‹ Chrétiens et hommes célèbres aux XIXe siècleChapitre 2 sur 23 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

l'impiété a regardé longtemps comme impossible. Aussi bien, l'ensemble de ces volumes formerat-il un véritable monument, élevé pour la défense et la glorification de la foi catholique. Et nous espérons le continuer.

A. BARAUD,

Curé à la Caill(>re ( \'endée ).

ET

AU XTXe SIÈCLE

INVENTEUR, MATHÉMATICIEN, CHIMISTE, LINGUISTE, CHANOINE DE SAINT -DENIS

|< M. Moigno marche depuis un siècle à la tête du mouvement scientifique en France. >'

J.- B. Dumas ,

Secrétaire de l'Académie des sciences,

Ce savant célèbre est né à Guéméné (Morbihan). Son père, qui s'appelait Moigno de Viliebeau, avait abandonné son titre nobiliaire à la révolution.

M. Moigno entra de bonne heure dans la compagnie de Jésus, où il resta dix- huit ans; mais il en sortit en 1844, sur les instances d'Arago, de Binet, d'Ampère et d'autres savants qui, admirant ses talents et ses connaissances extraordinaires, voulaient le voir se consacrer tout entier à sa science de prédilection au

milieu d'eux, à Paris. Depuis, il a beaucoup regretté l'isolement qui en est résulté pour lui.

11 était doué d'une grande aptitude pour les sciences physiques et mathématiques et les langues, sa mémoire et son intelligence étaient prodigieuses. Théologie, linguistique, sciences exacteS, sciences naturelles étudiées au point de vue théorique et pratique, ce savant a tout abordé , tout pénétré. Capable de réciter de suite les cent vingt-trois premiers chiffres de Pi, il connaissait la hauteur de toutes les montagnes du globe , et répondait imperturbablement à toutes les questions qu'on voulait lui poser sur les dates de la vie de tous les rois de France , de tous les papes depuis saint Pierre. Il possédait douze langues, avait professé la théologie et la philosophie, et tout récemment encore les sciences, dans la salle du Progrès, et n'avait rien oublié de ce qu'il avait appris, et « il avait tout appris », dit M. Victor Fournel.

« En 1871, un obus prussien lui broya cinq cents volumes ; mais comme il les avait tous lus, il ne les considéra pas comme perdus. Au minimum, il se rappelait le livre , la page et la ligne où se trouvait le renseignement dont il avait besoin. Sur son invitation, continue Bernardille, je le mis à l'épreuve en lui demandant à brûle- pourpoint les noms du trentesixième patriarche de Conslantinople, du cent vingttroisième pape et du dixième comte palatin du Hhin. 11 réfléchit quelques secondes et répondit : « Sergius, a Landon , Conrad de Souabe. » Je vérifiai aussitôt. C'était bien cela. J'avoue que je fus saisi. »

Par goût et par besoin, M. Moigno collabora pour la partie scientifique à ï Époque, à V Union

MOÏGNO 11

catholique, au Pays, à la Presse, à V Univers, au Monde, et traduisit une foule d'ouvrages scientifiques étrangers. Il a fondé le Cosmos, revue scientifique très estimée dans le monde entier, puis Les Mondes, qui sont réunis depuis et fondus dans le Cosmos actuel. Il avait parcouru toute l'Europe , s'entretenant avec les savants , fouillant les bibliothèques , étudiant les pays et rédigeant tout ce qu'il observait. Il a écrit la valeur de plus de cent volumes.

Aumônier du Lycée Saint-Louis, prêtre attaché à Saint- Germain-des-Prés, chevalier de la Légion d'honneur, chanoine à Saint- Denis en 1873, ces divers postes ne lui ont donné qu'un bien léger viatique pour l'aider à parcourir sa longue et laborieuse carrière.

M. Victor Fournel a donné, dans le Moniteur universel, les détails qui suivent sur l'humble savant.

«c J'ai connu l'abbé Moigno à la fin de l'empire. Ce savant était diacre d'office à Saint-Germain-des- Prés.

« Mais ne croyez pas qu'il se plaignît de sa position. Non pas : ses goûts et ses besoins étaient modestes. Il s'acquittait de ses devoirs avec la régularité d'un jeune vicaire. Il interrompait un article des Mondes, sa correspondance avec J.-B. Dumas, ses recherches sur l'optique , la mécanique ou l'électricité pour réciter son bréviaire ou descendre à un convoi. Quand, plus tard, son traitement monta jusqu'à cent vingt-cinq francs par mois, il se trouva riche. Ce qu'il gagnait par ses travaux scientifiques, c'était pour l'entretien de sa bibliothèque. Ses cent

vingt-cinq francs par mois, accrus de quelque léger casuel, suffisaient à la vie de ce cénobite.

« Il est vrai que la paroisse le logeait dans une sorte de maisonnette, accolée au flanc de l'église. On lisait sur le mur : Sonnette des Sacrements. Souvent, la nuit, l'ami d'Arago et d'Ampère était réveillé en sursaut, pour aller à travers la pluie ou la neige porter le viatique à quelque bonne femme : (( Par bonheur, me disait-il, j'ai le sommeil d'un « enfant; dès que je pose la tête sur l'oreiller, je « m'endors. »

« Il m'est arrivé de trouver ses portes ouvertes , et d'errer dans les couloirs en jetant des appels longtemps sans écho. A la fin, la vieille bonne infirme, qui le servait depuis un demi -siècle, arrivait, et nous cherchions ensemble son maître, qui, parfois, était parti pour le bureau du journal ou pour une séance de l'Académie , en oubhant de fermer sa porte.

« Et, en dehors de ses livres et de ses papiers, qu'aurait-on pu lui voler? Le mobilier de sa chambre à coucher lui avait coûté trente-cinq francs dans une vente de quartier. Il fut fracassé, le 20 janvier 1871, par un obus prussien qui tomba sur la toiture de Saint-Germain-des-Prés; mais la ville de Paris, dims sa munificence, recolla comme des objets précieux les fragments du bois de lit, de la table de nuit et des chaises de paille. Quant au cabinet de travail c'était un déversoir, un abîme où venaient s'engouffrer, chaque jour, les publications scientifiques du monde entier.

(( l/abl)é Moigno était un correspondant avec tous

les chimistes, physiciens, mathématiciens et naturalistes du globe. Les fauteuils y servaient aux usages les plus divers, excepté à celui pour lequel ils ont été créés; ils supportaient des in-folio , des rames de papier noirci, des fioles, des échantillons, des appareils; il se retrouvait sans peine au milieu de ce chaos.

« La vie de l'abbé Moigno était réglée et méthodique comme un théorème. Toujours couché entre dix et onze heures du soir, toujours levé à six heures du matin, eût- il été dérangé deux ou trois fois la nuit; il ne faisait son premier repas qu'à midi. Et quels repas! J'en appelle à ses invités, s'il en survit... Puis comment ne pas être doux avec un homme qui était la douceur même et se laissait mener comme un enfant? »

M. J.-B. Jaugey décrit ainsi la physionomie du célèbre savant dans les dernières années de sa vie.

« L'abbé Moigno, dont M. Dumas disait naguère en pleine Académie qu'il marche depuis un demisiècle à la tête du mouvement scientifique en France, est bien le plus curieux type de savant qui se puisse rencontrer. C'est un vieillard de près de soixanteneuf ans, de taille moyenne, un peu voûté, au pas alerte, aux mouvements vifs, à la voix douce, au timbre élevé, toujours armé de lunettes, et dont la tête fine, presque malicieuse, est couronnée d'abondants cheveux blancs. Au moral, c'est un caractère simple, naïf comme un caractère d'enfant, ardent et confiant comme on l'est à vingt ans, tenace comme on l'est dans le Morbihan, son pays natal,

« Il a passé dix-huit ans dans la compagnie de Jésus, et il en observe les règles autant que sa position le lui permet. Il remplit avec scrupule tous les devoirs du prêtre, et n'a jamais manqué, que trois fois, de dire sa messe, dans le cours de sa longue carrière sacerdotale de cinquante-cinq ans. Il trouva le temps de dire régulièrement son bréviaire en rédigeant à lui seul Les Mondes, en écrivant les Leçons de mécanisme analytique, en préparant ses cours, et il n'a jamais songé que ses travaux transcendants puissent l'autoriser à demander une dispense quelconque. »

Si maintenant vous voulez l'interroger, il est à vos ordres, prêt à scruter avec vous les problèmes les plus ardus de la science, ou à descendre jusque dans les plus minces détails de la pratique , ou enfin , si vous venez à lui comme à l'un des ministres de la sainte Église, tout disposé à dissiper vos doutes, à affermir vos faiblesses et à guérir vos blessures. Car le cœur du saint prêtre n'était pas desséché par les formules abstraites de la science , il était plein de charité pour Dieu et les âmes. Son zèle pour les âmes, il en donnait des preuves chaque jour et presque chaque nuit, puisqu'il mettait son temps si précieux à la disposition du dernier des pauvres malades qui le faisaient demander.

Son amour pour Dieu était plus ardent encore. Il n'avait qu'un but dans toutes ses études : être utile à Dieu, à sa religion, au salut des âmes. La gloire de Dieu , c'est à cela que tendaient toutes ses veilles et ses immenses travaux, et quelques jours avant sa mort, répondant lui -môme à un rensoignement sur

ses œuvres , il nous écrivait sur le lit où il devait mourir peu après, avec une humilité et une piété extraordinaires :

« A M. l'abbé Baraud :

« Mon cher confrère ,

« Priez bien pour moi; je suis cloué, assis sur mon fauteuil par une plaie du pied. Demandez mon rétablissement , car j'ai encore beaucoup à faire en dépit de mes quatre-vingt-un ans.

« Votre humble confrère,

(( L'abbé F. Motgno. »

26 juin 1884.

On le voit, le courage et l'espoir ne lui manquaient pas.

La simplicité était encore une vertu qu'on admirait en lui. Cette simplicité, caractère du grand en toutes choses, caractère commun de la vraie vertu et du vrai génie , faisait le charme de sa personne et de sa conversation. Il était humble et petit avec tout le monde.

La pauvreté enfin fut toujours sa vertu favorite Il a vécu pauvre, et est mort si pauvre, que quelques amis ont dû subvenir aux dépenses de ses dernières semaines de maladie, car il n'a jamais voulu amasser ni garder, suivant à la lettre le conseil de Jésus- Christ dans l'Évangile. Il a fait la fortune de plusieurs par ses inventions, non la sienne. C'est lui

qui a lancé M. Giffard, à qui il a fait gagner plusieurs millions, et celui-ci, oubliant l'homme généreux qui l'avait si puissamment aidé, a laissé à l'État son immense fortune. Sans cesse , M. Moigno disait : « Je veux enrichir telle bonne œuvre, telle mission avec une invention nouvelle que j'ai ici. » C'est vrai, il promettait et donnait d'avance, et d'autres profitaient de l'invention ; et c'est ainsi qu'il est sorti de ce monde aussi pauvre qu'il y était apparu.

Mais s'il fut pauvre des biens de ce monde, nous savons que son cœur fut riche de bonté , son âme riche de vertus , et qu'il a laissé à tous l'exemple de ce que peut, dans l'ordre intellectuel, le travail opiniâtre joint au talent, et dans l'ordre moral , la fidélité au devoir soutenue par l'amour de Dieu.

Deux ans avant sa mort, ce prêtre savant avait offert à Léon XIII le seul exemplaire du recueil du Cosmos qu'il possédât et qui vaut une somme énorme, cette collection étant devenue des plus rares. Le pape l'a fait placer dans la Bibliothèque vaticane.

MONTALEMBERT (de)

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