‹ Chrétiens et hommes célèbres aux XIXe siècleChapitre 3 sur 23 · PAIR DE FRANCE, ORATEUR, DÉPUTÉ · texte numérisé non relu

PAIR DE FRANCE, ORATEUR, DÉPUTÉ

<i Nous raonti-erons an monde qu'on peut être chrétien sans être rétrograde , et servir Dieu avee la noble humilité d'hommes libres. )i

( De Mon-talembert. )

« Je suis le premier de mon sang qui n'aie guerroyé qu'avec la plume, » a dit Montalembert; mais comme tous ses aïeux , à la tribune et à la presse , il aima et fit la guerre pour la sainte cause de l'Église : il fut dans les assemblées parlementaires le grand champion de la liberté religieuse et de l'enseignement catholique.

C'est à ce titre que nous devons inscrire ici son nom et ses victoires.

Le comte Charles de Montalembert est né à Londres, en 1810. En 1826, entré au collège Sainte- Barbe, à Paris, où la politique et les journaux de l'opposition avaient pénétré , le jeune homme se rendit populaire parmi les libéraux du collège; mais quand il s'agissait de religion, il était seul de son avis, seul croyant parmi les incrédules, et il n'en rougissait pas.

Fils d'un pair de France , encore seulement rhétoricien, il se sentait appelé à la défense des droits de l'Église dans la vie politique : « Nous montrerons au monde, disait- il déjà, qu'on peut être chrétien sans rtre rétrograde , et servir Dieu avec la noble humilité d'hommes libres. »

Et ce qu'il disait si bien, il le pratiquait courageusement, au miUeu d'une société si troublée. Ecoutons-le dans l'ardeur de sa jeunesse et de sa foi : « Tout le monde se moque de moi. Je n'entends résonner que les noms de globiste, doctrinaire, jeunesse présomptueuse, ardente et folle... Je défends les Jésuites toute la journée, ce qui paraît étonner beaucoup papa. »

C'est qu'en 1828 , comme le remarque M. Fourier, il était très original de défendre les Jésuites.

Montalembert courut en Irlande voir de près et entendre celui qui devait être son modèle dans les luttes quotidiennes, le grand O'Connell.

De retour à Paris, croyant trouver, dans Lamennais et Lacordaire, les compagnons d'armes qu'il cherchait, et dans le journal V Avenir, un moyen d'action plus puissant pour revendiquer les droits de Dieu, il s'associa avec ces hommes de talent, heureux de lire en tête de V Avenir cette belle devise : Dieu et la liberté. « S'il nous eût été donné, écrivait-il alors, de vivre au temps où Jésus vint sur la terre et de ne le voir qu'un moment, nous eussions choisi celui où il marchait couronné d'épines et tombant de fatigue sur le Calvaire. »

Paroles enthousiastes, qui montraient bien la générosité de sa foi.

Un article de la Charte avait promis la liberté d'enseigner. V Avenir insista pour l'exécution de cette promesse. Le gouvernement répondit en poursuivant les curés de Lyon, qui donnaient des leçons de latin à leurs enfants de chœur : « Eh bien , dit Lacordaire , puisque le gouvernement nous refuse la liberté, nous la prendrons. » Et avec Montalembert et M. de Coux, il ouvre une école qui fut fermée le lendemain.

Montalembert , traduit avec ses courageux complices devant la Chambre des pairs dont il faisait partie, répondit au chancelier Pasquier, qui lui demandait ses noms et qualités : « Charles , comte de Montalembert, âgé de vingt et un ans, maître d'école et pair de France. »

Après le réquisitoire du procureur général, le jeune défenseur de la liberté d'enseignement, se levant, fit entendre ces belles paroles : « La tâche de nos défenseurs est accomplie, la nôtre commence. A nous, accusés , il appartient de parler un autre langage , celui de nos croyances et de nos affections , de notre cœur et de notre foi, le langage catholique. »

C'était la première fois , dit M. Fourier, que les pairs l'entendaient sous cette forme. Les assemblées de la Restauration avaient vu à la tribune des catholiques royalistes , Bonald, Chateaubriand, mais jamais de catholiques tout court : (( Nous sommes résignés à tout, ajoutait fièrement Montalembert, à tout, si ce n'est à la servitude; il est bon que le pouvoir le sache et s'en souvienne. »

Le procès de l'école libre fut suivi de la disparition de V Avenir , et quand Lamennais se sépara

tristement de l'I^^glise, Montalembert , donnant un magnifique exemple de la soumission de sa foi, envoyait à Rome son adhésion aux deux Encycliques qui avaient condamné son maître.

Montalembert n'était lié à aucun parti politique. Avant tout il était parlementaire, et avant d'être parlementaire il était catholique. Il fut le premier des catholiques qui, dans une Chambre française, invoquât la liberté contre la tyrannie gouvernementale, le premier des libéraux qui osât franchement se dire cathohque , et réclamer pour ses corehgionnaires autre chose que le droit d'être toujours les serviteurs du gouvernement. Kn 1835 il était à la Chambre haute le seul de son opinion.

C'est à cette époque que Montalembert forma le projet de constituer un parti cathohque : « Il faut, disait-il dans une lettre à Biot, qu'il se forme en France un parti catholique pur, libéral sans être démocratique, et conservateur sans être absolutiste; voilà ce qui est évident pour toi comme pour moi. »

La ligne de conduite du jeune orateur ne fut pas alors approuvée par tous les catholiques et tous les membres du haut clergé; mais plusieurs évêques , entre autres Mgr Parisis, lui apportèrent franchement leur adhésion, et le nonce du Pape en France dissipa les scrupules « en déclarant qu'à ce moment c'était aux laïques qu'il appartenait de sauver l'Eglise ^ » . En 4836, Grégoire XVI lui-même le félicitait de son altitude, et ajoutait : a L'Eglise est amie de tous les

' Fourier, Illustrations dn -V/.V" siècle.

gouvernements, quelle qu'en soit la forme, pourvu qu'ils n'oppriment pas sa liberté. » C'est à Montalembert que revient en partie l'honneur d'avoir

Le comte de Montalemberl.

choisi ce terrain pour engager la lutte contre le pouvoir.

Ses principes l'avaient fait l'ennemi acharné de l'université, qui tendait toujours au monopole de

:i-2 CHUÉTIENS ET HOMMES CELEBRES

l'enseignement. « Adversaire déclaré de la centralisation , il jugeait que l'État avait bien assez de rendre la justice, de faire la police, d'être législateur, juge, gendarme, chef de bureaux, sans aller s'établir encore maître d'école de pension, et il pensait avec M""" de Staël que a la religion n'est rien si elle n'est pas « tout ».

(( C'est le 6 juin 1842 qu'il porta pour la première fois cette question à la tribune. A la fm de l'année, il composa sa brochure : Du devoir des catholiques dans la question de la liberté de renseignement. Elle donnait à la fois le signal et le programme de la campagne. Le moment était bien choisi : pour la première fois depuis la Ligue, les catholiques s'entendaient en dehors de toute question politique ou dynastique , et s'organisaient pour la défense de leurs droits : en tête les évèques tels que Mgr Parisis, puis l'élite du clergé , les PP. Lacordaire et de Ravignan, qui refaisaient dans Notre-Dame un auditoire à la parole chrétienne; les abbés Gerbet, Dupanloup, Gombalot; pour les soutenir, des laïques comme Berryer, de Carné dans les Chambres, comme Louis Veuillot dans la presse, comme Ozanam et Lenormant au miheu même de l'Université '. »

Devant ces justes revendications, Louis- Philippe ne voulait pas céder. Dupin pressait le gouvernement d'agir avec vigueur, il avait dit au ministère : « Soyez implacables.

— Eh bien, répliquait Montalembert , soyez-le; faites tout ce que vous voudrez et ce que vous pour-

1 l'ourier, llluslraliuns du XIX' siècle.

DE MONTALEMBERÏ 23

rez... Nous ne sommes pas à craindre pour vous, et nous ne vous craignons pas. Au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas être des ilotes; nous sommes les successeurs des martyrs, et nous ne tremblerons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat; nous sommes les fils des croisés, et nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire. »

Les (( fils des croisés » firent fortune; en chef de parti qui savait son métier, dit son biographe, Montalembert avait trouvé le mot de ralliement.

Dix jours après , le rude champion de la cause catholique reprenait la parole dans une discussion de la loi sur l'enseignement secondaire, présentée par Villemain et soutenue par Cousin, qui s'étonnaient de l'acharnement de Montalembert contre l'éducation dispensée par l'État. « Villemain, dit M. Fourier, s'impatientait de l'opposition de ce « jeune « homme » , qui avait l'audace de tout dire , et Montalembert se moquait audacieusement des peurs de ses adversaires : « Vous peuplez tout, Chambres, (( académies , tribunaux. A la Sorbonne comme au (( palais de justice, au Collège de France comme à la « cour de cassation , vous parlez toujours et vous « parlez tout seul. Vous êtes les seuls maîtres , et « vous l'êtes partout. Vous êtes tout et nous ne « sommes rien , et cependant vous tremblez. Devant « qui? devant nous^ pauvres fanatiques ultramon- « tains, devant la sacristie, comme vous dites. »

(( Il s'en vengeait en traitant l'université de mandarinat. Le mandarin Villemain ne trouva rien à répondre. »

Sa loi ne passa qu'à dix- huit voix de majorité.

Ce qui faisait la force du redoutable orateur c'était, avec le souffle puissant de sa fougueuse éloquence et de Tardeur de sa foi, son indépendance de tout et de tous. Il n'avait à ménager ni groupe politique, ni ministère, ni électeurs. Pour plaider sa cause, il se plaçait toujours au point de vue catholique ; c'est de ces hauteurs qu'il dominait toutes les opinions et tous les partis, et que sa voix résonnait jusqu'au fond des cœurs de tous les enfants de l'Eglise. En 1831, sa devise était : Dieu et la liberté; Dieu et la société fut sa devise en 1848.

« La vieille société est une guenille , répétaient les socialistes.

— Guenille si l'on veut, ma guenille m'est chère, » répondait- il; et il repoussait de toutes ses forces la solution qui consiste à la découper en morceaux, et à la faire bouillir dans la chaudière du socialisme.

En 1849, Victor Hugo, nommé à Paris par les conservateurs, en prit texte pour attaquer d'une façon inattendue la politique des papes, dans un débat à la Chambre sur l'indépendance pontificale. Acclamé par la gauche, il descendit de la tribune, dit M. Fourier, et pendant que Montalembert y montait pour lui répondre, il s'en alla. « Messieurs, commença son adversaire, le discours que vous venez d'entendre a déjà reçu le châtiment qu'il méritait dans les applaudissements de l'opposition. »

A ces mots, la gauche interrompt avec fureur; et pondant cinfj minutes l'orateur est obligé de s'arrt'ter : « Puisque le mot de châtiment vous blesse ,

dit-il en reprenant, je le retire et j'y substitue celui de récompense. »

C'est dans ce discours que se trouve le fameux passage sur l'Église, tant admiré : « On peut nier la force du saint-siège, mais non sa faiblesse, qui fait sa force insurmontable contre vous... Permettezmoi une comparaison familière. Quand un homme est condamné à lutter contre une femme, si cette femme n'est pas la dernière des créatures, elle peut le braver impunément. Elle lui dit : « Frappez, mais vous « vous déshonorerez, et vous ne me vaincrez pas. » Eh bien! l'Église est une femme; elle est bien plus qu'une femme , c'est une mère. ( Une triple salve d'applaudissements accueille cette phrase.) C'est une mère, la mère de l'Europe; c'est la mère de la société moderne. On a beau être un fils dénaturé, un fils révolté, un fils ingrat, on est toujours son fils; et il vient un moment où cette lutte parricide devient insupportable au genre humain, et où celui qui la engagée tombe accablé, anéanti, soit par la défaite, soit par la réprobation unanime de l'humanité. »

Les Débats constatèrent alors que jamais discours n'avait été plus applaudi dans aucune assemblée délibérante; etThiers, émerveillé, disait: « Montalembert est le plus éloquent des hommes, et son discours est le plus beau que j'aie jamais entendu. Je l'envie pour cela; mais j'espère que cette envie n'est pas un péché; car j'aime le beau, et j'aime Montalembert. »

En 1851, élu député du Doubs , Montalembert continua sa lutte au Corps législatif en faveur de la religion. Les travaux des Chambres ne l'avaient pas empêché de se livrer à d'autres études. Déjà, dès

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