DE VIGNY
en lui disant : « Je veux mourir en bon catholique comme tous ceux de ma famille. »
Tel est le témoignage de la personne dont nous venons de parler, et qui lui était toute dévouée.
Mais nous avons mieux encore pour garantir ce fait si consolant. C'est la lettre du vénérable prêtre qui a eu la consolation de réconcilier avec Dieu Alfred de Vigny, M. Vidal, curé de Bercy, lettre adressée à la revue des Etudes religieuses.
« Vous m'avez fait l'honneur de me demander des renseignements sur les derniers moments d'Alfred de Vigny. Voici comment les choses se sont passées. Plusieurs fois j'avais parlé à M. de Vigny de songer à la confession avant de paraître devant Dieu, et, sans jamais me repousser, il m'avait seulement témoigné le désir d'attendre encore pour accomplir cette action. Quinze jours environ avant sa mort, j'allai le voir, et après une conversation très sérieuse, dans laquelle il me dit que sa famille était une famille presque sacerdotale , qu'un de ses oncles était mort trappiste ; qu'un autre, doyen du chapitre de Loches, était, je crois, mort en exil, et que lui , M. de Vigny, portait encore au doigt l'anneau de son oncle, je crus le moment venu de lui parler de confession et d'en finir cette fois : « Monsieur de Vigny, lui dis-je, je pars « un de ces jours pour un long voyage, et je ne veux « pas partir sans vous avoir donné l'absolution. »
« Tout aussitôt il s'inclina et me donna un plein consentement. Il prit un air extrêmement recueilli, et, après la confession , il me dit ces propres paroles : « Je suis catholique et je meurs catholique. » Après cette profession de foi, je lui donnai l'absolution*
« En ce moment, il était impossible d'exiger davantage. Cet acte suprême fit sur lui la plus grande impression; il me prit la main, m'attira à lui, et m'embrassa en me disant avec une effusion de cœur inexprimable : « Ah! quelle bonne action vous venez « de faire! » Je n'oublierai jamais cette parole et le ton dont elle fut prononcée.
« Pendant mon absence il me demanda à plusieurs reprises ; et enfm , se sentant près de mourir, il demanda lui-même un prêtre pour recevoir l'extrême-onction. Sa bonne courut à l'église, et ramena un des vicaires , qui put l'administrer. Il est bon de noter que cette bonne était protestante, et que pendant les derniers jours de sa vie, M. de Vigny lui fit plusieurs fois l'éloge des prêtres... C'est cette bonne qui a raconté quelques-uns de ces détails, et qui voyant mettre en doute , par un personnage connu, le fait de la demande spontanée du prêtre par M. de Vigny, répondit :
« — Monsieur, je suis protestante , et c'est moi a qui ai été chercher le prêtre à l'église pour l'ad- « ministrer. »
« Voilà comment les choses se sont passées. Je l'affirme.
a Vidal, curé de Notre-Dame de Bercy. »
VINOY
GÉNÉRAL, GOUVERNEUR DE PARIS, GRAND CHANCELIER DE LA LÉGION d'hoNNEUR
« Sur sa tombe la France reconnaissante devrait graver cette devise antique : « Sans peur et sans reproche. '>' (Général Ambekt.)
Le général Vinoy a succombé le 29 avril 1880, emporté en quatre jours par une maladie soudaine. Né le 28 août 1800, il avait été élevé au petit séminaire ; mais son attrait pour l'état militaire l'entraîna sous les drapeauï. Il avait vingt ans. Depuis lors, le drapeau de la France n'a jamais été au feu sans qu'il y fût.
En 1830, on le trouve à l'armée d'Afrique, sous le général Bourbaki, où il se distingua et reçut sa première blessure. Après la prise de Laghouat, il fut nommé général de brigade, et, dans la campagne de Crimée , général de division , pour sa brillante conduite à l'assaut de Malakofî.
A Magenta et à Solférino il assura le succès de ces journées en refoulant des forces bien supérieures en nombre à sa division.
En 1870, le général Vinoy, âgé de soixante-dix
ans, commandant du 43" corps, était à Mézières quand il apprit le désastre de Sedan. Aussitôt cerné par les troupes prussiennes , il réussit, grâce à l'habileté et à la hardiesse de ses mouvements , à échapper à leur étreinte et ramener intact à Paris son petit corps d'armée. « Son arrivée à Paris, a écrit un général stratégiste prussien, était de la plus haute importance, car le corps Vinoy a formé le noyau de défense de la capitale. » Pendant le siège, Vinoy, à la tête de la deuxième armée, composée de recrues et de mobiles , sut tirer bon parti de ses troupes improvisées, et, s'il ne sauva pas la capitale, il sauva l'honneur.
Après la chute de la commune, M. Thiers nomma le vieux soldat , qui n'avait pas manqué une bataille depuis cinquante ans, grand chancelier de la Légion d'honneur. Le brave général, au milieu de nos orages politiques , était demeuré à son poste , honoré et respecté de tous les partis.
Le général Vinoy avait puisé ses sentiments religieux dans l'éducation reçue au séminaire pendant sa jeunesse, et il sut les conserver toute sa vie , bien qu'ils semblassent souvent étouffés par le bruit des camps et les multiples occupations de la carrière militaire. Ces sentiments chrétiens et sa juste sévérité pour les gens de désordre lui attirèrent la haine des amnistiés, et quand, pour leur plaire, on le pria de donner sa démission de grand chancelier, il a trouvé ce motif insuffisant, et a noblement répondu qu' « à soixanto-dix ans il attendrait sa révocation comme il avait attendu les balles de l'ennemi ».
a Un jour, dit le général Ambert, son ami, la dis-
VINOY
grâce vint atteindre notre illustre général. Il nous écrivit à cette occasion une lettre sublime de gran-
Prise de Malakolf.
deur et de résignation. Mais dans chaque pensée, dans chaque mot, notre âme émue devinait la mort prochaine. Cet homme qu'avaient respecté les boulets et la mitraille, cet homme revenu des hauteurs de
l'Atlas et de la gorge de Malakofî, devait tomber sous le coup de l'ingratitude et de l'iniquité. Son cœur fut brisé, et, d'un pas chancelant, il sortit de ce palais dont nul autre n'était sorti vivant. »
Peu de jours après, Vinoy atteint au cœur mourait, en infligeant comme une dernière victoire à ceux qui l'avaient frappé la responsabilité d'une mauvaise action.
Dans ses derniers instants sa foi religieuse s'est réveillée , et il a demandé le ministère du prêtre , lequel a écrit à son sujet la lettre suivante :
a Je vous adresse les renseignements que vous me demandez sur la fm du général.
« Depuis sa sortie de la Légion d'honneur il ne quittait pas sa chambre , en proie à un chagrin qui rongeait son âme. Il restait de longues heures la tête dans ses mains, ne voulant profiter ni du premier soleil ni des premières douceurs du printemps.
« 11 ne comprenait pas surtout qu'on pût soupçonner l'honnêteté d'un vieux soldat, dont la vie s'était si bravement consumée au service de son pays. Cette pensée le tuait.
« Quelques jours après il se mettait au lit pour ne plus se relever. Le 28 avril. M""' Vinoy me fit demander. Je me liùtai de me présenter auprès du général que je ne savais pas malade.
a Je m'entretins tout d'abord avec lui de sa maladie, de ses anciens amis, etc.; puis, passant à un autre ordre d'idées, je lui rappelai qu'il était chrétien et qu'il avait des devoirs à remplir. Il s'y prêta de grand cœur et reçut les sacrements avec foi. Il envi*
VINOY 183
sagea la mort avec le plus grand calme , faisant à Dieu le sacrifice de sa vie.
« Dans la soirée je revins le voir. Il était mieux, me remercia , et paraissait heureux.
« Le lendemain, vers dix heures, je me présentai encore une fois. Le général, qui entrait en agonie, expira doucement dans mes bras.
« Telle fut la fin de ce grand cœur et de cette âme vaillante et généreuse. Espérons que Dieu lui a donné le repos et la paix,
« Ceci est la plus exacte vérité.
« Signé : Billiez ,
a Vicaire de la paroisse de Saint-Philippe. »
(( Que pourrions-nous ajouter à ce simple récit? écrit le général Ambert. Le voilà donc disparu pour toujours, ce grand homme de bien , ce vaillant soldat, ce citoyen dévoué à la patrie ! Il a noblement traversé la vie, et sur sa tombe, la France reconnaissante devrait tracer cette devise antique :
Sans peur et sans reproche .
« Lorsque nous sortions de léglise où ses restes mortels avaient été bénits , ces trois mots prononcés par tous frappèrent nos oreilles : « Ils l'ont tué. »
Les communards n'avaient pu lui pardonner de les avoir combattus.