‹ Chrétiens et TurcsChapitre 4 sur 119 · LA FRANCE, L*ANGLETERRE, LA RUSSIE ET LES PEUPLES MUSULMANS · texte numérisé non relu

LA FRANCE, L*ANGLETERRE, LA RUSSIE ET LES PEUPLES MUSULMANS

Trois grands peuples portent en Asie et en Afrique leur génie guerrier, commercial ou envahisseur, la civilisation européenne et leur puissance d'organisation à des degrés divers. Les Français, après avoir rempli rinde de leur nom par les exploits et le génie de Dupleixctde La Bourdonnais, perdirenfces lointaines conquêtes non point par Tinhabileté de leurs chefs, mais par la coupable et méprisable faiblesse du gouvernement de la mère-patrie; SufTren releva dans les mers des Indes l'éclat du nom français, et lorsque dans mon enfance mon esprit et mes yeux purent s'attrister du contraste que présentaient le drapeau anglais flottant 9ur les forts de Tile de France et la noble langue parlée dans les familles, on me consolait en me racontant les glorieux combats du grand Bailli, celui de Duperré à

111e de la Passe et la belle capiluiation du général Decaen.

A la fin du siècle dernier^ les Français^ fidèles au peuchant qui avait inspiré les expéditions de saint Louis et fait accueillir par Louis XIV et par ses ministres les grandes vues d'un esprit universel ' y firent flotter sur les bords du Nil le drapeau auquel le nouvel Alexandre donna dans un seul règne une gloire égale à celle dont les siècles avaient doté le drapeau de Bouvines et de Fontenoy. Des événements imprévus nous arrachèrent la conquête de TÉgypte que la vie de Kléber nous eût conservée; mais nous y avions laissé les traces de notre génie civilisateur, et la terre des Pharaons nous doit en grande partie le retour de sa prospérité. Notre court passage avait suffi pour justifier les nobles espérances du vainqueur des Pyramides. Depuis un quart de siècle^ c'est dans l'Afrique septentrionale que les Français déploient les qualités qui ont fait leur gloire dans le passé et qui assurent leur supériorité dans le présent et l'avenir. Donnée à la France comme un impérissable trophée par une dynastie que la tempête révolutionnaire allait emporter loin du sol de la patrie pour la troisième fois, l'Algérie est devenue le théâtre où s'est exercé notre génie militaire, l'arène où se sont formés nos soldats et nos généraux, l'école- où nous avons appris à organiser les populations soumises, à vaincre nos ennemis par notre irrésistible élan et une

1 LeibniU.

constance inébranlable, et nos émules par la généreuse spontanéité de noire coopération.

On n'a pas oublié les périodiques attaques dont la presse anglaise accablait notre armée d'Afrique^ les accusations passionnées qu'elle portait sur l'impitoyable sévérité des chefs^ et ce qu'elle appelait la féroce cruauté du soldat ; en même temps^ cette presse injuste déclarait inutiles tant de sang Tersé et tant de trésors dissipés^ mais Tavenir se chargeait de lui donner un éclatant démenti : cette armée sauvait la France et l'Europe après la catastrophe de 1848^ et, quelques années plus tard; l'Angleterre tout entière proclamait avec une reconnaissance et une admiration qui l'honoraient, les noms de Bosquet^ de Bourbaki et de Pélissier.

Pendant ce quart de siècle^ les Français ont perdu quelques-uns de leurs brillants défauts comme soldats et colonisateurs^ et acquis quelques-unes de ces qualités solides qui distinguaient leurs émules les Anglais. Le nom du maréchal Bugeaud peut se placer^ sans craindre la comparaison^ à côté des plus beaux noms de la conquête et de l'administration des Indes^ et le drapeau français planté sur les cimes du Djurjura moins de deux ans après avoir flotté sur la tour Halakoff^ assure à notre conquête une stabilité^ à notre colonisation un développement dont on croyait l'avenir bien plus reculé^ il y a encore quelques années.

Les Anglais ont grandi dans Tlnde sur nos malheurs et les fautes du gouvernement de Louis XV. Leur prospérité et leur puissance coloniales ont succédé à notre domination et à notre prospérité^ sans que notre gloire

lointaine en ait été atteinte, et nous avons droit d'être aussi fiers de Dupleix, de la Bourdonnais, de Honcalm, qu ils le sont de Clive, de Cornwallis et de Wolf. Bien plus, les Français ont reparu en vainqueurs, non loin du Saint-Laurent, et les noms de Rochaml)eau et de La-^ fayette ne seront jamais séparés de celui de Washington. Pendant les longues années de la domination des Anglais sur le Gange et l'indus^ ils ont ajouté les provinces aux provinces, les royaumes aux royaumes, et se sont bien plus occupés d'exploiter les Indes au profit de la mère patrie que d'en développer les ressources ; ce n'est qu a partir de l'administration de lord William Bentink qu'ils ont commencé à faire marcher l'organisation et le développement des ressources de leur vaste empired'Asie d'un pas qui ne fût pas trop disproportionné par sa lenteur avec la rapidité de leurs conquêtes. Cet accroissement obligé de conquêtes a toujours inquiété les hommes d'État de la Grande-Bretagne, qui en prévoyaient les dangers possibles, mais il était devenu nécessaire, et lorsqu'en 1846 lord Hardinge. gouverneur général de linde, crut le moment opportun pour désarmer et opérer des réductions dans son effectir, le maréchal

INTRODUCTrOX. 5

Bugeaud, que je tenais exactement au courant de tout ce qui se passait dans Tlndc anglaise et qui y prenait un Yif intérêt^ me répondit que nous étions loin d'être arrivés en Algérie à ce points et me donna clairement à entendre que la diminution des forces anglaises dans rinde était une imprudence.

a Ce que vous me dites, m'écrivait l'illustre maréchal, de la position des Anglais dans Tlnde, de la nécessité où ils se trouvent d*étendre chaque année leurs conquêtes, a une grande analogie avec ce qui nous arrive en Afrique, et je Tai bien souvent répété : c*est ce qui doit arriver à fout conquérant. Dans la conquête d'un pays on ne s'arrête pas où Ton veut, il faut tout prendre, sans quoi on ne peut rien garder. De la côte d'Afrique nous avons été successivement poussés jusqu'à l'extrémité du petit désert; peut-être devrons-nous avancer encore. Nous avions laissé longtemps insoumise une vaste contrée, la Kabylie> nous avons été entraînés à en faire la conquête, parce que là se trouvait un danger incessant pour nos possessions, un asile assuré pour nos ennemis. Cette nécessité, nos grands tacticiens de France n'ont pas voulu la comprendre, et vous avez vu quelles clameurs a excitées ma marche sur TOued-Sahel, malgré les résultats inespérés qu'elle a produits^ ! »

Qui veut la fin doit vouloir les moyens. Pour s'assurer la conservation de son immense empire asiatique, la Grande-Bretagne doit se résigner à y entretenir

1 Voir h l'Âppeadice les lellres du maréchal Bugeaud.

des forces imposantes^ tant que la colonisation n'y aura pas fait.des i>rogrès profonds^ tant que la disproportion entre les indigènes de toutes les religions et de toutes les races sera si grande avec la race conquérante. Les Anglais ne peuvent pas être à la fois en Europe ennemis des armées permanentes et jaloux d'une extrême économie, et jouir en Asie des avantages d'une grande puissance militaire sans en subir les charges. Or, la colonisation telle qu'elle a été pratiquée par l'Angleterre en Amérique, dans ses vastes colonies de TOcéanie, n'est pas possible dans Tlnde. Jusqu'ici les missionnaires anglais, qui ont été une des grandes forces de la Grande- Bretagne pour la colonisation, ne sont qu'une cause de faiblesse dans l'Inde, où se conservent soigneusement les vieilles superstitions et la vieille haine du christianisme, et où l'organisation par castes oppose une si forte barrière aux nouvelles religions. La seule marche que peut suivre l'Angleterre est donc de s'emparer fortement du pouvoir dans l'Inde, de le concentrer, et de dominer par la force des armes. Peut-être, d'ailleurs, est-elle la seule puissance qui puisse accomplir cette tâche difficile pour elle, à peu près impossible pour toute autre. Ses forces maritimes sont immenses, son commerce est gigantesque, enfin sa consolidation dans les Indes n'est point une menace pour le monde : le principal intérêt de l'Angleterre c^cst le commerce et Textension des échanges. Depuis qu'elle a arboré le drapeau de la libre navigation et du libre commerce, elle n'est puissante que pour faciliter l'impidsion de la

civilisation; elle tient à acquérir des marchés et non point des territoires*. Elle n'a rien perdu à la séparation des États-Unis, elle ne perdrait rien à celle du Canada et des colonies de TAustralie, de la Nouvelle-Zélande^ devenues de véritables États, et que des intérêts communs unissent à la Grande-Bretagne bien plus que la force. Hais la force sera longtemps nécessaire pour maintenir l'Inde, et lord Palmerston a dû sans doute regretter vivement de ne pas avoir envoyé à Calcutta les régiments allemands et italiens qui avaient été recrutés pour la guerre de Crimée, que la paix avait rendus inutiles en Europe, mais qu'il eût été prudent d'envoyer en Asie. La perle de l'Inde serait pour l'Angleterre un malheur irréparable, et ne serait point un bienfait pour l'Europe. Les Indous ne gagneraient rien à échanger la donûnation anglaise pour la domination musulmane. L'Inde a toujours obéi à des conquérants étrangers. Après les Musulmans, les Portugais, les Français, les Anglais, y ont porté des armes victorieuses, et aiqourd'bui la seule puissance que l'on puisse considérer, non point comme la rivale de l'Angleterre, mais comme conToitant sa suprématie en Asie, c'est la Russie. La chute de la puissance britannique dans les Indes ne seconderait point le développement du commerce de

* Nous parlons ici d*aae manière générale, mais la vieille politique briiaonique se trahit encore quelquefois, et Toccupation de Périm reporte Fespril vers Gibraltar, Miille et Corfou. Un homme d'esprit a dit : « Perim est une clef; Aden est un préside dont le génie commercial des Anglais a su faire un comptoir. »

8 CHRETIENS ET TURCîS.

l^urope occidentale, et n'amènerait qu'une perturbation profonde dans Téquilibre des forces européennes. Cette perturbation serait déjà une victoire pour la Russie.

Les Russes, d'abord envahis par les Asiatiques, repoussèrent et dominèrent les hordes des Tartares, et depuis Yvan le Terrible ont commencé une série de guerres et de conquêtes contre les Musulmans leurs voisins. Ils ont tour à tour défait les Persans, les Tartares, les Turcs, et enlevé des provinces à tous leurs ennemis. Leur but constant a été de s'avancer avec une persévérance admirable et par tous les moyens vers la Baltique, la mer Caspienne, la mer d'Azoff et la mer Noire; ils ont atteint, en moins de deux siècles, des limites placées si loin de leur centre et cependant, chose bien digne des plus sérieuses réflexions, ces limites ne leur semblaient point des frontières naturelles, elles n'étaient que des étapes pour des acquisitions nouvelles. La Baltique devait mener dans les mers situées au delà du détroit, la mer Caspienne dans TAsie centrale, la mer Noire vers les rivages de la Méditerranée, mais si les Russes avaient, depuis le règne de Catherine, presque toujours triomphé des Persans et des Turcs, ils ont rencontré dans les Circassiens une population solidement retranchée dans des montagnes qui sont des forteresses naturelles, et contre laquelle ils ont jusqu'ici échoué, mal-

gré les plus grands sacrifices en hommes et en argent^ sacrifices au prix desquels ceux que nous avons faits en Algérie^ même ceux des Anglais dans Tlnde, sont de véritables misères. Ces sacriQces ne se supportaient quedansTespoir d'obtenir un double but: l'unlointain, la conquête de la Circassie et de ses belliqueuses populations, espèce de Kabylie de la mer Noire, conquête après laquelle la Perse, TAsie centrale et toute l'Asie Ottomane seraient livrées facilement à la puissante invasion des Russes; l'autre prochain, présent, la formation d'une armée aguerrie et de généraux dignes de la commander. Le but lointain n'a pas été atteint, grâce à la résistance des Circassiens, et grâce surtout à l'alliance de l'Occident. Quant au second, la campagne des Russes sur le Danube et la guerre de Crimée prouvent que la Circassie n'a pas été une école aussi utile que l'Algérie; d'une autre port, le royaume de Lahore et le Scinde n'ont pas été pour les Anglais une arène aussi profltable que l'Afrique septentrionale l'a été pour nos soldats et DOS généraux.

La comparaison sur d'autres points nous fournira des contrastes tout aussi frappants. La conquête de l'Algérie par la France est un bienfait dont l'Europe apprécie tous les jours les heureuses conséquences, et dont elle devine dans l'avenir les immenses résultats. La piraterie a été abolie presque entièrement dans les États Rarbaresques au profit de toutes les nations ; la régence de Tunis commence déjà à subir l'influence de notre domination civilisatrice si près de sa frontière, et i'em-

pire du Maroc lui-même deyra cesser de s^enfermer dans sa barbarie. L'Italie et TEspagne héritent dès à présent des fruits de notre conquête. Aussi nos triomphes dans TAfrique septentrionale^ après avoir été l'objet d'une injuste jalousie de la part des Anglais, sont-ils accueillis aujourd'hui avec une sympathie générale.

Jusqu'ici les triomphes et les conquêtes des Anglais dans les Indes n'ont servi qu'à eux-mêmes, et la rude épreuve qu'ils traversent en ce moment a laissé éclater dans plus d'un pays un sentiment, sinon de joie, du moins de curiosité, peu sympathique. En recouvrant leur suprématie incontestée sur le Gange et l'Indus, les Anglais devront songer à faire de plus en plus participer l'Occident et le monde en général aux avantages de leur vaste empire asiatique. Ils devront y inaugurer complètement le système si libéral qui règne dans la mère patrie; en un mot, ils devront,après avoir réprimé énergiquement les crimes et la rébellion qui ont soulevé rhorreur et l'indignation dans tout cœur vraiment européen et chrétien, se montrer, dans l'Inde comme dans les autres colonies, une des nations les plus civilisées et les plus civilisatrices du monde. Ils devront aussi faire oublier qu'ils ont exercé dans llnde des représailles terribles, et que les organes de la publicité qui avaient attaqué avec le plus de virulence la conduite des Françsds en Afrique, ont poussé l'armée anglaise au massacre et aux plus cruelles veugeances.

Les Russes ont pu obtenir l'admiration de l'Europe pour leur courage et leur persévérance dans leurs

guerres contre les Circassiens^ mais rOccident pas plus que rOrient n'a souhaité leur triomphe, et nous croyons que le sentiment avec lequel on apprendrait que le drapeau russe flotte sur la cime la plus élevée du Caucase ne serait pas encore semblable à celui qui a accueilli l'apparition du drapeau français sur le Djurjura. C'est que notre drapeau en Algérie représente la civilisation européenne et chrétienne, et que celui de la Russie ne représente encore que l'invasion , et une invasion dangereuse pour l'Europe, sur un point aussi voisin de la mer Noire. Ce n'est que dans des contrées plus lointaines que les victoires de ce drapeau peuvent être saluées par les acclamations de l'Europe.

he gouvernement aristocratique et libre de la Grande- Bretagne, éclairé par une presse qui a des relations avec le monde entier, et qui fait des sacrifices considérables pour être bien informée, servi par des hommes éminents, dont plusieurs avaient clairement annoncé les désordres qui ont éclaté, n'avait point cependant prévu les graves événements qui ont ensanglanté leurs pos* sessions d'Asie, assez tard heureusement pour le salut de l'Angleterre* Qui peut dire quelles auraient été les conséquences de l'insurrection de l'Inde et de la guerre de Chine, si ces deux grandes difficultés de la politique anglaise étaient venues se joindre à la guerre de Crimée !

Sans la tranquille et inexplicable sécurité dans laquelle vivaient les politiques anglais^ on ne peut pas s'expliquer le licencement des troupes que la guerre de Crimée laissait disponibles entre les mains de lord Palmerston» et le prompt retour des Anglais à ces idées d'économie^ de paix, à cet éloignement pour les années permanentes qui caractérisent l'opinion publique en Angleterre et qui causèrent la longue hés^ilation de la Grande-Bretagne à suivre l'Empereur dans la guerre d'Orient. Ni la forme aristocratique, favorable à la profondeur des desseins, ni les éloquents débats du Parle* ment impérial, ni la liberté illimitée de la presse, ne sufflsent donc à garantir les gouvernements de ces grands événements que la Providence suscite pour punir et pour éclairer, qui éclatent comme la foudre au milieu d*un ciel serein en apparence, et qui inspirent tout d'un coup à un peuple fier jusqu'à l'orgueil, et exclusif quelquefois jusqu'à l'égoïsme, le sentiment que sa puissance ne repose pas sur des fondements granitiques, et que sans des efforts extraordinaires il court le risque de voir cette puissance se briser.

Le gouvernement absolu de la Russie n'a pas montré plus de profondeur ni plus de sagesse que le gouvernement aristocratique de la Grande-Bretagne. Ni un règne long et glorieux, ni une diplomatie dont Thabileté était justement vantée, ni une volonté sans contrôle, n'ont pu épargner à la Russie une guerre malheureuse et entreprise sur la foi d'informations profondément erronées. La cour de Russie croyait les Turcs hors d'état de faire

la guerre et de résister^ même temporairement et jusqa*à l'arriTéedes alliés^ sur le champ de bataille; elle croyait TAngleterre résolument opposée à la guerre; elle ne croyait pas que Falliance de la France et de l'Angleterre pût devenir une alliance offensive^ et ne s'attendait pas à ce grand spectacle bien fait pour efTacer jusqu'au souvenir de nos désastres, d'une tlolte française aussi puissante que la flotte anglaise, d'une armée française égale à nos grandes armées de l'empire venant vainpre sur les rivages de la Russie et détruire le monument et l'instrument de sa suprématie en Orient. Aujourd'hui^ après une guerre glorieuse et une paix à laquelle la modération n'a rien ôté de son prestige, la France, qui n'est ni une aristocratie, ni une monarchie absolue, et qui est la plus libre des sociétés civiles comme TAngleterre est un des plus libres, si ce n'est le plus libre, des gouvernements; la France se présente au monde avec la double consécration de la force et de la modération, conduite par un souverain qui a sqouté le nom de Sébastopol à tous ceux qui étoilent notre glorieux drapeau, et qui a cependant donné « la dernière victoire à l'opinion publique. » Seule des trois grandes nations belligérantes qui sont entrées en lice en 1854, elle voit s'accroître sa puissance. Son amitié esA encore plus désirable pour l'Angleterre, si elle comprend ses intérêts, qu'au jour d'Inkermann, et sa sympathie seule est encore un appui. Si l'idliance anglaise a contribué à faire reprendre a la France son rang dans le monde, la confirmation de l'alliance fran-

çaise ne sera pas le moins sûr garant da triomphe définitif des Anglais dans l'Inde^ et de l'éloignement des périls que peut courir leur suprématie en Asie. Heureuse situation d'un peuple dont la grandeur est saluée ayee bonheur par ses alliés ou ses rivaux, et qui, pour la première fois peut-être^ sait se faire absoudre de cette grandeur.

Les relations de la France^ de l'Angleterre et de la Russie avec l'empire ottoman, n'offrent pas une comparaison moins digne de Taltention des hommes d'État. C'est la France qui est la première en date à Constantinople. Lorsque rem|)ire d'Autriche aspirait à la monarchie universelle, le royaume très-chrétien crut devoir chercher dans rallianceavcc le Croissant un contre-poids à cette menaçante ambition ; mais bientôt la diplomatie française fit servir son influence à la protection de la religion chrétienne, et à toutes les époques, cette protection s'est fait sentir, non-seulement aux catholiques, mais à toutes les communions chrétiennes. La France a, en effet, un double caractère ; elle est religieuse, mais elle est tolérante, et si les Maronites et les Grecs catholiques ont éprouvé sa constante sollicitude pour leurs intérêts, les Grecs séparés reconnaissent qu'ils doivent plus à la France qu'aux autres puissances de TEurope. Navarin n'aurait peut-être pas suffi a l'affranchissement de la Grèce, qui n'a été achevé que par l'cxpédi-

tion de Morée. Si la France comprend la haute importance qui s'attache au maintien de Tempire ottoman, elle n'en désire pas moins le développement et la civilisation des nombreuses populations chrétiennes placées sous le scpptre des sultans. Avec un désintéressement dont J'Europe a été témoin, elle a aidé à affranchir la Grèce, amélioré le sort des populations du Liban, et après avoir, plus qu'aucune autre puissance, contribué par le rôle qu'elle a joué dans la dernière guerre à asseoir sur des bases solides l'indépendance ottomane^ elle élève en faveur des populations chrétiennes une voix inspirée par la sagesse poUtique, autant que par la sympathie pour las populations souffrantes. La politique française à l'égard de la Turquie a souvent été accusée d'inconséquence, mais cette inconséquence n'est qu'apparente. 11 y a dans toute politique le présent et l'avenir. La diplomatie et les gouvernements, dans leur action, sont surtout frappés de ce qui est et s'inspirent des intérêts actuels, mais les hommes d'État ne peuvent se refuser à apercevoir dans un horizon, dont les lignes sont de plus en plus rapprochées, les destinées non* Telles qui se préparent pour l'Orient. De là cette double préoccupation de la France de maintenir ou d'étayer l'empire ottoman, et de montrer l'intérêt qu'elle prend à l'avenir des populations chrétiennes de cet empire. La Grande-Bretagne, dans sa politique envers la Turquie, est mue par un intérêt capital et unique, le maintien d'un empire dont la ruine amènerait des bouleversements, et cependant cette puissance n'a pas plus que

la France échappe à des inconséquences qui, comme celles de sa rivale, n'avaient pas l'excuse de prendre leur source dans la générosité et un vif instinct de Tavenir. La France a voulu faire la conquête deFÉgypte, et l'Angleterre en a fait un crime à son ambition et à sa perGdie, quand ce n'était qu'une aventure de génie et la révélation des grandes destinées que ce siècle réservait à l'Occident sur l'Orient. Elle aida à expulser les Français du sol de l'Egypte, mais elle voulut s'y maintenir, malgré la Turquie, et en fut à son tour chassée après avoir eu ses troupes battues par l'Albanais Omer Vrionis. C'est dans ce combat que Mehemet Ali- Pacha donna la mesure de ce qu'il deviendrait un jour, et de cette époque data l'inquiétude que lui inspi* rait l'Angleterre.

Maîtresse des îles Ioniennes, dont elle s'est fait adjuger la protection à la chute de Napoléon, et où elle s'est établie comme sur un pont avancé pour dominer l'Orient, l'Angleterre, dans cette position exceptionnelle, laisse éclater le caractère personnel de sa politique. Elle contient les Hellènes, protège les chefs albanais de rÉpire dans leurs fréquents démêlés avec les autorités ottomanes, et se montre froidement indifférente et même hostile aux progrès des populations grecques libres ou soumises. De Halte elle surveille activement les régences de Tunis et de Tripoli, et y exerce une influence qui prend pour prétexte Tintérët et Tintégrité de l'empire ottoman, et qui n'a pour objet que son intérêt propre. Prévoyante et patiente, elle fait rechercher dans les

archives des grands maîtres de l'ordre de Saint Jean de Jérusalem les documents qui constatent les droits des possesseurs de Malte sur certains points du littoral africain. De Gibraltar, TAngleterre exerce une influence prépondérante sur le Maroc en intervenant en faveur de rislamisme contre les empiétements de la civilisation chrétienne, représentée par l'ascendant de la France dans TAfrique septentrionale. En Egypte, la Grande- Bretagne s'est placée en sentinelle avancée pour la défense de ses possessions des Indes et de l'Océanie, et Toccupation sans partage de Périm lui donnerait la clef d'une barrière qu'elle pourra fermer ou dominer à son gré.

Dans ses relations avec les populations de l'empire ottoman, TAnglelerre mérite aussi d'attirer la profonde attention de l'Europe. Elle blâme ce qu'elle appelle le rôle apostolique de la France et la préoccupation constante de la Russie en faveur des chrétiens du rit grec, mais depuis quelques années ses missionnaires ou ceux de l'Amérique, qui invoquent sa protection, ont, avec le concours des agents anglais, opéré des conversions et recherché un patronage religieux parmi les Druses, dans le Liban et FAnti-Liban, les Ansariés, dans les provinces de Latakié et de Tripoli, les Nestoriens, dans la Mésopotamie, les Arméniens en Asie Mineure et à Constantinople, les Israélites en Palestine. Partout enfin où il existe en Turquie des populations dissidentes soit de l'islamisme, soit du schisme grec, elle se présente comme leur protectrice, et sa puissante action h Gons*

tantinople lui donne bientôt un patronage accepté avec empressement et exercé avec vigueur. Dans cette protection accordée à des groupes séparés de chrétiens ou de musulmans dissidents contre la suprématie veiatoire des Turcs ou les progrès moraux des catholiques et des Grecs, on ne peut voir qu'un intérêt actuel, des précautions défensives et commerciales, mais aucun système absous par la grandeur du but ou les nécessi* tés de l'avenir. L'Angleterre protège l'empire ottoman, les Turcs, les populations clirétiennes ou musulmanes dissidentes au point de vue exclusif de ses intérêts. Par là s^explique la froideur avec laquelle les chrétiens d'Orient en masse contemplent la puissance britannique.

Pour la Russie, son action à l'égard de la Turquie a eu toujours et invariablement deux mobiles qui s'entr'aidaient efilcaccment et l'avaient conduite bien près du but auquel elle aspirait. En 4697, au moment où la France, TAngleterre et l'Empire, la Hollande et l'Espagne signaient le traité de Ryswick, le tsar Pierre était, à quelques lieues de cette ville, et aucun des hommes d'État qui représentaient à cette conférence les grands intérêts de l'Europe ne songea peut-être au souverain d'une puissance dont le nom était à peine prononcé dans la politique générale de l'Europe.

La Porte Ottomane faisait sentir péniblement son joug aux Moldo-Valaques qui s'étaient liés avec le Divan (lar des traités. Les Roumains tournèrent les yeux vers la Russie, et au commencement du xviu« siècle Pierre

le Grand conclut deux traités d'alliance, Tun avec la Valachie, en 1700, l'autre avec la Moldavie, en 1711. Ces' traités passés entre les Principautés et la Porte, entre les Principautés et la Russie, étaient, pour ainsi dire, des affaires de famille; FEurope ne s'en occupait pas et ne s'y intéressait pas. C'est le traité de Kaïnardji signé avec la Porte Ottomane sous Catherine II, et par lequel le gouvernement russe se fait accorder le droit de faire des représentations à la Sublime Porte en faveur des Principautés de Valachie et de Moldavie, qui appelle sur ces Principautés et leur protectrice toute l'attention de l'Europe. Dès lors se développa cette politique qui amena les insurrections de la Morée, les guerres successives entre la Russie et la Turquie, les soulèvements en Bulgarie, en Servie, l'affaiblissement de l'empire ottoman, mais, on ne peut le nier sans injustice pour la Russie, une amélioration dans le sort des chrétiens devenus aujourd'hui l'objet de l'intérêt de l'Europe entière. En résumé, la France a voulu concilier l'existence et le maintien de l'empire ottoman avec le développement matériel et moral des chrétiens; la Grande-Bretagne a eu pour principal mobile le maintien du statu quo en Orient, n'a accepté que les modifications devenues inévitables, et n'a eu en vue que la satisfaction de ses intérêts. La Russie a poursuivi deux objets : son agrandissement aux dépens de la Turquie, et l'élévation de l'élément chrétien sur les ruines de l'élément mahométan. Le lecteur va voir ces diverses politiques à l'œuvre dans les pages que nous offrons à

son attention. Nous lui fournirons aussi l'oocasion d'étudier celle de rÂutriche dont le rôle envers les populations musulmanes a été considérable dans les limi* tes de l'empire ottoman.

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