avec un ancien officier de son régiment, philosophe original parait-il, mais qui dirige fort habilement une grande exploitation agricole avec un ex-lieutenant, toujours du régiment commandé par le colonel, et une très vieille ordonnance que notre ami compare à Marie-Rose, et qui est quelque peu sa «nourrice " , dit-il en riant.

Je suis réveillée d'assez bonne heure le lendemain. Un immense soleil, déjà levé, traîne d'intenses rayons sur la mer. Le jour est très beau, mais un vent violent tord les pins et les affole. Les bords de la mer verdissent, puis noircis deviennent houleux, grondants, et les rochers, comme des bétes fantastiques, s'allongent.

Une lettre de mon père, que Rose me remet avec ennui, car elle n'admet pas que tous deux me laissent seule, m'apprend qu'il accompagne M. de Noves, ayant à faire des achats au marché de Beaucaire.

« J'ai dit à Monsieur que vous passiez la journée en mer, ajoute Marie-Rose, et je serai plus inquiète que si Monsieur restait avec moi. »

Seule! je ne l'ai pas été depuis notre séparation. Je vivrai, ces deux jours, comme je vivais avant de vous connaître, avec la beauté des choses qui m'entourent, avec la mer, à laquelle je m'attache de plus en plus, parce qu'elle me semble être la route de ma pensée vers vous.

Ma promenade avec le patron Laine et les deux fils de Marie-Rose me ravit. Beaucoup de vent. Nous filerons à la voile. Le bateau viendra me chercher au pied de notre villa et je l'attends, assise sur la terrasse. Le vent m'obli{Te à réclamer, de Marie-Rose, un ^rand manteau. Il devient froid. Je m'enveloppe la tête de plusieurs voiles.

Le soleil a rejeté son capuchon d'or, il est plus pâle; la mer, qui était bleue, devient ardoise. Làbas, autour des îles, les vag^ues se soulèvent, et, repoussées, claquent et s'éparpillent en une masse de poussière blanche.

Les rochers de Montredon paraissent plus marmoréens que de coutume; les hauteurs se font profondes, comme pour mieux abriter Marseille.

Les bateaux à l'abri semblent plus noirs ; ils

s'entre-croisent, remuants, avec des airs de bétes fauves dans un g^rand bassin d'étain liquide.

Mais un bateau se détache, les ailes déployées, et se dirigée vers moi. Aussitôt d'autres barques sortent du petit port et s'élancent à leur tour en sens différents.

Blanchet vient me prendre, moi et nos paniers, car nous dînerons dans l'une des îles et ne reviendrons qu'avec la lune.

Marie-Rose demande à son fils s'il n'y a pas de danger, car la mer lui parait bien «moutonnante" .

<i II fait très beau, dis-je à Blanchet, une mer trop calme m'ennuierait.

— Vous ne courrez pas ce danger-là aujourd'hui, Mélissandre " , me répond mon frère de lait.

Marie-Rose veut me retenir, mais je me fâche, et elle se tait.

— Je prierai pour vous Notre-Dame-de-la- Garde, me crie-t-elle, quand je monte dans le bateau .

Blanchet, après m'avoir installée, retourne pour prendre un dernier panier, et je l'entends qui dit à sa mère :

« Prie-la fort !

— Mais le temps est beau? demandai-je au patron.

— Pas tant que ça, me répond-il, et il me montre les barques sorties qui rentrent une à une.

— Y a-t-il tant de danger que cela, patron?

— Le temps est surtout mauvais pour la pêche, me répond Laine; pour une promenade, on peut la faire. Depuis ce matin lèvent a des sautes. Si vous y tenez, nous filerons ; mais c'est le vent du nord-ouest et je ne l'aime pas.

— Avec votre habileté, patron, etavec Blanchet et Cadet, il ne peut rien arriver de grave.

— A l'aller, non, nous filerons aisément jus- (juaux lies. »

Nous partons.

Le bateau file à pleines voiles.

La promenade est passionnante.

« C'est un vol délicieux, dis-je. Nous effleurons à peine les vagues.

— Il faudra voir le retour» , répond Laine, qui interroge l'horizon en tous sens.

Le mistral semble s'apaiser, nous nous arrêtons I quelques heures aux îles Pomègue et Ratonneau que je connais, mais que je désire revoir.

Nous trouvons dans cette dernière im petit coin très abrité, où nous nous installons pour dîner.

La promenade vertig^ineuse m'a donné g^rand appétit. Je m'attarde volontiers. J'interroge Laine sur ses pêches.

Blanchet me dit timidement, après quelques signes échangés avec son patron :

« Mélissandre, en ma qualité de votre frère de lait, je vous dirai ce que le patron n'ose pas vous dire, c'est qu'il vaudrait mieux rentrer de jour. »

Veut-il m'avertir ou m'impressionner? Tandis qu'il range les paniers, il raconte au patron « qu'une barque s'étant trouvée, au dernier coup de mer, dans le travers des Catalans, le patron donna l'ordre de la diriger vers la vallée des Auges ; mais le vent soufflait si fort que la barque, piquant sur les rochers, craqua, envoyant les cinq hommes à la mer.

« Heureusement, ceux du vallon des Auges avaient vu le coup de la mer, et, faisant du secours, ils les sauvèrent.

(1 C'est comme une barque des Ilettes, le 15 du mois dernier, qui naviguait au large des Ilettes. Prise par le vent, elle tâcha de gagner les anses de la côte; mais le vent, la grêle, le tonnerre ont tant fait que le coup du sauvetage a manqué et que les trois hommes de la barque ne sont pas rentrés. »

Les deux fils de Marie-Rose se signèrent.

Une fois réembarqués, le patron regarde à chaque instant les nuages, qui, d'abord légers, espacés, se rapprochent et se pelotonnent. Le vent souffle davantage, le dos des vagues se gonfle.

Peu à peu le ciel s'épaissit, les nuages s'abaissent, les lames montent, la manœuvre des voiles change à chaque instant. Le patron donne des ordres brusques à ses deux hommes, qui les exécutent nerveusement.

Je suis à tel point secouée sur mon banc que je m'assieds au fond de la barque, quoique l'eau y soit déjà entrée. Je me trouve aux pieds du patron qui tient la barre, le front plissé, les mains serrées.

J'observe avec anxiété ses jeux de physionomie. Il est inquiet.

Les nuages, toujours plus épais, se sont encore abaissés; mais tout à coup, brusquement, une trouée se fait au milieu, une trouée lumineuse...

Elle est profonde, arrondie, illuminée. Une face fulgurante, qu'accompagnent des rayons allongés, nous apparaît. Blanchet, Cadet, le patron se signent. J'entends Laine dire : « Dieu le Père ! »

CHRÉTIENINE 115

.l'ai la même impression. C'est bien la figure (|u'on donne à Dieu le Père.

Je ne me signe pas.

J'entends Cadet qui murmure avec colère :

« Païenne ! «

Brusquement la masse des nuages se rapproche et se ferme. Une demi-nuit se fait. La mer et le vent hurlent; le bateau semble secoué par des tiraillements contraires.

Toutes les voiles sont repliées et les deux pêcheurs rament à tour de bras, courbés et relevés presque au même moment.

Pourtant il semble que nous n'avançons pas.

" Plein vent du nord-ouest! » murmure le patron très bas.

Et cependant je l'entends. L'angoisse du danger me saisit. Sans doute, Laine est le plus habile patron de l'Estaque; il connaît toutes les passes, toutes les rentrées, mais le bateau n'est plus conduit, je le sens bien; il est emporté, et nous franchissons vague sur vague indéfiniment.

Et le temps passe et l'angoisse s'accroît.

Tout à coup, le patron pousse un cri désespéré :

» La barre ! »

Deux cris lui répondent : — "La barre! »

116 CHRET-IENNE

Sans doute, elle est brisée.

« Mes enfants ! crie Cadet. Jésus, ayez pitié d'eux! ti

Le bateau tourne sur lui-même, roulé plus encore par les vagues...

Le ciel se déchire. La lune paraît un instant. Des nuag^es la recouvrent, mais tout à coup l'un d'eux semble se fendre; une faible lueur dorée est au fond, en face de nous.

<i Notre-Dame-de-la-Garde, sauvez-nous! »

crient les trois hommes.

C'est elle! Moi-même je l'aperçois; mais le nuage à nouveau se ferme. . .

J'ai l'angoisse de la mort. . . Je vous vois désespéré. Je vois mon père, M. de Noves, ma mère...

Une main est sur mon épaule et la brise. Une voix dans mon oreille crie :

« Priez Notre-Dame-de-la-Garde, priez la sainte, votre mère! »

Je prie ma mère, je prie Notre-Dame-de-la- Garde, les mains jointes.

« Notre-Dame, ma mère, sauvez-nous ! >> Une lame énorme nous soulève, nous rejette, et je ne sais plus rien.

C'est vraiment un miracle, Tiburce. Lorsque

je m'éveille, je suis couchée dans une pauvre chambre, mais un beau feu de bois Féclaire gaiement...

Mes pieds sont enveloppés de linges chauds que fait chauffer Blanchet et qu'on me renouvelle.

Je suis sans robe, roulée dans une couverture, mon linge de dessous encore mouillé. Mon manteau, qui ruisselle, sèche sur une chaise.

Une vieille femme, gémissante, répète près de moi, en me voyant rouvrir les yeux :

"Mon Dieu, ma bonne! Pauvre de nous!

« C'est le miracle de Notre-Dame. »

« Elle est la mère de ma femme, me dit Blanchet, lorsqu'en se retournant il me voit les yeux ouverts. Le patron est resté avec le bateau. Il faudra lui donner de l'argent, Mélissandre, pour la réparation. Cadet est allé chercher la mère pour qu'elle vous rapporte des habits, parce qu'il faudra vous lever pour aller tout de suite remercier Notre-Dame-de-la-Garde!

« C'est elle qui nous a sauvés avec la sainte. Nous étions perdus, perdus sans le miracle et sans votre prière,

— Et comment avons-nous pu être sauvés. Blanchet? demandai-je.

— il n'y a que la bonne Dame, Vierge, qui

pourra vous le dire et son Jésus, ou la sainte, si elle revient encore une fois, car après votre prière nous sommes tous tombés au fond du bateau qui faisait des sauts de vague en vague, comme si Notre-Dame le jetait à la volée.

« Et puis alors, tout d'un coup, nous cognons des barques. Le patron cherche deux rames au fond du bateau, et il nous place tranquillement au milieu des autres.

Il Nous étions dans le port de Marseille, au pied du fort Saint-.Iean ! »

Et voilà que le patron entre pour prendre de mes nouvelles.

Il est calme comme Blanchet.

« Avez-vous déjà affronté une pareille tempête, patron Laine? lui dis-je.

— Ah! non, jamais! 11 n'y a qu'un miracle qui a pu nous sauver. Il faudra que nous allions tous aujourd'hui remercier Notre-Dame.

— Nous irons, patron, dès que Marie-llose m'aura apporté d'autres vêtements que ceux-ci. »

Et j'ajoutai :

« Votre barre s'est brisée, n'est-ce pas?

— Oui, et c'est à ce moment-là que, sans le miracle, nous étions perdus. >•

Et il ajouta, très calme :

"Nous autres, hommes de mer, nous sommes, plus encore que les hommes de terre, des oiseaux de passage. »

Je vous raconterai, Tiburce, dans une prochaine lettre, notre pèlerinage à Notre-Dame-dela-Garde.

8uis-je encore Mélissandre? Pourrai-je vous revenir tout entière? Un miracle nous sépare, à cette heure. Le Dieu de ma mère m'a sauvée. Il me serait impossible maintenant de prier d'autres dieux. Vers quel divin suis-je conduite? Je n'ai pas à me le demander. Je sens déjà clairement que c'est vers le Dieu chrétien.

Mes yeux s'ouvrent. Je cesse d'être aveugle. Reverrai-je ma mère? La » sainte » reviendrat-elle vers sa fille, avec ses beaux yeux clairs et doux, comme ceux de ses portraits?

Tiburce à Mélissandre.

Je n'attends pas votre lettre habituelle pour y répondre. Je veux que vous sachiez que Paul

Gardanne est arrivé dans le bateau d'un ami, qui repart après trois jours passés à Athènes et mettra cette lettre à Marseille. Elle suivra de près ma dernière missive et ne pourra répondre à la lettre que j'attends de vous à la fin de la semaine.

Mélissandre , une mentalité nouvelle m'effleure... depuis hier, après une soirée passée à l'Acropole, l'arrivée de Gardanne ayant fait remettre celle projetée avec mon épicurien et mon platonicien.

Hier soir donc, Gardanne et moi, nous discourions, assis sur les colonnes renversées du temple de Minerve, colonnes immaculées auxquelles le temps n'a pu imposer ses souillures, la chaste Minerve elle-même, sans doute, les ayant protégées.

Je ne crois pas que, jamais, l'esprit de l'immortelle déesse de la sagesse, s'il erre encore autour du Parthénon, ait entendu des paroles plus passionnées que les nôtres dans la recherche des attributs de la divinité,

Nous étions éclairés par la très blonde Phébée, Georgiadès l'épicurien, Lirieux le platonicien, Paul Gardanne, l'ardent catholique, et moi, pythagoricien de plus en plus enfermé, par mes discusf.ions précédentes avec Georgiadès dans

la doctrine qui, selon moi, m'élevait chaque jour davantage dans les hautes voies de l'àme humaine.

il était entendu que chacun de nous exposerait jusqu'à quel degré d'élévation morale la doctrine choisie par lui l'avait conduit et amené.

Nous étions trois païens. Paul, se disant le dernier venu dans ce qu'il appelait les voies de la vérité, déclara qu'il parlerait le dernier et nous classa selon ce qu'il prétendit, malgré mes protestations, être nos degrés moraux.

Georgiadès, l'épicurien, lemoinsélevé en moralité, classé premier.

Moi, pythagoricien, classé second.

Lirieux, platonicien, venait le troisième.

Et lui, Paul Gardanne, quatrième.

» Selon ma croyance intangible, dit-il, provocant, les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers. »

Georgiadès nous parla d'Épicure en termes passionnés et termina par ceci, car je ne veux pas vous imposer, Mélissandre, son très long plaidoyer :

" La doctrine d'Epicure fut à tel point moralisatrice que, trois cent cinquante ans après sa mort, ses disciples se réunissaient encore chaque mois et qu'il a compté, parmi ses plus fidèles, les Tor-

quatus, Pomponius, Atticus, que Glcéron estimait au-dessus de tous les autres hommes, Cornélius Nepos, Toris Mémos, Varus! »

Pour moi, je peignis avec sincérité mon état d'âme, alors que, passionné d'art, follement amoureux, d'un amour auquel je ne consentais à mêler que les sensualités de la passion et la beauté extérieure de la nature , j'avais trouvé dans l'épreuve, en Pythagore, page à page, un appel à la beauté, à la vertu, à toutes les élévations morales, alors que, sans lui, sans le souffle du divin qui a recréé mon àme par sa doctrine, je serais resté rivé aux matérialités inférieures de la vie.

Lirieux s'était levé. Adossé à un fût de colonne encore debout, très ému, très pâle, il parla longuement, sans que nous songions à l'interrompre.

Paul, mon impérieux cousin, qui avait fait à nos deux discours l'honneur de plus d'une interruption et de nombreux signes d'impatience, se taisait. Il écoutait, donnait parfois de la tête une approbation grave et paraissait enregistrer les paroles auxquelles il aurait à répondre.

Je vous redis, presque mot à mot, sachant l'intérêt que vous y prendrez, traduisant, le « sermon 11 — comment trouver un autre mot? — de notre platonicien.

« Platon, le divin fils d'Apollon, tout enfant, balbutiait des paroles de sagesse. Son amour ne cessa de grandir pour cette sagesse, à mesure qu'il grandissait lui-même et qu'il voyait jusqu'à quel point de bassesse l'homme peut descendre.

" Platon courait en tous lieux où il pouvait entendre la parole d'un sage.

Il C'est ainsi qu'il entendit Cratilus Hermogène, (ju'il connut la philosophie d'Heraclite et de Parménide.

« Il alla à Mégare pour converser avec Euclide et emporta de ces entretiens, disait-il plus tard, des principes, une précision de la pensée qu'il n'eut pu acquérir seul.

Il Mais ce fut son voyage en Egypte qui le passionna le plus. Il y connut les traditions gardées dans les temples sacrés, les livres de Moïse et des prophètes.

" A Memphis, il put lire, avec une grande fierté, une plaque retrouvée dans le tombeau d'Alcmène, disant que " l'étude de la philosophie donnerait •' aux Grecs la paix et les vues supérieures » .

" 11 alla en Italie entendre le plus grand disciple de Pythagore. Passionné pour les moralités hautes, il s'efforça, en Sicile, d'éclairerl'àme enténébrée de Denys, le tyran.

124 GHRKTIENNE

« Mais celui-ci le livra, sous prétexte de le ramener en Grèce, à des bourreaux qui devaient l'exécuter. Un miracle le fit rappeler par ce même Denys, et il put ensuite quitter la Sicile sans danger.

" Platon répétait souvent que les peuples sont également malheureux dans la liberté excessive et dans la tyrannie.

a Le sage entre les sages fut accusé d'avoir des j)assions basses. S'il les avait eues jamais, il n'aurait pas trouvé d'aussi hautes indignations contre les vices. Dans son livre de la République ne ditil pas : « Le véritable amour, c'est d'aimer ce (i qui est décent et beau, et de l'aimer selon a toutes les lois de la tempérance et en accord Il avec la raison et l'harmonie qui réunissent Il toutes les vertus » ?

Lirieux, s'adressant à Paul Gardanne, lui dit :

« Platon, avant le Christ, pratiquait les vertus chrétiennes. Il pardonnait à ses ennemis; il ne se vengea ni de Timon, ni de Diogène, ni de leurs mensonges calomnieux. Sa bonté fut sans limite et le sacrifice ne lui coûta jamais.

<i Les hommes, répétait-il, ne sont pas nés pour eux-mêmes, mais pour leur Patrie, pour leurs parents, pour leurs amis. Il combattit à

Tanag^ra, à Corinthe, en héros; à Delium, il se montra grand stratégiste et remporta une brillante victoire.

« Il avait aussi le courage civil. L'un de ses ennemis le plus violent, Crobyle, accusait un général athénien Chabras et accumulait ses preuves. Platon défendit l'accusé et proclama son innocence avec un grand courage.

" — Tu défends Ghabas, lui dit Crobyle, et tu « ne sais pas que la ciguë t'attend. »

« On prétend qu'il voulait faire brûler les livres de Démocrite et qu'il n'en fut arrêté que par les pythagoriciens.

" Or, les livres de Démocrite n'ont été publiés qu'après la mort de Platon, et on a en vain cherché à prouver qu'il vint à Athènes.

« Xénophon accuse Platon d'avoir été jaloux de lui, comme il l'avait été d'Eschine. Le contraire est prouvé.

" Ne lisons-nous pas, dans Plutarque, le discours que Platon fit à Denys, pour l'obliger de cesser de persécuter Eschine? S'il eût été l'ennemi d'Eschine, il n'avait qu'à l'abandonner à la rancune de Denys. "

La voix de Lirieux s'élevait, son émotion grandissait.

(1 Je parle de lui, ici, dans ce lieu sacré qui lui fut cher entre tous. Qu'il reçoive mon hommage et ma foi. 0 mon maître, a-t-on pu vous calomnier au point de vous accuser d'envie, vous qui vous nommez à peine dans vos écrits.

« Vous aviez l'intuition de la prière la plus élevée, la plus pure! Gicéron, qui s'inspirait surtout de vous, écrivit un livre, De naluro deorum, qui fut brûlé par les ordres de Dioclétien, parce qu'il contenait certaines pages d'une doctrine presque chrétienne de la divinité.

— Presque chrétienne, répéta Paul Gardanne.

— Le disciple aimé de Socrate, continua Lirieiix, répétait souvent cet enseignement de son maître.

<i II faut croire que l'intelligence, qui réside dans l'univers, dispose tout à son gré. Quoi, notre vue peut s'étendre jusqu'à plusieurs stades et l'œil de Dieu ne pourrait tout embrasser?

(i Telle est la grandeur de Dieu, qu'il voit tout d'un seul regard, qu'il entend tout, qu'il est partout, qu'il porte en même temps ses soins sur toutes les parties de l'univers.

" Et le divin Platon, écoutez ceci, Paul Gardanne, si vous ne le savez pas, disait, quatre siècles avantJésus-Christ :

« Ne faisons pas cette injure à Dieu de le mettre (i au-dessous des ouvriers mortels. Les ouvriers " mortels, à mesure qu'ils excellent dans leur art, (1 s'appliquent davantag^e à finir et à perfectionner « toutes les parties de leur ouvrage, soit g^randes, « soit petites. Dès lors, comment oserions-nous » dire que Dieu, qui est très sage, qui veut et peut il prendre soin de tout, néglig'e les petites choses. Il auxquelles il lui est plus aisé de pourvoir et de Il donner son attention qu'aux grandes? » Le culte de Platon pour le Beau est hautement religieux, et pensons avec lui que le Beau est la splendeur du vrai.

— Disons comme lui, ajouta Paul Gardanne, que tout ce qui s'éloig^ne de Dieu est condamné à l'imperfection, parce que Dieu, qui nous montre un pâle rayon de sa beauté dans le magnifique spectacle de la créature, est l'unique, la seule, l'inéluctable source de ce qui est pur, de ce qui est beau, de ce qui est g^rand.

« A force de s'élever dans l'au-delà, de chercher le vrai, de croire, à force d'être inspiré par Celui qui préparait, à l'aide du génie des philosophes gérées, la croyance à un Dieu unique et la possibilité d'une incarnation humaine de la divinité, les philosophes grecs, Platon surtout,

deviennent des initiateurs. Le peuple des dieux s'achemine par eux vers la conception du peuple de Dieu!

" Les devoirs moraux des hommes envers les hommes, les devoirs envers Dieu sont ébauchés. En Judée, depuis des siècles les prophètes ont annoncé la venue de Jésus. En Grèce et à Rome, les philosophes ont préparé ses voies. Jésus peut naître.

« Je vous le dis, en vérité, mes amis, continua Paul Gardanne, plus le platonicien se laisse conduire par son maître, mieux il comprend les paroles des prophètes, plus il vient à Jésus, plus il l'accompagne avec ses disciples, plus il médite les enseignements de l'Évangile, mieux il prie avec les apôtres, plus il est en extase avec les saints, plus il vient à Jésus, mort pour lui!... <•

Que M. de Noves lise cette lettre, Mélissandre. Dites-lui que le sermon de Lirieux m'a révélé un Platon que je connaissais à peine, que je vais relire en entier. Comme Pythagore semble me conduire à Platon, Platon me conduirait-il, avec Paul Gardanne, à Jésus?

Mélissandre à Tiburce.

Je reçois votre lettre au moment où j'ai à vous faire le récit de mon pèlerinage à Notre-Dame-dela-Garde, après mon naufrage. Je répondrai à cette lettre quand je serai un peu plus calme, et après l'avoir lue à M. de Noves.

Marie-Rose était donc venue m'apporter d'autres vêtements chez sa « commère» . C'est ainsi qu'on nomme ici les mères d'un couple d'époux.

Je ne vous dirai pas ce qu'a été la terreur de Marie-Rose, en ne me voyant pas rentrer par cette affreuse tempête ! Les sinistres prédictions des pêcheurs l'avaient rendue à moitié folle. Ses prières à Notre-Dame-de-la-Garde, ses invocations à l'âme de ma mère la tinrent debout toute la nuit.

Vous devinez sa joie, lorsque son fils Cadet vint lui annoncer notre miraculeux sauvetage.

Le matin est splendide, quand je me fais conduire au pied du grand escalier qui monte à

Notre-Dame-de-la-Garde. Je suis accompagnée de Marie-Rose. Ses fils et le patron Laine m y

attendent.

Les escaliers blancs montent, montent vers Notre-Dame-de-la-Garde. Là-haut, très haut, brillante, dorée, l'enfant Jésus entre les bras, Elle bénit des yeux ceux qui montent, implorant ou bénissant, vers elle.

Encore des escaliers blancs, des terrasses, et la mer, méchante hier, douce aujourd'hui, toute d'orive comme dit le patron, c'est-à-dire toute d'huile, et bleue de son bleu le plus azuré.

Je monte, je monte encore, aussi émue que mes compagnons. Je m'arrête comme eux, souvent, pour regarder la vierge dorée et la bénir des yeux... Encore quelques marches et nous entrerons dans la chapelle. Blanchet et Cadet se tiennent par la main comme deux enfants.

A la dernière terrasse, l'entrée de la chapelle y faisant face, les trois hommes et Marie-Rose disent ensemble :

« Notre-Dame, soyez bénie pour nous avoir

sauvés de la mer. " Je dis après eux :

« Notre-Dame, soyez bénie pour nous avoir sauvés de la mer. «

Le spectacle que j'ai sous les yeux est si beau, que j'oublie un instant mon pèlerinage. J'y suis rappelée par Marie-Rose.

Le patron est devant nous, Blanchet et Cadet se séparent pour me prendre chacun une main et me conduire au pied de l'autel, où nous nous agenouillons.

L'église, sombre, est tout entière tapissée d'e.r-

voto

" Tous ceux que la Bonne Dame a sauvés de la mer, me dit Blanchet, qui a suivi mon regard et qui, du sien, fait le tour de l'éghse. Il faudra bientôt apporter le nôtre. »

Et tous cinq, Marie-Rose derrière nous, nous prions.

Je ne sais pas la prière qu'il faut faire à Notre- Dame-de-la-Garde, mais, du fond de mon cœur, tandis que des larmes de reconnaissance glissent de mes yeux, je répète plusieurs fois :

«Notre-Dame-de-la-Garde, qui nous avez sauvés de la mer et arrachés au naufrage, je vous bénis et j'apprendrai la prière qu'il faut vous dire. Ma mère aimée, dont l'âme m'est rendue, vous prie avec moi. ..

Une infinie douceur me pénètre tout entière, mes yeux se ferment, mes mains restent entre-

132 CHRETIENISE

croisées, et les paroles silencieuses n'arrivent pas jusqu'à mes lèvres, mais je répète, au dedans de moi :

» Vierge mère, doux Jésus, vous qui m'avez, dans votre infinie bonté, sauvée par un miracle, moi si indigne, soyez bénis, soyez bénis! "

Etjemelève, après avoir fait le signe de la croix.

Nous quittons la chapelle.

Mes humbles amis me suivent, et ils sont heureux parce que je leur achète pour tous leurs petits des médailles, des images de la bonne Vierge et du bon Jésus, comme ils disent.

Des coquillages multicolores ornent les socles des statuettes naines de Notre-Dame-de-la-Garde dont je les comble, et ils sont ravis.

Les trois hommes redescendent joyeux. Le patron Laine, en se retournant, au dernier escalier, vers Notre-Dame-de-la-Garde, fait un mot. (i Bonne Dame, dit-il, veillez toujours sur nous, qui vous jurons d'être moins pécheurs et plus pêcheurs que jamais. »

Les gars et Marie-Rose rient de tout leur cœur.

Je regarde la grande ville, couchée sous l'abri des hauteurs qui enveloppent le roc sacré; je vois les jardins de la Corniche, arrêtés seulement par la route et par la mer, et le fort Saint-Jean, au

CHHETIEISNE 133

pied duquel la barque, dans laquelle nous étions déjà en ag^onie, a été jetée au port miraculeusement.

Mon père, poursuivi par les dernières paroles de Marie-Rose, et inquiété par la tempête, est revenu avec M. de Noves, ce matin.

On imagine ce que nos gens leur ont conté, Marie-Rose étant déjà partie pour Marseille.

Ils ont su, par eux, d'après le récit que Cadet leur a fait durant que Marie-Rose préparait mes vêtements, que je vais remercier Notre-Damede-la-Garde, et ils sont convaincus, autant que moi-même, que c'est Notre-Dame seule qui nous a sauvés.

Quand je rentre, mon père éclate en sanglots et m'étouffe dans ses bras.

M. de Noves me prend les mains, me regarde longuement, très ému, et me dit, comme s'il répondait à une voix intérieure :

« Un moment sublime est celui où le dernier trait de lumière pénètre dans l'âme et attache au centre commun les vérités qui y sont éparses. »

Mon père, tremblant, dont l'émotion me faisait mal, s'accusait de tout ce dont il pouvait s'accuser.

Je joindrai demain une autre lettre à celle-ci. J'ai une grande joie à me retrouver saine et sauve dans ma chambre, à la table où je vous écris.

Notre-Dame-de-la-Garde, soyez bénie !

La même au même.

J'ai donné votre lettre, si instructive pour moi, si intéressante pour lui, à M. de Noves. Il me l'a rendue en me disant : « Le miracle sera moins tragique pour Tiburce Gardanne que pour vous, Mélissandre ; mais la lumière descendra en lui comme en vous, Paul Gardanne, placé auprès de luicommeje l'ai été auprès de vous, l'éclairera. » Puisse mon noble ami prédire juste. Puisse votre foi nouvelle devenir ce que deviendra la mienne et nous unir à jamais.

M. de Noves m'a donné un petit volume : /mttation de Jésus-Christ.

Il y a de nombreux signets qui m'indiquent ce qui doit le mieux m'instruire religieusement.

J'ai peur de V Imitation de Je sus- Christ, mon parrain, lui dis-je. Je l'ai parcourue, l'un de ces

jours, dans les deux gros volumes de la bibliothèque de ma mère. J'y ai trouvé des exig^ences auxquelles je ne pourrai jamais me soumettre. Je vous le dis avec chag^rin, je ne pourrai pas!

« Je ne m'étonne plus que cette lecture ait conduit ma mère à l'abandon de la vie, au désir de la mort. L'un des préceptes, qu'elle a souligné et que j'ai copié, livre II, chapitre vu, est celui-ci, gravé à tout jamais dans ma mémoire :

(I Tel est notre bien-aimé qu'il n'endure aucun « partage. Il veut avoir seul votre cœur et y « siéger comme un Roi sur son propre trône. Qui u cherche Jésus en toutes choses trouvera partout « Jésus. M

tt Marie-Rose m'a dit que ma mère lisait tout le jour son Imitaiion de Jésus -Christ ; non, mon parrain, moi je ne pourrai pas être chrétienne à ce point!

— Mais, mon enfant, une partie de V Imitation de Jésus-Christ est destinée aux religieux. Le livre III est écrit spécialement pour eux. Les autres parties, plus humanisées, contiennent assez de préceptes divins pour éclairer une néophyte. Je vous ai marqué les préceptes qui seront à la fois des guides et des réconforts. Il

Et le colonel me lut lui-même ce que je vous recopie, à l'aide des signets :

« Le Seigneur m'a entendu et il a eu pitié de a moi, le Seigneur s'est fait mon soutien.

" Et j'écoutai ce que le Seigneur dit en moi.

" Heureuse l'àme qui écoute le Seigneur par- « lant en elle et reçoit de là même sa consolation .

(1 Parlez donc, Seigneur, car votre serviteur M vous écoute.

" Ce que j'ai promis, je le donnerai !

u Ce que j'ai dit, je l'accomplirai!

« C'est une grande chose que l'amour. C'est H un bien suprême, lui seulreudlégertout ce qui « est pesant et il reste égal à travers toutes les « inégalités de la vie.

« Rien n'est plus doux que l'amour, rien n'est « plus fort, plus élevé, plus étendu, plus déli- « cieux au ciel et sur la terre, parce que l'amour Il est né de Dieu et ne saurait se reposer qu'en « Dieu . »

— Voici qui est cruel pour l'amour humain, dis-je tristement à M. de Noves ; il n'a pas la plus petite place aux côtés de l'amour divin. »

Le colonel ne m'écoutait pas. Il poursuivait son rêve mystique.

« Qui aime court, vole, rien ne l'arrête.

L'amour veille sans fin et, même en sommeillant, il ne dort pas; ni fatigue ne l'abat, ni rien ne l'enchaîne.

« C'est une voix puissante au ciel, que l'ardeur d'une âme s'écriant : " Mon Dieu, mon amour, .A vous êtes tout à moi, et je suis tant à vous, « qu'épris d'amour, je me dépasse moi-même, « excédé de ferveur et de ravissement!

" Que je chante l'hymne d'amour, que je vous te suive jusqu'au ciel, ô mon bien-aimé, et que « mon âme, tressaillant d'amour, défaille à force « de vous louer!

Il Que je vous aime plus que moi-même et que <i je m'aime seulement pour vous, aimant en « vous quiconque vous aime. »

Les mains jointes, serrées, élevées comme pour rendre l'ascension de sa prière plus facile, ses yeux suivant cette ascension, M. de Noves avait l'attitude et l'extase d'un saint.

u Jamais, jamais je ne [)Ourrai être digne de telles paroles, jamais je ne pourrai renoncer à l'amour humain, vous le savez, mon parrain. Pourquoi vouloir me prouver qu'il me sera impossible d'être aussi chrétienne que vous?

— On peut faire à deux ces prières, me répondit M. de Noves. L'union chrétienne est l'union

en Dieu. Dans le mariage entre deux croyants sincères, on connaît la joie sans égale d'adorer Dieu en commun. Méditez ce mot, Mélissandre : « Aimant en Dieu qui vous aime véritable- <i ment. " "Qui connaît mes commandements, H dit Jésus, et les observe, celui-là m'aime et je « l'aimerai aussi, je me manifesterai en lui et je le M ferai asseoir avec moi dans le royaume de mon « père.

" Les paroles que je vous ai dites sont esprit et (i vie.

<i Tant qu'il en est encore temps, amassez des « richesses immortelles. »

Chacune des paroles que j'entendais me semblait contenir des exigences de sainteté que je ne pourrais jamais atteindre.

u Mon père spirituel, mon parrain, mon grand ami, dis-je, je suis indigne de comprendre des soumissions si complètes. Songez que je sens encore obscurément la vérité, quoique déjà je repousse l'erreur de toutes mes forces.

(1 Tour à tour l'angoisse et les certitudes se partagent mon âme. Ni l'une, ni les autres n'ont de durée. Quand me verrai-je, sans un détour, dans la voie directe qui conduit au Dieu de ma mère et au vôtre ! »

En quelques paroles M. de Noves fortifie ma foi nouvelle.

Fidèle encore à votre culte ancien, cependant, vous aussi, Tiburce, vous cherchez en vos sajjes une élévation d'âme supérieure.

Votre appétence des vérités divines g^randit en vous comme en moi. Priez, priez comme je prie et vous trouverez ! Notre-Dame-de-la-Garde m'a sauvée des vagues hurlantes de l'erreur, mais combien de vag^ues moins hautes, moins assaillantes menacent encore ma barque trop frêle.

Tiburce, le jour où je serai tout à fait au port, quelle cruauté si nos âmes, ayant cheminé dans des voies différentes, ne pouvaient plus se rencontrer.

Vous êtes aux sources de nos croyances anciennes, je suis aux sources de mes croyances nouvelles.

Je reçois votre dépêche et vos bénédictions pour l'intervention divine qui m'a sauvée. Vous || bénissez Notre-Dame-de-la-Garde. Ah! si vous pouviez la prier, peut-être vous sauverait-elle aussi !

La même au même.

Tiburce, je souffre! Dans les premiers jours qui ont suivi mon naufrage, la joie de vivre, la reconnaissance envers Notre-Dame-de-la-Garde me trouvaient désireuse de tout accepter de ce qui prenait la forme de bénédictions.

Mais, depuis que je me suis sentie un peu cernée par les enseignements supérieurs de Y Imitation de Jésus-Christ, je passe, tour à tour, de l'exaltation au découragement.

Je ne doute pas, mais je me sens inférieure à ce qu'exige de moi la pure doctrine chrétienne.

Je m'efforce de prier, mais je ne sais quels maléfices entravent ma pensée et la font s'échapper des mots que je veux dire, mots que j'oublie tout à coup et que je ne retrouve qu'avec peine, à l'aide d une autre prière.

Une idée, une image étrangères s'interposent brusquement entre ma lecture pieuse, ma prière et ce qui suit. Elles en brisent le lien et m'emportent loin de mon livre ou de ma prière, au

CHRETIEISNE 141

moment même où je goûte une joie supérieure.

Je suis prise alors d'une désolation qui va jusqu'à la colère. Je comprends les saints qui entrevoyaient Dieu lui-même et qu'un démon surgissant arrachait à leur contemplation. Us se flagellaientjusqu'au sang. Il m'arrive de pleurer, de sangloter, d'entrer mes ongles dans ma chair.

Je me sens impuissante à vaincre je ne sais quoi!... Je répète machinalement : " Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi ! »

Je regarde le ciel, la mer, les arbres si je suis dehors, ma table, mes livres si je suis dans ma chambre, et je ne vois que ce qui est, sans qu'une idée quelconque s'y ajoute.

Hier, M. de Noves m'a trouvée dans cet état de prostration, en larmes et incapable d'en expliquer la cause.

Il m'a dit, de sa belle voix sonore, avec son regard qui reflète le ciel :

" Qu'importe pourquoi vous pleurez, Mélissandre. Écoutez le Christ : « Heureux ceux qui « pleurent, car ils seront consolés; heureux ceux "1 qui souffrent, car le Royaume des cieux est à " eux. M N'allez pas regretter vos joies passées, joies de vivre, pour vivre, alors même que vos

croyances nouvelles vous apporteraient des tristesses.

— J'ai appris, mon noble parrain, dis-je, de façon à ne pas l'oublier, que des créatures d'un jour ne peuvent posséder qu'un jour le bonheur païen; mais je demande à avoir la vision nette de ce que j'acquiers de supérieur, la conviction que Dieu accueille mon effort.

« Je ne veux pas me reprendre, mais, Seig^neur, faites que mon âme éclairée éclaire ma pensée, tandis que je ne trouve en moi à certaines heures que vide et qu'obscurité. Non, je ne veux pas me reprendre, mon Dieu, mais puisque je m'abandonne au courant qui me porte vers Vous, qu'il me conduise où il conduit mon père, chaque jour plus visiblement, vers la sérénité. Je demande à ne pas trouver le vide en moi ou au moins à trouver la raison de ce vide.

— Mon enfant, la raison, étant chose de l'esprit humain, ne sert à rien dans la croyance. Les conflits entre la raison et la foi deviennent terribles souvent, s'ils ne sont apaisés par la grâce. Vous n'échapperez à ce vide qui vous est un tourment que par l'Acte de foi.

— Et qu'est-ce que l'Acte de foi? mon parrain.

— Je vous répondrai, Mélissandre, avec le Père

Lacordaire, qui l'a, selon moi, rendu plus accessible à notre compréhension : « L'Acte de foi est « un acte de volonté. Qui veut croire, croit, bien « que son intellig^ence ne saisisse pas la vérité « qu'accepte sa volonté. Quand on pleure, on « croit bientôt. La lumière assiste ceux qui cher- « chent la lumière. Dieu a caché des trésors écla- « tants dans les mystères les plus obscurs, comme « il a caché dans les entrailles de la terre les feux « du diamant. La foi véritable, la foi vivante et « profonde ne va jamais seule. Elle a une sœur « qui ne l'abandonne jamais : l'espérance! " Priez Mélissandre ! La prière est l'acte tout-puissant qui met les forces du ciel à la disposition de l'homme. Le ciel est inaccessible à la violence; la prière le fait descendre jusqu'à nous.

— Mais ce dont je souffre est de ne pouvoir prier!

— C'est que la foi n'a pas assez de prise sur votre âme, que vous ne vous y abandonnez pas.

— Il me faut un peu d'aide du ciel, mon parrain. Je vous jure que, moi-même, je m'aide de toutes mes forces. Je prie Celui qui a fait de vous l'homme si simplement bon, noble, l'image de la paix consciente! Que votre Dieu, que je crois le mien, me donne la joie du vrai, le sentiment

144 CHRETIEJNNE

qu'il vient à moi dans la mesure où je vais à lui. . . — Vous blasphémez, Mélissandre! Pour l'abandon à Dieu de votre simple personne, vous faites des conditions ! Vos raisonnements, vos exig^ences immédiates sont surtout humains, et ce qui est humain, je vous le répète, n'a rien à faire avec la foi. C'est l'àme qui reçoit la grâce et non l'esprit. Jamais on ne peut trop souffrir pour l'obtenir, car on la reçoit de Dieu lui-même. Et, par la grâce, exclusive de toute raison, de toute preuve, on croit et on voit!

"Certes, les sens protestent contre la foi absolue. Raisonner de la religion du Dieu qui s'est fait homme, pour nous rendre la possibilité de retrouver notre pureté primitive, est absurde. Il faut croire à l'absurde selon le raisonnement, à la vérité absolue selon la foi.

«Croyez, Mélissandre, croyez! et vous sentirez, comme je le sens, la beauté divine des paroles de Jésus en quittant ses apôtres : « Je vous donne la " paix, je vous laisse la paix. »

<i Venez avec moi , et avec votre père , à Arles , où nous irons aider à la préparation des fêtes des centenaires de l'Édit de Constantin qui doivent avoir lieu en 1913, puis, ensuite, venez au mas Saint- Jean. Ici, le ciel et la mer sont peut-être pour vous

trop pleins de beauté païenne et la vision de l'infini trop grande. Nous irons dans la Camarg^ue, vivre de la vie intime des plaines apaisantes, au milieu de gens simples et pieux, dont la foi enveloppera doucement la vôtre. »

J'accepte d'aller au mas Saint-Jean dans quelques semaines. M . de Noves a raison. Malgré Notre- Dame-de-la-Garde, que je bénis à chacune de ses apparitions dans la lumière qui la baigne presque chaque jour, la mer disperse ma pensée lorsque je m'efforce de la replier.

M. de Noves va d'abord à Arles, avec mon père. Tous deux ne songent qu'à fêter religieusement et superbement ce seizième centenaire de ledit par lequel cessèrent les persécutions et fut autorisé le culte chrétien.

La voûte de l'église romane de Saint-Trophime, dont tant de bénédictions et de prières ont pénétré les murs et les ont sanctifiés, verra Languedociens et Provençaux unis dans un même acte de foi.

Constantin a eu la vision de la Croix comme saint Paul, et il a vaincu par le signe divin comme Clovis.

M. de Noves nous lit la page d'histoire qui constate la vision miraculeuse, et il ajoute :

« La victoire de Constantin a été la victoire chrétienne à Rome. De par l'édit impérial, les persécutions, les tortures, les martyres, les hideux spectacles du cirque cessèrent.

« La vieille Gaule et la jeune relig^ion, attirées l'une vers l'autre, ont fait un pacte, qui n'est pas encore rompu après seize siècles. »

Sa lecture terminée, M. de Noves nous dit :

« Le droit de propriété corporative, que le combisme a détruit en France, date de Constantin. La persécution, durant laquelle on avait volé les chrétiens, finit là, ces biens ayant été restitués. A. quand les restitutions des liquidateurs ? » ajouta M. de Noves, en parlant à mon père.

Tous deux insistent pourque jelesaccompag^ne à Arles. Je préfère aller à la Sainte-Beaume.

"J'irai à l'une des Saintes-Mariés avant d'aller aux autres, dis-je, et il me semble que je n'ai pas le droit d'assister aux bénédictions pour la délivrance des martyrs de la foi, quand mon âme est encore aussi peu purifiée.

« Marie-Madeleine est la seule qui puisse m'absoudre du passé.

— Marie-Madeleine vous appelle, m'a dit plusieurs fois Marie-Rose, qui insiste pour me conduire à la Sainte-Beaume.

« C'est la sainte du repentir, me dit-elle crûment. Elle a été païenne comme vous, Mélissandre, mais elle a aimé le doux Jésus plus qu'aucune autre. »

Marie-Rose, chaque année, la nuit de Noël, làhaut, tout en haut, presque sous le ciel, a entendu la sainte Marie lui dire, au dedans d'elle, quand elle priait pour moi :

« Tu retrouveras l'enfant de ton lait et tu me l'amèneras. »

« Tu crois, Marie-Rose, que Marie-Madeleine est venue de Judée, par Ja mer, à la Sainte- Beaume ?

— Et qu'est-ce qui dit qu'elle n'est pas venue dans la barque avec les autres saintes Maries de la Mer, et la servante Sarah, et Lazare le ressuscité, et saint Trophime, et saint Maximin, et Marthe et la tête de saint Jacques, le martyr ?

— Mais les historiens, les g^rands savants !

— Ils ont dit cela avec leur tête, mais je vous dis, moi, que Marie-Madeleine est venue à la Sainte-Beaume et qu'elle y est toujours dans son âme. Si elle n'y était venue qu'avec son corps, il y a des centaines et des centaines d'années qu'il n'en resterait plus que les os — et c'est bien quelque chose pour les reliques des saints

— mais elle y est venue avec son àme vivante. Et donc, encore, si elle n'était pas venue avec son âme vivante, est-ce que les prières, depuis des centaines et des centaines d'années, ne seraient pas allées chercher son esprit, son cœur et son âme, où ils étaient, et ne les auraient pas rapportés à la Sainte-Beaume, sur leurs ailes? »

Vous ne pouvez vous imaginer, Tiburce, l'influence de l'âme naïve de Marie-Rose sur la mienne. Les enseignements de M. de Noves passent d'abord par mon esprit et peuvent y trouver des résistances, ceux de Marie-Rose arrivent droit à mon âme.

« C'est comme si on ne croyait pas au miracle de Notre-Dame-de-la-Garde pour vous sauver, Mélissandre, comme si on disait que ce n'est pas le petit Jésus qu'elle tient dans ses bras qui lui a donné la puissance de porter le bateau du patron Laine sur le dessus des vagues, jusqu'au fort Saint- Jean. Le pareil miracle est dans l'Évangile, et il n'y a que les païens qui ne croient pas à l'Évangile. »

Et Marie-Rose alla me chercher un livre à elle, dans lequel elle me fit lire :

« Lorsque Jésus entra dans la barque, ses disci- « pies le suivirent et il s'éleva une si grande tem-

C H RETIEN IN" E 149

(i |)ête dans la mer, que les flots couvraient la « barque. Pendant ce temps-là, Jésus dormait.

" Mais ses disciples le réveillèrent et lui (i dirent : « Seigneur, nous allons périr. » Jésus Il leur dit : « Que craignez-vous, hommes de peu « de foi? i> Et, se levant, il commanda au vent et « à la mer de s'apaiser, etilse fit un grand calme. " — Et ça, Mélissandre, c'est dans l'Évangile et il n'y a pas de chrétien, de son vivant et à l'heure de sa mort, qui ne croie pas à ce qui est dans l'Évangile ! "

Tiburce à Mélissandre.

Je n'ai répondu que par une dépêche à votre première lettre sur votre naufrage, attendant la seconde.

Je ne voulais pas que mes pensées croisent les vôtres, sentant que quelque chose de suprême, de définitif planait sur vous depuis votre naufrage ; que votre pèlerinage à Notre-Dame-de-la- Garde allait être une abjuration de votre foi païenne.

Et je ne me croyais pas le droit d'intervenir dans vos interprétations du miracle qui vous a sauvée.

il ne vient à mon cœur que des bénédictions. Je pouvais vous perdre ! Apprendre par une dépêche, y lire que Mélissandre était morte ! Je me serais jeté à la mer, certain que vous m'y appeliez.

Notre-Dame-de-la-Garde, soyez bénie !

Durant mes séjours à Marseille, je suis allé plusieurs fois là-haut, très haut, le plus près possible d'elle, d'où son regard plane sur la mer et semble en prendre possession par la puissance de l'enfant qu'elle tient dans ses bras.

Le trône de pierre de jNotre-Dame-de-la- Garde est beau. Tout y est ascensionnel et virginal. Les escaliers blancs, dans la roche blanche.. .

Et quand l'azur du ciel et de la « grande bleue '> enveloppent le piédestal et le monument, c'est une vision d'art et de nature inoubliable pour l'artiste et qui, plus encore, doit être inoubliable pour le chrétien.

Mélissandre, moi aussi, je marche à grands pas vers une conversion. Pythagore s'efface, et Lirieux, dont le savoir, l'éloquence, l'àme haute

m'attirent et me retiennent, me conduit doucement à Platon.

Il fera certainement deux conversions, celle de notre épicurien Georgiadès, en même temps que la mienne.

Paul Gardanne nous écoute et ne dit presque rien. Une seule fois, un mot brusque nous a découvert sa pensée : « Mon tour viendra ! »

Hier, nous discutions sur une opinion de Platon , à savoir qu'il faut g^arder pour les initiés les révélations abstraites, les conceptions de l'esprit et matérialiser pour le peuple les phénomènes visibles, comme le soleil et la lune. Socrate affirmait, et ce fut l'une des causes de sa condamnation, que le soleil et la lune étaient de la pierre et de la terre, mais qu'on pouvait les diviniser pour le peuple.

Paul Gardanne dit alors :

« Il y a une religion faite pour les pauvres d'esprit comme pourles grandes intelligences. L'assemblée du peuple qui a condamné Socrate s'est vengée du mépris qu'il avait pour le grand nombre. »

Je suis troublé, Mélissandre, à mesure que je pénètre mieux dans l'esprit des sages de la Grèce, de voir à quel point les plus grands sont les moins païens.

152 CHRETIENISE

C'est Lirieux qui nous a conduits à Eleusis, au temple de Gérés et de Proserpine. Quelle richesse de couleurs et de lumière mes yeux ont amassée durant ce court voyage.

La route d'Athènes, jusqu'à l'une des premières églises chrétiennes, est fleurie d'asphodèles qui sont pour moi l'une des fleurs les plus fières et les plus élégantes que je connaisse.

« Tiburce, me dit Paul Gardanne, lorsque nous entrons, pour la visiter, dans la petite église chrétienne qu'on nous dit être du sixième siècle, remarque qu'autant les temples païens sont ouverts à la lumière divinisée, autant les premières églises chrétiennes sont déjà les asiles de Uieu en trois personnes, s'imposant par le mystère. Religion grandie dans les catacombes obscures, émergeant du sang des martyrs, religion héroïque. Le christianisme trace son chemin dans les plus secrets repHs de l'àme, les plus ignorés jusqu'à elle. Et remarque encore que la lumière n'entre qu'au travers des vitraux, où l'image des scènes chrétiennes est écrite pour être lue, même par les plus ignorants.

" La religion chrétienne n'est pas, comme la religion païenne de ton Pythagore ou du Platon de Lirieux, une religion d'initiés : c'est la religion

CHRÉTIE?iNE 153

de tous! ses mystères sont pour tous égaux; elle est le secours des plus humbles, la revanche des malheureux et des déshérités ; relig^ion à laquelle on ne peut penser dans ses orijjines sans s'émou- ^voir, sans bénir, sans en adorer la beauté, supérieure à toutes vos beautés païennes matérialisées, la beauté sans limites enfermée en chacun de nous comme en un sanctuaire : la beauté de l'àme. "

Mélissandre, vous le voyez, j'ai aussi mon de Noves chrétien; mais c'est un cadet sans autorité, quoiqu'il trouve le moyen de se faire estimer par tous, à vingft-sept ans, ce dont ma parenté lui sait gré; c'est une âme haute, très haute.

Plus nous avançons sur Eleusis, plus la nature a de clartés. La mer entre brusquement dans le paysage sombre d'une forêt de pins.

Les blés, chers à Gérés, sont fleuris d'anémones de toutes couleurs. Les épines roses envoient leurs pétales sur la route et nous en sommes semés, fleuris !

Eleusis ! temple mystérieux entre tous, où la science sacrée tenait ses assises secrètes, où l'on n'admettait, dans les découvertes de cette science, que celles qui pouvaient être utiles à la patrie, et où l'on rejetait celles qui paraissaient de-

voir être nuisibles entre des mains sans piété.

Ne pénétraient dans le sanctuaire que des initiés purifiés, ayant fait vœu de renoncement à toute sensualité.

C'estparla route quenoiisavons suivie d'Athènes à Eleusis, qu'après neuf jours de purifications, de processions, de jeux, de courses, les candidats à l'initiation venaient à Eleusis, suivis de la foule.

(I Étaient bannis de l'initiation, dit Lirieux à Georgiadès, les homicides, les enchanteurs, les assassins et les épicuriens ! »

Georg^iadès paraît de moins en moins sensible aux attaques contre Épicure ; on croirait qu'il l'abandonne.

Vêtus de blancs, respectés de tous et par ceuxlà même qui faisaient la plus large part au plaisir, les initiés d'Eleusis étaient peut-être les préparateurs de ces grands moines bénédictins, voués aux recherches savantes et qui ont sauvé tant de richesses intellectuelles.

L'immortalité de l'âme était l'un des dogmes sacrés que prêchaient les prêtres d'Eleusis, et la preuve en était faite par le grain de blé mis en terre et qui, après sa corruption, renaît à une nouvelle vie.

Lorsque les prêtres de Gérés, en habits somp-

tueux, dont les églises grecques et latines ont gardé tant de modèles, venaient recevoir les futurs initiés, que les portes du temple s'ouvraient pour leur laisser voir la statue de Gérés, quelle était la lumière éclatante qui éclairait les murs ? Je l'ai en vain demandé.

Mélissandre, je reste bien païen dans mon amour de la somptuosité, de la richesse, de la beauté, jamais trop grande dans les temples où l'on adore le divin.

La beauté dans l'art, par l'art, la beauté dans la sagesse sont des attributs de la divinité. Elle nous les donne, nous lui en redevons la plus grande part.

Je crois que c'est à Eleusis que je viendrai fonder mon école de peinture.

La lumière dans les lointains du golfe comme autour du temple, sur les champs verts et fleuris, est peut-être plus délicatement nuancée que dans le golfe de Phalère.

Je me suis assis sur les ruines du temple d'Eleusis pour voir se coucher le soleil.

Une nappe blanche, immense, soulevée par de toutes petites vagues couvre la mer. Sur la crête de ces vagues courent et sautent des feux follets que le foyer tout d'or alimente.

Lirieux bondit au nom de Platon lorsque j'exalte « le Dieu du soleil » .

Il nous parle des grands mystères d'Eleusis et affirme que Platon était un des initiés, qu'il croyait à l'unité de Dieu, à l'immortalité de l'âme, aux punitions et aux récompenses d'une autre vie.

" Non, le soleil n'est pas Dieu, mais Platon, ajoute Lirieux, est divin. Il est grand entre les grands, celui qui entendait la musique du mouvement des sphères et qui le premier découvrit que la terre tourne autour du soleil. Qu'estce que le christianisme nous a révélé de plus sur le divin que Platon? demande Lirieux à Paul.

— Tout simplement le Christ! c'est-à-dire une part de Dieu lui-même, répondit Paul Gardanne. »

Mélissandre à Tiburce.

Je suis montée à la Sainte-Beaume avec Marie- Rose.

Je ne vous parlerai pas de la g^rande beauté de l'excursion, puisque vous l'avez faite et en avez rapporté d'admirables études. J'ai, à Saint-Estève l'une des plus belles.

Marie-Rose avait tout ordonné, jusqu'au repos de mes chevaux pendant les deux journées précédentes. La course est long^ue, de l'Estaque, aussi nous sommes-nous mises en route à la première heure.

Comme il faisait nuit encore à notre départ, Marie-Rose me dit :

Il Dormez, Mélissandre, le bon Dieu a fait la nuit pour le repos des hommes et l'hiver pour le repos de la terre, pour qu'elle dorme, elle aussi. "

Je ne m'éveille qu'à Saint-Zacharie. Alors Marie-Rose, qui voit mon père et M. de Noves me parler sans cesse lorsqu'ils sont avec moi, ne cesse de me parler.

C'est presque au galop que nos chevaux grimpent jusqu'au plan d'Aups.

Nous voici à l'hôtellerie.

Marie-Rose vient de me raconter avec quelle « mauvaiseté " on en a chassé les dominicains qui étaient chez eux, « dans leurs biens propres » . Elle connaît « le diable qui s'appelle Combes " .

Ce qu'elle en dit, ses souhaits peu chrétiens tournent au tragique.

Elle demande au bon Dieu de le punir d'avoir ôté « la prière de la bouche des saints Pères » , comme si on arrachait le pain de la bouche des pauvres. Et elle continue à maudire.

L'hôtellerie a été achetée par un ami de la Sainte-Beaume. Il a voulu sauveg^arder le pèlerinage, qui est, avec les saintes Maries de la Mer, le plus populaire de Provence et l'un des plus beaux de France.

Après un léger déjeuner, pris à l'hôtellerie, qui, servi autrefois par des dominicaines venant de Saint-Maximin chaque été, l'est aujourd'hui par des laïques, nous nous dirigeons vers la grotte. La merveilleuse forêt qui l'enveloppe est presque miraculeuse à cette altitude, car la plupart des arbres qui s'y voient sont inconnus à toutes les hauteurs environnantes.

Nous montons lentement à la grotte. Je suis prise d'une émotion que je ne cherche pas à analyser, un serrement à la gorge, des larmes qui glissent de mes yeux sans que j aie un sanglot.

Nous sommes seules.

Dans le grand silence des hauteurs, je ne pourrais entendre une voix forte me parler.

Marie-Rose le comprend. Elle voit mes larmes et, tout près de moi, elle murmure :

(1 Si vous avez des péchés de corps, Mélissandre, ne craignez rien, ils vous seront pardonnés par Marie-Madeleine, à qui Notre-Seigneur Jésus les a pardonnes. »

Marie-Rose a deviné que c'est le pardon de ces péchés que je viens chercher.

Je répète tout bas, en montant les hauts escaliers de la crotte :

<i Sainte Marie-Madeleine, amie de Jésus, protégiez mon repentir! »

Nous entrons dans la g^rotte obscure. L'un des deux dominicains qui séjournent encore près de la grotte vient allumer des cierges sur l'autel.

Je m'agenouille avec une émotion qui s'accroît de minute en minute. Des gouttes d'eau tombent sur ma tête, une à une. Le suintement de la roche me paraît contenir une purification.

Mes larmes ne cessent de couler; mais mon cœur angoissé se rassérène. Mes mains jointes ne peuvent se détacher. Il me semble qu'en se resserrant elles attirent la sainte plus près de moi.

Et je reste à genoux, sans fatigue, répétant :

« Sainte Marie-Madeleine, protégez mon repentir! »

Un petit pâtre entre et prie non loin de nous. Je dis à Marie-Rose :

(i Je voudrais que nous soyons seules, donne à cet enfant pour qu'il s'éloig^ne. "

Elle me répondit :

« Non, Mélissandre, c'est mieux ainsi. Dans l'Évang^ile selon saint Matthieu, il est dit : » C'est « lorsqu'il y a, en quelque lieu, deux ou trois per- « sonnes assemblées en mon nom, que je suis au « milieu d'elles. >> Et Mélissandre, si Notre-Seigneur Jésus est ici au milieu de nous trois, lui qui a pardonné à Marie-Madeleine, encore mieux la sainte vous pardonnera. »

Combien de temps restai-je ainsi, toujours répétant ma prière?

Marie-Rose s'était levée, se signait et baisait l'autel, à genoux. Je fis comme elle, et toutes deux nous sommes sorties.

Là encore, nous avons acheté des médailles, des chapelets, des grottes, des saintes Madeleine à la p^rande joie de Marie-Rose pour tous les siens.

Je vous ai dit que deux Pères dominicains sont encore les gardiens de la grotte. J'ai causé avec l'un d'eux, qui parle de Marie-Madeleine avec une hauteur de vénération émouvante.

« Elle a choisi sa meilleure part, me dit-il, la plus

douce à son grand amour de Jésus, la contemplation. Elle a gardé dans les yeux jusqu'à sa mort la vision de la divine image du Christ ressuscité. »

Nous revenons à l'hôtellerie. Marie-Rose me fait visiter la chapelle où Marie-Madeleine « ascensionne " , me dit-elle, ce qui fait grand plaisir à Marie-Rose « de la voir récompensée de ses contritions et soulagée de ses lourds péchés, puisque de si petits anges peuvent la monter au ciel (1) » .

Nous saluons avec sympathie le maître de la maison, car on ne peut dire du couvent. Il a gardé pieusement les règles des dominicains pour les voyageurs et, après notre diner, nous entrons de très bonne heure « en cellule » où tous les meubles monastiques ont été conservés.

Marie-Rose s'agenouille au pied de mon lit, se signe plusieurs fois, ouvre le fichu croisé sur sa poitrine, en tire une sorte de scapulaire d'où ' elle sort un très petit cahier.

H Mélissandre, me dit-elle, ce moment-ci est le plus beau, le plus attendu, le plus désiré de ma vie. J'ai cru bien souvent mourir avant qu'il arrive. Voilà le cahier de votre mère, qu'elle a écrit

(1) Le tableau de la chapelle de l'hôtellerie est une très belle œuvre de Montenard.

pour vous dans sa dernière maladie, presque à l'heure de sa mort. Je devais vous le remettre si le bon Dieu faisait qu'un jour vous alliez à un pèlerinafje ou aux Saintes-Mariés, ou à Saint-Maximin, ou à Saint-Trophime d'Arles, ou à la Sainte-Beaume.

« Je pouvais l'emporter sur moi quand j'allais à mes pèlerinages pour le faire chaque fois bénir, c'est pour cela que j'amenais le cahier à la messe de minuit, tous les ans, que je lisais ce qu'il y a dedans. Je le sais, dans ma mémoire, mais je n'y comprends pas tout dans mon pauvre esprit. »

Qu'était-ce ce cahier? Vous imaginez mon émotion. Ma mère avait donc espéré ma conversion? Elle y avait cru. Je tremblais, je ne pouvais lire. Marie-Rose me le récita.

Je vous le copie tout entier. Votre cousin vous commentera ce qui peut vous paraître obscur, comme j'ai demandé à M. de Noves de me le commenter.

« Instruction chrétienne pour ma fille :

(I Évangile selon saint Matthieu, chapitre vil, verset 7 :

(1 Jésus dit à ses disciples :

« Demandez et il vous sera donné. Cherchez Il et vous trouverez, frappez à la porte et elle vous <i sera ouverte. »

(i Chapitre m, verset 8 :

« Seigfneur je ne suis pas digne que vous entriez (1 dans ma maison, mais dites seulement une « parole et mon âme sera guérie. »

(1 Chapitre xvii, verset 20 :

« Je vous le dis en vérité, si votre foi égale (i seulement en grandeur un grain de sénevé, (i vous direz à cette montagne : passez de ce lieu « en ce lieu, et elle y passera et rien ne sera « impossible. "

a Évangile selon saint Marc, chapitre viii, verset 34 :

« Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il « renonce à soi-même, qu'il porte la croix et (i qu'il me suive, car celui qui voudra sauver sa « vie la perdra, et celui qui perdra sa vie pour (1 l'amour de moi la sauvera. »

'1 Évangile selon saint Jean :

« Jésus allait de village en village, de ville en « ville, prêchant et annonçant l'Évangile du « royaume de Dieu, et les douze apôtres étaient " avec lui. »

Il Évangile selon saint Jean, chapitre vi :

" C'est l'esprit qui vivifie ; la chair ne sert de M rien. Les paroles que je vous ai dites sont tt esprit et vie. »

Ce verset est souligné.

« Chapitre vm, verset 51 :

« En vérité, en vérité, je vous le dis : celui « qui garde ma parole ne mourra jamais. »

(i Chapitre x, verset 23 :

(i Personne ne peut ravir ce qui est dans les « mains de mon père. «

" Chapitre xii, verset 49 :

« Parce que ce n'est point de moi-même que 0 je parle, mais c'est mon père qui m'a envoyé, " qui m'a ordonné lui-même ce que je dois dire » et comment je vous parle. Je sais que son com- H mandement est la vie. Les choses que je dis, je Il les dis comme mon père me les a dites. » « Chapitre xiv, verset 1, aux Apàti-es :

tt Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. "

(i II y a plusieurs demeures dans la maison de « mon père. »

» Verset 27 :

« Je vous laisse la paix, je vous donne la paix, Il et je ne vous la donne pas comme le monde « donne la sienne. " A la suite de ce verset, ma mère a écrit : « Ce dernier verset est l'absolution de ma vie. « J'ai préféré la paix donnée par la foi à celle <i donnée par le monde. Sans ce choix, peut-être

« ne m'acheminerais-je pas vers la mort, mais

" peut-être aussi ne serais-je pas reçue où j'ai

(i l'espérance d'être reçue. "

«Heureux ceux qui s'efforcent de gravir les

« hauteurs de la foi. Que ce souhait devienne ta

» règle, ma fille tant aimée! »

" Et, me dit Marie-Rose, après avoir récité tout le cahier, c'est pour donner la paix à votre àme que la sainte a écrit ces petites pages, c'est pour rendre vos yeux à la lumière, car elle savait que votre père vous élèverait dans la nuit. Je ne vous l'aurais pas donné si vous étiez restée païenne, mais, puisque vous êtes miraculée par Notre-Dame-de-la-Garde et que vous êtes venue à la Sainte-Beaume pour prier et pour vous repentir, je vous l'ai donné. »

Durant toute la nuit, les paroles évangéliques se répétaient en mon esprit. Quelques-unes me semblaient écrites en traits de feu, pour «l'aveugle» .

Tiburce à Mélissandre .

J'ai peur d'être de plus en plus éloigné de vous, Mélissandre. Vous marchez à grands pas dans les

voies chrétiennes et, moi, j entre, de plus eu plus passionnément, dans les voies morales où m'entraine Platon.

Je vis dans sa lumière athénienne, l'ambiance platonicienne est partout ici, dès qu'on la cherche.

Notre épicurien étant parti pour la France, Lirieux est devenu pour moi un ami ; nous nous exaltons dans la recherche du beau et du bien.

Nous vivons des jours entiers au milieu des humbles, et c'est votre Marie-Rose qui m'a donné ce désir. Nous retrouvons dans le peuple, surtout chez les paysans, des façons d'être et de penser de la Grèce socratique et platonicienne. Et ces façons pénètrent à nouveau la Grèce actuelle.

Les Grecs se recherchent dans le passé plus qu'on ne peut le croire. Certaines de leurs qualités se sont jalousement et secrètement g^ardées durant la séculaire oppression turque, ils ne pouvaient sauver de la tyrannie que leurs sentiments intimes, que leurs mœurs familiales, leurs traditions, et ils les ont sauvés.

C'est pour nous une joie g^rande que de faire des fouilles dans Tâme populaire. Lirieux, dont la mère est Grecque, je vous l'ai dit, vit dans une famille grecque, et c'est sa mère qui nous dit :

« jNous avons gardé le culte de la famille, liien

(le moderne n'a corrompu en nous ce culte. Des siècles de tyrannie nous ont attachés à nos coutumes. Non seulement nos âmes, mais nos esprits, les Turcs ne les ont jamais conquis, et il n'est pas un Grec qui n'ait, soudé au cœur, le passé grec, tout le passé.

tt Et pour tout Grec, riche ou pauvre, au fond des plus lointaines provinces, l'amour de la jjatrie peut, à un moment, dominer tous les autres.

« La guerre de l'indépendance est d'hier pour le peuple grec. Il la vit sur terre et sur mer, et, à la première sonnerie le rappelant, il sera tout entier debout. »

" Il n'y a pas, en Grèce, dix internationalistes pacifistes, me disait Lirieux. Ceux qui remplacent l'amour de la Patrie par l'àpre poursuite des jouissances individuelles, qui prêchent la haine des créateurs d'énergie nationale et de toute supériorité, sont jugés en Grèce, par toutes les classes, comme des organisateurs efFrontés des défaites sous toutes leurs formes.

Il Le dernier siècle a produit des héros, qui ont grandi la Grèce de toute la grandeur de leur héroïsme. Ces héros ont enrichi le patrimoine national. Les Grecs sont dans le même esprit en 1*J11 qu'en 1825. Les agitateurs humanitaires

qui leur crient : « Ne soyez personne, pas plus « que nous ne voulons être quelqu'un » , les font sourire avec mépris.

" Voyez-vous, me disait Lirieux, notre France joue un jeu dangereux en laissant les braillards prêcher Timpersonnalité nationale. Ils ne pourront que nous imposer des collectivités imbéciles de races amalgamées. Ils ne s'arrêteront dans la rage d'égalité qu'à l'impossibilité de faire de la race blanche une noire ou jaune et, des deux races noire et jaune, une blanche.

« Le héros, le savant, le génial sont individuels. "

Mélissandre, je vous épargne la suite. Nous nous entendons plus que jamais, Lirieux et moi, lorsqu'il encense la tradition pour maudire le progrès intensif.

Rien de plus curieux que l'étude du mélange, dans le caractère du peuple grec, surtout, dans l'homme de la terre, du paganisme et du christianisme.

Ce serait pour vous, qui devez trouver encore ce mélange en vous, plus intéressant peut-être encore que pour moi, resté bien païen. Je n'y cherche qu'une tradition, vous en chercheriez deux.

Cette étude des petites gens, chez lesquels on retrouve les plus curieux enchaînements des tra-

ditions successives, nous a fait prendre la résolution, à Lirieux et à moi, de nous laisser un peu dirijjer par la succession des idées et des croyances relig^ieuses et de ne pas nous cantonner dans une doctrine, si divine soit-elle, comme celle de Platon.

Nous voulons apprendre, siècle par siècle, ce qui est advenu.

Paul Gardanne s'intéresse à nos résolutions et s'offre pour nous accompag^ner dans notre marche.

"Je retournerai volontiers en arrière avec vous, nous dit-il, avec l'espoir de vous entraîner en avant avec moi. »

Il nous oblige à convenir, au départ de notre enquête, que la mort de Socrate, refusant de renier la vérité, que Platon souffrant de la calomnie, ne nous donnent pas l'intensité d'émotion, d'admiration que nous donnent les martyrs chrétiens.

Vous ne pouvez imaginer l'éloquence de Gardanne lorsqu'il parle de ces martyrs. Je crois qu'il les connaît tous, un à un ; et il est parvenu, l'un de ces soirs, à nous arracher des cris de pitié pour les chrétiens et d horreur pour les païens!

Il nous a priés de venir avec lui à une grandmesse, dite pour l'un des martyrs romains mais d'origine grecque, à l'église catholique d'Athènes.

L'apparat byzantin de la cérémonie, la beauté des chants grég^oriens, si religieux, si simples, si pénétrants, nous ont émus, Lirieux et moi, et nous nous sommes dit que nos âmes s'étaient senties invitées à la prière, plus, peut-être, qu'à l'Acropole.

Gardanne nous a prêches, c'est le mot! après notre aveu des émotions religieuses éprouvées à « sa messe » .

Il C'est que ma religion est vivante et la vôtre morte! et ce que vous avez éprouvé ne m'étonne pas, nous a-t-il dit. Vous étiez préparés à l'éprouver, en braves cœurs que vous êtes, dès l'instant que vous ne vous dressiez pas, en sectaires de toute religiosité, contre vos impressions...

(1 Saint Augustin, ajouta-t-il, nous dit que ce qu'on appelle aujourd'hui la religion chrétienne n'a jamais fait défaut, depuis la naissance du genre humain jusqu'au temps où le Christ s'est incarné, époque à partir de laquelle la vraie religion, qui existait déjà, commença de s'appeler chrétienne. »

Vous n'imaginez pas, Mélissandre, l'effet de ces paroles dans mon esprit : ce fut comme le déchirement d'un trait de lumière dans une ombre épaisse!

Quoi, en cheminant avec sincérité dans les plus

hauts sentiers païens, je pourrais rencontrer les voies qui conduisent à vos voies miraculeuses !

Je m'accroche à mon cher cousin, à partir de ce jour, pour qu'il me parle de saint Augustin. Déjà, la prière trouvée dans votre livre de messe sur la mort d'une mère m'avait touché et me paraît aujourd'hui le premier trait de lumière chrétienne qui vous soit venu.

J'en ai parlé à Paul Gardanne, qui me dit que saint Augustin fut converti par sa mère et qu'il a été un fils admirable.

Avant de me lier intimement avec mon très cher cousin, je n'avais vu dans le christianisme qu'une dévotion étroite, rendant les croyants inaccessibles aux grandes beautés de la nature, y trouvant des pièges du démon, insensibles au grand art païen et l'excommuniant, dressés contre les hauts faits de l'histoire qui n'étaient pas ceux de la chrétienté, condamnant l'immortelle philosophie des sages de la Grèce, n'admettant du passé que ce qui se pliait aux vertus évangéliques.

Je découvre que le catholicisme, même le plus pur, n'a pas la haine de la vie et, à chacune de mes réserves, Paul Gardanne oppose un argument triomphant.

Lorsque mon père nous parlait des « Gardanne

d'Avig^non " , c'était avec un dédain pour leur étroitesse d'esprit, qui me faisait regarder Paul, mon cousin, plus jeune de sept ou huit ans que moi, comme un esprit inférieur, quoique possédant ce que j'appelais, un peu ironiquement, une belle âme.

Mon père est l'ainé de deux frères " traditionnels en diable » , c'est son expression , et qui n'ont rien voulu changer à la demeure, aux relations, aux habitudes paternelles. Ils ont réalisé le problème, insoluble il semble, de vivre tous deux mariés, ayant des enfants, dans la même terre, aux portes d'Avignon, et dans le même vieux « Mas 1» .

Mon père, dès l'âge où il l'avait pu, leur vendit sa part et vint habiter Paris, où il eut très vite de grands succès comme avocat.

Je continuais de voir mon cousin à la maison de Pétrarque, de temps à autre; mais nous n'avions que des rapports d'affectueuse parenté. J'étais cependant heureux, à mon départ, de savoir que je le retrouverais à Athènes.

Mélissandre, je veux que vous m'aidiez à reconnaître en Gardanne un esprit large, puisqu'aujourd'hui vous croyez ce qu'il croit, vous adorez ce qu'il adore !

« Mon cherTiburce, me dit-il, le christianisme, le catholicisme ennemis de ceci, de cela, c'est enfantin; mais ce dernier n'est pas même ennemi de la mondanité! Je te ferai lire la vie de saint François de Sales. Tu y verras comment on peut mettre d'accord les devoirs sociaux avec la pratique de la religion catholique, la dévotion même, et les enseig^nements les plus élevés de l'ÉgHse.

«Saint François de Sales vivait dans une société ( hoisie, où l'on discourait sur la littérature, voire sur la distinction des manières. Il fonda, au dixseptième siècle, une académie où la politesse, le savoir-vivre, l'élégance de ton, la littérature étaient en grand houneur, à côté de l'enseignement religieux. «

Ce qui me plait en Paul, mon cousin, c'est sa distinction souriante. Ses grands yeux clairs révèlent l'àme la plus pure et la plus sincère; j'aime son beau sourire très fier, lorsqu'il dit, quand il en a l'occasion :

(1 Dieu merci, je suis catiiolique, apostolique et romain ! »

Il aime la Grèce, il la sait merveilleusement. Il parle le grec ancien et le moderne. Il l'a étudiée dans toutes ses expressions, légendes, his-

toire, art, politique, littérature, dans ses patriotismes localisés, surtout dans ce qu'il appelle les préparations de la Grèce à la sagesse et à la foi chrétiennes.

Il n'a qu'une réserve dans son enthousiasme pour la Grèce, une rancune, et qui le fait sortir de sa belle humeur habituelle. Il s'emporte lorsqu'il parle du stupide accueil fait par les Athéniens à l'apôtre saint Paul.

Je vous en reparlerai, car les discussions de Gardanne et de Lirieux à ce sujet vous intéresseront.

Gardanne a une passion — il ne faudrait pas dire un culte, il se signerait ! — qui va vous plaire infiniment. Cette passion lui a été inspirée par son père, pour le colonel de Noves!

Le monde est tout petit, Mélissandre. Groiriezvous que le père de Paul, mon oncle, a eu pour chef, durant plusieurs années, le colonel de Noves? Votre cher parrain se rappellera très vaguement peut-être le sous-lieutenant Gardanne, pieux comme lui, et qu'il rencontrait aux offices religieux de la semaine. Il a démissionné pour les mêmes raisons que le colonel et en même temps que lui.

Mélissandre, je crois que c'est votre Dieu qui

m'a envoyé Paul Gardanne. Lirieux et moi, nous ne pouvons plus nous séparer de lui. Avec quelle douceur il nous parle du christianisme, de sa relif^fion, qu'il pratique sans apparat, sans emphase, avec un amour de tous les instants, car tout est chrétien en lui.

Son extrême bienveillance, sa charité intelligente, élevée, sont parfois impressionnantes. Il a une passion pour les petits de l'École du Parnasse, dont je vous ai déjà parlé. Leur moralité dans la misère, parfois dure, est pour moi, comme pour Gardanne, d'un intérêt journalier.

» Tiens, me dit Paul, un soir, appelle ce petit qui passe là-bas et qui a la casquette de l'École. Donne-lui vingt francs à changer, baragouine-lui, avec ce que tu sais de grec, qu'il te rapporte la monnaie à ton adresse, rue Kifissia; marche vite pour rentrer. Je te laisse, car tous me connaissent à l'École. Tu me diras, demain, le résultat de ton expérience. "

Le petit, avant que j'atteigne ma maison, m'avait rapporté la monnaie de mes vingt francs. Il me savait étranger, puisque je lui avais donné mon explication à moitié par signes.

Il n'y a pas une pensée de Paul qui ne se retourne vers la France. L'intérêt qu'il prend aux

petits de l'École dérive de celui qu'il a pour les petits Français, abandonnés, auxquels le sectarisme laïque refuse l'éducation morale et religieuse, sous le prétexte que cela ne sert à rien!

Il faut entendre Paul Gardanne prédire où nous mène le scepticisme inculqué aux masses; c'est terrifiant !

Tout ramène Paul aux moralités chrétiennes. J'ai beau lui rappeler les g^rands traits héroïques de l'histoire ancienne; il leur découvre des proportions moindres avec une habileté qui toujours m'impressionne et souvent me convainc.

tt La relig^ion chrétienne, me disait-il ces derniers jours, ne promet que des joies, puisque toute épreuve supportée courageusement devient une dette du ciel, puisque la mort même se transforme en vie éternelle, si nous nous acheminons vers elle avec les enseignements de l'Église, qui dit : « Celui qui croit en moi, fùt-il mort, « vivra une vie de joie éternelle. "

« Et la conquête de la grâce, est-il une plus belle joie? c'est la sérénité, la paix en nous.

"La grâce, dit saint Thomas, est un commencement, en nous, de l'union avec Dieu. C'est la clarté en nous. La nature de l'homme appelle l'instinct matériel, la grâce appelle Uieu. Aimer

Dieu! Comment aimer l'immatériel, l'infini, l'esprit? Et pourtant nous sentons, nous éprouvons l'amour. Avec le cantique des cantiques nous pouvons répéter : Amour, tout est amour!

(i Si tu savais aimer Dieu, Tiburce, me dit-il, si tu savais le prier, tout se transformerait pour toi en joie. L'adoration divine s'alimente d'ellemême, elle ne peut que croître. Aucun fait humain n'a la puissance de la diminuer. Tu admires les sages, tu crois avec Platon, aujourd'hui, à un Dieu unique, à l'immortalité de l'âme, je le veux bien; mais ton Jupiter platonicien auquel tu sacrifies ton Apollon, ton Saturne, ta Phébée, ne te possède pas. Malg^ré toi tu dis : mes dieux, nos dieux, et c'est bien plus logique! Et tu émiettes tes adorations. Si tu savais aimer Dieu, adorer Dieu, le Dieu unique, quelle force prendrait ton amour, tu dirais : «mon Dieu! »

Je lui répondis.

« Aimer, adorer, sans doute! Ce sont des mots divins faits pour la divinité, mais ils sont bien doux aussi à prononcer humainement, et vous n'admettez pas qu'on adore en dehors de votre Dieu. Or, les païens, eux, admettent l'adoration de la créature.

— Oui, je sais que vous autres, mécréants,

iS

VOUS entendez dépouiller le divin pour l'humain, vous vous plaisez à vous servir des mêmes mots. On peut aimer humainement de tout son cœur. On ne peut adorer que Dieu, de toute son âme.

« L'amour terrestre, agréable à Dieu, protégé par lui dans le mariage chrétien, peut avoir toutes les tendresses, la certitude des fidélités conjugales, conquérir les bénédictions divines sur la famille qui se constitue; n'est-ce pas assez? »

Et Paul ajouta, voyant l'intérêt ému que je trouvais à ce qu'il me disait :

« Tiburce, tu n'as pu voir, chez ton père et chez ta mère, l'union sainte du mariage chrétien, tu as vu la désunion journalière, les reproches, les accusations, les tiraillements ; et, tout enfant, tu as jugé défavorablement, sans t'en rendre compte, le mariage et, tout naturellement, tu ne l'as pas cherché.

« Mais si, comme moi, tu avais grandi sous les ailes unies de ton père et de ta mère, si tu n'avais jamais entendu que des avis partagés, vu former que des projets communs, si tu avais vécu dans la douceur infinie des accords parfaits, si les observations, les conseils reçus avaient toujours été les mêmes, qu'ils vinssent de ton père ou de ta mère, alors tu aurais compris que l'union supérieure

CHRÉTIENNE i1^

des âmes en Dieu, resserrée chaque jour par !a prière, peut apportera l'enfant devenu homme le désir d'un bonheur semblable.

«J'ai connu toutes les douceurs, toutes les tendresses conductrices, toutes les joies directrices de la famille religieuse. J'ai vécu dans une atmosphère de recherche du bien et de toutes les charités. J'ai eu le désir, de très bonne heure, de faire moi-même le bien et d'être charitable. J'ai ainsi honoré et respecté mon père et ma mère ég^alement. J'ai eu, dès le berceau, l'adoration |)our le petit Jésus qui s'est fait enfant pour les enfants, homme pour les hommes, qui a donné sa mère aux mères, un époux divin aux vierg^es qui ne recherchent pas, ou que ne recherche pas le mariage, qui s'est fait martyr pour les martyrs de la vie.

— Mais, dis-je, Jésus n'a vu dans la femme que la mère, ou l'impure dont le repentir appelle le pardon.

— Je t'arrête, réplique Paul, ton paganisme est faux quand tu lui prêtes l'exaltation de la femme par l'amour. Il n'a exalté que l'amour vénal par la courtisane, il a fait l'épouse abaissée, la mère infériorisée par ses fils.

— Mais Jésus a dit, lui, le fils, à sa mère :

« Il n'y a rien de commun entre vous et mol ! »

— Jésus était Dieu! et sa destinée était autre que celle de sa mère; mais sa religfion a élevé la femme, la mère, dans la famille chrétienne! Trouve à la femme un équivalent de hauteur morale dans toute autre reli^jion.

Il Grois-moi, Tiburce, le bonheur, celui-là seul dont on peut jouir sur cette terre, la paix, la quiétude, la sécurité morale, la clairvoyance dans le bien et dans le mal, le dévouement aux siens, les bienfaits aux autres, la résignation dans le malheur, la certitude des récompenses dans l'audelà, dans le sein d'un dieu paternel, dans l'amour passionné, fervent, pour Celui qui notis a donné son sang et les tortures de sa chair, qui a rendu compréhensibles aux plus pauvres d'esprit les vérités divines, tout cela est dans le christianisme. Gomment peux-tu, toi idéaliste, rester attaché à tes dieux païens, qui ne descendaient sur terre que pour tromper les maris et enlever les vierges? »

J'aime les paroles ailées, dit Homère, moi j'aime celles de Paul qui voltigent autour de mon esprit, alors même qu'elles n'y entrent pas. Je ne puis jamais les repousser.

Paul est fiancé à une jeune fille un peu délicate

de santé et qu'on ne veut lui donner que dans deux ans. Il l'aime depuis son enfance. J'ai vu son portrait. Elle est aussi belle que vous, Mélissandre, et « Arlésienne » comme vous. Dans ce portrait elle est vêtue de ce costume que vous portez si merveilleusement.

Paul m'a tout à la fois ému et amusé, en me faisant lire un tout petit, mais très élégant carnet, sur lequel il a écrit, de sa plus belle écriture : « Devoirs des époux. «

J'ai copié ces commandements, qui ne sont pas complets, parce que, me dit Paul, il y ajoute à mesure de ses méditations sur le sujet.

Faites lire à M. de Noves, Mélissandre, ces commandements, et demandez-lui s'il me suffira de les suivre pour être digne de vous.

Remarquez les efforts de Paul pour me convertir; mais il suffit d'un matin où je vois se lever Apollon sur l'Hymette, d'un soir où je le vois se coucher dans la lumière fulgurante qui embrase le golfe de Phalère, pour que les paroles chrétiennes s'envolent et s'effacent. Hier, le dieu du jour, après avoir disparu dans la mer, s'est relevé, d'un bond, pour jeter un dernier regard à la terre.

Paul croit fermement que le soleil se couche

182 GHRETIENISE

SOUS l'œil de Celui qui a fait le ciel et la terre, et qui voit, ainsi, dans l'infini, se mouvoir tout ce qu'il a créé, selon la loi du mouvement qu'il a imposée à chaque astre.

lime semble que je ne pourrai jamais étreindre en pensée tant d'infini. Pourtant, vous le pouvez, aujourd'hui, vous Mélissandre?

Mélissandre à Tiburce.

Mon père et M. de ÎNoves sont revenus satisfaits de l'org^anisation des futures fêtes de 1 Édit de Constantin à Saint-Trophime d'Arles. Provençaux et Languedociens mêleront ce jour-là leurs pas sions régionalistes à leur émotion religfieuse.

" J'ai cru entendre, à travers les siècles, en priant à Saint-Trophime, me dit mon père, les bénédictions des chrétiens voyant enfin venir l'heure de la cessation de leurs tortures. «

Nous partons demain pour le mas Saint-Jean, M. de Noves, mon père, Marie-Rose et moi. Vivre en Camargue, au milieu des plaines sans

CHRETIEININE i8â

fin, des coutumes les plus pittoresques de notre Provence, chantées par tous nos poètes provençaux et immortalisées par Mistral !

Je ne vais plus quitter mon costume d'Arlésienne.

M. de Novesa conservé jusqu'ici, au mas Saint- Jean, toutes les traditions du passé, dans une terre qui appartient à sa famille depuis " avant saint Louis " .

Là était un grand château féodal avec tours de défense et fortifications, semblables à celles d'Aigues-Mortes. Il n'en reste que des murs écroulés, envahis par une végétation pittoresque.

Quatre de Noves allèrent aux croisades. Il en revint un seul, qui hérita du grand manoir et le défendit victorieusement contre les Sarrasins. Il Ht souche de plusieurs branches, et la distribution des terres commença.

Noves, que vous trouviez, comme moi, très curieux quoique trop modernisé, appartint à la branche cadette. Il est aujourd'hui l'asile prospère de quarante hospitalisés, déjà plus dociles qu'à leur entrée.

Mon père engage en riant son vieil ami à en former une compagnie pour la prochaine guerre.

M. de Noves ne rit pas; il y a songé, peut-être.

Je vous citerai, à propos de Noves, un trait qui vous prouvera que ce n'est pas folie que d'essayer de moraliser :

L'un de ces soirs, après la visite des surveillants, un hospitalisé sortit de sa poche un jeu de cartes, sans qu'on put lui faire dire d'où il lui venait.

Deux joueurs seulement sur quarante jouèrent leurs quelques sous, les autres déclarèrent qu'il était déloyal de jouer, alors qu'ils étaient hospitalisés pour se gfuérir des vices du jeu.

Que ceux qui auront joué quittent la maison, déclara la majorité, et les cartes arrachées aux joueurs furent brûlées.

M. de Noves croit qu'une première éducation laisse toujours quelque trace d'honneur dans le plus vil. On ne peut le contredire en lui disant : " Et votre neveu? »

II prévoit l'observation et ajoute : « La preuve de ce que je dis ne peut se trouver dans les monstres. »

Mon parrain m'a ordonné — il a fallu ses ordres — de faire lire à mon père le minuscule cahier d'instruction chrétienne de ma mère, que m'a donné Marie-Rose à la Sainte-Beaume.

J'aurais voulu le reprendre quand j'ai vu le tremblement des lèvres de mon père, le tremblement de ses mains et de grosses larmes tomber de ses yeux.

Brusquement, il se leva, essayant en vain de nous parler. Il emportait le petit cahier. M. de Noves, qui le suivit, rentra immédiatement pour me dire :

" 11 le lit dans la chapelle ! »

Mon père ne revint au milieu de nous qu'à l'heure du diner, très calme.

Il me rendit les petites feuilles, maintenant sacrées pour lui et pour moi, et dans lesquelles nous lisons bien d'autres choses que celles qui y sont écrites.

Maljjré votre désir, je n'avais pas donné vos deux dernières lettres à M. de Noves. Je l'ai fait aujourd'hui. H y a trouvé, comme moi, le désir sincère de devenir digne du pardon de vos fautes, désir qu'il dit ne cesser de trouver en moi-même.

Seulement il déclare, en même temps, avec un peu d'impatience, que vous rebroussez trop souvent chemin.

Mon parrain s'étonne que votre cher cousin, " toujours si noblement inspiré » , ce sont ses

iaa CHRÉTIENINE

paroles, ne vous ait pas conseillé la lecture de la vie de saint Paul et de ses œuvres.

C'est ainsi que M. de Noves m'a conseillé de lire et de relire saint Aug^ustin. Je le fais chaque jour, pour la douceur et la clarté de mon àme.

(1 Chacun de nous, répète volontiers le colonel, peut trouver, parmi les {jrands saints, un conseiller plus personnel, plus persuasif, conducteur mieux écouté de notre âme que tout autre. "

Comme je m'attristais de vos constants retours à nos dieux anciens, M. de Noves m'a répondu : a Tiburce Gardanne est dans la voie platonicienne qui conduit droit au Christ. Dieu a mis sur son chemin un ardent, un passionné de prosélytisme, très doux, je le vois, et par là très persuasif. Sa grande connaissance de l'hellénisme le sert, vis-à-vis de Gardanne, plus encore que son ardeur chrétienne. Sa science profane et sa science sacrée lui font découvrir les rapports qu'elles ont entre elles et qui, malheureusement, à cause de l'ignorance des derniers prêtres païens, n'ont pu être fixés et transmis qu'imparfaitement à l'Église. C'est ainsi que l'Église, hélas, a repoussé pas à pas la science sacrée chez les profanes. Or, la science devra revenir un jour aux mains des prêtres, comme elle le fut en

Egypte, en Grèce, comme elle l'est aux Indes, en Perse. Ils réglementeront ses découvertes, augmenteront ses bienfaits, supprimeront ses dangers.

" Ils pourront en faire un élément de rapprochement avec Dieu, tandis que les profanes en font un élément de révolte contre la religion.

« A mesure que le mal gouverne davantage le monde et que le crime l'affole, il faut découvrir des remèdes pour les combattre. Dieu nous les donnera, si nous lui donnons nous-mêmes les moyens humains nécessaires pour le faire. Des savants, comme Claude Bernard, comme Pasteur, qui n'ont pas chassé Dieu de leur laboratoire, deviendront de plus en plus nombreux et inaugureront une prêtrise de la science. »

Tiburce, lisez saint Paul. Mon âme bénéficie, au jour le jour, des enseignements que me donne saint Augustin. Je me mets à l'abri sous son aile. La paix se fait en moi lorsque je le lis et que je l'évoque. Je le prie avec une émotion toujours plus profonde et croissante dans sa bienfaisance.

Je me répète, plusieurs fois le jour, certains passages de ses prières; celui-ci, surtout :

« Vous êtes, ô Jésus, mon Dieu et mon créateur, mon Seigneur et mon père, vous êtes la

sagesse qui m'instruit, la paix qui calme les orag^es, le rempart qui me protège, la miséricorde en laquelle je place toute ma confiance.

" Vous êtes la douce patience qui me fait supporter toutes nos misères, la victime sans tache qui purifie toutes mes souillures, le Rédempteur qui est venu m'arracher au démon ! »

Tiburce, je me sens encore si ignorante que souvent j'ai peur d'être indigne de prier les prières avec lesquelles je prie.

Je prie Notre-Dame-de-la-Garde et Marie- Madeleine, qui déjà m'ont secourue. Je prie Jésus enfant, je n'ose encore prier le Christ! Déjà trop de bienfaits immérités me sont venus. Je balbutie mes actions de grâce.

Un miracle m'a guérie de mon aveuglement, mais il m'a précipitée dans une voie pleine de tant de mystères que je crains de m'égarer à chaque pas.. .

Je me répète sans cesse que je suis indigne... S Mes péchés m'apparaissent accumulés et ils m'ac- ' câblent de leur poids. Comment puisje prétendre à des joies sanctifiées?

Des larmes m'oppressent. Le sentiment de mon indignité pèse sur ma pensée, affole mon esprit, angoisse mon âme.

Et c'est encore de saint Augustin que me vient toute consolation.

« Dieu, ne rejetez pas un cœur contrit !

« Seigneur, ayez pitié de moi.

" Faites miséricorde à celui qui en a tant besoin. Vous voyez que je ne vous cache point mes plaies. Regardez ma misère telle que je la connais. Regardez-la aussi telle que je l'ignore (1) .

a O Dieu qui êtes père, ah, si je ne puis parler à votre justice, au moins permettez que je parle à votre miséricorde.

« Quand bien même vos péchés seraient comme la pourpre, je saurai les rendre blancs comme la neige, » dit le Seigneur (2).

« Oui, celui qui s'humilie se trouve sauvé, non pas toujours pour avoir pratiqué les vertus, ni Bdèlement accompli les préceptes divins, mais par la pure miséricorde de Dieu, lorsque ce pécheur, devenu pénitent, fait l'aveu de ses fautes avec un abaissement profond et une contrition sincère.

« Oui, si cette pauvre âme embarrassée par les filets du démon peut néanmoins faire un retour

(1) Conf., 1. X, chap. xxxiii.

(2) Is., 1-18, 1-4. Reg , IX, 27.

sur elle-même, déplorer son état, montrer à Dieu qu'une douleur intime et profonde habite dans son cœur, s'attacher à lui par la prière.

« Alors le Seig^neur dit à ses anj^es ce qu'Elisée disait de la femme sulamite :

« Laissez-la venir à moi et ne la repoussez pas. Son attitude humble et pénitente m'émeut de compassion; je cède à ce sentiment. Je la reçois et je la sauve! "

C'est avec les paroles mêmes de saint Augustin, que je prie :

« O Dieu tout-puissant, puisque je ne suis que la dernière de vos servantes et le membre le plus imparfait de votre église, je vous loue et je vous glorifie. »

Lorsque saint Augustin prie Jésus, c'est avec une ferveur que je ressens.

Et jugez de ce qu'a été mon émotion, la première fois que j'ai lu dans saint Augustin :

" Le Christ est venu pour sauver les âmes païennes. "

Il sauve la mienne de ses dernières angoisses.

Saint Augustin, et cela vous touchera, Tiburce, mettait Platon au-dessus de tous les sages de la Grèce.

Tiburce, je vois autrement la nature depuis

CHRÉTIENINE l'9\

que je suis revenue aux croyances ancestrales, dont je n'avais été arrachée que par la volonté d u n père , aujourd'hui revenu humblement à elles .

La nature était enfermée pour moi dans un cercle qui ne s'étendait génère (tant le reste m'était indifférent) que de Saint-Estève à l'Estaque et à Noves, de Noves à Vaucluse.

Phébée personnalisée occupait mes pensées, mes rêves plus que l'infini des mondes et les étoiles innombrables, dont le mystère m'assaille aujourd'hui, piquaient simplement à mes yeux l'empirée de clous d'or. Il n'y avait de rayonnant pour moi que le char de feu d'Apollon parcourant l'espace des heures. Je n'avais entendu d'autres voix que celles de l'orage, du vent, de la tempête et ce que je croyais être le son du pipeau des faunes, en dehors des voix humaines.

Je n'avais aucune conception de l'immensité, aucune perception de la grande fraternité des âmes.

Je n'aimais guère à songer au dernier voyage dans la barque funèbre, ni au Styx, ni à l'enfer de Pluton, ni au royaume des ombres. Aucune croyance à une vie ascensionnelle ne m'effleurait.

Je vivais la vie journalière, la poétisant avec passion dans les plus petites choses.

Le bien et le mal étaient pour moi le beau et le laid.

J'écartais de mes lectures ce qui essayait de troubler mes partis pris ou mes quiétudes.

Je ne soupçonnais de la charité que ce qu'on donne à la main tendue.

Je n'avais qu'une haine, M. de Noves, mon époux indigne; qu'une gêne, les visites de M. le colonel de Noves, tuteur de mon mari et son oncle; qu'un ennui, les courts séjours trop ennuyés de mon père.

J'administrais, avec intérêt et bien, les trois petits royaumes qui m'étaient confiés, Saint- Estève, l'Estaque et Noves, allant de l'un à l'autre, les embellissant pour moi seule.

Ma compréhension de l'infini, mon aperception des mystères de l'au-delà étaient nuls. Je ne pense qu'à cela, aujourd'hui.

Tout ce que je vois, tout ce que j'éprouve, tout ce que je sens, me devient un prétexte continuel de bénir la bonté sans limites de celui qui nous donne pour nous apprendre à donner.

Lorsque , aidée de Marie-Rose et de M. de Noves, je suis parvenue à faire un peu de bien, à sécher les pleurs dans un misérable taudis, et qu'un peu de bénédiction m'arrive, je suis plus reconnais-

santé encore à Dieu d'un beau jour, du parfum des fleurs, de la forme si souple dés mimosas, si fière des palmiers, du ruissellement de la lumière au ciel et sur la terre, des merveilleuses ^germinations de la semence que l'homme confie à la terre, de la variété incommensurable de la vie.

Saint Paul, que le colonel voudrait vous voir lire et méditer, comme étant le païen le plus conscient du miracle des conversions, le plus grand théologien à opposer aux plus grands philosophes grecs, ne dit-il pas :

« Tout ce qui est vrai, tout ce qui est juste, tout ce qui est louable, tout ce qui est édifiant, tout ce qui est saint, tout ce qui est aimable, occupe mes pensées. »

Je m'imaginais, aux rarissimes instants où j'y avais songé, le christianisme sombre, comme ses petites églises et ses hautes cathédrales avec ses vierges aux sept douleurs, avec son Christ sur la croix, la plaie saignante, avec ses martyrs dont il fallait connaître les tortures pour les ; prier, avec ses saints repoussant toute joie de leur vie, ne souriant qu'à la souffrance et ne recherchant que les privations et les macérations.

La crainte de Dieu, d'un Dieu vengeur ou d'un

Dieu agonisant dans les ténèbres, me paraissait terrifiante.

Or, |)lus j'avance, plus je pénètre dans la révélation de la relig^ion chrétienne et catholique, plus la paix, une paix divine, m'enveloppe de ses clartés, plus les ténèbres se dissipent en mon àme. Écoutez les paroles de saint Paul, Tiburce, celles qui écartent les dernières ombres :

(i La crainte de Dieu, d'un Dieu si grand qu'il en est infini, me paraissait figurer le christianisme. Or, le Seigneur n'est point dans l'agitation. Dieu est la source de toute paix. "

Écoutez encore saint Paul, et méditez-le comme je le médite, lorsque M. de Noves, de sa voi.v sonore, avec sa conviction profonde, nous en lit une épitre.

Lisez celle-ci, Tiburce :

il Pour moi, j'avais cru aussi devoir m'opposer de toutes mes forces contre le nom de Jésus de ISazareth. .le l'ai fait même dans Jérusalem, mettant, par les pouvoirs que j'avais reçus du prince des prêtres, plusieurs d'entre les saints en prison, et quand on les faisait mourir, je portai aussi la sentence de mort contre eux.

(i Un jour que j'allais dans ce dessein à Damas, je vis en plein midi, ô Floi, une lumière du ciel.

CHRÉTIENiNE 195

plus éclatante que celle du soleil dont nous fûmes environnés. Ceux qui m'accompagnaient et moi, nous fûmes renversés.

« J'entendis une voix me dire :

« — Saiil, Saûl, pourquoi me persécutez-vous?

" Je demandai : « — Qui étes-vous, Seigneur? (i — Je suis Jésus que vous persécutez, relevez- K vous ! »

Saint Augustin s'inspire plus d'une fois de saint Paul pour exciter les fidèles à mettre toute leur confiance dans la bonté de Dieu et dans le secours de la grâce de Jésus-Christ.

« Si Dieu est pour nous, dit-il, qui sera contre nous? »

" Comment celui qui n'a pas épargné son propre fils et qui l'a livré pour nous à la mort, ne nous aurait-il pas donné toutes choses avec lui? »

Le Père Lacordaire a écrit :

« La lecture des épitres de saint l'aul est un océan dont Dieu est partout le rivage. »

D'autres ont dit : « Saint Paul est le dernier degré de la profondeur dans les choses divines. "

Tiburce, demandez à Paul Gardanne de vous apprendre saint Paul, comme M. de Noves m'a

appris saint Aug^ustin, et Dieu veuille que vous y trouviez les vérités conductrices et fortifiantes que j'ai trouvées !

Votre prochaine lettre me parviendra en Camargue, au mas Saint-Jean.

Tiburce à Mélissandre.

Par une coïncidence, que Paul Gardanne, mon prédicateur habituel, n'hésite pas à déclarer providentielle, nous étions, à l'arrivée de votre lettre, en discussion sur saint Paul.

Mon cher cousin, toujours plus passionné contre le platonicisme de Lirieux et contre le mien, nous reprochait véhémentement, comme si nous en étions coupables, le mauvais accueil fait par les Athéniens à saint Paul. Je n'omettrai pas un seul de ses arguments, qui sont de nature à plaire à M. de Noves et. . . à vous.

«Saint Paul venait, l'âme épanouie dans la charité, instruit du passé plus que les doux et naïfs apôtres, rappeler aux Athéniens leurs antiques croyances oubliées en l'immortalité de l'âme.

Comme Jésus l'avait éclairé sur le chemin de Damas, il venait, sur les chemins d'Athènes, révéler la vérité chrétienne. Toutes les grandes traditions du paganisme il les connaissait, et il remontait volontiers vers les sages, pour amener ses auditeurs à Jésus. Il eût pu dire : « C'est le " problème de l'immortalité de l'âme qui tour- " mentait Homère quand il faisait descendre « Ulysse dans l'Hadès. »

« Selon saint Paul, les sages avaient tracé la route que Jésus était venu illuminer.

«' Saint Paul fut écouté pour la beauté de sa parole, mais rien ne put toucher le scepticisme résolu des Athéniens. Ils s'étaient appliqués, dans leur décadence, à se forger sur la mort tous les principes qui pouvaient le moins gêner leur conception de la vie.

" Il avait d'ailleurs été facile aux Athéniens de se délivrer de la croyance en une immortalité de l'àme, au milieu des ombres, dans la demiobscurité de l'Hadès, eux, les adorateurs de la lumière.

« Des dieux accueillant les mortels, c'est-à-dire faisant de tous des demi-dieux, ne pouvait leur paraître possible, et, avec une politesse quelque peu dédaigneuse, ils éconduisirent celui qui venait

leur apporter la parole révélatrice, qu'ils se refusèrent à écouter.

Il Saint Paul dut partir, plus blessé peut-être de l'indifférence ironique qui l'accueillit, qu'il ne l'eût été d'une discussion violente et de menaces. "

Paul Gardanne, mon cher cousin, ne peut parler avec sang-froid du séjour de l'apôtre saint Paul, son patron, à Athènes.

Lirieux essaie en vain de lui prouver qu'il était bien plus difficile de convaincre du miracle des savants, des lettrés, des orateurs, des hommes politiques que les « pauvres d'esprit " dont parle Jésus, ce qui met mon cher cousin fort en colère.

On dit cependant que saint Paul fut suivi de quelques disciples d'importance et d'un aréopagiste.

il II devait être à ce point écouté, à Rome, nous dit Gardanne, qu'il provoqua la haine de Néron , ce qui lui valut avec saint Pierre les palmes du martyre.

« Saint Paul avait eu, par l'apparition de la route de Damas, apparition pour lui personnelle, une faveur divine presque aussi grande que celle de la Résurrection pour tous les apôtres.

" Aussi répélait-il : " Il m'a aimé et il s'est u livré lui-même pour moi, pour moi individuel- (i lement, pour moi personnellement. »

i< Saint Paul avait dit aussi aux Athéniens, retenez ceci tous deux, platoniciens : » Tout se » récapitule dans le Christ. » Et aux Romains il avait répété :

(1 Aujourd'hui toute créature humaine gémit « dans les douleurs de l'enfantement. »

Et PaulGardanne ajoutait :

« C'est hien ainsi que devaient être les âmes païennes, à peine détachées du pag^anisme et qui entrevoyaient d'autres vérités jusqu'à ce qu'elles aient cru à la vérité de la révélation.

« Aujourd'hui, ces mêmes âmes formées par le christianisme repoussent ses vérités, et il faut, sous peine de désagrégation morale individuelle, dont on ne peut prévoir les conséquences de désagrégation sociale, qu'elles redeviennent chrétiennes. C'est le chemin en sens inverse à refaire. »

Mélissandre, moi non plus, je ne juge plus les choses comme je les jugeais.

Vis-à-vis de la nature j'éprouve plus d'une des sensations que vous éprouvez.

Mais ce qui s'offre à nouveau à mon jugement,

ce sont les problèmes sociaux, auxquels je n'avais jamais songé.

Mon esprit tantôt se révolte contre les inégalités, tantôt mon cœur s'émeut des misères que je voudrais soulager toutes. Autrefois, je donnais ici et là, au hasard des rencontres ou des sollicitations, quelques sous ou quelque argent pour me débarrasser des mendiants et des solliciteurs. Aujourd'hui, je m'émeus au récit ou à la lecture quotidienne des misères, et je voudrais en personne les soulager toutes.

Paul m'a parlé des nombreuses œuvres chrétiennes dont il fait partie et m'y intéresse autant que vous vous intéressez aux misères que Marie- Rose vous signale.

Je me dis que j'étais un monstrueux égoïste. Gardanne m'apprend la bonté réfléchie et la charité intelligente.

Vraiment, Mélissandre, nous étions coupables d'un personnalisme outrancier, et vous devez bénir votre Dieu chrétien de nous avoir arrachés par l'épreuve à notre monstrueux « nous seuls » .

Je veux, à mon tour, vous faire lire ce que Paul Gardanne nous donne à méditer, à Lirieux et à moi, pour que nous puissions soutenir les discussions qu'il provoque et qui, nous le confes-

sons, tournent presque toujours à notre échec.

Car c'est notre procès platonicien, que Gardanne nous fait par saint Paul :

" Répondez à ce qui suit, nous dit-il.

« Des philosophes ont connu Dieu lui-même qui leur a donné cette connaissance. Tout vient de Dieu et en particulier l'esprit de la science. Ils n'avaient donc pas lieu de s'enorgueillir (1).

« Il est vrai que, par la vue des créatures, ce qui est invisible en Dieu leur a été rendu visible, et que, par la beauté de l'ouvrage, ils ont connu la toute-puissance éternelle et la divinité de l'ouvrier ; mais si cette connaissance n'a pas servi à les sanctifier, ils en sont devenus plus coupables (2) .

» Le monde est un livre toujours ouvert qui démontre la divinité; c'est un miroir qui nous présente de tous côtés l'image de Dieu, c'est un concert qui fait ouir les œuvres du créateur.

"Les philosophes ont lu ce livre, ils ont regardé ce miroir, ils ont entendu ce concert, ils ont connu Dieu, mais plus ils ont eu de science, plus ils ont été criminels s'ils n'en ont pas fait bon usage. »

Dans les trois versets 21, 22 et 23, saint Paul

(1) Saint Paul aux Romains, chap. v, verset 19.

(2) Verset 20.

exprime l'ingratitude des philosoplies (jui, ayant connu Dieu, ne Tont pas jj^lorifié comme tel et en sont venus à ce point d'orgueil qu'ils se sont donné le nom de sages. Et ils ont abusé de la science au point d'être conduits à l'idolâtrie.

<i La science doit j)roduire en nous de profonds sentiments d'humilité, à cause de notre essentielle dépendance de Dieu en toute chose. »

<i Dans le corollaire de la piété, au milieu d'enseignements puissamment élevés, nous dit Gardanne, il y a des maximes très courtes, qui restent gravées dans l'esprit à tout jamais, comme celles-ci :

Il La vertu est le principe qui produit l'éternité « du bonheur. »

<i Si, étant encore ennemis de Dieu, nous avons (I été réconciliés avec lui par la mort de son fils, à « plus forte raison, étant maintenant réconciliés, « nous serons sauvés par la \ ie de ce même « fils (l). »

» Je ne fais ])as le bien que je veux, mais je (1 fais le mal que je ne veux pas (i) . "

Sur ces citations, Lirieux et moi, nous discutons, et l'argument nous échappe par l'insis-

(1) Épilre aux Romains, chap. v.

(2) Chap. VII, verset 14.

tance de Gardanne à nous répéter : » Si les sag^es de la Grèce ont connu Dieu, pourquoi nel'ont-ils pas fait connaître? »

Et il répond lui-même : " Parce que Dieu n'en a fait que des pionniers. Achevez donc la route qu'ils vous ont ouverte. "

Mélissandre, le croirez-vous? Les deux platoniciens essaient leurs premiers pas sur cette ^ route que Gardanne leur dit ouverte.

Depuis notre séparation, des influences tang^ibles : Lirieux, Paul Gardanne pour moi, M. de ISoves, votre père, Marie-Rose pour vous, nous ont, chaque jour, peu à peu éloignés de nousmêmes, de nos mentalités anciennes et semblent, à n'en plus douter, rapprocher nos âmes.

La douceur, l'émotion attendrie, la confiance patiente prennent de plus en plus possession de vous et de moi. Dans cette atmosphère morale, nos âmes, oui, nos âmes, se meuvent et souvent se rencontrent plus haut, toujours plus haut.

De même que votre personnalité si entière se soumet à celle de M. de Noves, de même je me surprends à réclamer de Paul Gardanne des directions supérieures.

Les livres de piété, que je m'imaginais autrefois (sauf ceux signés de quelques noms connus

des lettrés) être un peu naïfs, comme les croyants, peuvent donc être d'un intérêt puissant et supérieur, en dehors même de l'idée religieuse qui les domine.

Gardanne sait trouver l'heure de me les faire lire. C'est ainsi que j'ai lu un livre admirable du Père Faber : le Créateur et la Créature, Vlmmortalité de l'Ame, de l'abbé Caron, et le Vieillard, de Mgr Baunard.

Ma reconnaissance est grande envers l'abbé Caron, car, depuis que je l'ai lu, Mélissandre, j'ai la joie, désirée vous le savez, de croire à l'immortalité de l'àme, non plus vague et obscure et seulement platonicienne, mais presque chrétienne !

J'ai trouvé dans le livre de Mgr Baunard une pensée au milieu de cent autres à citer, mais qui, celle-là, frappe au moins l'imagination.

(i Aujourd'hui, ce pauvre petit monde ne iTiarche plus qu'à la lueur de mille jtelits feux follets qui égarent ses pas, c'est l'heure des fantômes : fantôme de système, fantôme de bonheur, fantôme de désirs errant dans l'ombre qui nous enveloppe. Jésus en dissipe la nuit et en fait évanouir les fantômes, car, a dit un poète : Pythagore, Épicure, Socrate, Platon sont des flambeaux.

«Le Christ, c'est le jour!

<i A ce divin jour tout s'éclaire.

« Je comprends mieux la science, je comprends mieux l'histoire, je me comprends mieux moimême, car celui qui est la clef de l'histoire du monde est aussi la clef de ma petite histoire à moi.

« Il est le rayon illuminatoire et en même temps conducteur de mon humble vie, comme de toute vie ; enfin, il me semble que je le comprends luimême mieux que je ne le fis jamais, son cœur, son opération dans les âmes, dans l'Église, dans le monde.

« Mais on me demande : « Est-ce qu'avant lui « l'humanité n'était pas? L'antiquité a-t-elle " vécu sans vérité? " Et on me renvoie à Platon, à Plutarque, à Sénèque. Rien de neuf, conclut-on de là, rien de changé dans le monde ; or, ma réponse la voici : il y a du raisin, une vigne en juin, il y en a en octobre ; rien de neuf, si ce n'est qu'en juin il est vert et qu'en octobre il est mûr! Le soleil a passé par là. »

Que de choses j'aurais encore à citer de ce beau livre, surtout la page de l'amitié de Jésus. Elle est comparable à ce que Lacordaire a écrit d'admirable sur l'amitié chrétienne.

Gardanne semble oublier ce qu'il est venu faire en Grèce. Il ne s'occupe que de moi. C'est un jeune frère attentif, dirig^eant mes pas dans un chemin inconnu de moi, suivi chaque jour par lui, et dans lequel il me conduit.

Il m'accompagne chaque fois que je vais ici ou là pour peindre, et il me lit haut la vie des grands saints, de ceux qu'il appelle, en riant, mes « précurseurs » .

Parlez-moi longuement de la Camargue, Mélissandre. Je ne la connais pas, parlez-moi du mas Saint-Jean et de tout ce qui accompagne la vie de votre parrain. Le plus petitdétail m'intéressera.

J'imagine que c'est là que le colonel compte parachever votre entière conversion.

Mélis sandre à Tibnrce.

Le mas Saint-Jean est à la fois ce qu'on peut rêver de plus élégamment simple, de plus attrayant, de plus reposant et, malgré ce qui me semble la monotonie de la plaine immense qui fuit en tous sens, de moins banal.

C'est la maison familiale, sans famille hélas! quoique mon parrain nous ait dit, à l'arrivée :

« Vous êtes chez vous, clans le présent et dans l'avenir. "

Cependant le colonel s'est créé des intimités avec ce qu'il appelle « les vestig^es de son régiment » : un capitaine qui a donné sa démission en même temps que son chef et pour les mêmes raisons : « d'attentats contre les ég^lises » .

On appelle le capitaine » le i%ilosophe» , et ce nom lui vient du régiment, parce que, chaque fois qu'une discussion religieuse y avait lieu, il répétait imperturbablement la même phrase de Descartes :

" Il faut nécessairement conclure que de cela seul que j'existe et que l'idée d'un être souverainement parfait, c'est-à-dire de Dieu, existe en moi, l'existence de Dieu est très évidemment démontrée, »

C est un dada ! Je n'étais pas depuis vingt-quatre heures au mas Saint-Jean que j'avais entendu deux fois la phrase « ritournelle» , selon l'expression de M. de Noves.

A part la citation, devenue obsession, le Philosophe dirige fort intelligemment, à l'aide d'un ex-lieutenant aussi démissionnaire, « le Gléri-

cal " comme il est surnommé, la grande exploitation agricole des terres du mas Saint-Jean et l'élevage des chevaux et des taureaux.

Tous trois vivent en discussion journalière ou plutôt complémentaire.

Ils sont servis par un cuisinier, un maître d'hôtel, un cocher, tous ayant passé tôt ou tard par l'inoubliable régiment, même après le départ de son colonel.

« La maison, dit Marie-Rose, est propre comme un sou neuf. »

Une douzaine de gens de ferme et d'écurie ont chacun une petite habitation, toutes groupées autour d'une chapelle.

Ils ont femme et enfants et « repeuplent » , dit le colonel, qui ajoute fièrement :

" Nous sommes cinquante-trois, sans compter les gardians (1) . »

Le soir même de notre arrivée, la journée de travail finie, rassemblement au clairon et revue passée par le colonel.

Tout ce monde est heureux de le revoir et d'apprendre qu'il rentre pour longtemps.

Il est ici le maître et non j)lus l'invité comme à

(1) Gardiens de taureaux, à cheval.

TEstaque. Son autorité ne se manifeste pas clans les mots, mais dans le ton.

Où il faut le voir, c'est quand ses soixante et quelques chevaux sortent un à un de ses écuries, qiTil les visite d'un regard, tandis, que libérés, ils galopent vers la grande plaine.

Le vieux colonel de cavalerie rayonne.

C'est une attachante conversation que celle de ces trois hommes qui commentent la lecture de leurs journaux, parlent du passé, mais toujours avec deux idées dominantes : l'armée et la patrie.

Il Je savais à peine, dis-je au capitaine qui m'interroge sur la fête de Jeanne d'Arc à l'Estaque, que Jeanne d'Arc eût une fête. Je savais aussi vaguement que la France a perdu l'Alsace- Lorraine, et quelle blessure elle a reçue...

— En plein cœur! ajouta le capitaine.

— Aussi en a-t-elle fait une maladie républicaine dont elle guérira difficilement, ajouta le colonel, qui est royaliste « depuis Clovis » .

Le capitaine est républicain, le lieutenant sérieusement libéral, dit-il, et il ajoute, libéral ami et défenseur de la liberté. . . impérialiste ! Mon père est républicain. Le capitaine l'est aussi, mais « d'une autre République que celle qui chasse

et persécute les petites sœurs » . C'est son grief journalier. Mais comme tous également aiment leur France, régionale d'abord, provençale pour M. de Noves et pour mon père, languedocienne j)our le capitaine et le lieutenant, puis française pour tous. Gomme ils l'aiment, leur France!

Mon père est à l'unisson. Jamais, à aucune de ses heures « de dissipation " , comme dit le colonel, il n'a oublié un seul jour le " mal de la France » .

"La Revanche ! » disent parfois le capitaine et le lieutenant du ton dont ils prêteraient un serment.

De cette « Revanche » mon père et le colonel parlent sans cesse entre eux. Mon père l'a attendue de la République, et il ne s'est rallié à elle, lui royaliste, que « pour ça ! »

M. de Noves, le capitaine, le lieutenant étaient convaincus que la République leur rendrait l'Alsace-Lorraine. « Et ce jour-là, dit mon parrain, je lui aurais baisé les pieds. » Le capitaine, philosophe, a cru, comme mon père, que, semblable en principe à l'autre République, la grande, la militaire, celle de la Marseillaise, celle-ci ferait surgir de terre des armées victorieuses.

M. de Noves les laisse dire et n'ajoute qu'un mot lorsqu'ils avouent leurs désillusions.

« L'autre République, la grande, la démoniaque, est enterrée avec tous ceux qu'elle a massacrés. Que le Dieu des armées lui pardonne pour les soldats qu'elle a formés et qui ont fait la gloire et la fortune de Bonaparte !

— Sortez votre roi, de Noves, répliqua mon père, tandis que le lieutenant, indigné des dernières paroles du colonel, levait les bras en l'air, répétant : — Bonaparte fait par ses généraux? ce qu'on peut entendre !

— Mon roi! répliqua le colonel, il sortira des pavés. — En bois! » cria mon père.

Et le lendemain une discussion semblable recommença.

Mais de temps à autre une parole de ces soldats, de ces passionnés m'émeut et pénètre jusqu'au profond de mon cœur, et ma foi chrétienne, encore si nouvelle, s'alimente de patriotisme.

L'un de ces soirs, comme s'il se parlait à luimême, le colonel dit haut :

" La Revanche! » Il me semble qu'il lui faudrait un autre nom : la Revanche a une exigence d'immédiat et nous avons tant attendu. .. Un mot plus représentatif du droit.

« France intégrale » vaudrait-il mieux? »

M. de Noves a, vis-à-vis de tous, malgré sa bienveillance, lorsqu'il parle à ses gardians de taureaux, à ses hommes d'écurie, à ses laboureurs, des paroles hautes, mais cependant point hautaines. Il trouve les mots qu'il faut dire à chacun et qui élèvent celui-là même auquel il donne des ordres, car il semble le trouver plus digne qu'un autre de les recevoir. Mais, c'est lorsque mon père, le capitaine, le lieutenant discourent sur l'au-delà que mon parrain est admirable.

Je voudrais vous redire, Tiburce, ce que ses paroles font surgir en moi de visions. Je n'avais jamais songé qu'à la vie jeune et à peine à l'âge mûr. Je repoussais avec répugnance l'idée de la vieillesse. Je ne la voyais que déformatrice, courbée, affreusement ridée, cassée, comme chez nos paysans. J'avais l'horreur de la vieillesse et la terreur de la mort.

M. de Noves me les fait considérer comme des étapes ayant leur large part de joies et d'espérances réalisables. La vieillesse est pour lui l'apaisement, la douce participation au bonheur des autres, bonheur auquel on peut contribuer, lorsqu'on n'a plus à réaliser le sien, soit qu'on l'ait trouvé, ce bonheur, soit qu'on l'ait perdu, soit

qu'on le place dans l'au-delà sous la garde du Seifj^neur et qu'on marche doucement et sûrement, pour le trouver dans la vie éternelle.

M. de Noves a perdu une femme chérie après dix-huit années d'inaltérable entente. Une autre grande et aussi douloureuse épreuve fut ensuite la mort d'un fils unique, mort adoucie par l'adoption d'un neveu, que son père, ami du mien, abandonnait volontiers, le sachant en nobles mains. Le frère du colonel mourut à son tour.

Le neveu, alors, devint réellement son fils! Hélas! c'était le « monstre » que M. de Noves essaya cent fois d'arracher à la démoralisation.

Je dis : « Notre noble ami a perdu une femme adorée » . Il dit, lui : " Ma femme m'a précédé dans la mort. Elle ne m'a pas quitté. Elle vit d'une autre vie que la mienne, vers laquelle je fais chaque jour une étape.»

Savez-vous, Tiburce que dans la plaine camarjfuaise, si je n'y prenais garde, les réminiscences païennes me ressaisiraient. Le soleil y est roi et maître. Il n'y a que Lui et Elle.

Sur la grande étendue où le regard ne trouve pas de limites, le soleil impose ses heures une à une, embrase et embrasse la terre. Il se personnalise ici plus qu'ailleurs.

« Le soleil, me dit M. de Noves auquel je confie mes impressions, projette sur nous la lumière que lui-même reçoit : c'est un transmetteur, un intermédiaire. La naïveté et l'ignorance des anciens pouvaient seules en faire un être, il est le reflet de celui qui embrase l'univers, par la simple projection de sa volonté.

« Dieu a voulu que la lumière fût et les soleils ont été,

« Celui qui ne peut plus être un Dieu pour vous, Mélissandre, éblouit brutalement, brûle lorsqu'il réchauffe, démontrant par là sa matérialité.

« Notre Dieu éclaire l'homme. Il ne s'entrevoit que dans la prière : « Tout ce qui nous environne « nous vient de lui, dit Fénelon, et a été formé « par lui. Nous devons l'aimer comme un père, " parce qu'il connaît la boue et l'arg^ile dont il « nous a formés. »

" Dieu nous a créés, non pas seulement pour verser sur nous une lumière que le moindre sursaut devait obscurcir. Il nous a créés pour nous rendre parfaitement et éternellement heureux. « Il est plus père, dit un l'ère de l'Église, <• que tous les pères ensemble. »

— Si bon que soit ce père, dis-je, il n'en est

pas moins la perfection, et je me sens parfois découragée parce qu'il me semble que beaucoup (le choses de ma vie ég^oïste sont indignes de sa miséricorde.

— Je trouve encore ma réponse dans Fénelon, mon enfant : « L'amour de Dieu ne demande pas » de tous les chrétiens des austérités semblables « à celles des anciens solitaires, ni leur solitude Il profonde, ni leur contemplation. Il ne demande » d'ordinaire ni les actions héroïques, ni le re- » noncement aux biens légitimement acquis, ni le •1 dépouillement des avantages de chaque condi- « tion. Il veut seulement qu'on n'en fasse pas u seulement son Dieu, sa béatitude, mais qu'on en K use suivant son ordre et pour tendre vers lui :

u Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton " cœur, de toute ta force, de tout ton esprit, de « toute ton intelligence, de toute ta pensée, de li toute ta puissance (I) . »

— Mon parrain, je ne me sens pas toujours libre d'adorer Dieu comme je le désire.

— C'est que vous ne mettez pas en oeuvre la volonté dont vous disposez.

— J'ai la terreur de penser qu'à un moment

(1) Matthieu, xxu, 37.

donné mes moyens d'action peuvent contrecarrer l'action divine dans l'une de ses manifestations.

— L'âme individuelle et l'âme universelle ne sauraient entrer en conflit, le champ d'action individuel ne pouvant jamais atteindre le champ de l'action divine. C'est pourquoi l'homme est libre. Dieu l'enveloppe, mais d'une hauteur que l'homme ne peut atteindre. Je ne sais qui a dit : " L'univers est conforme à la Raison, à la Justice » et à la Beauté. » Les accidents qu'on relève ne sont inutiles, ni à l'ordre ni au bien. C'est notre incompréhension et notre particularisme qui en font le désordre. »

M. de Noves m'a conduite à Aigues-Mortes, tandis que mon père allait à Sainte-Estève. Cette fois, je vais vous parler de la Camargue, comme vous me le demandez.

» Nous irons, me dit mon parrain, prier tous deux dans la chapelle de saint Louis. C'est là qu'il a prié sur notre terre de France, une dernière fois, avant son embarquement pour la croisade. "

A-igues-Mortes! C'est la seule excursion que j'aie désiré faire depuis que j'habitais Noves.

Nous arrivons à Aigues-Mortes, à cheval, par

une pluie battante. Nous n'avons cessé de galoper, M. de Noves monté sur son petit cheval camarguais, comme les « gardians » , moi sur une bête superbe, qui a peine à suivre l'étonnant (i sauvageon » .

Nous sommes vêtus de façon à ne pas craindre les ondées.

M. de Noves est un compagnon de voyage dont l'humeur ne peut s'altérer. Nous côtoyons les marais et la lagune, dont la prodigieuse végétation étale des salicornes, des roseaux de Ravenne, des iris jaunes et des tamaris violets.

Nous traversons le canal de Beaucaire, dont la ligne droite indéfinie perce de part en part l'horizon,

La maisonnette banale d'un passage à niveau me choque.

(1 Je voudrais, me dit mon noble cavalier, voir ici seulement des tartanes espagnoles, chargées d'oranges ou d'appâts, pour la pèche prochaine au thon ou au maquereau. »

Voici les remparts dAigues-Mortes, superbes de

grandeur. Ils ont deux kilomètres de pourtour. Ces

remparts ont été construits sous Philippe le Hardi.

" Superbe preuve des énergies françaises sous

la royauté, dit M. de Noves. "

Rien n'a chang^é aux remparts d'Aigues-Mortes, depuis saint Louis. Ainsi que nous les voyons, il les a vus au moment de son embarquement pour la croisade.

Des ouvriers agricoles, portant d'énormes parapluies en cotonnade bleue, s'entre-croisent et font peur à nos chevaux, qui nous entraînent un instant loin de la porte de la ville.

Sous des nuages chargés d'eau, mais où filtre la lumière, au pas, nous admirons ces remparts formés de courtines, avec chemin de ronde, eschauguettes, tours rondes simples ou jumelées. C'est ainsi que M. de Noves me présente ce que je vois.

Nous entrons, cette fois, sans brusque retour en arrière, dans la cité de saint Louis. La statue du Roi, par Pradier, orne l'une des places, sorte de forum où aboutissent la plupart des rues qui commencent aux portes des fortifications.

Nous passons à côté de la porte des Bourguignons, là où ils furent « salés comme porcs m , dit la chanson :

Bourguignon salé L'épée au côté, La barbe au menton Saute Bourguignon.

Voici la tour de Constance, construction typi- (|ue du moyen âge (je vous redis ce que j'apprends : pierre à bosselage, marque des tâcherons : marteau, étoile, raie de cœur).

La tour de Constance, avec la petite tourelle qui la surmonte, ne fait pas partie de la fortification. Elle est plus ancienne, et son aspect de puissance comme sa patine archaïque sont admirables.

Nous traversons la cour de la douane, ayant laissé nos chevaux, et, malgré l'averse qui continue, nous faisons l'ascension de la tour de Constance.

C'est pour elle que nous sommes venus, car elle contient la petite chapelle où saint Louis priait pour se préparer au départ de la croisade et attirer sur lui les bénédictions du ciel.

Les grandes salles rondes, superposées, sont fort élégantes avec leurs voûtes à branches d'ogive, qui laissent, au centre, une ouverture circulaire pour recevoir les eaux du ciel.

Et elle tombe furieusement, l'eau du ciel, de façon à remplir toutes les citernes.

Le chemin de ronde, autour de l'escalier intérieur, est défendu par deux herses successives et des pans coupés pour les pierriers.

S20 CHHÉTIENNE

Voici l'oratoire de saint Louis, un bijou encadré dans des murs de six mètres d'épaisseur.

Une exquise voûte en croix d'ogive.

Au centre, une ravissante rosace, une dentelle de pierre dont on a laissé emporter la moitié par Edouard VII.

Un Anglais, là aussi, détruisant à plaisir un petit bijou artistique, une relique. Je pense au Parthénon, à lord Elgin, au massacre de la frise de Phidias. Mon indignation est petite ici, comme l'objet, mais je pense à la grande qu'on doit avoir à l'Acropole.

Vous imaginez, Tiburce, ce que «ce sacrilège» , c'est son mot, inspire de violence au patriotisme de M. de Noves.

Mon parrain et moi, nous nous agenouillons pour prier dans la chapelle de saint Louis; ma prière laisse en moi une grande douceur.

Un escalier vertigineux, construit en dehors de la tour, monte à la plate-forme.

La ville et la lagune qui l'entoure se déploient à nos yeux. Tout est noyé. Sans l'éclat particulier des champs de vigne, on se croirait en pleine mer.

Mais brusquement la pluie cesse, on voit tour à tour, au loin, la silhouette des « gardians » à

cheval, immobiles, gardant les taureaux paisibles, et on les devine silencieux et rêvant aux belles pages qui les poétisent et que tous ont lues.

D'autres " gardians » passent au galop, leurs tridents recourbés, à la poursuite des taureaux rebelles.

Une course de l'un d'eux vient aboutir au pied de la tour. Le cheval écume. Ses naseaux sont liés par un lien fragile, tressé avec des crinières de juments sauvages, liens que les u gardians " font dans leurs longues veillées sous la lune, au milieu des asphodèles et des salicornes.

Lien qui se donne et ne se vend pas.

A gauche, des lointains s'éclairent, mais le ciel se confond avec la terre dans des nuances identiques d'un gris bleuté.

Peu à peu, des rayons filtrent à travers des nuages et s'allongent du ciel sur la terre.

Les yeux plongent dans les marais dont leau tremble, sur leurs bords, frangée par les roseaux.

Des gouttelettes diamantées s'accrochent à tout, partout.

Au loin, à droite, sous le ciel éclairci, au bout du canal de Beaucaire on voit les garrigues cévenolles et, par delà le Rhône, mes Alpilles.

Les vignes, banales d'ordinaire, sont en coquetterie. Au sommet de leurs touffes d'un vert ruisselant, des gouttes d'eau se diamantent. L'eau partout sous le soleil se dore. Des oliviers pâles et isolés luisent, eux aussi.

De grandes plaines vertes sont parsemées d'oasis entourées d'arbres au milieu desquels se cachent des maisons, des hameaux, des villages.

Là-bas le Vidourle, petit fleuve célèbre par ses crues subites, appelées vidourlades inondant la plaine et les marais en quelques heures.

Depuis saint Louis, la mer s'est retirée à plus de trois kilomètres d'Aigues-Mortes.

Le pont d'embarquement se trouvait vers le sud, aux enrochements de la Peyrade.

Très au loin apparaît la petite Camargue où se trouve le mas Saint-Jean.

Dans Aigues-Mortes, la chapelle des Pénitents gris est fort belle. Au milieu du chœur se trouve un autel de la Renaissance espagnole, rappelant par son art plateresque, me dit M. de Noves, par ses merveilleuses sculptures de bois doré, anges, marbres, Descenie de croix de Mignard, la Capiella del Condestable de Burgos.

L'église du quatorzième siècle est très curieuse.

Sa table sainte, la gorille du chœur et une main courante en beau cuivre avec la croix de saint Louis retiennent le visiteur. Après notre visite détaillée, après notre arrêt auprès de très vieux tableaux d'un Chemin de croix, agenouillés, mon cher parrain me dit :

(t Mélissandre, faites un vœu, il sera exaucé.

— Je n'ose pas, je n'en ai pas le droit ni l'assurance que cela se puisse encore.

— Je le ferai pour vous, tout haut, Mélissandre : » Mon Dieu, faites que celle que je consi-

u dère comme ma fille spirituelle et qui, chaque « jour, vient plus consciemment à vous, puisse (I conquérir les joies d'une union chrétienne. »

Tiburce à Mélissandre.

Nous nous sommes réunis Paul, et moi, dans une très jolie villa sur les hauteurs de Phalère. La chaleur commençait à être excessive dans Athènes. Je me sens de plus en plus en parenté d'àme avec ce cousin, si peu recherché auparavant.

Il est à vingt-sept ans ce qu'est M. de Noves à

soixante-dix-huit. Il parle comme lui, pense comme lui. Lui aussi m'apprendra la patrie française.

Vous avez vu comme il me dirig^eait vers saint Paul au moment même où M. de Noves vous disait de me conseiller de livrer mon âme encore hésitante au grand païen qui avait vu surgir le Christ sur le chemin de Damas.

Bien des jours ont passé depuis que vous m'annonciez votre projet d'aller au mas Saint-Jean. Vous devez y être.

Mélissandre, je ne me reconnais plus dans une seule de mes pensées, de mes opinions, de mes idées d'auparavant.

Paul, dont je suis l'aîné de sept ans, me conduit comme il conduirait un cadet.

Je me laisse guider, car je cherche votre route. Je veux la connaître à mon tour, puisqu'elle est vôtre et que vous y trouvez à la fois la fidélité à votre choix et la paix de l'âme.

Cette route Paul m'y engage et m'y maintient. Je puis vous le dire aujourd'hui, Mélissandre, ce n'est pas seulement l'ardeur de vous y rencontrer qui m'attire sur le chemin de Damas, c'est la haute conscience qu'il est le plus droit vers le vrai Dieu.

Athènes, la Grèce m'apparaissent avec les mêmes beautés, mais dans une gradation autre : celle du passé. Mes sages prennent leur rang, leur date, et je les admire peut-être plus encore d'avoir été, à leur heure, ce qu'ils ont été.

Paul m'a donné l'idée de peindre une Notre- Dame-de-la-Garde qui vous a sauvée. « Tu dois, me dit-il, la faire très belle et la donner à notre église. » Je suis allé dans les églises grecques voir les icônes, à l'église française voir les tableaux de sainteté, et j'ai prié le Dieu de Mélissandre de m'inspirer; mais que de doutes sur l'essai!

Paul tenait à me voir « en possession complète de mon art " , après mon abandon de l'inspiration purement païenne ; il attendait avant de chanter son hosanna, répétait-il.

« Je te laisserai à ton paganisme, m'avait dit Paul en me « commandant » Notre-Dame-de-la- Garde, si un peu de foi chrétienne n'a pas pénétré ton art, si elle ne l'a pas sanctifié et par conséquent grandi. Je consens à te rejeter dans tes erreurs si elles seules alimentent ton inspiration . "

Lirieux, au courant de tontes ces questions posées, répétait « qu'un peintre, fùt-il chrétien, peut fort bien garder ses traditions d'art païen " .

Il avait même questionné l'un de ses oncles,

frère de sa mère, prêtre orthodoxe, homme de grande valeur, qui lui avait répondu :

« Un grand artiste chrétien peut faire une Vénus et toutes les déesses grecques, mais il les fera plus païennes s'il reste païen, tandis que, s'il est chrétien, il fera mieux les Vierges et les saintes. Il aura besoin de prouver la vérité de sa croyance et de se prouver à lui-même que le Dieu chrétien peut l'inspirer, comme il a inspiré les grands primitifs et les incomparables artistes de tous les pays chrétiens.

« Plus l'artiste étant païen avait de talent, plus il serait coupable, si la foi pénètre en lui, de ne pas la confesser, l'affirmer, la glorifier par une œuvre de grand art chrétien. Dieu le bénira de l'effort qu'il fera. Qu'il peigne le Christ, la Vierge, un saint et qu'il se convainque lui-même de la beauté de la foi vraie, plus inspiratrice, artistiquement plus puissante que l'incroyance et le doute. »

Lirieux lui-même m'apportait un réconfort.

Paul a une habileté de parole, une conviction à tel point sincère qu'elle en est pénétrante.

« Nul ne peut nier la beauté de l'inspiration païenne artistique, littéraire, me disait-il, mais l'inspiration chrétienne, dans la voie qui conduit au fils de Dieu, peut avoir deux beautés : celle

(le la forme et celle de l'âme, matérielle et spirituelle; avoue qu'alors elle devient divine ! »

Alors! j'ai song^é à vous, Mélissandre, à ma reconnaissance passionnée pour la Vierge miraculeuse qui vous a sauvée, qui vous a g^ardée pour celui qui vous aime aujourd'hui avec son âme et dont la foi, je le sens, deviendra votre foi.

J'ai peint une Vierge de la Garde haute et bénissante, l'enfant divin entre ses bras. A ses pieds, j'ai peint une Marie-Rose naïve, profondément croyante, priant avec ses deux fils et le patron Laine. Je devais vous exclure, car mon adoration eût été détournée sur vous, et qui sait si un peu de l'amour condamné n'aurait j)as surgi.

J'ai fait une sorte de pastiche primitif, dont je suis content, presque fier.

Je n'ose vous dire que Lirieux et son oncle le prêtre grec, que Paul et son ami, le vicaire de l'église catholique française, sont dans l'enthousiasme et qu'ils ont crié au chef-d'œuvre dans tout Athènes.

Lirieux a mobilisé la grande École française et j'ai eu, par les élèves, si autorisés à être difficiles, une véritable certitude que j "avais fait quelque chose de digne de mon sujet.

Je serai peut-être dans quinze jours incapable de recommencer une Marie-Rose et ses fils, car j'ai cherché dans la primitivité de mes sentiments, de ma foi, mon inspiration. Et ma joie est grande d'entendre dire par tous : " C'est un primitif! "

Je suis encore tâtonnant dans ma croyance nouvelle, avec de rares reculs vers le platonisme de Lirieux et justement parce que lui-même n'est plus si intégral, puis je reviens à Gardanne, ayant rattaché le passé au présent ; mes directions sont, comme ont été les vôtres à leur début, souvent doubles et tiraillées, mais toujours sincères et encouragées par la certitude que je marche guidé par la petite étoile de l'Eslaque et du mas Saint-Jean.

J'ai offert ma Notre-Dame-de-la-Garde, mon » chef-d'œuvre" , anoure église. Je la lui devais, car Paul Gardanne et son abbé y ont prié, me disentils, i< durant ma mise en loge chrétienne » .

Mélissandre , je n'ai pas encore la paix , qui vous vient chaque jour plus profonde et plus haute, mais vous ne retrouverez plus trace en moi de l'inlluence de Pythagore ! Platon lui-même n'apparait en mon esprit qu'à sa vraie place de précurseur.

Je puis vous le confesser, j'ai déjà plus de vraie joie des sensibilités que je me découvre, que je n'en ai eu de mes ardentes recherches de la passion.

Vous êtes ma première sécurité, car les écroulements avaient été jusqu'à vous aussi subits que mes ardeurs à édiBer.

Vous aviez en çerme, comme je l'avais moimême, par mes ascendances les plus lointaines, des besoins d'âme, qui filtraient au travers de notre passion et paraient à ses désillusions.

Dieu soit béni! Je me vois marcher hors des ténèbres. Chaque jour un peu de lumière s'ajoute à la lumière sur la route où me précède et me guide Paul Gardanne.

Le temps s'écoule, Mélissandre, mais bien lentement, je l'additionne jour par jour, mais combien il en reste encore !

Je voyagerai, ces prochains mois, dans toute la Grèce, avec Lirieux et avec Paul. Mais je verrai les ruines grecques comme Paul Gardanne luimême les voit et non plus en » croyant " aux dieux antiques.

J'éprouve une chose singulière, qu'il me plait d'analyser heure par heure. Je retrouve des impressions d'enfance complètement effacées de

230 GHUÉTIEISNE

ma mémoire jusqu'aujourd'hui, des attendrissements de tout petit lorsqu'on me parlait du « Petit Jésus 1' qui pleurait quand je désobéissais.

Il était si bon, le petit Jésus, si généreux pour les enfants obéissants lorsqu'il venait, les nuits de Noël, leur apporter des masses de joujoux

Je me revois au catéchisme, écoutant les réponses de ceux qui faisaient leur première communion en même temps que moi et avec lesquels j'étais plus en amitié qu'avec les autres. L'abbé qui nous examine m'interroge. Je me souviens de quelques-unes de mes réponses, qui m'avaient coûté de grandes réflexions.

Et quel effort pour être digne de cette communion ! Je me rappelle encore les larmes de joie de ma mère me prenant le bras au sortir de l'église et la révolte de mes oncles et de mes tantes Gardanne, venus pour ma première communion, lorsque mon père ne trouva qu'un mot à dire, à mon retour de la messe :

Il C'est très bien ces choses-là, mais te voilà une bonne corvée de faite. "

Je restai pieux jusqu'à l'année suivante, au renouvellement de ma communion, plus pieux que ma mère, qui riait quand mon père m'appe-

lait " cagot » lorsque, le dimanche, il me voyait au départ et au retour de la messe mon livre à la main.

Tout cela était oublié au fond de ma mémoire. Mes places disputées au collègue, ma pose d'incrédulité en faisant ma seule année de philosophie qui " m'éclairait " sur la religion, mon amour des Grecs et des Romains obscurcissant et détruisant mes premières croyances.

Aujourd'hui, les férocités contre les martyrs chrétiens, les persécutions me révoltent à crier et m'arrachent des paroles de haine contre les païens.

La Grèce, malgré l'abandon de ses croyances à l'immortalité de l'âme, n'a pas donné le spectacle des férocités de Rome, et je puis lui garder mon admiration de son passé.

Hier, l'aul et son ami l'abbé m'ont emmené à l'église et m'ont fait faire avec eux le Chemin de la Croix, J'en ai été ému aux larmes, tant mon cousin et le prêtre, dans la lecture des demandes et des réponses, mettaient de douleur.

En rentrant, Paul me lut les Pensées de Pascal, où se trouvent groupées brièvement les prophéties judaïques, d'une précision si absolue.

M. de Noves vous les a-t-il fait lire? Je vous les copie, pour que je puisse m'imaginer les avoir lues avec vous.

« Des gens simples et sans force comme les « apôtres et les premiers chrétiens résistent à « toutes les puissances de la terre, se soumettent « les rois, les savants et les sages, détruisent « l'idolâtrie si établie.

« Et tout cela se fait par la seule force de cette « parole qui l'avait prédit.

« Les Juifs, en tuant Jésus pour ne pas le recon- « naître comme Messie, lui ont donné la dernière a marque du Messie. En continuant à le mécon- « naître, ils se sont rendus témoins irréprocha- « blés. En le tuant et en continuant de le renier, « ils ont accompli les prophéties.

« Il est dit que :

Il II y aura un précurseur (Moloch, 3, I).

a 11 naîtra enfant (Is., 9, 6).

« Il naîtra dans la ville de Bethléem (Mol., « 5,2).

« Il sortira de la famille de Judas (Gen., 498- « 88) et de la postérité de David (':2, Rois, 7, « 12,88;Is., 7, 13, 88).

<i 11 paraîtra principalement dans Jérusalem.

li 11 doit aveugler les sages et les savants (Mo-

CHRÉTIEISNE 233

(i LOCH, 31 et 99; Is., 6) et annoncer TÉvang^ile « aux pauvres et aux petits (Is., 61-1) , ouvrir les " yeux des aveugles et des petits (Is. , 35-5J.

« Et mener à la lumière ceux qui languissent <i dans les ténèbres.

" Il doit enseigner les voies parfaites.

Il II doit être victime pour les péchés du « monde.

« Il doit être la pierre fondamentale et pré- « cieuse.

« Il doit être la pierre d'actionnement et de Il scandale.

« Jérusalem doit heurter contre cette pierre " (Ps., I 17-22) . Dieu doit faire de cette pierre le " chef de coin (Id.).

" Kt que cette pierre doit croître en une mon- 11 tagne immense et remplir toute la terre (Dan., « 23).

« Il doit être rejeté, méconnu (Is., 53-2 et " 3), trahi (Ps., 40-10), vendu (Zach., 11-12), « souffleté (Is., 50-6), moqué (Is., 34-16), affligé " d'une infinité de manières (Ps. , 68-27) , abreuvé « de fiel(Ps., 68-22).

« Il aura les pieds et les mains percés (Ps., « 21-17).

" On lui crachera au visage (J"^., 50-6).

" Il sera tué (Dan., 9-26).

il Et ses habits jetés au sort^(Ps., 21-19).

" Il ressuscitera le troisième jour (Ps., 15-10).

« 11 montera au ciel (Ps., 46-6 et 47-19) pour (1 s'asseoir à la droite de Dieu.

Il Les rois s'armeront contre lui; assis à la il droite du Père , il sera victorieux de ses ennemis .

Il Les rois de la terre et tous les peuples l'ado- « reront.

Il Les Juifs subsisteront en nation (Jéri;m., 31- « 36).

<i Us seront errants (Amos, 9, 9), sans rois, Il sans sacrifices, sans autels (Ps., 3, 4), sans K prophètes (Ps., 73-9), attendant le salut et ne « le trouvant pas. »

Mélissandre, peut-on lire une page plus émouvante d'attente dramatique que celle-ci et peuton ne pas la revivre lorsqu'on vient de faire comme moi le Chemin de la Croix?

<i Les prophéties vont s'accomplir! L'heure « tragique a sonné.

u La foule est au bord du chemin. Voilà « l'homme. Trois fois il s'est abattu et relevé sous « les coups. Maintenant il se traîne. . . C'est lui que il la foule naguère acclamait. Sa tête se hérisse (t d épines, son visage est englué de crachats, les

« lanières de la flagellation ont creusé des rigoles a dans sa chair.

« Le regard qui filtre sous ses paupières san- <i guinolentes est d'un mourant, connmelerâle qui « sifflesurseslèvres. La foule s'esclaffe en injures. Il Toute la canaille de Jérusalem est là butant >i contre la croix que leGyrénéen, requis pour la « porter, a laissé tomber en arrivant au calvaire. (i Lourde est cette croix. Dès que le Pharisien « a fait le signe, deux soldats arrachent la tunique Il du condamné et le jettent nu aux bourreaux. " Accroupis autour de la croix, ils l'y étendent. (i Les mains et les pieds sont cloués. De terri- « blés spasmes secouent le condamné.

« Ils le dressent et lui disent :

« Allons, détache-toi si tu es le fils de Dieu! " « Ils dressent la croix. Elle oscille, retombe. » Deux fois je me suis fait relire par Paul cette page, parce que je voulais que le tribut de mes larmes fût la rançon due à celui qui a subi, pour nous sauver, de telles tortures.

— Quelle prière choisir pour exprimer nos bénédictions au Christ, demandais-je à Paul.

11 me répondit :

— Je n'en connais qu'une : celle de sainte Thérèse.

— Dis-la-moi.

— « Ce qui fait que je t'aime, ô mon Dieu, ce n'est pas ridée du ciel que tu nous promets; ce qui fait que je redoute de t'offenser, ce n'est pas la crainte de l'enfer. C'est pour toi, toi seul que je t'aime; c'est quand je te vois livré à la torture, cloué sur la croix, c'est quand je songeâtes plaies sanglantes, aux angoisses de la mort.

« Je t'aime tant, ô mon Dieu, que, s'il n'y avait pas de ciel, je t'aimerais encore, que s'il n'y avait pas d'enfer, j'aurais encore peur de t'offenser. Nulle récompense ne sert de but à mon amour, car, si je venais à ne plus espérer ce que j'espère, je t'aimerais autant que je t'aime. »

Mélissandre, je suis encore tressaillant de ce que j'ai éprouvé, sentant que je communiais |)ar l'émotion de mon âme avec des milliers d'àmes bénissantes comme la mienne.

C'est à genoux que j'adore Celui qui, dès les premières heures de sa naissance humaine, marche au supplice! Il sait que lentement, heure par heure, jour par jour, il va vers le chemin de la Croix !

Et c'est cette pensée surtout qui me hante à quelque heure de la vie de Jésus où je le suis, où je l'accompagne .

Il sait que le jour viendra, que chaque jour le rapproche de celte année, de ce jour, de ce moment. Il a sans cesse la vision de la montée au calvaire, des tortures qui l'accompagnent. Quel supplice a jamais pu être comparé à la durée de celui-là?

J'aime, en Jésus, l'homme pour son héroïsme. Et je me rappelle ce mot : l'héroïsme ne porte ce nom que parce qu'il méprise un abîme! Au Jardin des Oliviers, j'adore Jésus pour un instant (le faiblesse, car elle est la preuve qu'il renonce, jusqu'à son immolation, à toute aide divine.

Mélibsandre, nous ne pourrons jamais assez adorer le Christ! Répétez avec moi notre prière : «Jésus, Jésus, vous avez pour nous sauver, souffert les souffrances de milliers d'heures au delà des limites humaines! "

Mélissandre à Tiburce.

Nous lisions au salon, mon parrain et moi, lorsque votre lettre m'est arrivée. Je la lui ai donnée.

Il en a été ému jusqu'à en trembler, lorsqu'on me prenant la main il m'a dit :

"Paul Gardanne est un entraînant catéchiseur et il fait de Tiburce un vrai chrétien, comme vous allez être, Mélissandre, une vraie chrétienne, lorsque, tous deux vous serez vraiment entrés dans la pratique de votre foi ! Vous êtes encore, chacun, à l'époque un peu héroïque et vous dramatisez trop ce que vous éprouvez; mais cela doit être ainsi et vous deviendrez plus simples et meilleurs chrétiens.

a Dieu nous donnera, à Moral et à moi, un fils, et à vous un époux, qui nous fera oublier... l'autre!

M Tiburce est comme vous, Mélissandre, dans le chemin des lumières, et tous deux vous ne pouvez plus, dès maintenant, retrouver les ténèbres. »

Mon père entrant, M. de Noves m'a demandé de lui lire haut votre lettre. Je ne puis vous peindre son émotion.

Il répétait : " Dieu est bon, il est trop bon de former une telle âme dans celui qui deviendra pour moi un fils. »

Le soir, nous n'avous parlé que de vous. Mous avions à diner l'abbé Hénard, curé d'un villa^je voisin, qui dessert la chapelle du mas.

« C'est un jeune homme de famille riche et l'un

de ces nouveaux prêtres, comme votre vicaire de l'église catholique d'Athènes, de vocation haute, qui font tant d'honneur au clergé actuel, dit M. de Noves. »

Nous n'avons parlé que de vous.

Le philosophe, qui aijne à discourir sous l'œil hienveillant de son colonel, « dès qu'on a pris contact avec le divin " , c'est l'une de ses phrases, nous a dit :

" Que ce soit même chez les païens, il faut chercher sa route. Dieu a donné à l'homme la liberté de marcher sur toutes, mais il a permis au démon de les traverser. On l'y rencontre trop souvent, mais on l'y rencontrerait toujours si le Christ ne venait pas , quand nous l'appelons à notre secours, nous prendre par la main pour nous conduire à Dieu, le Père.

« Mais voyez combien de siècles Jésus a mis à venir, combien de fétichismes il a vu passer. Il fallait que l'homme, ce grand coupable, eût fait luimême une somme d'efforts et, avant que le ciel l'aide, qu'il se fût aidé. Que de siècles se sont écoulés interminables pour l'homme, mais n'existant pas pour Dieu. Enfin, après les bégaiements religieux de l'Inde, de la Perse, de l'Egypte, de la Grèce, le guide a balbutié les mots sacrés qu'il

fallait dire. Et un Dieu est venu pour obtenir le pardon des injures faites à Dieu.

— Vous avez parlé Fort éloquemment, philosophe, dit en souriant M. de Noves, et vous faites bien de saisir toutes les occasions de vous former à l'apostolat, car, du train dont vont les choses chez nos plus proches voisins, gens de Parignan qui viennent de proclamer publiquement, à l'instar de Paris : « Ni Dieu, ni maître » , il faudra avant peu aller prêcher sur toutes les bornes. »

Ai-je trop montré à M. de Noves mon espoir de trouver le bonheur au delà de mes espérances, lorsque sonnera l'heure attendue de votre retour?

A propos de l'un de ses amis, qui vient de perdre sa fille, il nous a dit :

« Le bonheur et le malheur s'entre-croisent humainement, sans cesse, dans leur vol au-dessus de nos têtes. Si nous levons trop haut le front et que nous buttions contre le malheur, il tombe sur nous. »

M. deNovesetmon père, que j'interro^,e chaque jour sur mes devoirs de chrétienne, hésitent depuis plusieurs jours à me répondre. Que se passe-t-il dans leur esprit, je ne puis dire dans leur cœur, à mon ég^ard?

Je lis beaucoup d'admirables livres de piété, mais mon jugement personnel a des hésitations sur certains points, que je voudrais voir éclairées, comme le faisait jusqu'ici mon parrain. Vousmême, n'avez-vous pas besoin de Paul Gardanne pour vous diriger?

Les prières que je répète me sont très douces ; mais parfois, tandis que je les récite, ma pensée personnelle m'échappe, et je reste de longs moments, l'esprit vide, sans trouble, mais vide.

Je passe des heures entières à regarder la Camargue, dans laquelle je me sens en voyage, car elle ne m'est pas encore familière, avec ses grandes masses de plantes roussies et en paquets ramassés comme après une moisson.

Çà et là, quelques arbres semblent étrangers au paysage. Les sombres pins parasols s'écartent les uns des autres.

Dans la Camargue, il y a cependant des fleurs. D'abord, de grosses salicornes (la sorcière) avec leurs petites cornes; ces feuilles sont rondes, d'un vert émeraude, et cela rampe. H y a aussi la saladelle, avec sa mignonne fleur mauve. Les chevaux et les taureaux en sont très friands. Le vent de mer couche aisément la saladelle au milieu des salicornes rampantes.

Dans le ciel parfois, des bandes sombres, qui le strient, ont l'apparence d'un relief de montagnes.

Tout à coup une manade (1) de taureaux noirs se détache dramatique; un seul est roux, et il s'éclaire au milieu du troupeau. Quelques-uns boivent dans des flaques d'eau lumineuses où se mirent des broussailles noirâtres.

Et toute cette vie, plutôt triste, a un charme intime qu'on ne peut définir.

Partout la grandeur de l'uniformité.

M. de Noves me rencontre un jour, le matin, revenant de voir ses taureaux et ses chevaux, dont l'élevage le passionne. Il poursuit lidée qu'il a de l'état de mon es[)rit.

«Alors même que vous posséderiez un bonheur que vous croiriez absolu, Mélissandre, vous ne pourriez vous dire qu'il n'est pas humain et périssable, au moins par la mort, sinon par la satiété. Plus le bonheur est grand et haut humainement, plus vous sentez sa fragilité et dans quels abîmes de désespoir alors sa perte vous jette.

11 Notre vie tout entière, si elle se passe à la poursuite du seul bonheur, est toujours, à la fin, désenchantée. Le bonheur terrestre, que peut

(1) Troupeau.

nous donner la jeunesse, la beauté, les joies de l'amour, même purifié, la richesse, est fuyant. Chaque fois que vous goûtez pleinement ce bonheur, vous en avez dépensé une somme que vous ne retrouvez plus, et cela dans la mesure où vous en avez joui.

" Mais si, à ces joies personnelles, on ajoute l'active recherche du bonlieur des autres, qu'on emploie une large part des biens qu'on possède au bien d'un grand nombre, au soulagement de la misère, aux consolations du malheur, alors on s'assure la continuité de ses joies; mais il faut que la bonté soit active, que l'occasion du secours soit cherchée. Je voudrais vous voir cette recherche.

« Une épître de saint Pierre nous dit : « Sur « cette terre, nous n'avons que des commence- « ments d'amour, commencements de bonheur, u d'immortalité. Le ciel nous tient en réserve les « divers achèvements. »

a Jésus-Christ, Dieu et fils de Dieu, a dit :

" Je suis venu apporter à la terre le feu de « l'amour, et mon ardent désir est devoir embra- « ser les âmes. »

« C'est pourquoi, Mélissandre, il ne faut pas demander l'entier bonheur à l'amour sur terre,

quelque chrétien qu'il puisse être ; il faut nouer les liens qui unissent éternellement. Je voudrais vous voir songer, dès que votre instruction religieuse vous aura formée à toutes les pratiques de notre religion, ce qu'il faut hâter, car Paul Gardanne hâtera sûrement cette instruction pour Tiburce, je voudrais vous voir, vous qui êtes jeune, fonder une œuvre de préservation sociale, comme moi, très vieux, j'ai fondé, ne pouvant faire plus, une œuvre de réparation.

— Dites, dites, mon parrain, conseillez-moi tout de suite, sur l'heure, je vous en prie.

— J'ai songé pour vous, Mélissandre, à une œuvre maternelle, pour les orphelins, sur le modèle de celle de l'admirable abbé Fouque, de Marseille, non pour faire comme lui de bons ouvriers, mais de bons soldats. Ce serait pour moi une joie de vous conseiller au début de l'œuvre. Vous la fonderiez en Camargue, ici, et j'y contribuerais en vous laissant, après moi, le mas Saint- Jean. Vous y prendriez, d'abord, la terre que vous voudriez, pour votre fondation.

" Des orphelins de soldats, élevés dans la grande Camargue, avec les gardians, les chevaux, les manades, on les reconnaîtrait dans les régiments. Ce seraient des « gardannes » , nom qui sonnerait

bien dans notre armée. Pour devise, vous auriez : Bons chrétiens, bons soldats, bons Français. » Ce serait assez, étant cela.

— Je veux, je veux! mon parrain, m'écriai-je. Je serai heureuse de faire une telle œuvre au delà de tout ce que je puis vous exprimer! »

Tiburce, vous le voudrez avec moi, comme moi ! Paul Gardanne aussi le voudra ; M . de Noves, mon père, le capitaine, le heutenant, l'abbé, nous nous passionnerons pour cette œuvre, dont la devise sera celle de la vieille France : Dieu et Patrie .

M. de Noves ajouta :

Il II y a une chose que nous hésitons à vous dire, Mélissandre, votre père et moi, c'est qu'il faut song^er enfin à votre première communion.

— Mais je suis prête, toute prête, mon parrain, à la faire.

— Chère enfant, non, vous n'êtes pas prête. Mais puisqu'enfin je vous l'ai dit, malgré mes hésitations, dès demain l'abbé commencera votre instruction religieuse méthodique. Il vous faut apprendre votre catéchisme comme une toute petite fille. Tiburce Gardanne peut, en quelques jours, rentrer dans l'Église catholique, d'où il n'est pas même sorti. Il vous faut, vous, mon

enfant, apprendre à y rentrer, car vous n'êtes que baptisée. Et quand vous aurez communié, tous ces vag^ues à l'âme dont vous me parlez disparaîtront comme par miracle. »

Mon père accueille avec enthousiasme le projet de l'orphelinat Gardanne, lorsque M. de Noves en parle, le soir. Le capitaine, le lieutenant, l'abbé sont dans l'enthousiasme à l'idée de voir au mas Saint-Jean un orphelinat pour futurs eng^ag^és volontaires. Ils déclarent que nous le mettrons sous la protection du Dieu des armées.

Et, le soir, la joie règne au milieu de nous.

« Faire bien le bien, répète M. de Noves, selon sa formule habituelle, c'est la gaité de la vie.

— Ta mère bénira l'œuvre, me dit mon père. Lorsqu'elle voulait m'arracher à la vie de Paris, c'était en émettant le vœu que nous devrions fonder une œuvre de » Filles de Jeanne d'Arc » . Elle adorait Jeanne la Lorraine, surtout depuis nos défaites, et répétait souvent :

« Il faudra qu'elle nous revienne un jour! » « Et Jeanne est revenue !

u Et tu as commencé à rentrer dans l'église le jour de sa fête!

— Et elle est au milieu de nous, avec nous, aujourd'hui, ajouta M. de Noves, car il me

semble l'entendre dire : « Son^jez à faire des sol- (1 dats de la France ! »

— Je le crois, » dis-je, avec une émotion soudaine qui fit battre mon cœur violemment.

Je fermai les yeux et je crus voir ma mère me regarder, d'un regard très doux de ses yeux bleus.

Je dis alors, tout haut, sans que ni moi, ni les autres s'en étonnent, comme si eux-mêmes avaient eu la même vision intérieure :

« Oui, je crois pleinement, à cette heure, que les morts chrétiens peuvent revivre dans la lumière terrestre un instant.

— L'un de mes amis, peintre célèbre, dit M. de Noves, mourait dans une pauvre petite chambre, après avoir été riche. Sa charité était telle qu'elle l'avait réduit à la plus grande misère.

a J'étais près de lui, à sa mort, et, au moment où il allait rendre le dernier soupir, il murmura : « De iNoves, que c'est beau, j'entre dans les « cercles d'or. »

" Mélissandre, ajouta le colonel, notre religion nous assure que nous pouvons être en communion avec les morts et, s'ils ont besoin de prières, leur faire beaucoup de bien, ils voient nos âmes. Par grâce de Jésus, qui apparut à ses disciples,

les morts peuvent nous apparaître, lorsqu'ils sont morts en état de grâce.

« Pénétrez-vous de deux choses, mon enfant : qu'il faut faire vivre intensément son âme pour qu'elle acquierre la puissance de revivre dans la mort, qu'il faut purifier tout ce qu'on veut retrouver. L'immortalité de l'àme! problème de tous les temps, de tous les lieux, de toutes les âmes» , ajouta M. de Noves.

L'âme à laquelle on refuse les aliments de la foi, de l'amour divin, du perfectionnement, doit s'atrophier, dit le philosophe, et il me semble que ne pouvant plus prendre son élan hors du corps, à la chair duquel elle s'est aglutinée, elle meurt avec lui. Cela j'en suis presque certaine, malg^ré le haussement d'épaules de mon colonel. Plus notre croyance est puissante, plus nous acquérons de force pour le {jrand voyage. Vivons dans le bien, plus facile à fixer que le mal. Inutile d'amasser en nous des souffrances terrestres qui ne nous suivront pas. Quand nous pleurons nos morts aimés dignes de l'être, répétons-nous que chaque jour nous rapproche d'eux. Lorsque Dieu nous frappe, tenons-nous debout afin qu'il connaisse et notre force d'âme et notre soumission à ses coups. Rien au monde ne doit nous faire croire que nous

CHRÉTIEÎNNE S49

sommes broyés, puisque notre âme ne peut être atteinte que par le mal que nous lui faisons nousmêmes.

a La vie doit toujours être utile pour nous et bonne aux autres. »

Le lieutenant porta brusquement le revers de sa main à son front, en disant avec gaîté :

Il Soyons chrétiens militaires! Qu'importe que les pieds soient déchirés, si l'étape est faite. Ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas se retirer dans un cloître et vivre une vie consacrée à leur salut doivent vivre la vie qui leur est faite, quelle qu'elle soit, avec un courage simple, comme le soldat dans la bataille, car les combats de la vie sont incessants : guerre en soi, guerre pour soi, défense des autres, soutien des blessés, sus au mal, à l'ennemi luciférien tant de fois triomphant. »

Toutes ces paroles, Tiburce, me semblaient dites pour moi. Elles répondent toujours, au mas Saint-Jean, à l'une de mes interrogations. Je répéterais volontiers à ceux qui m'entourent: «Encore, encore! Vous ne me parlerez jamais assez de ce à quoi je pense à toute heure, de ce à quoi je crois. Vos paroles peuvent être des redites entre vous, vous faire sourire même, elles sont pour

moi toutes nouvelles; il n'y a pas une des paroles si sincères de ceux qui m'entourent, qui ne calme peu à peu ce qui reste d'incertitudes au fond de mon âme encore en noviciat. »

Vous devez, Tiburce, éprouver souvent ce que j'éprouve, moins peut-être, parce que votre paganisme n'a été pour vous qu'une vision d'amour et d'art, tandis qu'il a été le seul élément de ma formation morale, intellectuelle et religieuse.

Il y a, je vous l'ai dit, une chapelle au mas Saint-Jean, où la messe est dite le dimanche, où assistent les ouvriers agricoles de toutes catégories, leurs femmes, leurs enfants. Beaucoup de ces ouvriers sont fils ou petits-fils de serviteurs du mas, de soldats ayant servi dans les régiments du colonel et qu'il a toujours choisis et retenus parmi les meilleurs. Les gardians libres à tour de garde des taureaux et des chevaux y viennent aussi avec le capitaine, le lieutenant, les serviteurs de la maison, M. de Noves, mon père, moi et Marie-Rose.

La messe est dite par l'abbé, auquel on a envoyé un cheval camarguais au village où il a sa cure, à Parignan. Il monte à poil nu, et, comme les gardians, sa bride est une corde dont je vous ai déjà parlé, faite avec du crin. Il arrête net son

cheval au galop à la porte de la chapelle, saute à bas. Et la bête (jalope à l'instant vers l'endroit d'où elle est venue.

C'est mon premier dimanche au mas Saint- Jean. L'abbé fait le sermon obligatoire.

Sa prédication sur la charité m'intéresse. Elle est sobre de périphrases et fort élevée.

« Le très riche, dit-il, connaît rarement les joies complètes de la bienfaisance. Le bienfait n'a toute sa valeur que s'il impose un sacrifice à celui qui donne. Bien donner c'est se priver. Celui-là seul donne dans toute la vertu du don, qui donne ce qui lui est utile, voire nécessaire.

« Le vrai croyant n'accueille la lourde possession des grandes richesses que pour les distribuer avec sagesse. Le croyant cherche et trouve la somme d'activité supérieure qu'il faut trouver pour réaliser les vertus d'oubli de soi, d'entier dévouement à autrui, vertus qui lui assurent à sa mort l'envolée suprême. »

L'abbé déjeune avec nous, car il ne vient à la chapelle que la messe dite à sa cure.

« Voulez-vous, Monsieur l'abbé, demande mon père, lorsque nous quittons la salle à manger, préparer ma fille à sa première communion. »

11 est sans doute déjà prévenu par le colonel, car il ne manifeste aucun étonnement. Le colonel, le capitaine, le lieutenant sont muets.

Il Dès demain, répond simplement l'abbé. Je compte me montrer digne d'une telle mission. »

Émue, je lui tends les mains et, sans trouver plus, je lui dis :

" Merci ! "

L'un de mes tourments, lorsqu'après le miracle qui m'a sauvée, j'allais à l'église de l'Estaque, — et j'y allais chaque jour avec Marie-Rose entendre des messes basses, — était de n'avoir jamais communié.

Je n'osais en parler à mon père ni à M. de Noves puisqu'ils ne m'en parlaient pas, et craignais de m'entendre répondre que j'étais bien loin encore d'en être digne.

Dans mon humilité chrétienne, je m'en croyais d'ailleurs très indigne, en songeant à la préparation de ma première communion.

Mon émotion, mon trouble, à la demande de mon père eurent donc leur somme de joie.

En partant, l'abbé me donna un tout petit catéchisme et me dit :

« Prenez, Madame, la peine de l'apprendre. Il me faut vous montrer cette exigence. »

Avez-vous, Tiburce, accompli à nouveau ce g^rand acte de la communion?

Tiburce à Mélissandre .

La mer grecque, féminine et capricieuse, colère ou infiniment douce, nous a portés à Delphes, Paul, Lirieux et moi. Nous nous promenons, en y montant, à l'ombre d'oliviers séculaires sous lesquels glissent nymphes, faunes, dieux et déesses à leur plan d'histoire païenne, mais sans que je leur prête vie.

Nous buvons l'eau de la fontaine Castalie, fraîche et pure, sans que l'inspiration poétique monte de la source vers nous ! Et cependant nous sommes au pied du Parnasse !

Nous montons sur le trépied de la Pythie et quoique nous ayons bu l'eau de la fontaine Castalie, la furie de la prédiction ne nous venant pas, nous n'évoquons point la sibylle. Nous n'avons pas tremblé en côtoyant l'embouchure du Styx. Le grand Pan me parait irrémédiablement mort en mon âme.

254 CHRÉTIENINE

Delphes a le caractère de grandeur que l'histoire et la légende lui prêtent.

Dans le musée des fouilles, qui doit ses richesses à notre France, car les fouilles sont faites sous la direction de l'Ecole française d'Athènes, tout nous est expliqué par Lirieux , qui, luimême, a plusieurs fois assisté à ces fouilles.

Nous admirons, dans ce musée, les trouvailles de l'art grec le plus religieux, le plus traditionnel et le plus pur.

Les ruines de Delphes ont un caractère de grandeur qui sollicite et provoque l'admiration.

Le Parnasse domine superbement Delphes, sans que je me sente la folie sacrée d'y monter !

Qui m'eût dit cela, il y a un an à peine?

Quels abîmes me séparent du passé et de moimême!

Gorinthe, après tant d'essais, a enfin son canal. Nous avons visité Gorinthe. Le beau nom de la ville résonne toujours poétiquement et la fontaine de Pirène est encore visitée par les muses locales.

L'allure de la population de Gorinthe garde quelque chose du passé.

Une occasion émouvante nous a permis d'en constater le patriotisme local et national.

Pourquoi Paul me demande-t-il de ne pas aller à Olympie? On répète à Athènes que c'est le lieu païen resté le plus religieux. Là, régnait Jupiter Olympien, dont le temple était entouré d'un bois resté mystérieux et troublant.

Nau|)lie nous charme par la façon gracieuse dont elle se couche au pied de sa superbe forteresse et glisse vers la mer.

Nous sommes, un matin, sur la route d'Épidaure où se terminera notre voyage et que notre ami, Lirieux, quoique élève de l'École d'Athènes, quoique fils d'une Grecque, ne connaît pas. Épidaure! Nous y apportons toutes nos curiosités. Seront-elles satisfaites?

Nous voulons y retrouver l'un des côtés passionnants de la vie grecque ancienne, de celle du monde entier, peut-on dire, car on venait de tous les coins de la terre chercher la guérison à Épidaure.

Et quelle science complète demi-humaine, demi-littéraire, demi-scientifique, demi-sacrée était la médecine, alors! Combien l'actuelle pourrait avoir à y apprendre !

La route de Nauplie à Épidaure, quoique déserte et parfois sauvage, est très belle. De grands bois l'encadrentet leurs senteurs, mêlées à

la brise de mer, seraient déjà un élément de santé.

Nous déjeunons dans une auberg^e où Ton est depuis la veille prévenu de notre arrivée, et l'on nous sert un agneau qui rôtit dehors, sur un feu de bois.

Un peu de vie homéricfue surgit à nos yeux, et je ne vous donnerai pas le détail du service de table, s'il n'était des plus simple : du pain, un couteau et l'agneau !

Paul et Lirieux se battent à coup de citations dont je saisis très peu le sens, n'ayant guère cultivé le grec ancien depuis le collège. Pour le nouveau, je progresse chaque jour.

Partis de grand matin de Nauplie, nous arrivons de bonne heure. Lirieux et moi, nous avons de grandes recommandations pour les autorités d'Épidaure.

Les fouilles faites parla Grèce apportent chaque jour leur tribut à l'histoire de la médecine. Nous apprenons, et le conservateur, directeur d'Épidaure, nous en donne la preuve, que toutes les formes de l'hydrothérapie étaient là connues.

L'hydrothérapie froide, chaude, en bains, en douches, jusqu'à la marche mouillée dans d'immenses bassins où l'eau ne montait pas [)lus haut que la cheville, étaient employées. Nous avons, en

venant, traversé la forêt consacrée au dieu, fils d'Apollon, et qui abrite les sources qu'exigeait son culte. Elles sont nombreuses.

L'une des dernières découvertes, dans l'enceinte des hydrothérapies, a été un puits, dont l'eau, analysée, a donné la composition exacte de l'une des sources de Vichy.

J'aurai à vous conter, Mélissandre, des merveilles d'observation, de savoir sur la façon de traiter les maladies, parles plantes, d'abord. Les médecins d'Épidaure enseig^naient que chaque maladie a sa plante guérisseuse, qu'il faut la trouver.

D'innombrables tables de pierre ont conservé les ordonnances des médecins d'Épidaure.

Ils s'informaient des maladies de l'àme avant de soigner le corps et exigeaient une sorte de confession dans un mystérieux labyrinthe, avant tout choix des traitements.

Non seulement ils s'inquiétaient de l'état de l'àme avant tout traitement, mais, après la guérison du corps, ils s'occupaient de l'esprit.

Le théâtre d'Épidaure, encore intact aujourd'hui, où pas un numéro des places marquées ne manque, était le second théâtre de la Grèce, après celui d'Athènes.

La sonorité y est telle, que, monté en haut des gradins, à la dernière place, j'ai entendu le bruit d'un sou, tombé sur la scène, du bout de la main de Paul.

Les plus g^rands acteurs venaient à Épidaure jouer les plus belles œuvres du théâtre grec, qui contribuaient à fjuérir les maladies nerveuses et morales.

La médecine, à Épidaure, était l'une des branches de la science sacrée.

On croit que l'hypnotisme, pour les maladies nerveuses, la peur pour les paralytiques, entraient aussi dans les traitements, à Epidaure.

C'est un « habitué d'Épidaure » , que le conservateur nous présente, sans autre nom ni titre, qui nous donne ces dernières assurances.

<i L'habitué d'Épidaure » est Russe, à n'en pas douter. Il est médecin, chimiste, philosophe et, par-dessus tout, orifjinal.

Que cache-t-il dans cette retraite? Nous ne le saurons pas. Cependant, nous devenons fort bons amis, surtout quand Paul et Lirieux ont fait leur profession de foi de nationalistes francorusses.

Déiste résolu, l'habitué d'Epidaure, sitôt qu'il en trouve l'occasion, expose ses idées.

« Les plus grandes puissances de la matière, nous dit-il, sont puissantes en raison inverse de leur matérialité; de même, les grandes puissances de la vie humaine sont fortes, en raison de leur spiritualisme. Les forces de Tàme sont les puissances directrices des sociétés. Lorsque ces puissances directrices se matérialisent, elles deviennent désorganisatrices.

« La science sacrée, antique, ayant été confondue par le christianisme avec le paganisme matérialisé, fut, au grand dommage des peuples, abandonnée.

» Tournée vers les études et les expériences qui l'écartaient des grands mystères religieux, la dite science s'est écartée de Dieu et elle est devenue la science profane.

— Mais c'est du plagiat tout pur de mes grands jjrincipes! s'écrie gaiment Lirieux. »

Vous voyez, Mélissandre , comme certaines idées peuvent avoir cours dans des milieux absolument étrangers les uns aux autres. Notre "habitué d'Épidaure » continua, ravi de l'attention que tous trois nous lui prêtions :

Il Livrée à l'étude de la seule matière, la science n'a cessé de s'abaisser. Elle a connu les lois des corps, mais n'a cherché à pénétrer aucun des

secrets de Fâme individuelle et universelle. Elle a trouvé des preuves tang^ibles, mais quant aux povirquoi, aux commencements, au but, à la finalité des choses, elle n'en sait plus un mot.

« Aujourd'hui, le point où la science profane devait être acculée est tout près d'être atteint. L'homme se lasse de ne regarder que la terre et de ne se mouvoir que dans l'étroit domaine des faits matériels. La terre, que l'homme embrasse d'un reg^ard, devient pour lui trop petite, et il tourne ses regards hors de sa sphère.

« Selon l'expression d'un grand chrétien, pourquoi, lorsqu'on admet l'attraction des mondes, ne pas admettre celle de Dieu?

« La science tâtonne vers la spiritualité. La France de la télégraphie sans fil, de la radio-activité, de l'aviation sent le besoin de pénétrer les secrets mystiques de l'univers, de s'élever dans tous les sens du mot.

«Nous aussi, ajouta l'habitué d'Épidaure, nous en avons assez des théories désagrégatrices. Nous commençons à vouloir rentrer en possession des vérités spirituelles, qui doivent équilibrer les découvertes matérielles et nous ramener à la science sacrée. Et je suis l'une des plus stupé-

fiantes preuves de cette volonté, si vous saviez mon nom. »

Tous trois, en même temps :

(i Ce nom? demandons-nous.

— Je ne puis vous le dire. »

Et il continua :

« La séparation des vérités spirituelles et des vérités matérielles nous enferme à cette heure dans l'emprise de la formule matérialiste : Tu n'iras pas plus haut que moi.

" Or, nous voulons marcher dans la voie où des savants, comme Claude Bernard et Pasteur, ont entrevu Dieu. INous voulons nous élancer, appuyés sur cette science, dans les au-delà spirituels.

u Les siècles derniers ont laissé presque à l'abandon la science théolog^ique. On la ressème; elle germe! Comme le vol matériel dans l'espace, jug^é impossible, s'est réalisé, le vol psychique, jugé impossible, se réalisera.

" Nous sommes englobés dans la loi universelle qui régit les mondes, et que résument à la fois les faits d'ordre matériel et psychique.

tt Nous connaissons les effets de l'organisme universel; nous en avons la démonstration réelle et le classement scientifique.

" Dieu permettra que nous donnions, nous, enfants de Dieu, aux fils de la matière, nos preuves irréfutables de l'immatérialité. Notre amour et nos prières obtiendront cette grâce. Il y a donc encore à aimer Dieu plus ardemment et à mieux prier!

Il Chaque âme, dégagée de son enveloppe matérielle, se revêt de ce qu'elle a amassé d'amour pour son créateur, c'est pourquoi il faut y ajouter sans cesse, nous vivants, pour nous et pour les incroyants, afin que les courants ne soient pas interrompus entre Dieu et nous.

— Jamais, dit Paul, il n'y eut un tel nombre de suicidés dans le monde! Pourquoi tant de malheureux, tant d'affolés quittent-ils la vie? Parce que tous croient trouver dans la mort cet autre chose que la douleur : le néant!

Il La vie nous serait donc donnée pour que son but idéal soit de la supprimer?

<i Mais si la science matérialiste nous apprend que rien ne se perd, la mort redeviendrait donc, pour les suicidés, un recommencement de la même vie?

" Le grain de blé, oublié mille ans dans une tombe égyptienne, a retrouvé, étant semé, sa

CHUÉTlF.iNlNE 263

puissance de ^germination. Il est vrai qu'il n'avait pas été broyé, dissocié, dans ses éléments de survie.

Il Ceux qui meurent de leur " belle mort » retrouveront leur germe initial terrestre au jour de leur résurrection. Recueillis dans les hautes demeures célestes, notre àme, qui n'aura point été (1 en peine » , renaîtra dans un corps ayant gardé les vertus premières de sa nouvelle germination.

— l^e tout premier point, dit Lirieux, c'est de ne pas nier le divin. Il y a des degrés de croyance, je le veux bien, quoique moi, platonicien, je me croie au premier, mais ce que je déteste le plus, ce n'est pas encore le négateur violent et passionné, qui, par son exaltation, prouve qu'il craint ce qu'il nie, c'est le nombre de gens qu'on peut définir par le portrait suivant :

Il Sa situation sociale absorbe toutes ses pensées, toutes ses ambitions, il peut vivre sans avoir d'autres soucis que la satisfaction de son être physique et social : il n'écoute que les suggestions de ses sens, de son égoïsme. Rien ne s'oppose à ce que ses jouissances matérielles soient raffinées, à ce qu'il paraisse en accord parfait avec son milieu social et humain. Il a même cet avantage pra-

tique de n'être détourné par rien dans la spécialisation de ses facultés, il peut les contourner pour leur donner plus de force, ne pas connaître la dualité souvent douloureuse des efforts du croyant qui n'arrive pas à mettre d'accord sa vie et sa croyance. Mais l'existence de l'homme, rien qu'homme, s'arrête court à la vie, son esprit ne conçoit rien en dehors de son cercle vital. Il ignore les angoisses fortifiantes et les joies du rêve. Il ne connaît que les formules sociales du bien et du mal, non les causalités de leurs principes. Il n'a pas la griserie de faire ce qu'un autre n'eût pas fait à sa place. Pas un seul jour, il n'a trouvé la réponse aux « pourquoi » que tant de générations se sont posés et auxquels une croyance répond.

« Pour lui, tout cela est chimère, et il a les croyants à l'au-delà, les généreux, les idéalistes en parfait mépris.

Il Et c'est l'homuie ([iie je déteste le plus, humainement, socialement et relijfieusement, c'est le satisfait! »

Épidaure nous retient (juelques jours. Notre Épidaurien nous intéresse davantage, après chaque entretien. Paul croit que c'est un pope, Lirieux que c'est un ex-nihiliste. Moi, je crois que l'Épi-

daurien est à la fois un ex-prêtre et un ex-nihiliste.

Paul me prie d'interrompre notre voyage, pour revenir fêter à Athènes notre fête nationale, et de communier avec lui ce jour-là en priant pour notre adorée France.

«i Et alors, dit Paul, plus sérieux qu'il ne parait, nous prouverons à saint Paul qu'il a converti un païen de plus, à Athènes! »

Mélis sandre à liburce.

Le jeune prêtre qui m'instruit des principes, des devoirs et des bases sur lesquels ma croyance, de plus en plus émue, de plus en plus pieuse, doit s'appuyer, n'a aucune étroitesse d'esprit, ce dont je m'effrayais, car j'ai lu bien souvent, depuis que je lis des Revues religieuses, des blâmes sur ceux qui remplacent la dévotion par la bigoterie.

Je m'imaginais que les prêtres étaient ligotés dans leur croyance, limités étroitement par les

textes, et je m'inquiétais de mes premières leçons.

Mon catéchisant est un esprit très ouvert et très élevé. Son instruction est com|)lète. Son éducation, son goût des sports — il lait des armes le dimanche avec le capitaine, — sans lui donner des façons cavalières, lui laissent une grande aisance dans la façon d'être.

Je crois qu'il a de légitimes ambitions et juge qu'il j)Ourra faire plus de bien dans une grande ville que dans un tout petit pays.

La crise religieuse a fait d'un patriote croyant un prêtre. Il a vu, dans la prêtrise, dans la prédication, une mission contenant toutes celles auxquelles peut prétendre un » bon Français " , mission de combat avec les persécutés, mission de résistance à l'individualisme effréné qui fait des brutes égoïstes, mission de sollicitude pour les petits, dont on peut faire, si aisément, des criminels, mission de lutte contre certains instituteurs qui font dos internationalistes et contre les cabareticrs qui font des tuberculeux.

L'un des premiers éveils de ses futures résolutions fut une phrase de Taine, qu'il lut à quinze ans :

« Dès que le catholicisme est eu baisse, les mœurs publiques et privées se dégradent. »

Mon éducation religieuse s'est arrêtée à la mort de ma mère. Cette éducation, comme disait alors mon père, a été libérée » de toute pression catholique » , Il sait mon désir ardent de renier mes erreurs passées et de revenir aux croyances de ma famille, de ma race, de ma province, de ma patrie.

« J'arrive par le paganisme au christianisme, Monsieur l'abbé, lui dis-je à notre premier entretien; mais je sens de plus en plus que l'ignorance seule s'oppose en moi à la conversion absolue. »

11 me répondit par une pensée du Père Lacordaire :

« On peut arriver au christianisme par tous les <i chemins, parce qu'il est le centre de toutes les « vérités. L'homme antique n'avait que la nature » pour horizon. "

« Et, tout naturellement, ajoutait l'abbé, il la divinisa; mais peu à peu son esprit s'éleva. Et j emprunte, encore ici, une pensée au Père Lacordaire :

Il Les païens, tels que Platon, Plutarque, Cicéron et beaucoup d'autres, étaient des gens reli-

gieux et n'attendaient la perfection de l'homme que de ses communications habituelles avec la divinité. Le chrétien incroyant n'est pas même comparable à Fhomme antique, parce que l'homme antique avait une foi, et qu il n en a plus.

« Je ne lis jamais une phrase de saint Paul, après avoir lu Gicéron, écrivait encore le Père Lacordaire, que je n'admire avec quelle hauteur et quelle netteté l'esprit de Dieu s'est opposé à l'esprit de l'homme. »

Le jeune abbé désire m'acheminer, à l'aide de mes idées anciennes, vers mes croyances définitives et conscientes. 11 juge qu'elles seront, ainsi, mieux étayées, et j'éprouve une grande quiétude à me sentir un peu conduite par moi-même, vers les vérités absolues.

L'abbé me citait Sénèque, qui a écrit tout un traité sur la Providence et " parlait un langage chrétien n .

Sénèque enseigna aux Romains à honorer, à aimer Dieu, à l'appeler n Père » et à désirer « que sa volonté soit faite " .

L'abbé me fait assister au catéchisme des enfants, et je sens bien que plus d'une de ses explications est pour moi seule.

Tout est amour et prière dans ce que je lis.

CHRETIEININE 269

dans ce que j'apprends, et une grande douceur, une grande sérénité descendent en moi, là où je croyais trouver l'angoisse, l'incompréhension du mystère.

Plusieurs fois le jour, je répète, de préférence, l'Acte de demande :

" Mon Dieu, je vous demande avec insistance toutes les grâces dont j'ai besoin, pour vivre selon votre sainte loi et pour me rendre utile à votre gloire. "

Je lisais les grands païens dehors, dans ce qui était pour moi leur temple : au sein de la nature. Je m'y plongeais, je m'y perdais.

Enfant, jeune fille, jeune femme, j'ignorais ce qui peut être une clarté intérieure. H me la fallait tangible, brûlante : les flèches d'Apollon.

Aujourd'hui, je lis les grands apôtres, les grands saints, mon catéchisme pour ainsi dire au dedans de moi. Je m'enferme pour ne pas être distraite, même par un rayon! Chaque jour, je trouve plus de mystère en mon àme ; les mots me disent autre chose que ce qu'ils me disaient, des lumières surgissent en moi, par degrés, faibles d'abord, et grandissantes; l'audelà, l'infini s'entr'ouvrent.

Je me répète, passionnément : Toujours plus

haut! et je me sens m'élever. La Vierg^e mère, l'Esprit saint, Jésus, Dieu le Père apparaissent clans une forme moins imprécise à mes yeux fermés, durant ma prière. Parfois, il me semble les voir auréolés.

Marie-Rose qui, depuis son arrivée, apprend le catéchisme aux enfants de la chapelle m'apprend le mien et elle est émerveillée de ma mémoire.

L'abbé me dit en souriant que je ne peux mieux apprendre " par cœur » mon catéchisme qu'avec Marie-Rose et qu'il ne lui reste qu'à me l'apprendre en » esprit » .

Vous ne pouvez imag^iner, Tiburce, quelle nourriture d'esprit et d àme, quel concours à ma formation chrétienne m'apportent journellement M. de Noves, mon père, l'abbé, et même le philosophe. Chacun d'eux lit, puis aide aux compréhensions dont mon esprit et mon âme s'alimentent et se fortifient. La mort, avec ses espérances, ses certitudes, devient la base d'une tout autre vie. Dans celle-là, tout s'y couqîlète, s'y explique, s'y conforme.

Tiburce, croyons tous deux du plus profond de notre àme, et faisons au Sei{jneur notre Dieu tous les sacrifices qu'il nous demandera. Bénissons-le

s'il nous éprouve, puisque le but à atteindre, c'est, pour nous, l'union dans la vie éternelle.

Quel autre sentiment j'éprouve pour vous, Tiburce, et pulsse-t-il en être ainsi de vous, pour moi. La douceur, la confiance, la sécurité, les certitudes entrent en mon cœur. iNous chercherons, si Dieu nous laisse nos )oies, l'impossible pour les mériter.

Savez-vous ce qui (jrandit en moi, avec des élans qu'entretiennent et surexcitent involontairement mes amis par leurs discussions sur des faits journaliers de la politique intérieure et extérieure, discussions provoquées par la lecture de leurs journaux? Ce qui g'randit en moi, c'est l'amour de notre France.

Je m'exalte et me mêle aux discussions. L'abbé s'inter[)Ose et me ramène à mon instruction religieuse, qu'il reconnaît en progrès ; mais il me semble, à moi, que je ne m'écarte pas de ce que je dois savoir comme chrétienne, en apprenant notre patrie française.

Qu'elle était restreinte, ma pauvre existence, lorsqu'elle ramenait tout à elle-même ! Quelle puissance de rayonnement je trouve en vivant de la vie de mon pays! Je veux la savoir tout en-

tière, notre France, pour l'admirer dans son histoire, dans ses héros, dans ses grandeurs, pour souffrir de ses souffrances, pour prier Dieu de la protéger contre tant d ennemis intérieurs et extérieurs.

Je ne raisonne plus; je sens, j'éprouve mes sentiments avec une puissance qui les décuple, et cette puissance me vient de ma foi.

Je dis, dans le même esprit que votre Épidaurien : « L'erreur grossière est de vouloir raisonner de la spiritualité d'un sentiment, comme on raisonne sur un fait acquis. Toutes les certitudes de l'àme sont absurdes pour la raison humaine. "

Et je répète, à la grande joie de M. de Noves :

« Je crois à l'absurde ! "

Ma quiétude va croissant à mesure que je vis davantage de la vie de mon âme et que je ne raisonne plus ce que j'éprouve, à mesure que je me sens plus « pauvre d'esprit » .

Aussi, suis-je certaine de réaliser la parole de Jésus :

« Heureux les pauvres d'esprit! »

Car je la comprends dans son sens le plus élevé, la parole divine...

Oui, le fatras des raisonnements et des preuves

matérielles, dans les négations spirituelles, égarent les hommes et les enorgueillissent.

Heureux les pauvres, qui repoussent l'appui fragile des fausses richesses d'esprit!

Il y a quelques jours, l'abbé et M. de Noves m'ont emmenée auprès d'un vieil ouvrier agricole mourant.

Et j'ai été l'un des témoins de la fortifiante beauté de la mort d'un humble chrétien.

Nous sommes entrés dans l'une des douze maisons où vivent, avec leurs familles, les ouvriers du mas Saint-Jean, maison claire, spacieuse, où peut loger à l'aise une famille grandissante.

Celui qui mourait avait prié l'abbé d'aller chercher le colonel, pour « le remercier" et lui dire » un bon revoir « ; il me demandait, moi aussi, pour me recommander sa fille, que Nfarie-Rose forme comme femme de chambre.

Le mourant avait à peine cinquante ans, mais paraissait de vingt ans plus vieux, ce qui ne s'expliquait guère.

" Le maître voudra bien prendre l'aîné à ma place, dit le vieil ouvrier; le cadet s'engagera pour faire un bon soldat, la fille aura une protection. »

M. de Noves promit de prendre l'aîné, approu-

va l'engagement du soldat. Je promis de « protégfer » la fille.

« Allons, allons, ajouta le colonel, tu g^arderas ta place, mon vieux Simon, tu n'es pas si malade que ça.

— Non, mon colonel, c'est la fin; le médecin ne me l'a pas caché ; et le bon Dieu fait bien de me punir encore pas trop vieux, pour que ma mort apprenne à mes enl'ants que j'en suis la cause. Je me suis bien caché d'eux et de ma femme, mais il faut qu'on sache pour l'exemple que c'est la mauvaise boisson qui m'a tué. Je pouvais vivre longftemps. J'ai brûlé mon corps avec le feu du démon, avec de l'absinthe. M. l'abbé m'a ordonné, pour mériter son absolution, que je m'humilie devant vous, mon colonel, devant mes deux fils, devant ma femme et ma fille, devant Mme de Noves, à qui je les recommande toutes les deux.

"J'ai été un bon ouvrier de mon maître, ajouta Simon, un bon mari, un bon père, un bon soldat de France, un bon fils de la Provence nationale, j'ai été un mauvais homme. Je me repens dans le fonds de moi. Le bon Dieu prendra ma pauvre âme en pitié. Il pèsera le mal et le bien. »

Simon ferma les yeux en répétant : " Le bon Dieu prendra ma pauvre àme en pitié. »

L'abbé, qui avait confessé et administré Simon avant notre arrivée, dit haut, devant nous tous agenouillés :

Il Seigneur, un regard de votre bonté a préparé cette âme simple au terrible passage. Puisse le pardon de ses fautes la précéder!

« Je remets cette àme entre vos mains saintes. Recevez-la donc, ô Père plein de bonté. »

Les deux fils se relevèrent pour embrasser le mourant.

L'aîné, avec tout le calme qu'il put trouver, balbutia :

11 Je te remplacerai. »

Le cadet dit, résolument :

« Je jure de ne jamais boire. »

La femme et la fille restaient à genoux loin du lit et pleuraient.

M. de JNoves prit la main de Simon. Au contact, qu'il sentit autre que celui des siens, le mourant se souleva et rouvrit les yeux.

«Adieu, Simon, lui dit le colonel, tu meurs en bon soldat, en bon ouvrier et en bon chrétien. »

Je m'approchai à mon tour, bien moins émue que je ne l'aurais cru; car, païenne, j'avais toujours refusé de voir un mourant, et je dis :

« Dormez votre dernier sommeil en paix,

Simon; votre fille, sous ma (sarcle, restera sajje et bonne chrétienne. »

Il se souleva et dit, entendu de tous :

« Je meurs tranquille! »

Après notre départ, il ne parla [)lus et s'éteignit dans la nuit.

Marie-Rose présida aux veillées du mort, avec les femmes de la « colonie » ; les hommes s'occupèrent de l'enterrement et, le soir, allèrent prévenir et inviter les gens des mas, des villages voisins et les gardians pour la cérémonie.

Elle eut lieu dans la chapelle et dans le petit cimetière du mas Saint-Jean.

Les femmes, en Provence, n'assistant pas aux enterrements, c'est de ma fenêtre que je vois l'entrée et la sortie de la chapelle.

La cérémonie est courte, la chapelle étant trop petite pour contenir les assistants. La bière sort. Quatre hommes la portent sur leurs épaules : les deux fils du mort, l'un de ses frères et un vieux pécheur de Sainte-Marie, l'un de ceux qui par leur héroïsme ont sauvé les naufragés de la Russia. Ce pécheur, lui aussi, a servi sous M. de Noves, et il faut voir avec quel respect il fait le salut militaire, en passant devant son colonel.

L'abbé, en surplis blanc, suit le cercueil. Le colonel est dans le rang^ avec les « collègues " — ce mot sert à tous les métiers en Provence — du pauvre Simon.

Les voix graves des chantres vont bientôt semer dans les champs les prières liturgiques.

Le soleil, déjà haut à l'horizon, illumine les herbes sombres et les buissons touffus de l'immense plaine.

Mais un grand bruit se fait, comparable au bruit de la mer, au bruit du vent, d'abord lointain et sourd; il se rapproche. C'est une délégation de gardians qui viennent honorer un serviteur de M. de Noves.

Lancés au galop comme une charge de cavalerie, et sans qu'un des assistants s'émeuve, ils s'arrêtent court à quelques mètres à peine du cortège. Tous se jettent, avec une souplesse et un ensemble impressionnants, à bas de leurs montures, qui les suivent à l'arrière du cortèg^e.

Que les voilà bien les fils hardis de la Camarg^ue avec leur fière allure et leur physionomie recueillie, car ils sont croyants comme tous ceux qui vivent dans les solitudes!

Lorsque les assistants reviennent du cimetière

entourant Tabbé et M. de Noves, tous entrent au mas, où un déjeuner les attend.

Ils ne s'attardent pas. Les g^ardians, que leurs chevaux attendent docilement, sortent les premiers et sautent d'un seul bond sur chaque cheval qui vient s'offrir à son maître.

Rivés à leur monture, sans selle, sans étrier, ils partent en avalanche avec le même bruit qu'à leur arrivée et disparaissent dans la Camargue.

« Le colonel, me dit le lieutenant, a parlé sur la tombe dans un adieu au mort, avec une émotion qui a mis des larmes dans tous les yeux.

« Il a dit superbement que la vie, sans les certitudes de l'au-delà ne vaudrait pas la peine de la vivre et qu'il ne comprenait pas comment les incroyants, vieillis, malades, impotents, ne pouvant plus jouir en rien de la vie et qui ne croyaient pas au bon Dieu et à sa justice, ne se tuaient pas tous. Et il a cité un vieux ménage d'incroyants qui s'étaient entretués, " pour entrer, avaient-ils écrit, dans ce qu'ils appelaient le grand vide » .

«Tous, à ces derniers mots, se sont signés, comme le colonel.

« Et Madame, ajoutait le lieutenant, je me suis rappelé un mot de Victor Hugo, en entendant le colonel :

" Il n'y aurait aucune dignité à vivre si nous (i devions mourir tout entier. "

Le soir, après le diner, nous commentions devant lui les paroles prononcées par M. de Noves.

« Oui, nous répéta- t-il, sans croyance, la logique est de se tuer lorsqu'un malheur vous frappe et vous désespère, lorsque la maladie inguérissable vous assaille, lorsque la ruine vous guette. La force dans l'épreuve, la soumission aux maux ne se conquièrent que parla foi en l'âme immortelle.

« La souffrance humaine et la vieillesse aident le croyant à réduire la vie du corps au profit de la vie de l'âme. »

Alors commença, pour notre joie d'esprit et d'âme, l'une de ces causeries, de ces prédications, disons-nous, de M. de Noves, que nous nous reprochons chaque fois de n'avoir pas écrites. Mais je vois le lieutenant se diriger vers une table, derrière M. de Noves, et, à l'aide de la couverture d'un grand livre, dissimuler ce qu'il écrit, et il me l'a copié à nouveau.

J'en ai demandé une copie pour vous : le titre que le lieutenant y a mis vous plaira comme à moi : « La vie de l'ànie. "

« La vie de l'âme, nous a dit M. de Noves, s'affirme en général au moment où la vie du corps entre en décroissance. Bien avant l'époque habituelle de la mort, quand les devoirs humains de la famille, quand les devoirs sociaux d'une situation ont été rem[)lis, il est nécessaire que l'âme se détache peu à peu des biens terrestres.

« Tandis que la vie du corps se désagrège, perd naturellement de sa puissance, que l'esprit, usé par l'action organique, s'alanguit, il est plus facile à l'âme de dénouer ses attaches matérielles.

" Si elle néglige de le faire, les affinités de la nature, dont elle n'a pas détourné les courants, la ressaisissent à certaines heures, la livrent à des passions qui dégradent et condamnent, même humainement, la vieillesse.

« A mesure que l'âme jette son lest de passions humaines, elle s'élève en raison de ce dont ses épreuves, ses expiations, ses douleurs, ses sacrifices l'ont purifiée, idéalisée, allégée de son poids humain ; elle s'élève vers le divin.

tt La matière est le tremplin d'où l'âme s'élance vers Dieu, et qu'elle repousse du pied comme poussière.

« Les désirs des hommes, inspirés par les sens, sont bas ; ils gravitent autour du corps ; les désirs

de renoncement sont hauts, ils élèvent Thomme au-dessus de lui-même, ils tracent, par des envolées préparatoires, le chemin final de l'ascension de l'âme.

" Le corps est, pour l'âme religieuse, une enveloppe étroite qui l'emprisonne, mais il peut être aussi la carapace du scaphandre avec laquelle l'âme plonge dans la mer humaine pour y trouver des trésors de charité à faire, des âmes sœurs à sauver. »

A mon tour de continuer la copie du lieutenant.

Mon père demanda :

« Croyez-vous, de Noves, que le triomphe du mal éloigne Dieu, ou, qu'au contraire, il apitoie son infinie bonté? »

M. de Noves répondit :

« Je crois que plus grand est le nombre des âmes qui s'élèvent vers Dieu, plus attiré il descend à leur rencontre.

— J'imagine volontiers, ajouta le philosophe, que la nature est une terre ensemencée par Dieu. Il jette à la volée dans les champs planétaires, infertiles ou fertiles, les âmes qui germent, lèvent, grandissent, mûrissent et transforment les corruptions de la nature en récoltes que le divin moissonne. Le corps me semble pouvoir

être comparé à la tige de la plante, l'esprit à la fleur, l'àme au parfum de la fleur.

" Bien des plantes s'élèvent sans fleurir, bien des fleurs s'épanouissent sans parfum; bien des hommes se développent sans esprit, bien des esprits s'épanouissent sans âme.

— Bravo, capitaine, dit en riant le colonel ; un peu de fantaisie et de poésie dans notre dévotion la fait sourire à Dieu. Il faut des parfums aux fleurs. Jésus les a aimés et il s'était revêtu de beauté.

— Mon colonel, ditle lieutenant, qui avait fermé son livre, heureux de n'avoir pas été découvert, c'est vous qui mettez de la beauté dans tous vos actes. Je voudrais que les francs-maçons, qui enterrent leurs frères et amis avec des paroles creuses et sèches, vous aient vu aujourd'hui enterrer l'un de vos ouvriers, croyant comme vous. Oh ! cela était vraiment démocratique et socialiste dans le sens élevé des mots !

— J'ai été simplement chrétien, répondit M. de Noves. Le christianisme, par la doctrine de l'égalité des âmes, a enfanté le socialisme. Le socialisme, dans le sens véritable de l'aide du frère à son frère, est essentiellement chrétien. De même que les égalitaires ont pris à l'Évangile ses

dogmes, de même les républicains auraient dû prendre à 1 Égalise ses moralités sociales.

« En vérité, je vous le dis, l'heure est venue de ce qu'annonçait saint Paul, dans la deuxième épître à Timothée, cliap. iv : » Car il viendra un « temps où les hommes ne pourront plus souf- « frir la saine doctrine. Au contraire, ayant une. « extrême démangeaison d'entendre ce qui les » flatte, ils auront recours à une foule de doc- « teurs prêts à satisfaire leurs désirs, et ils seront « égarés par eux. »

Il Ce sont les chrétiens, je vous le répète, mes amis, qui doivent finalement diriger les mouvements sociahstes, lorsque les dirigeants actuels auront totalement prouvé leur génie uniquement révolutionnaire. Les chrétiens seuls peuvent faire accepter l'idée de sacrifice aux classes « capitalistes Il et de fraternité aux classes ouvrières.

« Le socialisme, lorsqu'il n'est qu'appétit, qu'absorption de la société au profit de l'individu ou des désorganisateurs sociaux, c'est l'antisocialisme.

— Ne trouvez-vous pas, colonel, demanda l'abbé à M. de INoves, que l'une des raisons de ce que j'appellerai l'effacement des moralités est l'impossibilité du recueillement, dans lequel si

souvent on trouve la foi ? L'ahurissement des idées et des mots, dont la plupart des g^ens n'ont pas le temps de chercher et de retrouver le sens vrai, l'activité fébrile, souvent sans objet, qui bouscule le moindre effort de recueillement, me semblent expliquer beaucoup de désordre moral.

Il On ne peut nier que la vitalité excessive des uns est terriblement fatigante pour ceux-mêmes qui n'y participent pas. Elle les atteint par ricochet.

" Lesjeunes, aujourd'hui, comme ceuxde demiâge, ont un besoin maladif de courir en avant ou de se rejeter en arrière. L'automobilisme, les trains-foudre font prendre les déplacements pour une marche en avant des idées et pour des moyens d'action. On confond sans cesse du mouvement avec le mouvement normal de la vie.

Il Lajeunesse est farcie de connaissances, bourrée d'idées assemblées à la galope, qui s'entrecroisent et s'entrechoquent plus souvent qu'elles ne se complètent. On part, on dévore l'espace. Où prendre le temps de penser, de classer; quand l'esprit a-t-il le loisir de s'accrocher pour trouver un peu de stabilité?

« Beaucoup de gens sont énervés, irrités, mécontents des autres, impatientés par eux-mêmes.

Ils évitent comme une faiblesse toute préoccupation d'équilibre. On ne croit plus à la suprématie de cette « patience et long^ueur de temps » de nos pères, aux bienfaits des retours en arrière, des leçons du passé, de la tradition, aux beaux rêves de l'idéalisme. On ne croit plus qu'aux joies tangfibles. On court éperdument à leur recherche, et le déséquilibre, la maladie nerveuse, la désespérance guettent.

— Je réclame une exception, dit le colonel, pour les jeunes qui ont vu un jour passer le drapeau et qui emboîtent le pas derrière les vieux qui l'ont défendu. Vous êtes l'un de ceux-là, mon cher abbé, car c'est pour faire des soldats à la France, en même temps que des chrétiens, que vous vous êtes fait prêtre.

— Oui, répondit l'abbé, très ému.

— Faire des soldats, il n'y a que ça! dit le capitaine, s'emballant, parce que l'armée c'est la fig^uration éclatante, avec tambours et trompettes, de la Patrie, de sa gloire, de ses défaites, de sa Revanche ! Être soldat, offrir sa vie à cet être multiple dont une bonne part est en soi, qui puissamment domine de ses mille tètes et peut se résumer en vous. . .

« Un soldat entend ses pas résonner sur ses

morts. Il marche sur leur terre, sur la sienne, et, d'outre-tombe, ils lui crient courage! en avant! — Ran tan plan, dit le colonel, riant, nous avons compris; inutile de développer. >•

Me voilà, au dire de l'abbé, préparée pour ma première communion. Je désire la faire au plus tôt; mais, est-ce une coïncidence fâcheuse ou un prétexte pour me retarder, suis-je encore indigne? L'abbé me demande, en nous quittant, le soir, de remettre à huit jours ma confession et ma communion ; car un devoir, auquel il ne peut se soustraire, l'oblige à un voyage qui aura cette durée.

Je ne m'explique pas cette absence. Hier encore, l'abbé m'acheminait vers la communion et me faisait répéter cette émouvante prière :

" Venez, Seigneur, dans mon àme pour en prendre possession; venez. Seigneur, et ne tardez pas. On a tout quand on vous possède et, au milieu même des plaisirs et des prospérités humaines, on est vide et on n'a rien quand on ne vous a pas. "

J'interroge M. de Noves. Il s'étonne que l'abbé ne m'ait pas dit le motif de son brusque départ. Il est forcé d'aller se défendre auprès de ses supérieurs d'une accusation stupide, que la loge

franc-maçonnique de Parig^nan a formulée contre lui, menaçant de faire intervenir les pouvoirs civils. L'abbé aurait prononcé un sermon, citation ou improvisation, dont j'ai les termes, relevés dans la dénonciation envoyée par l'évéché à l'abbé, et que j'ai fait copier.

Et M. de Noves me lit le discours incriminé, comme excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres.

« Toute vérité, étant sujette à la discussion et à l'inimitié, a besoin d'hommes prêts à donner leur vie pour elle.

« La vérité ne règne jamais seule.

« Son sort est de combattre et d'avoir pour conséquence de violents ennemis. Il n'y a qu'une question au monde depuis deux mille ans, c'est de savoir si la vérité chrétienne sera vaincue ou victorieuse. Dieu n'a jamais laissé la vérité sans martyrs, c'est-à-dire sans témoins qui la servent jusqu'au sang^. Toute chose qui doit vivre ici-bas, a besoin de ses martyrs.

« Inspirés par les influences qui s'agitent dans les sociétés secrètes, vous, gouvernants, vous avez dépouillé l'Église de ses biens et de ses honneurs. Vous avez voulu la perdre ! peut-être

VOUS n'avez fait que la purifier et l'org^aniser.

" Vous n'avez plus, pour la corrompre, que la force du pain quotidien, mais c'est justement cela qui ne manque jamais. Si vous le lui retirez, elle en ramassera.

« L'Ég^lise retourne par ses malheurs aux vertus de son berceau et retrouve sa puissance naturelle en perdant sa puissance empruntée qu'elle tenait du monde.

"Les vrais hommes d'église ne seront jamais ni le valet, ni le tribun d'un pouvoir humain. »

La log^e « Lumière » de Pari^nan a vu là une provocation de la « calotte " , un défi à ellemême, loge auguste ! et elle a dénoncé l'abbé avec violence et avec menaces, me dit le colonel.

L'abbé reconnaît qu'il a prononcé toutes ces paroles et d'autres encore, dans le même sens, et qu'il n'en retirera aucune. C'est sa réponse à la loge « Lumière » de Parignan. Demain soir, il sera auprès de son évêque.

Le matin du lendemain, l'abbé vient au mas de très bonne heure, pour éviter, à l'beure prévue de son départ, des manifestations et des contre-manifestations. Il prie M. de Noves de le faire conduire à Beaucaire.

« Si monseigneur est forcé de vous remplacer, dit mon parrain à l'abbé, vous deviendrez le curé de ma chapelle. Je bâtirai un village et je le peuplerai, jusqu'à ce que vous ayez autant d'ouailles qu'à Parignan ! Vous le direz à notre évêque, qui nous aidera. Rappelez-lui de ma part les paroles de saint Paul à Timothée :

« Car Dieu ne nous a pas donné un esprit de

« timidité, mais un esprit de courage, d'amour

« et de sagesse. »

— Voulez-vous que je vous dise la fin de ma citation lue en chaire, nous dit l'abbé, car c'est une citation, et que je vous lise le document primitif.

— Lisez, lisez ! » disons-nous.

Et l'abbé nous lit :

" Toute doctrine qui ne tient pas compte des traditions est une doctrine sans avenir, parce qu'elle est sans passé !

» La France a perdu le sentiment de la religion et du droit. Elle a gardé le courage militaire, la lucidité logique, la générosité des instincts, l'impuissance aussi d'être en religion autre chose que catholique.

« Il nous faudra un siècle ou deux pour nous asservir, si jamais nous devons l'être, et, d'ici là,

nous oscillerons entre un despotisme illimité et une liberté mal réglée.

" Il faut qu'une grande désolation morale s'empare de nous... "

— Il faut qu'une grande victoire nous relève, interrompit M. de Noves. »

L'abbé continua :

«. . . Pour que nous levions les yeux vers Celui qui est la source de toute probité. Ni nos sciences, ni nos arts, ni le formidable développement de notre puissance matérielle, avec quoi nos entraîneurs se croient assurés de contenir les hommes, ne retarderont d'un quart d'heure l'avènement de votre chute, appelée par votre corruption.

— Monsieur l'abbé, dit le colonel, de son tonde commandement, croyez-moi, nous vaincrons plus tôt que vous ne l'imaginez. Les fausses théories sociales et religieuses ne provoquent, ne font surgir que l'assassinat et le vol. Les hautes moralités sociales se dresseront pour la lutte. Il nous en reste ! Déjà le pays, dans ses jeunes, s'essaie aux renaissances, etc., etc. Je pourrais continuer longtemps et doubler chaque parole de ma preuve, mais je termine par une citation de Y Imitation de Jésus-Christ, chapitre xii : Des avanlaqes de L'adversité :

(1 II nous est bon d'éprouver quelquefois des peines et des traverses. C'est souvent un moyen de rappeler riiomme à lui-même, de lui faire sentir qu'il est exilé sur la terre et qu'il ne doit mettre ses espérances dans aucune chose de ce monde. »

« Ce qui, pour conclure, nous obligée à appeler à notre aide l'aide de Dieu. »

Après le départ de l'abbé, M. de Noves me dit :

« Tout est mieux ainsi, mon enfant; votre confession générale, à un prêtre si jeune, aurait pu vous être cruelle. Et, comme j'ai toujours décidé que vous feriez votre première communion aux Saintes-Mariés, là où la relig^ion chrétienne a fait, dans la Barque du Christ, son entrée en Gaule, nous irons, dès demain, voir mon vieil ami le curé des Saintes-de-la-Mer, c'est à lui que vous vous confesserez et de ses mains que vous recevrez la communion.

« Les derniers bohémiens qui, chaque année, viennent dans la crypte de l'égalise adorer Mithra et peut-être aussi la servante des Saintes Maries, Sarah l'Éo^yptienne, sont depuis longtemps repassés tous par les chemins qui les ont amenés. » M. de Noves me dit qu'il trouve la présence

des bohémiens aux Saintes-Mariés et leurs pèlerinagfes, impurs.

(1 Mais, répliquai-je, beaucoup font, avec leurs roulottes, leurs chevaux étiques, leurs ânes exténués, leurs ours, des centaines de lieues pour venir prier une puissance surnaturelle. Dieu, sûrement, leur pardonne de prononcer un nom qui, sous une autre forme, est le sien.

— Païenne! » me dit M. de Noves en souriant.

Priez, Tiburce, pour que le Jésus des Saintes- Maries-de-la-Mer me donne l'absolution complète de mes erreurs passées.

Puissent nos prochaines lettres nous assurer, nous prouver que le Seigneur, en nous arrachant aux ténèbres du passé, nous a dotés pour notre union chrétienne des lumières de la vraie foi!

Tiburce à Mélis sandre.

Gomme vous, Mélissandre, je lis et je trouve dans la conversation de Paul et de l'abbé, dans

l'erreur même où se cantonne Lirieux, ce que vous trouvez dans la conversation de vos amis : à chaque instant, une lumière nouvelle, un éclair de vérité.

Mon abandon de mes sag^es, de Pythagore et de Platon, avait laissé en moi un grand vide. Mais chaque jour, à chaque heure, s'accroît ma confiance en ceux qui me donnent des perceptions nouvelles, à la fois plus hautes et plus profondes, de la vie de l'àme. Ils me font vivre cette vie qui m'émeut au delà de tout ce que je puis exprimer. Je voudrais, à certaines heures, vous peindre de vive voix mes éblouissements. Je vois les cercles d'or du peintre mourant de M. de Noves !

Saint Paul ! Gomment vous redire ce que chacune de ses paroles a pour moi de vie ; je ne les lis pas, je les entends ! Et quelle puissance de conviction ! Je le prie en le lisant et je suis certain que lui-même ajoute à la clarté de ce que je lis de lui, une influence personnelle de son àme sanctifiée. J'entends ce que je lis.

Paul Gardanne, plus que mon cousin, aujourd'hui mon frère, me répète sans cesse : « Saint Paul est ma lumière, il est ma vision, il est mon saint. Ce n'est pas le hasard qui me fait porter son nom. C'est un lien qui m'attache à lui et le

force à abaisser sur moi ses regards. Ma foi m'entrâine et m'emporte. Je voudrais vivre au temps où elle était en danger. Maintenant, elle ne peut rencontrer que le sourire des sceptiques ou la calme sérénité des « croyants de toujours » qui semblent vous dire : " Hé, monsieur, vous ne

« nous apprenez rien que nous ne sachions comme

« vous ; du calme, du calme ! »

Notez, Mélissandre, que celui qui parle ainsi de l'exaltation de sa foi, me trouve exalté. C'est que j'ai eu si peur de l'effondrement des retours en arrière. Je croyais si fermement que les vérités humaines de mes sages ne pouvaient être entamées, que quand tout à coup, brusquement, j'ai entrevu les vérités divines, j'ai eu peur que de nouveaux doutes m'assaillent en sens contraire. Rien d'étonnant, Mélissandre, à ce que ma joie, de la plénitude des sérénités que m'apporte ma foi chrétienne, s'exalte.

(i Du calme, me répétait Paul, en arrivant à Athènes. Je te confierai à mon ami l'abbé, qui te remettra dans la voie chrétienne de tes jeunes années, dans la voie des sacrements, et la paix, la sérénité te viendront complètes, continuelles et définitives alors. "

L'abbé me dit, comme Paul, qu'il voudrait me

voir plus attendri, que Jésus est très doux à ceux qui sont doux, et il me donne à lire, après ma confession et la veille de ma communion, une l)age de l'un de nos maîtres, du Père Lacordaire.

Je reconnais qu'elle m'apporte une impression de douceur extrême :

« L'amour est le principe de tout, la raison de tout; par conséquent, c'est dans les êtres qui en ressentent tous les mouvements, qu'il faut chercher la plénitude des opérations de Dieu.

Il L'amour, ce charme inexprimable qui nous pousse vers un objet et nous pousse moins à nous donner qu'à nous fondre en lui, l'amour, cette merveille la plus incompréhensible de notre nature, à quoi nous passons toute notre vie jusqu'à ce que nous ayons assez désespéré de nous pour ne plus chercher à en réaliser le mystère !

« L'amour n'a qu'une cause unique, cause rare et passagère dans l'humanité : la beauté.

« La beauté divine illumine la beauté mortelle, et le genre humain transfiguré ne peut plus méconnaître Dieu sans se méconnaître lui-même. L'amour de l'homme s'y augmente dans la mesure où s'y augmente l'amour de Dieu, et il y diminue par la même cause et dans la même proportion.

" Qui aime sait, qui aime vit, qui aime se dévoue, et une g^outte d'amour mise dans la balance avec tout l'univers l'emporterait, comme la tempête ferait d'un brin de paille.

« L'amour commence en nous par le choix. L'amour ne è'arrête pas à l'être de choix, il exige le dévouement à l'être choisi. »

Quelle douceur, quelle humanité dans le Père Lacordaire ! C'est lui que j'aurais choisi comme directeur, s'il vivait.

Celui que Paul me donne a une noblesse de pensées et de sentiments qui m'a conquis.

Je n'ai pas à vous le décrire, après ce que je vous en ai déjà dit et après le portrait que vous m'avez fait de votre abbé. C'est un signe des temps que ces jeunes hommes du monde, qui se donnent entièrement à l'Église et quittent pour elle une situation toute faite, tandis qu'elle est, dans sa pauvreté, abandonnée par ceux qui voyaient autrefois dans la prêtrise, avec une vocation seulement suffisante, une situation.

Notre abbé n'a, pas plus que le vôtre, l'allure d'un prêtre résigné, mais plutôt d'un combattant; comme votre abbé, il fait des armes.

A l'étranger, il est devenu encore plus patriote

qu'il ne l'était, quoiqu'il crût, dit-il, à son départ de France, la chose impossible.

Il a une jolie maison à Phalère, à peu de distance de la nôtre, un petit jardin entouré de murs fleuris, et, sur ce jardin, à toutes les fenêtres, quand nous arrivons, flotte le drapeau de notre France.

C'est un général français qui instruit l'armée grecque à cette heure, etc'est une joie pour l'abbé d'aller assister, lorsqu'il en a le loisir, à des exercices qui lui rappellent le temps de son service militaire.

Il J'emboite le pas, je marche et contre-marche, » nous dit-il avec belle humeur.

Et, avant de parler communion, Paul, l'abbé et moi, nous parlons caserne, patriotisme.

Le Dieu des armées laisse attendre un instant Jésus, le doux Jésus, qui n'est qu'amour.

Et tous trois, au même mot : « Si la guerre éclatait ! » nous n'avons pas besoin de nous dire ce que nous ferions, nos regards se croisent, un mouvement d'épaule droite et le mot bien français : « Pardi ! "

« Le Dieu des armées est dans nos cœurs, dit l'abbé.

— Le dieu des catholiques ! ajoute Paul.

Maintenant, mon cher abbé, dit-il, vous savez par moi en quel état d'âme est mon cousin. Il a été catholique pratiquant jusqu'à sa philosophie, puis, de là, trébuchant dans les idées ultra-modernes, il s'est, un beau jour, pénétré de l'idée, reconnue fausse, archifausse aujourd'hui, depuis son chef-d'œuvre de Notre-Dame-de-la-Garde, qu'on ne pouvait être un j'jrand artiste qu'à travers tout ce que le paganisme et la Renaissance avaient apporté de nourriture sacrée à l'art! J'ajoute qu'il a aimé follement une païenne, aujourd'hui pénitente comme lui, et que, comme lui encore, sortie du christianisme après le baptême, elle y rentre.

— Mais, dit l'abbé en souriant, mon cher ami, vous ne lui laissez plus rien à confesser.

— C'est qu'il n'y a rien de plus dans sa vie d'homme d'honneur, de brave cœur, de grand artiste et de grand amoureux !

— Mon avis, répliqua l'abbé, est qu il prie ses prières, d'abord parce qu'elles sont plus siennes et marquent mieux pour lui-même les étapes de sa conversion, puis qu'il assiste chaque jour à une messe avec le sentiment qu'il aurait s'il voyait souffrir à Jésus-Christ les douleurs de sa passion et de sa mort, sentiment qu'il a eu si pro-

fond lorsqu'il a fait avec nous le Chemin de croix !

Il Et qu'ils'abandonne auxémotions relig^ieuses que Jésus-Christ touché lui enverra.

Il II dira, durant les messes, suivies de cœur et d'âme, son Acte de foi, son Acte d'espérance, son Acte d'humilité et son Acte de contrition, de saint François de Sales.

"Lorsqu'il aura senti ces Actes comme ils doivent être sentis, qu'il pourra se les répéter sans les lire, qu'il les aura faits siens par la mémoire, alors nous pourrons l'admettre à la Sainte Table le lendemain d'une confession que j'attendrai de lui.

« Après s'être demandé dans l'Acte d'espérance quel est celui qui viendra à lui et qu'il s'efforcera d'être dig^ne de recevoir, il se répétera avec toute sa foi ce qui lui sera répondu :

H C'est Notre-Seifjneur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, notre père et notre frère, le protecteur, le consolateur, le meilleur ami de nos âmes. Et pourquoi vient-il à nous? Il vient pour appliquer à l'homme qui le reçoit avec amour, l'abondance des mérites infinis de sa vie et de sa mort, pour l'enrichir de ses trésors, pour sanctifier son corps et son âme, pour le faire vivre d'une vie toute divine et lui imprimer un germe

efficace de la béatitude éternelle qu'il doit un jour posséder. »

Et j'ai fait ainsi, Mélissandre, et j'ai prié, et la foi, l'amour infini, l'amour divin ont pénétré mon âme et ont ennobli, purifié mon amour humain. J'ai vécu le jour béni où je puis vous écrire, Mélissandre.

Si j'ai trop longtemps tardé à venir au Dieu chrétien, c'est que sa majesté me terrifiait. Rappelez-vous nos dieux païens, Mélissandre, comme ils nous étaient amis et familiers !

Dieu le père, je pouvais le voir indulgent et bon, enveloppé de la ouate des nuages. Je le sentais d'une infinie bonté ; mais le Christ douloureux, martyrisé, qui n'avait accepté de la vie que la souffrance, divin dans sa douceur, divin dans sa résignation, divin dans sa torture, je me trouvais trop indigne pour le prier !

Ce fut l'abbé qui, souriant de ma terreur et pour la dissiper, me donna à lire un sermon de saint Bernard.

Il C'est alors que commencera pour l'âme, ainsi entraînée par la grâce, ce cœur à cœur, cette intimité dans laquelle le Verbe dépouille les insignes de sa majesté pour leur laisser goûter les charmes d'une amitié d'égal à égal. Le

maître disparaît, le roi se fait oublier, la dig^nité s'efface, la crainte expire. »

Alors, rien n'a plus arrêté mon élan vers la foi sans crainte !

Aujourd'hui, je me suis moi-même trouvé digne, après ma confession de la veille, de m'ag^enouiller à la Sainte Table.

Mes prières ont été, avant et après la communion, dites et senties comme elles devaient l'être.

Et c'est avec Bossuet que je me suis répété :

« Celui qui mange ma chair, avez-vous dit, aura la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour (1). Il restera dans ce corps mort un germe de vie que la mort ne pourra point altérer. Il y restera une impression de vie que rien ne pourra effacer. »

Mélissandre, puisse votre retour à notre foi chrétienne, catholique et française, vous donner la paix, comme elle me la donne, et la certitude des fidélités de sentiments qu'on ne puise avec sûreté que dans la pratique des vertus religieuses.

Méritons, tous deux, la joie d'une union d'âme et de cœur, que nous donnera la sécurité d'une

(1) Jean, vi, 55.

union éternelle dans la vie et dans la mort, et dont l'un des devoirs, le plus élevé et le plus cher, sera de reconstituer une famille à l'admirable chrétien qui a souffert le plus grand des déchirements familiaux, et à celui qui, par son repentir, a mérité la joie des absolutions complètes, à M. de Noves et à votre père.

Mélissandre à Tihurce.

M. de Noves a voulu que j'aille en pèlerinag^e aux Saintes-Maries-de-la-Mer, avant d'y aller en communiante, afin que le lieu soit d'abord sanctifié en mon esprit et en mon àme.

Nous partons, un matin, le colonel, mon père et moi. Tous trois nous sommes émus d'une même émotion, car nous allons fouler la terre qu'ont foulée les premiers chrétiens venus en Gaule.

« C'est, nous dit M. de Noves, le lieu de pèlerinag^e qui m'a toujours le plus touché.

"Notre église de Provence est bénie entre toutes . J'ai dans l'âme ce sentiment et cette fierté. »

Nous sommes sur la route d'Arles aux Saintes- Maries-de-la-Mer.

La Camargue est la plaine alluviale et marécageuse formée par le Delta du Rhône. Les Saintes, petit village de pêcheurs, se trouvent sur la côte voisine du petit bras du Rhône, à l'ouest.

De très loin, l'église nous apparaît colossale. Elle ne l'est pas, mais ses dentelures lui font prendre une large part de ciel.

Elle est très purement romane.

M. de Noves nous en dit l'histoire.

» Ce qui est resté de la partie construite de l'église au dixième siècle est une forteresse avec chemin de ronde, tour de vigie, créneaux, mâchicoulis.

" Pendant toutes les invasions sarrazines, et même durant les guerres de religion, un veilleur était dans la tour et, à la moindre alerte, les hommes montaient sur les plates-formes, les femmes s'enfermaient dans l'église.

Il Combien de fois elles y furent enfumées !

Il On y voit encore les traces des incendies.

« Les maisons s'étaient groupées autour de la basilique, sitôt qu'elle avait pu servir à la défense.

« Un puits, alimenté par une source miraculeuse, captée au milieu de l'église, permettait de s'y défendre longuement.

Il Les Saintes Maries ont-elles bu à cette source?

« La légende — je dis l'histoire, car combien de légendes donnent le sens de l'histoire — nous apprend ceci :

(I Après la résurrection et l'ascension de Notre- Seigneur, ses ennemis, ses persécuteurs, voyant que sa parole avait été accomplie, voulurent se venger sur ses disciples, qui commençaient déjà à répandre, à prêcher l'Évangile et à faire de nombreuses conversions.

« Ses amis de Béthanie qu'il avait le plus aimés, provoquaient partout la haine des Juifs, la plus violente, Lazare surtout, parce qu'il étaitla preuve la plus indéniable de la puissance divine du Christ.

(1 Les sœurs de Lazare, Marie-Madeleine, la première à qui Jésus était apparu après sa résurrection, et Marthe la dévouée servante du Christ, Marie-Jacobé, mère du grand apôtre Jacques le Mineur, Marie-Salomé qui allèrent prévenir les apôtres de la résurrection du Christ, Sarah l'Égyptienne touchée auprès de sa maîtresse Salomé par le doigt divin, Trophime, Maximin le vaillant disciple, premier évêque de Provence, formaient un groupe dont l'influence provoquait de nombreuses conversions.

"Jacques le Mineur avait été décapité; c'était le premier martyr chrétien, et les Maries avaient recueilli sa tête.

(1 On jeta à la mer une mauvaise barque et l'on y entassa, un jour de tempête, les Maries, Marthe, Lazare, Trophime, Maximin, qui ne s'étaient point séparés de la tête de leur martyr, et Sarali.

"Condamnés à une mort presque immédiate, ils avaient à peine affronté le choc de la première vague, qu'un ange guida la barque, lui fit traverser la mer et la glissa sur une plage de sable.

« Un temple païen se dressait devant eux.

" Les trois Maries, Marthe, Lazare, Trophime, Maximin, la servante Sarah y entrèrent, la croix en mains.

» Il se fit un grand bruit. Les dieux tombèrent de leurs colonnes et de leurs socles et se brisèrent. Ce temple devint la première église des Gaules. Un miracle y avait débarqué le christianisme !

" Quelques colonnes restèrent debout, d'autres furent relevées et conservées par les Saintes, qui transformèrent le temple en oratoire et y utilisèrent huit colonnes, ornées de chapiteaux.

« C'est ainsi, me dit en souriant M. de Noves, que les enseignements des sag^es de la Grèce ont pu, dans l'àme de Gardanne, devenir les colonnes de sa foi chrétienne.

« Nous ne retrouvons que trois des colonnes du temple païen, autour de l'autel; les autres sont allées à Saint-Tropliime d'Arles.

« La première des colonnes païennes représente une chimère ; la seconde, colonne cannelée, est du corinthien le plus pur ; la troisième, qu'on a appelée le dieu du vent, représente, dit-on, le dieu du Rhône, à Arles, se séparant en deux branches qui sortent de sa bouche : grand et petit Rhône.

«Marie-Jacobé, Marie-Salomé, laservanteSarah ne quittèrent pas la plage miraculeuse, continua mon cher parrain, gardant la tête de Jacques le Mineur, qui fut enterrée sous l'autel. Saint Maximin se fixa entre le Var et le Rhône au lieu qui porte son nom, àSaint-Maximin; saintTrophimeà Arles, Lazare choisit Marseille ; il y fonda le culte chrétien dans les catacombes de saint Victor et fut le premier martyr en Gaule. Tous trois quittèrent les Saintes, conscients de la mission qu'ils avaient d'évangéliser.

u Marie-Madeleine, qui ne vivait plus que dans le souvenir, dans l'évocation, dans la contempla-

tion du visage du Christ qui lui était apparu à l'heure de la Résurrection, s'enferma à la Sainte- Beaume.

« Marthe enchaînait miraculeusement la Tarasque avec un mince cordon de laine et délivrait le Rhône d'un monstre qui terrifiait le pays. Ce miracle fit des milliers de conversions. La ville qu'habita Marthe prit le nom de Tarascon en souvenir de la Tarasque.

« Les deux Maries, très douces, attiraient les petites gens autour d'elles, répétant les paroles consolatrices de l'Évang^ile, promettant le secours aux déshérités, la consolation aux afflig^és, le royaume des cieux aux pauvres d'esprit, c'està-dire à ceux qui ne cherchent pas à pénétrer les mystères que Dieu laisse flotter entre l'homme et lui.

«Le peuple, surtout, venait aux Saintes-Mariés, comme il était allé à Jésus, dans Jérusalem, à la religion d'amour, de douceur, de pardon.

« Les Saintes-Maries-de-la-Mer sont la route éternelle où toutes les invasions ont pénétré, où toutes les migrations ont passé. Avant le paganisme, le culte de Mithra y avait flori. Est-ce ce culte que les Bohémiens du monde entier viennent retrouver dans la pierre sacrée de la crypte

des Saintes-Mariés, où personne n'a jamais pu entrer durant leurs cérémonies.

" Le culte de Mithra se célébrait dans les grottes et les taureaux étaient nécessaires au sacrifice. Ceux de la Camargue ont-ils, dans ce culte, leur origine? se demande le colonel.

« Jamais un Bohémien n'a répondu à l'une des questions qu'on lui pose sur son culte.

« L'église des Saintes-Mariés est la |)remière des églises chrétiennes bâties en dehors de la Judée, le premier autel consacré, le premier où se donna la communion et où s'accomplit la parole dite aux apôtres :

« Prenez, ceci est mon corps; buvez, ceci est « mon sang! »

«L'église a la forme d'une barque, et sa devise est : " Barque sur la mer. »

« La Camargue, après l'arrivée de la barque miraculeuse, devint une terre sainte, où les conversions se multiplièrent.

" Cependant, jusqu'au quinzième siècle, continue le colonel, le pèlerinage ne fut connu que d'un nombre relativement restreint d'initiés.

Il Mais, vers 1448, les prédictions des Saintes- Mariés pénètrent jusqu'à la cour. L'une d'elles est rapportée au roi René, qui fait le vœu de décou-

vrir où ont été enterrées les Saintes Maries. Il délègue à cet effet le prince Frédéric de Lorraine, son gendre.

« Les chrétiens du monde entier se passionnent pour les recherches. L'évéque d'Aix y assiste comme envoyé du Pape.

« On creuse dans l'ancien oratoire des Saintes- Mariés. Et l'on trouve leurs ossements sous l'autel, leurs mains posées en forme de croix; auprès d'elles, la tète de Jacques le Mineur, premier martyr.

<i Des paroles sacrées furent dites, paroles transmises aux assistants par leurs ancêtres, qui les avaient entendues de la bouche des Saintes et recueillies par elles-mêmes de la bouche de Jésus. »

L'église des Saintes-Mariés est bien une forteresse de la foi. Elle dit la grandeur des siècles écoulés. Elle provoque l'émotion curieuse et émue de toute légende, de l'antériorité toujours mystérieuse, alors même qu'elle n'enfermerait pas de mystère.

Tant de prières, tant de bénédictions, tant de repentance ont glissé le long de ses murs pour monter sous ses voûtes, qu'elles y ont créé, entretenu une atmosphère religieuse telle qu'il es'

310 CHRÉTIENJSE

impossible, même aux incroyants, de ne pas en être enveloppé.

Au lendemain du grand drame de la Passion, de la Résurrection, de l'Ascension, des témoins, jetés sur la mer, sont venus miraculeusement en Gaule, initier avant toute autre terre notre terre au christianisme, préparer, sanctifier le lieu de naissance de la Fille aînée de l'Ég^lise.

Le grand portail n'ayant jamais été terminé, nous entrons par une petite porte dans l'église des Saintes-Mariés.

La demi-obscurité ajoute à l'impression que donne la pierre assombrie par les siècles. Les vitraux sont rares, les chapelles sans profondeur, à fleur des murs.

L'autel, quoique modernisé dans sa décoration, est cependant placé en sens contraire des autels catholiques, semblable seulement à celui de Saint-Pierre, où le prêtre officie en face des fidèles.

Dans la crypte où les bohémiens viennent célébrer leur culte mystérieux, rien qu'un vieu.v sarcophage romain, à peine sculpté, et une pierre que les étrangers pèlerins vénèrent. Elle est usée par le temps et, dit-on, par les baisers dont les bohémiens et leurs ancêtres l'ont couverte.

CHHETIEININE 311

Pourquoi la durée du pèlerinag^e des bohémiens dans l'égalise des Saintes-Mariés? M. de Noves ne peut nous le dire.

Là-haut sont les reliques des Saintes, au-dessus du chœur.

Le 25 mai a lieu la descente des Châsses, pour lesquelles accourent en pèlerinag^e, pieux cette fois, tout le Lang^uedoc et toute la Provence.

Au moment de la descente des Châsses, les pèlerins agenouillés tendent les mains en priant, et, comme l'a chanté Mistral :

Li belli santo devaton.

Les Saintes descendent de leurs Châsses, et les supplications des infirmes et des malades, qui implorent une guérison miraculeuse, voient souvent leurs vœux exaucés.

Mon émotion est grande de me sentir si proche des âmes qui ont reçu, de la bouche de Jésus lui-même, les paroles sacrées pour la propagation de la foi chrétienne.

Je m'agenouille sur les marches de la chapelle de la Barque et je prie avec toute ma ferveur celles qui sont venues éclairer les âmes, comme les leurs ont été éclairées.

Je sens passer sur moi le souffle des Saintes.

Ne suis-je pas une convertie païenne, comme celles qu'elles ont converties? Je les entends murmurer à mon oreille les paroles divines qu'elles ont recueillies.

Auprès des saintes femmes, je crois voir le Christ vivant. Je le vois, là, près de moi, courbé sur la croix, le corps penché sur les mains qui s'arrachent et saignent.

Il me semble que son regard de torture me pénètre.

Pour la première fois, j'éprouve, sans chercher à le comprendre, le mystère de l'Eucharistie; ce corps que Jésus a [)ris pour en souffrir toutes les douleurs humaines, c'est pour nous en laisser, en le quittant, la chair et le sang.

tt Saintes Maries, c'est près de vous que je recevrai la sainte communion. Vous êtes là-haut, dans les Châsses, avec une part de vie corporelle, entendez mes prières. Rendez-moi digne du plus divin des sacrements! "

Le curé des Saintes-Mariés entre dans l'église, accompagnant des visiteurs auxquels il donne haut des explications. Avec quelle piété il enseigne à ceux qui le suivent la croyance aux Saintes-Mariés. Il dit quelques mots sur les fêtesl annuelles, fêtes peut-être trop profanes à son

gré, comme à celui de M. de Noves, à cause de la présence des Bohémiens.

Lorsqu'il revient dans l'égalise, après s'être séparé de ceux qu'il y a guidés, il s'arrête prés de M. de Noves et de mon père. Il serre les mains du colonel avec effusion. Je m'approche.

Il Monsieur le curé, lui dis-je, je désire me confesser à vous, une première fois.

— Une première fois, répète-t-il.

— Et faire le lendemain, si j'ai votre absolution, ma première communion. "

11 me regarde, stupéfait.

« Ma belle-nièce, Mme de Noves, » dit simplement le colonel.

Le bon curé ne cherche plus à comprendre, M. de Noves lui est une garantie qu'il ne discute pas. Il se tait, recueilli, croise les mains comme pour une prière.

« C'est ici, madame, qu'une conversion peut être le plus agréée de Notre-Seigneur, car les Saintes parlent à Jésus comme il leur a parlé. Pourquoi remettre à demain votre confession ? Venez, madame, ajoute-t-il. »

D'un geste simple et grave il m'indique le confessionnal.

Mon père et M. de Noves s'ag^enouillent à quelque distance et prient.

Je me confesse au vieux curé et je sens bien vite que cela m'eût été plus cruel au jeune abbé.

Je communierai demain, et demain, comme vous êtes vous-même à cette heure redevenu chrétien, Tiburce, je redeviendrai chrétienne!

« Les Saintes, me dit le vieux curé, lorsque, au sortir de l'église, nous sommes allés visiter « les trésors de ses archives » , sont plus ardentes encore que les autres saints pour les conversions. Aussi Jésus a-t-il plus d'indulgence pour les convertis qui lui sont amenés par elles. »

Pour le curé des Saintes-Mariés, collectionneur des plus petits détails de leur histoire, en dévotion toujours active, pour lui, les Saintes sont vivantes, et on le surprend à en parler comme s'il avait conversé avec elles.

Ce sont ses Saintes! Pour orner leur église, il donnerait sa dernière obole; pour les glorifier, son dernier souffle.

Lorsque nous le quittons, il m'arrête, me prend les mains et me dit :

« Vous aurez la communion demain Vous serez conduite à la Sainte Table par les Saintes, où Jésus vous dira : « Prenez, ceci est mon corps. »

CHHETIENNE 315

« De Jésus aux Saintes, des Saintes à vous, les distances des siècles seront franchies.

« J'ajouterai un vœu d'avenir mondain aux absolutions relig^ieuses que vous avez reçues, un mot de saint Augfustin :

" Il est difficile que celui-là vive mal, qui croit « comme il faut. "

Saint Augustin, mon saint, comme saint Paul est le vôtre, Tiburce, évoqué par le vieux curé qui venait de me donner l'absolution, c'était pour moi l'avenir sanctifié.

Avant de remonter en voiture, nous allons un instant sur la digue. La mer est douce, elle clapote, chanteuse. Un seul petit bateau pécheur est en vue avec son allure d'oiseau, sa voile latine rousse déployée.

A droite, un peu plus loin que l'église, est le cimetière, surélevé. Le dessin étrange de ses monuments brunis par la mer, et qu'un jour, furieuse, elle peut soulever et emporter, attriste la petite plage.

Au loin, derrière le cimetière, les étangs de la Camargue miroitent. Une échappée rouge, le disque du soleil , qui perce et chasse un à un les nuages.

Les vagues se balancent doucement. Leur chant plaintif cache une traîtrise, car, si elles

ont fait glisser autrefois, sur leur plage de sable, la barque du Christ, elles menacent aujourd'hui de renverser l'église des Saintes-Mariés et de noyer le village une nuit de tempête La mer monte chaque année et se rapproche plus menaçante.

Le soir, mes amis sont silencieux. Comme moi, pour moi, ils se recueillent. M. de Noves nous lit une lettre qu'il a reçue d'un vieil ami et qu'il faudrait vous redire tout entière. J'en détache ceci, sur la perfection de l'homme en soi : « Dieu ayant fait l'homme à son image, celui-ci doit avoir pour unique but de réaliser en lui le plus de perfections possible, perfections dont il trouve le modèle dans les qualités et les vertus humaines de Jésus. "

A demain, Tiburce.

Par les vitraux étroits, la lumière se précipite. M. le curé dit lentement la messe. Il y a peu de monde dans l'église; cependant, les femmes et les jeunes filles présentes chantent leurs réponses aux paroles chantées du prêtre, qui officie, je vous l'ai dit déjà, en face des assistants.

Mon cœur bat dans une attente qui l'étreint.

Je lis ma messe, sans parvenir à la suivre. Mais je répète plusieurs lois, avec une ferveur passionnée, le premier des Actes avant la communion, Acte de Foi et d'Adoration.

« Jésus, mon Sauveur, je crois, parce que vous l'avez dit, que vous êtes réellement présent au Saint-Sacrement de l'autel et que c'est vousmême que je vais recevoir dans la Sainte Hostie. Je vous y adore du plus profond de mon cœur comme mon Seigneur et mon Dieu. »

Je redis mes Actes de Contrition, d'Espérance, d'Amour, de Désir.

Prières qui frappent mon esprit, émeuvent mon cœur, prières révélatrices et mystérieuses à la fois. Combien je me sentais indig^ne du sacrement que j'allais recevoir; je suppliais les Saintes de m'assister au moment où Jésus viendrait à moi.

Ce moment est venu! Le prêtre descend de l'autel et s'ap|)roche de la Sainte Table. J'y suis ag^enouillée. Des larmes coulent de mes yeux, très douces ; de mystérieuses paroles sont prononcées.. . Jésus est en moi ! . . .

Je reste ag^enouillée à la Sainte Table, mon cœur débordant de reconnaissance. Mes mains se joignent étroitement pour mieux bénir, pour

apporter plus de force à mes serments d'amour.

Je dis, avec une ferveur passionnée, les mots des Actes après la communion, mots qui s'illuminent par la présence du Sauv^enr en mol : Actes d'Adoration, d'Amour, de Remerciement, Acte d'Offrande.

Je me donne à mon Sauveur comme il s'est donné tout à moi ; je lui offre mes pensées, mes paroles, mes actions pour sa gloire et pour mon salut.

Je demande à Jésus, mon Sauveur, après la grâce qu'il vient de m'accorder, de me faire encore celle de garder fidèlement ses commandements le reste de ma vie.

Unephrasede Bossuetsurgitenmoi, tout à coup.

« Le fruit de l'Eucharistie est d'imprimer la mort de Jésus dans la pensée. "

Je revois la Passion en une seule image : la croix qui se relève, déchirant dans ses secousses brutales les pieds et les mains de Jésus.

Et je baise éperdument le petit crucifix d'un chapelet enroulé autour de mon bras.

Je reviens lentement et chancelante à ma place. Une parole m'accompagne : » On doit assister à la messe avec le sentiment que l'on aurait si l'on voyait Jésus-Christ souffrir les douleurs de

sa Passion et mourir encore pour nous. " A genoux près de mon père, j'éclate en sang^lots.

Mon père se penche à mon oreille, attire doucement de sa main ma tête et murmure :

« Ta mère est auprès de toi. »

Les assistants avaient, un à un, quitté l'église. Nous étions seuls tous trois. Agenouillée, je ne pouvais me lever; il me semblait que mes actions de grâce à Jésus, aux Saintes, n'avaient pas été assez ardentes, et je recommençais mes prières avec une ferveur plus grande.

J'eus une hallucination. H me sembla voir venir à moi, derrière les colonnes du temple païen gardées par les Saintes, les Saintes ellesmêmes.

Elles étaient entourées de ma mère, des grands-parents dont les portraits dans la galerie de Saint-Estève m'ont rendu les visages familiers. Loin, derrière eux, venait l'interminable chaîne de mes ascendants se tenant par la main, ma mère s'approcha pour me rattachera cette chaîne.

Est-ce la voix de ma mère, ou celle de mon père, que j'entendis médire :

« Tu es enfin dans la voie qui te relie à tous les liens. »

Et une paix profonde descendit en moi.

320 CHKÉÏIENNE

Le vieux curé venait vers nous et, se plaçant devant la chaise où j'étais agenouillée, il me dit comme s'il répondait à la question que je venais de me poser :

" Et pourquoi Jésus vient-il à nous, dès que nous faisons le moindre efFort pour venir à lui? Il vient pour appliquer à l'homme qui le reçoit avec amour l'abandon des mérites infinis de sa vie et de sa mort, pour l'enrichir de ses trésors, pour sanctifier son corps et son àme, pour le faire vivre d'une vie toute divine et lui imprimer un p^erme efficace de la béatitude divine qu'il doit un jour posséder. "

Je me relevai. Mes reg^ards, après avoir embrassé la vieille église tout entière, s'arrêtèrent là-haut, où sont les Châsses des Saintes.

Et je répétai, au fond de moi : « Soyez bénies, soyez bénies! »

M. de Noves prit mon bras sous le sien et me dit un seul mot :

« Ma fille ! "

En rentrant au Mas, j'ai trouvé l'un des petits livres de Pensées du Père Lacordaire, si chers à mon père, placé sur ma table de façon à ce que dès ma rentrée il frappe mes yeux. Il était ouvert à cette page :

" Lorsque deux époux chrétiens ont trouvé dans leur foi le principe de leur fidélité, Jésus- Christ qui a béni leur union ne leur a pas promis une éternelle durée, car rien de ce qui est sensible n'est immortel, mais si les ardeurs du sang s'affaiblissent en même temps que la beauté se ternit, cela même, au lieu d'être une décadence, est l'avant-coureur d'un progrès.

" L'âme ne se déprend pas parce que le corps perd de ses liens; la confiance, l'estime, le respect, l'habitude d'une intime et réciproque pénétration, maintient dans les cœurs le foyer d'une affection qui s'affermit en se purifiant.

« La tendresse survit sous une nouvelle forme. Ce n'est plus l'émotion terrestre d'autrefois, mais le tressaillement divin des esprits.

« Ils chantent ensemble un cantique, que la mort elle-même ne fait pas taire.

" L'amitié est, dans le christianisme, le terme et la récompense suprême de l'amour conjugal. »

Mes vœux, Tiburce, ont aujourd'hui la même forme que les vôtres au départ :

« Que les jours se hâtent, que les semaines courent et que les quelques mois qui nous séparent arrivent!... »

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