‹ Chrétiens et hommes célèbres aux XIXe siècleChapitre 22 sur 23 · JURISCONSULTE, DÉPUTÉ, MAIRE DE NANTES · texte numérisé non relu

JURISCONSULTE, DÉPUTÉ, MAIRE DE NANTES

« Je TOUS le promets, J'observerai ce règlement. » ( Waldeck - Rousseau. )

Au mois de février 1882, la ville de Nantes assistait aux funérailles d'un homme qui occupa une place considérable dans sa vie politique; M. Waldeck- Rousseau , ancien représentant du peuple , célèbre avocat , maire de celte ville , venait de mourir dans les sentiments de la plus vive piété.

Né à Rennes en 1812, après avoir terminé ses humanités au collège Saint-Jean-d'Angély et son droit à Rennes, il se fit inscrire au barreau de Nantes, et fit partie, sous le régne de Louis-Philippe, de la Société des droits de l'homme. Après la révolution de février, ses opinions libérales le firent nommer à la Chambre par plus de quatre-vingt-six mille voix. Il y soutint la politique de Gavaignac et combattit le prince Napoléon.

Waldeck témoigna alors d'un trop grand zélé pour la cause rt-publicaine; mais peu à peu l'expérience le désabusa , et il ne conserva plus de ses opinions premières qu'un grand et sincère amour de la liberté,

sagement dirigé par une foi vive et agissante. Maire de Nantes en 1871, il lutta vaillamment contre les hommes de son parti politique en faveur des écoles congréganistes et le libre exercice du culte catholique. Malgré les menaces de l'impiété , il engagea le clergé nantais à faire la procession ordinaire de la Fête-Dieu et se porta garant de la paix publique. Cette cérémonie eut lieu, en effet, et, grâce à son énergie, rien ne vint troubler l'ordre dans la rue.

Bientôt chassé de l'hôtel de ville par le flot démagogique , il consacra exclusivement les dernières années de sa vie aux devoirs de sa profession et aux œuvres de sanctification personnelle.

A la mort du docteur Guépin, le représentant du parti républicain, M. Waldeck crut pouvoir donner un gage à ses amis politiques en assistant à l'enterrement civil du fameux démocrate, ami de Garibaldi. Il y fut, en effet, au grand scandale de la population honnête et religieuse de Nantes^ et à la grande joie des révolutionnaires.

Avant son départ, une personne qui lui était chère, et qui voulait lui épargner cette faute publique, avait dit : (( Mon ami , le bon Dieu vous punira. »

Cette prédiction s'accomplit.

Le soir même de la sépulture civile , le célèbre avocat était frappé d'une maladie qui le mit aux portes du tombeau et dura de longs mois. Le prêtre fut appelé. Avant de recevoir le saint viatique , le malade , en présence des personnes qui emplissaient sa chambre , demanda pardon à Dieu et aux hommes du scandale qu'il avait eu la faiblesse de donner en assistant aux funérailles du docteur Guépin.

Le scandale avait été public, la réparation devait l'être aussi : elle ne coûta pas à son humilité.

Dieu le rappela à la vie, mais il dut abandonner les occupations de sa profession et renoncer à porter la parole au barreau.

Il nous a été donné de connaître et de voir de près M. Waldeck- Rousseau, et nous pouvons garantir la vérité des détails qui suivent.

M. Waldeck a été toute sa vie un catholique pratiquant.

Le curé d'une paroisse * où il passait ses vacances une partie de Tété, s'étant permis de demander à la pieuse compagne de sa vie s'il était vrai que M. Waldeck avait commencé depuis peu à faire ses pâques, en reçut cette réponse :

{( Mon mari n'a pas eu besoin de recommencer à faire ses pàques, car il n'a jamais -cessé de les faire depuis sa sortie du collège. »

Et voici ce qu'elle rapporte à ce sujet :

« M. Waldeck terminait ses études et allait sortir de la maison de Saint-Jean-d'Angély lorsque le supérieur, un vénérable prêtre , doué d'une grande expérience et qui avait bien jugé le jeune étudiant, le fait appeler dans sa chambre et lui parle ainsi :

« — Mon ami , vous allez nous quitter pour aller à « travers le monde , dans une carrière que vous ne « connaissez pas. Bien des dangers vous y attendent. « Vous avez de la foi , du sérieux , vous êles un

' M. Waldcrk avait, à sa campagne, à Boufleré (Vendée), fait restaurer une petite chapelle, et l'avait placée sous l'invocation des patrons de bcs deux eui'anls.

WALDEGK-ROUSSEAU 187

(( homme de devoir, il faut l'être toute votre vie , « voulez -vous persévérer?

« — Sans doute, monsieur le supérieur.

« — Eh bien, voici un moyen. Lisez ceci. »

« Et le supérieur présente au jeune homme un règlement de vie assez large pour s'adapter aux situations les plus diverses, mais aussi très complet, et fixant les principaux points d'une conduite vraiment chrétienne : la prière chaque jour, la messe chaque dimanche, la communion pascale chaque année.

« Le jeune Waldeck jette les yeux sur ce règlement et demeure quelques instants pensif.

« — Voulez-vous me promettre d'observer ce rè- « glement?» dit le supérieur.

ce Pas de réponse. Le silence dura encore un moment.

« — Voyons , voulez-vous me le promettre ? ten- « dez-moi la main. »

« Et M. Waldeck restait immobile et silencieux. Enfm il met sa main dans celle du supérieur, et, d'une voix ferme , interprète d'une volonté énergique : (( Monsieur le supérieur, je vous le promets, je « l'observerai. »

(( Et depuis c^tte époque , ajoutait le narrateur, jamais, non jamais, M. Waldeck n'a cessé de faire son devoir pascal. Et c'est au règlement du vénérable supérieur et à sa propre volonté , ferme et invariable, qu'il a dû de se conserver pur et chrétien partout et toujours. »

L'assistance à la messe chaque matin dans la chapelle des jésuites de la rue Dugommier et la médi-

talion, comme un religieux, faisaient partie du règlement qu'il s'était imposé.

Plusieurs fois bâtonnier de l'ordre, il a laissé dans le barreau nantais un vide qui n'a pu être comblé.

Sa parole ample, majestueuse, sa grande science juridique avaient une haute autorité. Toutes les classes étaient confondues et se pressaient dans son cabinet, faisant antichambre pendant des jours entiers pour avoir quelques minutes de consultation.

Que de services désintéressés il a rendus à la cause de la justice et de la religion !

Un jour, un prêtre vendéen, que son zèle et sa science avaient arraché à la poursuite des ennemis de l'Eglise, était venu lui offrir les honoraires auxquels il avait droit. Le jurisconsulte refuse de rien recevoir, et, comme le prrtre insistait, M. Waldeck lui serrant la main avec affection :

« Monsieur, lui dit-il, ma meilleure récompense est le plaisir de vous avoir rendu service. »

En se retirant, l'ecclésiastique déposa furtivement cent francs sur la cheminée du salon.

C'est aux pauvres , aux auditoires de la Sainte- Famille et des patronages, que cet homme éloquent a donné le dernier souffle de sa parole; c'est aussi aux pratiques de piété et aux saintes réflexions qu'il a consacré les dernières années de sa vie, se préparant à paraître avec confiance devant le souverain Juge.

I^ors de l'exécution des décrets contre les religieux, il donna un admirable exemple de courage et de reli-

gion. Il avait passé la dernière nuit avec les pères jésuites, et quand les crocheteurs arrivèrent au matin, M. Waldeck- Rousseau, père de M. Waldeck-Rousseau, ministre de l'intérieur sous Gambetta, sortit le premier, emmenant au bras un vénérable religieux octogénaire , que toute la ville de Nantes , et les ouvriers principalement , vénéraient comme un saint \ Il lui donna asile en sa maison jusqu'à sa mort. La France n'a pas assez de ces catholiques.

M. Waldeck ne s'est pas contenté d'avoir des croyances religieuses ; il a cherché à les communiquer à ceux de ses amis qui n'avaient pas ce bonheur, il s'est fait apôtre en certaines circonstances; et, pour cela, rien ne lui manquait, ni l'autorité de la science et de la parole, ni le zèle, ni les sentiments de l'amitié la plus sincère.

Un prêtre qui l'a beaucoup connu nous écrit :

« La dernière fois que j'ai vu M. Waldeck -Rousseau c'est auprès d'un médecin très dangereusement malade. Ce médecin ne se confessait pas, bien qu'il fût un homme irréprochable au point de vue professionnel.

(( M. Waldeck le connaissait, et nous le visitions tous les deux dans l'intérêt de son âme.

(( Les démarches de l'ancien maire de Nantes furent couronnées de succès. Ce médecin se confessa et mourut après avoir reçu, avec une foi très vive et une édifiante piété, tous les sacrements de l'Église. L'honnête homme expira en bon chrétien.

» Le R. P. Labonde.

« En cas semblable, l'influence de M. Waldeck était presque toujours décisive, et il ne reculait jamais devant ce charitable apostolat ^ »

' Le célèbre oculiste Guépin, impie et fougueux démocrate, fut aussi parfois l'apôtre de la vérité, tellement la religion a d'empire sur les plus incrédules.

11 y a environ trente-cinq ans, un intime ami du docteur Ange Guépin, médecin lui aussi, était à la veille d'une mort certaine. La femme du malade, profondément religieuse et dévouée, priait depuis longtemps pour sa conversion. Voyant entrer M. Guépin pour faire visite à son mari, celte dame lui dit avec un accent inspiré pair sa foi et sa douleur : « Oh! Monsieur Guépin, que vous nous faites de mal! —El pourquoi donc, Madame? reprend le docteur. — Mon mari va mourir en réprouvé, et vous en serez cause. — Moi, Madame? je sais que nous avons dit, votre mari et moi, bien des impiétés, mais ce n'est plus le temps, laissez-moi faire.»

Puis, M. Guépin entre dans la chambre du malade, et, assis près de lui, engage la conversation suivante : « Mon cher ami, vous voilà bien malade! — Eh parbleu! je ne le sais que trop... — Oui, mais votre état a empiré et nous cause de graves inquiétudes. — Où voulez en venir? — Il serait temps de mettre ordre à vos affaires. — Mais je laisse une femme et des enfants, et mes affaires sont en règle. — Ce n'est pas cela dont je veux parler. A votre place je me confesserais! — Vous plaisantez, Guépin, dit le malade étonné, est-ce que nous n'avons pas dit que toutes ces pratiques -là n'étaient que des bêtises? — Oui, mon cher, nous l'avons dit, mais nous ne l'avons pas prouvé. Et si par hasard nous nous étions trompés? »

Après avoir réfléchi un moment, le malade, qui avait repoussé jusque-là toutes les supplications de sa femme , terrassé par cette franche et brusque di'Ciaralion de son ami, lui dit : « Vous avez raison, Guépin, nous l'avons dit, mais nous ne l'avons pas prouvé, je ne veux pas m'exposer à un regret éternel. Allez prier M. le curé de Saint-Nicolas* de venir me voir. »

Peu d'heures après il se réconciliait avec Dieu , et mourait en bon chrétien.

Mais lui Guépin, qui avait dit : à votre place je me confesserais , est mort subitement en chemin de fer, et son cadavre a servi de prétexte à une manifestation impie et scandaleuse dans la bonne ville de Nantes.

1 M. rabbf' Koiiriiior, depuis ovêqup dp N'antop.

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