AU XIX SIÈCLE
BARBEY d'AUftfeVILLY
LITTÉRATEUR , CIUTIQUE,
« La vérité est trop noble, trop belle, trop pure, pour qu'oa doive rougir d'être vaincu par elle. »
(Léon d'Aurevilly à son frère.)
Un des écrivains de ce temps, qui, par l'originalité de son talent, la dignité de sa vie, a honoré les lettres françaises, Jules Barbey d'Aurevilly est mort au mois d'avril 1889, à l'âge de soixante-dix-huit ans, dans une modeste chambre meublée, où, depuis près d'un demi-siècle, il vivait de son labeur quotidien (1). Pendant sa longue carrière, il eut la noble fierté de se proclamer catholique, vécut pauvre, dédaigneux des richesses, ignoré de la foule, adoré d'une élite intellectuelle, et mourut en chrétien.
Barbey d'Aurevilly naquit à Saint-Sauveur-le- Vicomte, bourg
(1) Il appelait pittoresquement ce logis son « tournebride de sous-lieutenant. »
12 LITTÉRATEURS, savants ET ARTISTES
bas-normand, où l'on voit dans les herbages le donjon de Jean Chandoz et les ruines d'une abbaye bénédictine, qui garda longtemps la pierre tombale du serviteur de Thomas Becket. Quand vint au monde notre critique, le xvuie siècle expirait depuis moins de dix ans (1), laissant beaucoup de ses hommes debout, et Napoléon remplissant le monde de ses victoires et de son nom. De là ce profond sentiment de l'ancien régime dans lequel il fut élevé, et ce je ne sais quoi de napoléonien, qui est dans l'esprit de l'extraordinaire auteur de l'Ensorcelée.
Valognes est à quinze kilomètres de Saint-Sauveur. Valognes est maintenant une ville morte, comme la plupart des petites villes de France. La Révolution a tué plus qu'à moitié la province, les chemins de fer l'ont achevée. Ce petit chef-lieu d'arrondissement était, au siècle dernier, chef-lieu de baillage, vicomte, officialité, et cent soixante-seize paroisses étaient du ressort de son élection. Il y avait, dans ses hôtels à joli fronton Louis XV, une petite et moyenne Noblesse dont les représentants ne se laissèrent pas égorger pendant la Terreur sans se défendre, et qui s'en allèrent faire le coup de feu sur les Bleus (2).
Ils sont morts. Les noms mêmes de plusieurs sont presque ignorés. Mais d'Aurevilly a été curieux à temps de savoir quels étaient ces hommes, qui d'entre eux fut le plus brave, le plus élégant ; comment ils se battaient, comment ils punissaient les traitres ; il a ranimé dans son imagination romantique les vieilles figures, il les a grandies, et c'est ainsi que nous avons ces livres d'une saveur rare : Y Ensorcelée, le Chevalier des Touches.
C'est vers 1850 seulement que, s'étant jeté dans la mêlée littéraire, Barbey d'Aurevilly commença le combat, soutenu sa vie entière, pour les lettres, le vrai et le beau. Mais, dès 1825, il avait débuté par une brochure intitulée: Aux héros des Ther-
(1) Barbey d'Aurevilly mit à dissimuler son âge un grand soin. C'était un fanfaron de jeunesse, mais il avait tel air, dit un auteur, que la fanfaronnade lui allait bien.
(2) Les bleus étaient les soldats de la Révolution.