II. -L'AMI AXIK KT LA GRÈCE. ITJ
pent les points élcMs de la ville. Unoique les Turcs soient la race dominante, ils ne sont pas les plus riches : ils possèdent des fermes et remplissent les emplois publics^ mais les fortunes sont plus grandes et plus répandues chez les chrétiens'^ malgré [ les usurpations et les privilèges des musulmans. Les Grecs sont les plus anciens habitants de la ville, les plus nombreux et les plus actifs ; ils sont originaires de presque tous les points de TEpire, qu'ils ont abandonnés pour venir chercher, sous la sauvegarde des autorités turques, un peu de sécurité contre la tyrannie et les déprédations des beys albanais et de leurs hommes d'armes.
Les Albanais n'ont point de résidence fixe à Janina : ils n'y viennent que pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs, et préfèrent leurs villages et leurs montagnes. Leurs visites ne sont point du goût des habitants de la ville : la vue des richesses et du luxe de ianina, comparée aux misères de leurs villages, a souvent allumé la convoitisedes petits chefs pauvres et leur a lait tenter des coups de main audacieux qui ne ménageaient pas plus les musulmans, que les juifs et les chrétiens. Les plus grandesfortunesappartiennentcependant auxbeys albanais. Les juifs vivent enfermés avec les musulmans dans Tenceinte de la citadelle, où nul chrétien ne peut avoir de domicile. Us ont acheté ce droit dans presque toutes les villes turques, parce qu'ils préfèrent les osmanlis aux chrétiens, malgré les avanies auxquelles ils sont quelquefois exposés; mais les Turcs les persécutent
sans railler leur religion^ et^ d*ailleurs, les Turcs sont les maîtres^ tandis que les Israélites ne sauraient endurer la Yerye moqueuse des Grecs^ qui portent comme eux le Joug d'une nation conquérante. Les juib, en Turquie, verraient avec un profond déplaisir un gouvernement chrétien succéder à la suprématie du croissant ; ils craignent les (persécutions et , plus encore peut-être^ l'inégalité, qui les mettrait au-dessous des chrétiens affranchis.
Les Turc9, à Janina, ont des mœurs assez douces et se montrent bons maîtres^ pourvu que leur joug soit supporté avec résignation. Les pauvres musulmans font l'honneur aux chrétiens riches de leur demander les provisions et l'argent nécessaires pour fêter le Ramazan, et croiront s*ètre acquittés s'ils daignent remer* cier. Les riches sont rares parmi les osmanlis^ et je n'aiconnu^ dans toute TEpire, qu'un seul Turc qui eût quatre femmes. Les divorces sont assez fréquents^ et, pour les rendre moins faciles, la loi condamne un musulman à ne reprendre la femme qu'il a répudiée» dans un moment de colère ou de lassitude, que si elle a passé entre les bras d'un autre homme. Or, comme les maris se permettent souvent, à Janina, des scènes qui amènent des séparations momentanées, il existait, à l'époque où jMiahitais cette ville, un vieillard accepté par la communauté musulmane pour être la sanctioa et en même temps le remède des divorces. C'était sans crainte et sans tourment jaloux que les maris laissaient les jennes femmeii que le dépit ou l'impatience avaient
chassées de leurs harems chercher un refuge sous le toit de ce vieillard^ et qu'ils achetaient le droit de les reprendre en les abandonnant quelque temps à ses ncffènsives caresses. Les dames turques de Janina sont d'une grande beauté, et le voile ne sert qu'à donner plus de piquant à leurs charmes, en y ajoutant le mystère. Plusieurs Turcs 'considérables avaient des femmes chrétiennes, et la mère de Tune d'elles vint une fois me supplier de la faire évader et de favoriser sa fuite en Grèce ou dans les Iles lonniennes. Je refusai nettement, mais une jeune esclave chrétienne, qui avait été ravie à la Grèce dès sa plus tendre enfance, me fit demander si elle pouvait espérer trouver un asile soQs le pavillon français, dans le cas où elle parviendrait à fuir la maison de son maître. Je promis de Taccueillir et de la faire passer en Grèce, mais elle ne réussit pas à exécuter son projet, et souvent, lorsqu'elle passait avec sa maîtresse devant ma maison, j'ai surpris, d'une de mes fenêtres, les regards qu'elle attachait sur le seuil de ma porte. Au delà était la liberté, la patrie, It? bonheur^ mais il fallait qu'elle pût y arriver d'elle-même, et il ne m'était permis de donner une protection efficace qu'à la condition d'éviter tout ce qui aurait pu ressembler à un rapt. Un jour un pauvre épicier grec entre chez moi, se jette à mes pieds et me conjure avec larmes de lui rendre son fils. C'était un enfant de huit ans, qu'un chef de bataillon turc, qui n*avait point d'enfant et qui en désirait vivement, avait fait enlever en plein jour. L'enfant fut circoncis.
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habillé à la turque^ traité comme son tils : passant ainsi de la misère à la richesse, velu avec élégance, comblé de présents, il avait accepté, avec la légèreté de son âge, la brillante situation qui lui était faite, et restait insensible, non pas aux prières de son père, qui ne pouvait obtenir de l'approcher, mais aux regards pleins d'une tendresse déchirante avec lesquels ce malheureux père contemplait son fils se promenant avec le chef de bataillon. La douleur du Grec était navrante; il occupait constamment ma porte et se tenait à genoux, dans une attitude suppliante devant moi» dès qu'il pouvait entrer. Je fis les remontrances les plus vives au pacha; celui-ci répondit qu'il ne pouvait rendre un enfant devenu musulman par la circoncision ; que Tenlèvement avait eu lieu en Ramazan et que, pendant ce mois, il fallait beaucoup accorder au sentiment religieux des Turcs. J'écrivis à Constantinople ; tout fut inutile, a Si tu parviens, dis-je un jour au père, à Vema parer de ton Qls et à le porter chez moi, je te promets « qu'on ne te le reprendra plus. » Son désespoir m'attristait profondément, et cependant je ne connaissais pas alors le sentiment de la paternité. Aijyourd^hui même je ne pense pas sans colère et sans émotion au sort de ce malheureux père.
I^ chef de bataillon quitta Janina avec le jeune enfant, et j'engageai le père à les suivre jusqu'à Constantinople. Je lui facilitai le voyage, mais je n'ai jamais su quel en avait été le résultat.
Peu de temps avant mon arrivée à Janina les Turcs
aTaient attristé les chrétiens par un abus effroyable de leur suprématie religieuse. Dn riche effendi de la ville avait à son service un domestique grec nommé Georges; il s'en faisait toujours accompagner lorsqu'il allait à la promenade ou à la mosquée^ pour .porter sa pipe et le petit tapis sur lequel il se prosternait lorsqu'il faisait ses prières. Georges entrait dans les cours intérieures des mosquées et attendait^ sur les marches ou sous les platanes, que son maître eût fini ses dévolions. Jamais il n'avait pénétré dans les temples dont la fréquentation est interdite aux chrétiens. Son maître^ qui avait pris l'habitude de l'appeler Mustapha, s'avisa une fois de vouloir le faire entrer avec lui dans une mosquée, et, sur le refus de Georges, il prétendit qu'étant devenu musulman et l'ayant déjà accompagné dans l'intérieur de la mosquée, il devait lui obéir. L'insistance de l'effendi et le refus non moins obstiné du domestique grec causèrent dans la ville une indicible émotion. Toute la population musulmane sembla avoir été insultée dans sa foi. On eût dit que l'islamisme était menacé. On fit donc à Georges des remontrances; on le mit en prison, d'où il ne sortit que pour subir des tortures qu'il supporta avec la force et la douceur d'un martyr, déclarant au milieu des plus affreux tourments qu'il était chrétien, qu'il n'avait jamais été musulman et qu'il mourrait chrétien. EnGn il fut pendu. Sa mort fut une déUvrance. Mustapha-Pacha, alors gouverneur général de l'Albanie et de TÉpire, resta sourd aux supplications et insensible aux offres d'argent de la
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population chrétienne ; il n'était ni cruel ni désintéressé et eût été heureux de recevoir le prix de la vie d'un misérable domestique grec^ mais il n'eut pas le courage de résister aux exigences de ses coreligionnaires.
Quand Georges fut mort, sa femme, qui l'avait encouragé dans sa lutte suprême contre ses bourreaux, déclara que les enfants qu'elle avait eus de lui étaient bâtards, afin de les arracher à l'islamisme ; elle préféra le déshonneur pour elle à la perte de la foi chrétienne pour ses enfants. Le supplice de Georges en fit un saint On prélendit que son corps, suspendu au gibet, demeura incorruptible; il fut ensuite mis dans une châsse et transporté dans l'église métropolitaine. Sa sépulture est maintenant le but d'un saint pèlerinage où l'on vient de toutes les parties de la Turquie, et j'ai vu des mères musulmanes porter leurs enfants malades pour toucher la châsse du nouveau saint Georges et lui demander la guérison.
C*est la faiblesse qui dicte aux Turcs ces actes de cruauté; ils sentent que leur domination en Épire touche à sa fin. Les mosquées tombent en ruines et ne se rebâtissent pas. Il en est de même sur plusieurs points de la Turquie d'Europe. A Gallipoli les alliés, en débarquant, trouvèrent des mosquées abandonnées. A Péra, l'un des faubourgs de Constantinople, on peut voir des minarets d'où le muezzin n'appelle plus à la prière. Les maisons s'écroulent; les habitants meurent ou émigrent en Asie ; ils ne sont pas remplacés, et le seul
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être vivant au sein de ces demeures est la tourterelle, qui chante sur un cyprès isolé. A Janina, le délabrement des maisons turques me causa d'abord beaucoup d'étonnement; je m'en expliquai une fois avec un vieux musulman qui était mon professeur de turc, et lui demandai pourquoi il ne réparait pas la sienne. Il sourit amèrement, comme si j'avais voulu le railler : a Pourquoi, me dit-il, me demander une chose que tu sais mieux que moi? Les grandes nations de l'Europe ne doivent-elles pas nous partager? Nos destinées sont écrites : les forts résisteront et seront tués; les Iftchesse soumettront et deviendront infidèles. Pourquoi veuxtu que je répare ma maison pour un giaour? » Puis, le merveilleux lui donnant une lueur d'espoir : a Tous les musulmans ne périront pas; une armée se réunira encore à Damas, et de là recommencera la conquête du monde, n C'est dire que l'Asie peut offrir encore à Tislamisme un asile et des facilités pour lutter.
Quand j'arrivai à Janina, la population musulmane voyait avec le plus grand déplaisir l'influence euro* péenne s'établir en Épire, et notamment celle de la France. Partout, en Orient, où flotte le drapeau français, les chrétiens voient une protection, une espérance; les musulmans, une surveiUance,une obstacle a leur tyrannie. Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir du mauvais vouloir et de l'hostilité des Turcs. Dans les mes, les femmes et les enfants me jetaient des pierres^ cachés derrière les murs ou les palissades des jardinst
Quelle différence entre ces petits masuimans à demi sauTages et ces petits chrétiens maronites qui me guettaient dans les ctiemins des environs de Beyrouth, pour me jeter en souriant une pluie de fleurs ! A Ja* nina, j'étais apostrophé au milieu des rues des noms les plus insultants. Je faisais donner des coups de bâton contre les portes par un cavas, ou OQurir après les enfonts pour les effrayer, mais je ne réussissais qu'à me faire craindre sans imposer le respect. Quant aux femmes, c'étaient surtout les Tieilles et les négresses qui mêlaient leurs injures a celles des enfants ; il est rare que la jeunesse et la beauté ne les rendent pas indulgentes.
Une circonstance imprévue amena tout à coup un conflit et me fournil Toccasion d'une éclatante réparation. Je revenais un soir, précédé de mes deux cavas, du sérail, où j'avais passé plusieurs heures à m'entretenir avec les différents fonctionnaires turcs ; contrairement aux usages suivis en Orient > l'un de ces cavas était chrétien ; je ne l'avais pas choisi^ mais je l'avais conservé. C'était un véritable palikare, portant fièrement le yatagan. Après être sorti des rues tortueuses des bazars et en descendant de cheval à ma porte, je m'a* perçus de l'absence d'Apostole (c'était le nom du cavas)^ et, quelques instants après, je le vis rapporter chez moi, blessé et sans connaissance. Que s'était-il passé ? Apostole s'était écarté un moment pour acheter quelque chose au bazar ; des musulmans de la ville et des topchis (canonnière), animés de celle antipathie
concentrée que toute la population turque éprouvait pour un raya qui portait les armes et usurpait la place d'un musulman^ Tinsultèrent, le provoquèrent, se précipitèrent sur lui^ le blessèrent grièvement et l'auraient massacré si le vicensonsul d'Angleterre à Janina ne se fût courageusement jeté entre les as^ssins et Apostole et ne Teut délivré. Mon parti fut vite pris. Le lendemain je hissai mon pavillon, je mis mon uniforme et je me rendis à cheval au sérail. Toute la ville était sur pied pour me voir passer et pour attendre le résultat de l'entrevue que j'allais avoir avec le gouverneur général. Prévenu de mon arrivée, il s'était aussi revêtu de son uniforme, et tenait un divan ou conseil avec Hassan-Pacha, le muhasil ou contrôleur général des finances de la province, Demir-Pacha, ancien derebey ou pacha héréditaire de Van, eulé à Janina après une révolte et sa défaite par le sultan Mahmoud ; le commandant des troupes, une foule de fonctionnaires et les notables musulmans étaient rangés des deux côtés des personnages que je viens d'indiquer.
Je ne voulus pas attendre que l'on m'eût apporté la pipe et le café pour entamer la négociation, et, passant par-dessus les compliments d'usage, je racontai au muchir ce qui s'était passé; je produisis les témoins et je demandai une justice éclatante; j'exigeai que les coupables, qui furent sur-le-champ arrêtés, fussent bétonnés sous mes yeux dans la grande cour du sérail. La discussion fut longue, pénible : on m'opposa d'abord un refus formel; je menaçai alors d'amener mon
pavillon^ de cesser toute relation avec le pacha^ et de partir pour Constantinople afin d'avoir justice. Enfin justice me fut accordée. Je sortis dans la cour du sérail, je montai à cheval et j'attendis. Le chef de police vint alors me dire que le châtiment venait d'être infligé derrière le sérail, a J'en suis fâché pour les coupables, lui répondis-je> et tu seras cause qu'ils recevront une double punition ; c'est sous mes yeux et sous les fe** nêtres du pacha que la bastonnade doit être donnée. » Nouveau délai ; nouveau recours du chef de police au pacha. Enfin Torgueil musulman dut s'exécuter : les coupables furent amenés devant moi* couchés par terre, les deux pieds appuyés sur une longue perche tenue par deux hommes ; et les exécuteurs, ayant chacun à ses pieds un fagot de branches d'arbrisseau dépouillées de leurs feuilles, commencèrent l'exécution, que je fis cesser au premier cri d'aman (pardon). J'avais passé plus de six heures à lutter d'arguments, d'énergie et d'obstination avec les pachas et leurs conseillers, mais j'avais remporté une victoire éclatante. A mon retour à travers la ville, je reçus des témoignages de la satisfaction des chrétiens et du respect des musulmans, et ce respect ne se démentit pas une seule fois pendant tout mon séjour. Ordre avait été donné à tous les imans de prêcher dans toutes les mosquées et toutes les écoles le respect pour l'hôte {mussafir) du muchir.
Ce fut surtout aux conseils de Hassan-Pacha et de Oemir-Pacha que je dus d'obtenir la satisfaction que j'avais exigée. Hassan-Pacha était de Thessalie, parlait
et écrivait le grec. « On peut toujours s'entendre avec les Tares qui savent le grec^ me disait un des notables chrétiens de Janina ; non point qu'ils nous aiment^ mais parce que leur esprit est 'plus ouvert. » Hassan-Pacha comprenait la situation de son pays et la nécessité de ménager les Européens^ bien qu'il eût peu de goût pour eux. Demir-Pacha, ancien chef féodal du pachalik de Van, avait les manières d'un grand seigneur avec cette teinte de tristesse défiante que donne la disgrftce. II avait reçu une éducation orientale brillante^ et était versé dans la littérature persane^ si riche en poètes. Il était beau, mais d'une beauté sombre, et me faisait toujours un peu Teffet d'un lion forcé de vivre apprivoisé au milieu des hommes, quand je surprenais au repos et sans la lumière du sourire ses grands yeux noirs, profonds, et semblables, par leur fixité opaque, à ceux d'un animal de proie. Ses mains, quoique belles, avaient une étrange courbure, et semblaient toujours chercher la poignée d'une arme. Il était exilé avec une misérable pension, et le muchir de Janina^ Asiatique comme lui, avait voulu lui donner un des principaux emplois du gouvernement de la province , celui de kyaya ou lieutenant du pacha; mais le petit tyran féodal, habitué à pressurer en Asie une population soumise, muette et trës-éloignée de Constantinople, s'était mis à rançonner les Grecs avec si peu de ménagements qu'ils avaient poussé des cris à se faire entendre même du muchir^ qui rendit Demir-Pacha à ses loisirs, à la lecture des poètes et à ses tristes méditations.
AiDsi que je Tai dit^ les beys albanais n'habitent pas Janina avec leur famille. Lors de mon séjour dans cette ville, Naim-Bey et son frère Feisoullah-Bey^ représentant la première maison d'Argyro-Castro, étaient détenus fermiers des douanes et surveillaient eux* mêmes leurs affaires avec beaucoup de soin et d'habileté. C'étaient des hommes doux, fins et d'un commerce agréable. Les Albanais ont beaucoup de goût pour les Européens et particulièrement pour les Français; leurs mœurs sont beaucoup plus pures et plus régulières que celles des Turcs; ils'.n'ont qu'une femme, point d'esclaves, et sont exempts d'un vice qui n'est que trop répandu parmi lesTurcs; aussi, dans l'intimité, |)arlentils de ces derniers avec mépris, et évitent41s soigneusement de laisser leurs fils prendre du service parmi eux dans la première jeunesse. L'Albanais parle de sa femme et de ses filles, dans la conversation, sans affectation, mais sans fausse honte; le Turc ne les nomme jamais autrement qu'en disant : a Ma famille, mon harem,» tandis qu'il s'exprime sans contrainte sur un sujet qui révolte notre sens moral et même la simple décence. Les Albanais appellent les Turcs XaX^u (Ghaldoup), terme de mépris qui signifie barbare.
Ce n'est pas la religion, ce sont les privilèges qu'elle confère aux Albanais qui forment les liens qui les rattachent à la Porte Ottomane; ils combattraient pour le maintien de ces privilèges, mais ils verraient avec indifférence qu'on les étendit aux chrétiens. Dans un pays où l'agriculture est profondément négligée, et où,
par suite de celte négligence^ la masse est souvent en souffrance^ l'armée ottomane offre un emploi à des forces inoccupées : non-seulement le recrutement s'opère régulièrement, mais le gouvernement ottoman trouve iacilement à lever des contingents d'irréguliers pour les expéditions qu'ont^ à diverses époques, nécessités les désordres fomentés dans ses provinces par une mauvaise administration. Toute puissance trouverait^ moyennant argent, les Albanais prêts à servir; mais aujourd'hui ce ne sont plus les principaux beys qui prennent le commandement de ces bandes d'aventuriers. Ces chefs de maison restent sur les lieux pour veiller à leurs intérêts, défendre leurs familles contre les inimitiés des voisins et les surprises de vengeances qui se lèguent d'une génération à l'autre. Yussuf-Bey, le jeune fils d'Omer-Pacha Vrionis, a été le dernier seigneur albanais qui ait commandé une expédition, et c'était la pauvreté qui l'y avait poussé. Deux condottieri partis des rangs inférieurs des petits chefs albanais ont reçu des commandements de la Porte. L'un était Abbas-Aga et Tautre Tafll, surnommé Bouzi, du nom de son village. Abbas-Aga était né en Moréè, dans le district de Lala^ habité, comme celui de Gastouni, par des Albanais, et tous deux évacués après la reconnaissance de l'indépendance de la Grèce. Les musulmans de Lala et de Gastouni ont toujours passé pour les plus grands ennemis des chrétiens depuis qu'ils ont été expulsés des terres qu'ils avaient conquises. TaOl commença sa carrière d'aventurier par d'obscurs coups de main, passa
au service de Grèce et enfin s'éleva jusqu'à la réYOlle; il se rendit maître de la ville d'Arta qu'il pilla, en rençonna révoque après lui avoir fait subir les plus indignes traitements, et alla livrer bataille à Emin-Pacha, pour la seconde fois gouverneur général de l'E* pire. 11 fut battu et s'enfuit avec le reste de sa troupe à Bérat. La Porte Ottomane jugea alors à propos de mettre Tafil-Bouzi hors la loi , et le pacha de Jauina adressa le rescrit suivant à Mahmoud-Pacha d'Avlone. a Mébemet-Pacba a déjà pardonné une fois à Tafil dans sa miséricorde, mais celui-ci sans rendre grâce à Dieu, le méchant qu'il est, s'est insurgé contre nous. Nous l'avons battu, et maintenant il s'est réuni à Bérat avec ses pareils pour exercer des déprédations. Il aurait donc fallu, pour les contenir, réunir de nouvelles troupes; mais afin de prévenir des conflits qui nuiraient aux paisibles habitants, on s'est ravisé, et il a été décidé qu'une amnistie serait accordée à tous ceux qui ont suivi Tafil, et nous n'avons excepté de cette amnistie que cet individu, qui a été condamné. Toi donc qui es le plus ancien et le plus digne chef de l'Albanie, feudataire* fidèle de notre empire, tu feras en sorte avec nos autres fidèles de te saisir bravement de cet homme ; c'est à vous à juger des moyens les plus propres à le détruire et d'y employer toutes vos ressources. Notre auguste monarque attend de nous ce service ; des instructions impériales ont été de même adressées à Mahmoud, pacha de Rouméli-Valessî, pour la perte de Tafil ; il faut que cet homme disparaisse de la
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terre. Soyez tous unis afin de ne pas manquer le but; aiosi le veut Tordre impérial et vous tous y conformerez. »
Tafil-Bouzi> mis ainsi hors la loi^ fut abandonné de tous les siens et chercha un refuge dans File de Crète auprès de Mustapha-Pacha, Albanais comme lui^ lieutenant de Méhémet-Alî^ pacha d'Egypte, et depuis grand visir. Il revint an bout de quelques années, et lorsque je le connus, il avait reçu de la Porte la commission de lever un contingent d'irréguliers pour aller en Mésopotamie. Pendant qu'il attendait à Janina l'arrivée des aventuriers qui devaient raccompagner en Asie, il tomba gravement malade, et fut soigné par un médecin italien. Le pacha et les principaux Turcs de la ville faisaient des vœux pour qu'il ne guérit pas, et donnaient clairement à entendre au médecin qu'il ren* drait un grand service s'il voulait un peu aider a la maladie; le médecin répondit en guérissant son ma-> lade.Dès que Tafll fut convalescent, il se mil à recruter sa petite armée et fit son entrée solennelle dans Janina à la tête de deux mille cinq cents hommes, qui vinrent se ranger en bataille dans la grande cour du sérail pour être inspectés par le muctiir, puis ils allèrent camper dans une plaine aux environs de la ville. Tafll était à cheval entouré de douze palikares à pied portant sur l'épaule des fusils de très-longue dimension et ayant chacun une main, soit sur la croupe du cheval^ soit sur le harnachement. Ils chantaient la chanson de Tafil, qui fait le récit de ses exploits, et toute la
troupe répétaitle refrain^ quiétait Tafil-Béo, Tafil-Béo; le bey Tafll. DeTant lui marchaient les bouffons qui accompagnent toujours les troupes albanaises^ remarquables par leurs coiffures longues , à facettes de miroir et surmontées de queues de renard ou de chacal. Quelques jours après son arrivée, Tafil-Béo me pria de me trouver au sérail chez le pacha au moment de sa visite et de parler de lui^ de son courage^ de son dévouement au sultan^ de ses services. J'acquiesçai à sa demande. Il parut devant Osman-Pacha après avoir ôté ses chaussures ; il n'eut ni la pipe^ ni le café^ il ne s'assit même pas sur le tapis. C'était un petit homme avec de grands yeux verts, un long nez, des dents longues et aiguës, et qui donnait bien l'idée d'être capable de toutes les audaces et de toutes les violences. Je tins ma promesse et parlai chaleureureusement de mon nouvel ami. Osman-Pacha eut l'air de m'approuver et me dit que Tislamisme ne comptait pas de plus fidèles appuis que les Albanais : cEt cela n'est pas étonnant, s^outa-t-il, car ils sont du même pays que le prophète; ils viennent de l'Hedjaz.» Après cette petite digression historique à la façon turque, Tafil se retira et le pacha me dit alors : a Quel brigand, haidout ! quel débarras s'il pouvait être tué par les Kurdes qu'il va combattre I »
Tafll m'intéressait cependant, malgré les jogemâiis sévères du pacha. Il venait souvent diner et prendre le thé avec moi et me racontait son histoire, c Je suis habitué aux manières européennes , me dit-il la pre-
mière fois qu'il s'assit à ma table. J'ai dîné chez le comte Augustin Capodistria^ dans sa belle maison de Corfou ; je sais très-bien me servir d'une fourchette ; » et en disant cela il prenait avec ses doigts une aile de poulet dans son assiette, la piquait avec sa fourchette puis la portait à sa bouche. Un soir^ j'avais réuni plusieurs chefs albanais pour prendre le thé; il faisait chaud, et dans Tintimité, tous se dépouillèrent de leur coiffure. Tafll donne la sienne à un jeune bey de seize ans d'une figure intéressante et qui lui servait de page, a Tu vois ce jeune homme , me dit à Toreille Selîm-Bey, un de mes amis albanais ; comme il est respectueux pourTafil! C*est lui qui le tuera un jour. — Pourquoi? Os-je tout étonné. — Tafil a tué son père^et il l'ignore, mais il faudra bien qu'il l'apprenne et qu'il le venge. » La prédiction ne s'est pas encore accomplie. Tafil, le brigand Tafil est devenu chambellan du sultan, pacha et commandant de la place de Scutari d'Asie.
Mes relations avec les beys albanais étaient fréquentes, et j'étais devenu si populaire parmi eux, que ceux même que je ne connaissais pas et qui venaient pour la première fois à Janina depuis que j'y étais ne manquaient jamais de me visiter aussitôt qu'ils avaient présenté leurs hommages au pacha. Les Albanais peuvent jouer un rôle dans la Turquie d'Europe s'ils savent s'entendre avec les chrétiens : ils ont la plus grande partie du sol de l'Albanie et de l'Ëpire; ils ont Thabitudede la guerre et du conunandemenL Leurapos-
tasie n'a pas eu d*autre objet que la conservation des privilèges que la féodalité leur donnait. Qui sait si de nouveaux intérêts ne les décideront pas^ dans un avenir peu éloigné peut-être, à reprendre la foi de leurs pères?
La race la plus intelligente de TÉpire est sans contredit la race grecque; c'est la seule où l'on rencontre parmi les gens aisés des hommes ayant reçu une éducation qui approche de celle qui est donnée dans les pays civilisés de l'Europe. Ajoutons à cela que la langue grecque est un admirable instrument d'éducation, et que bien qu'elle soit parlée avec incorrection par les illettrés^ elle ne connaît pas de patois^ et n'est ]déparée que par des mois turcs et italiens qui disparaissent à mesure que la langue est mieux cultivée. Cette culture était parvenu à un haut degré de perfecKon sous Ali- Pacha, et Janina était alors TAthènes de la Grèce moderne.
Les Grecs instruits de l'Épire connaissent leur religion et lisent l'Ancien Testament dans la version des
Septante ainsi que les Évangiles. Ils sont en général
complètement exempts de scepticisme» tandis que les
Turcs et les Albanais en sont profondément atteints;
ils sont très -dévots et très -adonnés aux pratiques
extérieures. Ils ont quelques connaissances d'histoire,
de philosophie et de morale^ mais la culture de l'esprit
n'est pas toujours en rapport avec la pureté de l'âme^
et c'est une disproportion que Ton retrouve ailleurs
qu'en Épire.
A Janina comme dans toute la Turquie, les Grecs font leurs affaires eux-mêmes; c'est-à-dire qu'ils se réunissent à réyécbé pour répartir entre eux les impôts ou les charges exigés par rautorité musulmane. Ces réunions sont de véritables assemblées où Téloquence, la connaissance des affaires^ les dons qui rendent Thomme supérieur, exercent une grande influence. Ces institutions rendent les Grecs très-propres au gouTernement, mais dans un pays où il n'y a aucune publicité les masses sont quelquefois à la merci d'une oligarchie qui; pour être de même race et de même religion, n'en est pas moins souvent aussi oppressive que l'autorité musulmane elle-même.
J'ai connu à Janina quelques Grecs dont les antécédents et le caractère méritaient l'étude et l'examen. A la tête de la communauté chrétienne se trouvait Alexis Papazoglou, qu*on appelait Kir Alex, abréviation de Kup((K 'AXi^K, le seigneur Alexis. 11 était vêtu comme un effendi, portait le turban, marchait lentement et tenait toujours un chapelet entre les doigts. Quoique bon chrétien, il avait les grandes manières, le calme, la politesse digne des musulmans. 11 était consulté dans toutes les occasions sérieuses; le pacha te faisait asseoir et lui donnait le café et la pipe. Il avait un art admirable de se faire accorder leségardsqui lui étaient dus en montrant une modestie pleine de réserve. Ses visites étaient courtes, son langage sentencieux, sa conversation instructive. Il avait été le principal interprète et le secrétaire du fameux grand Tizir Méhémet Réchid-
Pacba^ dont il aTait toujours suivi la fortune. 11 l'accompagnait en Grèce lors de la campagne que cet Osmanli fit contre Karaiskakis. Ce chef illustre des Hellènes^ ayant demandé une conférence à son adversaire pendant une trêve, Tentrevue eut lieu dans le port du Pirée, à bord de la frégate française la Sirène» Aleiis Papazoglou servait d'interprète. Tout d'un coup la conférence est levée brusquement par le pacha> et Karaiskakis surpris se retirait sur ses gardes et était à peine sur le pont de la Sirène que le visir ordonnait à ses cavas de se saisir de son drogman et de Tétrangler. Il est entraîné^ il va périr sans savoir pourquoi il meurt; sans avoir pu s'expliquer^ tant la terreur a paralysé sa langue^ mais un officier français arrête l'exécution de la sentence et demande à Réchid- Méhémet la raison de sa soudaine colère et de ses ordres. On s'explique. Ce pacha avait fait don la veille à son drogman d'un cachemire. 11 en a vu un absolu* ment semblable autour de la taille de Karaiskakis : plus de doute, il est trahi^ son drogman est vendu à son ennemi, et la preuve de la trahison, c'est ce chfile porté par le chef hellène. Papazoglou peut enfin par* 1er, proteste qu'il est innocent, et, conduit sous sa tente par les cavas, montre le chfile qu'il a reçu en don, et qui, semblable à celui de Karaiskakis, a failli lui coûter la vie. Méhémet-Récbid-Pacha prouva son repentir en comblant de dons son drogman ; mais la cruelle émotion par laquelle il avait passé avait tari en lui les sources de la virilité.
IL—L'ALBANIE ET LA GRÈCE. W.i
Alexis Papazoglou jouissait d'une grande considération en Épire et en Albanie^ et lorsque le gouvernement turc^ en 4847^ convoqua à Constantinople des délégués rayas de toutes les provinces^ il fut un des premiers désignés, mais ces états généraux des chrétiens étaient plutôt destinés à donner une satisfaction à Topinion libérale en Europe qu'à conférer aux populations chrétiennes des bienfaits sérieux.
On sait qu'un poète persan a comparé les yeux de sa maîtresse à un ciel étoile à la fois brillant et sombre, et lord Byron s'est peut-être involontairement souvenu de cette coniparaison quand il a dit :
• . . . As is the light Of a dark eye in woman !
Peut-être aussi la vue des femmes de Janina, qu'il a admirées dans sa jeunesse, a-t*eUe laissé dans son âme des souvenirs qui lui ont donné cette poétique inspiration. Il y a dans ces gracieuses figures orientales un charme qu'il est difficile de rendre et encore plus d'oublier. La douceur de l'expression et l'éclat du regai-d, cette timidité craintive que donne la vie du gynécée et la présence des maîtres musulmans dont on semble toujours redouter les tyranniques caprices, cette blancheur délicate de teint que la retraite ou des voiles pudiques garantissent contre les ardeurs du cUmat d'Orient, tout cela fait un ensemble qui inspire à la fois le désir, la
194 CHRÉTIENS BT TVRCS.
compassion. Tait nailre le myslèrc et qui agit puissamment sur les imaginations.
Les femmes turques sortent le jour voilées pour aller à la promenade ou au bain ou pour faire des
parties sur les bords du lac; les chrétiennes se montrent rarement en public, si ce n^est aux églises où elles sont entièrement séparées des hommes et cachées à leurs regards par des grillages en bois; mais le soir, en été; à l'heure où elles sortent des offices couvertes de leurs voiles blancs» et s'arrêtent dans les cours des églises qui servent de cimetière > on peut entendre leurs voix argentines et cette douce mélodie de la langue grecque ; si riche en expressions d'une délicate tendresse: c Mon âme, ^yr^ {icu; ma lumière, (p«k (lou.o Ces beautés voilées, le voisinage de ces tombes qui rappellent que la Jeunesse et la vie sont fugitives, éveillent dans l'âme des aspirations d'amour et la soif du bonheur.
Dans leur intérieur, les dames grecques portent l'élégant costume tchame ou de la basse Albanie^ que les tailleurs de Janina excellent à composer. Une robe de soie est serrée autour de la taille par un cachemire où plongent quelquefois des mains d'une finesse rare. Le châle remplace le corset et soutient, sans le comprimer, un sein qui ne perd rien de sa modestie ni de sa \olupté en se laissant deviner. Une capote ou soutane de drap de couleur légère, sans être voyante, et admirablement brodée avec une passementerie de soie, d'une teinte plus foncée que le drap.
complète le costume. Des cheveux épais, châtains et souvent blonds, sont enroulés autour d'un petit bonnet de drap rouge. Le pied se joue librement dans des pantoufles de maroquin. Ces gracieuses créatures font aux Européens de distinction des honneurs qui ajoutent la confusion à l'admiration, elles leur présentent les plateaux couverts de confitures ou les sorbets exquis, et allument quelquefois elles-mêmes la pipe et en offrent les bouquins d'ambre qui ont effleuré lemrs lèvres rosées.
Les juifs sont la population la moins nombreuse de Janina; elle vit dans l'obscurité à qui elle demande la protection. Une seule fois elle en sortit et leva la tête. C était sous le gouvernement de Hustapha-Pacha, l'ancien sir*kialib ou secrétaire intime du sultan Mahmoud. La mort de son maître le fit tomber de la puissante situation où il avait montré tant de hauteur et d'insolence, et il fut envoyé comme gouverneur à Sa- Ionique. C'était une disgrâce^ mais elle devait servir a relever sa fortune. La mort subite de son maître, les sacrifices qu'elle lui imposa pour échapper aux vengeances qu'il avait provoquées, son départ précipité de Constantinople Pavaient réduit à une situation qui était la gène pour un homme habitué à vivre au sein du luxe des sultans. Le lendemain de son arrivée à Salonique, comme il était assis rêveur et triste dans le sérail, on vint lui annoncer qu'un jeune saraf (banquier) juif de la ville, désirait lui parler. 11 le fit entrer et le saraf s'agenouilla devant lui après les salutations
19(; CHRÉTIENS ET TUPCS.
(l'usage. La conversation Tut courte et significative. Liacos^ c'était le nom du saraf, mit sa fortune à la disposition du pacha et lui fit connaître les ressources du pachalik qu'il venait gouverner et les moyens de les exploiter avantageusement. Le résultat de cet entretien fut une faveur et une influence sans bornes accordée à Liacos. Hustapha-Pacba devint gouverneur de Saloni-
que, de Larisse et de Janina^ et son saraf put raccompagner dans tontes les résidences. 11 était autorisé à entrer dans son selamlik , salle de réception ^ à toute heure^ sans être annoncé et même à prendre pendant 3on sommeil son cachet dans le petit sac en filigrane suspendu à sa ceinture, et à l'apposer à sa place. Aussi^ lors de la persécution de l'infortuné Georges, les chrétiens essayèrent de lui gagner la protection de Liacos, mais ils le trouvèrent aussi indifférent que son maître. Les sarafs juifs n'ont pas toujourseu la même influence à Janina. Emin-Pacha en avait un près de lui nommé Mathatias qui était le mari d'une femme d*une grande beauté. On Tavait dit au pacha, et une nuit, après une orgie, il $ort du sérail ivre, accompagné de ses compagnons de débauche et de ses cavas et pénètre dans la maison de Mathatias, voisine du palais. Au bruit qui se fait dans l'escalier, la femme se lève, et, à peine vêtue, s'échappe par une fenêtre et va chercher refuge dans une maison voisine, tandis que son mari se cache dans un coin obscur de la maison.
Emin- Pacha, furieux d'ivresse et de passion inassouvie, rentre au palais et y tue un des jeunes gens
de sa suite. Certainement ces excès sont rares^ et il serait difficile de les renouveler aujourd'hui que les rayas sentent grandir la protection européenne^ mais les israélites sont toujours dans une situation inférieure aux autres rayas^ au moins dans les provinces. Cependant on ne saurait contester à cette communauté beaucoup de réserve , de sagesse et de conduite. Méprisés par les chrétiens comme par les musulmans^ ils préfèrent la domination de ces derniers, et cependant c'est dans des Etats chrétiens et catholiques que les Israélites sont parvenus à l'égalité la plus complète devant la loi et à exercer même la plus haute influence. C/est que le déisme pur n'est point un obstacle à la civilisation, quelque éloigné qu'il soit de la vérité religieuse, et que d*ailleurs il ne faut pas oublier que les Israélites qui vivent dans les sociétés chrétiennes respirent, pour ainsi dire, dès leur enfance la civilisation de TËvangile, tandis que Tislamisme s'est montré jusqu'ici impuissant à civiliser et à perpétuer les sociétés. Les juifs n^ont donc pas d'intérêt à repousser les gouvernements chrétiens en Orient lorsqu'ils sont tolérante.
A l'Albanie et à TEpire, où les chrétiens sont soumis aux Albanais et aux Turcs, opposons la Grèce, qui dut son affranchissement eau courage, à l'héroïsme, au noble dévouement de ses enfants d'abord, puis à l'inter-
venlîon européenne , qui n'eut lieu qu'après plusieurs années d^une lutte opiniâlre et héroïque soutenue par les Grecs; ceux de TEpire versèrent aussi leur s^ing et cependant ce berceau de l'insurrection hellénique resta sous la domination ottomane; mais quand les escadres de la France, de TAngleterie et de la Russie anéantirent la flotte turque à Navarin , quand le maréchal Maison débarqua en Morée avec Tarmée d'expédition, Ibrahim-PachaetMéhémel-Reschid Pacha, alors appelés Kutaya-Pacba et que nous venons de voir en scène, étaient maîtres du Péloponèse et de l'Attique.
LUnterventiou européenne et surtout l'expédition de Morée ont donc largement contribué à l'émancipation de la Grèce, et c'est à Charles X qu'elle le doiL' De ce jour date pour la Grèce, en même temps que l'indépendance à l'égard de la Turquie, une situation de pro* tégée à regard des trois puissances européennes qui avaient aidé à son avènement au rang des nations indépendantes, et qui furent de ce moment appelées puis* sances protectrices. Mais, dans les actes officiels comme dans les écrits publiés en Grèce, on a substitué à cette ap[>eUation celle de.bienfaitrices. Les peuples et les gouvernements oublient la protection dès qu'elle n'est plus nécessaire, et moins qu'aux particuliers il faut leur rappeler les bienfaits.
De cette époque data aussi pour les puissances un étal de lutte et d'émulation diplomatique dont la Grèce devint le théâtre, le prétexte ou l'occasion, cha-
cune des puissances cherchant à faire triompher en Grèce^ soit au moyen des hommes, soit au moyen des éTénemenls imprévus ou préparés, ses intérêts ou ses irues, ou ses tendances à Tégard de l'Orient en général. Dans cette lutte se révélait pleinement le caractère politique des trois puissances, et si nous donnons cette page d'histoire déjà un peu éloignée de nous, c'est qu'à notre sentiment la question d'Orient peut encore recommencer les mêmes phases, et que les trois grandes puissances protectrices de la Grèce sont destinées à se rencontrer souvent et longtemps encore peut-étresur des théâtres qui pourront changer de lieu et de personnages, mais où les passions et les intérêts resteront les mêmes. Le désintéressement de la France dans ces questions est clair, évident pour tous les yeux; il fait à la fois sa force et sa faiblesse : sa force^ par la confiance profonde qu'elle inspire à laGrèce; sa faiblesse, parce que, s'attachant surtout aux idées, la politique française s'est tenue très-souvent éloignée des affaires intérieures du pays. En général^ c'est un bien ; c'est quelquefois un tort, parce qu'en Orient surtout, les institutions ne sont guère que ce que sont les hommes qui les appliquent; c'est surtout un tort quand le principe de non-intervention peut servir à favoriser bien plus qu'on ne croit Pespérance des représentants qui engagent le pays sans sa participation. Ce n'est pas ce que nous allons voir en Grèce, à l'époque que nous mettons sous les yeux du lecteur. En parlant du désintéressement de laFrance^ nous ne prétendons pas dire que la France se sacrifie
iOL) CHRÉTIENS ET TURCS.
pour la Grèce^ mais nous voulons dire que le bien, la prospérité, le bonheur de la Grèce importent à notre pays, et que notre politique n'a aucun intérêt particolier, matériel, à recueillir en Grèce aux dépens de b Grèce elle-même. La France veut la force de la Grèce, parce que sa force générale ne s*en trouve que bien.
Pourquoi ne dirions-nous pas aussi que' c'est là une cause noble, bien faite pour élre défendue par la France, qui, à toutes les époques de son histoire, a su détendre et faire triompher les nobles idées? Le mécontentement de la Russie a eu quelque peine à ne pas se faire jour quand la Grèce a semblé vouloir s'émanciper et prendre uiie attitude, un caractère indépendant, et chaque fois qu'elle a tendu à propager et à développer l'esprit hellénique, c'est-à-dire l'esprit de nationalité et de liberté, qui ne sommeille qu'à moitié s*il sommeille, prêt à rouvrir les yeux et les oreilles partout où| sous quelque dénomination vulgaire et modernCi la mémoire du savant ou le patriotisme renaissant retrouvent un nom antique et consacré par rhistoire ou la poésie. Les entretiens de l'empereur Nicolas avec sir Hamilton Seymour, entretiens devenus fameux, ont montré clairement que ce tsar, qui a exercé une si grande influence en Europe dans les dernières années de son règne, ne voyait point d'un œil favorable le développement de la Grèce. Hâtons- nous de dire que l'empereur Alexandre II montre envers les chréliens les di$|)ositions les plus favorables ; c'est que la politique russe en Orient a suivi une impulsion dont
on retrouve les traces dans les diverses pliases de Thistoire diplomatique de ce pays. En général, et comme résultat principal, la politique russe a été favorable aux immunités des chrétiens. Elle a contribué à affranchir les Roumains, les Serbes, les Bulgares^ les Grecs, jdu joug des Turcs; et c'est notamment à la Russie que les Moldo-Valaques ont dû de faire les premiers pas dans la vie européenne. Nous qui avons combattu la politique russe lorsqu'elle pouvait être dangereuse pour Téquilibre européen, nous reconnaissons volontiers ce qu'elle a fait de durable et de désintéressé; mais la jalousie du gouvernement russe et son égoïsmese sont quelquefois éveillés à la Vue des populations qui, à peine émancipées, témoignaient hautement du désir de s'affranchir même de la tutelle de leurs protecteurs; et alors la cour de Saint-Pétersbourg, qui avait voulu conférer des bienfaits à des coreligionnaires qu'elle se plaisait peut-être à considérer comme de futurs sujets du chef militaire et religieux des Slaves, montrait moins d'empressement à répandre ses faveurs quand Tesprit d'indépendance et de liberté autonome éclatait au sein de ces protégés.
La première poUtique pleine de grandeur et de générosité s'est fait jour sous le règne de l'empereur Alexandre h^ et les débuts de celui de son frère; fort affaiblie, à latfln du règne de Tempereur Nicolas, elle reparait avec le second Alexandre.
L'Angleterre, dans presque tout le cours de ses relations avec les Grecs, s'est montrée ce qu'elle s'est mon-
trée presque partout à l'extérieur^ hautaine, dure, d'une justice si sévère qu'elle touche de près à l'injustice ; inquiète de voir germer sur les bords de la Méditerranée une puissance; bien faible encore, mais dont la prospérité, qui n'est que future, a sufQ quelquefois pour lui déplaire.
Ces trois politiques données, il y avait encore place pour deux puissances qui n'avaient pris aucune part à Taffranchissement de la Grèce, dont Tune l'avait même vue de très*mauvais œil et avait cherché à s'y opposer, mais qui ne pouvaient sans abdiquer laisser le champ libre aux trois cours protectrices. D'ailleurs la qualité d'Allemand du roi placé sur le nouveau trône donnait aux cours de Vienne et de Berlin le droit ou du moins le prétexte d'une intervention, et cette intervention devait apporter un nouvel élément dans la lutte diplomatique engagée sur le sol où luttaient naguère les Palikars du Pinde et les hordes de l'Asie.
La première bataille que se livrèrent les trois cours protectrices eut lieu lors de la nomination du chef suprême de la Grèce. La Russie l'emporta. Elle était alors la cour prépondérante dans les affaires d'Orient, et la nomination du comte Jean Capo d'Istria fut le résultat de l'influence russe appuyée par le consentement de la France, alors intimement unie à cette puissance, dont elle augmentait la force. •
Mais si, par son passé, par son dévouement à l'empereur de Russie , par sa connaissance de la politique de cet empire , le comte Jean représentait la politique et
l'influence russe^ il était Hellène par sa nationalité et son génie^ et une fois qu'il eut touché le sol sacrée son {latriotisme se retrempa. C'est une chose digne de remarque que le salutaire effet de l'amour du pays chez les Hellènes. Tous ces hommes qui, avant la révolution, avaient été de dociles instrumeilts du despotisme turc ou de Tintrigue russe, vinrent risquer leurs richesses, leur vie, avec joie pour la Grèce où l'on méprisait leur illustration , où on les dépouillait même des titres sous lesquels ils avaient été si longtemps honorés.
Capo d'isiria aimait la Grèce et sut se faire pardonner son élévation par le parti vraiment grec, fler de voir son pays gouverné par un Hellène. Il s'était formé une vive opposition contre lui, mais le parti national respectait son caractère et admirait sa haute intelligence. Une vengeance particulière arma Je bras qui le frappa, mais Tanimosité était à son comble contre lui dans le parti anglais, et l'on sait qu'un publiciste anglais, fameux par ses écrits sur l'Orient, et sa haine devenue ridicule contre la Russie, s'est vanté d'avoir causé par un article, écrit dans le Courrier anglais , l'assassinat de Capo d'isiria.
La mort du président donna une nouvelle intensité à la lutte des trois puissances protectrices. Leur jalousie mutuelle et bien naturelle ne leur permit pas de placer sur le trône de Grèce un prince appartenant à Tune des trois cours, et le prince Léopold, ayant refusé de s'asseoir sur un trône qui reposait sur un sol ébranlé
:?04 CHKÈTIEXS ET TTKCS.
I^r la guerre et les dissensions intestines, un prince bavarois fut nommé pour régner sur un pays qui avait vu jadis des républiques briller sur son sol. Ce pouvoir une fois constitué^ la lutte d'influences continua. Les Anglais remportèrent pendant une partie de la régence, avec le comte d'Armansberg, les Français avec d*Abel; les Russes furent sur le point, par la conspiration philortodoxe, de se rendre maîtres du terrain. La Grèce, au-dessous de ces luttes et de ces rivalités, conservait sa nationalité, son amour profond de l'indépendance. Elle reconnaissait, elle sentait le bienveillant intérêt que la France lui portail, mais elle aspirait énergiquement à s'émanciper du pouvoir absolu de la couronne et de la protection des trois cours. Ce peuple historique et amant de la liberté, dont les excès, qu'elle fût politique ou religieuse, causèrent deux fois son asservissement, respectait son roi comme le symbole de son indépendance et de son entrée au sein des puissances européennes. Il l'aimait comme homme à cause de sa loyauté et de l'élévation de son âme; mais il voulait des institutions libres qui lui permissent d'avoir un développement national, une tribune où il pût librement exprimer à la fois sa reconnaissance pour lesoours protectrices, son désir d'être libre et maître chez lui. La France avait toujours approuvé cette tendance à des institutions libres. Habilement représentée par M. de Lagrenée, elle avait fait entendre des conseils élevés au roi et à ses ministres, et l'on peut dire que le ministère d'Abel, qui écoutait volontiers les conseils delà France,
IL— I/ALBANFE ET LA GRÈCE. au5
est celui qui a le plus Tait pour Fadministralion et l'établissement des lois en Grèce ; niais le gouvernement français ne voulait pas imposer sa volonté, il demandait des réformes, des institutions^ il ne voulait pas prendre un ton comminatoire; le gouvernement anglais^ muet pendant tout le temps de sa puissante influence, et qui se contentait de déclarer que rien ne serait plus dangereux pour la Grèce qu'une constitution^ faisait entendre par la bouche de son envoyé un langage tout différent dès qu'il ne fut plus le suprême et unique directeur du cabinet d'Athènes; le parti russe, spectateur en apparence désintéressé de la lutte d'opinions qui existait entre les deux grandes puissances constitutionnelles, calculait ses moyens avec une parfaite dissimulation. Il avait échoué dans l'affaire de la philorthodoxie , vaste conspiration qui ne tendait à rien moins qu'à renverser Othon de son trône de Grèce et à proclamer un prince orthodoxe, c'est-à-dire de la religion grecque ; il chercha à réparer cet échec, à renverser, au moyen d'une révolution militaire audacieuse, le prince qui occupait le trône bavarois, et à s'emparer de la direction des affaires. On a dit que la conspiration s'était organisée dans les salons du ministre de Russie, H. Katakazi, homme fin et entreprenant, Le mécontentement croissait depuis quelque temps visiblement. La confiance entre le roi et le peuple avait cessé. De la part du monarque, il y avait une répugnance profonde à entrer dans la voie des réformes, toujours si périlleuse, moins par goût du |)Ouvoir
m* CHRÉTIENS ET TURCS.
absolu que par crainte de ne pas savoir s'arrêter à temps; de la part du peuple, une patience admirable et Tespoir d'un avenir meilleur par rintervention amicale et enQn harmonique des puissances protectrices. Tant qu'il conserva cette espérance ^ la patience du peuple ne se démentit pas un instant; mais le jour où le parti libéral fut convaincu à Athènes que les gouvernements de rOccident ne mettraient point fin à leurs divergences pour imposer une ligne de conduite au ministère hellénique et l'obliger à convoquer les assemblées délibérantes > tout fut préparé pour une insurrection. La Grèce offrait alors le curieux spectacle d'un prince absolu à la tète d'un pays qui n'avait ni constitution en vigueur, ni assemblée représentative, et qui possédait une presse libre de toute entrave. Cette presse, en demandant des réformes et en les discutant, mettait en cause le gouvernement du roi lui-même, qui n'était garanti ni par les ministres responsables ni par une représentation nationale. C'est le moment que saisit le parti russe pour faire un coup de main. Dans la nuit du 14 au 15 septembre 1843,1a garnison d'A* thènes, commandée par le colonel Kalergis et suivie d'une partie de la population, se transporta sur la place du Palais-Neuf dont elle occupa toutes les issues, après quelques engagements sans importance avec des patrouilles de gendarmes. La constitution fut demandée a grands cris. Le roi voulut se rendre maître do mouvement, fit des promesses et protesta de son amour pour le pays; mais il lui fut répondu qu'il fallait se
ir.-i;ALIUNIE ET LA GRÈCE. tHn
décider à Tinstant^ et qu'on ne quitterait la place que lorsque satisfaction complète serait donnée à Topinion
publique. Le conseil d'Ëtat^ déjà assemblé^ avait voté immédiatement, à l'unanimité; les propositions suivantes :
A^ Convocation dans le délai d'un mois d'une assemblée dont la mission sera de donner une constitution à la Grèce ;
2»Cbangement de ministère;
3» Remercier Tarrnée et le peuple pour leur bonne conduite dans cette grave conjoncture;
4» Décider qu'une médaille sera donnée à tous ceux qui ont pris part au mouvement;
&> Le 15 septembre sera désormais une fête nationale.
Le roi signa immédiatement les deux premières de^ mandes; mais il hésita longtemps quant aux dernières^ disant qu'il préférait alxliqucr. C'est ce que voulaient les chefs du mouvement^ qui s'étaient proposé de mettre le roi entre l'acceptation du baptême orthodoxe grec ou Tabdication. Le temps pressait, les troupes et le peuple menaçaient d'enfoncer les portes du palais; le corps diplomatique intervint, et les représentants des deux grandes cours constitutionnelles conseillèrent au roi de signer les propositions. Le roiOllion signa, parut à son balcon, et fut accueilli par le plus vif enthousiasme. Le patriotisme du peuple, la force des choses, l'intervention combinée des représentants de la France et de TAngleterre avaient détourné le mouvement. Une
conspiration du parti russe était devenue une révolution grecque, et des soldats conduits par M. Kalergis avaient donné une constitution à la Grèce. Un nouveau ministère fut nommé. M. Hetaxas^ chef du parti napiste^ reçut la présidence du conseil.
Ce choix d'un homme d'ailleurs éminent était signi- Qcalifj et montrait quelle était la pensée qui avait tout dirigé dans Tombre , et le rappel de M. Katakasi , le ministre de Russie, sa brusque destitution^ et la violente expulsion du frère de H. Kalergis de Saint-Pétersbourg étaient des indices non moins certains de la faveur avec laquelle le gouvernement russe suivait le mouvement^ et de son dépit et de sa colère en voyant la tournure que les choses avaient prise.
Cet événement fut à plus d'un titre digne de la profonde attention des hommes politiques. Un roi ccntraint de céder devant un mouvement populaire échappe à sa perte en se fiant aux cours occidentales et au sentiment national ; accorde des réformes sans voir son trône ébranlé, exemple unique peut-être, et sans rien perdre de TafTection de ses sujets, autre enseignement bien digne d^éire médité.
Nous allons voir l'agitation de la vie i)arlementaire, la lutte des influences, la corruption électorale, succéder au calme et à l'inertie dont se plaignaient si amèrement les Grecs, qui comprirent bientôt que l'avenir de leur patrie était entre ces deux extrêmes, et que Capo d'Istria avait mille fois raison quand il disait à ses compatriotes: a Faisons do l'administration , dotons le
pays de bonnes routes^ faisons progresser ragricultnrr et le commerce^ soyons modestes et laborieux, c'est la meilleure des politiques. »
YoUà donc le roi arraché à un grand danger , et le peuple Grec en possession ou sur le point d'être en possession de Tobjet de son plus ardent désir, d'une constitution. Nous allons maintenant assister à un spectacle plein d'intérêt, les trois grandes cours protectrices vont se livrer des combats actiamés, former des alliances et les rompre, s'unir le lendemain contre ralliée de la veille. Nous allons voir aussi les représentants des deux grandes cours allemandes user de leur influence pour faire pencher la balance tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.
Nous pensons qu'il y aura plus d'un enseignement à recueillir de la lecture de cette page d'histoire diplomatiqne en Orient.
Le premier ministère, ainsi que nous l'avons dit, eut pour chef M. Hetaxas, avec le portefeuille des affaires étrangères; ses collègues furent Londos i la guerre; Canaris à la marine; Rigas-Palamidès à l'intérieur; Drosos-Marualos aux finances; Mêlas à la justice, et Michel Schinas à l'instruction publique.
Les deux nuances du parti constitutionnel dominaient dans ce ministère; mais le président du conseil était du parti russe, ainsi que tous les chefs du mouve- Tement, sans exception. Cela n'élait pas fait pour inspirer une entière confiance. Toutefois, les représentants de la France et de l'Angleterre appuyèrent ce minis-
(ôre. H. fiuizot^ dans une dépêche admirable, véritable monument historique, approuva la conduite de M. Piscatory, qui ayait succédé à M. de Lagrené comme ministre de France, et conseilla au roi la franche et lovale exécution du gouYernement constitution neh M. Piscalory déclara alors que la France voulait avant tout la prospérité de la Grèce, et qu'il appuierait tous les hommes qui seraient capables de donner à la Grèce cette prospérité. Cette déclaration était à la fois honnête, désintéressée et habile ; les napistes se sentant appuyés par les légations de France et d'Angleterre, et voyant les projets des conspirateurs échouer devant le bon sens, l'énergie et le patriotisme des masses, quittaient volontiers le triste rôle d'iotrifzants égoïstes pour celui de constitutionnels. Dans ces conjonctures, la neutralité des légations n'était pas possible. L'assemblée nationale était réunie, on procédait à la rédaction de la constitation ; M. Golettis était arrivé de France et avait été reçu avec transport comme le plus ferme soutien de ces idées constitutionnelles qui allaient de nouveau avoir tant de retentissement en Grèce et qui, au début de la révolution, avaient été proclamées à Trézène, à Epidaure, à Mégare. La nécessité d'une constitution une fois admise, le vœu de la population hautement prononcé, l'adhésion du roi loyalement donnée, il n'y avait pas à hésiter ; il fallait franchement soutenir le parti de la constitution. Le ministre de France le Qt avec fermeté et franchise.
Toutefois Tœuvrede la constitution n'était point facile
avec Topposilion du- piirti napiste, les fautes inévitables du ministère^ les disscnllmcnls du parti libéral constitutionnel; le mauvais vouloir de la légation britannique qui ne pouvait voir sans mécontentement l'ascendant de la France, la jalousie de la légation autrichienne effacée par les légations des cours occidentales. Les fautes du ministère avaient jeté le pays tout entier dans la plus vive anxiété. Le cabinet avait pour système de laisser tout faire^ et de ne pas gouverner. Le bon sens, rfaeureux i nsti nct|d u peuple étaien t la seule règle k l 'intérieur. Mais était-ce là un gouvernement normal? Quelque préparé que soit un peuple à se gouverner lui-même, il ne saurait se passer de guides éclairés, et assez supérieurs pour le devancer dans ses vues et dans ses besoins, et la pire des situations pour un peuple intelligent c'est d'avoir plus d'intelligence et plus de droiture que les dépositaires du pouvoir. Bientôt l'opinion publique imposa au cabinet l'exclusion de M. Rigas Palamidés. Sa conduite présentait des dangers; il n^avail pas voulu se soumettre aux exigences de la politique conservatrice que les puissances avaient dictée, parce qu'ils avaient des traités et des intérêts à respecter en Turquie. M. Rigas compromettait ainsi manifestement la légation de France, en considération de laquelle il avait été appelé au ministère. M. Rigas fut contraint de se retirer; mais il avait conspiré jusqu'au dernier moment, soit par esprit de vengeance, soit pour se donner de l'importance, soit pour se faire craindre. Le roi, les représentants des puissances, et MM.Ck>leUi8, Havrocor*
dalos^ Mclaxaset Londos, virent sa retraite avec plaisir. Toutefois pour les Hellènes du parti français constitutionnel ce fut un événement auquel ils. durent se résoudre^ mais par nécessité seulement, car ils ne pouvaient méconnaître que l'action des napistes allait en devenir plus forte. H. Londos, qui remplaçait H. Rîgas par intérim^ était^ bien qu'un parfait honnête homme et très-sincèrement constitutionnel, assez faible pour céder trop souvent à M. Metaxas. D'autre part^ le parti national craignait que H. Hetaxas, dans le cas où il n'aurait pas été sincèrement pour la constitution, ne fût secondé dans sa sourde opposition par celle que H. Rigas pourrait faire. Le parti national avait donc perdu un de ses adhérents les plus énergiques, si ce n'est les plus irréprochables. H. Colettis ne voulut pas accepter le portefeuille de H. Rigas Palamides, et s'unit à H. Piscatory pour l'engager à abdiquer ses vues et les passions qui rendaient son maintien au ministère impossible. Dans toutes ces conjonctures la loyauté du ministre de France et celle de M. Colettis éclataient aux yeux de tous; les relations des deux principaux hommes d'Etat de la Grèce entre eux et des deux ministres des cours occidentales, attiraient vivement l'attention des politiques. La conduite de H. Colettis envers M. Havrocordatos était d'une sincérité exemplaire, mais son célèbre émule ne passait pas alors pour montrer une égale franchise. Le ministre d'Angleterre, sir £dmund Lyons, bien que paraissant sincèrement attaché à H. Piscatory, s'alliait sans cesse aux représentants
Il— L'ALBANIE ET LA GRÈCE. 213
d'Autriche et de Russie^ et rendait par là difficile et compromettante Tœuvre du ministre de France. Toutefois ce dernier resta invulnérable en face de cette tactique; le peuple exprimait sa reconnaissance envers lui et témoignait de plus en plus sa méfiance envers l'Angleterre et son représentant^ surtout depuis que ce diplomate avait fait publier une longue dépêche de lord Aberdeen sur les questions pendantes^ dans laquelle l'Angleterre se portait garante des bonnes intentions de la Russie envers la Grèce. La publication de cette note causa une sensation profonde. Pour le roi^ malgré les eflbrts du baron de Prokecb pour mettre sir Edmund Lyons bien à la cour^ il manifesta son entière confiance dans la loyauté et Thabileté du ministre de France. Sir Edmund Lyons était capitaine de vaisseau et commandait le vaisseau qui de Trieste conduisit le roi Othon à Nauplie. Il plut par sa franchise, sa grâce toute militaire, le charme de son caractère au jeune roi, qui demanda et obtint de la cour de Saint-James qu'il fût accrédité comme ministre auprès de sa personne ; mais depuis lors le ministre britannique, ayant dû trop souvent représenter une politique sévère et impérieuse à l'égard de la Grèce, avait perdu dans les bonnes grâces du roi tout ce qu'il avait gagné d'ascendant dans les affaires du pays.
11 serait difficile de se persuader jusqu'à quel point M. Colettis, Havrocordatos, Métaxas étaient alors peu influents par eux-mêmes. On ne se gênait pas pour dire aux deux premiers que leur valeur consistait seu-
lAmeDt a représenter la France et TAngleterre. Ce mal résultait en partie du privilège qu'ils s'étaient adjugé à eux seuls de la vice-présidence de l'assemblée. Ils auraient dû peutrétre faire plusieurs vice-présidenls pour pouvoir appeler d'autres chefs de la lutte à leurs côtés. La rivalité ne prend nulle part, plus promptement qu'en Grèce^ les allures de l'inimitié. En se po* sant devant l'assemblée avec une supériorité dédai» gueuse d'une part, et de l'autre comme h» exécuteurs des instructions données par les ministres de France et d'Angleterre, instructions qui ne remplissaient pas les vœux de la majorité des représentants de la nation, les deux premiers hommes d'Etat de la Grèce se rendirent ainsi impopulaires. Peu de gens furent asset sensés et assez dégagés de préjugés et de passion pour comprendre que dans ce moment il était indispensable de limiter les tendances démocratiques qui |iouvaienl compromettre les relations de la Grèce avec son an* cienne dominatrice.
En attendant, M. Rigas, qui s'était posé comme le représentant de Topinion dite nationale, des idées lilié*^ raies, l'adversaire de tout projet tendant a faire une situation aux Primats dont le pouvoir avait laissé de si pénibles souvenii^s, M. Rigas restait Thomme popu* laire. La situation était très-ardue, la misère était profonde dans l'intérieur du pays, la population s'attendait à voir diminuer les impôts, tandis que les ré** volutions sont presque toujours le signal de la création dé nouvelles taxes à cause de la démoralisation des
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priU et de la siagoation des affaires qui en sont la conséquence. Elle voyait dans un sénat nommé par le roi la resurreclion du pouvoir abhorré des Primais (xod(a.axafft<JiAo<;). Les Palicares de la phalange dissoute en 1833^ lesquels avaient souffert à la lettre^ pendant dix ans, la faim et le froid, s'irritaient de ce qu'on ne les nommait pas tous à quelque commandement. Tel était rétat des esprits; dans plusieurs provinces on se préparait à s'insurger.
Ce qui contribuait à causer de Firritalion dans les provinces , c'est qo'il se publiait une foule de petites feuilles écrites par de véritables énergumènes politiques, la plupart de bonne foi, mais à tête démocratique exaltée. Ils faisaient de Tindignation au sujet de toute manifeslalion conservatrice du ministère, croyant ou voulant y voir des tendances aristocratiques. Ces feuilles, auxquelles Tobservation de la lot sur la presse aurait interdit de traiter des matières politiques, puisqu'elles n'avaient ni cautionnement ni gérant responsable ayant les qualités requises, étaient extrêmement répandues par suite de leur bas prix et de Tattrait qu'elles présentaient. Le ministère en n'exigeant pas l'observation des lois le lendemain du 3 septembre, soit par calcul, soit par incurie, avait légué d'immenses difficultés à toute administration décidée a les appliquer. L'intervention que les ministres de France et d'Angleterre exerçaient indirectement dans les travaux de l'assemblée, irritait beaucoup et inspirait de la défiance > les assemblées étant toiyours hostiles à l'intervention étrangère quels
que soient les sentiments dequelques-nns de ses membres; Tardem* tonte millkaire de sir Edmnnd Lyont, sa façon de s'ingérer^ si souvent blessante pour les susceptibilités nationales, indisposaient vivement contre la politique anglaise. Les esprits pénétrants ne pouvaient pas se dissimuler que la mission britannique^ tantôt dans un sens démocratique^ tantôt dans un sens oonservaleur^ donnait toujours dans des extrêmes qui présentaient les mêmes dangers^ bien que par des excès opposes. La sincérité de la politique française n'en devenait que plus évidente^ mais cette évidence n'empêchait pas les complications fâcheuses. Malgré les inconséquences du ministre d'Autriche qu'emportait quelquefois une brillante intelligence, et qui avait déjà deux fois compromis le roi en le poussant à prendre des déterminations à rinsu des ministres de France et d'Angleterre, ufln de recueillir le mérite des résultats obtenus, Olhon était très-populaire.
Telle était la situation de la Grèce. Cependant le travail de la constitution marchait; on créait les deux chambres, le sénat à vie. Une vive discussion s'éleva sur cette question. Les libéraux modérés parlèrent avec une grande force de raison et souvent avec une éloquence entraînante. Mavrocordatos, Colettis^ Tri* coupis se flrent remarquer. L'opposition demandait que le mandat des sénateurs ne fût que de dix ans. Colettis et Havrocordatos l'emportèrent à la majorité de 1 1 2 voix contre 92. Ce vote eut un résultat extrêmement important, il fixa la majorité. Le président du conseil,
Metaxas, et les Napistes avaient été pour le mandat pendant dix ans* Après la séance^ soit de son propre mouvement^ soit plutôt poussé par ses amis, Zographos, Soutzo et la queue du parti napiste^ il donna sa démission^ que le roi accepta immédiatement. Cette démission était un événement. L'assemblée nationale, débarrassée des entraves que lui suscitait le ministère, pouvait marcher plus librement. Un nouveau ministère, mais provisoire, fut alors formé : HH. Colettis et Mavroconlatos furent ministres sans portefeuille; Canaris, président du conseil et ministre de la marine; Londos, ministre de Tintérieur et de la guerre; Drosos Monsolas eut les affaires étrangères, et Mêlas la justice, linslruction publique et les cultes. Spiro-Hylio, le commandant de la gendarmerie et Thomme le plus dévoué à Metaxas, fut destitué. M. Kalergis restait gouverneur d'Athènes.
Sous ce ministère^ la constitution fut définitivement votée et acceptée; ce ne fut pas sans peine. On devait d'abord la présenter au roi par courtoisie, comme projet ; le roi aurait dû signer immédiatement ce projet, mais, mal conseillé par les ministres des cours allemandes qui ne se rendaient point compte du caractère du peuple grec, il fit plusieurs modifications au projet. Cette conduite lui fit beaucoup de tort dans Topinion publique, mais il reconnut promptement son erreur et mit sa signature au bas du projet de l'assemblée.
Restait une question bien difficile et bien délicate,
celle de la fondation du ministère. Colettis et MaTrocordatos se montraient peu conQants dans l'airenir et se disaient dégoûtés des affaires^ soit que chacun d'eux aspirât à gouverner seul, soit qu'assurés de jouer le premier rôle, ou ensemble ou séparément, ik éprouvassent réellement une défaillance morale au moment d'entrer dans Tarène, soit que le dégoût se fût emparé d'eux en comparant les résultats aux labeurs, soit enfin que la haute influence exercée par les ministres étrangers répugnât à des hommes qui sentaient leur haute valeur hors de toute proportion avec le rang de leur patrie dans le monde. D'un autre c6léy Metaxas et ses amis s'agitaient pour rentrer au ministère. Zographos, l'éloquent orateur, Tâme dn parti napiste, le poussait, avec son audace et sa persévérance habituelles, à s'emparer des affaires. Le parii napiste était étroitement uni ; il marchait comme un seul homme, et si, en ce moment, l'entente entre les deux légations avait faibli, c'en était fait du parti constitutionnel. Le 30 mars, l'assemblée fut dissoute; le roi prêta le serment à la constitution. La cérémonie fut fort belle : le roi et la reine, accueillis par les plus vives acclamations, jouirent pleinement de leur popularité. Othon semblait retremper sa dignité dans la Joie et l'amour d'un peuple libre et enthousiaste, et la reine, dont les derniers événements avaient voilé la sereine beauté, souriait avec une grâce ineffable à un entraînement aussi profond et plus noble peut-être encore que celui qui avait salué sa première arrivée en Grèce. 11 faut qu*il y ait un bien grand
charme dans les accents qu'une juste popularité arrache à un peuple^ puisqu'ils suffisent à faire oublier tous les travaux, toutes les peines, tous les sacriGces; peut-être aussi la popularité méritée est-elle une des plus pures jouissances des belles âmes, et j'uvoue que je n'ai pas grande idée d'un cœur qui affronte l'impopularilé par orgueil et d'un esprit qui en fait lu consé» cration de la grandeur.
Le second acte de ce grand drame politique était terminé, et le dénoûment était heureiu, brillant; la royauté sortait triomphante, guidée par la liberté, de deux épreuves terribles. Une conspiration, puissamment ourdie contre le |K)uvoir et la personne du roi, avait placé le pouvoir sur d(*s bases nouvelles et plus fortes, et l'assemblée nationale venait, après bien des traverses, bien des entraves, de fonder les institutions de la Grèce. M. Piscatory et sir Edmund Lyons durent goûter alors une joie profonde, la joie d'avoir accompli quelque chose de noble, d'avoir aidé à constituer un gouvernement national, joie supérieure à toutes les récompenses, antidote de toutes les injustices. De Taveu de la Grèce entière, ils avaient largement contribué aux immenses résultats obtenus en six mois. Mais il s'agissait de fonder un ministère, et ce n'était pas chose facile que de mcttreen mouvement, de faire fonctionner cette machine élevée après tant de discussions et tant de peine. Il n'était pas moins difficile de composter un ministère avec les ambitions, les craintes ou les soupçons des personnages les plus marquants. Le lende-
main de la dissolution, ce qui restait du ministère du 3 septembre donna sa démission y et les négociations pour former un nouveau ministère commencèrent à rinstant même. Oolettis et Mavrocordatos, parfaitement d'accord depuis six mois, ne purent pas s'entendre; chacun de ces hommes d'Etat Toulait pour les siens la plus grosse part dans le cabinet. Les ministres de France et d'Angleterre firent tous leurs efforts pour amener ces deux hommes si divers, si remarquables, si haut placés dans Testime de leur pays, à entrer ensemble dans un ministère. Ils n'y purent réussir. Halet- Effendi, ce tout-puissant secrétaire du sultan Mahmoud jusqu'au moment où il fut étranglé, avait coutume de dire : « Le pouvoir est un minaret, on ne peut y tenir deux à la fois » et cette vérité trouvait là son application. Enfin, après huit jours de tentatives infructueuses, et l'essai d'un ministère doutais n'auraient fait parti ni l'un ni l'autre, et dans lequel, pour cette même raison, personne ne voulut s'engager, Mavrocordatos seul entra aux affaires avec ses amis. Colettis, se croyant maitre de la situation, lui avait mis le marché à la main et avait été pris au mol. On assure qu'il fut d'abord interdit d*un résultat auquel il ne s'attendait pas, mais qu'il se ravisa et promit son sincère appui au nouveauministère. H. Piscatory, consulté à ce sujet par le roi, l'engagea à ne pas laisser le pays plus longtemps sans administration et promit en même temps son concours le plus efficace. En conséquence, le ministère fut constitué de la manière suivante: Havrocordatos, président du con-
seil^ ministre des ÛDances^et^ par intérim^ de la marine; Londos^ ministre de l'intérieur; Tricoupis, ministre des affaires étrangères; Londos de Patras^ ministre de la justice; Rhodios, ministre de la guerre.
Ce n'était certainement pas là un mauvais ministère. Tous les membres en étaient considérables, et si les circonstances n'avaient pas été aussi difficiles, on aurait pu lui prédire un long avenir. Cependant Topinion publique n'était pas rassurée sur laduréederadministration. Tout dépendait du parti que prendraient Colettiset ses amis dans la chambre qui allait se réunir. On s'attendait à le voir porter à la présidence. Toutefois^ soit calcul^ soit sincérité, le chef du parti libéral disait volontiers qu'il préférerait retourner à Paris comme minisire. 11 s'était^ disait-il, habitué à la vie du monde, et il lui était difficile de se faire de nouveau au palicarisme« c'est-à-dire à la société d'hommes sans eu Itu re, sans connaissances e t san s amour des affaires^et dont Tunique mérite était d'avoir lutté courageusemenlpour l'indépendance de leur pays. Ce mérite, il était grand sans doute'et méritait bien de n'être ni oublié ni négligé, mais Colettis était un esprit très-supérieur à son parti et que la fréquentation des hommes éminenls de la France avait gâte. Quant au ministre de France, il soutenait pleinement MavrocordatoSy et disait à qui voulait l'entendre que la France ne tenait nullement aux personnes, mais seulement aux choses; que ses intérêts étaient que les aflTaires de la Grèce marchassent bien, et que tous ceux qui menaient, à ce résultat étaient ses amis. Ce langage n'empêchait
pas M. Piscatory d'avoir à essuyer Texpression des mé» contentements du parti constitutionnel français.
Le ministère Havrocordatos, composé d'hommes ap* partenantà la nuance anglo-con8UtutionneUe,eul Tappui complet^ ardent, exclusif de sir F4dmund Lyons, qui trouva là à déployer les qualités qui le distinguaient particulièrement : l'activité, Taudace, la tendance à la domination, commune à sa race, tout cela allié à une vivacité de sentiments pleine de noblesse et de charme^ à un dévouemimt complet à ses amis, mais aussi àTimpatience de toute opposition et de toute contradiction. Lord Lyons, que la mort vient de ravir a TAngleterre qu'il aimait avec passion, était né en 1790. Il entra de trè&-bonne heure dans la marine, et était embarqué comme midshipman à bord de la frégate r Active, lors du passage des Dardanelles par Tamiral Ducworth. Il coopéra à la capture de Java et commandait Ta^saut qui emporta le fort Harack; il était capitaine de la frégate la Blonde à la prise dû château de Morée sur les Turcs en i8i8. Nous avons vu comment il fut distingué par le roi Othon, et comment de capitaine de vaisseau il devint ministre à Athènes; depub il fut ministre à Berne , puis rentra dans la marine et piil une part active et glorieuse à la campagne de Crimée. Nelson était son héros, et le souvenir de sa gloire et de sa fin le remplissait d'enthousiasme. Il avait quelque rapport dans le visage avec le héros de Trafalgar, et cherchait à augmenter cette ressemblance en séparant comme lui ses cheveux au milieu du fitmt. Mais
les (raits de Nelson étaient sans grâce : ceux de lord Lyons étaient animés d'une expression où la cordialité s'alliait à la irigueur. L'héroïsme de lord Nelson^ comme le génie de lord Chatam^ était déparé par Talliage de la haine; le cœur de lord Lyons semblait ne pouvoir en être atteint, même au milieu de ses plus -vifs déplaisirs. J'ai passé des heures charmantes dans la conversation mlime de ce brillant représentant du génie britannique. Il aimait la jeunesse et Tentretenait volontiers des affaires les plus élevées. On ne s'étonnera pas d'apprendre qu'il était passionné pour la poésie^ et je ne puis oublier l'accent avec lequel il me dit ces beaux Tersdelord Byron, le bras étendu vers la mer^ un jour que nous chevauchions ensemble au coucher du soleil dans les environs d'Athènes.
Slow sinks^ more lovely ère his race be run , Along Horeas hills the setting sun; Not as ÎD the northern climes^ obscurci y bright. But one uncloudcd blaze of living light !
Tel était l'homme qu'une rivalité ardente allait séparer du ministre de France auquel une même pensée l'avait jusqu'alors uni. L'arrivée de M. Piscatory sur la scène diplomatique à Athènes dans une conjoncture décisive inspirait de l'inquiétude aux partisans de sir Edmund Lyons sur l'espèce de suprématie qu'il se plaisait à vouloir exercer. On connaissait le caractère ferme et énergique de notre ministre, et les uns craignaient, les autres souhaitaient une lutte. Jamais la conduite de
224 CHRÉTIFXS ET TURCS.
H. Piscalory ne Tut plus habile^ plus droite et plus empreinte de sincérité. Il prêtait son appui à un ministère qui comptait d'éniinents patriotes, mais qui avaient été nommés sous l'influence de la légation britannique et qui saluaient dans le ministre d'Angleterre leur principal soutien. Cet appui, il le prêta sans arrière-pensée^ sans hésitation, avec ardeur et avec droiture ; il ne recula pas devant une impopularité momentanée qui était à la fois le reflet de celle qui commençait à atteindre la nouvelle administration, et le résultat de Tamoindrissement de son action et de sa personnalité au profit de l'action et de la personnalité du ministre britannique. Cependant les élections commencèrent. Le ministère semblait avoir peu de souci de la légalité et des moyens d^influence. Des destitutions nombreuses frappaient les membres du parti national, remplacés partout par des créatures du cabinet; des circulaires des divers ministères furent publiées, empreintes de l'esprit le plus anticonstitutionnel. Les membres du parti national triomphaient, malgré toutes les menées, dans les élections. Le ministère fit des avances à Colettis, qui les accueillit froidement, sans doute parce que, dans sa profonde sagacité, le vieux chef du parti rouméliote voyait le mouvement qui s'opérait. H. Piscatory continuait à appuyer le ministère, tout en regrettant ses fautes et sa conduite anticonstitutionnelle. Cette attitude, qui mettait s^i loyauté envers la légation britannique dans son grand jour, diminuait chaque jour sa popularité, qu'un petit événement vint relever en donnant une nouvelle force
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au parti national. Le général Grivas^ croyant son élection perdue en Acarnanie^ et ayant reçu Tordre de Tenir rendre compte à Athènes de sa conduite^ avait levé une centaine d'hommes et s'était mis en campagne. Vivement attaqué par les Stratos qui avaient à cœur de prendre sur lui leur revanche de iS26, où ils rayaient eu contre eux lors d'un mouvement qu'ils firent contre le gouvernement^ Grivas fut obligé de passer immédiatement TAspropotamos pour ne pas être pris^ et de se retrancher dans le village d'Avariko à six lieues au nord de Lépante où il fut cerné par Sotiri Stratos^ son ennemi mortel^ à la tête de quatre cents hommes. Le ministère ne savait quel parti prendre, et sentait bien cependant qu'il était très-important d'en finir avec Grivas avant l'explosion d'autres soulèvements. Dans cette circonstance, il s'adressa a Tzavellas et l'envoya sur les lieux avec la mission d'arrêter dans son germe la guerre civile et de décider Grivas à venir à Athènes. Au fond, le ministère, tenant beaucoup à ne pas recevoir un. refus de Tzavellas, lui avait laissé carte blanche pour agir. Le ministre de France, pour faciliter la mission du chef souliote, avait mis à sa disposition le bateau à vapeur le Papin qui le transporta à Lépante. Grivas, réduit aux extrémités, manquant de tout, accepta les propositions de Tzavellas, se rendit à bord du Papin sur sa parole, et ils reprirent ensemble la route d'Athènes. Arrivé en vue du Pirée, le Papin reçut Tordre d'aller mouiller à Salamine,et le ministère demanda que Grivas
fut débarqué. Son intention était de le faire immédiaiement arrêter et de renvoyer avec sa suite au fort de la Palamide àNauplie, en attendant un jugement Tzayellas déclara qu'il avait promis à Grivas de le mettre en liberté à A thènes^ s'opposa aux exigencesdu ministère, et mitsaparoleetson prisonnier sous la protection du pavillon français. La légation française, qui jusqu'alors n'avait joué dans cette affaire qu'un rôle secondaire, se trouva tout à coup placée en première ligne. Le ministère hellénique renouvela sa demande et H. Piscatory refusa positivement d*y satisfaire; enfin, après trois jours, Grivas, ne voulant pas consentir à descendre à terre, fut transporté, sur sa demandci à bord de la Diligente, corvette française qui partit le jour même (20 juin 1844) pour aller prendre la station deSyrie où se passaient des événements de la plus haute gravité. Grivos débarqua à Beyrouth avec ses palikars et reçut rhospitalité chez moi, mais l'inquiétude qu'il y causa fut telle que je l'engageai à se rendre à Alexandrie où la tranquillité et le calme qui régnaient et la force du gouvernement égyptien rendaient sa prc&encc plus opportune qu'au pied du Liban. Le général Grivas élu ensuite en Acarnanie, rentra triomphalement en Grèce.
J'ai raconté cet épisode, parce qu'il eut à Athènes un grand retentissement, et que H. Piscatory, par la fer* meté de sa conduite, ramena beaucoup de gens qui commençaient à s'éloigner de lui. Le parti patriote le félicilaavec acclamations du succès qu'ilavait remporté.
Le tnéoontentement de sir Edmund Lyoos commença poindre à cette occasion. Le ministère faisait faate sur bute; il sentait que la majorité tournait contre lui. A Missolonghi^ Tricoupis dut se retirer; MaTrocordatos, battu partout^ fut obligé de s'adresser à rUoi?ersité; le président du conseil dut son élection très-contestable à une vingtaine de professeurs.
On ne saurait cependant refuser de rendre hommage à la manière dont M. Mavrocordatos composait le Sénat à la même époque (juillet 1844). D'après la cons* tilution le minimum était de vingt-sept sénateurs; on en créa trente-six. I4es choix étaient bons^ à l'exception de cinq ou six élus dont on pouvait contester la valeur. Les trois partis furent à peu près également traités ; il y eut douie sénateurs ministériels^ dix Goletistes, huit Napisteset six douteux. Si Mayrooordatos avait toujours montré la même impartialité, les amis de la Grèce n'auraient jamais élevé la moindre critique contre son administration; mais Timpartialité ne brillait point dans les autres parties de celte administration. Aussi la mqorité se prononçait partout contre lui; Topinion publique était de plus en plus contraire à sa politique exclusive; toutes les nominations annoncées étaient de Topposilion. Les électioqs d'Athènes, oom* mencées le 4 août, présentaient presque l'unanimité en faveur de Coletlis et de Hetaxas. Le ministère p^osa pai pousser l'épreuve plus loin. 11 n'attendit pas la réunion de la chambre des représentants, et le 6 août 1844, Ma^ vroooidatûs donna sa démission accompagnée de celle
de tous ses collègues. Colettis fut immédiatement appelé par le roi et chargé de former un ministère. Dès que cette nouvelle fut connue, Hetaxas alla le trouver pour lui offrir son appui au dedans et au dehors du ministère, et, après deux jours de négociations, le cabinet fut formé de la manière suivante :
Colettis, président du conseil, ministre de l'intérieur et, par intérim, des affaires étrangères et des cultes.
Hetaxas, ministre des finances et, par intérim, de la marine.
Tzavellas, ministre de la guerre.
Balbi, ministre de la justice et, par intérim, de l'in* struction publique.
Ce dernier était député de Hissolonghi, où il Tavait emporté sur Mavrocordatos. Ce ministère était le résultat d'une entente entre les deux seuls grands partis de la Grèce, à cette époque, le parti national et français et le parti national et russe. Il était présidé par le chef du parti national ; il comptait dans son sein des hommes éminents; il avait été porté par les élections devant lesquelles le ministère précédent s'était retiré. Il devait avoir nécessairement Tappui de la légation de France. H. Piscatory qui avait donné son appui entier et ferme au dernier cabinet, au risque de perdre sa popularité et de voir s'éloigner de lui les amis de la France, ne pouvait pas hésiter, mais il ne devait pas se borner là; il devait réclamer et il réclama Tappui de la légation britannique. Ici nous soomies contraint de le déclarer, la conduite de sir Edmund Lyons manqua de justice et
d'habileté. Il devait à son tour son appui à un ministère sorti des rangs de la majorité^ et par là il mainte* nait sa part légitime d'influence que la légation française était loin de vouloir lui ravir. Au lieu de cela^ il se prononça tout à coup contre le ministère Colettis; il appuya^ il patrona le mouvement que se donnait le ministère déchu pour entraver la marche de la nouvelle administration^ et il se prononça^ avec la passion et Tamertume éloquente qui lui étaient familières quand il était vivement contrarié^ contre le président du conseil et contre le ministre de France. La haute estime que nous avons toujours ressentie pour le caractère privé et les qualités politiques de lord Lyons, ne nous em* pèche pas de prononcer qu'il eut tort. Cédant à un mouvement de brusque emportement Jl prit une attitude injuste envers le cabinet grec et le représentant de la France^ attitude tout à fait incompatible avec la loyauté de son caractère et la droiture de son esprit. Voici les raisons que donnait le ministre britannique pour expliquer sa conduite :
«J'avais pris^ il est vrai^ disait-il^ l'engagement de soutenir un ministère Colettiste, de même que M. Piscatory avait soutenu un ministère Havrocordatiste ; mais c'était à condition qu'il n'y aurait pas d'alliance faite entre H. Colettis et le parti napiste. Cet engagement avait été pris par M. Colettis envers H. Havrocordatos en présence et presque sous le patronage de M. Piscator; conune du mien. Voilà les raisons qui m'empêchent maintenant de soutenir M. Colettis^ qui
a oontracté alliance ayeo les napislea qui sont les en^ nemis de Tindépendanoe grecque et du gouTemement ooDstitutîonnel en Grèce. • Telle fut la base sur laquelle lord Ljons commença son opposition actite contre le ministre Golettis et telle fut Torigine de son mécontentement à regard de H. Piscatory.
Par quds arguments M. Golettis et M. Piscatory ré'^ pondaient41s à ces allégations! Le président du conseil se défendait d'a?oir jamais pris un pareil engagement. Quant à H. Piscatory^ toute sa conduite en Grèce, le be» soin constant qu'il avait montré de sortir de la routine des anciens partis, la franchisa avec laquelle il s^était montré prêta appuyer tous les hommes et tous les partis qui pont aient donner la force et le bonheur à la Grèce, réfutent asses l'accusation de sir Edmund Lyoos, qui prit sans doute pour un engagement Texpreseion de préférence témoignée par H. Piscatory au parti anglo-constitutionnel sur le parti napiste pur, et le dé^ sir de H» Golettis de former un grand et unique parti libéral des deux principales fractions constitutionnelles. Mais si le ministre britannique jugeait que Ton dât frapper d'ostracisme un parti aussi considérable que le parli napiste qui a toujours eu droit à être compté pour beaucoup après les hommes qu'il a donnés à la grande lutte heUeniquCi pourqum la légation d* Angleterre don* nait-elle la publicité à un document diplomatique dans lequel l'Angleterre se portait pour ainsi dire garante de la Russie ou du moins de ses paternelles intentions à l'égard de la Grèce, et pourquoi M. MaTrocordates feodit4I
plus tard les bras à M. Metaxas^ lorsqu'il se sépara de H. Colettis^ comme nous le verrons bientôt. Pourquoi alors a-t-il accueilli avec empressement ce même chef na piste contre lequel il fallait^ une année auparavant, former une alliance indissoluble, et qu'il fallait retrancher pour toujours des affaires grecques? Les raisons données par la légation d'Angleterre pour combattre le ministère Colettis n'étaient pas fondées.
Certainement un diplomate anglais devait veiller à ne pas laisser prendre en Grèce une influence prédominante au parti napiste, mais quoi de plus injuste que l'ostracisme, et l'ostracisme prononcé par un étranger contre un des partis qui se partagent l'influence dans un pays! Le parti napiste avait encore des racines profondes dans le sol et dans quelques-uns des meilleurs sentiments, quelques-unes des meilleures passions de la Grèce, et ces racines lui donnent une grande force, mais cette force peut-elle, doit-elle inspirer tant de terreur. Assurément sir Edmund Lyons grossissait le danger pour grandir ses griefe.
Les représentants nouvellement élus s'assemblèrent; la séance d'ouverture eut lieu le 19 septembre, et le ministère se mit immédiatement à l'œuvre. Une oppodlion acharnée était faite à Colettis, mais rien ne poavait lui faire perdre son calme habituel ; il ne quittait le ministère de l'intérieur que pour aller à celui des affaires étrangères. Metaxas et lui étaient parfaitement d'accord et cette union assurait le bon ordre et it espérer dans l'avenir. Son maintien sauvegar-
dait le cabinet contre les critiques impétueuses du ministre d'Angleterre et l'active hostilité du ministère déchu. La plus grande froideur avait succédé entre les légations de France et d'Angleterre à la plus cordiale entente. Le Roi fit un voyage à Lamia et dans l'Eubée^ fut reçu mieux qu*il ne l'avait jamais été par les popu. lations et rentra à Athènes heureux et fier de sa royauté constitutionnelle.
La Grèce avait donc à sa tête un ministère libéral, contenant quelques membres napistes. Ces deux nuances du grand parti national avaient été réunies par l'éloignement profond que la dernière administration avait inspiré au pays. Mais la difficulté était pour M. Colettis de créer dans les chambres des représentants un parti national assez fort pour commencer l'œuvre du gouvernement constitutionnel de Grèce, sans être obligé de se lier complètement avec le parti Napiste. Ce parti était bien disposé en ce moment pour le triomphe de ces idées, mais Colettis ne pouvait oublier la sourde opposition qu'il avait faite, quand il tenait le pouvoir, aux tendances constitutionnelles de l'assemblée nationalei et Pappui qu'il avait prêté aux idées ultra* démocratiques. La chambre commença la vérification des pouvoirs ; cette opération fut longue, la majorité sembla d'abord incertaine ; mais elle s'organisa peu à peu, et elle devint assez forte, assez unie, assez colet» tiste enfin, pour que Colettis pût dès-lors, et au besoin, se passer de Tappui que lui donnait M. Hetaxas dans la chambre. C'était son but secret, et dès qu'il eût le
sentiment de sa force, ce nefut plus pour lui qu^une question de temps. La vérité historique nous oblige à dire que la chambre fut bien un peu réactionnaire pour les amis de Pancien ministère, et qu'elle sortit quelquefois de la stricte légalité; mais nous devons constater en même temps la suprême modération déployée par Coiettis, souvent malgré les tendances avouées et les passions de rassemblée, et reconnaître qu'il étaitdifficile, après une lutte aussi acharnée, que la passion fût complètement bannie de la vérification des pouvoirs. Des amis impartiaux du ministère trouvèrent que dans le principe on n'avait pas assez ménagé le parti anglo-constitutionnel; mais la faute en fut à ce parti qui ne voulut pas accepter la supériorité du vainqueur et souleva la réaction dont il fut victime. Si dans l'ordre moral il n'est pas de plus grand triomphe pour une âme élevée que de dédaigner la vengeance quand on peut l'exercer, dans l'ordre politique la prudence est souvent d'accord avec l'intérêt pour exiger que le parti vaincu soit mis hors d'état de nuire. La soumission ou l'abstention sont la meilleure ligne de conduite à suivre. Un fait le prouva alors avec une entière évidence : la fraction mavrocordatiste modérée, qui fit passer l'intérêt général avant l'intérêt de parti, resta à la Chambre et conserva toutes les positions qu'elle tenait de Harocordatos, et chaque fois que son existence fut mise en péril, Colettis lui donna le même appui qu'à ses propres amis.
Ce fut par un travail assidu et habile que Colettis
parvint à créer dans la Chambre un parti presque pu* rement national, il y réusait malgré les obstacles de tout genre quil rencontra. La légation autrichienne chercha à lui en susciter. H. de Proliesh» ainsi qu'on Ta déjà tu, était alors ministre d'Autriche à Athènes. C'était un homme d'un esprit brillant et cultivé, à la fois enthousiaste et capable de calcul, et cbes lequel le jugement froid et calme de l'homme d'État n'égalait ni l'imagination de l'écrivain, ni la science de l'érudit. Dans un voyage qu'il fit à Vienne» au mois de décem* bre 4844» M. de Prokesch remit à H. de Hetternich un mémoire dans lequel il représentait l'insurre<^on comme très-prochaine dans les provinces du nord de la Grèce, et conseillait une intervention autrichienne pour couper dans la racine le mal que le ministère Golettis avait causé. H. de Mettemich crut devoir adres* ser à ce sujet une note aux quatre grandes puissances» mais dès que le mémoire de H. de Prokesch fut connu en Grèce» il amena un soulèvement des esprits» et le diplomate désavoua sans hésitation une œuvre où Tima* gination avait plus de part que la réflexion.
M. Golettis restait toujours maître de la majorité. Son union avec H. Hetaxas continuait à être parfaite. La confiance du Roi dans le président du Conseil grandis^ sait chaque jour. Le corps diplomatique était divisé en deux camps. D'une part» le ministre d'Angleterre à qui le dépit et la colère fournissaient de omtinuels moyens d'opposition et qui s'exprimait sur le compte des mi* nistres avec un langage amer et violent; il traînait à
n suite H. Moussoutous^ le ministre de la Sublime Porte^ homme doux^ intelligent, mais placé dans une situation fausse^ et auquel il faisait faire les démarches les plus compromettantes pour la bonne harmonie entre la Turquie et la Grèce.
De l'autre, M. Piscatory^ auf[uel s'étaient tranchement ralliés les représentants des deux grandes cours allemandes, frappés de Tordre et de la stabilité que H. Colettis introduisait peu à peu dans le gouverne'^ ment grec, de la force qu'il avait donnée à la royauté oooiUtutionnelle et du respect croissant dont il Tavait entourée. Le chargé d affaires de Russie lui-môme avait reçu Tordre de se conformer à la marche de H. de Prokesch. Les difficultés étaient grandes, et les amis même du ministère trouvaient l'avenir incertain et gros de nuages. On reconnaissait que M. Colettis avait montré beaucoup d'habileté et de savoir faire dans Tart de conduire les hommes, et qu'il était parvenu, sans briser l'entente avec H. Metaxas, à une situation personnelle très-respeclable et beaucoup plus fwte que celle de tous les ministres qui Tavaient précédé» Hais on se demandait si, une fois ces luttes d'influence terminées, le ministère suffirait à sa tâcbe, alors qu'il s'agirait d'organiser le pays. H. Colettis avait dépensé un talent immense à se créer une majorité dont le maintien sem- Uatt absorber toutes ses facultés, sans lui laisser le loisir de s'occuper de lois indispensables. Surmonterait-il cette difficulté? pourrait-il enfin se dégager des entraves parlementaires! Les amis du président du
Conseil étaient partagés entre la crainte et l'espérance; la composition de la Chambre les alarmait. On remarquait en effet que la magorité qui marchait ayecColettis se composait en grande partie des hommes qui formaient contre lui la minorité dans rassemblée nationale. Cette majorité représentait-elle, en effet, celle du pays? Elle était composée de deux grandes fractions qui étaient le parti Palikar, c'est-à-dire celui des hommes de la lutte, venus de tous les points de la Grèce, et celui du parti autochtbone, qui ne voulait point partager avec les Grecs nés hors du territoire de la Grèce affranchie les fruits de la victoire. Un ministère appelé à fonder Tordre en même temps que la liberté, et à préparer à la Grèce Tavenir que la force des choses autorise à espérer, devait-il, pouvait-il s'appuyer sur de pareils éléments? Telles étaient les réflexions quefaisaient les hommes politiques, même les plus dévoués à H. Colettis. Ces réflexions les inquiétaient, et les causes qui les faisaient naître donnaient au contraire beaucoup de joie à l'opposition. Ni les uns ni les autres ne voyaient que ces éléments étaient dans le moment donné les seuls propres au gouvernement du pays; qu'en un mot c'étaient les acteurs et les spectateurs qui convenaient aux circonstances. La mission du ministère était de tirer de cette majorité tout ce que l'on en pouvait tirer pour le bien du pays sans la désunir, et doter le pays d'institutions devenues de jour en jour plus nécessaires. Avant d'atteindre ce but, il ne lui restait qu'une dernière crise à traverser, prévue par tous
les partis^ celle de la cessation de Tentente entre le ministère et le chef du parti napiste; mais avant de traverser cette crîse^ de la surmonter, il avait à vaincre de nombreuses difficultés qui lui venaient de son parti même, des exigences intéressées du ]mrli autochthone. On ne rendra jamais trop de justice à Colettis pour la manière habile ^ modérée^ honnête, avec laquelle il maintint les deux fractions si souvent prêtes à se séparer du parti Palikare et du parti autochthone. Il fut certainement obligé de faire quelques sacrifices aux exigences autochlhones, mais il atteignit son but, qui était la création d'un fort parti gouvernemental avec lequel il pouvait enfin se mettre franchement à Tœuvre^ débarrassé de toutes les entraves, afin d'entreprendre les nombreuses améliorations dont la Grèce avait besoin.
Enfin la dernière épreuve, à laquelle Colettis devait se heurter avant d'être complètement maître du terrain, arriva. Hétaxas qui, lors de la question du mandat des sénateurs, avait fait résistance à la majorité constitutionnelle, et s'était retiré sur le vote qui donnait la victoire à Colettis et à ses amis, chercha dans la question du Sinode (juillet 1845) à livrer un nouveau combat à son collègue. Les amis ardents de M. Hetaxas, c'est-à-dire les Philorthodoxes , et les amis de H. Mavrocordatos s'unirent et formèrent une coalition contre le ministère. La coalition échoua, mais la mésintelligence avait éclaté entre les deux principaux ministres^ el de ce moment il était évident pour tout le monde
m CHRÉTIENS ET TURCS.
que chacun des deux chefs des 'deux grands partis de la chambre n'attendaient qu'une occasion poiur rompre. Cette occasion se présenta bientôt. Toutefois^ cette séparation^ que tout le monde prévoyait, efflraya le corps diplomatique, et surtout les représentants des cours allemandes qui cherchèrent à s'interposer entre les
deux rivaux. M. de Prokesch surtout y mit beaucoup d'empressement, mais MM. ColetUs et Metaxas restèrent sourds aux conseils et aux prières des membres do corps diplomatique. L'heure de la rupture était venue, et elle s'accomplit bientôt,à la joie même des représea* tants des cours allemandes et du cabinet des Tuileries, qui croyaient Coleltis mat Ire du terrain et de la m^orite, malgré la rivalité de Metaxas. Voici à quelle occasion cette retraite eut lieu.
Depuis longtemps l'opposition était en majorité dans le sénat; il était impossible de faire passer les projets de loi du ministère sans avoir recours d'abord à une fournée de sénateurs ; en conséquence , la fournée fut faite (août 1845). Sur quatone élus, dix membres étaient coleltistes, les quatre autres étaient des hommes d'ordre sur lesquels tout gouvernement pouvait compter. Metaxas avait demandé que quatre de ses amis, à son choix, fussent nommés. Colettis avait refusé de faire cette concession; aussi dès que l'ordonnance eut été rendue, Metaxas envoya au roi sa démission qui fut acceptée avec empressement. L'opposition ne voulait recevoir les sénateurs qu'après avoir vérifié s'ils remplissaient les conditions voulues par la loi ; mais ce
Il— L'ALBANIE ET LA GRÈCE. ^39
moyen parut mauvais aux chefs du partie attendu que panni les sénateurs nommés Tannée précédente par M. MaYrocordatoSj il s'en * trouvait deux ou trois qui n'avaient pas les capacités requises.
La discussion sur la loi sanitaire montra d'ailleurs bientôt la force du ministère : dans les votes» il eut dixneuf voix contre seize^ malgré Tabsence de six nouveaux élus. De ce moment^ la majorité fut complètement à Colettis bien que Metaxas se fut jeté décidément dans l'opposition, et le président du conseil procéda, à la tête de la majorité qu'il avait formée, à des mesures sérieuses. Les nomarcbies furent recrées; Tadminislralion régularisée^ et cela malgré l'opposition la plus acharnée dans la Chambre et de la part de la légation britannique qui ne cessa pas de susciter des difflcullés au ministère en le pressant au moyen de notes diplomatiques venues de Londres, et en attaquant tous ses actes. Cependant tout marchait en Grèce réguUèrement^ tout se faisait constitutionnellement; jamais la discussion n'avait été plus libre soit da ns le parlement, soi t dans la presse^ et ce fut un grand honneur pour ce pays, pour les hommes qui le gouvernaient et pour le corps diplomatique que l'installation d^un gouvernement régulier et libre en si peu de temps.
J'ai montré les Hellènes aux prises avec des difficultés soudaines et nombreuses et fondant un gouvernement
libre et enropéen au cœur même de l'Orient , mais œ n'est point une histoire parlementaire de la Grèce que j'ai Toulu écrire. Cette forme de gouvernement convenait-elle à la Grèce ? Dotée d'institutions municipales établies depuis des siècles sur son sol , cette nouvelle monarchie n'aurait-elle pas marché avec plus de fermeté et de sûreté dans la voie du progrès sans les agitations et les luttes des assemblées? Ce n'est point ici le
lieu de débattre ces graves questions ; qu'il nous sufBse de reconnaître que la Grèce , malgré des lenteurs, des t&tonnementS; des erreurs^ des fautes graves même , a progressé! Son sol a été cultivé avec une ardeur , un soin et un succès que permettent seules l'indépendance et la liberté.
Le voyageur est frappé de l'aisance dont jouit le paysan , et l'agriculture a fait des progrès étonnants dans plusieurs districts : telles sont les côtes du golfe de Corinthe^ les plaines de Laconie , les vallées de Pamise et de l'Alphée , devenues de véritables jardins. Une école d'agriculture a été établie sur les ruines de Tyrinthe. De grandes artères de communication ont été construites aux frais du gouvernement^ ou sont encore en voie de construction , telle est la chaussée de Nauplie à Tripoli y qui passe par les plus hautes montagnes de l'Ârgolide et de l'Arcadie; celle d'Athènes à Corinthe, à travers les roches scironiennes ; les routes d'Athènes à Chalcis^ de Lamie à Stylide^ etc. H y a encore un très-grand nombre d'artères principales à faire ; et le Trésor public ne pouvant suffire à construire toutes
les routes aussi promptement que rinlérét du pays Texige^ a fait appel aux capitaux des sociétés européennes. En Turquie, il n'y a peut-être pas deux routes entreprises par le gouvememeat ottoman^ dans un état couTenable.
Le peuple grec est insatiable d'instruction^ aussi les écoles se sont-elles multipliées en Grèce : on y compte 279 établissements du gouvernement^ 165 des communes, et les particuliers en ont 35, ce qui fait un total de 479. Les établissements du gouvernement ont 430 professeurs et maîtres, et coûtent par an 575,i99 dr. 77 Ceux des communes comptent 176 professeurs et maîtres, et coûtent 126,000 drachmes. Enfin les établissements particuliers ont 82 professeurs , et ont une dépense de 180,229 dr. 54; ce qui donne un total de 479 établissements , 688 professeurs et maîtres , et une dépense de 881,429 dr. 31. Le total des élèves est de 38,018, se divisant ainsi : 22,774 pour les établissements du gouvernement, 11,818 pour ceux des communes, et 3,426 pour ceux des particuliers.
L'université d'Athènes comprend les facultés de philosophie et des lettres , de médecine , de droit et de théologie; elle répand sa lumière surtout TOrient et on estime à plus de 60,000 le nombre de jeunes gens de toutes les classes qui se livrent à Tétude, ce qui, sur une population de 1,110,000 fait une proportion de 5 1/2 pour 100.
Les finances ont suivi également une progression ascendante, et malgré les plaintes des adversaires et
llmpatience des amis de la Grèce, la comparaison eDire les finances actuelles et celles où elles étaient au moment où Capo d'Istria fut appelé à la présidence du nouvel État est faite pour rassurer complètement sur TaTenir de ce jeune royaume chrétien.
Les Grecs sont d'excellents matelots , ils ont montré ce que pouvaient leur audace, leur habileté et leur désintéressement pendant la guerre de l'indépendance ; tous les bâtiments marchands avaient été , pendant la lutte, mis au service de la patrie; armés ou transformés en brûlots, ils firent aux Turcs une guerre adiarnée. La marine marchande des Grecs fut donc détruite à cette époque; les rapides progrès qu'elle a faits depuis inspirent à la fois l'étonnement et la confiance. Li Grèce compte aujourd'hui i,500 grands bfttiments marchands et 2,900 petits, jaugeant ensemble 260,000 tonneaux et montés par 31,000 marins , d'une aclÎTité merveilleuse, d'une inconcevable sobriété et d^une bonnèteté à laquelle , malgré quelques faits isolés de date déjà ancienne, nous nous plaisons ici à rendre hommage.
Les lois qui régissent en Grèce le commerce et la navigation sont empruntées aux meilleures législations de l'Europe, et notamment à celle de la France. 1^ règlemen t de police maritime est copié sur celui qui est encore considéré justement jusqu'aujourd'hui comme un des titres de gloire du règne de Louis XIV, auquel aucune gloire n'a manqué. Le commerce grec a pris les dimensions les plus vastes, il est l'honneur et la principale
ressource du pays : les bâtiments grecs sillonnent toutes les mers, et Ton voit des maisons grecques établies non-seulement dans tous les comptoirs de l'Europe; mais dans Tlnde^ en Chine, partout où la puissante initiative des grandes nations commerciales de l'Europe lui ouvre une voie.
Tous ces faits et beaucoup d'autres que nous pourrions citer démontrent clairement les progrès de la Grèce et Tavenir qui lui est réservé ; mais ce sont surtout les événements qui se passent aujourd'hui dans 111e de Crète et dans les lies Ioniennes qui font mesurer par les yeux les plus prévenus le chemin que la Grèce a parcouru dans la carrière que semblaient lui ouvrir les puissances en la constituant en État indépendant, et nous montrent jusqu'où va le rayonnement de son influence morale.
Depuis plusieurs mois Tile de Crète est le théâtre d'une agitation profonde, et le cri unanime des chrétiens est la réunion à la Grèce. La Porte, malgré le déploiement de forces considérables, malgré Tappui des missions européennes, ne parvient pas à étouffer les voix des insurgés dont les échos sont recueillis avec avidité et avec enthousiasme par les Grecs libres ; et comment les Cretois se tairaient-ils quand les Septensalaires déclarent à la face de l'Europe qu'ils ne veulent plus de la protection britannique, et demandent avec une formidable unanimité la réunion à la Grèce.
Au commencement du mois de novembre 1858 le public anglais apprenait avec surprise et presque avec
émotion que le très-bonorable William Gladstone acceptait la mission de commissaire extraordinaire dans les tles Ioniennes. Les commentaires étaient nombreux. Suivant les uns, Tillustre orateur^ Thabile chancelier de FEchiquier, le profond auteur de l'Etat dans ses rapports avec l'Eglise, avait saisi une occasion de s'absenter afin de ne pas avoir à se prononcer sur la question de la réforme électorale; suivant les autres, Tavocat des patriotes napolitains, Thelléniste éminent, Tancien ministre des colonies, donnait une grande preuve de patriotisme et de philanthropie en acceptant une mission qui ne tirait son éclat que du personnage auquel elle était confiée. Mais voilà que, peu de jours après la nomination de M. Gladstone, un journal anglais, qui a souvent su se procurer de^ informations officielles d'un haut intérêt*, publie des dépêches de sir John Young, lord haut-commissaire des îles Ioniennes, d'un caractère tellement grave qu'elles expliquent amplement l'offre faite à M. Gladstone et l'acceptation de cet homme d'Etat. Sir John Young propose, en effet, au gouvernement britannique d'abandonner le protectorat qu'il exerce sur les îles Ioniennes, en conservant seulement Corfou et son annexe Paxo, et de permettre ainsi aux lies méridionales de Sainte-Maure, Céphalonie, Zante, etc., de se réunir à la Grèce. La résolution proposée par sir John Young est longuement et profondément motivée \ et, quelque extraordinaire qu'elle ait pu paraître au public européen en général, elle n'a point
* Le Daily News.
surpris les diplomates qui sont versés dans les affaires d'Orient, et qui connaissent la situation épineuse des Anglais dans les sept iles. — Quelle est cette situation? Les îles Ioniennes, après avoir appartenu à Venise^ furent cédées à la France parle traité de Campo-Formio. Deux ans après, elles furent prises par les Russes et les Turcs, alliés contre la France, déclarées république indépendante, et placées sous le double protectorat de la Porte et de la Russie. Le traité de Tilsitt les rendit à la France; mais vers la fin de TEmpire les Iles méridionales furent prises par les Anglais, auxquels elles se donnèrent comme Malte ; Corfou seule resta au pouvoir des Français. Ce ne fut qu'en 1814 que le général Donzelot évacua la forteresse de Corfou qu'il avait défendue avec succès.
En 1815, les sept lies, sous le nom d'États-Unis des iles Ioniennes, furent placées sous la protection de la Grande-Bretagne, en vertu du traité conclu à Paris, le 5 novembre de la même année. L'Autriche aurait désiré obtenir ce protectorat; mais le comte Jean Capo d'Istria, qui était né à Corfou, et qui avait toujours conservé un vif attachement pour sa patrie, insista auprès de l'empereur Alexandre et des souverains alliés pour que la clef de l'Adriatique fût remise à l'Angleterre.
Dans les premières années, la domination britannique fut favorablement accueillie par les Ioniens comme elle l'avait été par les Maltais, bien que le lord hautcommissaire Haitlànd, qui gouvernait ces belles iles, y déployât la rigueur excessive qui le fit surnommer le
tifci*e Haitlaiid. La peine de mort était appliquée avec une grande fréquence, et les glacis des fortiflcations, les promenades publiques offraient le hideux spectacle de cadavres goudronnés et pendus à des gibets. Ces rigueurs donnèrent <ine entière sécurité à toutes ces lies; tandis que, sur plusieurs points du littoral de la Méditerranée, les Maltais et les Ioniens continuaient et con« tinuent encore à commettre des crimes trop souvent restés impunis.
Le mépris de la religion afflchépar la garnison française à Malte, après la prise de cette tle où le nom de la France avait brillé d'un si vif éclat, l'infériorité commerciale et maritime de Tempire français furent les principales causes de la perte des lies de la Méditerranée. Mais alors même que la France échoue comme gouvernement, les Français réussissent conmie peuple; et, peu à peu, on ne garda plus que le souvenir de leur sociabilité et des bienfaits de leur administration. Toutefois, la domination anglaise s'établissait solidement dans les lies Ioniennes et à Malte, grâce à des cheft habiles et modérés, grâce aussi au respect qu'ils professaient pour les institutions diverses de ces lies; le sentiment public leur devenait même favorable, lorsque deux grands événements qui eurent un immense retentissement portèrent atteinte â Tasceudant moral de la Grande-Bretagne sur ses possessions de la Méditerranée : nous voulons parler de fathranchissement de la Grèce et de la conquête d^AJger. De ce moment les Maltais regrettèrent la domination française
et les Ioniens tournèrent^ sans jamais plus regarder en arrière, leurs regards yers la Grèce devenue indépendante.
La préférence de Capo d'Istria pour la Grande-Bretagne, au détriment de TAutricbe^ fit Toir combien étaient grandes la sagacité et la clairvoyance de.cet homme d'Etat.
L'Angleterre coopéra activement, bien que dans un esprit plus restreint que celui de la France^ à Tafh'anchissement de la Grèce^ tandis que le gouvernement autricbien se montra décidément bostile aux Grecs et favorable aui Turcs. C'est que le gouvernement britannique^ souvent guidé par des motifs égoïstes^ n'en ol)éit pas moins, en dernière analjse^ à l'opinion publique; et que celte opinion est fréquemment inspirée par les sentiments les plus libéraux. L'événement donna donc raison au comte Cnpo d'islris^^ malgré l'opposition que l'Angleterre montra plus tard à l'extension de la Grèce. D'ailleurs le gouvernement anglais favorisa le développement de l'éducation publique et de la langue grecque dans les lies Ioniennes^ et le comte de Guilford 7 laissera toujours le nom d'un bienfaiteur. Les institutions constitutionnelles^ données en 1817^ malgré les restrictions qui les entouraient^ fournirent cependant un moyen puissant aux Ioniens^ pour lutter contre le protectorat lui-même^ et pour s'entendre hautement avec leurs coreligionnaires et leurs compatriotes de l'Attique et de la Morée.
Ce fut surtout à partir de 4840, et avec le gouverne-
ment de sir Howard Douglas, que l'opposition dans les sept Iles prit un caractère agressif, et laissa aperceyoir aux esprits clairvoyants yers quel but elle tendait. Ce ne fut point seulement dans le sein de l'assemblée que cette opposition entrava la marche du gouvernement ; la presse entama une ardente polémique; le chevalier Hustoxidi, l'ami de Honti et de Foscolo, l'élégant et savant traducteur d'Hérodote, publia en italien un pamphlet plein de force, de pénétrante ironie, animé du sentiment patriotique le plus vif, et qui laissait clairement mesurer les progrès qu'avaient faits les Ioniens et l'affaiblissement croissant du protectorat
Cet affaiblissement devint si évident aux yeux du lord haut-commissaire sir Henry Ward, qu'il eut recours à la répression la plus sanglante, en 1850; et que lord Palmerston fit faire, à propos du juif Pacifioo, la brutale démonstration de sir William Parker dans le port du Pirée. Ni les pendaisons de sir Henri Ward, ni l'exécution sommaire du gouvernement hellénique par lord Palmerston, n'ont réussi à maintenir les lies Ioniennes sous le protectorat britannique; puisque le lord haut-commissaire actuel propose hardiment à son gouvernement de les céder à la Grèce^ sauf l'Ile de Corfou et son annexe Paxol Les Iles cédées seraient Céphalonie, qui a 348 milles carrés, tandis que Corfou n'en a que ^7, et qui a une population égale à celle de Corfou; Zante, Sainte-Maur, Ithaque et Cérigo. Les |)aysans sont plus industrieux à Zante et à Céphalonie qu*à Corfou ; la cession de ces lies à la Grèce donnerait
à sa population un accroissement de plus de cent cinquante mille âmes^ et une ceinture d'îles peuplées d'excellents marins^ celle de Céphalonie notamment. Toutefois^ la proposition de sir John Young n'est point aussi désintéressée qu'elle parait au premier abord; les îles Ioniennes n'appartiennent pas a la Grande-Bretagne; c'est une république indépendante; placée sous son protectorat, protectorat qu'elle a^ il est Trai, singulièrement modifié depuis l'époque où il lui a été confié, mais qui ne forme point une colonie. Le plan de sir John Young est donc à la fois habile et profitable. D'un côté, il débarrasse l'Angleterre d'une population systématiquement hostile, que rien ne peut détacher de son penchant à l'hellénisme, et qui ne cessera point de commercer avec la Grande-Bretagne. D'autre part, il change en colonie, en possession britannique, l'ile de Corfou, qui est la clef de TAdriatique. Au fond, c'est une consolidation de la puissance anglaise dans la Méditerranée^ avec les honneurs et les profits du désintéressement.
Pour arriver à ce but, sir John Young a des arguments qvd sont les uns spécieux, les autres habilement moti- -vés sur l'intérêt de son pays. D'après lui, la population de Corfou diffère de celle des autres iles, et n'est point hostile à l'Angleterre. Il est vrai que la ville elle-même contient un grand nombre de familles d'origine italienne, et qui parlent plutôt la langue de Venise que ceUe d'Athènes; mais les villages de cette ile célèbre sont entièrement grecs, et leurs habitants sont en grande
partie originaires d'Epire dV)ù les chrétiens fuyaient la tyrannie musulmane et albanaise. Le sentiment hellénique est d'ailleurs profond dans la ville même de Corfou ; et nulle part la langue n'y est cultiTée avec plus d'amour et de succès^ Athènes peut-être exceptée. Le lord haut-commissaire représente qu'il y aurait de la mauvaise foi à abandonner Corfou^ parce que sa possession par la Grèce mettrait l'Épire et l'Albanie dans un état d'agitation continuel. II serait plus exact de dire que la présence d'une autorité grecque àCorfoa ne comprimerait plus le développement des chrétiens en Albanie et en Epire; et surtout n'offrirait plus aux agas albanais l'appui que leur prête aujourd'hui le voisinage du gouvernement du lord haut-commissaire pour opprimer les chrétiens et maintenir leur quasiindépendance à regard de la Porte Ottomane. L'Angleterre^ qui a porté la dvilisation sur tant de points du globe^ et qui se prépare aujourd'hui peut-être à remplacer son dra[)eau par le drapeau hellénique, à Zante et à Céphalonie, devrait du moins sanctionner sa prise de possession coloniale de Corfou par une protection éclairée, accordée aux chrétiens de l'Epire et de l'Albanie. La mission de M. Gladstone était difficile après la publicité donnée aux dépêches de sir John Young et les espérances qu'elles ont fait naître dans les Iles Ioniennes, et il a fallu le talent et surtout le noble caractère du commissaire extraordinaire pour en sortir avec honneur. M. Gladstone s'en est tiré par la franchise. Il a reconnu que la Providence semblait prépa-
rer Fanion des lies Ioniennes à la Grèce, et il a même
donné à entendre que^ sans Témotion et les désordres profonds qu'une pareille mesure produirait dans Tempire ottoman chez les sujets grecs du sultan^ la Grande- Bretagne céderait aux vœux des lies Ioniennes. En attendant ce moment^ que la Providence remet à des temps plus ou moins reculés, les Ioniens expriment leurs vœux avec une vivacité et une unanimité qui ne peuvent pas passer inaperçus en Europe comme en Orient. Les habitants de Corfou et de Zante ont protesté ccMitre les assertions de sir John Young et revendiqué hautement la qualité de Grecs; les autres lies ont déclaré qu'elles ne séparaient point leur sort de celui de Corfou et que toutes voulaient se réunir à la Grèce. La question des Iles Ioniennes est complexe^ parce que leur sort dépend de TEurope^ de ce grand conseil amphictyonique dont nous parlions au commencement de ce volume^ mais elle marque surtout une phase nouvelle dans les affaires de l'Orient et même de l'Europe^ et à ce titre elle mérite de fixer l'attention des hommes d'Etat.