LES PRINCIPAUTÉS AVANT ET APRÈS LA GUERRE
LES PRINCIPAUTES «««NT LA CONFCREilCE.
Vers la fin de juin 1849, j'arrivai à Vienne, me dirigeant vers les Principautés. Les agitations causées par la guerre de Hongrie succédaient dans la ville des empereurs aux agitations révolutionnaires. Je vis le jeune souverain partant^ au milieu des marques d'enthousiasme de la foule, pour aller passer en revue les troupes russes^ déjà arrivées sur le théâtre de la guerre^ tandis que les Hongrois restés fidèles et attachés à sa personne ne se gênaient pas pour dire que Tinsurrection magyare ne serait vaincue que grâce à l'intervention moscovite, et que l'armée autrichienne seule n'en viendrait jamais à bout. Le voyage par la Hongrie était devenu impossible; la navigation à vapeur avait été interrompue sur le Danube, et les insurgés occupaient les forteresses baignées par ce fleuve. Je me dirigeai donc
sur la Moldavie en passant par Cracovie et la Galicie. Cette partie de la Pologne me frappa par la misère de ses habitants. A chaque station du chemin de fer ou aux relais de poste, des mendiants s'agenouillaient pour demander Tau mène. Parmi eux étaient de belles jeunes flUes^ d'une rare blancheur^ à moitié nues mais reTétues a mes yeux de la double pudeur de la misère et de la beauté. Des juifs formaient des groupes étranges; ils portaient de grands bonnets de fourrure^ de sales robes noires, des culottes courtes, ils avaient les cheveux et la barbe d'un roux ardent, descendant en tire-bouchons le long des joues et sur la pointrine. Les enfants, vêtus de la même manière, ressemblaient à de petits vieillards. A Cracovie, les Russes étaient campés au bas de Tancien château de la ville, et le château même était occupé par les premiers blessés de la guerre de Hongrie. La route de Cracovie à Lemberg était sillonnée par des dragons russes, s'avançant à cheval en petits pelotons de cinq hommes avec un porte-drapeau en tête, mais les aigles couvertes. Ils marchaient en bon ordre vers la frontière de Hongrie. Une grande quantité de charrettes du pays, traînées par des bœufs» transportaient des fantassins russes et autrichiens, toujours séparés les uns des autres. Quelles réflexions ne faisait pas naître en moi la vue de ces soldats russes se présentant comme les prolecteurs de la civilisation au milieu de populations mornes et attristées, au cœur de l'Europe orientale! Telles sont les conséquences des révolutions! elles font taire les sentiments d'orgueil et
de susceptibilité nationale; il n'est plus question de gloire ou même d'indépendance, il ne s'agit plus que de vivre.
Le second jour après avoir quitté Lemberg, je rencontrai plusieurs estafettes qui annonçaient qu'un engagement avait eu lieu à Bistritza, en Transylvanie^entre les Russes de la division Grotenbelm et les Hongrois. Des paysans voulurent mèmem'empécber d'aller plus loin, en me criant que les Hongrois s'avançaient. Au petit bourg de Nadwoma, on me confirma la nouvelle du combat de Bistritza. Les Hongrois s'étaient avancés jusqu'à la frontière de Galicie et avaient répandu l'alarme. Toutes les sympathies étaient cependant pour la cause magyare, et j'en recueillais l'expression le long de ma route, bien que plus préoccupé de l'éviter que de la rechercher. Dans un petit village où je m'arrêtai un instant pour changer de chevaux, un jeune Magyare prisonnier se promenait entre deux soldats croates. Les blessures qui décoraient fièrement son visage n'étaient pas encore cicatrisées. Il m'aborda et me reprocha en termes pleins d'emportement, mais en fort bon français, l'abandon dans lequel le gouvernement de la république laissait les malheureux Magyares. Après Tavoir engagé à modérer son exaltation, je lui fis observer que ses deux gardiens commençaient à s'inquiéter de notre entretien, et que je craignais d'attirer sur lui de nouvelles rigueurs. Il me comprit et se retira, mais en me suivant longtemps des yeux.
L'état financier de la Galicie étaitdéplorable. Pendant
toute une semaine que je mis à Lraverser celle grande province, je ne vis d'autres pièces de monnaie d'or ou d'argent que celles que j'avais sur moi, et que l'on regardait comme des curiosités. Les kreutsers même (monnaie de biUon} étaient tellement rares, que dans les bureaux de poste les employés ne pouvaient pas toujours m'en rendre quatre sur un florip en papier. Ils avaient adopté, ainsi que tout le commerce en Antriche à celte époque, un moyeq sommaire et curieux de faire le change :ils déchiraient un Qorin en papier ei) quatre morceaux, et chaque morceau étaitreçu pour un quart de florin.
Après sept jours de voyage, j'entrai dans la Bukovipe, qui faisait partie de la Moldavie avant que laPorie leût été contrainte de la céder à TAutriche et de violer aJQsi ses traités avec la Moldavie, ce qu'elle fit d'ailleurs î^ke seconde fois en 1812 pour la Bessarabie en faTeqr de la Russie. Dans les deux occasions, ce furent des ca- ))ipets étrangers ou leurs représentants qui obligèrent la Porte à faire ces cessions d'un territoire dont elle n'était que suzeraine, ou qui lui en inspirèrent Tidâe. L'hospodar de Moldavie Gbika protesta même formellement contre le morcellement de La principauté et la cession de la Bukovine; il paya de sa tète son courageux patriotisme. En 1812, le négociateur Moujrousi fut aussi décapité pour avoir signé la cession de la Bessar^ie. L'un périt pour avoir montré plus d'énergie que son suzerain, l'autre pour avoir trop obéi aux ordresde la Porte, qui voulut couvrir sa faiblesse de la prétendue
tratiisoo 4e soq négociateur V. La Bukovinea beaucoup plqs prospéré que la Transylvanie sous le gouYerncment 'autrichien. Cette proviqce e$t sillonnée de routes excellentes; ragricuUnre y fist en progrès^ et la population a beauiconp augmenté ; mais l'esprit de race et de nationalité y a conservé toute sa force. A mesure que je m'avançais dans le pays roumain^ je reconnaissais les typies qu'on voit à Rome sur la colonne Trsyane . Une figure barbue^ des cheveux blonds flottant sur les épaules^ une chemise de toile grossière liée autour du corps, de longs calegons, upe petite hache pendue à la ceinture, une peau de mouton jetée sur l'épaule gauche et attachée sur la poitrine; aux pieds des sandales de peau écrue, les jambes repou vertes de grosse laine roulée et relevée par des courroies,— tel est le Dace représenté sur la colonne Trsyane, et tel on peut le retrouver encore en Moldo-Valachie. A côté du descendant des barbares i la chevelure blopde et flottante, e( vétii de la même manière, on retrouve le descendant des vainqueurs semblable au type que le voyageur a pu adrai-
^ La cour de Russie, dont la générosité est proTerbiale, a comblé la famille Mourousi, et les bienfaits accordés aux fiis ont pu faire douter de la fidéUté du père k la Porte Ottomane ; nai« TinipartWo hittoire jîra que Mouroiisi n*a eu que le tort de ne pas avoir plus de courage et d*audace que son propre gouvernement. La lettre do grand vizir autorisait même les plénipotentiaires oilonans à céder tovCe la Moldavie. Una autre grande poissapce 9*a pas montré la même munificence que la Russie pour un dévouement plus réel que celui de Mourousi,— le dévouement do prince Alexandre Soutzo, décapité à cause de sa fidélité au vainqueur d'Austerlitz et de ses relations avec le gépéral Sébastian!.
rer dans la campagne romaine^ et que l'immortel pinceau de Léopold Robert nous a rendu familier : des cheveux noirs^ bouclés et descendant en touffes épaisses sur le cou et sur le front, un teint brun, quelquefois olÎTàtre^le front large et la tête couverte de la cocAula *, l'œil grand et profond, le menton relevé avec une grâce mêlée de Qerté. Ces paysans conduisaient des chariots tirés par des bœufs ou desbufOes qui sont loin d*avoir la férocité de ceux de la campagne romaine. Sur le sol de Tan tique Dacie^ les animaux comme les hommes ont perdu le caractère farouche qui distingue les uns et les autres sur les bords du Tibre. Rien n'est plus commun que de voir une paysanne conduire des buffles qui paissent libres, sans anneau dans les narines, tandis qu'elle tient un enfant dans ses bras.
ACzernowitz, chef-lieu de la Bukovine^ je descendis dans un hôtel occupé par des offlciersde deuxr^ments de hulans russes, qui dès le lendemain se mirent en marche pour la Transylvanie. J'entendis le colonel dire avec un accent tout français à ses compagncms : « Allons^ messieurs, à cheval I d Je mé mis aussi en route^ et j'entrai en Moldavie par le petit bourg de Michaêlin, ainsi appelé du nom du prince Michel Stourdza, qui y avait transporté le siège de l'administration du district^ qui était autrefois et qui a été depuis replacé à DoroboL A Michaëlin, je vis pour la première fois depuis plusieurs jours de la monnaie d'or et d'argent d'Autriche;
* Bonnel de grosse laine.
je reçus même en payement des pièces qui venaient de sortir de la monnaie impériale. C'est dans les Principautés que viennent se verser les espèces métalliques de rAutriche, qui forment, avec les roubles d'argent, les impériales et les nouvelles pièces d'or et d'argent de la Turquie, la monnaie courante en Holdo-Valachie, où le papier-monnaie n'a jamais été mis en circulation forcée : ni les Russes ni les Turcs ne l'ont (enté; les Autrichiens Tout essayé, mais sans succès. De Hicbaëlin à Yassy, le voyage n'offre rien de bien intéressant. Je m'arrêtai quelques beures à Botocban, ville assez considérable, où Ton me rendit des honneurs qui avaient un caractère tout local : on mit seize chevaux à ma voiture à la dernière poste avant d'arriver dans cette ville; et un médecin italien, ancien agent consulaire français, me fit servir un excellent déjeuner, pendant lequel des bohémiens me jouaient sur la guitare, le violon et la flûte de Pan, des airs indigènes empreints d'une mélancolie profonde et d'un charme singulier. Je me laissai aller au plaisir de les entendre, et je n'arrivai à Yassy que fort tard dans la nuit.
Cette ville n'était pas alors ce qu'elle est aujourd'hui après quelques années d'une administration qui a beaucoup fait pour l'embellir. Les rues étaient pavées en bois, et le palais habité par l'hospodar et bâti par le prince Mourousi, le frère de l'infortuné négociateur du traité de Bucharest, n'avait pas encore été restauré ^ Les mo-
> Mouroosi l'hospodar était frère putné de Démétrius Mourousi, qui était drogman de la Porte, et qui, tout-puissant à Gonstantino-
Dumenls îniéressaoU d'Yassy sont l'église des TroU- SaintS; excellent morceau d'architecture romane^ le monastère de Golia et l'église de Saint-Sfriridion, qui renferme la sépulture des Ghika de Moldayie. Yassy compte de grands liôlels entourés de jardins, mais pour la plupart sans élégance^ bien qu'ils aient un aspect monumental. Ce sont les demeures des riches boyards de la Moldavie. Les fortunes dans cette principauté sont beaucoup plus considérables qu'en Valadûe. Cela tient à plusieurs causes : la première est sans contredit Texcellente coutume qu'ont les boyards moldaves de* résider sur leursterres et de les cultiver eux-mêmes, tandis qu'en Vaiachie le boyard habite toujours la ville et donne ses terres à terme. Il faut dire aussi que malheureusement la condition d u paysan moldave est beaucoup moins bonne que celle de son voisin valaque. [U est obligé à un plus grand nombre de jours de travail au profit du propriétaire^ et cela ne contribue pas médiocrement à augmenter les revenus des boyards. L'agriculture est beaucoup plus avancée en Moldavie qu'en Vaiachie^ et une terre située dans la première de ces deux principautés fournit un revenu quadniple de celui que
pie, faisait des hospodars et oe TOuUit pas Tétre loi-niénie. Oa a trop cru et trop dit surtout que les principautés du Daowbe étaient le but principal de Tambilion des princes phanariotcs ; cela fot vrai pour beaucoup d'entre eux, mais ceux qui exerçaient ne grande influence dans la capitale d« Tcmpire préféraieni ne pas s'en éloigner. Yassy ou Bucbarest étaient des retraites, cpielquefoîs même des disgrAces brillantes, eomne cerlaines anbassndes l*oAt été ailleurs pour certains ministren.
produirait une terre située en Valachie^ toutes choseségales d'ailleurs. Ces grandes fortunes, cette rie de grand propriétaire, donnent quelque chose de fler et de féodal au caractère moldave, et lui impriment un cachet d'indépendance que Ton ne voit guère en Vaiacbie. Le boyard moldave est mattre sur son vaste domaine, c'est lui qui fait les listes de recrutement^ qui paye directement les impôts de ses paysans à la vesUarie (ministère <les finances)^ et l'autorité doit prendre son assentiment pour exercer la justice chez lui. Il n'a pas^ comme le Valaque, la passion des emplois publics^ bien qu'il y porte trop souvent, quant il les remplit, la même absence de désintéressement et de droiture. On ne le voit pas assidu à faire sa cour à l'hospodar^ qui pour lui n^est qu'un primm inter pares élevé par le vœu desescompairiotes. En face de l'occupation étrangère, la conduite des boyards moldaves a été beaucoup plus digne que celle des boyards valaques. Nul empressement, nulle obséquiosité. Les agents et les généraux russes n'étaient pas^ comme à Bucharest, l'objet de plates adulations; les salons moldaves ont presque toujours été fermés aux plus brillants états-majors, et les mariages^ si fréquents en Vaiacbie, mâme danslesclassessecondaires^entre lesofficiersrusses et les femmes du pays, ont été plus que rares enMoldavie. Ilya,on peutledire^dans cette principauté une boyarie, qui sera pour longtemps encore^ comme en Vaiacbie et bien plus qu'en Valachie, le seul corps qui donne à la population moldave laphysionomie d'une société constituée. Ce n'est point toutefois à cause de ses titres que la
boyarie forme un corps^ c'est uniquement à cause de ses biens. Dans les deux priucipautés^ la boyarie d'agrigor îion \ créée quelquefois par la faveur la plus honteuse et la rapacité des princes, conférée à des services qui ne s'élevaient pas au-dessusdeladomesticité,ou venduesouvent à vil prix, a beaucoup déconsidéré les rangs *. Jean Stourdza faisait de petits nobles |)0ur 400 piastres (300 fr. environ), et il y a en Moldavie près de trente logoîhétes (c'est le plus hautdegrédelabiérarchiemoldave),doDtplusieurs sont sans fortune. On en rencontre dans les villes de districts vêtus à peu près comme des paysans, portant la barbe, signe distinctif du grand boyard, et conduisant de petites voitures d'osier traînées par un cheval.
Le règlement organique des Principautés avait cherché par de sages mesures à mettre un frein à cet avilissement de la boyarie. Déjà l'empereur Alexandre avait fait cesser l'assimilation des rang$ moldo-valaques à ceux de la Russie, assimilation que ses prédécesseurs avaient admise; mais toutes ces mesures furent sans aucun résultat, et notamment sous les deux derniers hospodars, la Valacbie a vu des hommes sortis des rangs de la domesticité, ou enrichis par les moyens les plus coupables, s'avancer dans la hiérarchie des boyards jusqu'à faire partie du conseil des ministres. Le seul
1 La boyarie d'agrégation est composée en grande parUe de gens qui ont exercé des fonctions seryiles.
' Dans les Principautés, les rangs signiBent les différents degrés de noblesse^ comme dans Tarmée les grades constituent la hiérarchie militaire.
remède à cet état de choses nous parait être la création dans les Principautés d'une représentation nationale basée uniquement sur la propriété K
Les environs d'Yassy sont pittoresques ; on y voit de charmantes maisons de campagne et des couvents dont chacun a sa légende. La ville est enlaidie par le quartier juif, où plus de trente mille Israélites se pressent dans des bouges hideux, entourés tantôt d'une boue infecte, tantôt d'une poussière épaisse. Quand on arrive de Galatz sur les hauteurs de Socola, Yassy ofTre un coup d^œil saisissant, mais dont Tharmonie est détruite par cet amas de misérables huttes à travers lesquelles il faut passer pour atteindre la ville. Du reste, la Moldavie est littéralement envahie par les juifs, qui y afQuent de la Pologne russe et de la Galicie. C'est l'administration antérieure à celle du prince Grégoire Ghika qui a ouvert aux juifs rentrée des frontières de Moldavie, et ils s'y sont précipités pour échapper au service militaire, aux durs impôts, et jouir d'un gouvernement plus doux. L'hospodar y trouvait son profit, attendu que les juifs étaient obligés de payer une taxe exceptionnelle et arbitraire. De plus, de temps en temps on répandait le bruit de leur prochaine expulsion. Alors ils se réunissaient, et portaient au pied du trône moldave leurs supplications, qui, appuyées d'arguments irrésistibles, étaient accueilUes avec une paternelle condescendance. Ces avanies étaient plus que compensées par les avan-
* La convention du 19 août 4858 a accueilli ce vœu, émis dèa
tages immenses que lem* offlrait le séjour en Moldarie. Peu à peu ils se rendirent maîtres de toutes les affaires, pénétrèrent dans toutes les maisons, et chaque boyard a aujourd'hui son juif, comme une grande maison a on avait un intendant^ un précepteur, ou un abbé. Us ont, avec rimprudent et coupable assentiment des propriétaires, couvert les campagnes de cabarets, où ils vendent une eau-de-Tie de fruits qui enlève au paysan presque toot ce qu'il gagne et tarit la source même de sa richesse, la vigueur de ses muscles. Enfin le juif est tailleur de dames, et fait quelquefois des corsages et des tailles que ne désayoueraient pas les meilleurs ateliers de Paris. Les juifs peuplent maintenant des bourgs, des villages, comme en Galicie ; quelques-uns même sont devenus fermiers de terres comme en Pologne, où tout leur est livre jusqu'aux églises des villages, devenues entre leurs mains des magasins d'ustensiles aratoires ou de céréales. En général ils sont durs pour les paysans. Jusqu'ici^ ils ne peuvent en aucun cas acquérir des terres ; les exceptions qui existent en faveur des chrétiens étrangers ne leur sont pas appliquées, la naturalisation même ne leur donne pas ce droit. J'ai connu des Moldaves très-éclairés, très-humains : à les entendre, c'eût été un véritable malheur que d'autoriser les juifs à acquérir des propriétés territoriales. Les Moldaves ont la conviction que les juife, aidés de cette autorisation, seraient avant vingt ans, par l'usure et Texcès de leur habileté en affaires, propriétaires de la moitié de la principauté. — Il est certain
que cela est grave, et qu'un sentiment aussi universellement et aussi profondément enraciné cesse d'être un préjugé pour mériter d'appeler Taltention des hommes d'Etat. Il faut ajouter que les Israélites, en Pologne, en Bukovine et en Moldavie, vivent en dehors de la société par leurs mœurs, leur costume et leur attachement aux vieilles habitudes talmudiques. Plus ils se rapprocheront de la société cbréliennne, et plus ils auront droit à l'égalité devant la loi. En Valachie, ils sont en très-petit nombre, Tautorité leur ayant toujours créé des difficultés : mais ceux qui y sont établis, et notamment les banquiers, qui y ont des maisons considérables, sont entrés dans la société européenne par leurs mœurs et leur façon de vivre. Dans les deux principautés, ils ont le libre exercice de leur culte.
Dès mon séjour à Yassy, quelques-uns des abus dont soutire la société moldo-valaque se révélaient à moi. En Valachie, et à Bucharest surtout, j'allais voir ces abus s'accuser plus vivement encore. Les deux pays diffèrent singulièrement d'aspect quand on entre en Valachie par Fokchani. La culture est inférieure sur le territoire valaque en général, et surtout dans les immenses plaines qui de la frontière moldave s'étendent jusqu'à Bucharest et au delà. Quelquefois, pendant des heures entières, on roule silencieusement et rapidement sur des steppes où l'œil n'aperçoit au loin que des cigognes, des troupeaux d'outardes ou les pieux qui dominent les puits, et au-dessus desquels s'agitent le3 longs bras de bois qui servent à puiser l'eau pour les
troupeaux ei les chevaux. Au lever de Taurore ou au soleil couchant, cette immensité offre un spectacle imposant, quelquefois sombre, mais toujours plein de charme. Je passai à gué le Rimnik, appelé le Salé à cause du goût de ses eaux, qui prennent leur source près des mines de sel dans les Carpathes. Cette rivière donna à Souvarof son premier surnom après sa victoire sur les Turcs, et son ûls y périt noyé au commencement de ce siècle ^ A Bouzéo, dont l'église,
^ On sait que Souvarof, nommé en 4800 prince Iulinskî, pais disgracié, mourut dans la même année. II laissa un fils natnrei qu'il avait reconnu, dit-on, à la demande de Catherine II, et une fille, la princesse Rimnikski. Son fils était une espèce de sauvage dont la violence el la férocité répandaient la terreur partout où il allait. En Moldavie et en Valachie, les boutiques, même dans les villes, se fermaient sur son passage. Il avait une armée de chiens qui remplissaient toute une maison. Ses soldats pillaient et violaient jusque dans les églises, et n*étaient pas même arrêtés par le caractère sacré des ecclésiastiques. Arrivé sur les bords du Rimnik, comme il s^en retournait en Russie, il s*obstina à traverser cette rivière malgré un commencement de débâcle. En Valacbie, les cours d*eaa deviennent parfois en quelques minutes des torrents impétueux. Le fils de Souvarof p^it victime de son empor* tement. Sa mort fut considérée comme une délivrance par tous ceux qui Pentouraient. La princesse Rimnikski était resiée longtemps fille, malgré son grand nom. Il est vrai que c'était k peu près tout ce que lui avait laissé le prince lt;ilinski. L'empereur Alexandre avait sans succès cherché à la marier. Un jour qu*il passait une revue, il fut frappé de la beauté mâle et régulière d*on colonel. Il demanda son nom. On lui dit qu*il s'appelait Bachaiakof, et qu'il éuit Tartare. L*einpereur Alexandre se le fit présenter et lui mit une couronne de laurier- sur la tête. Bachmakof, doté et fait conseiller d*£tal, épousa la fille du farouche vainqueur dlsmall. Comme le pape Pie VI, Tempereur Alexandre aimait âi employer les beaux hommes.
révëché; le séminaire et Thôpital s'annoncent au loin par leurs coupoles de fer-blanc peintes en Tert; je trouvai Tévëque assis sur les marches de son perron^ tenant à la main un gros jonc à pomme d'argent et réglant ses comptes avec les paysans. En Valachie et en Moldavie^ les évêques sont à la fois les chefs spirituels et les administrateurs temporels de leurs diocèses^ et les intérêts matériels les occupent beaucoup plus que le soin des âmes; ils considèrent surtout les fidèles comme des contribuables.
L'aspect de Bucharest me sembla étrange, c'est la ville des contrastes : on y voit des palais ou au moins de beaux hôtels ^ et des masures affreuses, des équipages sortant des ateliers de Binder ou de Clochez et conduits par des cochers en grande livrée^ puis d'énormes charrettes transylvaines renfermant un monde comme l'arche de Noé^ et traînées par huit^ dix, vingt chevaux ou juments avec leurs poulains courant librement autour de l'attelage^ — des chevaux de race russe ou hongroise pleins de feu et de grands buffles à l'œil rouge,— des élégants et des élégantes \ètus à la dernière mode de Paris et des paysans habillés comme les Daces il y a deux mille ans^ des Albanais salement vêtus parcourant les rues en vendant la braga (boisson fermentée) et des boutiques où s'étalent les friandises de Boissier^ et de Potel et Chabot, — des moines fumant
i Bucharest est la dernière des capitales de la Yalachie. Les princes ont d*abord résidé k Kimpolungo, k Courte-de-Agis , k TirgOYÎsht ; ils se sont toujours rapprochés du Danube.
leur pipe au cabaret ou sur des lombes, daus les cimetières placés au cœur de la ville, à côté de tziganes, musiciens ambulants {}aovÀari)y vêtus de longs niaiiteaux flottants et portant à la ceinture de leur robe le violon, la mandoline, la flûte de Pan, prêts à vendre leurs services pour un baptême, un mariage ou un enterrement. La vie orientale, qui s'en va, et la vie européenne, qui la remplace, se coudoient, se succèdent comme dans un panorama.
On pouvait voir, en 1849, l'influenoe russe se révéler à Bucbarest par des signes trop certains. La nomination récente du prince Barbou-Slirbey préoccupait toute la ville. On s'entretenait des intrigues nombreuses qui avaient précédé cette nomination, et qui avaient fait perdre au commissaire ottoman la haute situation morale qu'il s'était d'abord acquise. Assiégé par les instances de plusieurs candidats, Fuad-Effendi avait fini par recommander au choix du sultan le moins populaire de tons, Stirbey, qui devait tout à la Russie. Le commissaire impérial russe assistait en spectateur salisfait au triomphe du candidat de sa cour et à l'anéantissement des espérances que les boyards patriotes avaient mises dans le commissaire ottoman. Le général Du Hamel avait été consul général de Russie en Egypte, et s'y était fait remarquer par la douceur de son caractère et son empressement à être agréable à Hébémet- Ali-Pacba; puis on l'avait vu ministre à Téhéran, où il avait généreusement mis son influence an service des missionnaires catholiciues français persécutés par le
gouvernement persan; enfin il avait été en plusieurs occasions envoyé à Bucharest en qualité de commis* saire impérial. C^était un homme froide d'un caractère privé irréprochable, d'un esprit profondément reli* gieux, mais dont les dehors solennels et les traits immobiles faisaient un personnage redoutable pour ceux qui n'avaient pu le connaître dans l'intimité $ d'ailleurs il parlait et agissait volontiers dans les Principautés comme le représentant du mattre.
La boyariê à Yassy m'avait montré ses instincts din-» dépendance : à Bucharest, sauf quelques rares et nobles caractères qui se sont acquis les sympathies des gens de cœur, l'influence russe la dominait visiblement. Ne devais-je pas, pour m'éclairer sur les forces et les be« soins du pays, me tourner maintenant non plus vers les villes, mais vers les campagnes, où l'esprit national s'était sans doute mieux conservé, et vers les monas* tères, qui sont des centres si considérables dans les Princi|»autés? Les voyageurs n'observent guère que les villes ; je résolus de pénétrer dans les couvents, de visiter les Carpathes, où se groupe de préférence la population monastique. Une excursion dans ces montagnes devait compléter l'ensemble de notions qui me per* mettrait de porter un jugement précis sur les besoins et les intérêts des Principautés.
Mon excursion fut rapide, mais fertile en curieux souvenirs. Je me rendis d'abord à Giurgevo. J'étais là tout près de Roustchouk, et je voulus voir Saîd-Pacha, le dernier rouméU-valesêi de la Turquie et l'un des plus
riches propriétaires deTempire. Saîd-Pacha desœnd des kbans de Tartarie. Malgré sa grande fortune, il habitait à Roustchouk un konak ou hôtel qui tombait en ruines. Said-Pacha est un i^ieillard d'un abord froid, mais d'une politesse empreinte d'une simplicité noble. Il menait la \ie la plus monotone, et sa plus grande distraction, après les affaires, était de parcourir ses fermes et de visiter ses grands troupeaux de bœufs, de moutons et de chevaux. Les goûts de TAsiatique et du nomade n'avaient pas disparu chez le haut fonctionnaire ottoman.
En descendant le Danube, je fus frappé de la distance qui existe entre les piquets des soldats valaques destinés' à garder le littoral de la principauté ; il était difficile que la surveillance fût moins efficace. Les soldats valaques qui gardent le littoral ou les lies du Danube sont logés dansdescorps de garde élevés, comme des colombiers, sur quatre gros pieux baignés souvent par les eaux du Danube^ ou se dressant au milieu de roseaux qui atteignent les fenêtres mêmes du poste. A rapproche des voyageurs, des troupes d'oiseaux aquatiques sortent de ces roseaux : l'oie, le canard sauvage, le pélican, attirent par leur vol puissant Tattention du chasseur; mais les pauvres soldats des piquets se livrent peu à la chasse : ils ont assez à faire pendant la nuit, et quelquefois pendant le jour même, de se défendre contre les énormes cousins du Danube, dont la piqûre est très-douloureuse. Dès que Ton passe le Sereth, on s'aperçoit que Ton entre dans un pays mieux cultivé,
la route de Galatz à Yassy offre sur certains points, avec des tronçons d'excellentes chaussées dues à Tbospodar Michel Stourdza, une culture, un air de richesse agricole qui rappellent les plus belles parties de la Toscane.
Entre Tekoutch et Birlat, je vis des bataillons russes qui gagnaient le Pruth pour repasser en Bessarabie par Léova et Skouléni. Les soldats avaient des sarreaux ; leurs casques étaient recouverts d'une toile grise destinée a les protéger contre les rayons d'un soleil déjà brûlant^ bien que la saison fût beaucoup moins avancée qu'en Valacbie^ et que dans la haute Moldavie il y eût encore de la neige en assez grande quantité. En moins d'un an, j'avais vu les soldats russes entrer en Moldavie et quitter cette principauté. Leur attitude, Texpression de leurs visages étaient les mêmes ; ils étaient calmes et ne semblaient guère heureux de retourner dans leurs foyers.
J'atteignis bientôt la région des couvents, c'est-à-dire les Carpalhes, et je me rendis d'abord au couvent de Niamtzou, situé dans ces montagnes, comme celui de Seco, qui en dépend. Pour y arriver il faut passer plusieurs fois à gué le cours sinueux et rocailleux de la Niamtzou, qui coule au pied de collines à pic dont le sommet porte encore les ruines du château d'Etienne le Grand. Une brillante hospitalité m'attendait à Niamtzou. Après avoir pris un excellent repas pendant lequel je fus servi par des moines, je couchai dans une chambre où étaient les portraits des derniers abbés et de
Tempereur Nicolas. A mon réveil Je fis le tour du couvent principal le long d'nne galerie de bois qui me permit d*admirer à mon aise les sombres sapins et les gorges profondes qui dominent Niamlsou; puis j'assistai au service divin^ qui se fait en moldave et en russe^ et on me donna TEvangile à baiser.
NiamtaEOu et Seco sont deux monastères, ou mieux deux agrégations de religieux comptant plus de deux mille frères. Ces deux vastes établissements produisent tout ce qui est nécessaire à la consommation des moises. Les revenus de ces deux couvents dépassent 70,000 ducats, environ 840,000 francs. Niamtxou était sons la protection spéciale de l'empereur de Russie, et les moines russes y sont en assez grand nombre pour former un parti ou une faction russe en opposition au parti moldave. Les terres des couvents de Niamtzon et de Seco sont très-étendues. Le premier de ces couvents faisait, lors de ma visite, bfitir dans la ville de Niamtxou, très-voisine du couvent, un fort bel bApital qui devait contenir soixante lits. Tout voyageur a droit à être hébergé pendant trois Jours dans ce couvent^ et parmi les bâtiments qui couvrent le vaste espace où demeurent les moines, on remarque une auberge pour les pauvres. Je fus firappé du peu d'habitude que les moines de ce couvent avaient de la langue grecque. Un seul moine put me servir d'interprète dans ma conversation avec le supérieur, qui neparlait que le roumain, que je ne savais pas sufRsamment à cette époque. Je passai dans l'église quelquesinstants à entendre chanter
des hymnes en esclavon^ en moldave et en grec. Les moines avaient en général de belles voix, mais ils chan* taient souvent du nez; leurs physionomies étaient expressives; plusieurs portaient de longues chevelures noires avec des reflets roux, et qui leur tombaient jusque sur les reins. Niamtzou possède une imprimerie d'où se répandent^ dans tous les pays roumains^ des livres d'église^ d'éducation^ et les traductions des saintes Écritures. La vie des moines de Niamtxouet de Seeo ne passe nullement pour exemplaire^ et le voisinage de nombreux couvents de femmes, la liberté de mouve» ment laissée aux moines , accréditent » s'ils n'autori^ sent^ les accusations portées contre eux. Au milieu des richesses, du luxe et de la licence de Niamtiou, mon esprit se reporta en souvenir vers le couvent des trap* pistes de Westmale, près d'Anvers, dans cette vaste et triste Campine que ces bons religieux ont fertilisée de leurs sueurs, et où j'avais passé, deux ans auparavant, quelques jours au sein du silence le plus solennel. Là, tout rappelait le renoncement à la vie, les privations, la mort. Le prieur moldave, richement vêtu et assis sur son divan avec une dignité grave, ne me faisait pas oublier le supérieur des trappistes, son costume sévèrement monastique et son visage empreint d'une douce tristesse. A l'éloquente parole du moine grec j'opposai le simple langage du moine catholique, s'excusant de ne me faire que des réponses brèves et embarrassées après tant d'années de silence et de retraite. Au riche couvent de Niamtzou j'opposai encore l'obscure cha-
pelle de Westmale, les tombes qui remplissaient le jardin, et le silence du cloître belge, interrompu seulement à de longs intervalles par des chants religieux. Après avoir quitté Niamtzou au bruit des cloches^ qui furent mises en branle pour me faire honneur^ je pris la route de Piatra. Le long des versants septentrionaux des Carpathes et dans les vallées que Ton traverse^ on ne voit que des couvents. On rencontre d'abord Agapia dans une situation charmante, arrosée par des filets d'eau qui descendent des collines, et embellie alors par les premiers sourires du printemps. Agapia est un couvent de femmes ou plutôt un véritable béguinage semblable à ceux des Flandres, où chaque nonne a sa petite maison. Là se pratique une hospitalité un peu trop analogue^ dit-on, à celle des couvents de femmes de TArcbipel que Tournefort visita en 1700, et dont il nous a laissé une si exacte et si spirituelle description. Je ne séjournai dans le couvent d' Agapia que le temps nécessaire pour y entendre quelques psaumes chantés avec un ensemble assez harmonieux, dans une chapelle 011 les nonnes me conduisirent en me prenant sous le bras. Malgré les gracieuses prévenances de l'abbesse, qui portait avec élégance une canne à pomme d'or, et qui me fit servir par de jeunes religieuses d'excellentes confitures, de Teau de source et une pipe, je quittai promptement Agapia, et j'allai passer la nuit dans un autre béguinage appelé Yaratiko. Le premier de ces établissements a 1^,000 francs de revenu, le second 48,000. Dans ces congrégations, les vœux sont éternels.
et beaucoup de jeunes filles y sont traînées par leurs parents^ qui les sacrifient à des enfants préférés. Depuis quelques années, des réformes sérieuses ont eu lieu dans ces béguinages; le gouyernement et le haut clergé moldave y ont également concouru et avec succès.
D'autres couvents, où je m'arrêtai successivement à mon retour en Yalachie, ne modifièrent en rien Timpression que j'avais éprouvée parmi les moines de Niamtzou et parmi les béguines d'Agapia et de Yaratiko. Partout je retrouvai les mêmes mœurs faciles et brillantes. Je me bornerai à citer Monoxylon, couvent de femmes ainsi appelé à caused'une image de la Vierge trouvée dans le creux d'un vieil arbre; Tismana, situé dans une gorge pittoresque sur la petite rivière de ce nom; Bistritza, dont la situation n'a rien à envier ni à la Suisse ni au Tyrol; Arnota, fondé par un prince albanais, et qui servit de refuge aux habitants à l'époque des invasions des Tartares; Polovrâdji, construit à la coupure même de l'Oltez, là où cette rivière s'échappe d'une grotte profonde, riche en stalactites; Colza, bâti en face de l'Olto, au point où cette rivière indomptée s'échappe des Oarpatbes pour arroser la Valachie; Orez, le plus considérable des cinq couvents fondés par les Brankovano, un des plus riches de toute la Valachie, et dont la vieille princesse Brankovano, retirée àVaratikOi a encore le droit de nommer les prieurs. L'abbé d'Orez venait de mourir. Il s'était rendu célèbre dans le pays. C'était un Grec des Cyclades. Il s'appelait Chrysantbe. Son portrait était dans toutes les pièces du couvent.
et il repréflentait bien le personnage tel qn'oD le dépei* gnait dana la contrée. C'était on yéritable abbé du moyen fige^ comme Pétrarque] noua en a décrits. Actif administrateur des biens temporels docouTent^ il aTait fait passer en Grèce des sommes considérables ; dur envers les paysans, il inspirait la terreur; laxariem et tyrannîqae^ il imposait ses caresses aux jeunes filles de ses Tillages. Tout cela se lisait dans ses petits yeux terls et chatoyants^ dans sa bouche épaisse et serrée^ dans son large menton et son front bombé« Avec on turbaa, on Teât pris pour Ali-Pacha de Tepelen. Dansunaotre couvent que je ne veux pas nommer, le prieur entretenait ouvertement une Allemande^ qui assistait à la messe dans un état que je trouvai peu intéressant^ pendant que son seigneur et maître officiait. Cela ne semblait pas trop scandaliser TassistaDce.
Dans un couvent de femmes situé près de Bucharest, et appelé Passer (l'oiseau)^ je fus surpris d'entendre plusieurs nonnes chanter en répétant pendant près d'une heure un nom de femme. En interrogeant Tune d*dles» j'appris qu'elles faisaient ce que l'on nomme en valaque un privighiero. Elles priaient Dieu de faire mourir la personne qu'elles nommaientj parce qu'elle était l'olyel de l'afitoction illégitime d'un grand personnage. L'è* pouse délaissée demandait la mort de la lislk pécheresse et payait le privighiaro, Gea chants doivent se faire entendre pendant quarante jours de suite.
Un des couvents de femmes les plus agréablement situés de la Valachie est celui de l'OsIrof, ainsi appelé
paroe qu'il est construit sur une llede TOllo : oêirof, en valaque comme en russe, veut dire Ue. G'estencoreun béguinage; chaque nonne a sa maisonnette sous des arbres séculaires et épais qui en dérobent la vue. Un |)elit bras de l'Olto, qui coule doucement^ sépare à peine nie de la grande route, et une barque plate y conduit les voyageurs^ qui s'annoncent par le son d'une cloche. L'abbesse d'Ostrof ne revôt le costume religieux que lorsqu'elle a des visiteurs étrangers. Habituellement elle est vêtue à la dernière mode de Paris^ et reçoit ses toilettes de Bucharest. Dans tous les grands couvents d'bommes^ les voyageurs de distinction trouvent une large hospitalité, pour laquelle les prieurs reçoivent des frais de représentation. Les boyards en abusent quelquefois, et la conversation de ces prieurs ressemble beaucoup trop à celle des aubergistes, qui se plaignent de la cherté des subsistances. On mange dans les Carpathes d'excellentes truites, et les abbés ne dédaignent pas de les garder sous clef dans des viviers, où ils vont les chercher eux-mêmes pour les voyageurs, quand ils veulent les traiter avec magnificence. La vie religieuse apparaît à peine; on dirait des fermiers en habit ecclé* siastique.
J'avais donc vu enValachie comme^en Moldavie d'importants établissements religieux qui se partageaient en quelque sorte, avec la boyarie^ la grande propriété. Quel esprit animait cette nombreuse population monastique 1 Dans quelle mesure coneourait-elle aux charges de TEtatt Quelles réformes appelait sa ri«
tuation? Telles étaient les questions auxquelles mon excursion dans les Carpathes me permettait de répondre.
L'ascendant moral acquis dans ces couvents à la puissance qui est le représentant le plus naturel des intérêts de TEglise grecque est beaucoup moins grand qu'on ne peut le supposer. Cet ascendant n'est accepté qu*autant qu'il maintient des privilèges ou même des abus. En faisant cesser ces privilèges, on arrive à une question d'une haute importance, celle du concours des couvents aux charges de l'Etat, et qui nous parait mériter, entre toutes, un examen sérieux.
Commençons par établir que dans les Principautés tous les biens ecclésiastiques ne sont pas soumis à des règles uniformes. La Yalachie a une métropole et trcMS évèchés suffragants, qui jouissent d'un revenu annuel de 3 millions de piastres (à peu près i ,448,000 fr.). La cinquième partie de ce revenu est mise à la disposition des titulaires pour leurs aumônes, leurs dépenses personnelles et celles de leurs maisons. Les quatre cinquièmes restant servent à Tentretien des églises, au payement des tribunaux ecclésiastiques, au traitement des curés et vicaires, aux frais des séminaires et de rinstruction religieuse, etc. Un dixième de la somme totale est censé devoir être mis en réserve pour les dépenses imprévues.
Après la métropole et les évèchés viennent les couvents dits nationaux. Ceux-ci jouissent d*un revenu de 8 millions de piastres (3,976,000 fr.]. Ce revenu, re-
cueilli par une caisse nommée caisse centrale, est réparti ainsi : 900,000 piastres pour Tentretien des églises, la nourriture et Thabillement des religieux ; 1,800^000 piastres versées à l'Etat^ et destinées aux établissements de bienfaisance et d'instruction publique. Le reste, — plus de la moitié de la somme^ — est censé devoir être mis en réserve; mais nonobstant les garanties contenues dans le règlement organique^ il n'y a pas eu un liard de réservé depuis quinze ans.
Outre ces couvents, il en est auxquels leur bonne administration a valu un traitement exceptionnel lors de la rédaction du règlement organique. Leurs revenus ne vont pas à la caisse centrale. Telle est la condition faite à Kalderouchan, fondée par les Ghika, et à une foule de petits moutiers {skil en langue roumane) qui relèvent directement de l'autorité du chef du diocèse où ils se trouvent placés.
La Moldavie a un métropolitain et deux évéques suffragants. Le métropolitain ou archevêque d'Yassy pos^ sède des propriétés foncières d'un revenu annuel d'environ 290,000 fr. Il en reçoit les cinq septièmes pour son entretien et n'en rend aucun compte au département des biens ecclésiastiques. Le revenu annuel des deux évéques de Roman et de Houche s'élève pour chacun environ à 130,000 fr., dont les quatre septièmes sont afléctés à Tenlretien personnel du titulaire. Les revenus des couvents et du clergé indigènes moldaves forment une somme de 1,836,000 fr., qui sont recueillis par la caisse centrale. Sauf quelques exceptions, en
MoldaTte comme en Valacliie, le principe de TadminifttratîoD et de la réparUUon par l'Etal des biena da clergé indigène eat admis et même pratiqué. Les choix des métropolitains et évéques dans les deux principautés sont faits par les assemblées générales des boyards, sanctionnés par les hospodars et reconnus canonique* ment par le patriarche de Constantioople* On comprend aisément les brigues et les corruptions qui naissent d'un pareil système^ lorsque les assemblées, au lieu d'être générales, sont tout simplement des divans ad hoc composés d'un petit nombre de fonctionnaires, comme ceux qui existaient en 4856, et qui ont fait les dernières élections des grands dignitaires de TÉglise moldo-Talaquei ,
Outre les monastères et les ermitages indigènes, il y a dans les deux principautés des couvents grecs, qui relèvent de couvenls situés dans Tempire ottoman. Plus du cinquième du sol de la Valachie et de la Moldavie appartient aux couvents grecs, et pins de cent mille familles roumaines cultivent ces vastes et beaux domaines donnés ou légués par la pieuse rounificeooe des princes ou des grandes familles moldo-valaques. Ces couveiits, au nombre de soixante-dix environ, relèvent du Saint'Sépulcre, du Mont-Athos, du Mont- Sinai, du patriarcat de Gonstantinople, de celui d'Alexandrie, de celui d*Antioche, de la communauté de Drian en Epire, des monastères de Meteora en Thessalie, et de divers monastères de la Roumélie ; on les appelle inquinai, c'est-à-dire d^dt>i, ioumii. Us ont un
revenu avoué de plus de 3 millions de francs en Moldavie et de plus de 3 millions en Valacbie ; mais ces revenus sont susceptibles de très-grandes augmen* tations.
Les diplômes (chrysobultê) qui confirment les dona* tiens faites aux couvents grecs existent et ont été soigneusement analysés. Il en résulte que les donations ne furent pas faites aux individus, aux religieux, mais à la communauté. Les communautés n'étaient point considérées comme propriétaires, mais purement et simplement comme les dépositaires des fonds, qu'elles devaient répartir au profit des populations, avec obligetion de rendre compte chaque année de l'usage fait de ces revenus au gouvernement de l'bospodar. Lorsque les Phanariotes s'introduisirent dans les deux principautés et y parvinrent à l'autorité; ils voulurent assurer la suprématie de leur race sur les indigènes et se mé* nager des ressources dont ils pourraient disposer pour augmenter leur influence : ils aliénèrent en conséquence les monastères au profit des communautés religieuses du Moni«Alho6, de la Roumélie, de Jérusalem et du Mont-Sinaï; mais un mécontentement général éclata, et dès i633 Matthieu Bassaraba, se fondant sur llllégalité d'actes qui n'étaient pas revêtus de Tassentiment de rassemblée du pays, fit rentrer les monastères sous Tancienne loi. En i054, le décret de Matthieu fut renouvelé par Constantin Bassaraba et confirmé en i668 parSherban II. Enfin, jusqu'en 1745, la question des monastères suivit les fluctuations de la lutte poli-
tique acharnée qui se vidait entre les boyard s indigènes et les phanariotes. A cette époque, ceux-ci remportèrent déûnitivement, et pour plus d'un siècle, par TaTénement de Nicolas Mayrocordato. En Moldavie, les mêmes faits se reproduisirent.
En 1822 enfln, les princes indigènes régnèrent de nouveau sur les Principautés. Grégoire Gbika, à qui la Valacbie doit les premiers élémentsdesa régénération, et qui, depuis le commencement de ce siècle, est peutêtre avec son frère, Tex-bospodar Alexandre Gbika, le seul prince dont la mémoire soit restée cbère au peuple, s'empara des revenus des monastères grecs, mais sans en rien détourner, et les employa au payement de la dette, qui s'élevait à 5 millions de piastres, ou 8 millions de la monnaie d'aujourd'bui, soit 3,500,000 fr. En 4830, la Russie rendit de nouveau les revenus aux moines grecs, mais en 1834 le règlement organique décida que les biens des monastères, tant indigènes que grecs, seraient ramenés à leur destination première, c'est-à-dire qu'une partie des revenus de ces biens serait donnée à TÉtat, qui devait l'employer en . institutions publiques. A cette époque, le général Kisseleff institua une commission dont le rapport conclut à faire affermer par l'État les biens des couvents aliénés ou couvents grecs, sauf à l'Ëtat à faire parve* nir aux lieux saints, au Mont-Athos, etc., les revenus annuels tels qu'ils existaient avant le règlement organique, mais après en avoir prélevé les contributions payées à cette époque aux Principautés, ainsi que les
frais d'entretien et les sommes nécessaires aux actes de bienfaisance^ aux institutions d'utilité publique. La différence créée par les améliorations résultant du règlement organique entre les revenus des deux époques devait également rester à l'État. Le comte Risseleff donna toute son approbation à ces conclusions, et en recommanda vivement l'adoption à Saint-Pétersbourg; mais les actives démarches des religieux grecs, soutenues par de puissants moyens employés habilement à Pétersbourg et à Constantinople, obtinrent un délai de dix années. En 4843, à l'expiration de ces dix années, il ne fut rien fait, et les abbés grecs, plutôt que de consentir à subir le principe de la participation aux charges publiques, préférèrent abandonner une notable partie de leurs revenus, qui allèrent arrondir les for* tunes des chefs et des favoris du gouvernement. Il y eut des exemples scandaleux qui se sont perpétués jusqu'à nos jours. Les terres des monastère étaient prises a ferme par les personnages les plus haut placés. Un fonc* tionnaire d'un rang élevé, très-protégé par la Bussie, avait dû à cette protection laferme desbiens du couvent de Slatar, situé à Bucharest, mais appartenant au patriarche grec schismatique d'Alexandrie, ainsi que les biens d'un autre couvent formant tout le revenu de ce patriarche. Ces terres étaient affermées par ce personnage, objet de la protection spéciale de la légation de Russie à Gonstantinople, moyennant 42,000 francs par an pour six ans, et les revenus réels étaient de 48,000fr. par an. Un parent d'un ex-hospodar, qui occupait
Aêb CHRÉTIEXS ET TURCS.
même ua poste éminent dans radministniion du dernier gouveraemeot, a agraadii dit-on» de près du double une terre qu'il possède près de Fokchani aux dé* pens du couvent de Saint-Jean, relevant du Mont-Atbos, dont il est le voisin, et aux dépens des mochnéniê et des reaichei (paysans propriétaires) dont les terres ooofinaient avec tes biens en Valachie et en Moldavie. Ces mallieureux furent dépouillés malgré leurs plaintes et ooodamnés devant lestribuneuxde Bucbarestetd'YaflBy, où l'usurpateur était fortement appuyé; les moines da couvent de Saint-Jean racontaient ces fiits 4 tous les voyageurs.
En 1847 enQn, la Russie décida que les couvents grecs donneraient dans les deux Principautés réunies une somme de 27,000 ducats par an, 324,000 francs. Le prince Stouidzase mit immédiatement enpossessîon de la moitié qui lui revenait, et son successeur suivit son exemple. Le prince Bibesco trouva la contrîiitttioo trop minime et ne voulut rien prendre. En 1848, le gouvernement provisoire valaque déclara les biens cooventuels grecs hiem nationaux; mais cette décision n'eut aucune suite, et les deux hospodars nommés par l'acte de Balta-Liman demandèrent aux deux cours et à leim commissaires le droit de prélever le quart des revenus pour l'appliquer au payement de la dette des Principautés d'abord, et ensuite au profit des Principautés elles-mêmes. Aujourd'hui cette question est encore pendante malgré les discussions qui ont eu lieu à Gon* stantinople entre des membres du divan et des délégués
dn prince de Moldavie ^ Peut-être est-il heureux qu'une solution définitive ne se soit pas produite sans l'assentiment de la Russie, dont le concours peut donner une force plus réelle à un pareil concordat.
Ni les couvents indigènes^ ni les couvents grecs aliénés neconcouî*ent sérieusement^ on le voit, aux charges de l'Etat, dans les deux Principautés. Il y a là un régime nouveau à créer. Il y a surtout à veiller à ce que les revenus soient employés suivant les intentions du législateur. Ce que j'avais vu dès mon arrivée dans les Principautés en 1849, — soit à Bucharest et a Yassy, soit dans les couvents, — m'amenait à cette conviction^ que les réformes politiques ne pouvaient avoir de résultats sérieux en Moldo-Valachie qu'autant que des réformes sociales auraient préparé la société moldovalaque à une organisation meilleure. L'année 4849 marquait précisément le début d'une ère où le régime de la propriété allait enfin appeler l'atlention des gouvernements moldave et valaque. Dans quelle situation ces gouvernements se trouvaient-ils quand ils procédèrent à l'œuvre des réformes ? Que firent-ils? que restet-il à faire ? On voit combien l'état des Principautés il y a sept ans se lie étroitement aux questions qui s'y agitent encore aujourd'hui.
1 Grégoire Ghika, mon en 4857.
Deux faits considérables ouvrent la période pendant laquelle les hospodars durent, de concert avec une commission spéciale, tenter diverses réformes économiques devenues urgentes. La révolution de février d'une part, la convention de Balta-Liman de l'autre, expliquent le caractère des réformes essayées et la limite dans laquelle on les renferma. La révolution de Février avait éveillé dans toute l'Europe orientale des vœux de réforme qui portaient principalement sur le régime de la propriété ; la convention de Balta-Liman, signée à Constantinople en mai i%A9 entre le grandvizir et le ministre de Russie, rétablissait rinflnenœ russe dans les Principautés, et, bien qu'elle appelât une commission à réviser le règlement organique soos PinQuence des vœux formés après février, on pouvait aisément prévoir que cette révision serait subordonnée aux intérêts de la Russie,
Qu'on rejette un moment les yeux sur les rapports de la Russie avec les Principautés depuis le traité d'Andrinople. On reconnaîtra que les idées de réforme ont été de longue date soutenues par elle comme un moyen d*agir sur la Turquie. Le traité d'Andrinople, qui donnait aux populations roumaines des princes nommés à vie, leur assurait en même temps de nombreux bienfaits matériels; mais ces bienfaits étaient
accompagnés de dons qui devaient devenir funestes aux protégés de la Russie. Quoi qu'il en soit^ ce traité, obtenu par une puissance dont les armes n'avaient pas remporté de triomphes bien éclatants, éveilla l'inquiétude de l'Angleterre, alors la gardienne la plus vigilante et au moins la plus jalouse des intérêts européens en Orient, et le comte d'Aberdeen écrivit la fameuse dépêche dont la publication, survenant au début du grand conflit qui naguère encore tenait le monde en suspens, fit éclater à la fois la haute prévoyance et la noble réserve du minstre injustement attaqué. Gepen* dant le principal danger pour Fempire ottoman et pour l'Europe ne venait pas du traité d'Andrinople seulement; il était caché, disons-le franchement, dans le régime parlementaire que la Russie avait octroyé à l«f Moldo-Valachie avec le règlement organique, et qui devait fonctionner en présence et sous la tutelle du consul général de Russie. On ne nous surprendra jamais à médire des gouvernements libres : ils sont rhonneur du genre humain, l'idéal auquel il tendra toujours, la source des plus nobles vertus et l'inspiration des grands talents; mais il est permis de douter que ce fût dans une intention de désintéressement et dans un élan d'affection paternelle pour les Principautés que la cour de Saint-Pétersbourg les dota d'une assemblée générale, et les exposa à toutes les agita* tiens qui sont la conséquence des luttes parlementaires, surtout quand un puissant voisin a intérêt à fomenter ces agitations et ces luttes. Enclavées entre trois em-
pires régis pardesgouYemements absolus, passant d'un régime ou^ malgré quelques institutions traditionnelles plntAt encore que pratiquées^ l'arbitraire des princes n'avait de frein que dans leur propre modération, les populations moldo-yalaques se troirvaient exposées à de nombreux écueils. Elles auraient cependant pu surmonter les dangers attachés à la liberté et n'en recueil* lir que les fruits, si la Russie avait été pour elles une tutrice ferme et bienveillante; malheureusement ce rAle de véritable protectrice^ la Russie ne Ta rempli que sous la présidence du comte Paul Risseleff. Elle donna des réformes aux Principautés^ parce que le sultan en donnait au reste de Tempire ; elle forma entre les Carpathee^ le Danube et le Pruth des Etats quasi*indépendants et libres pour affaiblir Tempire ottoman et apporter la désorganisation dans les populations chrétiennes de la Bulgarie, de la Serbie, de la Bosnie. Les anciens hospodars avaient été souvent d'actifs agents de la cour de Saint-Pétersbourg et l'avaient aidée à soulever les populations chrétiennes de la Turquie d'Europe, comme, par exemple, Constantin Ypsilanti, de 1809 à 1806; mais il s'était rencontré des hospodars qui n'avaient pas voulu servir d'instrument à la politique russe. Avec une assemblée agitée souvent par les influences du consul général de Russie luimême, avec des fonctionnaires dont le dévouement à la cour protectrice était largement récompensé, tandis que les pariisans de la Porte Ottomane étaient tenus dans la disgrâce ou dans l'ombre, on avait désormais un
puissant levier pour agir d'une inanière permanente et battre en brèche la Tarqnie d'Europe. Il est également permis de soupçonner la Russie, et on y est autorisé par rbistoire de ses rapports arec la Pologne S d'avoir voulu maintenir à Yassy et à Bucharest un foyer d'excitation qui lui permit un jour^ à la faveur de circonstances que ron habileté ou le hasard pouvait amener^ de s^appropri^r définitivement des provinces qu'elle avait peu à peu détachées de la puissance suzeraine, et dont elle n*avait assuré l'autonomie que ponr mieux les absorber, €omme elle Pavait fait avec les Ichans de Crimée.
Cependant les idées d'autonomie, de race et d'indé** pendance nationale que la Russie avait fomentées dans les Principautés, afin de s'en faire un instrument de conquête pacifique jusqu'au Danube et une cause de bouleversement en Turquie au delà de ce fleuve^ ces idées, disons-nous, avaient fait d'immenses progrès à l'approche de la crise qui allait agiter l'Européen I84d, Dans l'esprit de la jeunesse, elles avaient même pris un caractère tout national et antirusse. Le prince Bibesoo en fût ébloui, et fut soupçonné par les cours protectrice
I On Mit que, par P^rtiele seerei da tnité du 41 tYril 4761 (liarts«s, t. W» p. tô9), h Russie ei b Prusse se réservaient le droit d*ua recours aux armes pour garaniir la Pologne contre toute tentative qui aurait menacé sa constitution ou ses lois fondamentales, c>st-è>dir« que les puissances» en interdîsast à U Polo* gjio le droit de corriger des institutions vicieuses, lui ôtaient toute chance de salut; elles savaient que ce respect de la légalité la tuerait.
et suzeraine d'avoir touIu se servir de ces seDtiments nobles, mais chimériques à cette époque, el qui devaient amener tant de désordres et de maux dans les Princî* paulés, pour Taccomplissement d'un projet plus chi* mérique encore, — nous voulons parler de la création d'un royaume daco-roumain pour lui et ses héritiers. Quoi qu'il en soit de la réalité de ces soupçons, tout concourait, au commencement de Tannée 4848, à rendre une crise imminente dans les Principautés, surtout en Yalachie. Le chef de TÉtat y déployait un luxe extraordinaire, tandis que les employés se livraient ouvertement et impunément aux plus grandes concussions. La jeunesse s^enflammait pour les idées de nationalité et d'indépendance; les gens raisonnables et honnêtes demandaient des réformes devenues indispensables. Quant aux paysans, ils étaient écrasés de travaux et de corvées au profit des favoris et des favorites de la cour el des ministres, et le consul général de la puissance pr-otectrice prêtait tout son appui à un ordre de choses profondément impopulaire. Ce qui contribua à hâter l'explosion, ce fut la révolution de février, qui eut un si immense retentissement dans toute l'Europe, et dont le contre*coup fit éclater à Bucharest une insurrection populaire victorieuse qui renversa le prince Bibesco et dispersa ses ministres. Les hommes qui se mirent à la tête du mouvement étaient pour la plupart animés de bonnes intentions, et quelques-unes des réformes qu'ils voulaient opérer étaient considérées, nous le répétons,
comme urgentes et indispensables par les honnêtes gens; mais les membres du gouvernement provisoire en Yalacbie devaient se briser contre des écueils que les plus sages d^entre eux avaient sans doute tus du premier coup d'œil. 11 était en eiTet évident que la Russie, inquiète de la tournure des événements qui se passaient à l'occident de FEurope et de l'insurrection qui avait éclaté en Hongrie^ ne laisserait pas une révolution qui avait pris celle de Février pour modèle^ et qui répandait parmi les populations roumaines et à ses portes mêmes des idées subversives^ se déyelopper à son aise sans chercher à Tétouffer.
Nous croyons avoir fait connaître le Téritable rôle joué par la Russie dans les Principautés jusqu'en 4848^ et n'avoir pas manqué à Timpartialité en disant qu'elle trouvait son profit à y entretenir Fagitalion^ le désordre des intelligences et la confusion qui en étaient l'inévitable conséquence, à se servir de son influence à Yassy et àBucharest pour soulever les populations chrétiennes de la Turquie d'Europe. LVme dangereuse employée par la Russie s'était néanmoins retournée contre ceux mêmes qui croyaient la manier avec une entière sécurité. La révolution valaque dépassa et déconcerta les projets de la cour de Pétersbourg, qui fit immédiatement entrer en Moldavie une partie des troupes qu'elle avait en Bessarabie; mais les agitations, très-légitimes d'ailleurs, des jeunes boyards moldaves venaient d'être étouflées avec promptitude par l'hospodar Michel Stourdza. En conséquence, le général DuHamel, com-
missaire impérial russe^ fit marcher les soldats de son mattre jusqu'à Pokchani^ y\\\e située des deui côtés de la frontière mofdo-yalaqne. 1à il reçut de Pétersbouii^ Tordre de faire rebrous^r chemin à Tarmée russe, de faire évacuer la Moldavie et de repasser le Pnith.
Le général Du Ramel était entouré de quelques boyards qui souhaitaient les réformes aussi Tivemenl que les membres du gouvernement révolutionnaire, mais qui voyaient avec terreur ces derniers à la tète de la principauté ; ils supplièrent donc le commissairs russe d^entrer en Yalachie^ mais ils ne purent le persuader, et Tordre était donné de se mettre en marche pour la Bessarabie, lorsque le général Du Hamel reçut de Constantinople une lettre de H. Tifof, ministre de Russie en Turquie, qui Tengageatt vivement à faire entrer les troupes russes en Valacbie, Tassurant de Tassentiment de la Porte Ottomane et prenant sous sa responsabilité vis-à-vis du gouvernement impérial i Pétersbourg la démarche hardie quil conseillait. * On attribua aloi^ aux actives représentations du cabinet
anglaisTordre venu au général Du Hamel de ne pas entrer en Yalachie,et H. Titof eut toutTbonneurd'àvoir persuadé au divan qu'il était de son intérêt comme de celui de la Russie que cette dernière puissance inter* vint à main armée dans les Principautés. Ouelles qu'aient
été les causes qui amenèrent cette intervention, œ n'en fut pas moins pour la Russie une victoire suivie
d'une autre victoire, — la signature de la convention
de Balta-Liman.
On sait dans quelles circonstances fut signée celle convention. Il est toutefois quelques détails de lanégociation qu'il est bon de rappeler^ pour mieux préciser l'esprit de Tacle qui en f^t la suite. La Russie occupait militairement les Principautés depuis plusieurs mois, el Taidede camp général Lûders était déjà intervenu à main armée en Transylvanie, lorsque le lieutenant général Grabbe psssa par Bucbarest, se rendant i Constantinople, porteur d^une lettre autographe du tsar pour le sultan. Ce général Grabbe, compromis dans la conspiration de 4826, avait été disgracié, et n'avait dû qu'à la protection de la princesse de Courlande^ dont i! était le parent, de ne pas être envoyé en Sibérie. Plus tard, la même influence le fit attacher comme colonel à la suite du général Geismark, un Saxon qui porta au service militaire de la Russie quelques-unes des qualités qui ont élevé au rang des capitaines illustres plusieurs princes de son pays. Le général Geismark prit le colonel Grabbe en affection, en fit son chef d'état major, et lui fournit l'occasion de se distinguer, de réparer ses torts envers son souverain et de faire une brillante carrière. L'arrivée du général Grabbe à Constantinople causa une vive sensation. Il prit tout d'abord un ton phisque décidé. 11 semblait imposer plutôt qui! ne proposait, il paraissait même donfeux qu'il voulût admettre la discussion. Toutefois la négociation prit un cours régulier, mais Tattaque fût vivement menée contre le divan,d'autantplus que l'Autriche et fa Prusse se tinrent complètement à Técart. Le général Grabbe
voulait UDO conTentiOD solennelle, une sorte de traité dont la conséquence eût été de lier de nouveau plus étroitement la Turquie et la Russie, d'amoindrir Teffet du traité de i84i. L'ambassadeur d'Angleterre et le ministre de France secondèr#int les résistances de la Porte, et les ministres ottomans crurent avoir remporté un succès parce qu'ils n'avaient pas cédé à tontes les demandes du plénipotentiaire russe, et parce que sa présence n'avait pas causé leur chute, comme on l'annonçait tout haut lors de son arrivée. Peu de jours après la signature du sened de Balta-Liman, on commença à comprendre qu^avec un peu plus de persistance et de fermeté la Porte aurait pu obtenir quelque chose de mieux; mais on se consola en se répétant que, pour la Turquie, c'était déjà beaucoup que d'avoir tenté une résistance. En réalité, la convention de Balta-Liman, grosse de conséquences et pleine de dangers, consacrait dans les Principautés Toccupation russe, qui datait de l'année précédente, et lui donnait un caractère légal. Elle reconnaissait à la cour de Saint-Pétersbourg le droit de faire entrer des troupes en Moldo-Valachie quand elle le jugerait nécessaire à se^intérêts, suspendait l'exercice des institutions que la Russie elle-même avait octroyées aux Principautés, nommait provisoirement des hospo-
dars, et limitait le temps de leur administration à sept ans, subliluait un divan ad hoc, uniquement composé de fonctionnairesàl'assembléegénérale; enfin elle instituait une commission pour réviser le règlement organique. L'attention des bospodars et de la commission réunie
en irerfude Tactede Balta-Liman se porta principalement, a^ons-nous dit^ sur Tétat de la propriété. On Tient de voir sous TinQuence de quels faits politiques commença Tœuvre des réformes sociales dans les Principautés. Examinons Tœu vre en elle-même et les lacunes qu'elle laisse à combler.
Il faut reconnaître d'abord qu'il n'y a nullement place pour des réformes radicales dans les Principautés, où Torganisation de la propriété est solidement établie, et d'où le règlement organique a fait disparaître presque entièrement les faibles traces de féodalité qui y subsistaient. 11 y a dans les Principautés un fait capital : les terres, on peut le dire d'une manière tout à fait générale, n'ont jamais subi Torganisation féodale, en ce sens qu'il n'y a jamais eu de terres nobles et de terres non nobles, et qu'il ne se produit entre elles aucune distinction. Ainsile paysan et le non boyard payent une capitation, mais s'ils sont propriétaires (et cela est très-fréquent) 9 ils ne payent aucun impôt pour leur terre. H. Guizot, dans son opuscule sur la Dimocralie en France^ dit qu'il n'y a plus cbez nous de privilèges pour telles ou telles propriétés, et que c'est un fait nouveau et immense dans l'histoire des sociétés humaines. L'illustre historien oubliait que ce fait existe depuis des temps reculés en Moldo-Valachie.Ii y a des paysans appelés des anciens, — mochnénis en Valachie, et en Moldavie reziches. — Les anciens forment une intéressante classe de propriétaires, qui possèdent des terres, des forêts, et dont les biens sont indivis. Ces terres sont entre leurs
mains depuisun temps immémorial; ils n^ont pas même de litres de possession, et lorsque derant les tribunani il naît des contestations et qu'on leur demande depuis quand ils sont propriétaires^ ils répondent : « Depuis que nous sommes descendus de chetal \ > Le titre tra* ditionnel qu'invoquent les anciens en ces termes les dispense de tout document^ de toute preuve écrite. Cette noblesse en vaut bien une autre. Un publkîste éminent * remarque justement que rien ne ocHitribue plus à l'égalité qui élève que les possessions territoriales. Ces anciens, ces mochninis ont sur leurs terres des paysans corvéables [claeache$) , et ils ont tout l'orgueil que donne la longue possession de la terre. Presque toutes les grandes terres de boyards ont été formées par des achats successifs faits aux mochnénis, et souvent par des usurpations violentes et odieuses, aiaa que cela ne s'est que trop pratiqué, notamment depuis 1843 *.
Quoi qu'il en soit, les bases de la propriété sont si solides en Valachie et en Moldavie', que Ton voit tous les Serbes qui s'élèvent dans leur propre pays i um belle fortune passer dans les Principautés pour acheter
« Od les appelle aussi des diKolicatori, * M. de ToeqaeTille, VÀneim Régime H Id RévhUmtu > Le nombre des Rezèches eo Moldaviet tassi bien que celai des Mochnéois en Yalachie, diminue tous les ans; la peiiie propriété disparaît au profil de la grande. Cest \k une conséquence du système qui a prévalu dans radmÎBiflirttîoD de la josiice depah trente ans.
des terres plutôt que de les acquérir ea Serbie, daos le reste de Tempire ottocnan, ou même eu Autridie. C'est oe qu'oDt fait lesObrenoyiteli, les SimitcU, les Ghentianis. 11 n'y avait donc pas dans les Principautés de mo* diflcalions profondes à apporter à la propriété pour Tassimiler à ce qu'elle est dans les sociétés modernes de rOccident; mais il n'était pas possible de se refuser à améliorer le sort des paysans, surtout après les promesses qui avaient été faites et les concessions qui avaient été accordées, au delà des Caqwthes, aux Roumains de la Transylvanie par le gouvernement autrichien en récompense de l'aide prêtée contre l'insurrection magyare.
Les rapports entre les propriétaires et les paysans qu'il s'agissait de modifier conformément à la clause introduite dans la convention de Balta-Uman avaient été réglés sur des bases asses libérales dès 1746, époque où le paysan valaque fut affranchi de la servitude par le prince Constantin Mavrocordato. Le règlement organique avait développé ces bases^ que la commission des réformes avait à réviser :
a fiC propriétaire est obligé de donnera chacun des paysans établis SOT sa terre : i^ un emplacement de quatre cents stingènes * en pays de plaine, et de trois cents en pays de montagne, pour son habitation, son potager et son enclos; 2* des
^ Le etingèoe de Slierbaa-Yoda en la toîte décrétée e» 1684 par le prince Sberban-RanUkouzene; c*esi la mesure légale dotti 00 se seri aujourd'hui en Valachie, et qui éqiiîyaat à 1*|96i,
lieux de pacage pour les bœufs ou chevaux et pour une Tadie, en comptant un demi-pogone * pour chaque tête de bétail ; 3» de plus, et^ pour Tusage de ces mêmes bestiaux, tniis pogones propres à être fauchés pour les approvisionnements de rhiver. 4^ Le paysan reçoit en outre trois pogones de terre propre à être labourée, et qu'il travaille pour son compte. Pour un plus grand nombre de têtes de bétail, comme pour une plus grande étendue de terrain, le paysan est tenu de s'arranger de gré à gré avec le propriétaire.
« Les devoirs du paysan qui aura obtenu la totalité des avantages énumérés ci-dessus sont : t» de travailler douxe jours de l'année au profit du propriétaire de la terre sur laquelle il est établi, et cela, de sa personne, ou avec sa charrue, son chariot, s'il en a, ou le nombre de bestiaux qu'il possède; ^ de fournir en outre une journée de labour, de transporter, à la distance de six heures, un chariot de bois coupé dans la forêt du propriétaire, ou bien un chariot de foin, ou cinq cents okas de grains, ou soixante vedros * de boisson. Pour un chariot à quatre bœufs, la charge est double. Dans le cas où le paysan n'a point de bestiaux, ou que le propriétaire n'en requiert pas le service, le paysan est tenu de travailler de ses mains, en place de la journée de labour, trois jours, ou de payer le prix de ces trois jours d'après un taux fixé tous les trois ans par l'assemblée générale, et trois autres jours en place de la journée de transport ; 3<» le paysan est obligé de donner la dixième partie du produit de culture des pogones qui lui sont accordés, et de l'apporter au lieu désigné sur la terre par le propriétaire; A^ dans le cas où il y a impossibilité pour le propriétaire de fournir l'étendue
* Le pogODe vaut 4 ,296 slîngènes carrés Sherban-Voda, oa 49,888 ares.
* Vûka vaut 42 litres ; le wâro vaut environ nn décalitre.
du terrain assigné par la loi^ les obligations du cultiva^ teur sont modifiées d'après les articles de la loi relatifs à ce sujet.
c Tout village fournit en outre chaque année^ en qualité de serviteurs disponibles^ quatre hommes sur cent familles destinés à tour de rôle à être employés par le propriétaire à son service sur la terre môme. Ces quatre hommes peuvent être remplacés par des journées de travail ou par un payement en argent^ d'après un arrangement de gré à gré entre le propriétaire et le paysan. Tout paysan peut se déplacer en cas qu'il n'ait pas reçu le terrain voulu par la loi, ou bien s'il devient propriétaire^ ou s'il se marie^ et veut aller s'établir au foyer de sa femme. Il est toutefois obligé^ en pareil cas^ de prévenir le propriétaire six mois avant le déplacement, et de s'acquitter de toutes ses redevances pour une année d'avance avec le propriétaire, et jusqu'au nouveau recensement, envers la commune. Dans la dernière supposition, il doit surtout sacrifier tous ses immeubles au profit du propriétaire foncier, o
Tels étaient les droits elles devoirs du paysan valaque lorsque éclata la révolution de juin 1848. En Moldayie, les droits étaient les mêmes, moins étendus peut-être, et les devoirs étaient beaucoup plus onéreux. La commission instituée en vertu de l'acte de Balta-Liman présenta son rapport en février 1850, et la nouvelle loi réglant les relations des cultivateurs et des propriétaires fut promulguée en vertu d'un firman de la Porte Ottomane du mois de mars 1851. C'était surtout en Valachie que la nouvelle loi apportait des améliorations réelles au sort des paysans; des facilités leur
482 CHRÉtIEKS ET TCRC8.
furent données pour passer d'une (erre à aoe aotre, el les arrangements de gré à gré entre les propriétaires et les culiiyaleurs furent entourés, en droit, de toutes les garanties. Les droits et les charges des propriétaires et des cultivateurs furent réglés, el on maintint, pour les premiers, Tobligation de donner aux seconds |M)ur leur compte de la terre en proportion de la quantité de terrain qu'ils pouvaient labourer pour les propriétaires, si bien qu'un ministre de France à Pétersbourg, qni atait apporté à la diplomatie Téclat d^une brillante carrière militaire, qualifiait le règlement valaqué de drotï à la terre et de servitude imposée à la propriété. Tout plein du souvenir de la lutte qu'il avait glorieusement soutenue dans les rues de Paris contre le socialisme, il n'approurait pas ce règlement. En droit, la condition que la loi de 4851 faisait aux paysans n'était pas mauvaise» surtout quand le propriétaire était un vrai boyard t les maîtres les plus durs sont les boyards (Tagrégation, ceux que, dans sa langue expressive, le Roumain appelle les chiocot (les chiens couchants) ; mais ce qui était surtout le fléau du paysan, c'était le gouvernement, c'était l'administration, qui, dans les districts, s'était livrée, depuis 1843, à tous les abos et à toutes les oppressions, au point que ce n'est rien exagérer que de dire que le paysan était serf du flsc.
Sans l'arbitraire et la rapacité de Tadministration, la condition du paysan valaque eût été préférable à celle de tous ses voisins. J'ai beaucoup vécu avec toutes les classes de la population roumaine, J'ai causé avec iê la-
boureur, avec le pâtre sur les c6teauz et dans les bois, et je dois dire que les plaintes des paysans étaient surtout dirigées contre radministration et raretnent contre les boyards. Les soiAé-adminiêîratêurê étaient de petits tyrans contre lesquels les propriétaires grands boyards protégeaient souvent les cultivateurs; mats oeut-cl gémissaient surtout des abus qui résultaient des six Jours de corvée qu'ils devaient donner à l'Etat pour les roules. Au lieu de les employer, suivant le règlement organique, dans leurs propres districts et assi^K près de leurs villages pour pouvoir y retourner promptement, ces malheureux étaient quelquefois obligés de s'absenter plusieurs jours pour faire un chemin dans la terre de tel ou tel boyard, un jardin pour les promeneurs aui environs de Bucharest, ou transporter des matériaux pour construire l'hôtel ou la villa d'un ministre puissant ou d'une favorite à la mode ^ Que de fatigues, que de pertes occasionnaient à ces malheureux ces futiles plaisirs des grandes villes, et i»mbien ces belles et tristes flgures de laboureurs m'Inspiraient d'intérêt I
Quoi qu'il en soit, le moment est venu de mettre le paysan roumain à l'abri des vexations des autorités su-
* Une fois j*aî vu au coeur de l'hiver des paysans traverser la ville sur leur charrette traînée par des bœufs arrachés ^ des irtvaux argenm, «i ponant des branches de sapin coupées dans les gorges des Carpalhes, qui servaient à faire des avenues improinsées dans les rues le jour de la Saint-Nicolas ou de quelque antre patron officiel.
balteroes et de faire dépendre son sort des lois et non pas du bon vouloir et des sentiments généreux des boyards^ c'est-à-dire d*un heureux accident. Voici quelles seraient^ à mon avis, les principales dispodtions à introduire dans la législation des propriétaires et des cultivateurs.
Un villageois domicilié sur le terrain d'autrui recevrait du propriétaire de ce terrain l'espace nécessaire à son existence et à l'exploitation de son industrie. Pour prix du fermage de la portion de terre ainsi affectée à son usage personnel» le villageois devrait à la propriété la mise en culture d'un terrain égal en superficie à celui qu'il aurait reçu pour son propre usage.
Afin d'épargner au villageois comme au propriétaire toute cause de mésintelligence ou de lésion dans le travail relatif au fermage de la terre, on s'entendrait pour qu'un tiers de la quotité de terrain allouée au villageois fût constitué en prairies^ et le foin fauché par le villageois serait mis en meules soigneusement construites. Quant aux deux tiers restants, ils seraient ensemencés de la manière la plus utile et la plus conforme à la nature du terrain. — Le propriétaire serait tenu de fournir les instruments, les animaux et les semences nécessaires au terrain exploité pour son compte, de sorte que le villageois n'aurait qu'à ensemencer, à faire la récolte et à en déposer le produit dans les magasins construits sur la propriété, avec tout le soin qu'exige l'économie rurale.
Ceux des villageois qui ne pourraient obtenir toute
rétendue du terrain demandé par eux^ ou que d'autres motifs détermineraient à quitter la propriété qu'ils habitent, seraient libres de s^établir dans d'autres villages, après en avoir donné avis à l'autorité compétente, et réciproquement le propriétaire, au moyen de la même formalité, mais par voie judiciaire, aurait le droit d'éloigner de son domaine les villageois qui ne seraient pas nécessaires à son exploitation.
Dans le cas où les villageois établis sur le terrain d'autrui voudraient employer oes animaux de labour à eux appartenant pour mettre en valeur le terrain qui fait le prix de fermage, il leur serait alloué deux pogones à titre de pâturage gratuit, sans que le propriétaire pût se prévaloir de cette concession pour exiger un surcroit de travail. 11 donnerait de plus à chaque villageois un huitième de pogone dont la récolte serait emmagasinée dans le grenier de réserve pour assurer, en cas de disette, la subsistance de la communauté, ce qui serait tout à fait dans les traditions économiques des Principautés.
Les conditions ci-dessus énoncées pourraient être considérées comme un projet, une esquisse de contrat normal entre les propriétaires et les villageois; mais cette œuvre, pour ainsi dire fondamentale, devrait être précédée de résolutions législatives qui pouiTaient avoir à peu près le caractère suivant :
Toutes les dispositions qui règlent les droits et les devoirs des propriétaires et des cultivateurs les uns envers les autres seraient abolies. — Aucune obliga-
tioD» a quelque titre que ce toit, ne pourrait détonnais être imposée aux paysans qu'autant qu'elle serait librement et de gré à gré consentie entra eux et le propriétaire conformément aux principes qui régissent les contrats bilatéraux* ^ Les contrats de fermage que les cultivateuri habitant les villages ou les banlieues des villes passeraient de gré à gré avec les propriétairas seraient conclus au moins pour le terme de neuf ans.^ Les contrats pourraient âtre conclus de commune à propriétaire, ou isolément par chaque cultÎYaleur.— Si un village tout entier ou un ou plusieurs de ses habitants cultivaient ou prenaient à usage des terres sans avoir préalablement établi les conditions du fermage avec le propriétaire, ils seraient censés avoir accepté les dausea du contrat normal, et seraient tenus de l'exécuter ]ittéraIement,«^Les contrats passés de gré à gré ne pourraient sous aucun prétexte dépasser les danses du contrat normal. Le cultivateur conserverait en tout temps le droit de faire résilier les contrats qui seraient moins avantageux pour ses intérêts que les conditions du contrai normal; mais dans le cas où te propriétaire consentirait des baux à ferme dont les clauses seraient moins avantageuses pour lui que celles du contrat normal, ces baux seraient maintenus ^
t On Toîl qu'il s*agil d*use psri de favoriser de toutes les façoas la liberté des transaciiosa, et de l'autre de protéser ooTertement le pysan dans le passage du régime du prÎTilége au régime de Teniière liberté. Nous pensons que c*est là du Ithéralisme bien entendu dam Finiéréi de toutsi les parties.
A côté de ces réformes sociales, il esi une réforma financière que nous croyons également urgente. Nous voulons parler de Tabotilion delà capitation. Dans la pensée et dans les intentions des auteurs du règlement organique, la capitation était une amélioration considérable pour le paysan* En effet^avantla miseen vigueur du règlement organique, l'impôt personnel était le Yérilable tyran du paysan, Cet impôt sa perccTait d'après le système des louds. La loud était une réunion, un groupe de familles; cinq ou six familles fornaaient un lùud et devaient payer 700 piastres; mais ce système ouvrait une large voie à l'arbitraire, Les paysans ne savaient jamais ce qu'ils devaient payer; il dépendait des administrateurs et sous-administrateurs d'étendre ou de restreindre ce fond. Dans certains villageSj les paysans étaient écrasés et ruinés par les agents du fisc, qui les réduisaient à la plus affreuse misères dans d'autres, protégés par des boyards influents. Une des belles terres de la Valachie, appelée Mogocboa et située non loin de Bucbarest, ne payait qu'un demi-Zoud (350 piastres), tandis qu'elle aurait dû acquitter une somme peut-être décuple. Ce système, notamment de 1817 à 1830, avait tari les revenus publies, causé une misère inouïe, tait disparaître la nation imposable. U était urgent de rétablir la confiance, afin de pouvoir faire renaître le travail, La capitation avait le mérite d'être un impôt simple, uniforme, modique, et qui mettait aisément le paysan au fait de cequ'il devait payer. Cet impôt fut adopté; seulementi comme dans cet impôt il
y a l'inconvénienl des non-valeurs qui surrieniiebt pu* suite d'absence ou de décès> le législateur avait créé UD dixième additionnel. Ce système produii^it les meilleurs résultat», et ce dixième additiODoel ne tut àépaaé ni sous l'administration rusEe,nisouscelled'Alexaiidre Ghikaj mais à partir de 18i3 il a été la source d'abus qui ont rappelé les mauvais jours du toud. Les prindpaui caractères de la capitalion, l'unitormité, la modicité, la perception par les élus des villages, dispanireat; au lieu d'un dixième additionnel, on en perçut soccessivement deux, trois, quatre, el ainsi de suite, de tdle façon que l'impôt personnel s'éleva deMpiastresilOO. Bien que ce ne fût point là le vice de la capitatloo, mais d'une mauvaiseadministration, il estdevenu désormais urgent d'apporter à l'état de chose actuel un ranMe sérieux, et voici quelles sont les modifications que nous soumettons aux futurs législateurs des Principaolés.
A la capilation, on substituerait comme base de l'impôt la quotité des terres afferméespar les villageois, eo divisant les fermages en trois catégories. La première serait imposée à 90 piastres, la seconde à 75, la troisième à 60 (la piastre vaut 40 centimes). Le propriétaire foncier payerait un impôt égal à la ctHitributioD totale des fermiers culiivaleurs établis sur sa terre.
Les propriétés ainsi imposées seraient exemptes de toutes autrescontribu lions ou laxes pour les bâtiments, usines et autres établissements fondés sur ces propriélés, ainsi que pour les vignobles et autres plantations.
Lue propriétés non babitées ainsi que les vignobles,
sauf le cas prévu ci-dessus, payeraient 10 pour 100 de leur revenu. La propriété immobilière non lerritoriale, (elle que maisons, magasins^ cabarets, usines, ateliers et établissements quelconques, non compris dans la catégorie ci- dessus énoncée, serait taxée à 5 pour 100 de son revenu présumé ou calculé à 5 pour 100 de son évaluation en capital.
Les contrats sur hypothèque, les mutations par succession, comme toutes autres transactions ayant besoin de la sanction judiciaire pour leur validité, seraient soumis à un impôt proportionnel pour timbre d'enregistrement.
Le droit de patente serait remanié. Tout banquier, négociant, commerçant ou artisan serait assujetti à la patente proportionnelle sans pouvoir en être affranchi à aucun titre. Ce droit serait mis en rapport de quotité avec Taugmentation des autres taxes.
C'est là, ou à peu près, un système général d'impôts. Les boyards Taccueilleraient, nous Tespérons, avec empressement, et montreraient combien a souvent été injuste le reproche qui leur a été fait de ne pas vouloir consentir à ce que leurs terres fussent imposées. 11 s'en est rencontré quelques-uns certainement, surtout en Moldavie, qui tenaient encore avec une vieille passion aristocratique au maintien de leurs privilèges; mais à présent ils sont très -disposés à concourir aux charges de rÉtat. Toutefois en Holdo-Yalacbie l'impôt est loin d'avoir été comme en France le meilleur placement du contribuable, et à partir de 1843, les deniers publics ont
400 CURETIIINS KT TURCS.
été gérés aveo une si regrellable irrégalarité^qull Q'wt pas surprenant que les propriétaires aient montré de l'éloignement à fournir des sommes qu'ils prévoyaient bien ne pas devoir être employées pour le service public.
Dons le budget actuel de la Valacbte, le revenu de la capîtalion est évaluée 3 millions de francs environ, ii le mode proposé était adopté, il serait porté à 7 millions de francs. LUmpôt sur la propriété habitée donnerait une somme égaler le droit de patente donnerait 3 mil* lions; l'impôt sur la propriété immobilière non territoriale, 1 million; lesfermes générales^ telles que douanes, saiinesi droits d'exportation, domainesde l'Etalés millions de francs. Les revenus de l'Etat seraient ainsi portés de 7 millions de francs, leur obifh« actuel, a il millions de francs, sans aucune aggravation pour les cultivateurs, qui seraient au contraire aOIranchis des déprédationsdu fisc. L'Etat, grftee aux ressources créées, pourrait entreprendre les travaux publics qui sont d'une absolue nécessité dans ce pays pour Tassainir et encourager Tagriculture. Nous n'entendons pas donner id des cbiiTres d'une exactitude mathématique, mais nous ne pensons pas être loin de la vérité. Les mêmes modifications et les mêmes augmentations proportionnelles pourraient être introduites en Moldavie. En attendant l'administration des finances ferait entreprendre dans les Principautés le cadastre régulier qui seul pourrait conduire à la rigoureuse application du système de Timpôt proportionnel.
U y aurait aussi à assurer dans une juste niesurf) la participation des couvents aux chargea de r£tat,Ce que nous avons dit à propos des couvents même sur l'utilité de cette réforme et sur les abus qu'elle (eraitdisparattre nous dispense d'y revenin mais nous ne quitterons pas ce sujet sans exprimer le yœu de voir les revenus des caisses oentralesj qui sont entièrement distincts du budget ordinairoj et la part qui serait fournie par les couvents grecs employés spécialemept à former un budget du culte et de rinstruclion publique et à développer des institutions de charité et de bienfaisancej déjà nombreuses dans les Principautés,
ni
Nous ayons tâché de donner un aperçu des réformes sociales, économiques et financières, qui nous ont paru urgentes pour les Principautés, Nous avons indiqué ce qu'on avait fait et ce qu^il y avait encore à faire ; mais ces réformes auraient peu de chances d'être appliquées avec succès, si elles n'étaient accompagnées de ré« formes politiques dans les institutions des Principautés.
Et d'abord on peut affirmer, sans crainte d'être démentij qu'il n'y a pas de gouvernement et de réformes utiles possibles dans les principautés du Danube sans représentation nationale et sans publicité. L'auloritédu prince w saurait se faire respecter et chérir, si elle
n'est point appuyée par un corps électif^ expression de l'assentiment général. C'est là un fait antique dan^ les " provinces danubiennes, et il n'est nullement question d'appliquer ici une théorie nouvelle.
Sans représentation nationale qui serve de frein aux ministres du prince, et qui donne à leurs actes une sanction morale, ces actes courraient risque d'être considérés ou représentés dans le pays comme arbitraires et oppressif. Il s'agit donc de corriger celles des dispositions du règlement organique dont l'expérience a démontré clairement l'insufQsance ou le danger. Tek sont, à notre avis : !• les privilèges exclusifs accordés à laboyariepar la loi d'élection, S» {es droits d'initiative et dfamendemeni réservés à l'assemblée, 3» enfin la faculté laissée à l'assemblée de présenter des doléatues contre le prince.
Ces dispositions sont profondément défectueuses, parce qu'elles reposent sur des fictions. La boyarie n'a plus l'importance que le règlement organique lui suppose, la déconsidération l'a atteinte doublement. D'un côté la plupart des anciennes familles ont disparu ou se sont ruinées, de l'autre des services souvent honteux, des fortunes indignement acquises, ont grossi ses rangs, mais en l'affaiblissant. Comme tous les corps qui n'ont plus de raison d'être et qui ne représentent plus la société, la boyarie a quelques intérêts directement contraires au maintien de l'ordre et d'une administration régulière. Il est donc imprudent el même dangereux de lui conserver un privilège politique qui n'est en
général pour elle qu'une facilité pour commettre ou couvrir des abus.
Llnitiatiye et le droit d'amender les lois supposent un degré d'instruction politique qui n'existe point dans les Principautés. Accorder au corps électif des attributions qu'il ne saurait remplir d'une façon profitable pour le pays^ n'est-ce pas organiser entre le prince et le corps électif des tiraillements qui ne serviraient qu'à rendre impossible la marche du gouvernement?
Quant à la faculté de doléances laissée à l'assemblée^ nous n*hésitoos pas à Iji regarder comme un droit d'insurrection, à côté duquel le gouvernement le plus habile et le plus honnête ne saurait se maintenir, à moins qu'il ne se décide à oublier complètement la véritable mission du pouvoir suprême, qui est de prendre pour guide la justice et l'intérêt de tous, et qu'il ne s'abaisse à flatter les passions et les convoitises d'une majorité peu éclairée.
Le règlement organique doit être purgé de toutes ces fictions, et le corps électif devenir le résultat de la confiance librement exprimée du pays. L'assemblée, ainsi constituée, devra voter ou rejeter le budget en toute liberté, elle aura la faculté de consentir ou de repousser les lois proposées par le gouvernement; mais là devront se borner ses attributions, parce que là se bornent son instruction politique et les besoins réels du peuple dont elle représentera les intérêts.
Ces considérations nous sont dictées par une étude
494 CHHÉTlEîJS Et TURCS.
approfondie de Télat des Principautés et par IMnlérèi que nous inspire la population roumaine ; elles eipriment tiussi l'opinion des hommes les pitts éclairés dans les PHncipàUlcs. Nous ne nous défions point d*une libeKé sage^ modérée, limitée aux besoins du téfitable état moral, social et politique des Roumains : nous la souhaitons, nous la jugeons indispensable à leur prospérité et à leur avenir; mais nous redoutons pouf eut des institutions qui ne leur apporteraient que l'apparence de la liberté, et cacheraient sous cette apparence la corruption, le§ dé^rdres et les maux qui en sont la véritable conséquence.
D'après les considérations qui précèdent, nous indiqueront comme praticables les dispositions suivantes :
Tout propriétaire foncier, majeur. Jouissant des droits civils, possédant une terre de 300 toises de largeur pour la Valachie S ou de 500 fatches * en surface pour la Moldavie, aurait la faculté de voter aux élections des députés à rassemblée législative.
Chaque district (la Valachie en a dix-sept et la Moldavie en a treize) élirait deux députés ; chaque ville élirait un député, sauf les capitales et les grandes villes, qui en éliraient trois ou deux.
Les collèges électoraux seraient présidés par desfonc-
* 8n Valachie, lés lerres el les lerrslns se mesurent pir li hrgeur et non par la profondeur, toiyonn k^taocoup plot oontidérable.
* La fatehe en la toise moldave.
liontialres désignés par le gouvernement ; maië les bureaux seraient choisis par les électeurs.
Tout propriétaire foncier flgé de trente an0> Jouissant de ses droits politiques et civils et possédant une terre de 500 toises de largeur pour la Yalachie et do i,000 faiches en surface pour la Moldavie^ pourrait être député.
Les propriétaires fonciers en indivis de chaque dis*trict (les môehnénU en Valachie^ Ie6 reticheê en Molda* tie) pourraient désigner des mandotaires qui Jouiraient du droit d'élire et d'être élus.
L'assemblée législative serait convoquée par le prince. Elle siégerait une fois par an ou même une fois tous les deux ans^ et sa session pourrait avoir une durée de six mois; mais elle pourrait être convoquée extraordinai rement. Le budget des dépenses et des recettes lui serait soumis avec tous les documents Justiflcatifs. Les ordonnances pour Texécution des lols^ pour la sûreté publique et les autres mesures administratives rentreraient dans les attributions du prince , et seraient exécutoires sans être soumises à rassemblée.
En cas de rejet du budget, de suspension ou de dissolution de l'assemblée, le gouvernement ne pourrait outrepasser les prévisions du budget voté à la dernière Session ; en cas de dissolution, le prince convoquerait dans les trois mois les collèges électoraux pour de non* velles élections.
L'assemblée ne pourrait, sous aucun prétexte, s'adresser ni à la Sublime Porte ni aux puissances
alliées pour exprimer son opinion sur la marche du gouvernement, ou pour tout autre motif; le prince deviendrait le seul représentant de TEtat à l'égard de la Porte Ottomane.
Nous n'avons certainement pas prétendu rédiger une constitution^ mais simplement établir quelques principes et quelques dispositions qui indiquent les réformes que le temps a rendues indispensables, et le nouveau caractère que doivent avoir la représentation nationale et le pouvoir exécutif dans les Principautés. Nous ajouterons qu'une presse jouissant d'une sage liberté, exempte de censure préventive et soumise à des lois justes et modérées^ est indispensable pour faire connaître les besoins du pays^ guérir les plaies de la corruption, qui n'était que trop développée dans les dernières années, et le préserver du retour au pouvoir de fonctionnaires trop justement décriés, notanunenten Yalacbie.
Après avoir dans un demi-siècle subi huit occupations, dont quatre russes, trois turques et une autrichienne, après avoir souffert tous les maux que la guerre impose à la fois aux forts et aux faibles, les Principautés ont vu enfin leur sort et leur avenir fixer l'attention des hommes d'Etat et des souverains, leurs intérêts débattus à plusieurs reprises à l'égal des intérêts les plus chers de l'Europe occidentale. Une telle sollicitude était due à leurs souffrances. Les puissances qui ont pesé sur leurs destinées ont donc une mission réparatrice i remplir. La Porte Ottomane, qui par une politique in-
habile^ contraire à ses traditions^ et par la yiolation des traités et des capitulations qu'elle avait elle-même consentis à regard des Roumains, avait ouvert la voie à la puissante influence de la Russie dans les principautés du Danube, a inauguré depuis plusieurs années un système plus conforme aux intérêts qu'elle a en commun avec ces provinces. Malgré des fautes et des tâtonnements inévitables, elle a reconquis sur les bords du Pruth et du Danube la place qui lui appartient dans les sentiments des populations roumaines, et qu'il importe à l'Europe de lui voir conserver. En rappelant naguère au pouvoir Alexandre Gbika, qui pendant un règne de huit années avait mérité l'estime et l'attachement de ses compatriotes, la Sublime Porte a réparé une erreur qui a eu pour elle-même et pour les Principautés de graves et cruelles conséquences ^
A Une seule fois depuis 4834, il 8*eftt rencontré dans les Principautés un bospodar qui a été Téritablement le représentant de la Porte Ottomane tel que les puissances occidentales pouvaient le désirer» et le vassal du sultan fut sacrifié après une faible résistance du divan : ce fut le prince Alexandre Gbika, frère de Tiliustre bospodar Grégoire Gbika, dont Padministration a laissé de si profonds souvenirs en Valacbie. Alexandre Gbika avait été élevé à la principauté par Tinfluence de la Russie, alors toute-puissante dans les provinces danubiennes et en Orient; mais, une fois nommé bospodar, il voulut exercer dans leur plénitude les pouvoirs qui lui avaient été remis. Il résista aux empiétements des agents russes et se montra avant tout un prince national et plein de patriotisme. Alexandre Gbika n^eut qu*une passion noble, mais funeste à sa fortune politique, — la passion de son pays et des droits de ta dignité dont il était revêtu ; il persista dans une voie qui lui fera éternellement bonneur, mais qui le conduisit à sa cbute; il osa
4d8 CHRÉTIENS ET TUIlCS.
Pour avoir Toula changer en instrument de domina^ tion et de suprématie égoïste et menaçante pour le reste de l'Europe une protection accueillie à ses débuts avec fateur^ et qui a produit d'abord des résultats qu'il se* rait injuste de méconnattre, la Russie a perdu dans les proyinces danubiennes une influence politique consi^ dérable. L'Autriche^ qui n'est intervenue qu'à de rares intervalles au delà des Carpathes^ mais dont la domination dans la petite Valacbie n'avait laissé que de péni^ blés souvenirs^ aurait pu conquérir sur le Bas-Danube un position trèa-avantageuse^ si elle eût su ou pu profit ter des conjonctures qui s^olTrirent à son habileté. Par un rare concours de circonstances^ elle fUt appelée tacitement, par toutes les puissances qui étaient engagées dans la grande lutte récemment terminée^ à occuper les Principautés. Elle avait là un beau r61e à jouer; il
prendre au lérieuz la quaii-iouveraÎDelé qui lui avait éié confiée, quand ceux qui la lui avaieni conférée ne voulaient lui en laififr que I*ombre el le tiire. Ni les amitiés qui unissaienl Alexandre Gbika k quelques-uns des personnages les plus haut plaoés en Russie et les plus respeciables» ni les conseils du oommittaire russe Du Hamel, inspirés par un intérêt sincère et par une parfaite connaissance des hommes et dea choses, ne purent Tamener 4 transiger avec ses droite el à préférer une autorité dont on ne lui laissait que les apparences, mais qui aurait pu lui fournir de riches compensations. 11 ne voulut pss non plus prêter l'oreille h des suggestions qui venaient de personnes très- autorisées, et qui l'avaient invité è ne pss sacrifier le soin de sa fortune parlicolièra aux préoccupations du prince et du patriote. Alexandre Ghika lonba, mais en emportant les regrets de tous ses conotlojena el FettÎMe de ceux nlme qui Pavaient renversé.
De dépendait que d'elle de représenter la civilisation occidentale sur les bords du Bas-Danube^ de faire oublier aux Roumains les premiers bienfaits des Russes, comme leurs récentes injustices ; on sait si elle y a réussi.
Le traité de Paris, *qui fait rayonner si loin la force morale de la France, résout d'une manière également favorable à toutes les puissances intéressées le problème épineux de la question des Principautés. Le traité dégage le Danube de toutes ses entraves, ouvre au commerce de TAllemagne, des provinces moldo-valaqnes et de la Roumélie la plus grande artère de l'Europe. La Russie, débarrassée d'un protectorat dont ses agents avaient mal usé et qui avait compromis sont rdle civilisateur en Orient, se présente désormais avec des forces morales qui peuvent lui faire reconquérir une influence dont il ne reste plus qu'à prévenir les abus. Enfin l'Autriche peut réparer le mal qu'elle s'est fait par l'occupation des Principautés, en ritalisant avec la Russie de sollicitude pour les intérêts de ses provinces limitrophes. Quant à la France et à l'Angleterre, elles ont mérité le nom de bienfaitrices en appelant les RouHfiaina a faire partie de la famille européenne, où leurs idées et leurs sentiments avaient depuis longtemps marqué leur place '•
> Tooiceci » éié écrii à la fio de 4856, ei ce n'est pM sans «n joste orgaeil qae nous avons va la Conférence de Paris consacrer plusieurs des dispositions contenues dans cette étude ou s'en rapprocher par Tesprit de tes décisioos.
500 HRÉTIENS ET TURCS.
LES PMIICIPAUTES APRÈS LE COMRÊS.
Au seuil même de leur nouYelle destinée les Principautés virent surgir une question pleine de difficultés. La Moldavie et la Valachie seront elles réunies en un seul Etat, ou bien continueront-elles à fonner des provinces séparées sous deux princes différents? Tel était le problème qui s'offrait dès le début aux méditations des hommes politiques. Le congrès de Paris décida sagement que les populations seraient elles-mêmes appelées à se prononcer. Ce fut là sans doute une concession bien sage, une faveur inunense faite à ces populations, puisqu'elles obtinrent le droit de prononcer sur leur avenir, bien que des capitulations et des traités qui lient les Principautés à la Porte Ottomane il ne ressort pas qu'elles aient d'antres privilèges que leur aulcHiomie intérieure, ni qu'il leur soit possible de décider de leur propre sort en dehors des intérêts généraux de l'empire, intérêts auxquels elles ont dû jusqu'ici et à plusieurs reprises leur conservation conmie principautés àutonomoneSy bien que vassales et faisant partie intégrante delà Turquie. Examinonscependantles diverses causes qui militent en faveur de la réunion des deux Principautés ou contre cette réunion, en faveur de la
création d'un Etal indépendant ou contre l'érection de cet État. Cet examen mettra peut-être le lecteur à même de prononcer un jugement.
La Russie, qui avait habilement tiré parti de la ran* cune de la Porte contre la France pour se faire céder en 4813 la moitié de la Moldavie, connue sous le nom de Bessarabie, fut la première qui mit en avant l'idée de l'union des Principautés, non point comme une chose facile et promptement praticable, mais comme une éventualité souhaitable et naturelle entre deux nationalités de même race, de même religion, et parlant la même langue. Pour parvenir à ce but, les auteurs du double règlement organique avaient alors tous les moyens désirables. Les armées russes occupaient les Principautés dès l'année 1830. Les boyards avaient accepté sans la moindre résistance le gouvernement des lieutenants Ve l'empereur de Russie, et le comte Paul Kisseleff, qui joignait à la puissance de son souverain celle d'un esprit supérieur et l'attrait d'un caractère fait pour plaire et pour commander, pouvait opérer des réformes de nature à préparer l'union et la rendre inévitable au bout de quelques années. Ces réformes devaient tendre à faire disparaître tout ce qu'il y avait de tranché, de séparé, d'étranger, d'une principauté à l'autre. Ainsi d'abord les rangé auraient dû et pu être assimilés; ils ne le furent point, parce que le nombre des grands boyards étant bien plus nombreux en Moldavie qu'en Valachie, et beaucoup de ces grandsboyards étant très-pauvreS| les Valaques craignirent avec raison
502 CHRÉTIENS BT TURCS
de Toir une inYSsion de protipmdadeê S affamés d'em> plois publics^ se ruer sur le pays et leur disputer les places. Un même uniforme et un même drapeau pouvaient être donnés aux deux milices. L'union des douanes pouvait être élablie et les douanes internes abolies. Cette union n'eut lieu qu^en 4846^ sous les princes Stourdza et Bibesco, Enfin la condition des paysans devait être la même en Bessarabie, en Moldavie et en Valachie* Le gouvernement russe laissa subsister des différences tranchées, et le paysan moldave, mieux traité que le bessarabe, était et reste beaucoup moins heureux que le valaque. Les auteurs du règlement or^ ganique se contentèrent d'imaginer la combourgeoisie, c'est^-dire la facilité pour les Moldaves elles Vabques de servir à volonté dans Tune ou l'autre principauté; mais cette disposition même demeura a peu près sans effet à cause de l'état des rangs dans les deux provinces. L'idée de la réunion n'eut pas de plus grands développements jusqu'en 4847, où Tambition d'un hospodar d'une part et les vives aspirations de la jeunesse de Tautre firent entrer dans le monde des hypothèses le grand-duché daco-rautnain. L'idée première de la réunion des Principautés appartient donc aux passions ambitieuses ou patriotiques qui précédèrent et suivirent le mouvement de 4848. Cette idée était alors éminem-
^ Les graDds boyards^ da temps où la boyarie aTtît encore coa prestige, étaient au nombre de cinq : c*étaient les cinq premiers ou Ttporofxtwiàitij protipendades ; depuis, le nombre a fort augmenté, mats im grand boyard a toujours le titre de proltjpeiidaib.
ment réTolutionnaire» et, comme toutes |ea idées révo* luUonnaires, mêlant le chimérique au possible, le téméraire au généreux, ne s'arrêtait point aux frontières que des traités, malheureux sans doute et arrachés par rinjustioe ou la fraude» maïs consacrés par le temps, ont données aux Principautés, Elle passait audacieuse* m2nt lesCarpatbes et lePruth, dépouillant deux grands empires de quelques-unes de leurs provinces. Toutefois l'idée révolutionnaire n'était point entièrement fausse. Son point de départ était vrai en soi, noble, humain, puisqu'il s'agissait de réunir sous un même sceptre sept ou huit millions d'hommes qui parlent la même langui et professent presque tous la même religion # Ce qnt rendait Tédiflcalion d'une nationalité roumaine bomo* gène et compacte impossible par l'idée révolutionnaire, c'était la situation géographique de cette race et des Principautés, enclavées entre trois empires composés de races diverses et de provinces réunies sous un même sceptre, après avoirété indépendantes.
Parmi ces provinces, l'Autriche compte laBukovine, qui a fait partie de la Moldavie, la Transylvanie et la Hongrie,où habitent plus dedeux millionsde Yalaques. Or c'est parmi ces populations de la Transylvanie que l'Autriche a trouvé une fidélité et un appui qui l'ont sauvée au jour du danger. Aurait-elle donc pu consen* tir, sans la plus grande nécessité, à permettre la création d'un Etat qui aurait amené l'absorption de la Transylvanie et de la Bukovine, ou qui seulement aurait pu altérer Fesprit des populations de ces deux provinces ?
La question de la réunion des Principautés par ri< réyolutionnaire rencontrait ainsi d'insurmontables difficultés.
Le premier intérêt de rAutriche dans les Principautés est l'ordre. Profondément hostile i toute manifestation révolutionnaire menaçante ou dangereuse pour sa propre sécurité^ elle ne pouvait désirer pour la Moldo-Valachie que le développement d'une prospérité modeste et dans les termes des anciens traités. En l'introduisant dans les Principautés^ dès 4854^ les puissances alliées lui fournissaient des armes pour Topposer à la réunion ou du moins se désarmaient elles-mêmes et s'interdisaient la création du nouvel^Etat. Elle n'ambitionne point la possession de ces provinces^ que des combinaisons diplomatiques d'ancienne date voulaient lui livrer moyennant descompensations qu'elle jugeait inacceptables. Elle s'opposa vivement, après la paix de Tilsitt, à ce qu'elles fussent données à laRussie^ et refusa à cette puissance de les partager avec elle^ lorsqu'en 1828 la Valachie lui fut offerte jusqu'au Bouzéo^ si elle voulait s'allier avec les Russes contre la Turquie. Est-ce à dire cependant que l'Autriche pouvait s'opposer i l'union des deux Principautés^ faite non plus au nom des idées révolutionnaires^ mais dans l'intérêt des principes conservateurs , et dans l'intérêt même de la paix européenne.
La France dans le congrès de Paris aurait pu avec la prépondérance que lui avait donnée une guerre glorieusement conduite et une noble modératicm obtenir
rirnion pour les Principautés. Elle préféra laisser aux populations le soin de s'exprimer elles-mêmes librement sur leur sort et des divans furent élus en Valachie et en Moldavie, qui se prononcèrent unanimement en faveur de l'union sous un prince étranger. Malgré ces vœux solennels et unanimes^ l'influence de rAutriche a réussi à en empêcher la réalisation; mais le principe de la réunion déjà déposé dans le règlement organique et forUflé par la convention du 19 avril 1858 est certainement destiné à triompher^ et Tavenir^ un avenir prochain donnera sans doute satisfaction aux vœux des Roumains et raison à ceux qui, dès 1853 et au moment où les Russes passaient le Pruth, déclaraient que la réunion des Principautés était un des moyens les plus puissants pour assurer la paix future de l'Europe. Nous n'hésitons pas à dire que dès cette époque nous avons proposé la réunion des principautés de Valachie et de Moldavie sous un prince étranger, comme la solution qui pouvait le mieux garantir l'équilibre européen. Les vœux des divans de Valachie et de Moldavie n'ont pas été accueillis par les puissances signataires du traité de Paris, mais la France a maintenu ses convictions et ses sympathies en faveur de l'union S et les événements qui se passent en Orient, l'afTaiblissement extraordinaire de Tempire ottoman depuis la fin d'une
1 Voir Dotamment la circulaire adressée par M. le comte Walewski aux agents diplomatiques français après la signature de la convention du 49 août.
506 CHEÉTIENS ET TURCS,
guerre entreprise pour le consolider laissent voir idii* rement à TobserTateur attentif que l'union des Principautés n'est plus qu'une question de temps.
Un homme d'Etat français, qui a joué un rAle considérable sous la monarchie de juillet, et qui a tait de grands eflorts pour consolider l'établissement de Hé* hémetpAli en Egypte, est venu en aide aux puissances qui combattent la réunion des principautés de Valadiîe et de NoldaTÏe en un seul Etat, et qui déclarent Toulmr s*y opposer de toute leur force dans Tinlérit de rempire ottoman.
Quels sont les arguments de l'bomme d'Etat français? Les Toici dans toute leur force j et tels que nous les avons lus dans un document publié par les journaux belges, et qui attira l'attention des hommes politiques.
L'Autriche et la Porte Ottomane ne Teulent pas de l'union.
L'Angleterre se rallie, sur ce point important» à ces deux puissances, et forme alors avec TAutricha une alliance qui ne peut être ayantageuse à la France*
Bien plusj le rapprochement de l'Angleterre et de l'Autriche peut amener la brouille de la première pui^ sance avec la France, ce qui serait un événement d'une haute gravité, ^
Cet événement comblerait de joie la Russie, qui ne désire rien plus ardemment que la désunion de ses deux anciens adversaires^ et qui ne veut l'union que pour obtenir un double résultat : l'affaiblissement de la Turquie et la froideur entre les puissances occidentales, dont l'ai-
liance la condamne à une sorte d'ioférioriié en Orient.
L'union crée un gouYernement indépendant dans les Principautés, les livre facilement à l'agression de leurs voisins, prive la Turquie des moyens de préparer une défense sur le Danube, lui enlève même la ligne de frontières sur laquelle elle s'est jusqu'ici le mieux dé^ fendue ; la Porte ne pourra plus garder le Danube s'il lui faut se servir d'une administration qui ne sera plus la sienne ; ces provinces sont incapables de supporter le régime représentatif, ce régime amènerait des désor* dres qui infligeraient aux Principautés le sort de la mal* heureuse Pologne. Cette triste solution amènerait le partage de la Turquie, et la France n'en retirerait rien; on la trouverait pourvue suffisamment avec Alger; le partage de la Pologne a fait un mal énorme à la France» celui de la Turquie porterait un coup encore plus grand à son influence. L'empire ottoman est affaibli; tout ce qu'il reste a faire, c'est de prolonger son existence : tel est le rôle de la France; il faut laisser les Principautés aux Turcs, et les inviter à y envoyer des fonctionnaires imbus d'idées européennes, et qui leur apportent une administration moins rude et plus intelligente que parle passé.
Je crois avoir reproduit tous les arguments, tous les conseils de Thomme d'Ëtat, souvent avec ses pandes expresses, quelquefois avec moins de ménagements ou de précautions oratoires.
Commençons par rétablir quelques faits qui seront à eux seuls une réfutation.
La Porte, depuis le traité d'Andrinople et la mise en Tjgueur du règlement organique, n'a jamais administré les Principautés, et fld^e à ses engagements, lorsqu'elle les a occupées de concert avec les Russes ou les Autrichiens^ la présence des troupes ottomanes a servi i maintenir Tadministration dans les mains des aatmités moldo-Talaques. Au contraire, les occupations russes ont amené la concentration du pouvoir et de Tadministration entre les mains des autorités étrangères; depuis la mise en vigueur du règlement oi^anique et l'installation des hospodars à vie en 1834, la Porte n'est intervenue dans les Principautés qu'au moyen de commissaires, sauf lors de l'occupation militaire de 1848, conjointement avec la Russie, et lors de la dernière guerre, quand Omer-Pacha entra sur le territoire valaque après la retraite des Russes au delà du Pruth.
La Porte Ottomane n'a donc plus régi les Principautés depuis 1834. Elle ne les a régies que pendant l'époque des hospodars phanariotes. En 1822, lorsque la Porte, mieux inspirée, voulut guérir les plaies de l'hétairie, elle nomma , comme hospodars de Moldavie et de Valachie, deux indigènes, Jean Stourdza et Grégoire Ghika, et le règne de ce dernier prince fut véritablement réparateur. Quand Soliman-Pacha, en 1848, et après lui Omer-Pàcha, en 1848 et en 1852, entrèrent avec une armée ottomane sur le territoire valaque, ils demeurèrent fidèles aux traités et laissèrent l'administration entre les mains des autorités indigènes.
Les Principautés ont leur autonomie, leur adminis-
tration indépendante, leurs assemblées, leurs princes, qui exercent un pouvoir souverain en ce qui concerne la police^ la justice, Fadministration civile, le comman« dément de la milice; ils nomment à toutes les fonctions^ à tous les grades^ accordent des titres de noblesse, les révoquent à la suite d'un jugement; ils possèdent le droit de faire grâce ou de commuer les peines que la loi inflige aux criminels; mais ils ne pouvaient créer de nouveaux impôts sans un firman de la Porte Ottomane. Le divan n'a pas un seul fonctionnaire ottoman dans toute l'étendue des Principautés; bien plus, les musulmans n'ont pas même le droit d'y résider! Gomment la Porte Ottomane pourrait-elle 7 envoyer des fonctionnaires? Il y a plusd'un quart de siècle qu'elle ne peut y exercer les actes de violence et de dureté dont Fauteur du document l'accuse.
De 1830 à 1854, la Russie a exercé le pouvoir le plus incontesté dans les Principautés, et a arraché à la faiblesse de la Porte Ottomane des firmans au moyen desquels elle faisait de véritables coups d'État dans ces provinces. C'est ainsi qu'en 1842^ elle renversait au profit d'une opposition factieuse le chef à vie delà principauté de Valachie qu'elle avait elle-même contribué à élever au pouvoir suprême; c'est ainsi que, lors de l'administration du dernier hospodar, les ministres valaques faisaient leurs rapports au consul général de Russie en même temps qu'au prince. Bien que la Porte eût, en 1842, sacrifié par une coupable et inintelligente faiblesse à Tamour^propre russe le seul hos-
blO CHRÉTIENS ET TURCS.
podar qui eût véritablement représenté et défendu 868 intérèta dans les Principautés depuis 1834, les Roumains eurent toujours les yeux tournés vers elle, notamment depuis 1853, époque de la domination eido* siTe du protectorat russe en Valachie, parce qu'au delà du Bosphore, ils Toyaient les drapeaux de la France et de TAngleterre, qu'ils considéraient avec raison comme les yéritables alliées de la Turquie et leurs téritables protecteurs.
I Les Moldo-Valaqnes ont toujours joui du système
représentatif, bien qu'il ail souTent été faussé, soit par les princes, soit par les puissances suieraines et garantes. Sans une représentation sincère, basée sur la propriété,comme nous Tavons depuis longtempsconseiUée, l'arbitraire deviendrait la règle de ces malheureuses provinces. Ce qui est incompatible aTec la paix et la prospérité des Principautés, c'est le régime parlementaire tel que le règlement organique Tavait établi et tel qu'il fonctionna sous Timpulsion des consuls généraux de Russie. Ce régime, dont les inconyénients éclatèrent au grand jour aussitôt que la Russie ne fut plus représentée par un homme aussi désintéressé et aussi favorable à la prospérité des Principautés que le comte Kisseleff, leur était fatal ainsi qu'à la Turquie; il ne peut échapper à l'homme d'Etat, qu'il existe une grande diflférence entre une asaemblée agitée par toutes les passions, dominée par quelques ambitieux et armée du droit défaire des doléances contre le prince» droit dont tous les hommes sensés ont reconnu la funeste in-
fluencci et dont nous aurons dépais longtemps demandé la suppression, et une assemblée ayant pour base la propriété et non plus le privilège, et dont les attributions serait sagement et équitablement limitées. Ainsi donc,' sur la question de Tadministration comme sur celle du système représentatif, Thomme d'État se trompe gravement, et ses conseils, s'il n'était heureusement impossible qu'ils tussent suivis^ auraient pour résultat de porter au droit public des Moldo-Valaques
des atteintes aussi profondes que déplorables.
Passons à la question militaire.
La Turquie Jusqu'à la paix d'Andrinople, a eu des forteresses sur la rive gauche du Danube : à Tournou, à Georgevo, à Ibraïla, à IsmaïU et sur les rives du Dniester, à Ghotin et à Binder. A partir de l7iS, elle nommait seule les hospodars et. les révoquait à son gré Jusqu'à la publication du hatti-scherif de 1802, négocié à Constantinople par le ministre de Russie et qui stipulait, entre autres ayantages pour les Principautés : « Que les princes de Valachie et de Moldavie ne pourront être à Tavenir détrAnés avant le terme de sept ans. ]> C'est à cette époque qu'on peut dire que laPorte régissait les Principautés, et qu'elle y faisait exercerun pouvoir souvent rude et oppresseur. Elle avait usurpé le droit d'occuper les frontières de la Moldo-Valachie, au moyen de forteresses qui servaient bien plus à porter l'oppression dans l'intérieur du pays qu'à le défendre contre les invasions. Ces forteresses ont^Ues mis obstacle à l'occupatton austro^russe de 1789 à 1791, à
TinTasion de 1808 à 1812, à la perte de la Bessarabie et des forteresses que les Turcs possédaient sur la frontière russo-moldaTe> enfin, à Tinvasion de 1828^ au passage des Balkans, au triomphe de la Russie, à Toccupation d'Andrinople?
Disons-le sans hésitation : depuis la dégradation de leur puissance, les Turcs ne croient pas qu'il leur soit possible de défendre les Principautés par les armes, et d'en faire un champ de bataille; leur premier soin a toujours été d'évacuer ces provinces et de se contenter de faire quelques incursions hardies sur leur territdre, comme en 1828 et en 1844. Certainement, des tètes de ponts, des forteresses sur la rive gauche du Danube, sont loin d'affaiblir la ligne du Danube. Omer-Pacha Ta fait voir dans la dernière guerre; en occupant et en fortifiant Kalafat, il fit une opération habile et heureuse, soit parce qu'il disséminait les forces russes, soit parce qu'il s'interposait entre elles et les Serbes, sur lesquels il redoutait avec raison leur dangereuse influence pendant la guerre; mais les Turcs n'ont pas pu conserver ces forteresseSi qu^ils n'avaient aucun droit d'élever; ils n'ont même pas songé, la paix faite, à se maintenir à Kalafat, et nous ne pensons pas que l'Europe soit disposée à relever les minarets et le croissant sur un sol entièrement chrétien. La seule ligne de défense des Turcs contre la Russie en Europe est donc depuis longtemps le Danube et ses forteresses de la rive droite. Cette ligne, les Turcs l'ont défendue avec vigueur et succès, comme le rappelle l'homme d'État
lis sont même yenu braver les Russes sur la rive gauche et leur iofliger des défaites partielles; je suis loin de vouloir dimiauer la gloire desTurcs dans la dernière campagne sur le Danube, et je leur ai rendu justice ailleurs. Us ont fait une brillante résistance^ et cependant l'administration delà Valachie était entre les mains d'un hospodar qui, bien que nommé par la Porte S était devenu forcément l'instrument des Russes ; mais qu'on ne s'y trompe pas, c'est l'alliance de la France et de l'Angleterre qui a donné aux Turcs la force d'une heureuse résistance, et la question du salut de l'empire Ottoman et de l'impuissance des Russes à renouveler les succès de la campagne de 18^9, a été résolue pour les militaires et pour les hommes politiques, le jour où les flottes des alliés sont entrées dans la mer Noire. Les Russes sont hors d'état d'envahir la Bulgarie et de menacer Conslantinople par cette province et parla Thrace. Aujourd'hui que Sébastopol a cessé de menacer la mer Noire et Constantinople, une invasion russe a cessé d'être menaçante, et la ligne défensive des Turcs sur le Danube est beaucoup plus forie et beaucoup plus assurée qu'à l'époque où leur drapeau flottait sur les forteresses qu'ils avaient sur la rive chrétienne du Danube. Les arguments de l'homme d'État ne sont donc pas plus fondés en ce qui concerne la question militaire,
1 Exceplionnellement, en irertu de Fade de Balu-Ltnan, et tenlement pour sept ans.
• Liv. IV.
qu'en ce qui touche à râidinini$tralioa et au sy^èine représeniaiir.
Noua avons tu que l'administration des Priocipaulés était indépendante de la Porte, noua avoua vu que les Principautés possédaient une autonomie que la Porte Ottomai^ elle-même a protégée dans diflârenieii occa* siona* pourquoi Tunion des. Principautés les livreraitelk à Tagreasii^ plusi que i^ar le passét EstHse qu'en i853 les Russes ont respecté les traités, rintégrité de l'empire Ottoman, reconnue et proclamée par ^ux aussi bien que par les autres puis^^apcea î Noi^ ils s^arro- Kisaienti comme protecteurs, le droit de s'emparer des Principautés comme d'ui^ i^age. Qi^te ékiienti^ à cette époi]ue, les vœux, les sentin^ents de tous k^ Moldo- Vaiaques, sauf quelques partisans iuiéresscs et décriés du régime russe? L'abolition du protecto^t russe et la garantie solidaire de l'Europe donnée aux Principautés.
J'étais sur Les lieux dans ce moment si grave pour les provinces danubiennes, ejl j'ai été frappé de l^uwanùxiité des vœux des Roumains. Ati! disaient-ils^ si la l|oldo- Yalacbie était un Etal dont la neutralité eût été garantie par TEurope au lieu d'être placée sous la protection d'une seule grande puissance, 1 empereur Nicolas n'aurait pas fait passer le Prutb à sea soldats. Les vœux 4ea Moldo - Valaques ont élé euteudus, pa^e qu'ils étaient conformes aux grands iniéiêts de l'Europe. Le protectorat russe a été aboli; il a été remplacé par la garantie solidaire de toutes les puissances signataires du traité de Paris; ce traité a d'ailleurs consacré la
suwraioelé de la Poii^to Ottomane; il n'a riea enlevé à la couronne du sultan^ U lui a ^nné un boulevard plus fort et plus efficace que le» anciennes forteresses turquasj qui n'ont empêche ni la cession de la Bessarabie» ni l'occupation d'Andrinople; il a comblé les \osux de ce commissaire oltoman^ politique distingué^ aiyouv* 4'hui Vun des miniakres influents de la Porte» qui disait en 4850 à l'auteur de ee travail : « La Sublime Porte doit épier et saisir habilement Toccasioa de faire garantir rautonomie des Principautés sous sa'suzeraineté par toutes les grandes puissances de l'Europe. »
La séparation des Principautés n'a jamais empêché les invasions : pourquoi l'union les favKiriserait-elle ? Est-ce que la Turquie a été allàibMe parce que l^gypte a été constituée en Etat quasi-indépendant avec un gouvernement héréditaire? L'homme d'État français a contribué à Rétablissement politique qui existe aii^ourd'huî sur les bords du Nil, et nous Yen félicitons; certes^ nous n'avons jamais cru que Hebemet- AU4^aclia fonderait un empire arabe, et noi» n'avons jamais trouvé que ce cruel et habile tyran fût un civibsateurà la façon européenne, mais il a fondé ur ordre de choses bien plus utile à l'Egypte^ à l'Europe, à la Turquie elle-même, que si TÉgypte avait été livrée à des pachas successivement et hréquemment reraplaoiSy comme le voulait son ennemi, lord Ponsonby. Aujourd'hui, sous le gouvernement intelligent et civiKsateur de Saïd-Pacha, l'Europe et la Turquie recueillent les fruits de l'heureuse initiative de la France et le con-
516 CHKÉTIEXS ET TURCS.
ooan donné par l'Egypte à la Porte Ottoniane pendant la guerre de Crimée a dû lui montrer que ses înléréts avaient été mieux compris par la France que par ellemême; de même pour Tunis dont la coopération, lors de la dernière guerre, a été certainement supérieure à œ qu'elle eût été si Tunis fût resté un simple pachalik. La Yalachie et la Moldavie n'ont rien de commun avec ces deux provinces musulmanes de l'empire; elles ne doivent concourir aux charges publiques que par un tribut insignifiant qui n'est que la marque de la suzeraineté de la Porte Oitomane, et les Roumains ne doivent servir sous les drapeaux que pour maintenir l'ordre dans l'étendue de leur territoire. Leur union n'enlève donc rien à la Turquie au point de vue de la force militaire, bien plus, elle peut offrir des avantages très-considérables à la sublime Porte en ce qui touche sa défense; les deux principautés réunies peuvent facilement entretenir une milice de plus de soixante mille hommes, y compris la gendarmerie. On ne se propose point de donner aux Holdo-Valaques une armée redoutable à leurs voisins, mais une bonne organisation militaire puissante pour le maintien de Tordre à Tintérieur, suffisante pour la sécurité des frontières. A ces peuples nouveaux, il n'y a pas de meilleur présent à faire que de bonnes institutions militaires qui leur inculquent le sentiment de la discipline, le respect de Tautorité et l'amour du drapeau ; l'armée est une école excellente chez tous les peuples, elle habitue àla tenue, à Tesprit d'ordre, au sentimentde la force protectrice:
cette milice ne suffirait certainement pas à dérendre le pays contre une armée russe ou autrichienne qui youdrait en tenter la conquête ou l'invasion^ mais il est probable que ces armées-là n'y entreraient que pour des causes extrêmes si elles étaient assurées de rencon^ trersur les frontières une résistance sanglante.
Si en 1853 quelques régiments moldaves avaient voulu disputer les armes à la main le passage du Prutb^ le prince Gorstcbakof aurait hésité à s'emparer du gage qu'il ne voulait prendre que pacifiquement. Qu'on juge de l'impression que produirait en Turquie et dans les pays limitrophes une petite armée de vingt à trente mille hommes résolus à disputer énergiquement les frontières de leur pays ! D'ailleurs les Moldo-Valaques n'en resteraient pas moins des vassaux de la Porte Ottomane^ ou, si Ton veut^ des confédérés, et ils donneraient aux Turcs le temps de s'avancer sur lé territoire roumain et une bien plus grande faciUté pour le dé* fendre ; mais il est clair que ce serait là une éventuaUté qui ne menacerait ces provinces que dans le cas d'une guerre générale, d'une conflagration européenne. Dans les temps calmes, la neutralité des deux provinces réunies et placées sous la sauvegarde du droit public européen les garantirait comme l'empire ottoman et mieux que si elles étaient séparées; dans un temps de tourmente politique, leur attache plus étroite à la Turquie ne les sauverait pas et les priverait des moyens de donner le temps à TEurope occidentale d'entrer dans la lice et de les secourir. Où seront- elles le plus
menacées ? est-ce du c6té de la Russie affaiblie par la perie de ses forteresses sur le Danube, sur le Prtlh, dans la mer Noire, privée de sa flotte? Nous ne le pensons pas t si la Russie se hasardait à envahir les Principautés, elle aurait devant elle les Moido- Valaqucs armés et les Turcs, et dans la mer Noire, les flottes de l'Occfddnl.
La conquête de la Moldavie vaudrait-elte le risque énorme que courrait le czar?
Si l'Autriche était la puissance envahissante, les puissances protectrices auraient des moyens terrible de représailles, et la Lombardieet le littord de TAdrittique ressentiraient bien vite le contre-coup de llnjure faite aux puissances occidentales sur les Carpathes. L'agression serait donc beaucoup moins facile pour là Russie et l'Autriebe contre les deux Principautés réonies, armées et en possession d'une neutralité ganuitie par l'Europe, que contre la Moldavie et la Valachie dans leur état actuel.
n ne sera pas plus malaisé de prouver que Tunion des Principautés ne peut plus devenir la cause d'un partage de Tempire Ottoman, et que la comparaison que le document dont je m^occupe fait avec le sort de la Pologne n*cst pas juste. En ce qui concerne le passé, cette comparaison est vraie, et j'ai déjà remarqué que sans Végide de la suzeraineté ottomane, il y & longtemps que la nationalité moldo-valaque aurait fait naufrage; mais aujourd'hui les choses sont bien changées, l'équilibre européen repose sur des bases beaucoup plus solides qu'aux époques du partage de la Pologne, et ce
n'est pas lorsque Temperetir & platé la France dans une situation également respectable par sa force et sa modération, qu'il pourrait ètrfe question de tenter un partage, une opération politique quelconque en dehors de son action. La l^ologne était alors agitée par les instilufiotis politiques les plus dangereuses, institutions dont la C2:arin'e et lé tieux mi de Prusse empêchèrent, avec un atl t^^râde, les Polonais de se défaire, comme de» médecins qui tbrceraienl un malade à suiVre un régime qui doit amener la mort.
Marie-Thérèse fut entraînée à prendre pârl k tin partage qu'elle condamnait, qu'elle ne pouvait plus empêcher, et que l'opinion prétendue libérale de cette époque réclamait par l'organe du journal de Leyde. Depuis îors, l'Autriche, éclairée sur les dangens du voisinage de la Russie, a refusé de coopérer à un partage des Ihincipau tés, en 4828, avec l'empereur Nicolas, qui lui oA'rail la Valachie jusqu'à Bou2êo, à une époque où la France était entièrement favorable à la Russie, et où TAngleterre montrait tme indifférence bien grande à l'égard de la Turquie.
D'ailleurs la Pologne était enclavée entre la Prusse, la Russie et l'Autricfae, et la Turquie est baignée par la Méditerranée, où les flottes ^e la France et de PAngïeterre exercent une égale suprématie. La conquête de TAlgérie qui, dans le principe, causa un vif mécontentement aux Turcs, est aujourd'hui une force pour la France en Orient et une garantie pour la Turquie contre un partage, parce qu'elle donne à la France une
situation imposante dans la Méditerranée. Les intérêts des puissances copartageantes de la Pologne ne sont point identiques à Tégard de Tempire ottoman. L'Autriche redoute une nouvelle frontière avec la Russie et Tannexion de nouvelles populations slaves, à moitié barbares, qui trouveraient sous son sceptre des frères de race et de religion, et qui pourraient bien devenir la source d'embarras très-grands; la paix, le développement de ses nouvelles institutiotis, la colonisation, pour ainsi dire, des provinces formant le royaume de Hongrie, la guérison de ses plaies financières, tels sont aujourd'hui les grands, les principaux, les seuls besoins de l'Autriche. Il lui faut absolument et au moiqs vingt ans de paix pour atteindre ces divers buts. Un partage doit être bien loin de la pensée des hommes sensés en Russie. Même dans le sein de Tannée d'invasion, les hommes qui avaient le sens politique blâmaient la cott^ duite de Tempereur Nicolas en 1853, et le parti des hommes sages et modérés sait trop bien ce qui manque à leur patrie et ce que la paix peut lui donner pour la pousser dans une voie qui réveillerait les soupçons de l'Europe.
La Russie, dit l'homme d'Etat, veut Tunion des Principautés; donc cette union est dangereuse parce que le dessein bien arrêté du cabinet de Saint- Pétersbourg est de la faire tourner au détriment de la Porte Ottomane et de se venger de l'Autriche.
11 suffit que la Russie veuille l'union pour qu'il soit bon de suivre une politique contraire.
Nous croyons avoir démontré que l'union ne serait pas dangereuse pour la Turquie^ si elle était faite sincèrement et sans arrière-pensée ; et quels que soient les justes sujets d'inquiétude que la Russie ait pu donner en Orient, il n'est qu'équitable de reconnaître qu'il y a eu un temps où elle a conféré d'immenses bienfaits aux Holdo-Valaques. Elle a^ peu à peu^ par des efforts constants, diminué la rigueur du régime des princes nommés directement par la Porte, dans des vues intéressées, je le veux bien^ mais en définitive profitables aux Roumains ; elle les a affranchis des forteresses turques, les a fait entrer dans la famille européenne^ les a dotés d'un code, incomplet sans doute et contenant aussi des germes de désordre, mais qui a cependant contribué à leur développement matériel et intellectuel.
La Russie a eu des élans répétés de générosité, et si elle avait toujours été représentée par un Pahlen et surtout par un Kisseleff, si ses agents n'avaient pas abusé de sa puissance, les Holdo-Valaques ne lui devraient que des actions de grâce. Pourquoi le cabinet de Saint-Pétersbourg ne serait- il pas revenu aux sentiments si élevés et si philanthropiques qui animaient le vieux Dachkoff et le comte Kisseleff?
Il est d'ailleurs un moyen infaillible de connaître la sincérité de cette puissance. Veut-elle l'unioa avec un indigène ; on peut la soupçonner de vouloir dans les provinces du Danube un agent soumis à sa volonté, soit de son plein gré, soit par la faiblesse de sa situa-
tion ; Yent-elle xxn prince étranger ; elle s'edt alors résignée & voir les Principautés vivre de leur vie propre et devenir un élément de plus dans Téquilibre européen.
Sans Tunion et sans un prince étranger^ l'Occident doit peut-être se résigner à son tour à voir les Moldo- Valaqttes, y compris le parti national lui-même, se jeter dans les bras de la Russie ; c'est là une éventualité bien grave et bien faite pour Taire réfléchir TAutriche et l'Angleterre.
Nous avons toiy ours raisonné dans la supposition que l'Angleterre ne cesserait pas d'être l'alliée de la France; peut-on craindre sérieusement qu'elle abandonne l'alliance qui lui a fait partager la gloire et les avantages de la campagne de Crimée, et qui la met de moitié dans la solution de toutes les grandes questions du monde, pour l'alliance de l'Autriche? L'Angleterre n^est-elle pas engagée d'honneur à résoudre la question italienne t Le peut-élie avec TAutriche et sans la France ? Si l'intérêt de Tintégralité ottomane Ta rapprochée de l'Autriche, est-ce une raison pour l'éloigner de la France? L'alliance avec 1* Autriche est bornée, négative, c*est en un mot une alliance de siatu quo ; celle avec la France est une alUance active, pleine d^avenir et répondant aux besoins de civilisation et d'expansion de la société anglaise : peut-elle hésiter entre ces deux alliances?
La Grande-Bretagne a eu le plus grand intérêt à réduire la puissance russe dans la mer Noire; elle y est
parvenue, grâce à l'Eiripereur el à la France. Veut-elle reftiire aux Russes une situation formidable dans les Principautés en abandonnant les Roumains à l'Autriche, dont la présence dans ces provinces a ^ufD pour faire oublier le mal qu'avaient fait les Russest nous ne pouvons le );)enser; il ne s'agit pas seulement ici des Principautés, il s'agUdel'Orient,ct la France etrAnglelerre doivent être animées d'un désir et d'un besoin identiques de résoudre d'une façon fàvorabte à lX)cctdchl, au monde^ à la civilisation, cette grande question de l'Orient; l'Autriche elle-rtéme ne devrait pAs avoir d'autres vues.
L'homme d'État français reconnaît 'que la Turquie est affaiblie, et déclare tiull n^ s'agit plus que de prolonger son existence ; il convie la France à remplir ce rôle en Orient. L'Angleterre et l'Autriche, qui retireril les plus grands avantages de leurs relations cominercialcs avec l'empire ottoman, ont un très-grand intérêt à jouer le même rôle. Cela est évident.
L'union des Principautés $ous un prince étranger reconnaissant la suzeraineté ottomane répond aux vœux des Roumains exprimés par leurs divans, et, nous croyons l'avoir démontré, n'apporte aucun affaiblissement nouveau a la Turquie sur le Danube. Bien plus, cette union faite de concert avec la Porte qui pourrait, sous les auspices de ses alliés, organiser pour la première fois avec les Roumains un système de défense combiné, augmenterait de beaucoup la sécurité de la Turquie, sans parler de la garantie européenne plus
forte que les armées; mais si la Turquie est tellement affaiblie qu'il ne s'agisse plus que de prolonger son existence, selon Topinion de l'homme d'État française! selon l'opinion de beaucoup de politiques^ au profit de qui> dans l'avenir, faut-il la prolonger? Quels doivent être les héritiers de cette puissance? ou bien quels seraient les peuples qui pourraient le plus longtemps prolonger cette existence à leur propre profit etau grand bénéfice des puissances occidentales et des races diverses qui sont en Orient?
Il nous semble que c'estcette politique fondatrice, si nous pouvons nous exprimer ainsi , cette politique d'avenir que la France poursuit en Orient, et il serait heureux que l'Angleterre voulût s'y associer. L'essai tenté en Egypte a réussi, mais cette province est peuplée par des musulmans. Les Roumains sont dans d'excellentes conditions pour inaugurer la politique de conservation de l'empire ottoman par ses sujets chrétiens et de préparation d'un ordre de choses nouveau en Orient. Us n'ont point d'antipathie contre les Turcs: le souvenir de l'oppression s'est effacé avec la jouissance de l'autonomie; ils ont un penchant remarquable pour l'Occident et ne se donneraient à la Russie que par découragement.
Il y avait, dans les Principautés, avant le règlement organique, trois es|)èces d'assemblées :
i» Celle qui prenait connaissance des comptes an* nuels. Elle se réunissait chaque année et se composait des grandes charges de la principauté. Le grand logothète du pays d'en haut (Izara de Sousse) donnait lecture des cédules princièresqui ordonnançaient le détail des dépenses pour prouver que la yestiairie^on ministère des finances, n'avait pas dépassé les ordres donnés par Thospodar, obligé de porter à la connaissance de rassemblée Tétat des dépenses. Il n'aurait pas pu, sans motif valable, les augmenter, à moins de s'exposer à des plaintes qui étaient souvent portées à la Sublime Porte elle-même, prête à saisir un prétexte pour nommer un nouvel hospodar.
2^ La seconde assemblée, convoquée par lettres cachetées du prince^ était composée des boyards en fonctions ou non fonctionnaires, et opinaitsur les questions spéciales qui lui étaient soumises. L'hospodar ne pouvait prendre aucune mesure d'intérêt général sans s'être appuyé de Tavis de cette assemblée.
30 La troisième assemblée était permanente et judiciaire ; elle était composée des boyards à tabouret et présidée par le prince lui-même ; elle jugeait tous les litiges en dernier ressort.
Avant répoque où la Porte Ottomane commença à nommer directement leshospodars, ce qui eut lieu bien avant celles des phanariotes, les hospodars n'étaient point élus d'après les formes d'une constitution écrite ou même traditionnelle. Des groupes de boyards, divisés par les haines et les rivalités, s'appuyant tantôt sur
la protacUoa des souverains de Bulgarie et de Servie, tantôt se réclamant de l'influence des rois de Hongrie, des princes de Transylvanie, des empereurs, des sultans^ des khans de Crimée, pi^océdaient à la nomination des hospodars; souvent, quand les forces des partis se balançaient, deux hospodars étaient élus; de là les guerres civiles et les brigandages qui ne cessèrenlde désoler les Principautés que lorsque la Porte eut désarmé les boyards et leur eut imposé la paix intérieure eo élevant des forteresses sur te Danube et sur le Dniester. Ajoutons que ces forteresses favorisèrent souvent, <m ne saurait le nier, l'oppression des pachas, qui succéda fiinài aux désordres des boyards^ Quoi qu'il eu soil, on ne peut donner la nom d'assemblées à des réusions forUutes et tumultueuses de boyards. Ainsi, avant te |iaix d'AndrinopJ^j les Turcs étaient maîtres de toutes les forteresses du Dniester et de toutes ceUes des rives du Danube, et prélevaient les taxes et les impôts dans la circonscription de ces forteresses. La Russie a bit disparaître du sol moldo-valaque toute empreinte, toute trace de la domination matérielle des Turcs. Voyons maintenant comment elle procéda aux réformes.
Eli 18^, unë^instruction, datée de Varsovie, fUt adressée par le comte de Nes»elrode au général Zeldouklua, président plénipotentiaire des divans de Valadûi; et de Moldavie. Cette instruction indiquait les amélio* rations qui devaient être accordées aux Principautés moldo-valaques à la conclusion de la paix. On devait nommer deux comités de réforme pour chaque pro-
vince. D<}ux boyards désignés par le présideut, deux autres par le divan, assistés d'un secrétaire au choix du gouyernement, devaient forme chaque couûté. L^ns* trucUon insistait sur la nécessité dénommer des individus exerçant une certaine influence dans le pays» sans s'arrêter à des considérations de moralité^ et citait particulièrement deux boyards^ qu'ette recommandai!, malgré leur mauvaise véputation, qui égalait leur capacité. La présidence des conités réunis était dévolue à M* Mindaki^ alors consul général de Russie. Les délibérations des comités devaient porter principalement sur les points suivants : restreindre dans toutes les branches de Tadministration le pouvoir de Vhospodar, détruire les privilèges des boyards, organiser la salubrité publique, régulariser et simplifier Timpôt; constituer^ par la création d'une représentation nationale sincère et de conseils municipaux, l'intérêt de la chose publique. Cette instruction^ d'un libéralisme hardi, était due à l'influence alors prépondérante du vieux Dachkoff, oùnistre de la justice, et personnage aussi éminent par son caractère que par ses lumières; mais elle n'était peut-être ni dans les intérêts de la Russie, ni exécuta* ble; en tout cas, elle n'était pas conforme à la pensée si profonde et si pratique du ministre des aflaires étrangères. On prévit dès lors qite les intentions libérales du ministre de la justice ne porteraient pas les fruits qu'elles prometlaieni. Toutefois, a la comclusion de la paix, l'acte supplémentaire du traité d'Andriaople, concédant à la Russie les moyens et le teoaps nécessaires
pour réaliser sa pensée sur les Principautés, les comités de réforme, qui jusqu'alors discutaieul sans rien conclure, commencèrent à fonctionner sous TactiTe férule du comte Paul Kisseleff, qui avait succédé au général Zeldoukhin, venu lui-même après le comte Pahlen.
Zeldoukhin était un homme d'une rare probité, mais it n'avait pas le génie de radminislralion; d'aillears, il avait un défaut capital pour un homme chargé de régénérer une nation : il détestait et méprisait les Valaques, et Ton ne peut faire du bien à un peuple qu'en Taimant ou en ayant la réputation de l'aimer; de plus, Zeldoukhin avait contre lui l'état de guerre qui se faisait sentir durement aux populations moldo-valaques, et il ne pouvait les garantir de ce fardeau sans compromettre les opérations militaires. Le comte Pahlen, qui l'avait précédé, était un grand seigneur capable défaire aimer la Russie dans une province héréditairement attachée à l'empire, mais qui se reposait trop du soin d'un gouvernement hérissé de difûcultés sur des instruments dont les mérites secondaires ne pouvaient seuls suffire à accomplir la tâche civilisatrice et désintéressée dont la Russie était responsable en face de l'Europe. Le comte Paul Kisseleff fut certainement le choix le plus heureux que pût faire l'empereur Nicolas. Il avait fait ses preu. ves comme administrateur à la tête de l'état-rnsgor de la seconde armée, et dépassa bientôt, par sa rare habileté et l'élévation de son caractère, l'attente même des populations. Il apporta la civilisation sur les bords du Danube, et fut, pour les Principautés, ce qu'était
en même temps que lui> pour Tlnde britannique^ lord William Bentinck, dont Jacquemont nous a donné un portrait si attachant. Ces deux personnages feront un éternel honneur à TAngleterre et à la Russie. Le comte Paul Kisseleff se fit aider par des hommes spéciaux, et particulièrement par MM. Mavroset Soutzo, doués d'une vive intelligence, et chargés de refonire les travaux dtt comités, de les leur renvoyer avec de nouvelles observations, et de rédiger les rapports au ministère russe. Souvent des contre-observations arrivaient de Saint- Pétersbourg; elles donnaient lieu à de nouvelles communications des comités, qui les adoptaient sans discussion. Ainsi fut rédigé à bâtons rompus le projet de règlement organique qui, envoyé à Saint-Pétersbourg ayec M. Minciaki, accompagné de Michel Stourdza et de Villara, approuvé par l'empereur, fut renvoyé à la présidence des divans, avec ordre de le faire passer à l'adoption d'une assemblée désignée ad hoc, pour le maintenir dans les termes de Tacte supplémentaire du traité d'Andrinople, qui demandait que les réformes fussent admises de Vavisdes notables. Cette assemblée, dite de révision, qui deyait exercer le pouvoir constituant, fut désignée par la présidence, sans recourir au mode de Télection. A la suite de cette opération, la présidence reçut ordre de mettre à exécution la nouvelle loi à titre d'essai; et, depuis 1830 jusqu'en 1834, époque de la nomination des hospodars, la présidence, usant de son initiative, fit proposer [aux assemblées ordinaires une foule de lois qu'on peut appeler de dé-
Teloppement, et qui furent ellesHonênies inoorporéM dans Id règlement organique par une commission spéciale formée des deux candidats aux Principautés, le prince Alexandre Ghika et le vestiar Michel Stourdxa, des deux secrétaires Soutzo et Havros, et des deux secrétaires d'État alors en fonctions en Valachie et en ■oldayie : ces dMx provinces ayant conservé une administration séparée sous un seul président plénipotentiaire. Ce dernier travail, envoyé à Gonslantinople, reçut par un hati*shériff la sanction du sultan^ mais avec des réserves en ce qui concernait les dispositions contraires à la suzeraineté de la Porte. On peut le dire sans exagération, la Moldo* Valachie doit a la Russie son existence de quasi-indépendanoe et d'aufonoime,et cette existence a été consacrée par l'acte supplémen* taire du traité d'Andrinople. Par ces réformes, la Rus^ sie a cherché à imposer ou à inculquer aux Moido- Valaques l'idée d'une nationalité distincte et indépendante de laTurquie, et de s'attirer la direction exclusive des affaires des Principautés en se posant comme pouvoir médiateur entre les hospodars et les assemblées. Quoi qu'il en soit, la Russie a droit au titre de bîenfai* triée des Principautés, par sa conduite de 1890 à 4824. Si plus tard ses agents lui ont fait perdre le terrain qu^elle avait si honorablement et si noblement acquis, c'est qu'il n'y arien de plus périlleux pour l'influence et la considération d'un grand Etat qu'un |»t»tecionit politique à exercer; les populations protégées faisant toujours remonter au gouvernement même qui les
protège lesmaux causés par les fautes et les passions de ses agents.
Quelle était^ d'après le règlement organique^ la formation des assemblées?
L'assemblée générale extraordinaire^ ayant mission d'élire Thospodar^ était composée : i^ de cinquante boyards de premier rang^ en commençant par le plus ancien; 99 de soixante-treize boyards de second rang tirés au sort; 3» de trente-six boyards de troisième rang^ élus au nombre de deux pour chaque district; 4* de Tingt-sept députés des corporations des villes ; 5» des trois éTêques diocésains et du métropolitain^ qui est de droit président de rassemblée.
L'assemblée générale ordinaire était également présidée par le métropolitain. Elle se composait de quarantedeux membres, à savoir : de trois évéques diocésains, de vingt boyards de premier rang, de dix-huit députés des districts, plus un de la ville de Craïova. Le métropolitain et les évéques sont de droit membres de l'assemblée. Les vingt boyards étaient nommés à Bukarest
par scrutin et pris parmi les boyards du premier rang, ayant au moins trente ans accomplis. Ils étaient élus à
la pluralité des voix par le collège de tous les boyards.
Les députés des districts étaient également élus au
scrutin par les boyards et fils de boyards de chaque
district, où ils devaient être propriétaires fonciers et
avoir viogt-cinq ans accomplis.
L'assemblée générale n'a fonctionné qu'une seule
fois dans les Principautèsi lors de rélection du prince
Bibesco, en 1842. Les assemblées ordinaires ayaient cessé de siéger depuis bientôt dix ans dans les deux Principautés, et avaient été remplacées par des divans ad hoc qui n'avaient aucun caractère représentalîL La composition des divans ad koe, convoqués par la Su- Mime Porte en i 856, a fait assez voir qu'il n'est pas possible de réunir des assemblées qui ne rendraient plus au besoin du pays; la propriété est devenue désormais, en effet, la véritable et presque la seule source d'une représentation sincère dans les Principautés^ Mais, avant d'aborder ce point, notons les traits qui distinguaient profondémentle r^lement organique du régime précédent.
Le règlement organique établit l'égalité et l'uniformité de l'impôt, supprime les maîtrises et les douanes intârieures, ainsi que les taxes spéciales sur le bétail, le tabac et les vins; les contributions spéciales pour les monastères, les hôpitaux, les chaussées, les eaux et les caisses de bienfaisance; la taxesur l'exportation desporcs, anciennement affectée aux hospodars; celle qui était perçue pour fournir à la dépense du beurre annuellement fournie lafortere8se!deWiddin;cellequi se composaitdu vingtième des appointements et du dixième du prix des enchères, celle qui était perçue en faveur de l'armache, ou chef des prisons et président du tribunal criminel.
Le règlement organique décréta la suppression des préfectures et sous-préfectures dites des étrangers ou
* La coDfention du 49 tout â oonsicré oe prinâpe.
colons nouyeaax; la suppression des impôts spéciaux qui pesaient sur toutes les industries comme sur tous les articles de consommation^ non point au profit du trésor^ mais des différents. fonctionnaires et charges de la cour hospodariale; la suppression des amendes au profit de ces mêmes fonctionnaires; Tannulation des dons faits à des tiers ou à des établissements publics sur tels ou tels reyenus de TÉtat; la suppession des dépenses des communes pour voyages de préfets, employés et courriers de l'État^ et des corvées et prestations en nature; la suppression du droit, attaché au rang de boyard, de faire exempter de l'impôt des individus employés au service des boyards.
Le rëglementorganique fit reconnaître comme loi de l'État la déclaration du prince Mavrocordato qui affranchit le paysan valaquede la servitude. Il créa un bureau de contrôle pour régulariser les comptes et en faciliter l'examen à l'assemblée; institua des tribunaux indé- |)endants de l'autorité executive ; créa une milice régulière; forma des conseils municipaux; mit Tordre dans l'administration des biens du clergé indigène; en un mot, définit la compétence des diverses forces de l'administration et fixa les droits et les devoirs des citoyens et de l'autorité, comme ceux des cultivateurs et des propriétaires. On peut se faire une idée de ce qu'était l'état légal des Principautés avant le règlement organique en étudiant les réformes accomplies par ce code politique, administratif et judiciaire; mais pour accomplir de pareilles réformes, il fallut un concours de cir-
constances exlraordinaires: la puissante influence que la paix d'Andrinople aTait donnée à la Russie sur les populations chrétien nés de l'empire ottoman* un homme éminent par rintelligence et le caractère, appuyé par une armée de trente mille hommes et disposant d'un pouvoir presque dictatorial, nous ne craignons pas de le dire, tout ce bien ne pouvait être fait qu'à ce im^îx. Sans cette puissante et bienfaisante influence^ les privilégiés, sauf quelques rares exceptions, auraient légiféré pendant des années sans jamais vouloir renoncer à leurs privilèges et doter leurs compatriotes des droits dont ils ont éte redevables au règlement organique. Ces privilégiés formaient la base sur laquelle s'élevait l'édifice politique inauguré par le règlement organique, et qui dure encore aujourd'hui S bien que profondément altéré. C'est surtout a partir de 1843, lors de la chute du prince Alexandre Ghika, que les institutions aristocratiques de la Valachie subirent ces alterations, qui ont produit les mêmes désordres sociaux en Moldavie. Nous nous bornerons aujourd'hui à dire ce qu'étaient devenues les institutions en Valachie quand une conférence enropéenne a entrepris de les réformer. Lorsque te comte Kisseleff remit les rênes du gouvernement aux deux hospodars, en 1834, et iorsqu'Alexandre Ghika tomba, en 1842, pour avoir voulu gouverner avec l'indépendance qui lui était garantie parles privilèges de la principauté, les bojards propremeitt dits étaient divisés en
> Ceci a éié écrit en août 4857.
trois catégories. Exemptés de toute charge en principe^ investis de tous les droits^ ils formaient à eux seuls rËtat. Hais le personnel de cette classe a quintuplé depuis i%k%ei, parsiiile de cette augmenlalion énorme^ ce n'est plus l'esprit de conservation qui domine dans le corps privilégiéi dans la boyariei comme au temps où les réformes furent iniroduiles dans les Principau-^ tés. La nouvelle boyarie, de beaucoup plus nombreuse que rancienne et dite d'agrégation^ se trouve com« posée d'Individus pour la plupart sans fortune analogue à leur rang^ et qui se livrent aux abus les plus révol* tants dans l'exercice des fonctions publiques dont ils ont le droit exclusif; chose remarquable^ c'est surtout dans la boyarie d'agrégation que les passions révolu^ tionnaires et les idées socialistes ont trouvé des instruments actifs et des adhérents dociles. Frappé de ce spectacle, je proposai, dès 1851, une série de réformes dont voici les principales:
i<> Modification de la loi relative à la formation de {'assemblée extraordinaire appelée à élire l'bospodar^ en admettant tous les propriétaires ne possédant pas moins de 900 stingènes', sans distinction, à concourir au vote;
9<> En ce qui concerne l'assemblée ordinaire, doubler le nombre des députés des districts et accorder le droit d'éligibilité à tout propriétaire possédant 100 stingènes au moins, sans distinction de classe également ;
A Le ilingèfte, ou toits ds Sherbao-Yoda, éqoinat h f «,963.
3<» Doter les i^illes de Craiova, Plolsti^ Pitestiti et Tyr* govishie d'un collège électoral ;
V Abolition complète des privilèges des boyards^ qoî n'ont désormais aucune raison d'être, et qui sont une anomalie : les Principautés étant placées comme elles le sont entre trois grands empires où de pareils privi* lèges n'existent plus, du moins dans leur ensemble, a Telles sont, écrivais-je alors, les réformes que l'on réclame et que Ton pense pouvoir être obtenues sans sortir tout à fait du r^lement organique, et en comptant aussi avec Tinfluence de la cour garante sans Tassentiment de laquelle il n'est pas probable que la Sublime Porte puisse rien obtenir. Les vues de la Russie diffèrent sans doule encore beaucoup de celles de la Turquie en ce qui touche les Principautés, mais c'est en faisant appel à la raison, à l'esprit de justice et aux besoins de paix et d'ordre que la Porte peut espérer entreprendre et mener à bien ces réformes. Celle qui changerait la composition de l'assemblée aurait pour principal avantage de paralyser les intrigues et les prétentions de la classe des boyards. Quand on n'obtiendrait que ce résultat de réduire les abus du boyarisme et de faire place à la \éritable opinion conservatrice, exprimée par les délégués de la propriété, il y aurait déjà sérieuse garantie d'ordre et d'une plus grande roulante dans la marche de l'administration ; en un mot, ce qu'on réclame, c'est la profonde correction du boyarisme, parce qu'il n^y aura jamais ni autorité forte, ni administration régulière, ni progrès social, avec une
aristocratie qui ne ^e soutient ni par le mérite^ ni par les mœurs, et qui dans peu d'années aura cessé de se soutenir par la richesse, b
Les éTénements ont donné raison à celte apprécia* tion, et la composition des assemblées convoquées par firmans du sultan pour composer les divans ad hoc se rapproche bien plus des réformes que je proposais que des anciennes assemblées.
Si de la boyarie nous passons aux autres classes de la population roumaine, nous verrons qu'à partir de 1843 il s'y est introduit des abus et une dégradation qui ont détruit en grande partie Toeuvre du règlement organique, et tari la source des bienfaits que le code politique et administratif avait fait espérer ou av^it déjà conférés aux Moldo-Valaques.
Immédiatement après les boyards, viennent dans l'échelle sociale les niamours, qui auraient dû être la pépinière du boyarisme. On tient les niamours pour les descendants des anciennes familles aristocratiques qui ont jadis possédé le sol. Us sont nobles et prouvent leur noblesse par des titres^ mais ils ne sont pas boyards parce qu'ils n'ont pas de rang et que c'est le rang qui fait le boyard. Or Tancienne constitution du pays et le règlement organique ayant attaché l'exercice des droits politiques à la qualité de boyard, on comprend combien il importait de conserver pure et d'élever graduellement une classe dans laquelle se recrute celle des boyards.
Quelques mesures avaient d'abord été adoptées pour
constater le nombre des familles de niamours, et procéder à leur amélioration morale et matérielle ; mais non- seulement ces mesures ont été abandonnées, mais on les a systématiquement abolies. Ainsi les actes de filiation furent soumis à une forte taxe^ et des titres de nianiour furent accordés à tous ceux qui tou-* lurent acquitter cette taxe ; on Tit alors cette qualiUca« tion^ jusque-là respeclable^ concédée à des commerçants^ à des commis^ à des domestiques^ et eeite irru|>tion dans la classe des niamours amena une véritable révolution dans l'état social de la principanté ; le petit commerce surtout en souffrit beaucoup, |»arce quil ne put soutenir la concurrence contre des individus exempts du droit de patente^ parce qu'ils étaient devenus privilégiés tout en continuante exercer la même profession.
Au-dessous des niamours viennent les mazib, qui sont au nombre de 6,219 en Valachie. Les mazih pajeni une contribution de 45 piastres et sont exempts de corvées. A partir de 1849, cette contribution a été augmentée par des motifs que nous ferons connaître quand nous parlerons des patentés et des paysans. La classe des maxils, priyilégiée sous certains rapports, est presque aussi maltraitée que celle des paysans caltivateurs.
La dernière des classes privilégiées est celle des pi^ tentés. Celte classe compte i5f5i4 iamilles. Sur ce nombre 58 seulement s'occupent de commerce ou de banque et ont un cercle d'aflaires très-restnûnt ; elles
sont presque sans relations avec les pays étrangers. 309 se livrent à un petit commerce de détail et s^occupent principalement du fermage des terres. Le reste des patentés se divise en habitants et en artisans. La patente a subi^ depuis 1843^ les mêmes augmentations que la capitation et la taxe des mazils. Sauf les corvées^ dont les patentés sont exempts^ la patente ne confère aucun droit spécial qui place le patenté au-dessus du paysan. Il est^ comme ce dernier^ exclu des droits politiques, et sa situation à 1 égard des classes privilégiées est la même.
Le règlement organique avait toulu favoriser la for*mation d'un tiers état, et pour atteindre ce but où a tendu la civilisation en Europe, 11 avait conservé les corporations et avait en même temps facilité aux notables de ces corporations Tobtention de certains droits en établissant des conseils municipaux. Cette impulsion, donnée par le comte Kisseleff, se continua, bien qu'avec lenteur, pendant quelques années; mais bientôt la classe industrielle, le tiers état naissant, rétrograda et retomba même plus bas qu'il n'avait été avant les réformes appliquées par le règlement organique. Trois causes contribuèrent surtout à ce mouvement rétrograde. Ces causes furent : i« la facilité à admettre les cultivateurs au nombre des patentés; 2» la profusion avec laquelle les titres de ncH blesse furent accordés; a» l'abaissement des municipalités. La patente était recherchée, parce qu'elle exemptait des corvées. Les lettres de noblesse enlevaient aux
corporations leurs notables les plus riches el les plus influents; Rabaissement des municipalités faisait disparaître cette étape sociale si utile^ et où les membres des corporations auraient pu se reposer et se consoler de ne pas atteindre la boyarie. Les conséquences de cet état de choses furent désastreuses pour la société Talaque ; tout ce qui s'élevait au-dessus de la classe des cultiTaleurs se faisait agréger au boyarismeet enlevait à cette classe si intéressante ses défenseurs naturels et ses soutiens. Les choses ont été si loin, que la corporation des marchands de vin de Bucharest, dont le nombre s^élève à près de 4,000^ ne compte peut-être pas 500 débitants payant patente. Tous les autres ont acheté le droit d'être agrégés aux diverses classes privilégiées.
Quelle est donc la situation de la masse de la nation dans les Principautés^ de celle qui cultive le sol et sur laquelle retombe, en définitive, la charge de remplir le trésor et de former la milice ? Prenons la Valachie. La population rurale de cette principauté se compose de 354,2M familles de paysans. Ces paysans payent au trésor : io un impôt dit de capitation, fixé par la loi à 30 piastres (environ il francs); ^ aux caisses des villages deux dixièmes en plus sur le principal, afin de dédommager le fisc des non-valeurs occasionnées par la taxation personnelle dans Tintervalle des recensements quinquennaux.
La capitation, ainsi que nous Tavons déjà dit, avait le mérite d*étre un impôt simple, un^orme. modique, et qui mettait aisément le paysan au fait de ce qu'il de-
vait payer. Ce système produisit les meilleurs résultats^ et les dixièmes additionnels ne furent dépassés ni sons Tadministration russe, ni sous celle d'Alexaudre Ghika. Hais^ depuis lors^ il a été la source d'abus qui ont rappelé les mauvais jours du loud. Les principaux caractères de la capitation^ Tuniformité^ la modicité, la perception par les élus des villages disparurent; au lieu des deux dixièmes additionnels on en paya successivement trois, quatre et ainsi de suite, de telle façon que l'impôt personnel s'éleva d^ 30 à 100 piastres.. Le paysan paye en outre 6 piastres (2 fr. 50) pour les chaussées; 6 piastres pour les dettes causées par Toccupation russe en iSÂS; 3 piastres pour lesdorobantz (la gendarmerie départementale); pour les écoles, deux piastres ; il paye également des centimes additionnels pour la milice. Toutes ces différentes taxes sont contraires aux bases fixées par le règlement organique. Ce sont elles qui ont porté la capitation au taux élevé qu'elle a atteint aujourd'hui et qui ont renversé le système de taxation uniforme inauguré en 1830 par le comte Kisseleff comme le meilleur remède aux abus de la perception.
Ce qu'il y a de plus grave, c'est que les services que ces différentes taxes supplémentaires étaient censées desservir étaient fictifs ou à peu près. Par exemple, les perceptions s'élèvent à 40 millions de piastres pour les chaussées, à U millions et demi de piastres pour la dette de l'occupation, 5 millions de piastres pour les écoles ; résultat net : pas une route en état, 3 millions
de piastres seulement payés pour l'occupatioD, pas une école ouTerte !
Quant aux relations des paysans avec les propriétaires, elles ont été également faussées, et la situation des premiers a été de plus en plus aggravée. Il est donc devenu urgent de s'occuper avec sollicitude de la classe des cultivateurs; c'est à tous égards la plus intéressante des Principautés.
G* est au moment de livrer ces pages à la publicifé que nous avons appris la double élection du colonel ^ Couza comme prince de Moldavie et de Valachie. Nous avons accueilli avec une vive satisfaction le vote de rassemblée valaque qui a eu lieu sur la proposition du prince Démétrius Ghika, dont Tinitialive, dans cette mémorable conjoncture, a été si noble et si patriotique. Nous félicitons de grand cœur toute l'assemblée valaque qui s'est fait un honneur immortel, et nous attendons avec conflance la décision de la conférence.
La diplomatie a quelquefois été obligée d'accepter des faits accomplis qui blessaient la justice et les sentiments les plus chers des nations; mais, en validant la double élection du prince Couza, elle consacrera les inspirations du patriotisme et elle fera un acte de sage et généreuse politique.
I (Page 8.) Lettres du maréchal Bugeaud.
h* A Momiewr 1$ Consul de France à Malte :
Alger, le 5 décembre 1846.
Monsieur,
J*ai la ayec intérêt les nouvelles de Tlnde que vous avez eu Pobligeance de m'adresser et je recevrai avec plaisir celles que vous seriez dans le cas de m^adresser dans Tavenir.
Si les affaires des Anglais dans Flode sont embarrassées, les nôtres deviennent chaque jour meilleures eo Algérie. La tranquillité la plus complète a succédé aux orages de Tannée dernière et des premiers mois de celte année. Cette tranquilliié est le résultat des efforts énergiques qu*a eu h faire Tarmée tout entèire pendiiut une pénible campagne de six mois qui Ta conduite à passer un hiver au bivouac. Nous recueillons aujourd'hui les fruits de ces travaux persévérants, et, sans compter sur un âge d'or aussi durable que celui que révent en France une foule d* esprits peu éclairés, âge d*or qui ne sera pas compatible de longtemps avec la constitution guerrière du peuple vaincu, nous avons le droit de compter sur une tranquillité de quelque durée et nous sommes plus que jamais en mesure d*écraser les insurrections qui se produiraient dans le pays.
Un événement dramatique et plein d*intérêt pour l'armée vient d*avoir lieu. Nous venons de voir rentrer parmi nous les onze officiers que la déplorable affaire de Sidi Brahim avait mis entre les mains d*Abd-eI-Kader, et qui avaient été épaignés lors de Tépouvantable massacre de nos soldats prisonniers à la De^ra m mois de février dernier.
L*écbaoge qui devait avoir lieu, et qni avaii d*abord été coa-
venu eolre mon délégué M. le général Cavsrtgnacel Témir, a été remplacé par celui-ci par un trafic odieux et qui le couTre de honte aux yeux des Arabes et des noires.
Il a li?ré nos prisonniers au gouYemeur espagnol de MeiUla pour une somme de 400,000 fr., qu'il a préférée à ses plus fidèles senriteurs prisonniers entre nos mains.
Cet événement achèvera, je pense, de déconsidérer Âhd-eUKaâer, dont la situation est misérable et très-difficile sur la frontière
rocatne.
En résumé, Monsieur le Consul, notre situation en Algérie de la frontière tunisienne à la frontière marocaine et de la mer au petit désert est meilleure et plus solide quVIle n*a jamais été.
Vous apprendrez avec plaisir ces bonnes nouvelles en échange des renseignements que je vous remercie de m*avoir adressés, et dont je serai heureux d*avoir, comme vous voulez bien me roffirir, la continuation.
Recevez, Monsieur le Consul, Tassurance de ma considération très^istinguée,
Maréchal duc D*ISLY.
Alger, le 27 janvier 1847.
Monsieur le Consul,
J'ai reçu les diverses lettres oue vous m*avez fait Thonneur de m'écrire, et je vous remercie de Texactitude avec laquelle vous me tenez informé des nouvelles de Tlnde anglaise. J*y prends mi vif intérêt et ce nVst pas sans une certaine satisfaction que je vois ce gouvernement, dont on vante si haut la sagesse et Thabileté, obligé d*étendre incessamment sa domination pour se nuintenir sur les territoires déjà soumis par ses armes.
En fait de conquête, on ne s*arréte pas sous peine de reculer et de tout perdre peu à peu. Nous en avons fait Texpérience en Afrique : nous n'aurions pas gardé la Mitidja seulement, si noas ne nous étions décidés à porter notre autorité jusque dans le désert. Quoi qu*on dise, quoi qu'on fasse, nous ne ne nous arrêterons pas davantage dans Tavenir. Je n*avais pas besoin de l'exemple des Anglais dans Tlnde pour en être convaincu, mais ce qui leur arrive est bien de nature à dissiper les préventions de ceux qui nous accusent journellement de faire la guerre pour l*i guerre.
Vous apprendrez, je n*en doule pas, avec satisfaction le boa état de nos aftires en Algérie.
Abd>el-Kader ne conserve d^autorité direcle sur tout le pays que chez quelques tribus du désert au sud deXIemcen. Les principales sont Ouled-Sidi-Cheirk, les Amyans Gharabas, les Ouled-el-
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nahr ; tout récemmenl elles lui ont payé l'impôt du zekkal (•! 0* du bétail) Nous venons de percevoir sur les deux dernières un impôt plus considérable que celui de notre ennemi. Les deux tribus, rassurées par notre inaction de quelques mois, s'étaient rapprochées des chott (lacs salés). M. le général Cavaignac ayant rallié dans Test de Tlemcen 4 400 chevaux réguliers ou irréguliers, les a atteintes en dérobant deux marches forcées. Il leur a pris 40 chameaux, 400 autres bétes dit somme. 400 bœufs, 33,000 moulons. Nos
f>ertes ont été nulles et les tribus elles-mêmes n*ont eu que 6 cavaiers tués. Beaucoup de femmes et d* enfants tombés en nos mains ont été par humanité laissés sous les tentes encore dressées. La neige et le froid les auraient fait périr en route.
Le général Renault, sorti de Mascara pour coopérer avec la colonne de Tlemcen, n'a pas encore fait connaître les résultats de son opération.
Bou-Maza se montre un ennemi plus actif, plus entreprenant qn'Abd-el-Kader. Après avoir quitté celui-ci, il y a environ deux mois, il a traversé le sud parallèlement* au Tell et s*est jeté dans le sud de la province de Lonstantine. Les populations du centre avaient ététropdurement foulées pendant notre dernière campagne, pour qu*il les trouvât disposées à recommencer la guerre. Au sud de Datna il est parvenu à remuer contre nous des populations jusque-là très-paisibles.
M. le général Herbtllon a marché contre elles pour étouffer le commencement de révolte. Dans Tattaque d*un grand village sur rOued-Djedi un bataillon du34« a perdu son chef, le commandant Billon et une trentaine d*hommes. Nous ignorons encore les détails de ce combat, qui a eu lieu à travers des jardins enclos de murailles. Le rapport très-sommaire que j*ai reçu à ce sujet dit pourtant que dès le lendemain les chefs du village et du pays environnant s'étaient présentés à notre camp pour demander Taman au général Herbillon.
Nous avons aujourd'hui trois colonnes en mouvemeut dans le sud de Constantine et le sud-est de Tittéry, afin de couper court aux troubles suscités par Bou-Maza. Partout ailleurs le pays est parfaitement tranquille.
Nous travaillons beaucoup. Notre infanterie est échelonnée sur les routes depuis trois mois et n*a pas quitté les ateliers malgré les rigueurs de la saison. Au printemps nous nous trouverons en mesure de pousser avec activité nos travaux d'établissement et de chAiier au loin les tribus qui nous auraient donné quelque sujet de mécontentement.
Le gouvernement est décidé à présenter aux Giambres une dejQinde de crédit pour la colonisation militaire. Si, comme je 1 ^tpère» le vote est favorable, nous nous livrerons avec ardeur à une expérience du résultat de laquelle dépend à mes yeux le sort de TAIgérie. J*ai la plus entière confiance dans le succès.
046 CHRETIENS BT TURCS.
Je Tiens de publier à ce tajet tiii mémoire dent Je vmis eofoie et- joint un exemplaire.
Reeefei, etc.
Maréehal due dlSLT.
La Durantie, le 22 juillet 1B47.
Monsieur le Consul,
J'ai reçu hier TOtre lettre do 21 juin. J*at été fort senaiMe a« sentiments que vous exprimez et que tous dites partagés par tontes les personnes françaises ou étrangères qui s'intéressent à Pavenir de notre conquête africaine.
Aujourd'hui ma retraite est un fait accompli. J*aurais Tonln après avoir vaincu et dominé les Arabes, après leur avoir donné mi gouvernement et une administration pouvoir utiliser In eonquéte el tracer la voie qui en quelques années devait délivrer la France dn fardeau politique et financier qui pèse sur elle. J*avais eiposé mes idées dans plusieurs brochures, dans ma correspiindanee avec le ministre, ces idées basées sur l'emploi de Téiémeni rigoureux de colonisation que peut fournir Tarmée, faiblement appuyées par le gouvernement, ont trouvé dans les chambres une violente opposition. Tous les systèmes de colonisation ont été admis I Texpéneiiee, le mien seul a été rejeté. Dès lors je ne pouvais pins rester en Afrique pour y être Tapplicaieur, rédiieur responsable des idc^ des autres, de systèmes que je regarde comme funestes ponrl'nve- 'nir de notre conquête. J ai supplié le roi d'accepter ms démission et il ne me reste aujouid'hui qu'à servir à la tribune la cause de TAIgérie en combattant les idées fausses qui chaque jour font des progrès et en développant quelques vérités qui seules peuvent sauver notre œuvre.
O que vous me dites de la position des Anglais dans Tlnde, de la nécessité où ils se trouvent d* étendre chaque année lenn eonquétes a une grande analogie avec ce qui nous arrive en Afriffue et je Fai bien souvent répété, c'est ce qui doit arrivera tont conquérant. Dans la conquête d*un pays, on ne s'arrête pas où on vent; il faut tout prendre, sans quoi on ne peut rien garder. De In côte d'Afrique nous avons été successivement poussés Josqu^è l'extrémité du petit désert ; peut-^tre devrons-nous avancer encore. Nons avions laissé longtemps insoumise une vaste contrée, la Kabylie ; nous avons étéentralnés li en faire la conquête parce one, là se troove nn danger incessant pour nos possessions, un asile nssaré pour nos ennemis. Cette nécessité, nos grands tacticiens de Fnnee n'ont pas vouln la comprendre et noua avons vu quelles clameufs a excité ma marche sur l*OQed-Sshel, malgré les résnHats n rés qu'elle a produits.
Lord Hardinge, diies-fou», opère des réducliODS dans son armée et cherche i équilibrer les receltes et les dépenses ; malheareusemeot, en Afrique, nous n^en sommes pas arrivés à ce point et pendant longtemps encore, surtout avec le système de colonisation dans lequel on semble vouloir entrer, il faudra aue la France entretienne en Algérie cent mille hommes et qu*dle y verse chaque année cent millions.
J*ignore encore quel sera mon successeur. Quel qu'il soit, je fais des vœux pour que les idées du public et des Chambres ne le forcent pas à compromettre Tavenir d'une colonie qui coûte déjà si cher à la France.
Recevex, de nouveau, Monsieur le Consul, mes remerctments
Ï^our votre complaisance à me tenir au courant des nouvelles de 'Orient pendant mon séjour en Afrique, ainsi que Tassaranee de ma considération très-distinguée.
MarédialducdMSLY.
II (Page 58.) Kioprili (d'après Cantimir).
■ Dans la première expédition oue 6t Kioprili Ifusâafa-Pacha ei qui fui couronnée par^la prise de Belgrade, étant campé près d'ïagodio, gros village de Bulgarie, il ne put voir sans déplaisir que ce village étail tout désolé et destitué d'habitants. Il enveie chercher deux des plus anciens paysans du lieu, et leur demande quelle pouvait éire la cause du milivais état de leur village. Ils lui en indiquèrent deux, l'une que leur église avait été brèlée, et qu*on leur avait refusé de la reb&tir, ce qui avait obligé les babi* tanls de se retirer ailleurs ; Tautre que le passage fréquent des troupes les avait empêchés plusieurs années de suite de recueillir leurâ graius, d*où la famine était provenue, qui avait chassé la plupart de ceux qui n'avaient pas encore tout perdu. 1^ Vitir entendant ce récit, se tourna vers Reis-Ëffendi et lui dit ces mots : « Un musulman ne saurait vivre où il n*y a point de jamii (mos- « quée) ; il en est de même d'un chrétien, il lui faut une église « dans le lieu de sa demeure. » Sur-le-champ il donne permission aux habitants de rebâtir une église telle qu'ils voudraient : il ajoute à cette concession un iirman ou déclaration par laquelle îl dénonce peine de mort contre quiconque s'écarterait du grand chemin et entrerait de U largeur d'un pied sur les terres des paysans, ou leur enlèverait une poule ou même un œuf. U restait à essayer quel avantage ce règlement pouvait apporter à l'État. Dans cette vue le Vizir, sous prétexte de faire payer aux payauis la permission qui leur était accordée de bâtir, demande à chacun une poule : on lui en apporta cinquante-trois. Au retiNir de son expédition, il exige semblable reconnaissance : le nombre des
CHRETIENS BT TURCS.
|¥)ttles se trouva éire mooié k ceot vîogl-ciDq ; il en prit oœasioB de remoDtrer aux autres inioistres quels trésors de boos règlements pouvaient procurer à TËlat ! Il ne rat pas plus tôt arrivé à Consuntinople qu*on lui présenta une requête pour pouvoir rebâtir à neuf ou du moins réparer solidement la vieille église, il Taccorde sans difficulté. Des gens de la campagne Tayant su prirent la har^ diesse de lui faire une semblable demande : le Vixir signe la re-
Îuéte de la manière la plus gracieuse, et ordonne au Bouyourauldi 'eskeredji de leur délivrer une concession expresse par un oom* mandement à part. L'ofKcier se met à écrire le firman selon Tancien style, c*est- à-dire qu'il y spécifiait que l'église serait remise eu état avec le même bois, les pierres et la chaux de Taneien bâtiment. Le Vizir lui répond avec aigreur et le trake d*iBsensé. Celui-ci tremblant de peur ose â peine alléguer pour sa défense qu'il ne faisait que suivre de point en point la formule preMcrite pour des mandements de cette nature. « Ce sont des fous qui ont inventé cette formule que tu me cites ici» répliqua Kioprili en colère, et plus fous encore sont ceux <^ui la suivenl. Et comment veux-tu, butor, que du bois poum puisse recouvrer sa première force, et soit en état de supporter ce qui est à densi ruiné? Crois-tu oue de la chaux que le temps a minée puisse jamais être travaillée de nouveau ; et si elle n*est pas capable de boucher les crevasses, et garantir des injures de rair, comment fera-t-elle corps dans un nouveau bâtiment? Si donc, nous accordons à nos sujets la liberté de réparer leurs temples, ce doit être de manière que notre faveur n'exclue pas la possibilité de s'en servir, qu'on leur délivre un ordre qui leur facilite les moyens d*en faire usage Ils veulent réparer leur temple, à la bonne heure ; et s'il est tellement dégradé que la réparation en soit impossible, qu'ils en bâtissent un nouveau ; tout ce que nous devons examiner, c'est qoMls le Gissent à leurs dépens, et non pas de l'argent des musulmans ; et pourvu qu'ils payent régulièrement leur tribut, le reste ne nous regarde plus. » « Cette conduite de ce grand Viiir a donné cours à une expression fréquente parmi les Grecs ; que Rioprili-Ogli a plus bâti d'églises que Justinien. » CÀmsia.
Tout est digne d'attention dans ce passage de rhiatoriea moldave oui a connu si profondément les Turcs ; le tour oriental du génie de Kioprili Mustafa-Ogli, la qualité de sujets qu'il donne aux chrétiens qui ne sont pas seulement sujets du sultan, mais de tout musulman, la tolérance de risbmiame dans le pouvoir et dans un homme de génie. Mais les Kioprili sont des accidents qui n'ont pas souvent reparu en Turauie ; Tai été à même de m'en apercevoir en voyant en Bulgarie aes villages déserts et d'autres privés d'^ "'
III (Page 40.) Population de la Turquie.
Oo a beaucoup écrit sur le chiffre de la population de la
Turquie d'Europe, mais en général les auteurs se sont copiés et
les erreurs au lieu de disparattre devant Tétude des faits et un
examen sérieux, n'ont fait que s'aggraver. Le lecteur aura vu dans le courant de ce volume quelques
appréciations et quelques chiffres au sujet des populations et la
note V donne en détail celle de TEpire. Voici q^uelques chiffres que je dois à l'obligeance de M. Ubicini,
et qui doivent paraître dans la troisième édition qu'il prépare de
ses excellentes lettres sur la Turquie.
Roumains ( Valaques et Moldaves) 4^500,000
Valaques de Macédoine, d'Epire et de Bulgarie. 800,000
Bulgares 3,200,000
Serbes 4 ,000,000
Bosniaques, Herzégoviens. Catholiques romains. 480,000
Grecs 560,000
Albanais catholiques 450,000
Grecs du continent (rayas) 4 ,000,000
Grecs de l'Ile de Crète 200,000
Archipel, en y comprenant les îles asiatiques. . . 400,000
IV (Page 48.) Mim-Effendi.
Misri-Effendia eu parmi les Turcs la réputation de sainteté, quoique plusieurs le soupçonnent d*avoir eu un peu trop de penchant pour la religion chrétienne. Ce soupçon est fondé sur des pièces de poésie sacrée de sa composition, au*il ne s'est pas contenté de mettreau jour, mais qu'il a fait aussi chanter dans les;afm's (mosquées.) 11 y en a ^u'on suppose avoir un rapport trop marqué avec le mystère de l'incarnation ; le lecteur en jugera par la traduction que je loi en présente, faite mot à mot sur le turc. J'ai cru que cela méritait d'être inséré ici :
€ Je suis celui qui connaît les secrets de l'entendement humain.
« Je tiens le compte des trésors de justice;
• Je suis la vie du monde ;
« Au dedans de moi on renferme tout ce qui est caché, et le rnys-tere des choses cachées:
560 CHRÉTIENS BT TUKCS.
< A moi OD coD6e le mystère, et j*eD suis le riche poise«eiir;
«i y» vu ia beauté difine plus à découvert que nul autre,
c Cest pourquoi lorsque jeoottlémple ee speetacle Je suis ravi de joie;
« Tout ce qui est au ciel et en la terrre m^esl assujeuî ;
« Je suis le sceau très-excellent des choses visibles et invisibles.
« J'ai donné ma propre et unique substance pour toutes les créa- Inres;
« Je suis toujours avec Jésus en perpétuelle union avec lui.
« Je suis ce Misri qui a été roi de mon corps à Misr ou Egypte. »
Ce mot Miàr signifie le Grand-Caire, capitale d'Egypte ; il signifie aussi rËgypte entière. L*auteur en avait reçu' le sumon qu'il portait » . . . .
Ces témoignages si évidents» dit Cantimir, pourraient suîfire pour donner une idée avantageuse de Misri-Efiendi, qui conservait sous des emblèmes, dans les vers que je viens de rapporter, ses sentiments iptérieurs pour Jésufr-Christ, mais je veux ajouter ici ce que j'ai appris, à son sujet, delà propre bouche de CaUenicas d'heureuse mémoire, patriarche de Consiantinople. Au temps que ce prélat était archevêque de Brousse, il s'était formé une étroite amitié entre Ilisri-Effendi et lui; celui-ci était revêtu de la dignité de Mollah de la ville et venait souvent voir l'archevêque. Un jour, trotivant un livre grec sur sa lable^ il lui demanda ce que o'éuit : C'est l'Évangile, dit Tarchevéque. « 0 digne prélat, dit Misri, conserve aussi précieusement que ta vie ce que Dieu t'a accordé parsa grâce, car l'Ëvangile et Jésus-Cbrisi aussi sont la parole même de Dieu. On se disait les uns les autres ài l'oreille parmi les Turcs que Misri était chrétien dans le cœur. Cependant sa réputation n'en souffrait point* Et même quand les vers en questioa furent présentés au Mufti afin qu'il en portât son jugement, et les dédarât orthodoxes ou contraires à la doctrine de rAicoran.il hésita et répondit par équivoque. Voici son feiva ou sa sentence. « Le sens de ces vers n'est connu que de Dieuetde Misri lui-même. «Cette détlaratton ambiguë du mufti donna de la vogue aux vers de Misri-Eflendi et il n' y eut plus de Turc qui fit difficulté de les recevoir comme orthodoxes. Cependant on n'en souffre pas ia lecture sans une espèce de préservatifi et toutes les copies qu'on en vend ont à la tête l'avertissement qui suit :
« Misri.Eff^ndi,d'heurevse mémoire, est Tauteur de'cea poèmes et de ces maximes. On y trouve plusieurs expressions et sentences opposées â la foi des musulmans, dont les oreilles orthodoxes ne peuvent manquer d'être offensées ; mais il faut les attribuer è son enthousiasme. Cet enthousiasme qui Ta jeté dans l'erreur a aussi fait écarter plusieurs musulmans des chemins de la vraie foi. La Sublime Porte, informée de ce danger, a donné ordre au Mufti de ramasser tous les poèmes et sentences de l'auteur dans un oahier et
d*en faire retamen. Le Mufti, après les aYOïr lai, les a condimn^ aux Qammea et a prononcé à ce sujet la sentence suivente • « Quiconque parle et croit comme Misn*Effendi doit être condamné au fen, mais Misri-Effendi seul doit être éparsné, car il ne faut pas prononcer de fetva contre ceux qei sont possédés d'enthousiasme. » On peut soupçonner que liisit-Effendi fut frappé de cette dis-
Sr&ce et que pour s*en venger il excita à Ândrinople des troubles *une extrême gravité, qui mirent en danger la vie des plus banis dignitaires de TEmpire et donnèrent au sultan les plus grandes inquiétudes. Misri-Effendi jouit cependant d'une complète imounité, grâce à son caractère de descendant du Prophète, et fht seulement renvoyé à Brousse. Quelque temps après un terrible ouragan ayant éclaté à Andrinople, le peuple voulut voir une vengeance divine en faveur de Misri-Effendi et le sultan le pria de revenir à Andrinople, mais il refusa de quitter Brousse.
V (Page ii^.) Population de r£pire.