LIVRE SECOND
Gibbon, dont l'éloquente et savante histoire est parsemée de traits d'une expressive concisidn a dit de TAlbanie « qu'une contrée qui était en vue de l'Italie était moins connue que l'intérieur del'Àmérique. » Nousavons besoin d*une bonne carte de TÉpire, dit-il {Histoire de la décadefice et de la chute de Fempire romain, ch. lxvu), et il a lui-même justifié cette, observation en confondant l'Albanie et l'Epire par des expressions qui manquent de netteté '.
' Il dît quelque part les deux Epîres: « The Iwo Epiruses. » Ce qui a pa fiiire dire les deux Epires à Gibbon, c*esl que» lous TadoÛDistration romaine de Trajan k Constanlin, il y eut ïEpirus N<Hfa à o6lé de VEipirtu Vdus. Celle^i répondait à l'Épire hellénique. L*Epiras Nova répondait à Tlllyrie primitÎTe. Scodra (ScuCan) était de la Prcvalitana, annexe de la Dacie Aurélicnne.
Depuis Gibbon, des voyageurs illustres, instruits et exacts, ont visité cette contrée digne d'être étudiée pour ses souvenirs de Tantiquité et pour ses vicissitudes modernes. Nous y avons séjourné et nous voulons reproduire rapidement son aspect, la physionomie de ses diverses races, leurs mœurs, les événements historiques qui s'y sont accomplis depuis la chute d'Ali-Pacha, et exposer Tétat du christianisme et de Tislamisme dans une contrée qui a été pour ainsi dira le bereeau de Tindépendance hellénique et qui est cependant restée soumise au sceptre du sultan.
L'Albanie, qui comprend TÉpire et une partie de Tantique Illyrie, a pour confins à l'est la Macédoine et la Tbessalie, au nord la Bosnie et la Serbie, à l'ouest la mer Ionienne et au midi le golfe d'Arta. La chaîne des hautes montagnes qui de Raguse s'avancent jusqu'à Zeitoun, hii fait un solide rempart semblable à une petite muraille de la Chine du cAté de la terre ferme. Presque toute cette contrée est montagneuse, mais elle est enrichie de vallées fertiles comme celle de la Mousakia près de Bémt, celle de Fanari près le lac formé parle Mavropotamos S l'ancien lac Achéruse et l'ancien Achéron, et les plaines d'Arta.
LTpire proprement dite se compose des provinces de Janina, Conitza, Paleopogoyani , Argjrocastro j Pelvino, Paracalamo, Paramithia, Margariti, la Uapouri^ ou Arbar, Avlone.
* Le Mtnopotanos ou Glyklt lê jette dau le port de Faiipi •« port des Eani-Domes, aoisî appelé golfe de Tbespfolte.
L'Ulyrie albanaise a pour proTînces ou diviaiona : Bfmt» El BassaOj Ochrida, la haute et basse Dibra, Tirana, Candia^ Durasvo, Gruia^ Lessi^ Scodra ou Scutarî, Dulcignou^ Podgorizza.
Ces nouvelles divisions de VlUyrie et de l'Épire n# correspondent pas exactement eq étendue avec les an-* cieunes provinces dont Thucydide noua a laissé t^s nomsi mais on ne se trompera pas de beaucoup en disant quQ la l|argaritî§» le Souli ^ la Paramétbie, la pro^ vinoe 4e Janina^qui ont pour limites le Calamas^rancien Thl^Mms et lePinde^ représentent Vancieiine Thesprotie ; ^M» les PluUates ou même la Paracalamie s'étendant de Sayadès et de Gonispolis jusqu'à Paleo-Pogoyani^ avec le Calamai au midi, et le Vistina-Cbestriui au nordj le Delviqo et TArgyrocastro jusqu'aux montagnes d« Pre^ mctî ; que Nemerzica^ qui est la base de ïagori^ et le territoire qui va de Butrinto jusqu'à Clapero du côté de la mer représentent la Molossie; que la Uapourie» qui t'appelle aussi Arbari ou Arbano^ et qui occupe les mon^ tl^gfies septentrionales du Delvino jusqu'à Gardiki, et Tépelen \ partir de Jugliati et de Cuzi^ représentent la Cbaonie^ et que la contrée qui s'étend du littoral maritime de ïsk Gbaonie jusqu'à Avlone est aiûourd'buî la Chimère.
Voyopa quellea sont les ressources de cette province, qui se compose aujourd'hui de deux pachaliks ; celui de Janioaj formé des sandjaks de Janina, de Delvino et d'Avlone; et celui de Scutari. Nous avons nommé au début d0 ce livre trois plaines fertiles qui sont la vallée
de la Mousakia, celle de Fanari et les plaines d'Arta. La Mousakia est riche en cheyaux, en moutons^ en bœufs^ et si cette belle yallée était mise en grande culture au lieu de servir cooune maintenant de pâturages d'hiver aux troupeaux de TAcarnanie, de TËpire et de la Macédoine^ rÉpire et TAlbanie proprement dite pourraient bientôt fournir de quoi alimenter une exportation considérable de céréales. Aujourd'hui, on récolte une assez grande quantité de riz dans la vallée de Fanari, qui est arrosée par le Mavropotamos ou Glykis, qui descend des montagnes de Souli dont il baigne la base et se jette dans le port Fanari, dans le voisinage de Parga, après avcMr formé le lac Achéruse. Delvino, Argyrocastro, Tirana, Dibra, El Bassan , fourniraient du blé en abondance à toute la province, si les terres étaient cultivées avec soin. Les ressources de l'Épire sont fournies presque entièrement par son agriculture ; l'industrie dans ce pays est encore dans l'enfance. Celle qui existe satisfait à des goûts d'élégance et de luxe local, comme les galons et cordonnets de soie et d'or dont les Albanais ornent leurs riches costumes, ou à des besoins ordinaires, comme les peaux de chèvres et de moutons tannées et
teintes en rouge pour la chaussure des indigènes ; les
gros draps pour capotes et cabans fabriqués par les Valaques de Macédoine ou Coutzovlachi, et les tissus de soie employés par les femmes et dans les maisons aisées comme linge de luxe. Cette province produit des céréales, des laines, des huiles d'olive, des vallonées, des tabacs, de la cochenille, des bestiaux, des oranges et
des citrons; il n'y a qu'une récolte par an comme dans les pays tempérés. L'orge, le seigle, Tavoine, se récoltent dans le mois de juin, le blé en juillet, le riz en septembre, le maïs dans le mois d'octobre, quelquefois même au commencement de noyembre.
De toutes les productions du sol, c'est le maïs qui a pris le plus grand développement ; il est excellent et sert à la nourriture des deux tiers des habitants turcs ou chrétiens. Il ne serait pas aisé de dire la quantité de terre cultivable que contiennent TÉpire et l'Albanie, mais on peut dire que plus de la moitié de ces provinces reste sans culture ou est cultivée d'une façon trèsiosufOsante, par manque de moyens, de bonne direction et de bonne administration du gouvernement , dont la négligence a laissé des terrains très-fertiles devenir insalubres. Il y a des localités où, malgré la grande fertilité, la population est demeurée stationnaire depuis trois siècles. Les olivaies du littoral, celles d'Arta, de Prévésa, de Parga et d'Avlone principalement, produisent dans les bonnes années environ 50,000 barriques d'huile. Le tiers environ est consommé à l'intérieur; les deux autres tiers se vendent à Trieste au prix moyen de 8 tallaris par barrique. Cette culture pourrait avoir un développement considérable.
Les vallonées proviennent des • forêts de chênes du district appelé la Tchamouria; il s'en exporte pour Trieste, du port de Parga, environ 500,000 l^ilogrammes par an. Les vallonées de TÉpire sont inférieures à celles de l'Asie Mineure mais cette infériorité tient unique-
M CfiHÉTIEXS St tUACB.
ment à cé que les Tallonées de TÊpire se Yendml brutes et sans avoir été nettoyées^ tandis que œlles qui sont chargées à Smyme ont subi une préparation soignée avant d'être livrées au commeroe. Les laines de FÉpire sont recherchées en Autriche comme Celles de la Bulgarie^ et se vendent bon an mal an, au prit de (M) hrancs le quintal. Ce prix semUe n'avoir subi aucune variation depuis des années ; il s'exporte annuellement de rÉpine environ ^,000 quintaux de làlné. Lès tabacs de la Tchamouria et du sandjacli de Bérat sont trèa* efttimés ; leur prix moyen de vente est de ( fr. le kilog. 11 s'en expédie annuellement en Grèce, dans les tles ioniennes et a Honastir 10,000 quintaux ; une quantité à peu près égale se consomme dans le pays même. Argyrocastro produit du tabac à priser excellent. On évalue à 10^000 bœufs et à 20,000 chèvres et moutons, les viandes exportées sur pied de TÉpire pour les tles Ioniennes, qui tirent presque toute leur subsistance de rfipire, et où les troupes anglaises et la vie européenne ont donné depuis longtemps du prix à b viande de boucherie. Ces besUaux ne sont pas un produit du pays^ mais on y engraisse les bœurs qui viennent de Bosnie, de Serbie et même de Valachie.
Les revenus du trésor dans le pachalik de Janina étaient insigniûantsdans les premiers temps du gouvernement d'Ali-Pacha, époque à laquelle il faut toi^ours remonter pour étudier TÉpire et rAlbanie, toit éooo^ miquement, soit politiqiKment. A cette époque, il n'existait presque pas de terres nationales ou de domaines*
Ce fat ce Tiiir qui le premier^ par ses abus multipliés et pv ses rapines/ s^empara d'un grand nombre de villages dont les chrétiens étaient restés libres possesseurs malgré la conquête musulmane^ et qui, au moyen d'achats Qctits et forcés^ les fit entrer dans ses vastes fermes devenues a^iourd'hui bien nationaux (imlach). Il ^m usa de même lorsqu'il soumit le sandjak de Delvino et en expulsa Mustapha-Pacha, et celui d'Avlone« lorsqu'il eut battu et fait prisonnier Ibrahim -Pacha. Dans ces deux saa^iaks, ce ne furent pas seulement les propriétés des chrétiens qu'il usurpa, comme dans celui de Janina, où il n'y a que fort peu de musufanaos, mais il n'épargna pas non plus celles des agas, dont il se rendit maître à force de fourberies et de violences^ et dont il a Joui paisiUement jusqu'à sa chute*
Telle fut la première source de ses richesses. U faut jouter que de son temps, le nombre des cultivateurs était plus considérable qu'à présent, et qu'ils étaient à l'abri des rapines et des tyrannies des petits employés. Le satrape seul se les permettait, mais sa protection, wae protection efficace garantissait ses sujets contre toute exaction. Ausû, à cette époque> k terre produisait-elle incomparablement plus qu'aujourd'hui. On peut citer, par exemple, le district de Lamaris, entre Prévésaet Arta, qui était affermé en 4810 pour une quantité de 750,000 (Aas de productions diverses du sol, tandis que le même district n'en donnait en IM4 que 100,000 okas. Ali-Pacha appliqua ce même système de spoliation d'ime part, de gouvernement ferme et
protecteur d'autre part, contre toutes les tyrannies autres que la sienne à la Tbessalie^ au Peloponèse *, aux provinces appelées aujourd'hui la Grèce occidentale et septentrionale, et il acquit ainsi des biens immenses qui furent Torigine des biens domaniaux dans ces proyinces, quand elles rentrèrent sous la domination du sultan.
Ali-Pacba, devenu le véritable souverain des belles contrées qu'il avait placées, par la ruse et par la force, sous son joug, établissait des droits à son gré et à sa convenance, sans s'astreindre à un respect qu'il jugeait ridicule pour les lois générales de l'empire. Ainsi il avait établi un droit de 4 p. OiO qui était acquitté par les étrangers comme par les sujets du sultan. Il affermait, moyennant 1 ,000 bourses, les ports de la Chimère situés sur l'Adriatique, au pied des mon ts Acrocérauniens, depuisPort- Panorme jusqu*à Fanari, à l'embouchure de Mavropotamos; ilprenait à son propre compte les ports de Prévésa et deSalahora dans le golfe d'Arta, et il en retirait annuellement i50,000 piastres ; il envoyait des agents dans les ports du sandjak d'Avlone dont les douanes, en y comprenant la vente du sel et de l'asphalte, lui donnaient un revenu de plus de i ,000 bourses ; et il ne faut point oublier qu'alors le tallaro d'Autriche égal à S fr. 25c.^ ne valait que 4 piastres environ. De plus, Ali-Pacha établissait des monopoles à volonté dans les provinces qu'il gouvernait. Pendant son administration, on ferait mieux
1 SoD fil«^ Vely^Pachft, était pacha de llorée.
de dire son règne^ les revenus que le trésor impérial lirait des trois sandjaks de Janina^ de Delvino etd'Avlone^ n'étaient que de 2,500,000 francs, mais Ali-Pacha en dépensait annuellement davantage à Constantinople pour ^ faire un parti dans le divan et le sérail. Sous Ali-Pacha^ les impôts rentraient avec une rare exactitude^ notamment celui du kharatch, d'abord parce qu'aucune communauté n'osait cacher le nombre de ses membres, et ensuite parce qu'à cette époque^ il y avait beaucoup plus de chrétiens en Épire que maintenant.
Après la mort d'Ali-Pacha, le désordre^ qui est si souvent le successeur du despotisme, régna dans les trois sandjaks jusqu'à l'arrivée du sadrazem Mehemed- Rechid-Pacha. Les biens laissés par Ali-Pacha et devenus nationaux ne furent point restitués aux malheureux sur lesquels ils avaient été injustement confisqués ; les notables musulmans s'en emparèrent, et une tyrannie multiple succéda à la tyrannie unique mais organisée et protectrice d'Ali-Pacha. Le grand vizir établit dès son arrivée un droit de deux et demi pour cent sur tous les objets manufacturés et les produits du sol à leur entrée dans les ports de l'Épire ou à leur sortie, et dans les villes de Janina^ d'Arta,de Prévésa, de Gonitza, etc. Il fit aussi rentrer dans les domaines du sultan tous les villages qu'avait légalement acquis ou usurpés Ali- Pacha^ ce que n'avait pas réussi à faire Orner Vrionis qui avant lui avait commandé l'armée ottomane en Épire et gouverné cette province. Ces revenus furent affermés, sous le gouvernement du grand vizir et sous
98 CHRÉTIENS ET TURCb.
cehii de son fils, le jeune et brillant Emin-Pacha, pour la somme de 5,500,000 piastres en 4831 ; en i83i, pour celle de 6 millions; enfin, en 1833, pour 6,300,000. En 1834, Mahmoud-Pacha, qui était un gouTemeur prudent et laborieux, pcnrta les revenus à 8 misions; en 1835, le même Mahmoud - Pacha les éleva à 8,300,000. En 1836, Emin-Pacha, redevenu gouverneur général de TÉpire, afferma les revenus publics pour une somme de 9 millions de piastres. En 1837, i838, 1839, Mustafa-Pacha, devenu à la fois le gouverneur et le fermier général de TÉpire, acheta les revenus de la province 9 millions, 9,500,000 et 10 millions de piastres. Mais il est bon de rappeler ici que toutes les dépenses occasionnées par le maintien d une force armée pour garder les châteaux et les routes , par l'armée régulière dans la province, et enfin toutes les dépenses extraordinaires nécessitées par le gouvernement de rÉpire, étaient prélevées sur les sommes destinées au trésor impérial. Hustafa-Pacha, qui était un fermier habile et se servait d'agents intelligents, retirait de la ferme générale de TÉpire 16 millions de piastres, ce qui faisait pour lui un gain réel de 6 millions de piastres en dehors des profits que ses divers employés recueillaient après lui et sous sa protection. Tous ces bénéfices se faisaient naturellement aux dépens des populations. En 1854 les revenus de TÉpire s'élevè* rent à 23,054,548 piastres, et les dépenses nécessitées par Tadministration de cette province à la somme de 11,903,900 piastres. U restait donc un excédant de
recettes pouvant être aanuellement versé par TEpire au trésor impérial et s'élevant à 10,850^648 piastres. Nais le désordre qui règne dans l'administration financière, les intrigues locales, TinOdélité des employés sont tels, qu'au lieu d'un excédant qu'il serait aisé d'obtenir et d'accroître, les exercices annuels du budget de TEpire se règlent avec une différence notable entre les chiffres des recettes réalisées et celui des droits constalés.
Les villages qui composent les biens du domaine et qui sont connus sous le nom d'imlach payent au trésor les trois dixièmes des productions de la terre, ou à peu près ; en outre, les jardins doivent fournir une partie de leurs fruits; enfin, sur un troupeau de centbéteSy bœufs ou moutons, on prend deux bêtes et les meilleures. Un autre dixième, pris sur le tout, se paye pour les spabis. Le même système dMmposition a lieu pour les tchiffliks ou fermes.
Les musulmans, qui en sont les propriétaires, prélèvent trois dixièmes, et les spahis un dixième du revenu, mais le trésor impérial ne retire rien de ces villages. Les villages libres, dont il ne reste malheureusement en Epire qu'un très-petit nombre, ne payent que la dime aux spahis, mais, sans aucune exception, tous les habitants des différentes catégories de villages que nous venons de nommer payent un tribut annuel qui s'appelle en grec xairviaTixov; c'est-à-dire le droit sur le
foyer. Les charges régulières sont légères^ mais elles sont lourdement aggravées par les angaries \ c'est-àdire par les contributions extraordinaires et forcées, les corvées, etc., etc.
11 y a cependant quelques villages dont les agas musulmans sont les défenseurs, et qui sont à Tabri de ces extorsions. Il y a aussi en Ëpire une catégorie de villages assez curieux à étudier; ce sont ceux qui, bien qu'habités par des musulmans, doivent cependant payer la dime aux spahis, ce qui est contraire au fait général, puisque le droit de spabilik ou le timar étant un résul* tat de la conquête ne doit porter que sur les villages chrétiens; c'est que les habitants de ces villages étaient autrefois chrétiens et n'ont apostasie que sous le règne d'Ali-Pacha; en se faisant musulmans, ils ont échappé au kharatch, mais non pas au timar.
Nous venons de voir qu'en Epire et en Albanie il y avait des villages qui trouvaient des défenseurs dans leurs agas ou seigneurs. Quels sont les rapports qui existent entre ces seigneurs et les paysans? Voici ce qu'ils devraient être : le seigneur doit sa protection contre toute espèce d^abus et de rapines; il doit juger les différends qui naissent entre les paysans au sujet des terres qu'ils cultivent ; leur construire à chacun une chaumière, leur donneiv pour leur propre usage une portion de terre labourable; les secourir ^u besoin avec
* Od irouve le mol angariê avec sa signification aauelle dans Ménandre* Ce furenl les Perses qui imporlèrenl en Grèce et le mot el la chose.
de Targeni quand ils sont dans la misère, leur gayintir assistance et sécurité : souvent ces agas ne sont que des oppresseurs, mais j'en ai connu qui traitaient paternellement leurs paysans. Voici maintenant quels sont les devoirs du paysan envers son aga : une entière obéissance à ses volontés, des dons en nature, des agneaux, des volailles, et des angaries pour le transport des productions du sol qu'ils doivent donner au seigneur du village, et qu'ils sont contraints de livrer à la ville où il réside. Si un événement heureux ou une cause de deuil arrive dans la famille de l'aga, ils doivent le visiter avec des dons et lui offrir des brebis, des chevreaux, etc., etc. Dans les villages de la Chimère et de TAlbanie, les chrétiens doivent en outre combattre contre les ennemis de leur aga. En général, quand les chrétiens ont fait choix d'un seigneur, ils ne peuvent plus se soustraire à sa protection ; il faut qu'il les chasse lui-même. Mais la finesse et la ruse obligée du Grec, l'orgueil du musulman qui va au-devant des petits pièges qu'on lui tend, établissent souvent dans la pratique des rapports moins pénibles qu'on ne serait tenté de le supposer.
Les Albanais qui habitent l'ancienne lUyrie et l'Épire, ou la haute et basse Albanie, ont entre eux des différences profondes. Ceux de la haute Albanie s'appellent Ghegues, et le pays qu'ils habitent s'étend du pied du
Mcfttenegro et des frontières de la Bosnie jusqu'à rat. Ils lui donnent le nom de Gbegaria. Us sont musulmans^ catholiques ou grecs. Qu'ils suivent la croix ou le croissant, ils sont très-attachés à leur religion. Ds sont grands 9 robustes, disciplinés. Leur costume est beau. Ils portent une veste de drap rouge brodé, avec des manches pendantes et une tunique de même drap enserre leur taille et laisse à peine voir sur le devant la foustanelle blanche ou le jupon, qui descend au-dessus du genou. C'est sous le règne de Mourad II que l'islamisme fit les plus grands progrès eu Albanie, lorsque Scanderbeg viola sa foi envers le sultan et renonça à la religion musu]mane.
a Cette double désertion, dit Cantimir , irrita tellec ment Amurat, qu'il convertit en mosquées toutes les c églises chrétiennes du pays des Amantes, et pour « faire autant de victimes expiatoires qu'il serait en son « pouvoir, en signe de réparation à Mahomet, il or- « donna sous peine de mort que tous les Ëpirotes fussent « circoncis. Cette méthode fit des prosélytes sans nom- « bre, et tout le pays fut en peu de temps initié à la a foi mahométane. »
C'était surtout dans la haute Albanie et parmi les Albanais descendant des anciens Ulyriens que l'islamisme avait recruté ses adhérents. De tout temps la race illyrienne avait été très-inférieure i la race grecque au point de vue de l'humanité et de la civilisation, et sans doute le christianisme n'avait pas poussé des racines bien profondes chez les Albanais illyriens. Nous verrons
cependant bientèl une noble exception dans les Myrdi* tes Albanais catholiques, qui ont conservé leur foi jusqu'à nos jours. Hais un événement qui eut les conséquences les plus graves pour TÉpire et pour Favenir du christianisme en Orient, ce fut Tapostasie qui signala la domination d'Ali-Pacha. Jusque-là Fislamisme n^avait triomphé que dans la haute Albanie. En Épira même, des villages passèrent en masse d'une religion à une autre ; l'exemption du kbaratch fut un appât auquel les chrétiens, même ceux de race grecque, ne purent résister. L'Albanais est pauvre, intéressé, peu propre aux arts (]ui enrichissent. Les Grecs restèrent en plus grand nombre attachés à leur vieille foi; la langue et la croix étaient enseignées par des prêtres ignorants et qui of*fraient le saint sacrifice de la messe avec des mains qui venaient de manier la hache du bûcheron ou de tenir la charrue, mais dont le cœur était plein d'une Foi vive. Ces prêtres conservèrent pendant des siècles le double trésor de la langue et de la religion, et sauvèrent les Grecs de l'islamisme. Quant aux Albanais, ils ne voyaient dans rattachement à la religion chrétienne qu'une duperie ; ils trouvaient plus commode de commander que d'obéir, mais ils ne contraignaient pas leurs femmes à changer de religion. J'ai connu des chefs Albanais qui avaient encore leurs vieilles mères ou leurs tantes chrétiennes, et dans les villages des Tchames et des Liapes on peut voir fréquemment le mari et la femme manger dans le même bassin de cuivre la pila, galette assez appétissante, la moitié cuite sans beurre pour la femme
pendant le carême, tandis que la mokié destinée à Tépoux est remplie de liande savoureuse de mouton, et cuite au beurre. On trouve tous les jours des documents où on lit Hehemet ou Abdullab, fils de Constantin ou de Démétrius. Cette apostasie a certainement retardé rheure de l'affranchissement de la Grèce, et l'a rendu très-incomplet lors de ravéoement du Péloponèse à l'indépendance et à la liberté.
Les autres tribus ou races albanaises sont les Toskes qui sont dans le sandjak d'Avlone et de Bérat, et les Tcbames et les Liapes dans les sandjaks de Delvino et de Janina. Les Grecs instruit de l'Ëpire croient que les Albanais de la Tchamouria et de la Uapouria sont de race hellénique. Ils ont conservé, en effet, plusieurs des caractères des anciens Grecs. Ils sont menteurs, superstitieux , et doués d'une grande éloquence naturelle. Les femmes et les enfants des Tcbames et des Liapes parlent très-bien grec, tandis que dans le reste de TAlbanie, à Prémeti, par exemple, et à Argyrocastro, les femmes ne parlent pas du tout le grec; leur apostasie date, ainsi que nous Tavons dit plus haut, de la domination d'Ali-Pacha. Il y a encore, dans la Tchamourie, des familles albanaises musulmanes qui ont des noms grecs, comme la famille Tenasatos.
Les Albanais sont de bons soldats : « Les successeurs « d'Amurat II, dit un historien du xviii« siècle, ou par a estime, ou par pohtique, ont toujours tenu plusieurs « milliers de ce peuple à leur solde; ils passent pour « être les meilleurs soldats de l'empire, et c'est avec
« raison, car ils vont à l'ennemi avec plus de résolution a et plus de flegme que les janissaires ; ils ne sont point « rangés par bataillons réglés, mais ils se conduisent « avec un certain ordre dont ils sont convenus entre ce eux, au moyen de quoi ils tiennent ensemble et « savent se rallier dans la mêlée ; il faut que Tarmée a entière soit mise en déroute pour les désunir et les « disperser. Ce qui les rend surtout fameux, c'est la jus- « tesse avec laquelle ils tirent un fusil ; un Albanais se « fait un jeu d'enlever avec une balle, à deux cents pas a de distance, une pomme ou un œuf de dessus la tête c de sa mère ou de sa femma »
Cet éloge d'un historien que Gibbon trouve et versé dans la langue, les annales et les institutions des Turcs,» ne saurait cependant s'appliquer qu'aux soldats de la haute Albanie et aux Myrdites Albanais catholiques; les
autres ont été et sont des milices irrégulières, sauf pour les régiments incorporés dans l'armée régulière à partir de la création de cette armée sous le sultan Mahmoud, et dont l'incorporation a toujours eu lieu après une expédition en Albanie et une réduction des insurrections albanaises. Ces régiments ont alors figuré parmi les meilleures troupes ottomanes, et à la bataille de Koniah gagnée par Ibrahim-Pacha sur l'armée turque, commandée par Reschid-Méhémet-Pacha, tout l'honneur delà journée du côté des Turcs resta à deux régimen ts albanais récemm€;pt introduits dans l'armée et qui firent preuve d'une discipline, d'un courage et d'une solidité dignes d'un meilleur sort.
D'ordinaire la Porte ottomane se sert des Albanais comme d'un contingent semi-régulier^ ce sont des mercenaires qui louent leurs services pour une expédition à un chef connu qui leur inspire confiance^ et avec lequel ils espèrent vaincre et pouvoir piller. C'est ainsi que j'ai vu Yussuf -Bey de Berat^ troisième flls d'Omer-Pacha- Yrionis, enrôler six mille Albanais pour aller réprimer rinsurrection de Tile de Crète en iU\ ; et, en 1842, Tafil'Bouzi lever trois mille hommes pour aller dans le Liban. Quelques années plus tard, j'ai vu à Beyrouth Abbas-Aga avec son contingent albanais, dont les désordres avaient motivé les plaintes énergiques des représentants européens en Syrie et à Constantinople. Les Albanais ont les idées les plus étranges sur leur origine : les dévots musulmans croient venir de l'Arabie et avoir eu pour ancêtres les compagnons du Prophète. Ceux, en bien plus grand nombre, qui sont des sceptiques et s'appellent eux-mêmes francs-maçons, croient avoir une origine commune avec les Français , qu'ils considèrent tous comme des philosophes, ce qui nous fait peu d'honneur, philosophe étant dans leur sentiment lesynonyme d'infidèle ; leur intelligence est vive mais inculte : ils ne savent bien ni le grec ni le turc, et leur langue n'a ni littérature, ni culture; c'est une corruption de l'ancienne langue illyrienne*.
1 Plusieurs fois k Eieniis et |ux eaviroos ménie d'AUièaes, il me fat trèç-difficile dç trouver des Ijfillèpçs qui eoteodissent le i{rec; il y a bien en basse Bretagne, et aux environs même des villes, des Français qui ne parlent que IV bas-breton.
De même que^ il y a plus de deux siècles^ des colonies nombreuses d'Albanais chrétiens s'établirent en Béotie, dans TAttique^ dans TAr^olide et dans Ttle d'Hydra où leurs descendants parlent encore albanais^ les Albanais musulmans s'aYancèrent vers Tisthme de Corinthe à répoque où Ali-Pacha de Tepelen avait pour lieutenant en Horée son fils Yely-Pacha et refoulèrent des villages chrétiens dans l'intérieur de la Grèce. C'est une des causes de leur animosité contre les Grecs que d'être aujourd'hui à l'étroit^ et d'avoir été expulsés à cause d'eux, si ce n'est par eux, d'une terre promise.
Dans la haute Albanie se trouvent les Hyrdites, population catholique qui peut s'élever à i 40^000 âmes environ. Les Hyrdites servent dans l'armée ot&mane depuis des siècles, commandés par leurs chefs naturels, et sous une bannière qui leur est propre, ils ont le privilège de faire partie de Tavant-garde des armées ottomanes, mais ne peuvent être retenus dans les rangs audelà d'une campagne ; c'est ainsi qu'ils ne crurent point manquer à Thonneur militaire en abandonnant devant Silistrie, au plus fort du siège, le poste qu'Omer- Pacha leur avait confié, et le serdar montra à leur égard la sévérité la moins justifiée en rompant leurs rangs et en les dispersant, en violation de letirs antiques droits, dans ceux des soldais ottomans.
Les Myrdites sont répartis dans les localités suivantes. A Hyrdita, il y a une réunion de villages et de hameaux habités par 60,000 catholiques ou latins, ainsi qu'ils s'appellent oip^-mêmes, sous rantoritp spirituelle d'un abbé.
A Scutari et dans les environs ils comptent de 20 à 25^000 âmes. Là réside un évêque envoyé de Rome.
A Zadrima ils sont au nombre de 5,000^ ils ont des curés. A Prisrend, Jacliora^ Podrima ils sont 1,500. Un évèque réside à Prisend. A $>lach> à Jemal ils sont iOOO, et leurs prêtres leur sont envoyés de Scutari.
Us sont 1,000 à Seret, 10,000 à Cbelmen et à Castrol. Leurs prêtres viennent de Scutari ou de Rome. A Stolti^ Sali, José et Putt ils sont 17,000, qui reçoivent leurs curés de Scutari ou de Rome. A Jivar, Sestan et Crouia ils sont 3,000. Un évêque réside à Jivar. A Lesch, Tiran, Durazzo ils sont 800 ; leur curé leur est envoyé de Scutari. A Cacarii, Baldren, ils sont 2.500. Leurs curés Viennent de Scutari. A Benz, Jubon, Gagniol, Spatar, Gavoce, ils sont 5,000 ; c'est également Tévêché de Scutari qui leur adresse leurs prêtres. Tous les prêtres et les évèques indiqués portent la barbe comme les autres membres des clergés orientaux. L'évêque romain qui réside à Scutari ne porte pas|la barbe. Lesgbèques de Scutari et de Zadrime sont adonnés au commerce.
Dans la haute Albanie, le village des Kioprili a été le berceau de deux familles, l'une musulmane, celle des Kioprili , qui a donné à Tempire une suite de grands vizirs et quelques-uns de ses plus grands hommes; l'autre chrétienne, celle des Ghika, qui a fourni une série d'bospodars à la Moldavie et à la Valachie, dont les premiers ont dû leur élévation à la haute protection de leurs illustres compatriotes musulmans *.
' Voir à l'Appendice la note sur les Kioprili et les Ghika.
Les principales villes de la haute Albanie sont : Scutari ou Scodra, située sur les bords du lac de Scutari. C'est une ville commerçante^ résidence du pacha d'Aïbanie, à qui est confié en temps ordinaire le soin de surveiller les Monténégrins.
Le pachalik et la ville de Scodra avaient élé^ pendant une longue suite d'années^ gouvernés héréditairement par une famille de seigneurs féodaux dont le chef était un Osmanli venu de TAsie, comme les chefs des grandes maisons de Bérat, d'Avlone^ de Delvino et d'Argyro-castro. Le dernier de ces chefs de Scodra fut Mustapha- Pacha^ qui, au sortir de Tadolescence, se trouva à la tête d'un gouvernement et d'une armée considérables. Dépossédé de ses domaines héréditaires par le sultan Mahmoud et descendu de sa haute situation, Mustapha-Pacha Scodrali est devenu un simple murchi ottoman, et a gouverné plusieurs provinces de l'empire sans déployer plus de talent et de vigueur d'organisation que la plupart des gouverneurs généraux, mais avec plus d'honnêteté. Il fut surtout employé en Asie, de même que Yacub-Pacha, dont la famille, celle des Cara-Osman-Oglou, avait véritablement et avec honneur régné sur le pachalik d'Aîdin en Asie Mineure, fut envoyé en Roumélie. Ces derniers survivants des grandes fagiilles féodales de Tempire, et qui avaient eux-mêmes exercé le pouvoir souverain, supportaient leur nouvelle situation avec la résignation qu'enseigne l'islamisme. Nul regret avoué du passé, aucune amertume, aucun dépit dans le langage. J^ai vu
Mustapba-Pacha à Constantinople. Il faisait apprendre le français et Tanglais à ses enfants et étudiait lui* même ces deux langues. Quand il était à Scodra il avait ouvert sa belle bibliothèque au public. Chacun pouvait, en laissant un reçu, empoi^er un volume. Quand il abandonna son pachalik^ il Qt de cette bibliothèque un vacouf ou fondation pieuse attachée à une mosquée^ aQn que le public continuât à en jouir.
AprèsScodra^ viennent dans la haute Albanie : Cruîa avec sa forteresse^ Cavaia, Tirana, Dulcigno, petite ville forte sur le littoral de TAdriatique^ Bérat ou Belgrade^ El Bassan^ Oclirida^ bâtie sur les bords du plus grand lac de TAlbanie, d'où la Drina prend sa source.
Dans l'Albanie illyrienne^ où il y a eu cependant des colonies helléniques comme Epidamnus ou Pyrachium^ et ÀpoUonie sur le littoral maritime de la Mousakia, on ne trouve plus d'Hellènes. Là, on n'entend parler nulle part la langue grecque^ si ce n'est dans un petit village du nom d'Arta, qui est dans le voisinage de la mer et au milieu des ruines mêmes d'ApoUonie. Que sont donc devenues les colonies helléniques? Réduites en esclavage ou absorbées par les flots des peuples conquérants^ elles ont perdu en même temps leur langue et le nom de leur nation. Gibbon cite^ chap. i|i, note 15 [Décadence et Chute) la phrase suivante de Tabréviateur de Strabon :
Kat vuv ûi irSdav 'Hireipov xai^'EXXaSa c^e8cv xat Haxsâoviav xai neXo7rdvv7;(rov iSxuOat ]SxXàêoi Y^f^ovrai.
Nous verrons plus loin que ce qui était vrai pour TU-
lyrie ne Tétait point pour l'Epire. Cette province a bien été envahie et possédée par les Siave8> mais leur doniination a été rapide et n'a presque pas laissé de traces. Quelques noms donnés aux lieux^ quelques rares vestiges dans les traits^ c^st tout ce qui est resté d'eux en Epire.
C'est ce qui estarrivéaux colonies grecques de rilaiie^ de la Sicile S de l'Asie et de l'Afrique où était la t^entapôle et Bérénice devenue aujourd'hui Benghazi. Là^ à défaut de la langue de Platon^ on retrouve encore des chefs^'oeuvre de Tart grec^ et l'auteur de ce livre a été assez heureux pour offrir au musée impérial une tète de Mercure Jeune> d'où les injures de la barbarie arabe
* En Corse, en Sicilet dai&s les Calabres, il y a encore des cdonies grecques où la langue se parle aussi purement et avec le même accent que dans les provinces de la Grèce proprement dite. H y a à Malte une église pour les Grecs catholiques descendants des habitants de Rbodes qui avalent etnbrassé le catholicisme et qai ont suivi les cheTaliers de Saint-Jean de Jérusalem, après rhéroîque défense de Villiers de Tlle-Adam et la capitulation de l'ordre avec Soliman le Magnitiqlie. Cette église est desservie par an prêtre que le gouvernement anglais fait venir de Sicile et qui a le rang et le titre de proiopapas. Celui qui y était pendant mon séjour à Malte parlait le grec avec une grande facilité, et m*a assuré n^avoir jamais été en Grèce. Me trouvant à Home à la chapelle Siztine, le jour des Cendres, je remarquai des jeunes gens vétU2» comme des séminaristes avec un collet bleu de ciel. Je demandai h l'ecclésiastique qui les Accompagnait qui ils étaient, et il me répondit : « Ce sont des Grecs catholiques venus de différents pays, et tous ou presque tous parlent le grec. » J'en interrogeai un qui était près de moi ; il était Corse et parlait comme un enfant do Péloponèse. Il n*y avait que trois mois qu*il était ii Rome.
bien plus que celles du temps n'ont pu effacer les lignes d'une immortelle beauté.
L'Ëpire proprement dite se compose donc, ou à peu près, des divisions modernes que la conquête ottomane a appelées le sandjak d'Avlone et de Bérat, le sandjak de Delvino, et celui de Janina. Dans Tantiquité des colonies dUellènes venues du Péloponëse et de la Thessalie^ s'établirent en Epire, et les Epi rotes étaient et sont encore plus civilisés que les Albanais illy riens. Les trois tribus d'Albanais qui occupent cette province depuis Bérat jusqu'à la frontière de Grèce sont, ainsi que nous l'avons dit, les Toskes, les Liapes et les Tchames ; au milieu de ces populations albanaises et plus nombreux qu'elles se trouvent les chrétiens. La population de l'Epire est estimée à 331,^50 âmes, et la population chrétienne s'élève à 221,150, c'est-à-dire à plus du double \ mais presque tous les grands propriétaires sont musulmans, et ce sont des chefs de clans qui disposent de clients armés parmi lesquels les chrétiens ne sont pas les moins obéissants.
Bérat est la capitale des Tosko^ ; c'est une ville albanaise et musulmane, qui sert de point intermédiaire entre la haute et la basse Albanie, mais les Toskes diffèrent profondément des Chèques. C'est parmi eux surtout que se recrutent les miUces que la Porte envoie comme un châtiment contre les populations de son empire quand elle veut écraser une insurrection que la
' Voir, à TÂppendicCy la note sur ia populatiou de TÉpire.
coupable administration de ses propres agents a souvent fait éclater. Le Toske est le moins religieux de tous les Albanais^ ou plutôt sa seule religion est Targent. Les Tchames et lesLiapes se confondent avec les Toskes dans l'occupation du sol de l'Ëpire, mais en conservant des traits de caractère très-facilemeitt distinctifs. Les Toskes sont irréligieux^ mais ils ne sont pas hypocrites ; les Tchamçs et les Liapes sont dévots et superstitieux; tous les Albanais sont profondément ignorants; sous ce rapport, ils sont inférieurs aux Grecs et même aux Osmanlis, mais ils ont plus de moralité que ces derniers, et repoussent avec horreur des vices que les Turcs tolèrent ou pratiquent avec ardeur.
Les Osmanlis ne se rencontrent que dans les villes,
comme à Janina, à Arta, à Prévésa. Ce sont les descendants, en très-petit nombre, des premiers conquérants ou des fonctionnaires que la beauté du site et la salubrité du climat ont engagés à se fixer dans ce pays.
Dans la Tchamouria on trouve des Hellènes qui habitent des villes et des villages comme Delvino, Paramithia, la Chimère, Drimates, Palosa,Finichi, Plesiviza, Sayadès, Parga et d'autres villages considérablesdont les habitants sont Hellènes de langue, de religion et de coutumes. Dans l'Albanie méridionale, on trouve des Hellènes qui habitent des districts entiers,et dans les montagnes plusieurs villages sont occupés par des Valaques appelés Coutzo-Vlachi et qui ne sont autres que des Roumains. Janinaet tous les villages environnants sont peuplés d'Hellènes; il en est de même à Paléopogoyani, à Conitza
et dans le district de Deropole aux environs d'Argyrocastro. Janina est à la fois la capitale turque et la capitale grecque de TÉpire. C'est là que sont fixées les principales familles osmanlies et ctirétiennes; là sont les écoles^ les bibliothèques des chrétiens, là, sous le joug d'Ali-Pachi, florissaient la langue et la littérature grecques avant qu'Athènes ne devint la capitale du nouveau royaume hellénique. La plupart des familles musulmanes de cette ville passent pour avoir eu du sang chrétien à leur source, les premiers conquérants Inrcs ayant été obligés pour avoir des femmes d'enlever des chrétiennes. C est au sortir de la messe que fut accompli, il y a plusieurs siècles, ce rapt qui a laissé de si profonds souvenirs dans la population de Janina. 11 y a encore aujourd'hui, non loin du St^rail où a régné Ali- Pacha et où réside le gouverneur général, une église appelée Eptaboulais, les sept voiles, où les sept vieq^es furent saisies au moment où elles sortaient du sanctuaire où leurs innocentes mains s'étaient jointes eu prières devant les saintes images, couvertes du voile qui devait désormais cacher leurs traits charmants à tout autre homme qu'à leur époux et entraînées dans le harem. Le peuple chante encore à Janina d'une voix plaintive l'enlèvement des sept vierges.
Janina a quatre districts, à Test Halacassi, au nord Zagori, au midi Zaracovista età l'occident Curenta; tous les villages de ces quatre districts sont occupés par des chrétiens, et presque tous sont de race hellénique. Il faut cependant en excepter les gros bourgs de HezzoTO
et de Calaritès^ et quelques autres villages situés dans les districts de Test et du nord et qui sont peuplés par des Coutzo-VIachi^ qui étaient autrefois des pasteurs et s'appelaient Caragouni. Ce sont des Roumains ou Valaques de Macédoine et nous en avons déjà parlé ; la description qu'en donna Pachymère dans le xui« siècle est une curieuse preuve de la persistance des coutumes en Orient.
a Les Valaques, dit cet historien byzantin, sont une race errante qui a acquis de grandes richesses par ses troupeaux, et que la vie pastorale a rendue robuste et dure à la fatigue ; une constante pratique de la chasse leur a enseigné les premières notions de la guerre, et de fréquentes escarmouches avec les troupes impériales leur ont donné une grande habileté dans le maniement des armes. »
Ceux de Hezzovo, de Calaritès et des autres villages de la province de Janina sont maintenant commerçants et habiles dans Tart de nieller l'argent ; ils étudient aussi la médecine en Italie ou en Allemagne et vont souvent s'établir dans la Holdo-Valachie, la patrie primitive de leurs ancêtres. Colettis était de Mezzovo, et son grand regret en perdant la vie a sans doute été de mourir sans avoir pu affranchir de la domination turque tant de compatriotes qui avaient pris les armes à sa voix. Hezrovo commande le passage de la Thessalie en Épire ; c'est la clef du Pinde.
A quelques lieues de Janina, sur les flancs et la cime d'une montagne appelée Zagori et qui est un prolonge^
ment de la chaîne du Pinde^ se trouvent quarantequatre alliages, dont chacun compte de iOOà 300 maisons, et qui contiennent ensemble une population de 31,000 habitants, tous Grecs. Cette population est active, intelligente, industrieuse, mais le pays est pauvre, et les Zagorites vont chercher fortune à l'étranger : on les rencontre en Turquie, en Holdo-Vaiachie, en Russie; ils vont jusque dans Tlnde, où ils retrouvent des descendants des compagnons d'Alexandre qui ont gardé comme un trésor la langue de leurs ancêtres. Tous rapportent chez eux ce qu'ils ont amassé, et dans toutes les maisons de Zagori régnent une aisance, une propreté, un confort qui étonnent le voyageur qui a gravi pour y arriver les arides sentiers de rextréniilé du Pinde. Pendant Tabsence de leurs aventureux maris ou frères, les femmes, qui se distinguent par leur grâce et leur vive intelligence, exercent une hospitalité que la rareté des voyageurs et l'isolement où elles se trouvent rendent quelquefois dangereuse pour les absents et charmante pour les voyageurs qui savent être aimables. Dans ces villages que cachent les gorges du Pinde se parle uu grec trèspur, les écoles sont florissantes et chacune a un professeur de français. Les habitants de Zagori sont passionnés pour Pinstruction, et celle qu'ils acquièrent dans leurs villages leur donne sur le reste des habitants de la Turquie d'Europe une supériorité qui, jointe à leur intelligence naturelle, leur permet de faire partout où ils vont de brillantes carrières.
J'ai dit dans le livre premier quelle était l'organisa-
tion politique des villages de Zagori. J'ai parlé de son maire à Tépoque de la domination d'Ali-Pacha. Parmi les chrétiens^ lui seul et les ministres rayas du satrape avaient le droit de parcourir la ville à cheval^ accompagnés de leurs domestiques.
n n'y a dans les villes turques de l'intérieur qu'un très-petit nombre de chrétiens notables qui puissent traverser la ville ou se rendre à cheval chez le pacha. En général^ ils doivent descendre de leur monture à la porte de la ville^ quand ils arrivent de voyage ou de leurs fermes. Cela se passait ainsi il y a bien peu de temps encore à Janina^ à Césarée^ à Sophie. L'habitude de la crainte et de la soumission chez les chrétiens aura perpétué une distinction humiliante au delà même des exigences tyranniques des conquérants, et dont on retrouve l'équivalent dans tous les pays où il y a eu une race conquérante et une race conquise, ou une race dominante. Je me rappelle que dans mon enfance les hommes et les femmes de couleur, à l'tle de France, avaient au spectacle et à l'église des places distinctes d'où ils ne pouvaient sortir sans s'exposer à une humiliation publique. Le district de Zagori paye au gouvernement ottoman un tribut annuel très- peu élevé, qui se répartit et se perçoit dans les villages sans l'intervention de l'autorité turque, et que le proestos remet entre les mains du pacha ou du muhasil à Janina.
C'est à l'époque de la chute et de la dissolution du Bas- Empire que les chrétiens, dont les descendants habitent Zagori, sont venus s'établir dans ces montagnes ;
c'est du moins ce que peut faire conjecturer Tinspection des tombes^ seul monument historique qui puisse éclairer lantiquaire dans ces régions, où a toujours régné la plus grande lil)erté civile, politique et religieuse. L'aspect de ces montagnes est à la fois plein de grandeur et de charme. Les bourgs principaux sont : Tzopélovo, Monodendri, Coucouli, KapesoYO, LiascoYetzi, Frangadès, Negadès, Haut et Bas Soudénas, Tzerrazi, etc. Un torrent qui coule près du village de Baia divise en deux parties le district de Zagori ; il longe les villages de Coucouli et de Honodendri qu'il égayé et embellit, et va se jeter dans un petit bras de la rivière qui descend de Ronitza.
Après avoir continué pendant quelque temps leur course bruyante, le torrent et la rivière se confondent dans un autre cours d'eau appelé Sarandaporo, les quarante gués, et tous trois forment la Viossa, dont l'embouchure est dans le golfe d'Avlone. Après quatre heures de marche du village de Vradélo, le voyageur gravit le mont Radovoli,dont le sommet est occupé par un lac dont la forme est ronde , la profondeur insondable, et la circonférence de plus de quatre cent cinquante pas. Les habitants de Zagori appellent ce lac Dracolimni, lac du Dragon, et racontent qu'Ali-Pacha de Tepelen vint le visiter et contempla de la cime du Radovoli les villages libres et les po|)ulations paisibles et satisfaites d'un district dont sa tyrannie avait respecté les anciens privilèges.
Au nombre des chrétiens qui jouissaient de la con«
fiance d'Ali-Pacha, qui prit ses principaux ministres dans leurs rangs, était Alexis Noutzo, Fun des plus célèbres maires de Zagori, ainsi que nous l'avons déjà dit. Parmi ceux de ses prédécesseurs ou successeurs qui ont laissé un nom dans la province, on cite Randos et Cbristodule Economos.
La stérilité des terres de Zagori obligeant ses habitants à chercher fortune loin de leur patrie et à faire de longues absences, il a été jugé nécessaire de temps immémorial d'établir sous le nom de canon une législation spéciale dont l'objet est de régler les affaires intérieures et de faciliter la perception des impôts. Les premiers habitants de Zagori considéraient cette législation comme la base de la prospérité commune. Elle avait été consacrée par le consentement et la signature de tous, observée religieusement et même respectée par les pachas, sans en excepter Ali-Pacha de Tepelen. Ce statut se trouvait entre les mains d'Alexis Noutzo, maire ou président de Zagori à l'époque de la chute d'Ali-Pacha, et ce document précieux fut perdu lors de la mort du vizir et de la prise de Janina par les forces du sultan. Pour y suppléer, une assemblée générale fut convoquée à Zagori, et vota unanimement les articles suivants, qui forment la nouvelle charte de cette petite république.
A. «Attendu que, par suite de l'absence prolongée de plusieurs habitants, la totalité de l'impôt retombe lourdement sur les résidents; qu'il s'en suit que ceux-ci, se trouvant dans l'impossibilité de payer, la commune se
voit obligée de faire des emprunts qui augmentent d'année en année la dette publique ; pour couper court à cette situation ruineuse, il est désormais décidé que les feux qui; soit pour cause d'absence prolongée, soit pour tout autre motif, n'auraient point régulièrement acquitté leurs redevances, seront vendus aux enchères, et jusqu'à proportion de la quotité de leurs dettes, sans que les parents ou héritiers puissent jamais réclamer contre cette mesure reconnue d'utilité publique.
B. a Lorsqu'en cas d'une pareille vente l'immeuble se trouvera grevé d'une obligation dotale, reconnue valable et légale^ cette obligation sera liquidée en numéraire ; dans le cas où le produit de la vente n'y suffirait paS; la communauté y suppléera. Si, au contraire, le produit est supérieur, le surplus servira au payement des dettes particulières s'il en existe. ^
C. « S'il existe des hypothèques, après examen de leur validité, le bien-fonds sera vendu aux enchères. L'hypothèque sera payée quant au capital de la dette ; le surplus servira à éteindre la dette communale.
D. a La veuve qui voudra quitter la maison de son beau-père recevra sa dot, avec estimation en argent des meubles et habits d'après la feuille de dot ; mais celle qui ne voudra pas se remarier jouira jusqu'à sa mort de tous les biens de son défunt époux. Alors seulement les héritiers entreront en possession des biens. S'il existe un testament, on suivra de préférence la volonté du testateur.
E. a Celui qui épouse une femme possédant un feu est
censé accepter les obligations qui incombent à ce feu ; s'il n'est pas en état de payer, sa propre fortune sera Tendue au profit du village ; et si elle ne suffisait pas, le village est en droit de faire vendre la moitié du feu dotal, mais l'autre moitié doit rester à la disposition de la femme.
F. a Les filles une fois dotées n'héritent plus de leurs père et mère; les frères sont obligés de doter leurs sœurs.
G. «Lorsqu'il n'y aura que des filles, celle qui résidera dans la maison paternelle ou maternelle avec son mari héritera seule à la mort des père et mère; les autres filles mariées et résidant hors de la maison paternelle ne cohériteront point, à moins qu'il n'existe des dispositions testamentaires spéciales.
H. aLestestaments légaux, olographes ou attestés par les signatures d'habitants honorables de la même commune, seront valables et ne pourront être attaqués sous aucun prétexte.
I. «Ceux qui n'auront point d'héritiers directs pourront tester en faveur de collatéraux ou d'étrangers; leur volonté sera respectée.
K. « Lorsqu'on intentera un procès injuste, on payera tous les frais et dommages à la partie indûment attaquée, sans préjudice de toute autre peine encourue par un pareil acte d'improbité. »
Il y a vingt-cinq monastères dans le district de Zagori. Les principaux sont : Saint-Elie, dans une situation admirable près de Monodendri; l'Evangéhste, près du Haut
Soudénas; TAnge Blanc> près de Dovra; La Sainte-Vierge, près d'Arziiza et Voulza^ daos la partie orientale du district.
Dans le district de Zaracovista^ se trouvent les ruines de Tancienne Calliope^ au pied des monts Olitzca^ où Ton voit encore celles d'un théâtre.
Dans le district de Curenta sont deux villages devenus célèbres^ l'un par la beauté de ses sites et la richesse de ses vignobles^ l'autre par le patriotisme de ses enfants et leurs succès dans le commerce, Zitza et Grammeno. Lord Byron qui visita l'Albanie dans toute la grâce et la fraîcheur de ses impressions, a immortalisé le site où des moines grecs donnèrent l'hospitalité à Childe-Harold.
Monastic zitza from thy shady brow
Thou small but favoured spot of holy ground !
Where'er we gaze, around, above below,
What rainbow linls, \?hat magie charms are found.
Rock, river, torest mountain, ail round,
And bluest skies tbat harmonize Ihc whole
Beneath the distant torrent rushing sound
Tells vrhere the volumed cataract doth roU
Between those hanging rocks Ihat shock yet please the seul.
Grammeno a donné naissance aux frères Zosimas, ces aventureux fils de TEpire qui, devenus des négociants opulents à Odessa, à Moscou^ sont restés dans le célibat pour doter la Grèce et leur patrie d'écoles, de biblio* tlièques, d'imprimeries, d'hôpilauxt où leur nom est glorifié ou béni, à Janina et à Athènes. J'étais en Epire
quand mourut le dernier de ces quatre bienfaiteurs^ et je fus témoin d'une cérémonie touchante et dans laquelle les traits qui caractérisaient les anciens Grecs me semblaient unis à ceux que le christianisme leur a imprimés. Un panégyrique^ '>^6*{(y;, fut lu dans la principale église de Janina par un professeur distingué^ qui rappela les titres des frères Zosimas à la reconnaissance de leurs compatriotes et fut écouté avec une religieuse approbation. Les divisions, ce fruit amer des démocraties, cette ombre du brillant tableau des gouvernements libres ont éclaté dans la Grèce afirancbie, et le Péloponèse s'est montré souvent petitement jaloux des autres provinces de la Grèce, dont les fils ont cependant tous contribué à la délivrance de la patrie commune. Sous la domination musulmane, les factions, rémulation qui touche à la haine, ces signes distinctifs du caractère hellénique qui ontdéparé tant de pages de leur histoire et ont failli compromettre le triomphe de leur insurrection, ne sont que légèrement voilés ou adoucis, mais elles ii^empéchent ni l'admiration, ni l'enthousiasme, ni la passion de ce qui est grand et noble. A quelques mois de distance j'ai été témoin du deuil et j'ai vu éclater Tenthousiasme des Grecs pour des morts illustres à des titres divers : Zosimas et Théodore Colocotioni; à Janina sous les sombres voûtes d'une église, avec les ménagements et les précautions qu'exigeait la domination du croissant, à Athènes, sous le ciel merveilleux . de l'Attique, avec toute la fougue du patriotisme et de l'intelligence qui ont brisé leurs entraves. C'est aussi de
Grammeno que sortent presque tous les artisans que Ton rencontre dans toute TEpire.
En continuant le dénombrement ou la description des \illes de i'Epire^ nous trouvons Palea-Pogayani, cité épiscopale ; Conitza^ petite ville relevant du diocèse de Janina; Paramithia, petite ville avec une forteresse appartenant également au diocèse de cette ville. Non loin de Paramithia se trouvent les montagnes de Souli^ dont les habitants, véritables héros albanais chrétiens, soutinrentcontre Ali-Pacha de Tepelen une guerre de plusieurs années et furent enfin vaincus par ce vizir, qui eut la honte d'acce|)ter à la fin de sa carrière leur appui et leur secours contre les troupes du sultan. Les principaux villagesdeSouli étaient :Souli, dit Caco-Souli, Souli le méchant, le terrible ; Kiafa, Navarico et Coucli. J'ai visité ce théâtre d'héroïsme en compagnie du capitaine Zen'as, d'une des premières familles de ces montagnes et dont Tenfance avait vu la lutte désespérée et la chute de sa patrie. Nicolas Zervas avait pris part à une insurrection en Grèce contre le gouvernement du roi Othon, et, avec une poi^rnée de Soulioles, était passé au siTvice du pacha de Janina, qui lui avait confié la garde des défilés et des frontières de TEpire du côté de la Grèce.
Le capitaine Zcr\'as était établi à Camarina, sur la route de Prévésa à Souli, dans un sérail ou petit château situé sur la côte d'une colline formant un des derniers plateaux des montagnes de Souli. Une source d'eau vive jaillissant d'un massif d'arbres séculaires aux ombrages
épais égayait la terrasse^ d'où l'œil embrassait un paysage plein de grandeur. On voyait Sainle-iMaure sortant comme un énorme cône d'indigo de la mer Ionienne, Prévésa et Salahora baignes par les eaux d'un bleu sombre du golfe d'Arta. A peine fûmes-nous assis sur la terrasse que les agas des villages voisins vinrent nous visiter. Ils étaient vêtus comme Zervas du costume albanais, la télé couverte d'un fez sous lequel une chevelure épaisse et en désordre était ramassée; le front était rasé; la chemise ouverte laissait voir un cou et une poitrine que les ardeurs du soleil n'avaient pas plus épargnés que leurs visages où se lisaient une avide curiosité^ l'audace et une ruse naïve. Ils étaient musulmans et ne parlaient qu'albanais avec Zervas dont c'était la langue maternelle. Les Souliotes entre eux ne parlent que l'albanais ou skip et s'appellent skipetares. Les agas se rangèrent en cercle autour de nous et examinèrent avec une curiosité d'enfants et de sauvages mes armes, mes cartes de géographie, mes livres et mon narguilé : ils ne pouvaient se persuader que la Tchamourie fût connue des Européens, et ils poussaient des cris d'étonnement en voyant ou en entendant indiquer sur la carte les noms de leurs villages ou de leurs hameaux. On apporta notre dîner en présence de nos visiteurs trop nombreux pour être invités à le partager avec nous et que Zervas traitait d'ailleurs avec une certaine dignité distante que lui facilitaient son emploi de muhafouz et sa naissance, Tantiquité de la famille n'étant nulle part en Orient aussi res|)ectée qu'en Albanie, où un homme de
naissance est appelé odjack (foyer); métaphore à la fois hardie comme la poésie et positive comme la réalité. Zervas était bien aise de me montrer un Hellène et un chrétien dans une situation supérieure à un musulman. Après dîner^ le capitaine me mena visiter au sommet de la colline les ruines d'une ville antique et me faire admirer la grandeur imposante des murailles^ où des blocs de roc énormes ^ sans aucune trace du ciseau ^ sont enclavées avec un art admirable et primitif en même temps , entre les gigantesques assises taillées et posées les unes sur les autres avec une solidité et une précision qui ont rendu le ciment inutile. Il me fit voir la voûte souterraine ; les portes^ l'amphithéâtre^ qui servait sans doute de lieu de réunion pour les assemblées ; puiS; me conduisant sur le bord même du plateau où nous étions, il me mit en face d'une vue soudaine et grandiose des montagnes de Souli et de Paramithia. Le lendemain^ le capitaine et moi^ accompagnés de sa suite^ nous nous mimes en marche pour Souli. Après nous être arrêtés à Zalongos^ pour contempler les sauvages rochers couverts de ronces et de broussailles d'où les femmes souliotes s'élancèrent dans l'abîme profond où elles trouvèrent une mort qu'elles préféraient au déshonneur^ et à Cravari, village chrétien où un Européen n'était peut-être jamais passée à en juger par les yeux stupéfaits des jeunes enfants qui nous offrirent du miel d'une blancheur éblouissante ^ nous arrivâmes vers le soleil couchant à l'entrée même des gorges de Souli. Il y avait bien des années que Zervas et ses com-
pagnons n^ayaient visité le berceau de leur famille et le tombeau de leur nationalité. Nous nous décidâmes à camper à l'entrée de la terre promise, dans un site dont la tranquille beauté semblait nous inviter au repos. Kous fîmes notre toilette dans les eaux limpides de TAchéron, qui murmurait doucement sur un lit de cailloux comme le ruisseau le plus obscur de nos montagnes. Les hommes de Zervas allumèrent un grand feu, nous firent rôtir un agneau à la palikare, mets exquis que nous mangeâmes à la lueur des torches que trois Souliotes tenaient au-dessus de nos têtes. Le repas achevé, les Souliotes coupèrent avec leurs yatagans les hautes herbes et les fougères et nous ûrenl un lit parfumé où nous reposâmes mollement. Puis ils s'assirent à leur tour autour du grand feu qu'ils avaient allumé et commencèrent à chanter. Un neveu de Marc Botzaris, jeune PaUkare à la taille svelte et à la chevelure blonde, ut d'abord entendre le chant guerrier qui raconte les exploits de Karaiscakis. Les Albanais, les Souliotes, les Palikares hellènes font précéder leurs chants d'un murmure sourd et prolongé qui sert de prélude et d'accompagnement et auquel s'unissent presque tous les assistants. Après ce murmure répété à deux ou trois reprises, iUlit d'une voix lente : KapaioxaxT); £p/fcai (&c ocxa irsvte /iXiafifiç acr^isp. « Karaiscakis s'avance avec une armée de quinze mille hommes ; » tous ses compagnons entonnèrent aloi*sle chant avec lui, et Zervas, qui était couché près de moi sur les fougères et les herbes odoriférantes, me dit : a Si ce brave Karaiscakis
avait pu réunir une armée de quinze mille hommes^ la guerre de T indépendance aurait fini plus tôt et avec des résultats bien autrement grands que ceux qui ont terminé la lutte !
Après le chant guerrier vint le chant d'amour; l'air en était tour à tour vif ou plaintif, avec des pauses, des silences, dos murmures adoucis qui faisaient comme un accompagnement. C'était Thistoire 'd'une jeune fille bien aimée et de la longue attente de son fiancé. 'Htov fjLià dlYaTniuivr ; a il y avait Une bien-aimée ! » Zapav^a rxià fjixspeç, « quarante et un jours il attendit sous sa fenêtre! » J'écoutai avec ravissement cette histoire d'un itmocent amour chanté sous le ciel étoile de l'Epire, à quelques pas de l'Achéron, qui bruissail douce- [uent dans la nuit, par des palikares souliotes au service d'un pacha turc. Je m'endormis au son de celte poésie chantée, et ce fut le capitaine qui*le lendemain matin me réveilla, a En route, me dit-il, nous allons voir la patrie des braves Souhotes. » Nous commençâmes alors à gravir les côtes escarpées de la chaîne de Souli; à mesure que nous avancions le paysage s'étendait et se déroulait p](i< sublime à nos yeux ; au-dessous de nous^ au fond de la vallée, coulait TAchéron, dont nous n'entendions plus le murmure; sur les pentes boisées de la montagne couraient des troupeaux de chèvres qui levaient leurs têtes barbues pour regarder passer notre caravane, tandis que les chevricrs, assis à l'ombre, jouaient de la flûte de Pan. Bientôt nous fûmes au milieu même des ruines des villages souliotes. Voici
Nayarico ^ Somaniva , Cacosouli , Souli le terrible , Kiaffa; les maisons sont détruites^ les pans de muraille restent seuls tristement debout ; les jasmins sauvsiges couvrent de leurs touJDTes de fleurs parfumées la nudité de ces demeures, où habitait une peuplade libre et indépendante. Zervas reconnaissait et m'indiquait les maisons de ses parents^ de ses amis^ les jardins où la ronce et les lianes sauvages étouffaient les arbres fruitiers que ses mains d'enfant avaient arrosés, q Vois-tu^ me disait-il^ là-bas ^ sous ce platane qui a gardé la richesse de son feuillage au milieu de scènes de désolation, était le cimetière de mon village, où j'aperçois les pierres brisées et les croix jonchant le sol, mais à Athènes la croix a remplacé le croissant. Vois-tu le long du flanc de cette cime escarpée ce sentier qui rampe comme un serpent et où tu croirais qu'une chèvre peut à peine passer^ nos femmes le gravissaient avec nos palikares, chargées comme eux de provisions destinées à soutenir les défenseurs de Souli contre Ali-Pacha. Quelquefois le pied leur glissait dans les lénèbres, et plus d'un palikare, plus d'une épouse dévouée ont trouvé la mort au fond du précipice. » Tout en causant ainsi nous étions arrivés à Kiaffa, où s'élève une petite forteresse dans laquelle habitait le Muhafouz ou gardien de Souli^ un Ghègue mahométan à qui était confié la surveillance des défilés dans ces montagnes aujourd'hui désertes.
Je restai quelques jours avec Zervas, vivant de la ▼îe des palikares, écoutant ses récits do la guerre
de rindépendance, ses jugements sur les hommes de cette époque ; ou contemplant atec lui^ dans une muette admiration, le spectacle de cette nature pleine de grandeur et où les souvenirs de l'histoire se mêlent si bien à ceux de la poésie. Mon hôte n'avait ni mes réminiscences classiques ni les yeux et la mémoire pleins de quelques-uns des plus beaux paysages de l'Europe^ mais il n'en Jouissait pas moins de Timpéris* sable beauté des nuits où le ciel étincelle d'étoiles sans nombre dans un azur sombre et moiré, de la mer Ionienne, des montagnes teintes des feux du couchant. C'est que pour apprécier les merveilles de la création, toujours jeunes et toujours brillantes, il faut surtout une âme prompte à s'élever vers son Créateur et à reconnaître partout sa présence.
Quittons maintenant Souli et nommons Margariti, petite ville de la Tchamouria , dépendant de Févêché de Paramithia, Parga, sur la côte méridionale de Margariti, petite ville fortifiée, habitée uniquement par des Grecs et dont le nom rappelle une page qu'il faudrait arracher de l'histoire d'Angleterre.
Delvino, petite ville fortifiée dépendant de l'éTéché de Janina, avec ses maisons éparses dans des bosquets touffus et sa population armée, ses familles rivales, ses petits chefs féodaux vivant dans une crainte mutuelle des embuscades et des meurtres. Non loin de Delvino sont les monts Acrocérauniens, appelés maintenant les montagnes de la Chimère. « Du côté de la mer, dit « Spon, ils sont peuplés de cinq ou six villages qui font
m iêle au Turc et ne veulent pas payer le karatch ou « tribut par tète. Le principal de ces villages s'appelle la « Chiméra, posté sur une roche escarpée où tout le pays « peut se retirer en cas de besoin, o
Pendant mon séjour à Janina je recevais souvent la Tîsite du capitaine Margaritès^ qui commandait dans la Chimère, et qui m'invita plusieurs fois à venir lui rendre visite. J'y étais décidé et je fis part de mon projet au pacha qui me dissuada et me dit même que^ répondant de ma sûreté^ il me défendait de faire une pareille imprudence. « Ton ami^ le capitaine Margaritès^ te m retiendrait prisonnier pour t'obliger à payer une ran* « çon^ et ton gouvernement me rendrait responsable de « ta captivité et du mfil qui pourrait t'arriver. » Dans ces montagnes se trouvent plusieurs villages^ tous habités par des chrétiens grecs appelés Arbri. Il n'y a pas de ville dans toute cette contrée^ mais des villages avec des maisons éparses couvrant un vaste espace; tels sont Cudesi; Jatentadis^ Smoctina^ Ducates^ Nivizaliops^ Cuzzi et quelques autres.
Nommons encore Argyrocastro^autre ville fortifiéedu diocèse de Janina, dans le district de Deropole. Ce dis* trict est presque tout entier habité par des Grecs, et son village le plus célèbre est Piscopi, où sont les fabriques de tabac à priser. Libochovo en est le village le plus grand : on y trouve un petit fort. Argyrocastro n'a aucune industrie, si ce n'est la fabrique du tabac qui croit en abondance dans le district de Deropole. Ce district esi arrosé par la Vioussa, rancicnno Dcropolis^ qui reçoit
dans celte vallée les eaux de la Suiza, descendant de Paleapogo-Yani et de Zagoria. Cette jonction a lieu près de Tepelen, ville fortifiée des Arbri et patrie du fameux Ali-Pacha. Le district de Deropole confine à ceux de Lunzaria et de Risa. Dans ce dernier se trouvait le célèbre village d'Honnovo, qui combattit longtemps contre Ali-Pacha, mais qui finit par succomber et fut détruit. Comme à Souli, la morne tranquillité des ruines succéda à l'activité et aux combats des guérilleros. Le seul village considérable du district de Lunzaria s'appelait Balesiovio, il était peuplé de voleurs ; Ali-Pacha s'en empara et le détruisit complètement, à la grande joie des villages environnaixts. Le district de Dervena, dans le pays des Toskes, ne compte pas une seule ville, mais des villages avec des maisons éparses dans des jardins, comme Plianasichi et autres. La Vioussa sépare la Toskarie de la Liaponrie. Dans la Liapourie, et à quelques heures de Tepelen, se trouvent les ruines de la forteresse de Pyrrhus, appelée aujourd'hui Granista. Dans le district de Desnizza, il ne se rencontre non plus aucune ville; ce sont, comme dans les autres districts dont nous avons déjà parlé, de grands villages couvrant une grande étendue de terrain : tels sont Babise et les villages de Clissoura on du défilé où Ali-Pacha a élevé un château après avoir ruiné les beys de Clissoura qui étaient des ennemis de la tranquillité publique. La seule ville du district de Dacli est Premeti, habitée par des Bohémiens chrétiens et musulmans, tous également pauvres.
Terminons cette rapide description des Tilles et des principaux points de TEpire par quelques mots sur Arta et Prévésa. Quand^ après avoir quitté Janina^ il arrive au défilé des Cinq-Puits, -ri icévt« iciy*^**, le voyageur voit devant lui la plaine d'Ârta et son œil embrasse un l>aysage où sont réunies les beautés de la Suisse, de la Lombardie et de la Provence. La ville d'Arta, assise au bord du fleuve dans une situation admirable, est cependant insalubre et Teau qu'on y boit est mauvaise. Elle est habitée par des Turcs et des chrétiens, mais tous les villages sont occupés par des chrétiens grecs. Je passai, lors de mon voyage en Epire, quelques jours chez révêque qui, depuis, a été envoyé dans un autre diocèse plus considérable. A peine fûmes-nous à table qu'il me dit pour premier compliment : a N'est^e pas une honte
< pour l'Europe que tous les sanctuaires que les chré-
< tiens révèrent soient aux mains des Turcs ?i> Tel est le reproche que l'on peut entendre de la bouche des ecclésiastiques dans toutes les provinces grecques de la Turquie. D'Arta à Prévésa la route est à travers un pays charmant. Prévésa est situé sur le golfe d'Arta, daus le voisinage des ruines de Nicopolis et en face d'Actium, aujourd'hui Punta. Les ruines de Nicopolis ont un aspect imposant de grandeur et de tristesse. Les murs des édifices écroulés sont tapissés de broussailles et les rues sont envahies par des ronces et des épines qui déchirent les jambes du voyageur poussé dans cette ville détruite par la passion de l'antiquité, fort heureux enfin de trouver sous un platane planté par
1^1 CHRÉTIENS Eï TURCS.
un musulman et ombrageant une source d'eau yive, un refuge contre le soleil et la fatigue. Prévésa a appartenu aux Vénitiens; et, l'ancien chef de la police et Texécuteur des terribles sentences d'Ali -Pacha , le fameux Tahir-Abazis , que j'ai encore connu à Janina, avait tu dans sa Jeunesse les magistrats vénitiens avec les perruques poudrées et les bas de soie noire. Après le traité de Campo-Formio et la chute de la république, les Français occupèrent toutes les places que la reine de l'Adriatique possédait sur la c6te d'Albanie; mais, en 1798, lors de la guerre entre la France et la Turquie, ils ne conservèrent que Prévésa, dont ils furent expulsés \ïBX une armée de dix mille hommes d'infanterie et de cavalerie commandée par Ali-Pacha de Tepelen et ses deux fils, Moukhtar-Pacha et Vély-Pacha. Les Français, qui étaient au nombre de cinq à six cents hommes d'infanterie, firent une résistance héroïque, mais ils furent écrasés par le nombre. Les Souliotes, qui étaient nos alliés, et les Grecs de Prévésa furent accusés de nous avoir trahis et d'avoir contribué à la défaite. Les Albanais n'épargnèrent pas les habitants de cette ville et la plaine qui la sépare de Nicopolis fut couverte de morts. Quelques-uns de nos officiers furent enterrés au milieu des ruines de la ville d'Auguste. J'y ai vainement cherché leurs tombes, mais le souvenir de leur héroïsme est encore vivant et se mêle aii^ourd'hui aux souvenirs antiques.
Ali-Pacha ne fut pas plus tôt maître de cette malheureuse ville que les Français furent vivement
et que plusieurs familles s'eDtuireDt. Ali-Pacha fut trèsméconteot de cette protestation contre la renommée seule de sa tyrannie ; le Divan s'en émut et envoya pour gouverner Prévésa un capigi-bachi du nom d'Adallab- Bey dont Tadministration fut si éclairée et si paternelle qu'elle est encore l'objet des regrets des chrétiens qui l'appellent Tâge d'or de Prévésa. Cet âge d'or fut d'une bien courte durée. Une flotte russe s'était réunie le 30 septembre 1798, près de Constantinople> à une flotte turque, pour expulser les Français de la mer Adriatique. L'amiral russe Uschakoff en prit le commandement et s'empara successivement de Cérigo, de Zante, deCéphalonie et de Sainte-Haure. Corfou ne tomba au pouvoir des Tnrco-Russes que le i« mars 1799. On sait qu'après cette importante conquête^ l'amiral Uschakoff alla portersecoursanxinsurgésdeNaplesoommandés par le cardinal Rnffo et que les Turcs et les Russes réunis repoussèrent les Français dans Naples bloqué du côté de la mer par une flotte anglaise, napolitaine et portugaise sous les ordres de Nelson. Dans le même temps, un autre corps de Russes et de Turcs débarquait à Sinigaglia, prenait Fano et assiégeait Ancône au mois de juin. Malgré l'étrange alliance de la Turquie et de la Russie, Ali-Pacba de Tepelen mit i profit la crainte que la cour de Pétersbourg inspirait toujours à Gonstantinople, et il sut faire naître des soupçons et des inquiétudes sur le voisinage des Russes de l'Epire et sur les dangers qu'il y aTait à laisser un point aussi important que Prévésa en dehors du gouvernement général et si ferme qu'il
136 CURÉïlENîS ET TURCS.
exerçait lui-même. En conséquence le pacha de Janina demanda à occuper Prévésa, ce qui lui fut accordé. Le départ d'AbdalIah-Bey et la prise de possession d'Ali- Pacba furent le signal de nouTelles émigrations. Cette fuite des habitants exaspéra le satrape albanais, mais il cacha sa colère et eut recours a la ruse. Il publia plusieurs bouyaurauldii , ordres , proclamations par lesquels il engageait vivement les habilants. à reyenir dans la yille ; et ces proclamations étaiens écrites avec un art^ une éloquence , une douceur perfide mais séduisante. Ses ministres grecs avaient associé leur habileté à sa profonde astuce, sans en calculer l'étendue et sans en prévoir les conséquences. La Porte Ottomane vint en aide à Ali et publia un firman qui disait que Prévésa serait gouverné comme par le passé et qu'il conserverait ses privilèges. Les habitants rentrent dans les murs, et, pendant près de six ans, ils ne sont pas inquiétés , mais lorsqu'ils sont endormis dans une profonde sécurité, Ali-Pacha jette le masque et commence à usurper. Il perçoit le kharatch, dont les Prévésans étaient exempts; il nomme pour la première fois un juge turc ou ca4i^ contrairement aux privilèges ; il confisque les jardins, les maisons, les boutiques, et les donne à ses Albanais. 11 détruit le village de Gardiki^ s'empare des biens des habitants, les transporte et les établit au nombre de cent familles à Prévésa. Après la mort du visir, les Gardikiotes recouvrèrent leurs biens, qui leur furent restituées par Tautorité turque, tout en conservant ceux qui avaient été volés aux Pré*
Yésans. Ils les détiennent encore aujourd'hui malgré tant de suppliques des Prévésans à tous les vizirs qui se sont succédé en Albanie, et dont Tun, le grand vizir Méhémet-Rechid-Pacba^ avait reconnu leurs droits. Les Albanais musuhnans possesseurs des biens confisqués sur les chrétiens ne les louent jamais à leurs anciens propriétaires, dont ils reconnaissent ainsi, pour ainsi dire, les droits légitimes. Par une belle nuit d'été je parcourais les rues de Prévésa avec un des Grecs les phis considérés de la province, et qui avait été témoin des événements que je viens de raconter; il pouvait m'indiquer toutes les maisons, tous les jardins^ toutes les boutiques confisquées ; il avait connu ou connaissait encore tous ceux qu'il appelait les légitimes propriétaires. C'est ainsi qu'en Irlande, après deux siècles, les habitants désignent encore sous l'épithète de Cromwelliennes les propriétés confisquées par la rude main du Protecteur au profit de ses compagnons et de ses serviteurs. La province de Lamaris, dont les terres touchent aux murs de Prévésa, est devenue presque tout entière la propriété d'une famille albanaise musulmane. Ali-Pacha ne confisqua pas uniquement pour ses Albanais, il détruisit plus de quinze cents maisons pour se construire, dans une situation admirable, sur le bord du golfe d^Arta, en face de Sainte Maure, un sérail ou palais, d'une magnificence royale. Le harem, les bains, la mosquée, les écuries étaient en marbre ainsi que le grand escalier d'honneur, dont les eaux du golfe baignaient les dernières marches. C'est là qu'Ali -Pacha
Feçut^ avec un édat et une munificence souferaine^ la yisite de Tex-rot de Suède, celui à qui les Suédois avaient préféré le maréchal Bernadotte. C'est^là qu'Ali- Pacha, vieillissant et au comble de sa fortune, se plaisait à des actes de tyrannie, de libertinage et de cruauté qui répandaient la terreur dans toute la contrée et qui rappelaient les turpitudes horribles du paganisme expirant. C'est là enfin que seul, le consul général de France, Pouqueville, qui a laissé un nom cher aux lettres et aux voyageurs, osait lui parler le langage d'un Européen, d'un chrétien, d'un Français. Des traits de son courage, de la fermeté de ses discours, de son audace, m'étaient rappelés sur les ruines mêmes du sérail d'Ali-Pacha , détruit par les troupes du sultan après la chute du vinr, et je me plais ici à en reproduire le sou- Tenir.
La féodalité subsiste encore dans l'empire ottoman, et particulièrement en Albanie, en Bosnie, en Syrie, malgré les usurpations des tyrans locaux et leur des* trucUon, à leur profit, par le sultan Mahmoud et par son fils. Nulle part autant qu'en Epire et eu Albanie cette vérité n'offre de plus frappants exemples. Je ne veux point refaire ici l'histoire d'Ali-Pacha de Tepelen, écrite avec talent par des Français et des Anglais; mais je signalerai quelques traits restés inconnus, qui serviront
ir. —L'ALBANIE ET LA GRÈCE. 139
à faire mieux connaître la curieuse contrée dont je m'occupe, et qui seront, pour ainsi dire, un appendice à la description que je viens d'en donner.
C'est Ters la fin de 1788 qu'Ali-Pactia, dont le nom commençait déjà à devenir fameux, fut nommé pacha de Janina. Tous les moyens, tous les appuis lui avaient été bons pour obtenir cet objet de son ambition, qui, loin de le satisfaire, devait enflammer toutes les passions qui agitaient son âme. L'année suivante, mourut le sultan Abdul-Hamid. Il eut pour successeur Selim III, réformateur malheureux, qui ceignait le sabre d'Otbman au moment où le bon et infortuné Louis XVI accueillait, avec un désintéressement qui ne devait sauver ni sa couronne ni sa tête, les justes demandes d'un peuple qui était plus mûr pour l'égalité que pour la liberté. Sélim III, qui devait aussi périr de mort violente, prenait les rênes de l'empire dans les conjonctures les plus critiques. Dès Tannée 1787, l'empereur Joseph II et l'impératrice Catherine, durant leur voyage en Crimée, avaient formé un plan pour s'emparer des territoires de la Turquie, mais ne s'étaient point entendus sur le partage des dépouilles, si nous devons en croire un illustre compagnon du voyage des deux majestés impériales, le prince de Ligne, à qui le prince de Talleyrand disait à Dresde : « Il n'y a de Français ici que moi et vous, qui ne Têtes pas! »
Voici ce qu'écrivait, le 1'^ juin 1767, ce charmant et excellent esprit : « Leurs Majestés impériales se tâtaient « quelquefois sur les pauvres diables de Turcs. On je*
« tait quelques propos en se regardant. Gomme ama- « teurde la belle antiquité et d'un peu de nouveauté^ je « parlais de rétablir les Grecs ; Gatberine de faire re* « naître les Lycurgue et les Selon. Hoi^ je parlais d'Altt cibiade; mais Joseph II> qui était plus pour Tayenir a que pour le passée et pour le positif que pour le cbia mérîque> disait : Que diable faire de Constantinoa pie? » L'empereur Joseph II n'a pas toujours montré cette sagacité.
Sélim III confirma Ali-Pacha dans ses honneurs et dans ses charges^ et^ tout en soutenant contre les Autrichiens et les Russes la guerre que les alliés faisaient à la Turquie^ il continua avec une suite^ une vigueur et une inflexible cruauté^ le système d'usurpation, de tyrannie et de spoliation qu'il avait inauguré dès qu'il se sentit la force de le pratiquer. On connaît sa lutte con* tre les Souliotes^ et je viens de conduire le lecteur à travers les ruines de villages autrefois florissants. Hais Ali-Pacha s'attaquait surtout aux nombreux chefs féodaux^ aux petits tyrans qui couvraient la surface de TEpire et de l'Albanie^ au moment où il commença à dominer^ et^ malgré bien des crimes et bien des victoires, il n'est cependant pas parvenu à les anéantir. La Porte Ottomane^ qui aurait pu> sans l'insurrection grecque, hériter plus tard des crimes et des usurpations d'Ali-Pacha, réduit à subir la honte de s'allier contre le successeur des califes avec les débris des Souliotes, ses anciens ennemis, fut obligée, à sa mort, de relever et de récompenser ceux qu'il avait per-
sécutés et dépouillés^ et de prêter les mains à la réédîGcation du pouvoir d'un grand nombre de petits chefs. Nous ferons bientôt connaître la situation des petits chefs féodaux de TEpire^ mais n'anticipons pas> et assistons à la chute de celui qui était par- Tenu à élever presque un royaume et à rêver des alliances avec les souverains de TEurope. Il ne fut pas aisé d'abattre ce puissant vassal, si longtemps craint et si longtemps ménagé par la Porte Ottomane, qoi^ ne pouvant le détruire/ augmentait son pouvoir. La rébellion d'Ali-Pacba> l'insurrection des Grecs se prêtaient un mutuel secours, et si l'alliance entre les Albanais et les chrétiens avait pu s'établir et continuer^ l'Epire, la TbessaUe et la Macédoine auraient probablement échappé au sultan, mais les Albanais ne tardèrent
pas à s'apercevoir que les Grecs auxiliaires du vieil Ali ne combattaient que pour leur propre compte. Tai entendu raconter par Tahir-Abazis, le curieux incident qui lui dessilla les yeux et lui fit abandonner la cause de son maître, de son ami, de son bien^ faiteur, de son compagnon d'enfance. Tahir-Abazis, à la tête d'un corps d'Albanais, était entré dans un -rfllage d'Acarnanie en allié. Tous les hommes en état de porter les armes étaient partis. Il fut accueilli par quelques enfants, qui lui dirent, avec l'emphase parti-culière aux Grecs et l'enthousiasme qui animait toutes les populations chrétiennes : « Aga, crions : Vive notre racelo
Or, en grec, race se dit yévo<, et Tahir-Abazis qui, en
véritable Albanais, oe savait rendre certaines idées qu'avec des mots turcs, comme Tidée de race, par exemple, demanda ce que signifiait le mot du petit Grec. Dès qu'on le lui eut expliqué, il devint pensif et, le lendemain, se décida à aller trouver le séraskier-pacha. La langue lui révélait à la fois le passé et Tavenir d'une nation'.
Pendant que Tabir-Abazis désertait la cause du satrape, assiégé dans son sérail par les troupes turques, les chefs souliotes, ses anciens ennemis, ceux qu'il avait voulu anéantir jusqu'au dernier, étaient introduits dans le sérail pendant la nuit, en trompant la vigilance des troupes turques, et une conférence avait lieu entre eux et leur ennemi mortel. Ali, pour accueillir un pareil secours, devait avouer sa détresse, et, ponr faire appel à des chrétiens, devait manifester ses projets contre son souverain et son chef spirituel. Il le fit avec hauteur et feignit de ne pas avoir compris qu'il ouvrait une brèche par laquelle les ennemis irréconciliables des Turcs allaient pénétrer dans un édifice dont la ruine était Tobjet de leurs plus ardentes convoitises.
1 Les AlbaDiis, surtoui à Tépoque de la guerre de riodépeadaDce, savaient fort peu le grec, encore moins le turc, et ne parlaient la première langue qu*en renireroélant de mois turcs ou arabes. Le mot race se dit en turc et en albanais, gay; aucun albanais ne disait -/i-^i. Un gouverneur se dit zabU^ et un albanais dit tous les jours, en parlant d*un pacha, rircyÇoi/Mnrnjf xtûé^, c'était un bon gouverneur, donnant ainsi une terminaison grecque ft un omu turc. De même on dit en Albanie : Ta vrtnrt /tsu fUMrrii9u /ccrac rptiç fu/it€uç. Ma maison sera terminée dans trois mois, du verbe turc hitmek finir.
Même en acceptant un secours, il parlait en maître, tant rhabttude de commander aux hommes et l'expérience de l'obéissance à toutes ses volontés donnent de supériorité !
Mais Ali-Pacha avait affaire à des hommes qui sentaient leur force et leur grandeur natives, et Marc Botzaris, qui portait la parole et négociant au nom des Souliotes, rétablit avec un mot de brutale franchise la situation véritable entre le persécuteur et les anciens persécutés. Frappant son sabre, qui reposait sur sa cuisse : a Maintenant, dit-il, qu'Ali-Pacba de Tepelen a recours aux armes des palikares souliotes, sa tête n*ira pas à Constanlinople. » Le vieux pacha ne répondit rien, mais une expression d'humiliation et de colère contenue se peignit sur ses traits; il renvoya la députation sans s'être entendu avec elle, et peut-être résolu à périr plutôt que de devoir son salut à des alliés que la plus profonde disgrâce et la vue même de la mort ne pouvaient le persuader de regarder comme ses égaux. Il renonça au secours des Souliotes, mais il ne Toulait pas'^ encore faire le sacrifice de sa vie.
Il envoya secrètement à Corfou un de ses ministres les plus habiles et les plus dévoués. C'était Manlhos de Zagori, qui devait s'entendre avec sir Frederick Adams le lord haut-commissaire des îles Ioniennes. Ali-Pacha avait toujours entretenu d'excellentes relations avec les Anglais dans les sept îles, et il espérait encore dans leur intervention, a Je serais heureux, dit sir Frédérik a Adams à l'envoyé épirote, de sauver la vie de mon
a vieil ami Ali-Pacha, surtout/ ajouta-t-il en souriant. « s il porte avec lui à Gorfou les trésors qu'il a amas- « ses ; mais je ne puis prendre sur moi d'envoyer des a embarcations armées sur la côte même de TEpire a pour le recevoir. Elles croiseront dans le canal de « Corfou^ à distance à peu près égale de Hle et de la a terre ferme, et aussi près que possible de la côte a d'Epire. Si Ali-Pacha parvient à atteindre nos chaa loupes armées, s'il est seulement en vue d'elles^ je a ré|K)nds de son salut. »
Cette réponse fut rapportée au vizir. « Sir Frederick « Adams, dit-il, comme se parlant à lui-même^ a tono jours été mon ami ; mais que j'aille, à mon âge, por- « ter en fugitif cette barbe blanche chez les infidèles a (et il soulevait sa barbe)! Non^ j'aime mieux mourir « ici !» 11 se prépara donc à une résistance désespérée.
La guerre contre le rebelle avait d'abord été menée mollement. D'abord^ le sultan envoya en Epire Gavanous-Oglou^ à la tète de 6,000 hommes^ Dramali-Mahmoud-Pacba, avec 3000, et Hassan-Pacha^ surnommé Baba-Pacha, à cause de son grand âge, et qui avait fait si souvent la guerre aux Russes. Baba-Pachà mourut à Janina; il était aussi à la tète de 3^000 hommes. Gavanous-Oglou, grand feudataire lui-même, ménagea beaucoup Ali-Pacha; dans la destruction projetée de ce vizir, il pressentait la destruction systématique de tous les grands feudataires de l'empire ottoman. Il fut remplacé par Ismaîl-Pacha, dont le zèle fut stimulé par la nomination au gouvernement de Janina. Il avait
i^OOO bonimes sous ses ordres et était accompagné de Cbarkadji- Ali-Pacha^ à la tête de 1^000 Bulgares irréguliers^ et de Yussuf-Bey, fils du fameux Ismaïl-Bey de Seres. Yussuf fut alors crée pacha. 11 commandait à deux mille hommes. C'est ce même Yussut-Pacha qui fut accusé plus tard d'avoir li^ré Varna aux Russes, lors de la guerre de 1829. Il eut pour Ali-Pacha les ménagements d'un voisin, d'un allié de sa famille, d'un chef féodal. Ali put sortir de son château, faire quelques petites expéditions, s'emparer de quelques villages. Tous ces chefs avaient d'autres raisons pour ménager Ali- Pacha et pour tacher de s'entendre secrètement avec lui. Ils connaissaient ou soupçonnaient l'existence d'immenses trésors. Ils craignaient qu'un assaut, et le pillage qui en serait la conséquence, ne les livrassent aux hordes irréguliëres de l'Europe et de l'Asie, qu'ils commandaient, mais qu'ils n'avaient pu discipliner. Vers le mois d'octobre 4820, Ali-Pacha apprit qu'un nommé Kiosé-Mehemet-Bey était arrive au camp ottoman, avec le titre de kyaga^ ou chef d'état-major, de Khourchid-Pacha, récemment nommé séraskier, ou général en chef. Kiosé-Mehemet-Bey, muni de pouvoirs considérables, renvoya dans leurs foyers tous les vizirs ou pachas qui étaient réunis à Janina, et garda seulement Ismaïl-Pacha. Dix-huit jours après arriva Khourchid-Pacha lui-même. Ali le sut et prévit sa ruine. Trois mois plus lard il était tué par Kiosé-Mehemet-Bey.
Jusqu'alors, chaque vizir, chaque pacha, à la tùtc de
lu
ses troupes, avait agi séparément ou, du moins, sans accord, sans but concerté d'avance ; mais les choses èhangèrent de face avec Kourchid-Pacba, nommé coup sur coup séraskier de toute la Roumélie, puis sadriazem ou grand vizir, et exerçant un pouvoir at)solu. Dès son arrivée au camp, Khourcliid-Pacha convoqua les chefs albanais qui avaient abandonné la cause d'Ali- Pacha, et s'adressant à Taher-Âbazis, il le félicita du parti qu'il avait pris et qui Tarrachait à une mort certaine. « Le temps des ménagements est passé, continua c le séraskier, il faut qu^Âli périsse. Ecoute la lettre « que notre seigneur et maître m'a écrite de sa main : € Mon fidèle vizir, j'ai reçu tes lettres écrites de Grèce, t Tu me dis que, dans le pillage de Tripolitza, les infi- € dèles ont pris tes trésors ; je puis f en rendre de bien € plus précieux ; tu me dis que tes femmes ont été émit menées en captivité ; je puis t'en donner de plus bel- « les. Il ne faut donc pas de regrets inutiles ; ce qu'il « me faut, c'est la tête du rebelle Ali, et, si tu ne me a l'envoies pas, je veux la tienne. — Comprends-tu, « maintenant, dit le séraskier à Tahir-Abazis, en se « croisant les bras sur la poitrine ; comprends-iu qu'il a me faut la télé de ton ancien maître ? n TabirAbazis avait compris depuis longtemps qu'Ali était perdu. La tille de Janina, qu*Ali s'était plu à embellir, était déjà im monceau de ruines. Elle fut détruite par les Albauais enfermés avec Ali-Pacha dans le sérail, et non point par les forces du sultan. Un jour que le vizir était sorti pour faire une reconnaissance, les Albanais qui
s'étaient enfermés avec lui résolurent soudainement, et sans complot prémédité^ de faire leur paix avec les pactias envoyés par le sultan et d'abandonner Ali. Ils refermèrent donc la porte du sérail par où il était sorti. Au retour, le vizir, en voyant cette porte fermée, comprit le danger qui le menaçait, mais, avec une grande présence d'esprit et une force d'âme rare, il s'établit dans un café qui était, et que l'on voit encore près de cette porte, contint sa rage et commença, avec une ruse profonde et l'éloquence dont il était doué et qu'aiguillonnaient la nécessité et le danger, à entrer en pourparler avec ses Albanais. 11 leur dit que latnarcbe «flsmail-Pacba était feinte, convenue entre eux, et que sa paix était faite avec le sultan. Quelques Albanais, indécis ou incapables de résister à la voix d'Ali, ouvrirent la ^rte,et le vizir se précipita dans la cour du sérail. Là sa rage éclata, mais avec une profonde habileté et une froide cruauté il en dirigea les effets. Ses hommes les plus fidèles furent récompensés, et ceux qui étaient douteux rattachés par le pillage immédiat de la ville. Le pillage n'était pas achevé qu'elle fut livrée aux fianunes, et détruite |jar les boulets et les bombes. Une population de plus de trente mille âmes fut ainsi dispersée, réduite à la pauvreté et à chercher un refuge depuis Corfou jusqu'à Constantinople. Ces cruautés ne devaient pas sauver le vizir, dont le sultan avait juré la ruine. Du sérail, ou forteresse de Janina, il gagna l'Ilot qui était au milieu du lac, et qui était défendu par sa flottille. Là> il se réfugia dans le petit mo-
nastcre, que les pauvres caloyers avaient abandonné. J'ai vu la misérable petite cbambre où il expira^ i'obâcure cuisine qui servait de harem à sa jeune et dernière femme, la chrétienne Vasiliki^ la seule qu'il eût gardée^ et qu'il voulait associer à sa fin tragique.
Khourchid- Pacha ^ maître du château et du lac, aborda dans l'ilot et se fit ouvrir la porte du monastère, en proclamant qu'il portait la grâce d'Ali, et monta dans la chambre qu'occupait le vieux vizir, au moyen d'une échelle qui conduisait du rez-de-chaussée au corridor supérieur. Sa suite occupa les abords du couvent et pénétra dans les chambres inférieures. Ali-Pacha s'avança au-devant de Khourchid jusqu'à la porte de sa chambre; celui-ci, le tenant embrassé en signe de pardon, lui tira un coup avec un pistolet qu'il tenait caché dans la longue manche de son vêtement. Ali, blessé au bras, eut la force de fermer vivement la porte et de se barricader dans sa chambre. Khourchid se trouva seul un moment dans le corridor, avec un Albanais Tcham, appelé Flim, connu par son dévouement à son maître, dont il gardait la porte comme ua chien; il avait la fièvre, était couché par terre et n'avait pas bougé; mais, au coup de pistolet tiré sur Ali, il oondit sur ses pieds^ dirigea son sabre contre Khourchid et l'aurait abattu, si l'arme n'avait rencontré une poutre qui porte encore une profonde entaille.
Ali, blessé, avait crié par ses fenêtres de tuer Vasiliki, mais la mort fut plus prompte que ses ordres : une décharge de fusils traversa le plancher sur lequel il s'a-
gitait dans ses dernières fureurs, et une balle lui perça les entrailles. Vasiliki^ épargnée et traitée avec égard par les vainqueurs^ fut conduite à Gonstantinople, où elle* atteignit dans une retraite obscure une vieillesse avancée. On dit que Capo d'Istria lui avait offert sa main, mais qu'elle refusa cet honneur, qu'un nouveau meurtre aurait bientôt changé en nouveau deuil. La tête d'Ali fut portée à Constantinople ; après avoir assouvi la haine de sultan Mahmoud, qui en avait vu tant de coupées, elle fut enterrée avec celles de ses deux fils, Mouchtar et Vely, et de ses petits-fils. Quand on va visiter, en sortant par la porte d'Andrinople, le couvent de Balukli, où l'infortuné empereur Constantin Paléologue apprit que sa ville était au pouvoir des Turks, on pent voir, presque sur le bord du chemin, ombragé par les cyprès, une tombe surmontée de six pierres de hauteurs et de dimensions différentes et semblables à des tiges. Ces tiges sont surmontées de turbans dont les proportions sont en rapport avec celles des pierres ; ces turbans représentent les têtes d'Ali, de ses fils et de ses petits-fils.
Khourchid-Pacha reçut tous les honneurs et obtint tout le pouvoir auxquels un musulman peut aspirer en Turquie; il fut fait séraskier, grand vizir, investi de la puissance même de son maître. Après avoir frappé l'Épire de terreur par des exécutions sans nombre, il créa vizir Omer Vrionis et lui en donna le gouvernement, qu'il exerça |>endant deux ans. Mais, s'il ne fut pas cn«al, il ne réussit pas à rétablir l'ordre dans cette pro^
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vince si profondément troublée, et bientôt le sultan Mahmoud songea à le remplacer par un homme dont rénergie devait laisser de sanglants souvenirs en Albanie. Son choix s'arrêta sur Héhémet Recbid-Pacha^ que Ton a appelé le dernier des Osmanlis. Le sultan annonça lui-même son nouveau choix par une lettre autographe à Tahir-Aga Abazis. Voici cette curieuse lettre, traduite Uttéralement de roriginal, que Tahir-Aga conservait religieusement, comme une des plus grandes marques de la faveur d'un souverain envers un sujet.
« Distingué parmi tes pareils, que Dieu augmente tes honneurs, Tahir-Aga, commandant de la garnison impériale de Janina, avec l'aide de Dien, je te fais savoir ce qui suit par mon ordre impérial. Voilà plusieurs années que la place de Missolonghi est occupée par les rebelles, d'où on n'a pas pu les chasser, à la honte de l'empire, malgré tant d'efforts et de sacrifices, et au détriment de la foi. Les feudataires et les braves de l'Albanie n'ont pu encore réussir à détruire nos ennemis. Je savais toigours, et je continue à être persuadé que ce sont les braves Albanais qui nous vengeront de nos ennemis, et si, jusqu'à présent, la réussite n*a pas couronné leurs efforts, j'en attribue la cause à Omer- Pacha (que Dieu auirmente ses honneurs !) qui^ ayant
reçu le commandement des trois préfectures militaires de Janina, d'Avlone et de Delvino, non point comme un don de Dieu, mais pour en bien diriger les troupes et les ressources, n'a pas su s'y prendre et réchauffer l'Albanie; cela est évident. Aussi, avec l'aide de Dieu, pour
cette anoée^ et afin d'en finir avec les insurgés, nous ayons trouvé notre vizir Rechid-Mébémet-Pacba, cidevant Yali de Vidin, et actuellement commandant gé* néral de la Roumélie (que Dieu augmente ses hou-< neurs!) auquel j'ai confié les sandjacks de Janina> de Delvioo, de tous les défilés, en le nommant généra) en chef, avec pleins pouvoirs, et en ajoutant à son comipandemeot le district militaire d'Avlone, à la place di) défunt feudataire de celte place, Suleimaq-Pacba, fils d'Ibrabim-Pacba. Quant à Omer-Pacba, je lui ai confié les deux sanc^acks de Thessalonique et de Cavala.
a Par suite de ces nouvelles dispositions, il devient urgent de prendre des mesures pour la copservation de la place d'Arta jusqu'à l'arrivée de notre séraskier. J'ai commis à cet eiïel mon vizir Seid-Hassan-Pacha, pour rassembler des troupes d'élite en toute bâte, et pour la garder; et pour loi, comme tu dois être à Janina, et y être le premier, je te renouvelle les pouvoirs de corn mandant de la place et je t'accorde cinq cents borames de garnison, comme, d'ailleurs, notre séraskier te le fera savoir, cbargé qu'il est de te payer la solde de ces hommes ponctuellement, d'après notre ordre impérial que je t'ai adressé. Pour les approvisionnements nécessaires, j'ai envoyé de l'argent au musselim de Prévesa, BéLir Tschocadar, qui aura à les livrer sur reçu à Ilassan-Pacba. Uue cette année ne soit pas comptée comme les autres, car, prenant en considération les besoins des temps, j'ai arrêté que, pour la solde et les rations, au* tant que pour toutes les autres nécessités de là guerre
tout soit largement payé> afin que vous ne souffriez d'aucun retard. J'attends aussi de votre bravoure et de votre fidélité que vous donniez des preuves de dévouement à la foi et à Tempire, afin de nous venger de nos ennemis avec Taide de Dieu. Ainsi^ au reçu de notre ordre^ tu prépareras autant de troupes que tu pourras en rassembler, et tu te rendras en toute hâte avec Hassan- Pacha à Ârta; le reste des troupes viendra après. Tu te montreras zélé à suivre les ordres de Hassan-Pacha ; tu connais bien les lieux^ et tu sauras me garder Arta, et, comme dans le district où cette place se trouve, le Grec se trouve en force, et que, par Téloignement d'Orner- Pacha, Arta se trouvera découverte et le Grec voisin en état de l'insulter, ce qu'à Dieu ne plaise ! je t'ordonne, en cas d'alerte, de recruter en toute hâte des troupes en Albanie, autant qu'il suffira pour parer à cette nécessité ; et, décidément, je te demande à toi seul de garder Arta. Dans cette affaire, point de paresse, point de délais ; tu devras agir avec promptitude, car, autrement, tu te montrerais en faute envers notre empire. Tu]donneras pleine et entière foi aux dispositions comprises dans cet ordre impérial. »
Le chef suprême annoncé par cette lettre, qui offre une si curieuse peinture des mœurs politiques de l'empire ottoman au moment de l'insurrection grecque,après avoir pris possession du gouvernement des nouvelles provinces confiées à son autorité, s'en éloigna pour aller se battre en Grèce contre Karaiskakis, et laissa son beaufrère Bairam-A^^a comme lieutenant en Epire, on il se
conduisit avec fermeté'; puis Janina yit arriver le Qls de Recbid-Méhémet-Pacba ^ qui administra cette pro- Tince pendant deux ans au nom de son père. Emin-Bey navait que quinze ans^ il était doux, «nnocent^ d'une aimable ignorance; les affaires du gouYernement étaient conduites par Suleiman-Bey, de Konitza. Hais Rechid-Mébémet croyait son nom assez puissant pour protéger l'enfant qui était Yenu prendre possession d'un sérail souillé de tant de sang. Le père^ devenu le principal personnage de Tempire^ séraskier^ grand vizir^ gouverneur général de toute laRoumélie^ revenait souvent à Janina et parcourait les vastes provinces soumises à son commandement direct. Sa présence était toujours marquée par des exécutions terribles^ où la ruse la plus perfide servait d'auxiliaire à la violence la plus inexorable. Dans l'un de ses passages à Janina^ il s'aperçoit que son fils Emin se laissait conduire par un aga de Morée qui avait pris un grand empire sur cette jeune intelligence^ en l'initiant aux vices qui devaient bientôt flétrir son beau visage^ endurcir son âme et abréger sa vie. Assis sur son divan^ adossé à une des fenêtres du palais^ ayant Emin-Bey à ses côtés^ il fait conduire dans la cour du sérail l'aga moréote, les mains attachées derrière le dos^ et lui fait trancher la tête^ sous les yeux de son fils^ muet de terreur. Une autre fois^ il se décide à se défaire d'Ismaîl-Bey d'Âvlone^ puissant seigneur albanais dont il se méfiait. Mais Ismaïl-Bey était bien entouré et pouvait se défendre. Il le fait invifer à venir le visiter au sérail, en jurant sur le prophète qu'il ne lui
arriverait aucm mal. Ismaïl-Bey arrive avec touie sa suite de palikares albanais; le grand vizir le fait asseoir à ses côtés sur le divan^ le presse dans ses bras et l'appelle son fils> détache le cbâle qui entoure sa taille, le passe lui*n)éme autour de celle de son hôte, et lui fait don d'un admirable exemplaire du Coran. Puis> quand Ismaîl'Bey prend congé, de gros sacs remplis d'or sont remis à ses gens. Le lendemain, il retourne au sérail pour prendre congé du grand vizir. Au moment où U monte l'escalier de pierre qui conduit à la grande salle^ deux cavas le prennent sous le bras pour lui faire honneur, mais l'un d'eux, un nègre, lui plonge un yatagan dans le cœur et l'étend roide mort. Les siens veulent se défendre, mais ils sont presque tous tués à coups de fi|sil dans la cour du sérail.
Cependant, les absences fréquentes du grand vizir, nécessitées par les expéditions qu'il faisait dans l'Attîque, la jeunesse inexpérimentée de son fils, élevé au rang de vizir avant l'âge de vingt ans, l'esprit d'insurrection qui animait la Grèce, avaient favorisé et facilité de nouveaux troubles en Albanie. Des ambitions assou*» pies ou nouvelles se réveillaient et s'essayaient. La mort d'Ali-Pacba encourageait une foule de petits chefs à recouvrer leur importance locale et à faire payer leurs services par la Porle Ottomane. Se créer un parti, fuir toute discipline, recevoir un traitement du gouvernement ottonum, tels étaient les vœux les plus chers des beys albanais. Le principal but de la Sublime Porte et la mission la plus importante du grand vizir étaient, au
contraire, rabaissement des beys et le recrutement parmi leurs montagnards.
Rechid-Héhémet-Pacba accomplit les volontés du sultan Habmoud avec une habileté et une perfldie cruelle, qui ont laissé de profonds souvenirs en Albanie. Au milieu de la foule des beys qui aspiraient à jouer un rôle après la destruction de celui qui les tenait dans Toppression ou le respect, trois hommes se distinguaient par leur fortune, leur ruse et leur courage.
Ces trois hommes étaient Selictar-Poda, ancien porte* glaive d'Ali-Pacha ^ Ars1an-Bey> fils d'Ago^ le portesceau de ce vizir et Vély-Bey^ chef albanais, allié de Réchid-Héhémet-Pacha.
Selictar-Poda était Tâme de tous les conciliabules ; il avait de grandes richesses, une éloquence persuasive, et il était réputé pour la profondeur de ses desseins et rhabileté de sa conduite. Ces qualités l'avaient dispensé de s'exposer aux dangers de la guerre pour obtenir un ascendant qu'il exerçait sans rencontrer de rivalité. Selictar-*Poda avait trop de clairvoyance pour ne pas comprendre que la mort d'Ali*Pacha, la création d'une armée régulière en Turquie, et la destruction systéma* tique des grands feudataires de FEmpire, rendaient chimérique Tespérance de secouer le joug même indirect de la Porte, et que tout ce qu'il pouvait espérer c'était de jouer le premier rôle en Albanie avec un pacha dont Tautorité n'eût été que nominale.
Vély-Bey à une bravoure téméraire imissait un bon sens plein de prudence et de sagacité. Il partageait
les vues de Selictar-Poda^ mais il briguait pour luimême l'honneur et les avantages de la première situation militaire en Albanie sous un chef ottoman^ représentant du sultan. Selictar-Poda ne lui disputait pas la supériorité militaire et leur union aurait pu êtrb aussi avantageuse à tous les deux que fertile en inquiétudes pour le Sultan^ mais une haine de famille les divisait encore plus profondément que leurs intérêts ne les rapprochaient; il y avait entre eux du sang versé et ce sang faisait germer lessoupçons, les défiances^ les craintes qui rendent les ligues impuissantes. Les Orientaux peuvent faire taire leurs passions en présence de leurs intérêts, mais ils ne peuvent jamais les étouffer entièrement, et celles-ci se réveillent dès qu'une occasion leur est offerte^ comme le lion apprivoisé retrouve sa férocité s'il vient à flairer le sang sous l'épiderme de la main qu'il a longtemps léchée en esclave soumis. Arslan-Bey était jeune^ beau^ aimant la musique, le vin, la guerre, et avait hérité de son père d'un quart environ du trésor d'Ali-Pacha. Il n'avait ni la profonde astuce de Selictar-Poda, ni Tambition tempérée de Vély-Bey. Il voulait dominer en Albanie avec ses Albanais et échapper à la servitude de la discipline. Des soulèvements ayant éclaté en Albanie pendant une des absences du grand vizir, son fils Emin-Pacha, aidé de Vély-Bey et de Selictar-Poda, avait battu les rebelles de la Tchamourie, avait fait tomber les tètes de quelques chefs, mais la forteresse de Janina était resiée entre les mains de Vély-Bey et de Seliclar-Poda. Ouant à Arslan-
Bey^ à la tèted'une aimée de ()/)00 Albanais irréguliors il se mita parcourir laTbessalie.
Les déprédations commises par ses troupes soulevèrent contre lui les chrétiens; leurs plaintes arriyèrcnt jusqu'à la Porte Ottomane^ et Arslan-Bey fut déclaré flrmanli^ ou mis hors la loi. Le grand vizir préféra cependant la ruse aux combats^ et il conçut alors^ de concert avec Selictar-Pacha^ un plan aussi odieux que profond^ et dont l'exécution suivit de près la conception. Réchid-Mébéntet-Pacha annonça qu'il recevrait à Monastir, en Roumélie^ tous les beys albanais; qu'il était prêta accueillir leur soumission^ à faire droit à leurs justes réclamations^ à amener une entente entre les bandes irrégulières des beys et Tarmée régulière, et^ enfin ^ à s'entendre avec eux sur la question du recrutement.
Il fit engager Vély-Bey à se rendre à Monastir, en l'assurant qu'il ne courait aucun danger, en lui faisant entendre que c'était d'Arslan-Bey que la Porte voulait se débarrasser, mais que la présence de Vély-Bey était nécessaire pour entraîner son rival, qui cesserait bientôt de l'être, puisque le grand vizir avait ordre de le faire arrêter. Des confidences et des insinuations semblables furent faites à Ârslan-Bcy. Elles produisirent sur l'un et sur l'autre l'effet qu'en attendait le grand vizir, et les deux principaux beys albanais, suivis d'un grand nombre de chefs moins puissants, se rendirent à Mooastir. Là, le sadrazem les reçut avec la plus grande bonté, et leur donna un libre accès auprès de sa per-
158 CHRETIENS ET TIRCS.
sonne. Il les adoucit par des promesses et des caresses, et acheva d'endormir leurs inquiétudes et leurs soupçons. Quelques jours après> il leur proposa une grande fête, ainsi qu'à leurs amis, afin de les rapprocher des officiers de l'armée régulière. Cette lèle devait avoir lieu dans un kiosque, construit hors de la ville par le Rouméli Valessi, qui avait précédé Réchid-Méhémel-Pacha. C'était là qu'était le quartier général des troupes régulières.
Au jour indiqué, Yély-Bey et Arslan-Bey se dirigé* rent vers le rendez-vous, accompagnés de presque tous les beys et officiers des irréguliers, et de leurs partisans ou domestiques; le tout pouvait bien former quatre cents hommes. Le kiosque était caché par un pli de terrain, et ce n*est qu'en débouchaut de la route sur la place qui s^ouvre devant cette construction que les beys albanais virent un millier de soldats réguliers, rangés des deux côtés de la place, les uns le long de la ligne qu'ils devaient prendre et les autres en face. Arslan* Bey, monté sur un magnifique cheval de bataille, était à la gauche de Yély-Bey, que portait un petit cheval plein de sang, qu'il montait d'habitude. A la vue des troupes ainsi rangées en bataille, un soupçon et une crainte traversèrent rapidement Tesprit d'Arslan-Bey^ qui saisit la bride du cheval de Vély, et lui dit dans la langue énergique de rOrietit : « Nous avons mangé de lordure ! » Vêly-Bey sourit et lui répondit : « C'est la manière régulière de faire honneur aux gens ; vous n'entendez pas nous déshonorer tous les deux en reçu-
lant tnainienant? —A tout éYénement^ dit Arslan-Bey, qai était du côté des troupes, changeons de c6te et de chevaux. » Cela fut fait sur-le-champ, et Arslan-Bey se troOTa protégé par Timposante personne de Vély-Bey et la haute stature de son cheval. Les deux beys s'avancèrent alors rapidement sur la place, fort surpris de ce qu'aucun officier supérieur ne vînt les recevoir. Vély- Bey, à son tour, dut concevoir des soupçons. Ils étaient arrivés jusqu'au centre de la ligne turque, qu'ils avaient longée, lorsqu'à un commandement parti de la fenêtre du kiosque, les armes furent présentées, les canons abaissés en un clin d'œil, et une fatale décharge vomit la mort dans les rangs des Albanais, frappés comme par la foudre. Une charge à la baïonnette suivit immédiatement. Vély-Bey et son cheval tombèrent du premier coup, percés de dix-neuf balles, mais Arslan-Bey ne fut pas atteint. Suivi de ceux qui avaient échappé comme lui au feu de la première ligne, il tourna à droite, mais ils furent alors pris en flanc par la décharge de la seconde ligne. Arslan-Bey échappa encore miraculeusement, et grâce au cheval de Vély- Bey, il eut bientôt laissé derrière lui le champ du carnage. Hais sa fuite avait été observée du kiosque, d'où le grand virir avait dirigé le massacre. Sur un ordre qu'il donna, Ibrahim-Pacha le Borgne sauta sur le cheval le plus rapide de l'état-major et poursuivit le fugitif, quMl atteignit après une chasse d'une lieue. Arslan-Bey , s'apercevant qu'il n'était poursuivi que par un seul homme, mieux monté que lui-même.
1()() CHRETIENS ET TUKCS.
se retourna brusquement et attendit son ennemi.
Ibrahim-Pacha courut sur lui^ la lance droite. Le premier coup de pistolet d'Arslan-Bey ne partit pas, le second abattit le cheyal du Turc; mais ils étaient si près l'un de l'autre, qu'en tombant, Ibrahim-Pacha perça de part en part le corps du chef albanais.
Ce massacre enleva à l'Albanie ses chefs les plus actifs et les plus redoutables. La terreur qu'il répandit fut si profonde, que Selectar lui-même, qui passait pour en avoir inspiré l'idée et indiqué les moyens d'exécution, s'enfuit en Egypte, auprès de Méhémet-Ali- Pacha.
Quelques insurrections partielles troublèrent seules TEpire et l'Albanie, et le recrutement continua de se faire avec des succès partiels, mais ce ne fut qu'en 1843, et lors de l'expédition d'Omer-Pacha, devenu depuis serdar, que la Porte Ottomane parvint à incorporer un grand nombre d'Albanais dans son armée régulière.
Quelle est maintenant, en Epire et en Albanie, la situation de la féodalité ? Quelles sont les maisons qui ont survécu aux usurpations et aux meurtres d'Ali- Pacha, aux massacres des pachas turcs? Commençons par le sandjack de Delvino.
Le plus ancien fief de ce sandjack était celui de Sélim
Bey Koka^ qui mourut à Gardiki^ lorsque ce \illage fut emporté d'assaut par Ali-Pacha. Il laissa trois fils : Abdul^ de sa première femme, Mustapha-Bey et Ibrahim-Bey, de sa seconde. Cette seconde femme épousa depuis Mouchtar-Pacha, fils aîné d'Ali-Pactia. Ces trois frères, ou leurs descendants, ont aujourd'hui de belles terres, mais mal administrées. Ali-Pacha les garda en exil à Janina pendant leur enfance, mais, à sa mort, ils retournèrent à Delvino et rentrèrent dans leurs biens. Ils se trouvent aujourd'hui à la tète d'un parti considérable. Il y aidait aussi à Delyino un autre ancien fief, celui de Mustapha-Pacha, le même qui fut fait prisonnier à Gardiki, amené à Janina, jeté sur Ttlot du lac, étroitement emprisonné pendant dix ans, puis empoisonné. Deux de ses fils, pris en même temps que lui, emprisonnés séparément jusqu'en 4819, furent alors massacrés par les ordres d'Ali-Pacha, dans le village d'Ardamista, près le monastère de Durachan, situé sur les bords du lac de Janina, là où ses eaux baignent le pied du Pinde. Ce furent des chefs de Delvino, nommés Calapodates, qui servirent d'instrument à la haine d'Ali-Pacha et à leur propre vengeance. Mustapha- Pacha avait deux autres fils : Giafar-Beyet Sahin-Bey; celui-ci s'échappa de Delvino et se réfugia à Corfou; quant à Giafar-Bey, il était resté libre à Janina, mais secrètement et é^-oitement observé par Ali-Pacha, qui, connaissant sa bravoure et son audace, avait hésité à le faire emprisonner, et ne s'en laissait jamais approcher sans avoir pris ses précautions. Lors d'un voyage
d'AU*Pacha à Prévésa^ où Gtafar-Bey lavail accompagné par ses ordres^ il s'entendit avec un batelier de Corfou^ qui Taida à se sauver aux Iles Ioniennes^ où il mourut en exil^ mais libre^ près de son frère Saliin- Bey, qui, après la mort de leur persécuteur^ retourna à Delvino et récupéra tous ses biens^ que la Porte lui fit restituer. Il n'en jouit pas longtemps. Les Turcs se montrèrent peu satisfaits de sa fidélité au sultan. Il sut que le terrible Réchid-Mébémet-Pacha voulait le faire tuer. Il se réfugia une seconde fois à Corfou ; de là, il passa en Grèce, où il mourut. Cette famille devait finir par le fer, le poison, ou dans l'exil. Un frère de Mustapha-Pacha , Salih-Bey , hérita de tous les biens de ses neveux. Ce sont ses fils, Abdul-Bey et Suleyman- Bey , qui les ont recueillis , ainsi que ceux de leur oncle, mais ils ont été obligés d'en aliéner une partie pour payer leurs dettes, et ils sont loin aujourd'hui d'égaler en puissance et en richesse les beys kokates.
Les seigneurs de Delvino sont Zeimal Sameti, Vély Sameti, et leurs cousins; leurs revenus sont médiocres. A côté d'eux sont les Soulio-Colopades et leurs cousins ; ce sont de petits chefs, dont Tavidité égaie la pauvreté.
Les Turcs appellent le district de Liapourie Kourrelissi. La plus noble et la plus riche maison de ce district était celle de Demir-Dost, qui était très en faveur auprès d'Ali-Pacha. Le vieux vizir l'avait souvent employé^ et avec beaucoup de profit, mais il gardait toujours une
ir.—r; ALBANIE et la GRÈCE. 1()3
cruelle rancune conlre celte maison et contre tout le pays de Gardiki. On sait que celte haine datait de l'époque où, pendant la jeunesse d^Ali, les Gardikiotes se saisirent de sa mère et de sa sœur, qui se trouvaient sur leur terre de Carsoni et les retinrent prlsonhièrcs à Gardiki. Quand Ali-Pacha fut maître de ce yillage^ il s'empara de Demir-Dost, de son fils Bekir^ et de quatrevingts autres chefs, et les fit tous étrangler à Soudé* nico, près le village de Pérana, en face de lilot du lac de Janina, à Texception de Demir-Dost et de son fils, qui eurent Thonneur d'être exécutés séparément sur Ttlot même. Près de six cents autres Gardikiotes furent arrachés à leurs foyers, qu'ils fussent ou non coupables des violences exercées sur la mère et la sœur d'Ali. Les ims, envoyés à Prévésa, devinrent, ainsi que je l'ai dit, victimes et instruments des cruautés d'Ali-Pacha. Tous les autres furent massacrés dans le han de Valiaré, près de Tepelen. Comme raffinement de vengeance, les meurtriers furent des chefs chrétiens et des Raziotes, chrétiens du district de Tepelen. Ali dispersa dans toute l'Albanie les femmes et les enfants des suppliciés. Ces exilés, ces Ois et ces flUes des victimes, furent, après la mort de leur ennemi, réintégrés dans leurs biens, et rendirent à Gardiki une nouvelle prospérité.
Les autres maisons seigneuriales du Kourvelessi sont celle de Djelal-Aga, riche seigneur du village de Pezzavi, qui, dans sa jeunesse, obtint la confiance, la faveur du grand vizir Réchid-Méhémet-Pacha, et le titre de capigi-bachi , chambellan (ou mieux porte-
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cordon) du sultan; la maison de Taga Mouharrem, fils de Taga Behlioucb^ du village de Pragonati^ aussi fa- Yorisé par le même grand vizir. Il y a encore d'autres chefs dans la partie montagneuse du Kourvélessi. Ils ont peu de revenus^ beaucoup de troupeaux, et peuvent commander à des hommes faits pour la guerre. Cependant la résistance que les seigneurs dusandjack de Delvino ont opposé et opposent encore quelquefois au gouvernement central de la Porte, représenté par le muchir de Janina, tient surtout à Talliance de ces chefsavec ceux de la basse Albanie, ou Tchamourie, qui est trèsforte. Livrés à eux-mêmes^ ils ne seraient pas en état de se maintenir dans l'apparente indépendance où ils vivent aujourd'hui. La plupart des villages du sandjack de Delvino sont chrétiens, mais la plus grande partie des terres est la propriété des chefs musulmans, qui en ont fait des tchikiks ou fermes. Il y a un petit nombre de villages chrétiens libres, tels que Lacodéki, Leutherocbori, ainsi que son nom le proclame, et Lesnîtzé, dans les montagnes.
La plus ancienne maison de la province de Philiatés (comme qui dirait les confédérés), et aussi la plus puissance, est celle des Damâtes, représentée aujourd'hui par Djafer-Aga et son frère Abdul-Aga; leurs revenus ne sont pas considérables, mais leur influence est grande, et ils disposent d'excellentes troupes. Djafer Agaest un homme distingué, d'une noblesse de formes surpren^tnte au milieu d'un pays barbare, quand on n'est pas habitué k la grandeur native qui se ren-
contre quelquefois en Orient. Il est maintenant à Constantinople^ où le Divan le retient par des promesses qui Oattent son ambition^ mais dont le véritable objet' est de réioigner du théâtre de son inOuence. Les Damâtes ont pour aUiées plusieurs maisons anciennes^ qui marchent sous les ordres du chef. La famille des Seicatès^ a la tête de sept ou huit autres maisons a^lliées^ est la seconde de la province; elle est plus-riche que celle des Damâtes^ mais elle n'a pas son influence ; ses grands biens n'ont pas encore pu lui assurer le dévouement que l'antiquité de la race et la valeur per* sonnelle ont donné à ses rivaux.
Dans ces dernières années, un nouveau chef a surgi à Liapessi : c'est Achmet Dino, qui a acheté ou usurpé toute la province de Liamaris, et possède d'innombrables troupeaux. Il a quitté le village de Philiatès, dont il est originaire, pour fuir les Damâtes, qui y sont les plus forts, et réside à Liapessi. Il est l'objet de la crainte des chrétiens, mais lui-même est entouré d'hommes armés ; la terreur qu'il inspire, il la ressent à son tour du côté des Damâtes.
Les gros villages musulmans de cette province sont Conispol, Liapessi, Pantyka, Philiatès et Calliaki. Les autres villages sont petits. Les premiers possèdent beaucoup de terres, mais elles sont incultes; ils sont riches en troupeaux. La province do Philialès est baignée par l'Adriatique, et, du versant de ses montagnes qui regarde celle nier, on aperçoit Corfou. Une heure de naviicalioH l'ail abordera crlle île. Les oran:jers el let^^oli-
lae CHRÉTIENS ET TURCS.
Tiers qui ornent et enrichissent son sol croissent encore au bas des montagnes que le voyageur doit passer^ pour pénétrer dans Tintérieur de la province; mais la cÎTilisalion chrétienne a mis des siècles entre Tancienoe Corcyre et l'Albanie. Les villages chrétiens sont beaucoup plus nombreux, mais quatre seulement sont libres. Tous les autres, situés dans les montagnes, appartiennent à des seigneurs musulmans ; ils produisent peu de grains, et la population est pauTre.
La principale famille de la province de Margariti est celle des Tzaparéis, pauvres et avides; ils subirent longtemps la persécution d'Ali-Pacha, et Hassan- Tsaparéi, le chef de la maison, fut retenu en prison jusqu'en 1821, dans rtlot de Janina, où il fut tué par un boulet de canon lancé par les troupes turques, dont la victoire devait le délivrer. Cette maison est aujourd'hui représentée par Tahir Tzaparei, Héti Tzaparei et trois ou quatre familles de la même souche. Isa Houpo avec ses deux neveux, Zeimd et Assein-Aga, viennent après les Tzaparéis. Ils sont riches, honnêtes et d'humeur pacifique. Longtemps persécutés par le tyran de l'Épire, ils purent revenir chez eux après sa mort et y vivre honorablement.
Dans le village de Grava, près de Géménilsa, se trou« vent les frères Djafa, Melek et Herès. C'est une famille ancienne, honorable, mais pauvre.
Tous les villages de Margariti sont riches en fruits, qu'ils exportent par la voie de la mer. Les habitants de Fanari sont chrétiens. Ce district touche à celui de
Prévésa. Il produit beaucoup de maïs et de riz. Si toutes lés terres de Margariti étaient cultivées , elles seraient supérieures même à la fertile province d'Arta. Les habitants de la province de Margariti ont une trèsmauvaise réputation , mais cela tient à la confusion qui se fait entre la ville même de ce nom et les villages. Ce sont les habitants de la ville qui sont méchants et corrompus, et surtout les cbefs. Les habitants des Tillages sont bons.
Le plus ancien fief de la province de Paramythia était celui dIslam-Aga Pronio. Ce sont aujourd'hui ses enfants, Noucho, Mellei et leur cousin Vély, qui ont la suprématie, avec cinq ou six autres maisons de la même origine. Exilés et persécutés pendant la toutepuissance d'Ali-Pacha, ils recouvrèrent après sa mort leurs biens et leur puissance. Ils sont pauvres, avides, et protègent les brigands de la province. Il y a aussi à Paramythia la maison de Tahir-Bako ; elle est pauvre. Le chef de celle famille était en faveur auprès d'Ali- Pacha, qui s'en était servi pour détruire Islam-Pronio. Après la mort d'Ali, Islam fit périr 3ako ; mais luimême fut impliqué dans la rébellion de Mustapha, pacha deScodra, contre le sultan Mahmoud , poursuivi par le grand vizir Réchid-Héhémet-Pacha, et contraint de se réfugier à Corfou. Là, il tomba malade, et, ne voulant pas mourir sur la terre des infidèles, il revint au village turc de Géménitza, où il mourut.
Hassan Tonlio et ses frères font aujourd'hui cause commune avec les Bako; mais ils craignent leurs en-
Demis, les Proniotes, et ne résident jamais à Paramytbia. La défiance, la crainte et le meurtre sont les botes babituelsde presque tous les cbefs albanais. Le bourg de Paramythia est petit ; la plupart des maisons sont turques; on y compte fort peu de chrétiens, tandis que dans le district fort peu de villages sont turcs. Ceux de Cardiki et Carbounari sont grands, habités par des hommes avides, adonnés au brigandage. Dans les montagnes, la plupart des villages sont habiles par des chrétiens, qui manient habilement le fusil. Le pays est stérile; ils n'ont que quelques troupeaux. A une heure du bourg de Paramythia, on voit un vaste étang, qu'Ali -Pacha fit dessécher et ensemencer de mais. Il en retirait un revenu considérable. A sa mort, le gouvernement turc lui succéda dans cette propriété, comme dans presque toutes les autres, mais sa négligence en a laissé diminuer la valeur et Timportance.
La Tchamourie n'a que des agas et point de beys^ parce qu'elle n'a point eu de pacbas, le titre de bey ne se donnant qu'aux fils de pachas; mais ni leur noblesse ni leur puissance n'en sont diminuées. Ces agas ont toujours eu des relations suivies avec les divers gouvernements qui se sont succédé dans les îles Ioniennes. Les Vénitiens les aidèrent dans leurs guerres contre les pachas de l'Albanie. Lors de Toccupation des sept iles par les Français, ils se montrèrent bien disposés pour eux. Le commerce de la Tchamourie était alors florissant, et les dicïs albanais pouvaient venir armés à
ir.— L'ALBANIE ET LA GKÈCE. 169
Corfouj ils regardent comme une humiliation l'obligation où ils sont de déposer aujourd'hui leurs armes avant d^entrer dans la capitale des sept îles. Habitués aux surprises^ aux attaques sanglantes de leur contrée à demi barbare^ leur esprit conçoit difficilement une société où l'autorité se charge de la sûreté de tous en limitant la liberté de chacun.
Dans le sandjack d'Avlone^ le iief de Mahmoud-Bey. fils d'Ismaïl-Bey^ est le premier par l'ancienneté et les richesses. Viennent ensuite les fiefs des Méhémet-Aga, qui résident^ les uns à Avlone^ les autres à Bérat^ mais tous leurs revenus viennent d'Avlone.
Le plus ancien fief de Bérat est celui d^brahim-Pacha^ dont la patrie était Avlone, mais qui^ par son mariage avec rbéritière des Coursa^ réunit dans sa main des biens considérables. Ses richesses excitèrent la convoitise d'Ali-Pacha^ qui lui fit la guerre^ s'empara de sa personne^ et Tamena prisonnier à Janina^ où il était gardé avec tant de secret que ses propres filles, mariées à deux fils d'Ali^ ignoraient le lieu de sa captivité. Cette cruelle captivité dura de 1813 jusqu'au mois d'août 1820^ époque à laquelle Ali fut bloqué dans la forteresse de Janina. Ni la disgrâce ni la défaite de ce chef n'adoucirent sa haine, et la persécution dont Ibrahim-Pacha était victime. Il le traîna avec lui, et la mort mit fin à ses souffrances avant le châtiment de son persécuteur^ qu*il n'eut pas la consolation de voir. La mort du père ne rendit pas la liberté à son fils Suleiinan-Pacha^ qui subissait la même captivité sans pou-
voir la partager ; mais celai-ci sanrécut à Ali-Pacha et, à sa mort, fut appelé à CoDstantinople par le sultan Mahmoud, qui le nomma pacha à Bérat; a son arriTée dans cette ville, il prit à la fois possession du gouTer» nement et de tous les biens de sa famille.
Suleiman-Pacha avait pour femme une esclave qnll avait achetée pour sa beauté à Constantinople, mais qui mourut peu de temps après son arrivée à Bérat. U épousa alors la fille d'Omer-Pacha Vrionis, à laquelle il fit don de la plus grande partie de sa fortune; il mourut sans enfants, et sa veuve épousa Acbmet-Bey, fils d'Alisot, pacha d'Argyro-Gastro, et lui porta en dot les richesses qu'elle tenait de la libéralité de son premier mari.
La principale maison de Bérat est aujourd'hui celle des descendants d'Omer-Pacha Yrionis, mais leur fortune ne répond pas à leur illustration. Le chef de la famille Hussein-Pacha a tenté, mais sans beaucoup de succès, de la relever par les emplois publics, source à peu près unique de la fortune des Osmanlis; mais ceux qu'il a occupés étaient médiocres et dans des contrées pauvres. Ses frères offrirent également leurs services a la Porte : Tun d'eux, KéchramanBey, doué de beaucoup d'intelligence et de manières séduisantes, avait été Tami. le commensal et le compagnon de débauches d'Emin-Pacha ; encore fort jeune à Tépoque où je le connus, sa constitution était complètement détruite par Tabus des liqueurs fortes, que son puissant ami Tobligeait de boire avec lui. Le troisième frère, Yussuf-Bey,
après avoir commandé une expédition d'Albanais en Crèle, reyint à Bérat, où ses déprédations le rendirent si odieux aux paysans qu'il fut massacré dans une embuscade. Il n'inspira ni regret ni pitié. C'était le type du condottiere de ces contrées barbares. Audacieux^ menteur, ûer de son origine, également indifférent pour le Prophète et pour le Christ ; mais, dans cet esprit inculte, ridée de la supériorité de l'Europe et de la puissance de la civilisation avait jeté de profondes racines ; il éprouvait une joie de barbare jouant avec les emblèmes de la civilisation , lorsqu'enfermé dans mon salon, à Janina, il se revêtait de mon uniforme, et se promenait avec l'épée au côté et le claque sur la tête. Bérat compte encore des chefs considérables par leur fortune et leur naissance ; tels sont Courem-Bey, Sélim et Lexhm-Aga Resoulies, et quelques autres.
Alim-Bey et Abas-Bey, descendants de Kourd-Pacba, ancien pacha de Janina, ont des terres dans la Mousakia, et^ bien que leurs revenus soient peu considérables, sont cependant classés parmi les premiers beys de l'Albanie.
Les beys de Clissura, dont les ancêtres avaient été tués et les biens confisqués par Ali-Pacha, jouissent aujourd'hui de leurs propriétés, que la Porte Ottomane leur restitua à la chute de leur ennemi.
Dans le district de Toskarie proprement dit, les principaux personnages sont Kanut-Aga Agos, fils d'Ago, mohardar ou porte-sceau d'Ali -Pacha, et son frère Ago, Beise-Aga. Leur influence égale leurs richesses.
Dans la province de Dervenassi, dominaient Tahir-Aga- Abasis, mort récemment^ et son cousin germain Elmas- Aga-Hetchos. C'est une famille très-riche, très-influente, et qui s'est toujours distinguée par la protection qu'elle accorde aux chrétiens.
Le seigneur de Libochovo est Hâlik-Bey^ petit-neveu d'AIi-Pacba; il ne se dislingue que par ses richesses. Les fiefs de la province d'Argyro-Castro sont ceux de Tahir-Bey, fils de Kaplan-Pacha^ passés par mariage à Mahmoud^ bey d'Avlone, et à Alisot-Pacha , dont le principal descendant est aujourd'hui Naim-Bey^ chef de là famille.
Peu de villes d'Orient offrent plus dUntérèt que Janina à celui qui veut étudier les races turque, albanaise, grecque et juive, dans leurs rapports entre elles, et pénétrer le secret de leur décadence et de leur avenir.
Les Turcs sont les véritables maîtres de cette ville. Dès l'origine de la conquête, le rapt des femmes grecques a aidé à fonder les principales familles musulmanes; depuis lors la population turque s'est recrutée par les employés que la beauté et la salubrité du climat ont engagés à s'établir dans la capitale de l'Epire. Us sont, en général, logés dans la ciliidelle, où les Juifs seuls ont le droit d'habilcr a>cc eux; ou bien ils oceu>