‹ [Christ et Antéchrist];Chapitre 2 sur 3 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

A côté des écuries, dans l'hippodrome de Constanlinople, se trouvait une pièce, espèce de loge pour les écuyers, les écuyères, les mimes et les conducteurs de chars. Même dans la journée, des lampes brûlaient dans ce recoin étoufiant, imprégné d'odeur de iumier. ^Lorsque la portière se soulevait, un aveuglant jet de lumière envahissait la loge ; on apercevait dans le lointain ensoleillé les gradins vides, le grandiose escalier réunissant la loge impériale aux appartements du palais de Constantin, les flèches de pierre des obélisques égyptiens et, au centre, sur le sable jaune, un gigantesque autel à sacrifices, fait de trois serpents de bronze, enlacés, dont les têtes plates supportaient un trépied de Delphes, d'un merveilleux travail.

Parfois, de l'arène parvenaient des claquements de fouet, les cris des écuyers, les ébrouements des chevaux

аба LA MORT DES DIEUX.

et, sur le sable mou, les frôlements des roues, pareils à un frôlement d'ailes.

Ce n'était pas une course, mais simplement les exercices préparatoires pour les vrais jeux qui devaient avoir lieu à quelques jours de là.

Dans un coin de l'écurie, un athlète nu, frotté d'huile, couvert de poussière, une ceinture de cuir autour des reins, soulevait et abaissait des haltères. Rejetant en arrière sa tête chevelue, il arquait tellement son dos que les os craquaient aux articulations, le visage bleuissait et les veines de son cou se gonflaient à chaque mouvement.

Précédée par des esclaves, une jeune patricienne byzantine, vêtue d'une élégante robe matinale, un voile jeté sur la tête, couvrant des traits aristocratiques et fanés déjà, s'approcha de l'athlète.

C'était une zélée chrétienne, aimée de tous les moines pour ses généreuses donations aux monastères et ses abondantes charités, la veuve d'un sénateur romain. D'abord, elle cacha ses aventures ; mais bientôt elle s'aperçut qu'unir l'amour de l'Eglise à l'amour du cirque était la mode nouvellcr.

Tout le monde savait que Stratonice détestait les « petits maîtres » de Gonstantinople, frisés et fardés, nerveux et capricieux comme elle-même. Tel était son tempérament, de mêler les plus précieux parfums d! Arabie, à l'énervante chaleur de l'écurie et du, cirque.

Après les chaudes larmes de repentir, après d'émouvantes confessions à d'habiles confesseurs, cette petite

LA MORT DES DIEUX. збЗ

femme, frêle et délicate comme un bibelot taillé dans l'ivoire, éprouvait le besoin des caresses grossières d'un célèbre écuyer.

Stratonice regardait les exercices de l'athlète, en fine connaissëîjse, tandis que le gymnaste, gardant une gravité hébétée sur son visage de bœuf, ne lui accordait aucune attention. Elle murmurait quelque chose à l'oreille de son esclave et^ avec un naît étonnement, admirait le dos puissant, les terribles muscles d'hercule qui roulaient sous la peau rouge des épaules quand, se dépliant et aspirant lentement l'air dans ses poumons, comme un soufflet de forge, l'athlète soulevait, audessus de sa belle tête de fauve, les haltères de fer.

Le rideau se releva, la foule des spectateurs se recula, et deux juments cappadociennes, blanche et noire, pénétrèrent dans l'écurie, montées par une jeune écuyère qui, adroitement, avec un cri guttural, sauta d'une bête sur l'autre^ et, enfin, à terre.

Elle était solide, saine et gaie comme ses juments..

Sur son corps sans vêtements, brillaient de fines gouttes de sueur.

Aimablement accourut vers elle l'élégant sousdiacre de la basilique des Saints-Apôtres, Zéphirin, grand amateur de cirque, connaisseur de chevaux et habitué de toutes les courses, pariant de fortes som.mes pour les « bleus » (vineta) contre les « verts » f/Jrasinà) .

Avec ses bottes de maroquin sur talons rouges, ses yeux fardés, ses cheveux frisés, Zéphirin ressemblait beaucoup plus à une jeune fille qu'à un serviteur

d'église. Derrière lui se tenait un esclave chargé de paquets d'étoffes, de boîtes, d'achats de toutes sortes provenant de magasins renommés.

— Krokala, voilà les parfums que tu demandais avant-hier.

Le sous-diacre tendit à l'écuyère un flacon cacheté de cire bleue.

— J'ai couru les magasins toute la matinée. Je n'en ai trouvé que dans un seul. C'est du pur nard ! On l'a apporté hier d'Appameïos !

— Et qu'est-ce que ces achats ! demanda Krokala.

— De la soie à la mode, des parures.

— Toujours pour ta. . . ?

— Oui, toujours pour ma très noble sœur, la dévote matrone Bézilla. Il faut aider ses proches. Elle n'a confiance que dans mon goût pour le choiy d(?3 étoffes. Depuis le lever de l'aurore, je suis à scy ordres ! J'en perds la tête, mais je ne me plains pas ; non!... non!... Bézilla est si bonne... Une si sainte femme...

— Malheureusement, vieille! rit Krokala... Eh! gamin ! essuie la sueur de la jument noire avec de fraîches feuilles de figuier !

— La vieillesse a aussi ses qualités ! répliqua le sous-diacre, en frottant ses mains blanches chargées de bagues.

Puis il murmura à l'oreille de Krokala:

— Ce soir I»

— Je ne sais vraiment... peut-être... Veux-tu m' apporter quelque chose?

— Ne crains rien, Krokala, je ne viendrai pas les mains vides. Il y a un morceau d'étoffe... un dessin merveilleux I

Il approcha deux doigts de sa bouche, les embrassa en ajoutant :

— Un éblouissement !

— Où l'as-tu trouvé ?

— Naturellement chez Pyrmix, près des bains. Pour qui me prends-tu ? Tu pourras faire de cela un long tarantinidion. Tu ne peux te figurer quelle broderie!... Que crois-tu ?

— Je ne sais !... Des fleurs, des bêtes.

— Avec de l'or et des soies, toute l'histoire du cynique Diogène.

— Ah ! ce doit être joli ! s'écria l'écuyère. Viens, viens absolument, je t'attendrai I

Zéphirin regarda la pendule de sable, la klepsydre, posée dans un renfoncement du mur.

— Je suis en retard, tout à fait ! Il me faut passer chez un usurier, chez un joaillier, chez le patriarche, puis à l'église... Au revoir !

— N'oublie pas ! lui cria Krokala avec un geste gamin.

Le sous-diacre disparut, suivi de son esclave.

Une foule d'écuyers, de danseuses, de gymnastes, de dompteurs envahit les écuries. Le visage abrité sous un masque, le gladiateur Mermillion chauffait à blanc une barre de fer. Il domptait un lion nouvellement reçu d'Afrique et qui rugissait derrière le mur.

— Tu me mèneras au tombeau, ma petite fille, et

tu gagneras toi-même ta perdition! Oh! là là! que mes reins me font mal I Je n'en puis plus.

— C'est toi, grand-père Gnyphon? Que veux-tu? demanda Krokala ennuyée.

Gnyphon était un petit vieillard aux yeux larmoyants et rusés, brillants sous des sourcils qui bougeaient comme deux souris blanches, et un nez violet d'ivroguerie. Il portait le pantalon lydien, raccommodé en tous sens, et sur la tête un bonnet phrygien.

— Tu. viens encore chercher de l'argent, se fâchait Krokala. Tu es encore ivre.

— C'est un péché de parler ainsi. Tu répondras de mon âme devant. Dieu. Songe à quoi tu m'as amené ! J'habite maintenant le quartier des Smokates, ie loue une petite cave- à un sculpteur d'idoles que, chaque jour, je vois créer dans le marbre ses horribles images ! Crois-tu que ce soit agréable pour un chrétien? Je n'ai pas plutôt ouvert les yeux : toc, toc, loc, le patron frappe le marbre, met au jour des diables blancs, des dieux maudits qui se moquent de moi I .. . Comment ne pas courir au cabaret? Oh I... Seigneur, aie pitié de nous! Je traîne dans l'horreur païenne, comme un porc dans des ordures ! Et tout nous sera compté..* Et qui sera responsable?... Toi! Les foules ne mangent pas ton argent et tu laisses un pauvre vieillard...

-— Tu mens, Gnyphon, tu n'es pas pauvre, tu es avare! Tu as une cassette sous ton lit. Gnyphon fit des gestes désespères • ^ Tàis-toi 1 . . . Tais-toi !

LA MORT DES DIEUX. nQ'J

Pour changer do conversation, il dit :

— Sais-tu où je vais?

— Au cabaret, certainement.

— Pis que cela ! au temple de Dionys ? Ce temple, depuis le saint Constantin, était enterré sous les décombres, et demain, par ordre auguste de l'empereur Julien, il resplendira à nouveau. Je me suis loué pour le nettoyage... bien que je sache que j'y perdrai mon

âme et serai voué à l'enfer 1 Mais je me suis laissé

tenter... parce^iie^je suis pauvre et affamé... Je n'ai pas~c[é'soutien auprès de ma petite-fille !.. . Voilà à quoi je suis arrivé !

— Laisse-moi tranquille, Gnyphon ! Tiens !... va-t'en I et ne viens plus quand tu seras ivre !

Krokala jeta à son grand-père quelques pièces d'argent, puis sautant sur un étalon d'Illyrie, et, debout sur sa croupe, le frappant de la cravache, galopa dans l'hippodrome. Gnyphon, claquant de la langue, dit orgueilleusement :

— Dire que c'est moi qui l'ai élevée !

Et le vieillard désigna fièrement Krokala.

Le corps ferme et nu de l'écuyère brillait sous les rayons du soleil matinal et les cheveux roux, défaits, flottants, étaient assortis à la robe de l'étalon.

-— Eh I Zotick ! cria Gnyphon au vieil esclave qui ramassait le crottin dans une corbeille. Amiens avec moi nettoyer le temple de Dionys. Tu es maître, en cette matière. Je te donnerai trois oboles.

— Pourquoi pas? répondit Zotick. Le temps d'arraûger la lampe devant la déesse, et je suis à loi...

2G8 LAMORTDESDIEUX.

C'était Atalante, la déesse des écuyers, des écuries et du fumier.

Grossièrement taillée dans le bois, enfumée, pareille à un billot, Atalante était placée dans une humide encoignure ; mais Zotick, élevé parmi les chevaux, l'adorait, priait devant elle en pleurant, ornait ses pieds grossiers d'odorantes violettes, et croyait qu'elle guérissait tous ses maux, le préserverait dans la vie et dans la mort.

Gnyphon et Zotick sortirent sur la place, le forum de Constantin, tout rond, avec des colonnades et des arcs de triomphe. Au milieu s'élevait sur un socle une gigantesque colonne de porphyre, portant à son faîte, haut de plus de cent vingt coudées, la statue en bronze d'Apollon, par Phidias, enlevée d'une ville de Phrygie. La tête du dieu Soleil avait été brisée et, avec un manque de goût barbare, on avait accolé au corps de l'idole la tête de l'empereur chrétien, Constantin l'Apostolique.

Son front était entouré de rayons d'or ; dans sa main droite, Apollon- Constantin tenait le sceptre et dans la gauche le globe. Aux pieds du colosse se dressait une petite chapelle chrétienne, un genre de Palladium. On y officiait encore du temps de Constance. Les chrétiens se défendaient, par cet argument, que dans le corps de bronze d'Apollon, dans la poitrine même du dieu Soleil, était enfermé un talisman, un morceau de la l'rès Sainte Croix, apporté do Jérusalem. L'empereur Julien fit fermer cette chapelle. -Gnyphon et Zotick longèrent une rue longue et étroite,

• LAMOUT DES DIEUX. 2G9

qui menait directement aux escaliers de Chalcédoine, non loin du fort. Beaucoup de bâtiments se construisaient encore, d'autres se reconstruisaient, ils avaient été élevés si hâtivement pour plaire à Constance, qu'ils s'écroulaient déjà. En bas, piétinaient des curieux, s'arrêtant aux boutiques des marchands, des porteurs, des esclaves. En haut, les marteaux frappaient le bois, les grues gémissaient, les scies grinçaient sur la pierre blanche; des ouvriers montaient, avec des cordes, de grosses charpentes, des quartiers de marbre luisant dans l'azur. Les maisons neuves soufflaient l'humidité des plâtres frais ; une fme poussière blanche tombait sur les têtes. De-ci, de-là, entre les murs aveuglants de blancheur, inondés de soleil, dans la profondeur des impasses, bleuissaient les riantes vagues de la Propontide, avec les voiles des trirèmes, pareilles à des ailes de mouettes.

Gnyphon entendit, en passant, une conversation entre deux ouvriers qui pesaient le mortier d'albâtre dans un grand sac.

— Pourquoi t'es-tu fait galiléen? demandait l'un.

— Réfléchis, les chrétiens ont six fois plus de fêtes gue les hellénistes. Personne n'est ennemi... Je te conseille de suivre mon exemple. On est bien plus libre chez des chrétiens.

A un carrefour, la foule accula Gnyphon et Zotick contre le mur. Au milieu de la rue, il y avait un encombrement de chars, qui ne pouvaient ni avancer ni reculer; des cris, des jurons, des coups de fouet s'entrecroisaient: quarante bœufs traînaient, sur un

énorme chariot à roues de pierre, une colonne de^ jaspe-. La terre tremblait sou& le poids.

— Où traînez-vous cela? demanda Gnyphon.

— De la basilique de Saint-Paul, au temple de Géra., Les chrétiens l'avaient enlevée pour leur éghse. Maintenant, elle retourne h sa première place.

Gnyphon regarda le mur sale contre lequel il était appuyé et sur lequel des gamins païens avaient dessiné au charbon l'habituelle caricature impie des chrétiens.

Gnyphon se détourna en crachant d'indignation.

A côté d'un marché populeux, ils remarquèrent le portrait de Julien avec tous les attributs de la puissance impériale. Des nuages, l'ailé dieu Hermès descendait vers lui. Le portrait était frais, les couleurs n'étaient pas encore sèches.

D'après la loi romaine, chaque passant devait saluer la reproduction d'Auguste.

L'inspecteur du marché, l'agoranum, arrêta une petite vieille portant un panier de choux.

— Je ne salue pas les dieux! pleurait la vieille. Mon père et: ma mère étaient chrétiens.

— Tu devais saluer non pas le dieu, mais l'empereur I

— Mais l'empereur est avec le dieu ! Alors comment le saluerais-je?

— Peu m'importe! Il est dit de saluer, il n'y a pas à discuter!

Gnyphon entraîna vite Zotick au loin.

— Ruse diabolique! grognait-il. Ou saluer le mau- dit Hermès, ou être accusé d'outrage à la majesté! Pas

d'issues ! . . . Oh ! oh ! oh ! temps d'antéchrist ! d'une façon ou d'une^ autre, on pècÏÏë^ toujours. Je te regarde Zotick et Fenvie me ronge. Tu vis avec ta déesse de fumier et ne te soucies de rien...

Ils atteignirent le temple de Dionys, voisin d'un monastère chrétien dont les fenêtres et les portes étaient hermétiquement fermées, comme à l'approche d'un ennemi. Les païens accusaient les religieux d'avoir pillé le temple.

Quand Gnyphon et Zotick y pénétrèrent, les charpentiers et les menuisiers étaient déjà à leur travail. Les planches qui fermaient le quadrilatère ouvert dans le plafond" furent arrachées et le soleil s'engouffra dans le bâtiment sombre.

— Que de toiles d'arachnées, regardez ! regardez ! . . . Entre les chapiteaux des colonnes pendaient des

filets de matière grise que l'on s'empressa d'enlever à l'aide de longues gaules empanachées de chiffons. Une chauve-souris, dérangée dans son antre, s'envola d'une fente obscure, se précipita de tous côtés ne sachant où se cacher de là lumière, se cognant à tous les coins et bruissant de ses ailes molles.

Zotick triait les décombres et allait les jeter dans un panier.

— Ahl les maudits! que de saletés ils ont amassées! marmonnait le vieux.

On apporta un trousseau de clefs rouillées et on ouvrit le trésor: les moines avaient emporté tout ce qui était précieux. Les pierres de valeur, incrustées dans les coupes sacrilicatoires, avait été enlevées; les

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ornements d'or et de pourpre des habits arrachés. Quand on développa une superbe гоЬз de sacrificateur, une nuée de mites s'échappa des pUs en un nuage doré. Au fond d'un trépied, Gnyphon vit une poignée de cendre, un restant de myrrhe brûlée avant la victoire des chrétiens, par le dernier sacrificateur, pendant le dernier sacrifice.

De tout ce fatras de choses sacrées, de ces pauvres chiffons, de ces coupes brisées, émanaient une odeur de mort, de moisissure et un tendre et triste parfum d'encens des dieux profanés.

Une douce mélancolie glissa dans le cœur de Gnyphon; il sourit, se souvenant de quelque chose, peutêtre de son enfance, des bonnes galettes d'orge et de thym, des grandes marguerites des champs et des jasmins, qu'avec sa mère il apportait sur l'autel de la déesse villageoise; ses prières d'enfant, non au Dieu lointain, mais aux petits dieux reluisants des attouchements des mains, sculptés dans du bois de hêtre, les dieux pénates ! Il eut pitié des dieux morts, soupira tristement; mais tout de suite il revint à lui et murmura :

— Suggestion diabolique !

Les ouvriers apportèrent une lourde plaque de marbre, un antique bas-relief, volé depuis de longues années et retrouvé dans la masure d'un cordonnier auquel il avait servi à réparer le four de cuisine. Philomène, la vieille femme du drapier voisin, chrétienne dévote, détestait la femme du cordonnier qui lâchait toujours son âne dans le champ de choux de Philo-

mène. La guerre entre elles durait depuis des années ; mais la chrétienne eut le dessus. D'après ses indications, les ouvriers pénétrèrent dans la maison du cordonnier et pour enlever le bas-relief de la plaque du foyer, avaient été forcés de démolir le four.

Ce fut un coup terrible pour la cordonnière qui, brandissant sa pelle, appelait la vengeance de tous les dieux sur les impies, arrachait ses cheveux et gémissait devant ses terrines renversées, tandis que ses petits piaillaient comme des oisillons dans un nid dévasté. Mais le bas-relief fut emporté malgré tout et Philomène s'apprêtait à le laver. La drapière, avec zèle frottait le marbre noirci par l'acre fumée et encrassé par les soupes graisseuses, et peu à peu, apparurent les lignes sévères de la divine sculpture. Dionjs, jeune, nu, superbe, comme fatigué par la bacchanale, à demi étendu, laissait tomber sa main tenant une coupe : une panthère léchait les dernières gouttes de vin. Et le dieu, accordant la joie à tout ce qui était vivant, avec un bienveillant sourire, contemplait la force du fauve vaincue par la force de la vigne. On monta le bas-reliel, et grimpé devant l'idole de Dionys, un orfèvre incrusta, dans les orbites du dieu, deux superbes saphirs qui devaient simuler les yeux.

— Qu'est-ce? demanda Gnyphon.

— Tu ne vois donc pas? — des yeux.

— Oui, certes!,.. Mais d'où viennent ces pierres?

— Du monastère.

— Mais comment les moines ont-ils permis?

— Gomment défendre? Le divin Auguste Julien

lui-même a ordonné. Les yeux purs du dieu servaient d'ornement à l'habit du Crucifié. Voilà!... On parle de charité, de justice et ils sont les premiers brigands. Regarde, les pierres s'assujettissent admirablement à leur première place!...

Le dieu fixa sur Gnyphon ses yeux de saphir. Le vieillard recula et se signa, envahi par une peur superstitieuse.

— Seigneur I aie pitié de nous ! 'Quelle abomination !

Le remords le tourmentait. Balayant la poussière, selon son habitude, il se parlait à lui-même.

— Gnyphon! Gnyphon! quel misérable tu fais!... Un vrai chien galeux, on peut dire... Qu'as-tu fait de toi au déclin de ta vie? Pourquoi t'es-tu damné.^ Le malin t'a trop séduit!... Et maintenant, tu iras dans le feu éternel, et il n'y aura plus de salut pour toi... Tu as souillé ton âme et ton corps, Gnyphon en servant l'abomination païenne!... Mieux vaudrait pour toi ne pas voir la lumière du jour I

— Pourquoi gémis-tu, vieux? lui demanda la drapière Philomène.

— Mon cœur a de la peine!... Ah! combien de peine !

— Tu es chrétien?

— Chrétien! Je. suis-un traître du Christ! répondit Gnyphon en balayant consciencieusement.

— Veux-tu que je t'enlève ton péché, qu'il ne resle plus sur toi aucune souillure païenne? Je suis chrétienne et, tu vois, je ne crains rien. Est-ce que je me

serais chargée de cette triste besogne si je ne savais comment me purifier?

Gnyphon la regarda, incrédule.

La drapière^ s' étant assurée que personne ne pouvait les entendre, murmura mystérieusement.

— Il y a un moyen, oui!... Il faut que je te dise I Un pèlerin m'a fait cadeau d'un petjt morceau de bois d'Egypte, appelé persis, et qui pousse à Germopolis, en Thébaïde. Quand Jésus et sa mère, sur leur âne, franchirent les portes de la ville, le persis s'inclina devant eux jusqu'à terre et, depuis, est devenu miraculeux et guérisseur. J'en ai un petit copeau et j'en distrairai pour toi une parcelle. Il y a une telle puissance dans ce bois, qu'en en mettant une pincée dans une cuve d'eau et en l'y laissant pendant une nuit, l'eau se trouve sanctifiée. Tu t'en laveras de la tête aux pieds et toute l'abomination païenne te quittera comme par enchantement; tu te sentiras léger et pur. Ne dit-on pas dans l'Ecriture : « Tu te plongeras dans l'eau et tu deviendras aussi blanc que neige? ))

— Oh! ma bienfaitrice! gémit ОдурЬсш^ Sauvemoi, donne-moi une parcelle du bois merveilleux.

— C'est qu'il est précieux!... Enfin, pour faire une bonne action, je te céderai pour une drachme..

— Que dis-tu, ma mère I Je n'ai eu de toute ma vie une drachme... Veux-tu cinq oboles?

— Avare! s'indigna la drapière. Tu regrettes une drachme... Ton âme ne la vaut donc pas?

— Après tout! me purifierais-je vraiment? douta

а^б LA MORT DES DIEUX.

Gnyphon. Peut-être le mal s'est-il tellement attaché à moi, que rien ne prévaudra...

— Je te le garantis! insista la drapière. Essaye, et tu constateras tout de suite le miracle!... Ton âme resplendira,- pure comme une colombe...

Julien organisa à Constantinople des processions bachiques. Assis dans un char attelé de mules blanches, il tenait dans une main un thyrse d'or surmonté d'une pomme de cèdre, et, dans l'autre, une coupe enguirlandée de lierre, et les rayons du soleil tombant au fond de cette coupe de cristal semblaient l'emplir de vermeil. A côté du char marchaient des panthères apprivoisées, envoyées de l'île de Sérendib. Les bacchantes chantaient en frappant des tympanons, en secouant des torches allumées, et, à travers le nuage de fumée, on voyait des adolescents, au front orné de cornes de faunes, verser du vin dans des coupes. Ils se poussaient en riant et souvent le liquide pourpre tombait à côté de la coupe sur l'épaule nue d'une bacchante et rejaillissait en multiples gouttelettes. Sur un âne se faisait traîner un obèse vieillard, le directeur

du trésor, grand fripon et usurier, figurant admirablement Sylène.

Les bacchantes chantaient en désignant l'empereur :

Bacchus, entouré toujours d'un scintillant nuage.

Des milliers de voix entonnaient le chant d'Antigone, de Sophocle :

A nous, enfants de Zeusl A nous, dieu commandeur Des chœurs passionnés, Des fêtes nocturnes 1 Avec des chants et des cris.

Et avec une foule affolée De filles, enthousiastes, De danseuses bacchantes 1 A nous, dieu joyeux !

Tout à coup Julien entendit des rires, des glapissements de femme et une tremblante voix de vieillard.

— Ah I ma jolie poulette I

C'était le sacrificateur, plaisant septuagénaire, qui avait pincé le coude nu d'une gentille bacchante. Julien se rembrunit, et appela le vieux fou qui accouriU en dansant.

— Mon ami, lui glissa Julien à l'oreille, observe la dignité qui convient à ton âge et à ton rang.

— Je suis un homme simple et illettré; je me permettrai de dire à Ta Majesté que je ne comprends 3 pas la philosophie; mais je vénère les dieux. Demandele à qui tu voudras. Je leur suis toujours resté fidèle. Seulement... quand je vois une jolie fille... tout mon saDg se retourne!... Je suis un vieux bouc...

Voyant le visage mécontent de Гепшрегеиг, il s'arrêta, prit un air plus grave et en devint plus bête encore.

— Qui est cette jeune fille .^^ demanda Julien.

— Celle qui porte les vases sacrés sur sa tête?

— Oui.

— Une courtisane de Ghalcédoine...

— Gomment ! . . . Tu as autorisé qu'une courtisane touche de ses mains impures les vases sacrés du Dieu !

— Mais, divin Auguste, tu as toi-même ordonné cette procession. Qui prendre? Toutes les femmes nobles sont galiléennes. Et puis... aucune d'elles n'aurait consenti à se montrer demi-nue...

— Alors, toutes, elles sont...

— Non, non ! Il y a aussi des danseuses, des tragédiennes, des écuyères de l'hippodrome. Regarde comme elles sont gaies et sans fausse honte ! Le peuple aime cela, crois-moi ! C'est ce qu'il demande. Et voici une patricienne.

C'était une chrétienne, une vieille fille cherchant des maris. Sur sa tête s'^élevait une perruque en forme de calque, un « galerion » fait de cheveux germains, poudrés d'or. Tout ornée de pierres précieuses comme une idole orientale, elle tendait la peau de tigre sur sa poitrine fanée, desséchée, impudemment fardée et souriait avec affectation.

Julien commença à dévisager les gens avec dégoût .y Des danseurs de corde, des légionnaires ivres, des femmes vendues, des écuyers du cirque, des gymnastes, des mimes, folâtraient autour de lui

28o LA MORT DES DIEUX.

La procession arriva à un carrefour. Une des bacchantes courut à une taverne exhalant une insipide odeur de poisson et de friture rance et en rapporta pour trois oboles de galettes graisseuses qu'elle mangea avidement en se pourléchant. Puis, ayant achevé, elle essuya ses mains à la soie pourpre de ses vêtements donnés pour cette procession par le Trésor impérial.

Le chœur de Sophocle ennuya vite ; les voix enrouées s'acharnèrent à une chanson des rues. Tout cela paraissait infect à Julien. On ramassa un homme ivre; on arrêta des voleurs jouant le rôle de launes. Ils se détendirent ; une lutte s'engagea. Seules, de toute la troupe, les panthères étaient belles et dignes.

Enfin, on approcha du temple, Julien descendit de son char.

« Puis-je vraiment me présenter devant l'autel de Dionys, entouré de tout ce rebut ? » songea-t-il.

Le froid du dégoût courut sur tout son corps ; il regarda les figures bestiales, épuisées de débauche, paraissant cadavériques en dépit des fards, la pénible nudité des corps déformés par l'anémie et les jeûnes. Il lui sembla respirer l'atmosphère des mauvais lieux et des cabarets. L'haleine du peuple, imprégnée de poisson pourri et de vin aigre, le frappait au visage à travers la fumée des aromates. On lui tendait de tous côtés des rouleaux de papyrus.

— On m'a promis une place dans tes écuries... J'ai renoncé au Christ et je n'ai rien reçu...

— Ne nous abandonne pas, divin Auguste ; protège-nous ! Nous avons renié, pour te plaire, la foi

de nos pères !... Si tu nous repousses, où irons-nous?

Ces voix i Liront couvertes par le chœur.

Julien pénétra dans le temple et contempla la statue de marbre de Dionys. Ses yeux se reposèrent de la difformité humaine devant les hgnes pures du corps divin. Il ne voyait plus la toule, il lui semblait qu'il était seul, comme un homme au milieu d'un troupeau de bêtes.

L'empereur procéda au sacrifice. Le peuple regardait avec étonnement le césar romain, le Pontifex maxirmis, dans son zèle religieux laire l'ouvrage des esclaves, fendre le bois, porter des ramilles, puiser de l'eau, nettoyer l'autel.

Un danseur de corde dit à son voisin :

— Regarde comme il s'agite ! Il les aime, ses dieux! (1 — Parbleu I remarqua l'autre. Bien des gens

n'aiment pas leur père et leur mère, comme il aime Vses dieux I

— Vous voyez, riait un troisième, comme il enfle ses joues pour ranimer le feu ! . . . Souffle ! souffle ! . . . il ne prendra pas !... Ton oncle Constantin l'a éteint...

La flamme jaillit, éclairant le visage de l'empereur.

Trempant l'aspergeoir dans une coupe plate, une (( patène » en argent, il dispersa en pluie, sur la foule, l'eau du sacrifice.

Beaucoup grimacèrent, d'autres tressaillirent en sentant sur leur visage les gouttes froides.

Quand toutes les cérémonies furent achevées, Julien se souvint qu'il avait préparé un discours philosophique pour le peuple.

— Hommes ! dit-il, le dieu Dionys est le commencement de la grande liberté de vos cœurs. Dionys rompt toutes les chaînes, il se rit des forts, affranchit les esclaves...

Il aperçut un tel hébétement sur les visages, une telle expression d'ennui, que les mots expirèrent sur ses lèvres, un mortel dégoût de l'humanité lui souleva le cœur. Il fit un signe aux porteurs de lances de l'entourer.

La foule s'écoula mécontente et déçue.

— Je vais directement à l'église me repentir I Peut-être me pardonnera-t-on ? disait un des faunes, en arrachant avec un geste de colère sa fausse barbe et ses cornes.

— Il n'y avait pas de quoi perdre son âme I observa une courtisane indignée.

— Personne n'a besoin de ton âme • on n'en donnera pas trois oboles !

— Les maudits diables I hurlait un ivrogne. Ils n'ont donné du vin que pour le goûter I

Dans la trésorerie du temple, l'empereur lava son visage et ses mains, enleva le superbe costume de Dionys et revêtit la simple tunique blanche des pythagoriciens. Le soleil se cachait, et il attendait la tombée du crépuscule pour regagner, inaperçu, son palais.

Julien entra dans le bois sacré de Dionys ; le bourdonnement des abeilles et le murmure d'une source troublaient, seuls, le silence. Des pas repentirent qui firent se retourner Julien ; c'était son ami, un des

LA MOUT DES DIEUX. з83

élèves favoris de Maxime, le jeune docteur d'Alexandrie, OribazY.

Ils marchèrent côte à côte dans le sentier étroit ; le soleil glissait à travers les larges feuilles dorées de la vigne.

— Regarde, dit Julien en souriant, le grand Pan vit encore ici !

Puis, plus bas, il ajouta en baissant la tête :

— Oribazy!... tu as vu?...

— Oui, répondit le docteur. Mais peut-être es-tu toi-même fautif, Julien?... Qu'espérais-tu?

L'empereur se taisait.

Ils approchèrent d'un petit temple en ruines, envahi par le lierre. Des fragments traînaient dans l'herbe grasse; une colonne seulement restait debout, surmontée d'un élégant chapiteau, pareil à un lys blanc sur lequel se mouraient les derniers rayons du soleil.

Ils s'assirent sur des dalles et aspirèrent l'atmosphère embaumée par la menthe, le thym et l'absinthe. Julien écarta les herbes et, désignant un antique basrelief brisé :

— Oribazy ! voilà ce que j'espérais !

Le bas-relief représentait une procession sacrée des anciens Athéniens.

— Voilà ce que je voulais... cette beauté! Pourquoi, de jour en jour, les hommes deviennent-ils de plus en plus difformes? Où sont les vieillards immortels, les hommes austères, les fiers adolescents, les femmes pures, vêtues de blanches robes flottantes ? Où est cette force, cette gaieté ? Galiléens ! Galiléens ! qu'en avez-vous fait ?

aS^ LA MORT DES DIEUX.

Avec des yeux pleins d'infinie tristesse et d'infini amour, il contemplait le bas-relief.

— Julien ? demanda doucement Oribazy. Tu crois Maxime ?

— Oui.

— En tout?

— Que veux-tu dire ?

— J'ai toujours pensé, Julien, que tu soufTrais de la même maladie que tes ennemis les chrétiens ?

— Laquelle?

ê. — La foi dans les miracles, "^ Julien secoua la tête.

— S'il n'y a ni miracles, ni dieux, toute ma vie n'est que folie... Non, ne parlons pas de cela. Et ne ne me juge pas trop sévèrement pour mon amour des cérémonies antiques I Je ne sais comment te l'expliquer. Les vieilles choses naïves m'émeuvent jusqu'aux larmes et j'aime le soir plus que le matin, l'automne plus que le printemps. J'aime tout ce qui s'enfuit !... Même le parfum des fleurs fanées... Que faire, mon ami? Les dieux m'ont créé ainsi!... Cette tristesse douce, ce crépuscule doré, féerique, me sont nécessaires ! Dans la lointaine antiquité, il y a quelque chose d'indiciblement beau et gracieux, que je ne trouve plus nulle part ailleurs : le rayonnement du soleil couchant sur le marbre jauni par le temps. Ne m'enlève pas l'amour fou de ce qui n'est plus. Tout ce qui a été est plus beau que ce qui est ! j Le souvenir a plus de puissance sur mon ame, que

; Il 'espoir., ,

Julien se tut, et pensif, avec un tendre sourire, regarda dans le lointain, la tête appuyée contre la colonne dont le chapiteau ressemblait à un triste lys blanc.

— Tu parles en poète, répondit Oribazy. Les rêves d'un poète sont dangereux, quand la destinée d'un monde repose entre ses mains ! Celui qui règne sur les hommes, ne doit-il pas être plus qu'un poète?

— Qu'v a-t-il au-dessus ?

— Le créateur d'une vie nouvelle?...

— Nouveau! nouveau! s'écria Julien. Vraiment, votre nouveauté m'effraye parfois ! Elle me semble froide et dure comme la mort. Je te dis : mon cœur est dans l'antiquité. Les galiléens aussi cherchent toujours la nouveauté en piétinant les antiques idoles!... Crois-moi, la nouveauté n'est que dans ce qui est vieux, immortel, outragé et superbe !

Il se redressa de toute sa taille, le visage blême et fier, les yeux brillants.

— - Ils pensent que la Hellade est morte!... Et de tous les points du monde, les moines noirs s'abattent comme des corbeaux sur son corps de marbre et le déchiquettent, joyeux, en criant : « La Hellade est morte! » Mais ils oublient que la Hellade ne peut mourir ! Que la Hellade est dans nos cœurs ! La Hellade, c'est la beauté divine de l'homme, sur la terre. Elle n'est qu'endormie, et, quand elle s'éveillera... malheur aux corbeaux noirs de Galilée !

— Julien, murmura Oribazy, j'ai peur pour toi.. Tu veux accomplir l'impossible... Les corbeaux ne

mangent pas les -vivants et les morts ne ressuscîtent pas... César! si le miracle ne s'accomplissait pas?

— Je ne crains rien : ma perte sera mon triomphe ! s'écria l'empereur avec un si radieux bonheur sur son jeune visage qu'Oribazy frémit, comme si le miracle allait s'accomplir. Gloire aux réprouvés I Gloire aux vaincus I

...Mais avant de périr, ajouta-t-il avec un sourire altier, nous lutterons encore I . . . Je voudrais que mes ennemis fussent dignes de ma haine et non de mon mépris 1... En vérité, j'aime mes ennemis, parce que je puis les vaincre et sentir ma force. Je porte dans mon cœur la gaieté de Dionys ! L'ancien titan se relève et brise ses chaînes et «ncore une fois s'allume sur la terre le feu de Prométhée I Le Titan contre le Galiléen !.. Je viens donner aux hommes une liberté, une gaieté telles, qu'ils n'ont jamais osé y songer! Galiléen, ton empire disparaît comme une ombre! Réjouissezvous, tribus et peuples de la terre! Je suis le messager de la vie, je suis le libérateur, je suis... Г Antéchrist |

Dans le monastère voisin, aux fenêtres et aux portes i.ormétiquement fermées, retentissaient les solennelles prières des religieux, dominant le bruit lointain des chants bachiques. Pour les couvrir, les moines unissaient leurs voix en un plaintif gémissement :

— Pourquoi Seigneur nous as-Tu abandonnés? Pourquoi Ta colère s'est-elle abattue sur le troupeau de Tes brebis ?

» Pourquoi nous as-Tu offerts en déshonneur à notre voisin, incorporé aux païens? Pourquoi nous laisses-Tu outrager par l'humanité ? »

Les anciennes paroles du prophète Daniel prenaient un sens inattendu :

— (( Le Seigneur nous a livrés au roi Réprouvé, le plus astucieux de toute la terre ! »

Tard dans la nuit, lorsque le silence s'étendit sur

les rues, les religieux regagnèrent leurs cellules. Le frère Parphène ne pouvait même pas songer au sommeil. Il avait un visage pâle et doux ; dans ses grands yeux purs comme ceux d'une vierge, se lisait une triste perplexité quand il parlait des gens. Il parlait rarement, indistinctement et d'une façon inopinée, toujours de choses si enfantines, qu'on ne pouvait l'écouter sans sourire. Parfois, il riait sans cause et les moines austères lui demandaient:

— Pourquoi grinces-tu des dents? Est-ce pour plaire au diable ?

Alors, il expliquait timidement qu'il « riait à ses propres pensées » et cela convainquait tout le monde de l'aliénation de Parphène.

Il possédait un grand art : celui d'enluminer les manuscrits et cet art de frère Parphène rapportait au monastère, non seulement de l'argent, mais aussi la considération dans les plus lointaines provinces. Il ne soupçonnait pas cela et s'il avait pu comprendre ce que c'est que la gloire, il s'en serait plutôt effrayé que réjoui.

Il ne considérait pas ses occupations artistiques qui lui donnaient beaucoup de peine — frère Parphène poussant au suprême point la perfection des détails — comme un travail, mais comme un amusement. Il ne disait pas .

— Je vais travailler.

Mais demandait toujours au vieux supérieur Pamphile, qui l'aimait tendrement :

— Père, bénis-moi, je vais jouer.

Ayant achevé quelque difficultueuse combinaison d'ornement, il battait des mains et se complimentait lui-même.

Frère Parphène aimait tellement la solitude et le calme de la nuit, qu'il avait appris à travailler à la lueur d'une lampe. Les couleurs prenaient des teintes inattendues et ne nuisaient pas aux dessins fantastiques .

Dans sa petite cellule, Parphène alluma la petite lampe de terre et la posa sur une planche, à côté de petits flacons, de fins pinceaux, de boîtes de couleurs à vermillon, à argent et or liquides. Il se signa, trempa précautionneusement son pinceau et se prit à peindre les queues en éventail de deux paons audessus du frontispice d'une page. Les paons d'or sur champ vert buvaient à une source turquoise, levaient les becs et tendaient les cous. D'autres rouleaux de parchemin attendaient, inachevés. C'était tout un monde surnaturel et charmant. Autour du texte s'enchevêtraient des créations de fabuleuse architecture — arbres, fantastiques animaux. Parphène ne pensait à rien, quand il les créait, mais une sérénité joyeuse transformait son visage. La Hellade, l'Assyrie, la Perse, les Indes, Byzance raffinée et la vision trouble des mondes futurs, tous les peuples et tous les siècles, se fondaient dans le paradis du moine, qui brillait avec des reflets de pierres précieuses autour des Lettres Initiales de l'Ecriture Sainte.

Là était représenté le Baptême : Saint Jean versait l'eau sur la tête du Christ et, à côté, le dieu païen

des fleuves inclinait une amphore, aimablement, comme l'ancien propriétaire de la rive tenait tout prêt un essuie-mains, pour l'offrir au Sauveur après le baptême.

Frère Parphène, dans sa candeur, ne craignait pas les anciens dieux ; ils l'amusaient et lui semblaient depuis longtemps convertis au christianisme. Immanquablement, il plaçait au sommet des collines, le dieu des montagnes, personnifié par un adolescent nu. Quand il dessinait le passage de la mer Rouge, une femme, tenant un aviron, représentait la mer, et un homme nu, avec l'inscription « Bodos » devait figurer ГаЫте engloutissant Pharaon ; sur la rive était assise une femme triste, vêtue d'une tunique couleur de sable — le Désert.

De-ci de-là, dans la courbe d'un cou de cheval, dans le pli d'une robe, dans la pose naïve d'un dieu étendu, appuyé sur le coude, filtrait l'élégance antique, la grâce de la nudité.

Cette nuit, le «/ш» n'intéressait pas l'artiste. Ses doigts infatigables tremblaient, le sourire ne paraissait pas sur ses lèvres.

Prêtant l'oreille, il ouvrit un coffret de cèdre, en retira une alêne servant aux reliures, se signa et, garantissant de la main la flamme rose de la lampe, sortit doucement de sa cellule.

Il faisait chaud dans le couloir silencieux ; on n'entendait que le bourdonnement d'une mouche, prise dans une toile d'araignée.

Parphène descendit à l'église, éclairée par une lampe

LAMORTDESDIEUX. 2^1

unique posée devant le vieux diptyque en ivoire sculpté. Deux gros saphirs allongés, dans l'auréole de Jésus assis sur les bras de la Yierge, avaient été enlevés par les païens et transportés à leur place d'origine dans le temple de Dionys.

Ces creux noirs dans l'ivoire jauni semblaient à Parphène des plaies dans un corps vivant.

— Non, je ne peux pas ! murmura-t-il en baisant la main de l'enfant Jésus. Je ne peux pas ; mieux vaut mourir !

Ces traces sacrilèges dans l'ivoire le tourmentaient, l'indignaient plus que des violences exercées sur un être humain.

Dans un coin de l'église, il découvrit une échelle de corde servant à l'allumage des lampes de la chapelle. Portant cette échelle, il sortit dans un étroit couloir menant à la sortie, devant laquelle, sur la paille, ronflait le gros frère cellérier Chorys.

Parphène glissa comme une ombre ; la serrure de la porte grinça avec un son métallique. Chorys se releva, battit des paupières et de nouveau roula sur la paille.

Parphène franchit une clôture basse et se trouva dans la rue, déserte à cette heure. La pleine lune brillait au ciel. La mer grondait. Il contourna le temple de Dionys jusqu'à l'endroit plongé dans l'ombre et jeta l'échelle de corde, de façon qu'elle s'accrochât à l'acrotère de métal qui ornait ce coin ; l'échelle resta suspendue à la patte du sphinx. Le moine grimpa sur le toit.

Au loin, des coqs chantèrent ; un chien aboya ;

puis, de nouveau, régna le calme, dominé par les gémissements de la mer.

Parphène jeta l'échelle dans l'intérieur du temple et descendit.

Les yeux du dieu, deux saphirs allongés, brillaient d'une vie intense sous la lumière lunaire et fixaient le moine, impressionné par le silence imposant. Parphène tressaillit et se signa.

Il grimpa sur l'autel où Julien avait offert le sacrifice et ses talons sentirent la tiédeur des cendres à peine éteintes.

Le moine retira l'alêne de sa poche; les yeux du dieu scintillaient tout près de son visage et l'artiste vit l'insouciant sourire de Dionys et tout son corps de marbre. Et il admira le dieu antique tandis qu'il enlevait les saphirs et sa main, involontairement, ménageait le marbre séducteur.

Enfin, l'ouvrage fut achevé et Dionys, aveugle, regarda terriblement le moine, avec ses orbites assombries.

Alors, la terreur s'empara de Parphène ; il lui sembla que quelqu'un le surveillait. 11 sauta à bas de l'autel, courut à l'échelle de corde, grimpa, la jeta de l'autre côté sans prendre le temps de la consolider, ce q\ii causa sa chute aux derniers échelons.

Livide, les habits en desordre, salis, maintenant dans ses mains les précieux saphirs, il traversa la rue comme un voleur et se précipita vers le monastère.

Le portier ne s'éveilla pas et Parphène, se faufilant, entra dans la chapelle. En revoyant le diptyque, il

se tranquillisa ; essaya de remettre les yeux de saphir de Dionys dans les cerclures : ils s'y encadraient admirablement et de nouveau resplendirent dans l'auréole de l'enfant Jésus.

Revenu dans sa cellule, Parphène éteignit sa lampe et se coucha.

Tout à coup, dans l'obscurité, se ramassant sur lui-même, et cachant sa figure dans ses mains, il eut un accès de rire étouffé, comme rient les enfants heureux d'une farce et qui craignent qu'on ne la découvre. Il s'endormit avec ce rire.

Lorsque Parphène s'éveilla, les vagues matinales de la Propontide brillaient à travers la grille de la petite fenêtre ; les pigeons secouaient leurs ailes en roucoulant.

Le rire de la nuit était encore dans le coeur de Parphène, qui courut à sa table de travail et, avec joie, contempla les arabesques inachevées : c'était le Paradis terrestre. Adam et Eve étaient assis dans un pré. Un rayon de soleil tomba sur les arabesques, qui s'illuminèrent d'or, de pourpre et d'azur.

Parphène, en travaillant, ne remarquait pas qu'il [donnait au corps d'Adam l'antique et superbe beauté olympienne du joyeux dieu Dionys.

Le célèbre sophiste, le professeur impérial d'éloquence, Hékébolis, avait commencé par la dernière marche l'ascension de l'échelle des grades impériaux. Il avait été servant attaché au temple d'Astarté, à Hiéropolis. A seize ans, ayant volé plusieurs objets précieux, il se sauva à Gonstantinople, traversa toute la lie de la capitale, trempa dans toutes les escroqueries, traîna sur les grandes routes avec de respectables pèlerins et avec la bande de brigands des sacrificateurs de Dlndimène, déesse bien-aimée de la populace, promenée de village en village sur un âne. Enfin, il arriva à l'école du rhéteur Proérès et bientôt devint, luimême, professeur d'éloquence.

Pendant les dernières années du règne de Constantin le Grand, quand la religion chrétienne devint de mode à la cour, HékéboHs se fit chrétien. Le clergé nour-

rissait des sympathies à son égard et il le payait de retour.

Hékébolis, souvent et toujours au moment opportun, changèàWe' symbole de sa foi, selon le vent qui soufflait : d'arien il devenait orthodoxe ; d'orthodoxe, arien, et chaque changement lui laisait monter un degré de l'échelle des dignités ; le clergé le poussait et il poussait le clergé à son tour.

Sa tête grisonnait, son obésité devenait de plus en plus agréable, ses sages discours de plus en plus insinuants et doucereux et ses joues fleurissaient. Les yeux étaient caressants, luisants, mais, par instants, y brillaient aussi une ironie mauvaise, un esprit arrogant et froid. Alors il baissait promptement les paupières et l'étincelle s'éteignait.

Toutes ses allures avaient pris un cachet clérical.

Il était un sévère observateur des jeûnes et un fin gastronome. Ses plats maigres étaient plus recherchés que les plus somptueux mets gras ; comme ses plaisanteries monastiques étaient plus aiguës que les plaisanteries païennes les plus franches. On servait chez lui une boisson rafraîchissante, faite avec du jus de betterave agrémenté d'épices spéciales, et beaucoup la trouvaient meilleure que du vin. Au lieu du pain de froment ordinaire, il avait inventé des galettes de graines du désert, avec lesquelles, selon la tradition, saint Pacôme se nourrissait en Egypte,

Les mauvaises gens insinuaient que Hékébolis était un libertin et on racontait, к Gonstanlinople, l'^necdocte suivante :

Une jeune femme avouait à son confesseur avoir commis le crime d'adultère. « — C'est un grand péché î Et avec qui ma fille ? — Avec Kékébolis, mon père! » Le visage du prêtre s'éclaira. « — Avec Hékébolis ! ah! vraiment!... C'est un saint homme, dévoué à l'Eglise... Repens-toi, ma fille, le Seigneur te pardonnera ! »

Certainement, ces récits n'étaient que des ragots, mais dans le visage respectable, rasé, du dignitaire, les lèvres trop rouges, trop épaisses, ressortaient étrangement, bien qu'il les serrât avec une expression d'humilité monastique. Les femmes l'aimaient beaucoup.

Parfois, Hékébolis disparaissait pendant plusieurs jours et personne ne connaissait ces mystères de son existence. Il savait jeter à l'eau ses secrets. Jamais ni un domestique, ni un esclave ne l'accompagnaient dans ces voyages énigmatiques, à la suite desquels il revenait rajeuni et tranquillisé.

Sous l'empereur Constance, il reçut l'emploi de rhéteur de la cour, avec de superbes appointements, le laticlave des sénateurs et le ruban bleu sur l'épaule — distinction des grands dignitaires.

Il visait plus haut.

Mais au moment où Hékébolis se disposait à franchir le dernier degré, Constance mourut inopinément. Julien, ennemi de l'Église, monta sur le trône. Hékébolis ne perdit pas sa présence d'esprit : il fit ce que faisaient beaucoup d'autres, mais ni trop tôt, ni trop tard.

Julien, aux premiers jours de sa puissance, orga-

nisa une controverse théologique dans son palais. Un jeune docteur philosophe, estimé de tous pour sa droiture et sa noblesse, César de Gappadoce, le frère du célèbre théologien Basile le Grand, se fit le défenseur de la foi chrétienne contre l'empereur.

Julien autorisait, dans ces joutes savantes, une entière indépendance et aimait même qu'on lui répliquât passionnément en oubliant l'étiquette de la cour.

La controverse était des plus vives, la réunion des sophistes, des savants, des prêtres, considérable. Ordinairement, peu à peu, le discutant se soumettait, non à la logique du philosophe grec, mais à la majesté de l'empereur romain — et cédait.

Cette fois-ci, il n'en fut pas de même : César de Gappadoce ne céda pas. C'était un jeune homme, portant dans ses mouvements une grâce féminine, une inaltérable clarté dans ses yeux purs. Jl appelait la philosophie de Platon la sagesse tortueuse du serpent, et lui opposait la céleste sagesse de l'Evangile. Julien fronçait les sourcils, se détournait, mordait ses lèvres, se contenant avec peine. La discussion, comme toutes les discussions sincères, se termina sans résultat.

L'empereur, ayant repris possession de lui-même, quitta la salle sur une plaisanterie philosophique, prit un visage aimable, empreint d'une magnanime tristesse — en réalité, le dard dans le cœur.

A ce moment précis, s'approcha de lui le rhéteur Hékébolis, que Julien considérait comme un ennemi. Il lui demanda :

— Que veux-tu ?

Hékébolis tomba à genoux et commença une repentante coniession. Depuis longtemps déjà, il hésitait ; mais les déductions de l'empereur l'avaient définitivement vaincu. Il maudissait la noire superstition galiléenne ; son cœur retoîirnait aux souvenirs de son enfance, aux clairs dieux olympiens.

L'empereur releva le vieillard et, ne pouvant parler d'émotion, le serra de toutes ses forces contre sa poitrine et l'embrassa sur ses joues rasées, sur ses succulentes lèvres rouges. Il cherchait des yeux César de Cappadoce pour se repaître de son humiliation.

Durant plusieurs jours, Julien retint auprès de lui Hékébolis, racontant à tout instant sa conversion, fier de son disciple, comme un sacrificateur d'une belle victime ; comme l'enfant d'un nouveau jouet, comme un adolescent de sa première maîtresse.

L'empereur voulut donner à son nouvel ami une place d'honneur à la cour, mais Hékébolis refusa net, ne se considérant pas digne d'une pareille distinction. Il était décidé à préparer son âme à la vertu olympienne par un long noviciat ; épurer son cœur de l'impiété galiléenne en servant un des anciens dieux olympiens.

Julien le nomma grand sacrificateur de Bythinie et de Paphlagonie.

Les individus portant ce titre s'appelaient, chez les païens, archiépiscopts.

L'archevêque Hékébolis gouvernait les deux grandes provinces asiatiques et, ayant pris cette nouvelle voie, la suivait avec autant de succès que l'ancienne.

Il contribua à la conversion de nombreux Galiléens dans la foi hellénique.

Hékébolis devint le grand sacrificateur du célèbre temple de la déesse phénicienne Astarté-Atagaris, celle qu'il avait servie dans son enfance. Ce temple était bâti à mi-chemin de Calcédoine et de Nicomédie, sur un promontoire élevé, s'avançant dans la Propontide. On nommait cet endroit Gargaris, et les pèlerins y venaient de tous les coins du monde adorer Aphrodite Astarté, déesse de la mort et de la volupté.

Dans l'une des grandes salles de son palais, àConstantinople, Jj^ien s'occupait des affaires de l'Etat.

Entre les colonnes de porphyre de la terrasse qui donnait sur le Bosphore, scintillait la mer bleu pâle. Le jeune empereur était assis devant une table ronde eu marbre, encombrée de papyrus et de rouleaux de parchemin. Les silentiaires, la tête baissée, faisaient grincer leurs calamus égyptiens. Quelques-uns avaient une expression endormie, n'étant pas habitués à se lever à une heure aussi matinale. Un peu en recul, derrière la colonnade, se communiquant leurs observations à voix basse, se tenaient Hékébolis et Julius Mavricus, dignitaire au visage intelligent et bilieux.

Parmi la superstition générale, ce sceptique élégant de cour était un des derniers admirateurs de Lucien, le railleur de Samosate, l'auteur des venimeux dialogues

LA MORT DES DIEUX. 3oi

dans lesquels il persifle si impitoyablement toutes les idoles de l'Olympe et du Golgotha, toutes les traditions de la Hellade et de Rome. Julien dictait une missixe au grand sacrificateur de la Galilée, Arsace :

« N'autorise pas les sacrificateurs à fréquenter le théâtre, à boire dans les tavernes, à s'occuper de bas métiers. Respecte les obéissants, punis les infidèles. Dans chaque ville, fais ériger des maisons hospitalières pour les pèlerins qui devront y trouver la charité plénière et non seulement les pèlerins hellénistes, mais tous, à quelque profession de foi qu'ils appartiennent. Nous fixons, pour être distribuées en Galicie, trente mille mesures de froment, soixante mille setiers de vin. Distribue la cinquième partie entre les pauvres vivant près des temples, le reste entre les pèlerins et les misérables. Il est honteux de priver les hellénistes de subsides quand les juifs n'ont pas un mendiant et que les galiléens nourrissent les leurs et les nôtres. Ils agissent comme des gens qui séduisent les enfants avec des friandises, commençant par l'hospitalité, invitant aux repas d'amour fraternel qu'ils nomment « agapes », et peu à peu, finissent par des jeûnes, des flagellations, l'horreur de la géhenne, la folie et la mort des martyrs. Telle est la voie habituelle des ennemis du genre humain qui se nomment chrétiens et fraternels. Combats-les par la charité faite au nom des éternels dieux olympiens. Fais annoncer dans toutes les villes et tous les villages que telle est ma cordiale préoccupation. Si j'apprends que tu as agi selon mon désir je t'accorderai ma bienveillance.

Explique aux citoyens que je suis prêt à leur venir en aide en toute circonstance et à tout instant. Mais, s'ils veulent obtenir mes faveurs qu'ils s'inclinent devant la mère des dieux, Dindymène, et qu'ils lui rendent gloire dans toutes les tribus à travers les siècles. »

Il écrivit lui-même les derniers mots.

On servit le déjeuner : du pain, du froment, des olives fraîches et un léger vin blanc. Julien mangeait et buvait sans s'arracher de l'ouvrage. Mais, tout à coup, il se retourna, et désignant le plat d'or contenant les olives, il demanda à son esclave favori, amené des Gaules et qui le servait toujours :

— Pourquoi ce plat d'or? Où est l'autre, en glaise?

— Pardonne, seigneur I . . . Il est brisé.

— Tout à fait?...

— Non; le bord seulement...

— Apporte-le.

L'esclave courut chercher le plat demandé.

— Il peut servir encore longtemps I dit Julien. Il sourit :

— Mes amis, je me suis aperçu que les objets brisés servaient plus longtemps que les nouveaux' J'avoue, j'ai pour eux une faiblesse I J'y trouve un certain charme comme dans de vieux amis ! ... Je crains^ la nouveauté, je déteste le changement. On regrette toujours ce qui est vieux... ce à quoi on est habitué.

Julien rit joyeusement à ses propres paroles :

— Voyez : quelles pensées philosophiques arrivent parfois à propos d'un plat cassé!...

Julien Mavricus tira Ilékébolis par la manche :

LA MORT DES DIEUX. 3o3

— As-tu entendu ? Voilà toute sa nature ! Il garde aussi religieusement ses plats cassés et ses dieux à demi morts. Voilà ce qui décide des destins du monde I

Julien se laissa entraîner des édits et des lois aux projets d'avenir.

Dans toutes les villes de l'empire, il voulait fonder des écoles, des chaires de lecture, de discussions hellénistes; des formes spéciales de prières, de sermons philosophiques ; des refuges pour les gens vertueux et pour ceux qui se consacraient aux réflexions philanthropiques.

— Hein ? murmura Mavricus à Hékébolis, des monastères en l'honneur d'Aphrodite et d'Apollon ! . . . A chaque heure sa peine!

— Oui, mes amis, nous accomplirons tout cela, avec l'aide des dieux, conclut l'empereur. Lcsgaliléens veulent convaincre le monde que la charité est leur monopole, bien qu'elle appartienne à tous les philosophes, quels que soient les dieux qu'ils révèrent. Je suis venu pour prêcher au monde un nouvel amour, libre et joyeux, comme le ciel même des Olympiens!

Julien promena sur les assistants un regard scrutateur et ne trouva pas ce qu'il cherchait sur les visages des dignitaires. Dans la salle, entrèrent des envoyés des professeurs chrétiens de rhétorique et de philosophie. Depuis peu avait paru un édit défendant aux instituteurs galiléens l'enseignement de l'éloquence antique. Les rhéteurs chrétiens devaient ou renoncer à leur foi ou quitter les écoles.

Un rouleau à la main, un des employés, petit homme maigre, confus, ressemblant à un vieux

ЗоД LA MORT DES DIEUX.

perroquet, s'approcha de l'empereur, accompagné de deux élèves diflormes et rougeauds.

— Aie pitié de nous, bien-aimé des dieux !

— Gomment t'appclle-t-on? interrompit Julien.

— Çamrien, citoyen romain.

— Eh bien ! vois-tu, moucher Papirien, je ne vous veux aucun mal... Au contraire... restez galiléens...

Le vieillard tomba aux pieds de l'empereur et les embrassa.

— Voilà quarante ans que j'apprends la grammaire... Je connais mieux que quiconque Homère et Hésiode...

— Que demandes-tu?... interrogea Auguste sévère.

— J'ai six enfants, seigneur ! ... Ne m'enlève pas mon dernier morceau de pain ! . . . Les élèves m'aiment bien. Demande si je leur apprends quoi que ce soit de mal?

L'émotion empêchait Papirien de continuer et il désignait ses élèves qui ne savaient où cacher leurs mains et se tenaient les yeux écarquillés, rougissants.

— Non, mes amis! dit l'empereur doucement et fermement en même temps. La loi est juste. Je trouve absurde que des professeurs chrétiens expliquant Homère réfutent les dieux qu'Homère a chantés. Si vous croyez que nos savants ont simplement composé des fables au sujet de nos dieux, allez plutôt à l'éghse expliquer Mathieu et Luc !... Remarquez, galiléens, je fais cela dans votre intérêt...

Quelqu'un parmi les rhéteurs murmura :

— Dans notre intérêt ! Nous crèverons de faim !

— Vous craignez de vous profaner par ce qui est

LA MORT DES DIEUX. 3o5

bien pis, la menteuse sagesse? Vous dites : « Heureux les pauvres d'esprit ! » Soyez-le donc ! . . . Peutêtre croyez-vous que j'ignore votre enseignement? Je le connais mieux que vous! Je vois dqn^ ^^^ rnvnvnptn^ déments galiléens des profondeurs que vous n'avez janiais rêvées!... Mais, à chacun sa part; laissez-nous notre sagesse frivole, notre pauvre science littéraire. Que ferez-vous de ces sources empoisonnées ? Vous possédez une sagesse plus haute! Nous avons le royaume terrestre et vous — celui des cieux. Ce n'est pas peu pour des gens humbles comme vous ! . . . La dialectique pousse aux libérales hérésies... Vraiment, soyez simples comme des enfants. L'ignorance des pêcheurs de Gapharnaum n'est-elle pas au-dessus de tous les dialogues platoniciens? Toute la sagesse des galiléens est enfermée dans ce mot : « Crois !... » Si vous étiez de vrais chrétiens, rhéteurs, vous béniriez notre loi. En ce moment, ce n'est pas votre âme, mais votre corps qui se révolte ; votre corps, qui trouve la douceur dans le péché. Voilà tout ce que j'avais à vous dire et j'espère que vous m'approuverez et que vous trouverez que l'empereur romain se préoccupe plus que vous-mêmes du salut de vos âmes!

Julien traversa la foule des malheureux rhéteurs, calme et satisfait de son discours. Papirien, toujours agenouillé, s'arrachait les cheveux.

— Pourquoi, Reine céleste, pourquoi permets-tu de telles choses?

Les deux élèves, voyant la douleur de leur maître, essuyaient leurs yeux avec leurs poings difformes.

Julien se souvenait des interminables conflits entre orthodoxes et ariens qui avaient eu lieu au Concile de Médiolan, sous Constance. Il songea à profiter de cette animosité et décida de convoquer à l'exemple de ses prédécesseurs chrétiens, un Concile œcuménique.

Une fois, dans une conversation intime, il avait déclaré à ses amis étonnés que, au lieu de persécuter les galiléens, il voulait leur donner pleine liberté de foi, et faire revenir de l'exil les donatistes, les céciliens, les marchionistes, les montanistes et autres hérétiques chassés par les conciles de Constantin et de Constance, Il était sûr qu'il n'y avait pas de meilleur moyen de faire périr le christianisme.

— Vous verrez, mes amis, disait l'empereur, quand tous serons revenus à leur place première, une telle lutte s'allumera entre ces fraternels, qu'ils commen-

ceroQt par se torturer comme des oiseaux de proie lâchés de leur cage dans l'arène d'un cirque et qu'ils livreront à l'opprobre le nom de leur maître plus tôt que je ne l'obtiendrais par des persécutions et des martyres I

Julien envoya dans toutes les parties de l'empire romain des édits et des lettres autorisant le retour des exilés. En même temps, les plus sages professeurs galiléens étaient invités à se rendre au palais de Constantinople pour une discussion d'intérêt religieux. Le plus grand nombre des invités ignorait le but, le sujet du concile, les lettres étant écrites avec une maligne incompréhension. Devinant une ruse, beaucoup, sous prétexte de maladie, ne se rendirent pas à l'appel.

L'azur matinal semblait sombre auprès de l'éclatante blancheur de la double colonnade entourant la cour désignée sous le nom d'Atrium de Constantin. Des pigeons blancs, avec d'heureux et joyeux battements d'ailes, disparaissaient dans le ciel, comme des flocons de neige. Au centre de l'atrium, se dressait la statue de Vénus Gallipyge et le marbre s'argentait au soleil comme un corps vivant. Les moines, en passant, se détournaient, cherchaient à ne pas la voir ; mais elle restait quand même près d'eux, séductrice et tendre.

Ce n'était pas sans une secrète intention que Julien avait choisi cet emplacement pour le concile galiléen.

Les habits sombres des religieux paraissaient ici plus noirs encore, les visages amaigris par les privations plus mornes, Ils glissaient, jetant sur le marbre ensoleillé des ombres difformes. Tous étaient gênés.

3o8 LA MORT DES DIEUX.

Chacun s'efforçait de prendre un aspect indifférent, présomptueux même, feignant de ne pas voir son voisin ennemi et, à la dérobée, se jetait des regards faits de curieux mépris.

— Sainte Mère de Dieu ! Qu'est-ce donc ? Où sommes-nous tombés.»^ dit avec une profonde émotion le vieil éveque Eustache. Laissez-moi passer, guerriers !

— Doucement, doucement, mon ami ! lui répondait le centurion des porteurs de lances, le barbare Delagaïf, en l'écartant poliment de la porte.

— J'étouffe dans cette puanteur hérétique! Laissezmoi passer!

— Par la volonté d'Auguste, tous ceux venus au concile... répliquait Delagaïf, en le retenant inflexiblement.

— Mais ce n'est pas un concile!... C'est un repaire de brigands !

Parmi les galiléens, se trouvaient des hommes gais qui se moquaient de l'allure provinciale et du fort accent arménien d' Eustache qui, perdant courage, se calma et se glissa dans un coin en murmurant :

— Seigneur ! Seigneur, que t'ai-je fait ? Evandre de Nicomédie se repentait aussi d'être venu

et d'avoir amené le disciple de Didime, à peine arrivé à Constantinople, le Frère Juvcntin.

Evandje était un des plus grands dogmatistes de son époque, un homme d'esprit profond et perspicace. Il avait perdu la santé et avait vieilli prématurément sur ses livres ; il avait presque perdu la vue, et dans ses yeux de myope se lisait toujours la fatigue. D'innom-

brables hérésies assiégeaient son cerveau, ne lui laissaient pas de repos, le tourmentaient dans ses rêves, et en même temps l'attiraient par leurs finesses et leurs subtilités. Évandre les collectionnait dans un énorme manuscrit, intitulé : Contre les hérétiques, avec la même passion que celle des amateurs de choses rares. Il les recherchait avidement, imaginait celles qui pourraient exister et, plus il les réprouvait, plus elles l'accaparaient. Parfois, il priait Dieu de lui accorder une foi simple et Dieu lui refusait la simplicité.

Dans la vie ordinaire, il était timide, naïf et sans défense comme un enfant. Il n'en coûtait rien aux mauvaises gens de tromper Evandre et les railleurs racontaient mille anecdotes à son sujet.

Plongé dans ses rêves théologiques, l'évêque, continuellemeni, se trouvait dans de fâcheuses situations.

Par distraction aussi, il était venu à ce singulier concile, sans songer où et pourquoi il s'y rendait, attiré par l'espoir de découvrir une hérésie nouvelle.

Maintenant, il grimaçait dépité et cachait de sa main ses yeux affaiblis contre les trop vifs rayons du soleil. Il eût préféré retourner à ses livres, dans sa chambre obscure.

Evandre ne lâchait pas Juventin et le prévenait contre les tentations, en critiquant les dilïérentes hérésies.

Au centre de la salle se promenait un vigoureux vieillard aux pommettes saillantes, la tête auréolée de luxuriants cheveux gris. C'était l'évêque septuagénaire Purpuris, un Africain donatiste, rappelé de l'exil par Julien.

3lO LA MORT DES DIEUX.

Ni Constantin, ni Constance, n'étaient parvenus à étouffer l'hérésie des donatistes. Des flots de sang coulaient depuis cinquante ans, en Afrique, à cause de l'injuste déposition d'un donatiste au lieu d'un cécilien ou d'un cécilien au lieu d'un donatiste, point toujours resté obscur. Mais les deux sectes s'entretu aient et l'on ne pouvait présager la fin de ces fratricides, non pour deux opinions, niais pour deux noms.

Juventin remarqua qu'un évêque cécilien, qui passait devant Purpuris, frôla du coin de sa chasuble les vêtements du donatiste. Celui-ci se détourna avec un grognement dégoûté, prit entre deux doigts l'étoffe et la secoua plusieurs fois de façon que tout le monde le vît.

Évandre communiqua à Juventin que, lorsque, par hasard un cécilien entrait dans une église de donatistes, il en était chassé et les dalles, sur lesquelles avaient posé ses pieds, étaient lavées avec de l'eau salée.

Derrière Purpuris, le suivant pas à pas, comme un chien, marchait son fidèle garde du corps, un énorme Africain à demi sauvage, brun, terrible, le nez aplati, les lèvres épaisses : le diacre Léona, armé d'un gourdin que serraient ses mains nerveuses. C'était un paysan éthiopien appartenant à la secte des mutilateurs, appelés les « ciicumcellions ». Les armes à la main, ils couraient les grandes routes et proposaient de l'argent aux passants, pour les tuer, ajoutant :

— Tuez-nous ou nous vous tuerons !

Au nom du Christ, les circumcellions se mutilaient,

LAMORTDESDIELX. 3ll

se brûlaient, se noyaient, mais ne se pendaient pas, parce que Judas s'était pendu. Ils assuraient que le suicide pour la gloire de Dieu puriflait l'âme de tous les péchés et le peuple les considérait comme des martyrs. Avant la mort, ils s'adonnaient à toutes les jouissances , mangeaient , buvaient , violaient les femmes. Un grand nombre n'employaient pas le glaive, le Christ l'ayant défendu;, mais, par contre, avec d'énormes gourdins, la conlscience tranquille, « d'après l'Ecriture », ils assommaient les hérétiques et les païens. En versant le sang, ils criaient :

— Gloire à Dieu !

Et les paisibles habitants des villes africaines craignaient plus ce cri sacré que le son des trompes guerrières ou les rugissements du lion. Les donatistes considéraient les circumcellions comme leurs gardiens. Les paysans éthiopiens comprenant mal les disputes ecclésiastiques, les donatistes leur désignaient préalablement ceux qu'ils devaient assommer, « d'après l'Ecriture ».

Évandre fixa l'attention de Juventin sur un bel adolescent au visage tendre et naïf comme celui d'une jeune fdle. C'était un caïnite.

— Bénis soient nos-^frèrëslnsoumis, Caïn, Cham, les habitants de Sodome et de Gomorrhe ! prêchaient les caïnites. Ils sont les graines de la haute sophie, de la sagesse sacrée!... Amenez à nous, vous tous, chassés, révoltés, réprouvés I Béni soit Judas ! Lui seul parmi les apôtres était initié à la haute science ! Il a livré le Christ pour que le Christ meure et ressuscite.

3l3 LA MORT DES DIEUX.

parce que Judas savait que la mort du Christ sauverait le monde ! L'initié à notre sagesse doit transgresser toutes les limites, tout oser, mépriser la matière, fouler toute peur et s'étant adonné à tous les péchés, à toutes les jouissances de la chair, atteindre le dégoût de la matière, la dernière pureté de l'âme I

— Regarde, Juventin, voilà un homme qui se croit au-dessus des archanges et des séraphins, dit Evandre en désignant un jeune et élancé Egyptien, qui se tenait à part de tout le monde, un spirituel sourire sur ses lèvres peintes comme celles d'une courtisane.

11 était vêtu selon la dernière mode byzantine et ses mains blanches étaient couvertes de bagues, n s'appelait Gassiodor et était valentinien.

— Chez les chrétiens, assuraient les arroganls valentiniens, il y a l'âme comme chez les animaux ; mais il n'y a pas l'esprit, comme chez nous. Seuls, nous sommes initiés aux mystères du Gnosis et du divin Plerum; par conséquent, seuls, nous sommes dignes de nous nommer des hommes. Tous les autres sont des porcs ou des chiens.

Gassiodor disait à ses disciples :

— Vous devez connaître tout le monde, mais personne ne doit vous connaître. Devant Les profanes reniez le Gnosis. Taisez-vous et méprisez les preuves. Méprisez la profession de foi et le martyre. Aimez le silence et le mystère. Soyez, pour vos ennemis, invisibles et insaisissables comme les forces immatérielles. Les chrétiens ordinaires ont besoin de bonnes actions pour leur salut. Ceux qui possèdent la plus haute

LA MORT DES DIEUX. 3l3

science de Dieu, — le Gnosis, — n'ont nul besoin de ces actions. Nous sommes les fils de la lumière et eux les fils des ténèbres. Nous ne craignons pas le péché, car nous savons qu'il faut au corps, la matière, et, à l'âme, l'immatériel. Nous sommes placés si haut, que nous ne pouvons faillir, quelles que soient nos fautes. Notre coeur reste chaste dans les jouissances de la matière et, comme l'or pur, ne perd pas son éclat, même dans la boue î

Là aussi, Juventin vit un suspect vieillard, aux yeux loucheurs, à l'expression voluptueuse des fauves, l'adamite Prodick, prônant son enseignement, qui redonnait l'innocence première d'Adam. Les adamites, nus, accomplissaient leurs mystères dans une église chauffée comme un bain, et nommé « l'Eden ». Comme nos premiers ancêtres, ils n'avaient pas honte de leur nudité, et affirmaient que, chez eux, tous les hommes et toutes les femmes se distinguaient par une haute pudeur d'âme, bien que l'innocence de ces réunions paradisiaques ait toujours été douteuse.

A côté de l'adamite Prodick, était assise à terre, vêtue de l'habit épiscopal, une femme pâle, le visage austère superbe, les cheveux grisonnants, les paupières mi-closes de fatigue : la prophétesse des montanistes. Des cophtes au visage jaune la soignaient dévotieusement, la regardaient avec amour et l'appelaient « Colombe céleste ». Se consommant pendant de longues années dans les extases de l'amour irréalisable, ils prêchaient que la race humaine devait être anéantie par la continence.

Assis en nombreuses bandes, sur les collines brûlées de la Phrygie, près des ruines de Pépuse, ces rêveurs anémiés restaient immobiles les yeux fixés sur une ligne de l'horizon où devait apparaître le Sauveur. Les soirs brumeux, au-dessus de la plaine grise, dans les nuages, parmi les rayons d'or fondu, ils voyaient la gloire de Dieu, la nouvelle Sion descendant sur la terre. Les années suivaient les années et ils mouraient avec l'espoir que l'empire céleste de Dieu descendrait enfin sur les ruines de Pépuse. Relevant parfois ses paupières lasses, fixant ses regards troubles dans le lointain, la prophétesse murmurait en syriaque :

— Maran Ata ! Le Seigneur vient I

Et les pâles cophtes s'inclinaient vers elle pour mieux entendre. Juventin écoutait les explications d'Évandre et songeait que tout cela ressemblait à un rêve étrange et suppliciant. Son cœur se crispait sous la poussée de pitié amère et stérile.

Le silence régna enfin. Tous les regards se dirigèrent vers le même endroit : à l'extrémité opposée de l'atrium se tenait l'empereur Julien. Son visage avaii une expression assurée. Il voulait ieindre l'indifférence; mais, par instants, dans ses yeux brillait une étincelle de méchanceté triomphante. Il portait la simple chlamyde blanche des philosophes.

— Vieillards et maîtres, dit Auguste en s'adressant à l'assistance, nous avons considéré comme un bien de témoigner à nos sujets qui professent l'enseignement galiléen, toute notre indulgence et notre miséricorde. Il faut nourrir plus de compassion que de haine pour

LA MORT DES DIEUX. 3l5

les égarés, amener par les exhortations les obstinés à la vérité, et nullement par les coups, les vexations ou les tortures corporelles. Désirant rétablir la paix dans le monde, si longtemps troublé par les discordes religieuses, je vous ai convoqués, savants galiléens. Nous espérons que, sous notre protection, vous donnerez l'exemple des hautes vertus qui conviennent à votre dignité spirituelle et à votre sagesse.

Avec de jolis gestes, tel un orateur expérimenté, il prononçait un discours préparé à l'avance. Mais dans ces mots, pleins de bienveillance, glissaient parfois d'ironiques allusions.

11 fît sentir, entre autres, qu'il n'avait pas oublié les stupides et basses altercations qui avaient eu lieu au Concile de Médiolan, sous Constance. Il mentionna, avec un mauvais sourire, les quelques audacieux qui, regrettant qu'il ne soit plus permis de persécuter, ni de martyriser ni de tuer les frères en croyance, poussaient le peuple à la révolte, excitaient la populace, versaient de l'huile dans le feu et emplissaient le monde d'une fureur fratricide. C'étaient, là, les véritables ennemis de l'humanité, les vrais coupables du plus grand mal : l'anarchie.

Et il termina son discours, par ces paroles inattendues, dans lesquelles perçait l'ironie :

— Nous avons rappelé de l'exil vos frères, chassés par les Conciles de Constantin et de Constance, désirant accorder la liberté à des citoyens de l'empire romain. Pour la complète suppression des discordes, nous vous confions, sages précepteurs, oubliant toute

SlO LA MORT DES DIEUX.

animosité et vous unissant dans un amour fraternel, le devoir de fixer, pour les galiléens, une seule et unique profession de foi ! C'est à cet effet que nous vous avons convoqués dans notre demeure, à l'exemple de nos prédécesseurs. Jugez et décidez avec l'autorité qui vous est donnée par l'Église. Nous nous retirons, vous accordant toute liberté et attendant votre sage décision.

Avant que quiconque ait eu le temps de se reconnaître ou de répondre à cet étrange discours, Julien, entouré de ses amis philosophes, sortit de l'atrium et disparut.

Tout le monde se taisait. Quelqu'un soupira longuement et, dans ce silence, on n'entendait que le joyeux battement des ailes de pigeons et le clapotis de la fontaine.

Tout à coup, sur les hautes dalles de marbre qui servait de tribune à Julien, parut le débonnaire vieillard à alkire provinciale, à l'accent arménien, dont tout le monde s'était moqué.

Son visage était rouge, ses yeux brûlaient d'audace : le discours de l'empereur avait offensé le vieil évêque. Animé par le zèle de son âme, oubliant sa timidité, ^Eustache s'avança vers les membres du concile :

— Pères et frères ! s'écria-t-il ; — et sa voix était tellement décidée que personne ne songea à en rire ; — Pères et frères ! séparons-nous en paix ! Celui qui nous a appelés ici pour nous injurier et nous séduire ne connaît ni les canons de l'Église, ni les règlements des conciles ; il hait même le nom de Jésus ! N'amusons donc pas nos

ennemis, retenons les paroles de colère ! Je vous en supplie, au nom de Dieu éternel!... Séparons-nous dans le silence !

Il prononça ces paroles à voix haute et sonore, les yeux fixés vers la galerie supérieure protégée par des tentures de pourpre : l'empereur entouré de ses amis philosophes venait d'y paraître. Un murmure d'étonnement et d'effroi courut dans l'assistance. Julien regardait Eustache bien en face et le vieillard soutenait ce regard. L'empereur pâlit.

A ce moment le donatiste Purpuris repoussa brutalement l'évêque et prit sa place à la tribune.

— Ne l'écoutez pas ! cria Purpuris. Ne vous séparez pas, ne bravez pas la volonté d'Auguste ! Les céciliens lui gardent rancune parce qu'il nous a délivrés...

— Non, en vérité, non, mes frères! protestait Eustache.

— Laissez-nous, maudits ! Nous ne sommes pas vos frères ! Nous sommes les épis purs de Dieu, et vous, la paille sèche destinée à être brûlée...

Et, désignant J'empereur renégat, Purpuris continua, solennel, comme s'il lui chantait un épithalame:

— Voilà notre sauveur ! Regardez!... Gloire! gloire au très miséricordieux et très savant Auguste I... Tu piétineras l'aspic et le lézard, tu vaincras le lion, car les anges veillent sur toi dans tous tes projets!... Gloire !

Alors 1 assistance devint houleuse. Les uns assuraient qu'il fallait suivre le conseil d'Eustachc, les

3l8 LA MORT DES DIEUX.

autres demandaient la parole, ne voulant pas perdre l'occasion d'exposer leurs idées devant un concile religieux. Les visages s'animaient, les voix s'enflaient.

— Qu'un évêque cécilien entre maintenant dans une de nos églises I triomphait Purpuris. Nous poserons les mains sur sa tête, non pour le choisir pour pasteur mais pour lui écraser le crâne I

Beaucoup oublièrent le but de la réunion et s'engagèrent dans de subtiles discussions, en cherchant à s'enlever leurs auditeurs.

Le basilidien Triphon, venu d'Egypte, entouré de curieux, montrait une amulette de chrysolithe transparente, portant le mystérieux mot : « Abraxa ».

— Celui qui comprendra le sens du mot « Abraxa ))j disait Triphon, recevra la plus grande liberté, deviendra immortel et, goûtant à tous les péchés, ne sera terni par aucun. Abraxa représente par des lettres le nombre des montagnes célestes : trois cent soixantecinq. Au-dessus des rois cent soixante-cinq sphères célestes, au-dessus des hiérarchies des anges et des archanges, il y a un certain néant sans nom, plus beau que toutes les lumières, immobile et stérile...

f — Le néant, sans nom, immobile et stérile, est dans ( ta stupide tête! s'indignait un évêque arien, en marchant sur Triphon.

Le guosiique, selon son habitude, se tut aussitôt ; serrant ses lèvres en un méprisant sourire et levant l'index :

— Sajesse ! sagesse I murmura-t-il en s'esquivant. La prophétesse de Pépuse soutenue par les cophtes

LA MOUT DES DIEUX. SlQ

amoureux, debout, terrible, pâle, défaite, les yeux troubles, gémissait sans rien voir, sans rien entendre:

— Maran Ata ! Le Seigneur vient !

Les disciples de l'adolescent Epiphaine, demi-dieu païen ou martyr chrétien, adoré dans les oratoires de Céphalonie, déclamaient :

— Fraternité et égalité I II n'y a pas d'autres lois I Détruisez tout I Que tout soit en commun, les femmes, les terres, comme l'eau, l'air et le soleil I

Les ophytes, adorateurs des serpents, élevaient audessus de leurs têtes, une croix autour de laquelle s'enroulait une couleuvre apprivoisée :

— La sagesse du serpent, disaient-ils, donne aux hommes la connaissance du bien et du mal. Voilà le sauveur, Ophiomorphos, le serpentiforme. Ne craignez rien, écoutez-le, goûtez au fruit défendu et vous serez pareils aux dieux !

Avec une adresse d'escamoteur, élevant très haut une coupe de cristal pleine d'eau, un marcosianin, parfumé et frisé, séducteur de femmes, invitait les curieux :

— Regardez le miracle ! L'eau va bouillir et se transformer en sang !

Les colabasiens comptaient avec célérité sur leurs doigts et démontraient que tous les chiffres de Pythagore, tous les mystères du ciel et de la terre, étaient contenus dans les lettres de l'alphabet grec :

— Alpha, Oméga — le commencement et la fin. Et, entre eux, la Trinité, Béta, Gamma, Delta, — le Père, le Fils et le Saint-Esprit I Vous voyez, combien c'est simple 1

Les fabionites, les goulus carpocratiens, les barbelonites débauchés, prêchaient de telles inepties, que les gens pourvus d'un peu de morale se bouchaient les oreilles. Beaucoup agissaient sur les auditeurs par la force attractive que possèdent sur l'imagination le monstrueux et la folie.

Chacun était sûr de son droit et tous étaient ennemis.

Même la minuscule secte perdue dans les provinces éloignées de l'Afrique, les rogatiens, assurait que le Christ, revenant sur la terre, ne trouverait la véritable compréhension de l'Evangile que chez eux, dans quelques villages de la Mauritanie, et nulle part ailleurs.

Evandre de Nicomédie, oubliant Juventin, parvenait à peine à inscrire sur ses tablettes les nouvelles hérésies, heureux comme un amateur qui découvre un bibelot rare.

Et, cependant, de la galerie supérieure, le jeune empereur, entouré de philosophes vêtus de robes blanches, regardait avec des yeux pleins de malveillance satisfaite ces hommes affolés. Le pythagoricien Proclus, Nymphidian, Priscus, Edésius, le vieux Jamblique, le pieux évêque Hékébolis, étaient près de lui; ils ne riaient, ni ne plaisantaient; leur visage restait impassible et leur attitude décente. Seulement, parfois, sur leurs lèvres serrées, errait un sourire de pitié. C'était bien là le banquet de la sagesse hellénique. Ils regardaient au-dessous d'eux, comme les dieux regardent des hommes ennemis, comme les amateurs de cirque regardent des animaux s'entre dévorer.

A l'ombre des tentures de pourpre, ils se sentaient

enveloppés de bien-être, tandis qu'en bas les galiléens, suant, anathématisaient et prêchaient.

Au milieu du désarroi général, le jeune caïnite efféminé sauta sur la tribune et s'écria, avec une voix tellement inspirée que tout le monde se retourna, ahuri de son impiété :

— Bénis soient les insoumis à Dieu 1 Bénis soient Caïn, Gham, Judas, les habitants de Sodome, et de Gomorrhe ! Béni soit leur frère, l'ange de l'Infini et des Ténèbres !

L'évêque Purpuris auquel, depuis une heure, on ne laissait pas placer un mot, désirant soulager son cœur, se précipita sur le caïnite et leva sur lui sa main nerveuse « pour clore les lèvres de l'impie » !

On le retint :

— Père, c'est indécent I

— Laissez-moi ! Laissez-moi ! Je ne tolérerai pas une pareille horreur ! rugissait Purpuris. Tiens pour toi, graine de Gain.

Et le donatiste cracha à la figure du caïnite.

Une mêlée s'ensuivit, qui eût dégénéré en bataille, si les guerriers romains ne s'y étaient opposés. Séparant les galiléens ils leur disaient :

— Yous ne devez pas agir ainsi dans cette cour. N'avez-vous pas assez de vos églises, pour vous battre?

On enleva Purpuris et on voulut le faire sortir. Il cria :

— Léona I Diacre Léona I

Le diacre repoussa les guerriers, en jeta deux à

terre, dégagea Purpuris et la terrible massue du circumcellion siffla au-dessus des têtes des hérésiarques.

— Gloire à Dieu I hurlait l'Africain, en cherchant sa victime.

Tout à coup sa massue s'ahaissa dans ses mains affaiblies. Tout le monde était pétrifié. Un cri aigu, poussé par un des cophtes de la prophétesse de Pépuse, déchira le silence. Agenouillé, le visage altéré par la terreur, il désignait la tribune :

— Le diable ! le diable 1 Regardez le démon !

Sur l'éiévation de marbre, au-dessus de la foule des galiléens, les bras croisés sur sa poitrine, calme et majestueux dans sa chlamyde blanche, se tenait l'empereur Julien. Dans ses yeux brûlait une terrible joie, et, à beaucoup, à cet instant, le renégat parut effrayant, malin et fort à l'égal du diable.

— Voilà comment vous accomplissez la loi d'amour, galiléens 1 dit-il à l'assistance interdite. Je vois, maintenant, ce que valent votre miséricorde et votre pardon ! . . . En vérité, les bêtes féroces ont plus de commisération que vous, frères ! Pour parler d'après

i votre Maître : « Malheur à vous, législateurs, parce que vous avez pris la clef de la maison, que vous n'y êtes pas entrés et que vous en avez empêché les autres ! Malheur à vous, pharisiens I »

Et, jouissant de leur silence, il ajouta sans se hâter :

— Si vous ne savez pas vous diriger, je vous le dis, pour prévenir de plus grands malheurs, obéissez-moi, galiléens, et soumettez-vous I

Au moment où Julien, sortant de l'alrium de Gonstanlin, descendait le large escalier et se dirigeait pour le sacrifice, vers le petit temple, proche du palais, le temple de Tuhoc, déesse du bonheur, le vieil évéque Mary s, tout voûté, blanc de cheveux, s'approcha de lui. Un enfant menait l'aveugle. Au bas de l'escalier, la foule s'était massée. L'évêque, d'un geste solennel, arrêta l'empereur, et dit :

— Ecoutez, peuples, tribus, gens de tout âge, tous autant que vous êtes sur la terre ! Ecoutez-moi, forces supérieures, anges qui exterminerez bientôt le martyriseur ! . . . Ce n'est pas le roi amorrhéen qui succombera, ni Ogygié, roi de Thèbes, mais le serpent, le grand esprit, l'Assyrien révolté, l'ennemi commun qui créa sur la terre une multitude de menaces et de violences!... Entends, Ciel;

ЗаД LA MORT DES DIEUX.

et inspire la terre I Et, toi aussi, écoute ma prophétie, césar, car aujourd'hui Dieu parle par ma bouche I... Tes jours sont comptés. Tu périras bientôt, comme la poussière soulevée par l'ouragan, comme le sifflement d'une flèche, comme le bruit du tonnerre, comme l'éclair rapide. La source de Castalie se tarira pour l'éternité et on rira en passant devant elle. Apollon redeviendra une idole sans valeur ; Daphné, un arbre pleuré dans les fables, et l'herbe envahira les temples renversés. 0 abominations de Sennachérib î... Ainsi le prédisons-nous, galiléens, gens méprisés, adorant le Crucifié, disciples des pêcheurs de Gapharnaum et nous-mêmes ignorants ; nous, affaiblis par de longs jeûnes, à demi morts, qui luttons en vain et, pourtant, vous abattrons I . . . Présente-moi tes discours de sophiste impérial, tes syllogismes et tes antithèses I Nous verrons comment parlent chez nous les pécheurs ignorants...

(( David chantera de nouveau, David qui, avec de mystérieuses pierres, a abattu Goliath, a vaincu les autres par la modestie et a guéri Satil par ses harmonies, Saûl tourmenté par le méchant esprit!... Grâces te soient rendues, Seigneur I... L'Eglise, en ce jour, se purifie par la persécution... Vierges pures, allumez vos torches I Habillez l'évêque d'une belle tunique, — la tunique du Christ, notre ornement I

L'aveugle chanta presque les derniers mots, comme des paroles liturgiques. La foule, émue, l'approuva en un murmure. Quelqu'un dit, tout haut :

— Amen I

LA MORT DES DIEUX. Ззб

— Tu as Cni, \ieillard ? demanda Julien très calme.

L'empereur avait écouté le long discours avec un sang-froid imperturbable, comme s'il ne s'agissait pas de lui. Seules, ses lèvres se plissaient, ironiques.

— Voilà mes mains, bourreaux!... Liez-les I... Conduisez-moi à la mort I... Seigneur, j'accepte ta couronne !

L'évêque leva au ciel ses yeux ternes.

— Tu crois, brave homme, que je t'enverrai au supplice? dit Julien. Tu te trompes I Je te congédierai en paix. Il n'y a pas dans mon cœur de colère contre toi . . .

— Que dit-il ? se demandait-on dans la foule.

— Ne me séduis pas ! Je ne renierai pas le Christ I Retire-toi, ennemi de l'humanité I Bourreaux, conduisez-moi à la mort I . . . Me voilà !

— Il n'y a pas de bourreaux ici, mon ami ; il n'y a que des gens simples et bons comme toi. Tranquillisetoi. L'existence est plus ennuyeuse et plus ordinaire que tu ne crois. Je t'ai écouté avec curiosité, en admirateur de l'éloquence, même galiléenne I . . . Et que n'y avait-il pas ?. . . L'abomination de Sennacliérib, et le roi des Amorrhéens, et les pierres de David, et Goliath ! Vous n'avez pas de simplicité dans vos discours. Lisez notre Démosthène, Platon et particulièrement Homère ! Ils sont, en effet, simples comme des enfants ou comme des dieux. Oui, apprenez chez eux le calme grandiose, gaUléens !... Dieu^ji^'est pas dans^ les tempe tes ,mais dans le silence. Voilà toute ma

leçon, voilà toute ma vengeance, puisque toi-même la réclamais I

— Que Dieu te consterne, renégat! commença Mary s.

— Le Seigneur dans son courroux, en me rendant aveugle, ne te rendra pas la vue ! répliqua Julien.

— Je remercie Dieu pour ma cécité I s'écria le vieillard, elle ne me permet pas de voir ton damné visage, réprouvé I

— Que de méchanceté dans un corps si débile! YQus parlez toujours d'humilité, d'amour, galiléens ! . . . Et, pourtant, que de haine dans chacun de vos mots ! Je viens de quitter l'assemblée où les Pères, au nom de Dieu, étaient prêts à s'entre-déchirer comme des fauves... et, toi, maintenant, avec ton discours effréné 1 . . . Pourquoi cette haine P Ne suis-je pas votre

rère ? Oh I si tu savais combien, en ce moment, mon cœur est insoucieux et bienveillant I Je te souhaite mille bonnes choses et je prie les olympiens d'adoucir ton âme cruelle et souffrante, aveugle ! Va en paix et souviens-toi que les galiléens ne sont pas seuls à savoir pardonner I

— Ne le croyez pas, frères! C'est une ruse, une séduction du serpent. Dieu d'Israël, sois sans pitié !

Alors, n'accordant plus d'attention aux anathèmes du vieillard, Julien traversa la foule, sa tunique lumineuse sous les rayons du soleil calme et fier, comme un antique philosophe.

Nuit de tempête. A de rares intervalles un faible rayon de lune glissait entre les nuages noirs emportés et se mêlait étrangement aux scintillements rapides des éclairs. Un vent chaud, imprégné de senteurs salines, soufflait avec violence. Sur la rive gauche du Bosphore, un cavalier s'approcha d'une ruine solitaire. Au temps immémorial des Troyens, cette fortification servait de tour de garde. Il n'en restait maintenant que des amas de pierres et des murs à demi démolis, couverts de hautes herbes. En bas se trouvait une petite chambre, abri des bergers et des vagabonds.

Attachant son cheval sous le porche démantelé et ayant écarté des buissons de bardane, le cavalier frappa à une porte basse :

— C'est moi, Mérohé!... ouvre!

ЗаЗ LA MORT DES DIEUX.

L'Egyptienne ouvrit la porte et le laissa entrer à l'intérieur de la tour. Le capitaine s'approcha d'une torche qui éclaira son visage : c'était l'empereur Julien.

Ils sortirent. La vieille, qui connaissait bien l'endroit, menait Julien par la main. Écartant les broussailles de chardons, elle découvrit une entrée basse dans une crevasse dé roche et descendit des marches. La mer était proche, le bruit des vagues faisait trembler la terre ; mais les murs de pierre protégeaient contre le vent. L'Egyptienne s'arrcta.

— Voilà, seigneur, une lampe et la clef. Tu la tourneras deux fois. La porte du monastère est ouverte. Si tu rencontres le Frère gardien, ne crains rien, je l'ai acheté. Seulement, ne te trompe pas ; dans le couloir du haut, la treizième cellule à gauche.

Julien ouvrit la porte et longtemps descendit une pente rapide avec de larges marches en antiques pierres de taille. Bientôt, le souterrain se resserra en un couloir si étroit que deux hommes n'auraient pu passer de front. Ce chemin secret réunissait la tour de garde de la rive opposée au nouveau monastère chrétien.

Julien sortit très haut au-dessus de la mer, entre des rochers escarpés, rongés par le flux, et commença à gravir les petites marches taillées dans le roc. Arrivé au faîte, il trouva un mur de briques ; mais, en s'accrochant aux aspérités, on pouvait l'enjamber et entrer dans le petit jardin du monastère.

Il pénétra dans une cour, aux murs tapissés de

roses-thé dont le parfum, dans cette atmosphère lourde, devenait entêtant. Les volets d'une fenêtre du rez-dechaussée n'étaient pas fermés à l'intérieur : Julien les ouvrit doucement et enjamba la croisée. Une bouffée d'air renfermé lui fouetta le visage. Cela sentait l'humidité, l'encens, les souris, les plantes médicinales et les pommes fraîches que les précautionneuses religieuses gardaient dans leur entrepôt.

L'empereur longea un long corridor sur lequel donnait une double rangée de portes. Il compta la treizième à gauche et l'ouvrit doucement. Une lampe d'albâtre éclairait faiblement la cellule. Il retint sa respiration.

Une femme, vêtue de la sombre tunique monacale, était étendue sur un lit bas. Elle avait dû s'endormir pendant la prière, sans avoir eu le temps de se déshabiller. Ses cils faisaient ombre sur ses joues livides, et ses sourcils étaient froncés sévèrement et majestueusement, comme ceux des morts.

Julien reconnut Aj^ëâfieé."

Elle avait beaucoup changé ; seuls, les cheveux étaient restés les mêmes, or bruni à la racine et, à la pointe, jaune pâle comme du miel sous les rayons du soleil.

Les paupières tressaillirent, elle soupira.

Devant les yeux de Julien se profila le fier corps de l'amazone, inondé de lumière, aveuglant comme le marbre doré du Parthénon et, avec un amour irrésistible, tendant les bras vers la religieuse qui dormait à l'ombre de la croix noire, Julien murmura :

— Arsinoé !

La jeune fille ouvrit les yeux, le regarda sans

ëtonnement et sans peur, comme si elle avait su qu'il viendrait. Mais, revenant à elle, elle frissonna, passa la main sur son front.

Il s'approcha d'elle :

— Ne crains rien. Dis un mot, je partirai.

— Pourquoi es-tu venu ?

— Je voulais savoir si vraiment...

— Qu'importe, Julien, nous ne nous comprendrons pas.

— Crois-tu vraiment en « Lui », Arsinoé? Elle ne répondit pas et baissa les yeux.

— Te souviens-tu de notre nuit à Athènes? continua l'empereur... Te souviens-tu comme tu m'as tenté, moi, moine galiléen, comme je te tente maintenant moi-même ТГ]. L'ancienne fierté, l'ancienne force sont toujours sur ton visage, Arsinoé, et non l'humilité, esclave des galiléens ! Dis-moi la vérité !

— Je veux la puissance, dit-elle tout bas.

— La puissance I Alors tu te souviens encore de notre alliance? s'écria Julien joyeux.

Elle secoua la tête avec un triste sourire :

— Oh ! non ! . . . La puissance sur les gens ne vaut pas la peine. Tu le sais toi-même I

— Et c'est pour cela que tu pars dans le désert ?

— Oui... et pour la liberté.

— Arsinoé ! comme jadis, tu n'aimes que toi!

— Je voudrais aussi aimer les autres, comme « Il » le commande ; mais je ne puis. Je les déteste et je me déteste !

— Alors, mieux vaut ne pas vivre !

LAMORTDESDIEUX. 33 1

Il faut se vaincre, dit-elle lentement. Il faut se vaincre non seulement dans le dégoût de la mort, mais aussi dans celui de la vie, ce qui est bien difficile, parce qu'une vie comme la mienne est bien plus terrible qua la mort. Mais si on parvient à se vaincre jusqu'à la fin, la vie et la mort deviennent indifférentes, et on gagne la grande liberté !

Ses fins sourcils se fronçaient en un pli d'indomptable volonté.

Julien la regardait avec désespoir.

— Qu'ont-ils fait de toi ! murmura-t-il. Tous, vous êtes bourreaux et martyrs. Pourquoi vous tourmentezvous ? Ne vois-tu pas que dans ton âme il n'y a rien, en dehors de la haine et du désespoir !

Elle fixa sur lui un regard chargé de colère.

— Pourquoi es-tu venu ? Je ne t'ai pas appelé. Va-t'en!... Que m'importe ce que tu penses ! J'ai assez de mes pensées et de mes souffrances. Il y a entre nous un abîme que les vivants ne doivent pas franchir. Tu dis que je ne crois pas... Mais c'est bien à cause de cela que je me déteste ! Je ne crois pas ; mais je veux croire, entends-tu? Je veux et je croirai. Je me forcerai. Je tourmenterai ma chair, je la dessécherai par la faim et la soif, je la rendrai plus insensible que les pierres. Je dompterai mon intelligence^ je la tuerai, parce qu'elle est le diable, et qu'il est plus séduisant que tous les désirs. Ce sera ma dernière victoire, la plus belle, parce qu'elle me libérera. Alors, je verrai si quelque chose se révoltera en moi et dira : « Je ne crois pas ! )>

Elle tendit ses mains jointes vers le ciel, en un gesle suppliant :

— Seigneur, aie pitié de moi ! Seigneur, où es-tu ? Entends-moi et pardonne-moi !

Julien se jeta à genoux devant elle, l'enlaça, l'attira à lui et ses yeux brillèrent, triomphants :

— Oh! jeune fille ! je vois maintenant, tu n'as pu nous quitter ! Tu as voulu, et tu n'as pu ! Viens ! viens tout de suite avec moi I Demain, tu seras l'épouse de l'empereur romain, la maîtresse du monde ! Je suis entré ici comme un voleur, j'en sortirai comme un lion, avec ma proie ! Quelle victoire sur les galiléensi Qui pourra nous arrêter? Nous oserons tout, nous serons pareils aux dieux !

Le visage d'Arsinoé devint triste et calme ; elle regarda Julien avec pitié, sans le repousser :

— Malheureux ! . . . tu es malheureux comme moi ! Tu ne sais toi-même où tu veux me conduire. Sur qui comptes-tu? Tes. dieux sont morts. Je fuis dans le désert, loin de cette contamination, loin de cette efTrayante odeur de pourriture! Laisse-moi... Je ne puis t'aider en rien... Pars...

La colère et la passion brillèrent dans les yeux de Julien. Mais plus calme encore, avec une telle pitié, que son cœur, à lui, frémit et se glaça, comme sous le coup d'une mortelle offense, elle dit :

— Pourquoi t'illusionnes-tu ? N'es- tu pas indécis, périssable, comme nous tous? Songe : que veulent dire ta charité, tes maisons hospitalières, tes discours de sacrificateur? Tout cela est nouveau, inconnu aux

antiques héros de la Hellade!... Julien, Julien I tes dieux sont-ils les anciens olympiens, lumineux et incléments, terribles enfants de l'azur, se réjouissant du sang des victimes et des souffrances des mortels ? ■Le sang et les souffrances des humains étaient le nec- Itar des anciens dieux! Les tiens, séduits par la foi des pêcheurs de Capharnaum, sont faibles, humbles, malades, ils meurent de pitié pour les hommes... mais cette pitié est mortelle pour les dieux !

))... Oui, continua-t-elle implacable. Vous êtes malades, vous êtes trop faibles pour votre sagesse ! Voilà votre châtiment, hellénistes retardataires . A'^ous n'avez de force ni dans le bien ni dans le mal. Vous n'êtes ni le jour ni la nuit, ni la vie ni la mort.^ Votre cœur est ici et là ; vous avez quitté une rive et vous ne pouvez atteindre l'autre. Vous croyez, et vous ne croyez pas; vous trahissez toujours, vous hésitez toujours, vous voulez et vous ne voulez pas, parce que vous ne savez pas vouloir. Sont seuls forts ceux qui, en voyant une vérité, sont aveugles pour l'autre. Ils nous vaincront, nous, sages et faibles !

Julien releva la tête avec un effort, comme au sortir d'un mauvais rêve, et dit :

— Tu es injuste, Arsinoé I Mon âme ne connaît pas la peur et ma volonté est inflexible. Les forces du destin me conduisent. S'il est dans ma destinée de mourir trop tôt, — et je le sais, — au regard des dieux ma mort sera superbe ! Adieu. Je pars sans courroux, triste et calme, parce que, maintenant... tu es morte pour moi I

Au-dessus du portique de l'hospice d'Apollon, destiné aux misérables, aux pèlerins et aux estropiés, sur le fronton de marbre se détachait, en grec, ce verset d'Homère :

Tous, nous venons de Zous, Pèlerins, pauvres. Je donne peu, mais avec amour I

L'empereur pénétra sous les portiques intérieurs. Une élégante colonnade ionique entourait la cour. Cet hospice avait jadis été une palestre. Le soir était doux et radieux. Le soleil ne se couchait pas encore.

Mais des portiques, des appartements intérieurs soufflait une lourde atmosphère.

Là, dans le même tas, traînaient les enfants et les vieillards, les chrétiens et les païens, malades et sains; des estropiés, des monstres, des alïaiblis, des hydro-

piques, des dépéris de consomption, portant tous sur leur visage le cachet de tous les vices et de toutes les souffrances.

Une vieille, à demi nue, la peau basanée, pareille aux feuilles mortes, frottait son dos plein de pustules contre le marbre tendre des colonnes.

Au milieu de la cour se dressait la statue d'Apollon Pythien, l'arc dans les mains et le carquois sur l'épaule.

Au pied de la statue était assis un monstre ridé, ni enfant, ni vieillard; les bras entouraient les genoux, la tête reposait sur les bras, il se balançait de droite à gauche, et, l'air stupide, chantait toujours la même mélopée :

— Jésus-Christ! fils de Dieu, ai» pitié de nous, damnés !

Enfin parut l'inspecteur principal, Marc Ausonis, pâle et tremblant.

— Très savant et très miséricordieux César, ne daigneras-tu pas venir dans ma maison? L'atmosphère est nuisible ici... et il y a des maladies contagieuses...

— Non, je ne crains rien. Tu es l'inspecteur? Ausonis, retenant son souffle, pour ne pas respirer

l'air vicié, s'inclina très bas.

— Distribue-t-on, tous les jours, le pain et le vin ?

— Oui, comme tu l'as ordonné, divin Auguste...

— Quelle saleté I

— Ce sont les galiléens. Se laver, pour eux, est un péché! Impossible de leur faire prendre des bains...

— Fais apporter les livres de comptes I ordonna Julien.

L'inspecteur tomba à genoux, et longtemps ne put proférer une parole ; enfin, balbutiant :

— Seigneur !... tout est en ordre... Mais, un malheur..., les livres ont brûlé...

L'empereur se rembrunit.

A ce moment, des cris partirent de la foule dos malades :

— Un miracle ! . . . , цд miracle!.. . Regardez ! Le paralytique se lève...

Julien se retourna et vit un homme de haute taille, affolé de joie, lui tendre les mains, avec une foi naïve dans le regard :

— Je croîs I je crois ! disait le paralytique. Je crois que tu n'es pas un homme, mais un dieu descendu sur la terre ! Touche-moi, guéris-moi. César !

— Quel superbe miracle I triomphaient les infirmes. Gloire à l'empereur ! Gloire à Apollon le Guérisseur !

— Viens à moi I viens à moi ! appelaient les malheureux. Dis un mot, je guérirai I

Le soleil couchant glissa par la porte ouverte et se posa, «tendre reflet, sur le visage de marbre d'Apollon. Julien regarda le dieu et, pour la première fois, t^out ce qui se faisait dans l'hospice lui parut sacrilège. Les yeux clairs du dieu olympien ne devaient plus voir toutes ces monstruosités. Julien sentit naître en lui le désir de purifier l'antique palestre, de la débarrasser de toute cette vermine galiléenne et païenne, de tout ce fumier humain et puant. Oh ! si l'antique dieu

était ressuscité, comme ses yeux auraient foudroyé, comme ses flèches auraient sifflé et auraient supprimé ces infirmes et ces paralytiques, purifiant cet air vicié !

Julien quitta en hâte l'hospice d'Apollon, oubliant même les livres de comptes d'Ausonis. L'empereur avait deviné que le rapport était juste, que le principal inspecteur élait un concussionnaire ; mais une telle fatigue, un tel dégoût s'étaient emparés de son cœur, qu'il n'eut pas le courage de s'enfoncer plus avant dans ces vilenies et de les vérifier.

Il était trop tard quand il revint au palais. Il donna ordre de ne recevoir personne et se retira sur la terrasse qui dominait le Bosphore.

Toute la journée s'écoula en d'ennuyeuses petites afi'aires, des discussions de chancellerie et de vérifications de comptabilité.

Grand nombre de concussions furent découvertes et permirent à l'empereur de s'apercevoir que même ses meilleurs amis le trompaient. Tous ces philosophes, ces rhéteurs, ces poètes et ces panégyristes, volaient le trésor, aussi bien que les eunuques et les évêques chrétiens sous le règne de Constance.

Les maisons hospitalières, les refuges de philosophes, les hospices d'Apollon et d'Aphrodite étaient autant de prétextes à gain pour les gens adroits, d'autant plus que, non seulement aux galiléens, mais aussi aux païens, ils semblaient une fantaisie drôle et sacrilège de César.

Julien sentait son corps gémir sous la lourde et stérile fatigue. Éteignant la lampe, il s'étendit sur son lit de camp.

« Il faut réfléchir dans le silence et la tranquillité » , se dit-il en contemplant le ciel nocturne.

Mais l'envie de la réflexion ne lui venait pas. Une énorme étoile brillait dans l'éther assombri et Julien, à travers ses paupières mi-closes, voyait sa lumière qui pénétrait jusqu'à son cœur comme une froide caresse.

A Antioche la Grande, capitale de la Syrie, dans un carrefour, non loin de Syugon, la rue principale, se trouvaient de superbes bains chauds, appelés Thermes.

Ces bains étaient à la mode et fort chers ; bien des clients y venaient pour apprendre les dernières nouvelles de la ville.

Entre Vapodyterium (pièce où l'on se déshabillait) et le frigidarium (salon de repos) se trouvait une très belle salle, à parquet de mosaïque et murs de marbre, destinée à la sudation, le sudatoriiim ou laconicnm.

Des salles voisÎBes parvenaient les bruits des forts jets d'eau tombant dans d'énormes bassins et les rires des baigneurs. Des esclaves nus couraient, se bousculaient et ouvraient des amphores d'aromates.

A Antioche, on considérait les bains, non comme un amusement ou une chose indispensable, mais comme

le principal charme de la vie, un art varié. La capitale de la Syrie était, du reste, réputée dans le monde entier pour l'abondance, le goût exquis et la pureté de ses eaux. Un bain ou un seau pleins paraissaient vides, à tel point les eaux des aqueducs d'Antioche étaient transparentes.

A travers les chauds et laiteux nuages de vapeur du sudatorium, se voyaient les corps rouges et nus des notables citoyens d'Antioche. Les uns étaient à demi étendus, les autres assis ; quelques-uns se faisaient frotter d'huile ; tous causaient gravement et transpiraient, s'adonnant très sérieusement à cet art à la mode. La beauté des statues antiques, placées dans les niches, Antinous et Adonis, accusait encore davantage la hideur des corps vivants.

Des bains chauds, sortit un gros vieillard, majestueux, bien que difforme, le marchand Bouziris, qui détenait entre ses mains toutes les ventes de blé d'Antioche. Un jeune homme élancé le soutenait respectueusement sous les bras. Quoiqu'ils fussent nus tous deux, on pouvait tout de suite distinguer lequel des deux était le patron ou le client.

— Donne de la vapeur ! commanda Bouziris, de sa voix enrouée.

A la profondeur de ce son, on pouvait calculer le nombre prodigieux de millions qu'agiotait le marchand.

On ouvrit deux robinets de métal et la vapeur chaude s'échappa en sifflant, du soupirail, enveloppa le marchand d'un épais brouillard. Gomme un mons-

LA iMO UT DES DIEUX. З41

trueux dieu en apothéose il se tenait au milieu du nuage blanc et tapait de ses mains grasses son ventre rouge et charnu, resonnant comme un tambour.

Là aussi, présidait, assis sur ses talons, l'ancien inspecteur de l'hospice d'Apollon, Marc Ausonis. Petit, maigre, à côté de la masse graisseuse du marchand, il semblait un poussin plumé et gelé.

Le railleur Julius Mavricus ne parvenait pas à amener la transpiration sur son corps nerveux, sec comme un bâton, saturé de bile.

Garguillius, lui, était étendu sur le parquet de mosaïque, replet, flétri et mou comme de la gélatine ; énorme comme un cadavre de verrat. Un esclave paphlagonien, étouffant sous la tension, lui frottait le dos bouffi avec un morceau de drap humide.

Le poète, enrichi maintenant, Publius Porphirius, contemplait mélancoliquement ses jambes déformées par la goutte.

— Connaissez-vous, mes amis, demanda-t-il, la missive des taureaux blancs à l'empereur romain?

— Non. Raconte.

— Une ligne seulement : « Si tu vaincs les Perses, nous sommes perdus. »

— C'est tout?

— Que faut-il de plus?

Le corps de Garguillius ondula de rire.

— Par Pallas î c'est court et juste ! Si l'empereur revient triomphant de la Perse, il offrira en sacrifice aux olympiens une telle quantité de taureaux blancs que ces animaux deviendront plus rares que le bœuf

Apis I . . . Esclave ! les reins ! Frotte les reîns I . . . plus fort!

Et, en se retournant, son corps contre la mosaïque produisit le son d'un énorme paquet de linge mouillé jeté brutalement à terre.

— Ha I ha I ha I rit Junius. On dit que de l'île de Taprobane, dans les Indes, on expédie une quantité considérable d'oiseaux blancs, très rares. Et, de Scythie, de gros cygnes sauvages. Tout cela pour les dieux !... L'empereur romain engraisse les olympiens ! Il est vrai qu'ils ont eu le temps d'être affamés, depuis Constantin !

— Les dieux bâfrent I s'écria Garguillius, et nous jeûnons I A^oilà trois jours déjà qu'on ne trouve pas au marché un faisan de Golchide convenable ; pas un seul poisson mangeable !

— C'est un blanc-bec I remarqua le marchand de blé. Tous se retournèrent respectueusement.

— Un blanc-bec ! reprit Bouziris. Je dis que, si l'on pinçait le nez à votre César romain, il en sortirait du lait comme chez un nourrisson de deux semaines I . . . Il a voulu abaisser le prix du pain, a défendu de le vendre au prix que nous avions marqué ! Il a fait venir d'Egypte Доо.ооо mesures de froment...

— Et alors, vous avez baissé les prix?

— Écoutez I J'ai excité les marchands. Ils ont fermé les magasins. Mieux vaut laisser pourrir le blé que de nous soumettre. On a mangé le blé d'Egypte.

— Nous ne donnons pas le nôtre I II a pétri la pâte, qu'il la mange I

Bouziris, triomphalement, claqua des mains sur son ventre.

— Assez de vapeur I Verse I ordonna le marchand. Et le bel esclave à longs cheveux qui ressemblait à

Antinous , déboucha au - dessus de sa tête une mince amphore contenant de la précieuse cassie d'Arabie. Les aromates coulèrent sur le corps rouge, encore en sueur ; Bouziris étalait avec satisfaction les épaisses gouttes odorantes. Puis, il essuya ses gros doigts à la chevelure dorée de l'esclave qui courbait devant lui sa tête.

— Ta Grâce a parfaitement bien observé que l'empereur n'était autre chose qu'un blanc-bec ! dit, avec un profond salut, le client parasite. Dernièrement, il a publié un libelle, visant les habitants d'Antioche, et intitulé : « Le Haïsseur de barbe », dans lequel, en réponse aux injures de la populace, il déclare : « Vous riez de ma grossièreté, de ma barbe ? Riez tant qu'il vous plaira I Je rirai aussi de moi-même. Je n'ai besoin ni de jugements, ni de rapports, ni de prisons, ni d» supplices. » Est-ce digne d'un empereur romain ?

— Le césar Constance , de pieuse mémoire , déclama Bouziris, ne peut faire la paire avec Julien. Dans ses vêtements, dans son allure, on voyait tout de suite le César. Et celui-ci. Dieu me pardonne! n'est qu'un avorton des dieux, un singe boiteux, un ours bancal, qui traîne les rues sans être rasé, sans être coiffé ni lavé, avec des taches d'encre aux doigts. Le cœur vous tourne à le voir!... Les livres, l'érudition, la

544 La MOUT DES DIEUX.

philosophie... Attends, nous te ferons payer cela cherl Il ne faut pas rire avec le peuple I il faut le tenir ferme. Si on le lâche, on ne le reprend plus...

Alors, Marc Ausonis, muet jusqu'alors, murmura pensif :

— On peut tout pardonner ; mais pourquoi nous enlève-t-il le dernier plaisir de la vie, le cirque, les combats de gladiateurs ? Mes amis, la vue du sang procure et procurera toujours aux hommes ime inexplicable jouissance. C'est une joie sacrée et mystérieuse. Il n'y a pas de gaieté sans le sang, pas de grandeur sur la terre. L'odeur du sang, c'est l'odeur de Rome I

Le dernier rejeton des Ausonis jeta sur les auditeurs un regard naïf, et ses yeux semblaient tantôt vieux, tantôt enfantins.

Le corps bouffi de Garguillius bougea sur le parquet; dressant la tête, il fixa Ausonis.

— Bien dit: odeur de sang, odeur de Rome!... Continue, Marc, tu es inspiré aujourd'hui...

— Je dis ce que je sens, mes amis. Le sang est si doux aux hommes, que même les chrétiens n'ont pu s'en passer. Ils veulent purifier le monde par le sang! Julien commet une grande faute. En enlevant le cirque au peuple, il lui retire le plaisir sanguinaire. La populace aurait tout pardonné ; mais elle ne pardonnera pas cela !

Marc prononça solennellement les derniers mots ; puis, tout à coup, il gUssa la main sur son dos, et son visage rayonna :

— Tu transpires? lui demanda Garguiliius.

— Oui I répondit Ausonis avec un sourire ravi. Frotte, frotte, esclave ; frotte I

Il se coucha. Le baigneur se mit en devoir de masser les pauvres membres anémiés, teintés de bleu comme ceux d'un mort.

Des niches de porphyre à travers le nuage laiteux de vapeur, les fières sculptures helléniques des anciens temps regardaient avec mépris les corps difformes des vivants.

Cependant, dans le carrefour, à l'entrée des Thermes, la foule s'amassait.

La nuit, Anlioche brillait de mille lumières, surtout le Syngon, la rue principale, toute droite, qui traversait la ville sur un parcours de trente-six stades, avec des portiques et une double colonnade, occupée dans toute sa longueur par d'élégants magasins.

Dans la foule, couraient des plaisanteries sur l'empereur; des gamins traînaient parmi les groupes en criant des anapestes satiriques; une vieille femme saisit l'un des petits vauriens et lui relevant la chemiae, avec le revers de sa sandale lui administr-a une correction en règle.

— Tiens, pour toi! tiens pour toi! Pour t'apprendre à chanter des choses honteuses!

Le gamin criait sur un ton suraigu.

Un autre, grimpé sur le dos d'un camarade, dessinait sur le mur blanc, avec un éclat de charbon, un bouc à longue barbe, coiffé du diadème impérial, tandis qu'un troisième écrivait au-dessus, en grosses

ЗДб LA MORT DES DIEUX.

lettres: a Ceci est l'impie Julien », et cherchant à rendre grossière sa voix, hurlait :

Le boucher vient

Avec un grand couteau I

Un passant, un vieillard, vêtu du noir habit ecclésiastique, s'arrêta, écouta le gamin et, secouant la tête, murmura les yeux au ciel :

— De la bouche des enfants, sort la vérité I Ne vivait-on pas mieux sous Kappa et Khi?

— Que veux-tu dire par Kappa et Khi?

— Tu ne comprends pas? La lettre grecque kappa (k) commence le nom de Constance et khi (x) est l'initiale du Christ. Je veux dire par cela que Constance et le Christ n'ont fait aucun mal aux habitants d'Antioche, tandis que les philosophes...

— C'est vrail On vivait mieux sous Kappa et Khi!

Un ivrogne ayant surpris ce colloque courut le colporter dans toutes les rues.

Cette plaisanterie devait faire le tour d'Antioche et plaire à la populace par son incontestable absurdité.

Une animation encore plus grande régnait dans la taverne située en face des Thermes qui appartenait à l'Arménien Syrax. Celui-ci, depuis longtemps déjà, avait transporté son commerce de Césarée à Antioche.

Des outres enflées, des énormes amphores, le vin coulait à flots dans les coupes d'étain. On parlait ici comme partout, de l'empereur.

Le petit soldat syrien Strombix, le même qui

avait pris part à la campagne de Julien contre les barbares des Gaules, se distinguait par une éloquence spéciale. A côté de lui se tenait son fidèle compagnon et ami, le géant sarmate Aragaris.

Strombix se sentait heureux comme le poisson dans l'eau, car il aimait surtout les émeutes et les rébellions.

Il s'apprêtait à prononcer un discours.

Une vieille chiffonnière venait d'apprendre une nouvelle sensationnelle.

— Nous sommes perdus jusqu'au dernier... Le Seigneur nous châtie... Hier, la voisine m'a dit une chose, qu'au premier moment, je me suis refusée à croire...

— Raconte-nous, bonne vieille...

— A Gaza,- mes amis, cela s'est passé à Gaza. Les païens se sont emparés d'un monastère de femmes. Ils en ont fait sortir les religieuses, les ont attachées à des poteaux sur la place publique, les ont fustigées à mort et, après avoir roulé leurs intestins encore chauds dans de l'orge, les ont jetés aux pourceaux.

— J'ai vu, moi-même, ajouta un jeune tisserand, à Hiéropolis, un païen qui mangait le foie d'un diacre mort!

— Quelle abomination ! murmurèrent les auditeurs en se signant.

Aidé par Aragaris, Strombix grimpa sur la table gluante de vin répandu, et prenant la pose d'un orateur, il s'adressa à la foule, tandis qu'Aragaris le contemplait fièrement.

— Citoyeasî commença Strombix, jusqu'à quand attendrons-nous pour nous révolter? Savez-vous que Julien a juré, s'il revenait vainqueur des Perses, de rassembler les saints défenseurs de l'Eglise et de les jeter en pâture aux bêtes féroces, dans les amphithéâtres! De transformer les portiques des basiliques en greniers à foin et l'intérieur des églises en écuries...

Un vieillard bossu, livide de peur, roula dans la taverne : c'était le mari de la chiffonnière, un verrier. Relevé, il se frappa les cuisses avec désespoir, regarda les assistants, et balbutia:

— Quelle affaire I... Il y a deux cents cadavres dans les puits et conduites d'eau I

— Où? quels cadavres?

— Plus bas!... plus bas! murmura le verrier. On dit que le Renégat cherche depuis longtemps déjà ses devinations dans l'intérieur des gens vivants, — toujours pour sa guerre contre les Perses et sa victoire sur les chrétiens.

Et, étouffant de satisfaction, il dit tout bas:

— Dans les caves du palais d'Antioche, on a découvert des caisses d'ossements humains... et dans la ville de Karra, près d'Edesse, les chrétiens ont trouvé dans un temple souterrain, le cadavre d'une femme enceinte, pendue par les cheveux, le ventre ouvert!... Julien avait voulu consulter le foie de l'enfant pour sa maudite guerre.

— Eh! Glaturius ! Est-ce vrai qu'on trouve des ossements humains dans les cloaques? Tu dois le savoir ! demanda un cordonnier, grand sceptique.

Glaturius, le noltoyeur de cloaques, se tenait près de la porte, n'osant pas entrer, parce qu il sentait mauvais. Lorsqu'on lui adressa cette question, il commença, selon son habitude, à sourire timidement et à cligner ses paupières enflammées :

— Non, respectables amis, répond it-il humblement. On trouve parfois des enfants nouveau-nés, des squelettes d'âne ou de chameau; mais je n'ai pas encore vu des cadavres d'homme ou de femme.

Quand Strombix reprit son discours, le nettoyeur de cloaques lo regarda avec admiration et l'écouta religieusement, en frottant sa jambe nue contre le portant de la porte.

— Ilommes-frères, s'écriait l'orateur avec feu, vengeons-nous! Mourons comme les antiques Romains !

— Inutile de déchirer ton gueuloir! se fâcha le cordonnier. Quand on en viendra là, tu fileras le premier et tu envoies les autres à la mort

— Vous n'êtes que des lâches! dit, en se mêlant à la conversation, une femme fardée, vêtue d'un pauvre costume bariolé, courtisane de carrefour, dénommée par ses adorateurs, la Louve. Savez-vous, continua-t-clle indignée, ce que répondirent à leurs bourreaux, les saints martyrs Macédonius, Théodule et Terticn.

— Non, parle, la Louve.

— Je l'ai entendu moi-même. A Myrrha, en Phrygie, trois jeunes hommes, Macédonius, Théodule et Tertien, avaient pénétré de nuit dans un temple hellénique et avaient détruit les idoles pour la gloire de Dieu.

35o LA MORT DES DIEUX.

Le proconsul Amachius les fît saisir, étendre sur des lèchefrites et commanda d'allumer du feu dessous. Les trois martyrs disaient : « Si tu veux, Amachius, goûter de la chair cuite, tourne-nous de l'autre côté, pour que nous ne soyons pas cuits à demi, pour ton goût ! Et tous trois rirent et crachèrent au visage du proconsul. Et on a vu un ange descendre avec trois couronnes! Vous n'auriez pas parlé ainsi... Vous tremblez trop pour votre peau... On est écœuré, rien qu'à vous regarder!

La Louve se détourna, méprisante.

Des cris s'élevèrent dans la rue.

— On brise peut-être les idoles? se réjouit le cordonnier,

— En avant, citoyens!... Suivez-moi! s'exclama Strombix avec de grands gestes.

Mais il glissa de la table et serait lombé si Aragaris ne l'avait soutenu.

Tout le monde se précipita vers la porte. Une foule énorme avançait de la rue principale et, encombrant l'étroit carrefour, s'arrêta devant les Thermes.

— Le vieux Pamva ! le vieux Pamva ! disaient les badauds. Il vient du désert soulager le peuple, renverser les grands, sauver les hum.bles!

Le vieillard avait un visage grossier à larges pommettes et était entièrement velu. Un sac de toile tout rapiécé remplaçait sa tunique, et une peau de mouton avec un capuchon lui servait de chlamyde. Depuis vingt ans, Pamva ne s'était pas lavé, considérant la propreté comme un péché et croyant qu'il existait un diable spécial qui présidait aux soins corporels. Il vivait dans un affreux désert, — Béreïs de Chalibonne, — à l'est d'Antioche, où les serpents et les scorpions pullulaient au fond des puits desséchés. Il habitait un bassin tari, appelé en syrien « koubba », se nourrissait de cinq tiges de roseaux farineux et sucrés et faillit mourir d'inanition. Ses disciples, à l'aide de cordes, lui descendirent la pâture. Pendant sept ans, il vécut d'une demi-mesure de lentilles bouillies à l'eau. Sa vue s'affaiblit, sa peau se couvrit de gale et de teigne.

Il ajouta un peu d'huile à ses lentilles, mais s'accusa de sa gastrolatrie.

Pamva, apprenant par ses disciples que l'empereur Julien, le féroce Antéchrist, persécutait les chrétiens, quitta sa retraite et vint à Antioche, soutenir les croyants affaiblis.

— Ecoutez ! . . . écoutez ! . . . il va parler !

Pamva gravit l'escalier des thermes et s'arrêta sur le large palier. Ses yeux brillaient d'un feu sombre. Il étendit les bras, désignant à la populace les palais, les temples païens, les thermes, les magasins, la Cour de justice, les monuments d' Antioche.

— Il ne restera pas une pierre ici. Tout s'effondrera, tout disparaîtra. Le feu sacré dévorera l'univers. Les cieux s'écrouleront comme un palais brûlé. Ce sera le terrible jugement du Christ, l'inimaginable spectacle Où tournerais-je mes regards? Qu'admirerais-je, sinon, les gémissements des rois précipités dans les ténèbres? Sinon la terreur de la déesse de l'amour, Aphrodite, tremblante dans sa nudité, devant le Crucifié? Sinon la fuite de Jupiter et de tous les dieux olympiens, devant les foudres du Très-Haut!... Triomphez, martyrs! Réjouissez-vous, persécutés. Où sont vos juges, proconsuls romains? Les voilà, saisis par des flammes plus terribles que celles dans lesquelles on brûlait les chrétiens! Les philosophes, si fiers de leur frivole sagesse, rougiront de honte devant leurs disciples précipités dans la géhenne et ni les syllogismes d'Aristote, ni les démonstrations de Platon, ne les sauveront! Et les acteurs hurleront, comme n'ont jamais hurlé, dans

aucune tragédie, les héros de Sophocle et d'Eschyle!.. Ces danseurs de corde, dans le feu de l'enfer, sauteront encore plus rapidement! Alors nous, hommes grossiers et ignorants, nous nous réjouirons et nous dirons aux forts, aux sages, aux fiers : « Regardez, voilà le Crucifié, le fils du charpentier et de la journalière, voilà le roi de Judée, vêtu de pourpre et couronné d'épines. Voilà le violateur du Sabbat, le Samaritain possédé du démon ! Voilà Celui que vous avez ligotté dans votre prétoire, celui à qui vous avez craché au visage, que vous avez abreuvé de bile et de vinaigre! Et nous entendrons des pleurs et des grincements de dents nous répondre ; et nous rirons, nous emplirons notre cœur de joie! Viens! viens, seigneur Jésus!

Gluturius, le nettoyeur de cloaques, tomba à genoux et clignant ses paupières enflammées, comme s'il voyait descendre le Christ, tendit en avant ses bras. Le fondeur de métaux serrait ses poings, ramassé sur lui-même, comme un taureau prêt à bondir. Le livide tisserand tremblait de tous ses membres, souriait stupidement et murmurait : « Seigneur! daigne me faire soufl'rir ! »

Les figures bestiales des rôdeurs et des manouvriers exprimaient le triomphe méchant des faibles sur les forts, des esclaves sur leurs maîtres. La Louve montrant ses dents," riait silencieusement et une invincible soif de vengeance pétillait dans ses yeux ivres et féroces.

Tout à coup retentit le cliquetis des armes et le pas lourd des chevaux; les légionnaires romains, la garde de nuit, tournèrent l'angle du carrefour. A leur tête

marchait le préfet, Salluste Second, au nez aquilin, au large front nu, au regard intelligent, calme et bon. Il portait le laticlave des sénateurs et sa personne respirait la confiance en soi et la noblesse des anciens patriciens.

Au-dessus de la lointaine toiture du Panthéon érigé par Antiochus Séleucus, montait lentement la lune énorme, rougeâtre, dont les rayons se reflétaient sur les boucliers et les cuirasses.

-Ч- Dispersez-vous, citoyens ! s'adressa Salluste, à la foule. Par ordre du divin Auguste, les rassemblements nocturnes sont défendus dans les rues d'Antioche.

La populace murmura, houleuse. Les gamins sifflèrent et une voix effrontée chanta :

Malheur aux coqs blancs,

Malheur aux taureaux blancs I

L'empereur les tuera tous, — adieu!

Pour les offrir à ses abominables dieux!

Un menaçant bruit d'armes gronda : les légionnaires romains tiraient leurs glaives du fourreau, prêts à s'élancer sur la foule. Le vieux Pamva Irappa de sa canne les dalles de marbre et cria :

— Salut, brave armée de Satan I Salut très sage dignitaire romain I Vous vous êtes probablement souvenus des temps où vous nous brûliez, où vous nous enseigniez votre philosophie et que nous priions Dieu pour le saiut de vos âmes damnées ! Eh bien, soyez es bienvenus !

Les légionnaires lèveront le glaive; mais le préfet, d'un geste, les arrêta. 11 voyait que la foule était en son pouvoir.

— De quoi, nous menacez-vous, stupide? continua Pamva en s'adressant à Salluste. Que pouvez-vous? Il nous suffit d'une nuit noire et de deux ou trois torches pour nous venger. Vous craignez les Alamans et les Perses. Nous sommes plus terribles qu'eux. Nous sommes partout, parmi vous, innombrables, insaisissables I Nous n'avons pas de limites, nous n'avons pas de patrie, nous ne reconnaissons qu'une République, la République universelle ! Nous sommes d'hier et nous remplissons déjà le monde, — vos villes, vos forteresses, vos îles, vos municipes, vos conseils, vos canrps, vos palais, votre sénat, votre forum : nous vous laissons vos temples... Oh! comme nous vous aurions détruits, sans notre humilité, notre fraternité, si nous ne préférions plutôt mourir que tuer!...

» Il ne faut ni glaive, ni feu ! nous sommes si nombreux, qu'il nous suffit de nous éloigner tous, pour que vous périssiez. Vos villes se dépeupleraient, vous seriez effirayés de votre solitude, du silence de l'univers ! Toute vie s'arrêterait vaincue par la mort! Souvenez-vous : l'einpire romain n'est soutenu que par notre miséricorde chrétienne !

Tous les regards étaient fixés sur Pamva ; personne n'aperçut un homme, vêtu d'une vieille chlamyde de philosophe errant, le visage maigre et jaune, les cheveux bouclés, la longue barbe noire, suivi de quelques compagnons, traverser vivement les lignes des légion-

naires qui s'écartaient respectueusement devant lui. Il se pencha vers le préfet Salluste, et murmura :

— Qu'altends-lu?

— Ils se disperseront peut-être d'eux-mêmes, répondit Salluste. Les galiléens ont déjà beaucoup trop Щ de martyrs pour que nous leur en créions de nouveaux. Ils volent à la mort comme des abeilles sur le miel!

L'homme à l'habit de philosophe s'avança et cria d'une voix claire, comme un capitaine habitué au commandement :

— Dispersez la foule ! Emparez- vous des meneurs ! Tout le monde se retourna et un cri d'effroi retentit :

— Auguste ! Auguste Julien !

Les guerriers s'élancèrent, le glaive nu. On renversa la vieille chiffonnière, qui se débattit sous les pieds des légionnaires en glapissant. Beaucoup s'enfuirent et Strombix, le premier, profita du désarroi général, Des pierres sifflèrent. Le fondeur, défendant le vieux Pamva, lança un gros moellon vers un légionnaire et al teignit la Louve qui tomba avec un léger cri, inondée de sang et convaincue qu'elle mourait martyre.

Un légionnaire saisit Gluturius. Mais le nettoyeur de cloaques se rendit si facilement (la perspective de devenir un martyr admiré de tous lui paraissait si enviable en comparaison de son existence) et ses haillons dégageaient une telle puanteur, que le légionnaire, dégoûté, lâcha tout de suite son prisonnier.

Au milieu de la foule, avec son âne chargé de

LAMORTDESDIEUX. 35/

choux, se trouva par hasard un conducteur maraîcher. Tout le temps, bouche bée, il avait écouté le vieux Pamva. Remarquant le danger, il voulut fuir mais son âne s'obstina. En vain le conducteur le frappait-il de son bâton : arc-bouté sur ses paltes de devant, les oreilles rabattues et la queue levée, l'animal brayait d'une façon assourdissante.

Et longtemps, ce cri domina, triomphant ef stupide, étouffant le râle des mourants, les jurons des soldats et les prières des galiléens.

Oribazy, se trouvant parmi les compagnons de Julien, s'approcha de l'empereur.

— Julien, que fais-tu? Est-ce digne de ta sagesse?.. . L'empereur le regarda, sévère, et Oribazy se tut,

sans oser achever sa phrase.

Julien, non seulement avait changé, mais vieilli aussi, dans ces derniers temps; son visage amaigri avait l'expression triste et terrible qu'ont les gens atteints d'une longue et incurable maladie, ou bien ceux absorbés par une pensée proche de la folie. II déchirait avec ses mains puissantes, sans le remarquer un rouleau de papyrus.

Enfm l'empereur dit, d'une voix sourde, en lîxant Oribazy :

— Va - t'en ! Je sais ce que je fais... Avec ces gredins qui ne croient pas aux dieux, on ne peut parler comme à des hommes ; il faut les détruire comme des bêtes fauves. Et, enfin, quel mal y aurait-il qu'une dizaine de gahléens soient tués par la main d'un helléniste !

Oribazy songea :

— Comme il ressemble maintenant à son cousin Constance, aans ses mouvements de fureur 1

Julien cria à la foule, — et sa voix lui parut, à lui-même, étrange et terrible :

— Jusqu'à présent, par la grâce des dieux, je suis encore empereur I Obéissez-moi, galiléens I Vous pouvez vous moquer de ma barbe et de mes habits, mais non de la loi romaine ! . . . Souvenez-vous, je vous punis pour la révolte et non pour la religion I Enchaînez ce gredin !

D'une main tremblante, il désigna Pamva que saisirent aeux blonds Bataves.

— Tu mens, athée I hurlait Pamva triomphant. Tu nous punis pour notre foi 1 Pourquoi ne me gracies-tu pas, comme jadis Marys, l'aveugle de Ghalcédoine? Où est ta philosophie? Les temps sontils changés ? Tu as dépassé la mesure ? Frères 1 ne craignons pas le césar romain, mais le Dieu toutpuissant I

Personne ne songeait plus à fuir; tous se sentaient gagnés par la fièvre du martyr. Les Bataves et les Celtes s'effaraient devant cet empressement à mourir de tous ces gens, souriants et humbles. Les enfants, même, se jetaient sous les glaives et les lances. Julien voulut arrêter le massacre ; il était trop tard : les abeilles volaient vers le miel. Il ne put que s'écrier avec désespoir et mépris :

— Malheureux I Si la vie vous pèse, il n'est pas difficile, pourtant, de l'abréger vous-mêmes!

LA MORT DES DIEUX. SSq

Et Pamva, lié, soulevé par des bras puissants^ répondit joyeusement :

— Exterminez-nous, Romains ! Nous nous multiplierons ! . . . Les chaînes sont notre liberté ; a faiblesse. notre force ; la mort, notre victoire I

En suivant le courant de l'Oronte, vers sa source, à quarante stades d'Antioche, se trouvait le célèbre bois de Daphné, consacré à Apollon. Un temple y avait été élevé, et chaque année s'y célébraient les panégyries en l'honneur du dieu Soleil.

Julien, sans prévenir personne, quitta Antioche au lever du jour. Il voulait se rendre compte par lui-même si les habitants se souvenaient de la fête sacrée d'Apollon. Tout le long de la route, il rêvait à cette solennité, e opérant voir des adolescents et des vierges gravissant Jc3 marches du temple, tous vêtus de blanc, symbole de pure jeunesse, ou la foule des fidèles, les chœurs et la fumée de l'encens.

La route était pénible ; des collines rocailleuses de Bércï calibonnienne soufflait par rafales un vent brûlant. L'atmosphère était imprégnée d'une âpre senteur

LA MORT DES DIEUX. 36l

de bois brûlé, voilée d'un brouillard bleuâtre qui s'étendait de la gorge profonde du mont Kazie. La poussière énervait les yeux et la gorge, craquait sous les dents. A travers la vapeur fumeuse, la lumière solaire semblait maladive et rouge.

Mais à peine l'empereur pénétra-t-il dans le bois de Daphné qu'une fraîcheur parfumée l'enveloppa. Il était difficile de croire qu'un tel coin de paradis pût se trouver àquelquespas de la route brûlante. Le bois avait qualrevingls stades de circonférence et sous les impénétrables voûtes des lauriers gigantesques, vieux de plusieurs siècles, régnait un continuel crépuscule.

L'empereur fut surpris de la solitude du bois : ni fidèles, ni victimes, ni encens, aucun préparatif pour la célébration des panégyries. Il crut le peuple assemblé près du temple et marcha plus loin.

A chaque pas, le bois devenait plus désert. Le calme étrange n'était troublé par aucun bruit, comme un cimetière abandonné. Les oiseaux mêmes ne chantaient pas, étaient rares, l'ombre des lauriers étant trop sombre. Une cigale commença à grincer dans l'herbe et se tut aussitôt, comme effrayée par son propre cri. Seulement, dans un mince rais de soleil, des insectes bourdonnaient faiblement, sans oser quitter le rayon pour le crépuscule voisin.

Parfois Julien pénétrait sous des allées plus larges, bordées de litanesques murs de cyprès séculaires, qui projetaient une ombre noire comme une nuit sans lune.

De-ci, de-là, des eaux souterraines humectaient la mousse ; partout serpentaient des sources froides

Зб2 L Л ÎMOÏÎT DES DIEUX.

comme de la neige fondue, mais sourdes, ne bruissant pas, muettes de tristesses comme tout ce qui se trouvait dans ce bois enchanté. A un endroit, d'une fente de rocher, lentement scintillaient, une à une, des gouttes claires, mais la mousse étouffait le bruit de leur chute et les gouttes coulaient silencieuses, comme les larmes d'un muet amour.

Il y avait des prairies entières de narcisses sauvages, des marguerites, des lys et beaucoup de papillons, noirs et non multicolores. Les rayons du soleil de midi traversaient avec peine les voûtes épaisses des lauriers et des cyprès. Ils devenaient pâles, presque lunaires, endeuillés et tendres, comme s'ils filtraient à travers une étoffe noire ou la fumée d'une torche funéraire.

Il semblait que Phébus eût à jamais pâli à la suite de l'inconsolable perte de Daphné qui, sous les plus ardents baisers du dieu restant toujours aussi sombre et impéaétrable, gardait sous ses branches une fraîcheur et une ombre nuitales.

Et partout, dans ce bois, régnaient l'abandon, le calme, la tristesse tendre du dieu amoureux.

Déjà les marches de marbre, les frontons, les colonnes du temple de Daphné, élevé au temps des Diados, brillaient aveuglants de blancheur à travers les cyprès et Julien n'avait pas encore rencontré un fidèle.

Enfin, il vit un enfant d'une dizaine d'années, qui suivait un sentier envahi par des jacinthes. Ses yeux noirs ressortaient étrangement, rayonnant dans son visage pâle, de la beauté hellénique. Ses cheveux dorés

tombaient en molles boucles sur son cou fin ; et sur ses tempes, comme sur de transparents pétales de fleur poussées à l'ombre, zigzaguaient des veines bleutées.

— Ne sais -tu pas, enfant, où sont les sacrificateurs et le peuple? lui demanda Julien.

L'enfant ne répondit pas, comme s'il n'avait pas entendu la question.

— Écoute, mon petit, ne peux-tu me conduire chez le sacrificateur d'Apollon?

Il secoua la tête en souriant.

— Pourquoi ne veux-tu pas me répondre ?

Alors, le bel enfant posa un doigt sur ses lèvres, puis sur ses deux oreilles et, sans sourire cette fois, secoua sérieusement la tête.

Julien songea.

— Ce doit être un spurd-muet de naissance. L'enfant regardait l'empereur à la dérobée.

— Mauvais présage ! murmura Julien.

Et il eut presque peur dans le silence et le crépuscule du bois abandonné, en compagnie de cet enfant sourd-muet, superbe comme un petit dieu, qui le fixait obstinément. Enfin, il montra à Г empereur un vieillard vêtu d'une tunique sale et rapiécée, d'après laquelle Julien reconnut tout de suite un sacrificateur. Le vieillard, cassé, débile, buttant comme un homme pris de boisson, riait et marmonnait quelque chose en marchant. Il avait un nez rouge et une calvitie qui s'étendait sur tout le dessus de la tête entourée de petites frisettes grises pareilles à celles d'une peau de mouton, et si légères, si duvetées, qu'elles se redressaient

364 l'A MORT DES DIEUX.

autour du cranc chauve. Ses yeux myopes et pleureurs avaient une expression de bienveillance enfantine. Il portait un assez grand panier d'osier.

— Le sacrificateur d'Apollon.^ demanda Julien.

— C'est moi. Je m'appelle Gorgius. Que désires-tu, brave homme?

— Ne peux-tu m'indiquer oii est le grand sacrificateur de ce temple et oii sont les fidèles ?

Gorgius ne répondit pas tout d'abord et posa son panier à terre. Puis il frotta son crâne chauve et mettant les poings sur les hanches, il pencha la tête, et cligna non sans malignité son œil gauche :

— Pourquoi ne serais-je pas le grand sacrificateur d'Apollon? demanda-t-il. Et de quels fidèles parles-tu, mon fils?... Que les olympiens te protègent I

Il se dégageait de lui une forte odeur devin. Julien, à qui ce sacriQcateur paraissait indécent, s'apprêtait à lui adresser une sévère admonestation.

— Tu es probablement ivre, vieillard...

Gorgius se troubla pas et continua à frotter sa nuque.

— Ivre? Peut-être pas I Mais j'ai bien absorbé cinq coupes pour les panégyries. Et encore, je bois plus par chagrin que par gaieté. Oui, mon fils. Que les olympiens te protègent I .. . Qui es-tu? D'après tes vêtements, un philosophe errant ou un professeur d'école à Antioche?

L'empereur sourit et inclina approbativemenl la tcte. Il voulait (aire causer le sacrificateur.

— Tu as deviné. Je suis professeur.

— Chrétien?

— ÎS'on; liellénisle.

— Ah ! Bféri'!... Sans cela il y en a beaucoup des aulies, qui traînent de ce côté... des païens...

— Tu ne m'as toujours pas répondu où est le peuple ? Si l'on a envoyé beaucoup de victimes d'Antioclie? Si les chœurs sont prêts?

— Des victimes ? merci du peu ! dit le vieillard en riant en buttant si fort, qu'il faiUit tomber. Ilyalongtemps, mon frère, que nous n'avons vu cela!... depuis Constantin...

Gorgius eut un gesle désespéré et siffla.

— Fini ! . . . PfiTt I Les hommes ont oublié les dieux I Non seulement nous manquons de victimes, mais nous n'avons même pas parfois une poignée de froment pour cuire une galette au dieu ; pas un grain d'encens, pas une goutte d'huile pour les lampes!... Il ne reste qu'à se coucher et à mourir !... Oui, mon fils ! que les olympiens te protègent ! . . . Les moines ont tout prisl... Et ils se battent... la graisse les étouffe... Notre chanson est finie!... Vilains temps!... Et tu dis : Ne bois pas ? On ne peut pas ne pas boire quand on a de la peine. Si je ne buvais pas, il y a longtemps que je me serais pendu . . .

— Personne n'est venu d'Antioche pour ce grand jour de fête? demanda Julien.

— Personne, sauf toi, mon fils. Je suis le sacrificateur ; tu es le peuple, nous offrirons ensemble la victime au dieu.

— Tu viens de me dire que tu n'en avais pas reçu une seule?

Gorgius caressa sa nuque en riant.

— Nous n'en avons pas reçu des autres, mais il y a la mienne. Nous nous sommes privés pendant trois jours, — Héphérion et moi, — (il désigna le sourd-muet) pour économiser l'argent nécessaire. Regarde 1

Il souleva le couvercle de son panier : une oie liée glissa la tête en caquetant et cherchant à s'échapper.

— Hé I hé I hé I n'est-ce pas une victime ? demandait fièrement le vieillard. Bien que ce ne soit pas une oie jeune et grasse, ce n'en est pas moins un oiseau sacré 1... Apollon, en ce moment, devra s'en contenter. Les dieux sont friands d'oies!

— Il y a longtemps que tu habites ce temple? questionna Julien.

— Une quarantaine d'années, peut-être plus...

— C'est ton fils? demanda l'empereur en désignant Héphérion, qui regardait attentivement comme s'il eût voulu deviner l'entretien.

— Non; je n'ai ni parents, ni amis. Héphérion m'aide aux heures de sacrifice.

— Quels sont ses parents ?

— Je ne connais pas le père et je doute fort que quiconque le connaisse ; mais sa mère est la grande sibylle Diotyme, qui a vécu longtemps dans ce temple. Elle ne parlait pas et ne soulevait pas son voile devant les hommes. Elle était chaste comme une vestale. Quand elle mit au monde cet enfant, nous fûmes tous étonnés et ne savions que penser. . . Mais un sage hiérophante centenaire nous dit...

LA MOUÏ Di:S DIEUX. З67

Gorgius, avec un air mystérieux, mit sa main devant sa bouche et murmura à l'oreille de Julien, comme s'il eût craint que l'enfant ne l'entendît :

— Le hiérophante nous a dit que ce n'était pas un fils d'homme, mais d'un dieu descendu la nuit près de la sibylle, tandis qu'elle dormait à l'intérieur du temple. Vois comme il est beau !

— Un sourd-muet, fils d'un dieu ! murmura l'empereur surpris.

— Dans les temps comme les nôtres, si le fils du dieu et de la sibylle n'était pas sourd-muet, répliqua Gorgius, il mourrait de chagrin. Regarde combien déjà, il est maigre et pâle !

— Qui sait? dit Julien avec un triste sourire. Tu as peut-être raison, vieillard. De nos jours il est préférable pour un prophète d'être sourd-muet.

Tout à coup l'enfant s'approcha de Julien et, le regardant fixement, saisit sa main et la baisa. Julien frissonna.

— Mon fils, dit le vieillard solennel, que les olympiens te protègent ! Tu dois être un homme bon. L'enfant ne caresse jamais les méchants m* les impies, et il fuit les moines comme la peste 1 II me semble qu'il voit et comprend plus que nous deux ensemble, mais il ne peut l'exprimer. Je l'ai surpris, bien souvent, seul, dans le temple, restant assis devant la statue d'Apollon pendant de longues heures, et la regardant joyeux comme s'il conversait avec le dieu.

Le visage d'Héphérion s'assombrit et il s'éloigna. Qorgius se frappa la tête de la main, et dit :

— Je bavarde avec toi ! Le soleil est déjà haut. Il faut accomplir le sacrifice. Viens.

— Attends, dit l'empereur. Je voulais te demander encore quelque chose. As-tu entendu dire que l'empereur Julien voulait remettre en honneur le culte des anciens dieux?

— Oui, mais... qu'y pourra-t-il, le pauvre? Il ne réussira pas. Je te dis, — c'est fini !

— Tu as foi dans les dieux? répliqua Julien... Les olympiens peuvent-ils nous quitter ainsi à jamais !

Le vieillard soupira et, baissant la tête :

— Mon fils, tu es jeune, bien que des mèches blanches brillent dans tes cheveux sombres, et que ton front soit déjà ridé. Mais au temps où mes cheveux étaient noirs et que les jeunes filles me regardaient complaisamment, je me souviens d'avoir passé sur un navire, non loin de Thessalonique et d'avoir vu le mont Olympe. Sa base et son centre se fondaient dans l'azur, et sa cime neigeuse semblait suspendue dans l'air, dominant le ciel et la mer, inaccessible et dorée, Je songeais : « Voilà la demeure des dieux! » Et j'étais ému. Mais, sur ce mcme navire il y avait un vieillard railleur, qui se disait épicurien. Il désigna le mont Olympe et dit : « Mes amis, beaucoup d'années se sont écoulées depuis que des voyageurs ont escaladé l'Olympe. Ils ont vu que c'était une montagne ordinaire, pareille aux autres montagnes, sur laquelle il n'y arien, sinon de la neige, delà glace et des pierres 1... » Et ces paroles tombèrent si profondément dans mon cœur que je me les rappellerai toute mon existence.

LA MORT DES DIEUX. SGq

L'empereur sourit.

— Vieillard, ta foi est enfantine. S'il n'y a pas d'Olympe, pourquoi les dieux ne seraient-ils pas plus haut, dans le royaume des Idées éternelles, dans le royaume de la lumière de l'âme ?

Gorgius baissa plus bas encore la tête.

— Oui, certes!... Mais. . c'est fini tout de même. L'Olympe est désert.

Julien le considéra, surpris.

— Vois-tu, continua Gorgius, la terre ne produit plus que des hommes faibles et durs. Les dieux ne peuvent que rire d'eux ou se fâcher. Ils ne valent pas la peine d'être détruits. Ils périront d'eux-mêmes, par la maladie, la débauche ou le marasme. Les dieux s'ennuyaient, et ils sont partis.

— Et tu crois, Gorgius, que le genre humain doit disparaître?

Le sacrificateur secoua sa têle chauve.

— Oh ! ... oh ! ... oh !.. . La lerre souffre. Les rivières coulent plus lentement ; les fleurs, au printemps, n'ont plus le même parfum. Un vieux pêcheur me disait dernièrement qu'on ne voit plus l'Etna, comme auparavant. L'atmosphère est devenue plus dense et plus sombre. Le soleil s'éteint. La fin du monde approche. . .

— Dis-moi, Gorgius, te souviens-tu de temps meilleurs?

Le vieillard s'anima, ses yeux brillèrent.

— Quand je suis arrivé ici, dans les premières années du règne de Constantin, dit-il joyeusement, les

grandes panégyries s'accomplissaient tous les ans en l'honneur d'Apollon. Combien d'adolescents et de vierges venaient dans ce bois sacré ! Et comme la lune brillait, quelles senteurs répandaient les cyprès, comme les rossignols chantaient ! Quand leur chant cessait, l'air frémissait sous les baisers nocturnes et les soupirs d'amour comme sous le battement d'invisibles ailes !

Gorgius se tut, tristement pensif.

A ce moment, de derrière les arbres parvinrent les sons d'un chant d'église.

— Qu'est-ce ? demanda Julien.

— Les moines, répondit le sacrificateur. Les moines qui prient sur un galiléen mort.

— Gomment, un galiléen dans le bois sacré d'Apollon ?

— Oui, ils le nomment « le martyr Valérien ». 11 y a dix ans, le frère de l'empereur Julien, le césar Gallus, transporta d'Antioche les os de ce Valérien dans ce bois et lui construisit un superbe sarcophage. Depuis ce temps, les prophéties ne se manifestent plus. Le temple est souillé et le dieu s'est éloigné.

— Oh ! sacrilège ! s'écria l'empereur indigné.

— Cette année-là, la vierge sibylle Diotyme mit au monde un fils sourd-muet, ce qui était de mauvais augure. Une seule source sacrée ne tarit pas; elle s'appelle a Larmes du soleil »... là, où est assis maintenant l'enfant...

Julien se retourna. Devant le rocher moussu l'enfant était assis, immobile et, la paume de la main

L л MORT DES DIEUX. З71

ouverte, recueillait les gouttes qui tombaient une à une. Des ombres se mouvaient, Julien crut voir, un instant, deux ailes transparentes frémir derrière le dos de l'enfant divinement beau. Il était si pâle, si triste, si charmant que l'empereur songea :

« Ce doit être Éros, le petit dieu antique de l'amour, souffrant, agonisant dans notre siècle de galiléenne morosité. Il recueille les dernières larmes d'amour, les larmes du dieu sur Daphné, — la beauté disparue ! »

Le sourd-muet restait immobile et un grand papillon noir, velouté, endeuillé, vint se poser sur sa tête. Il ne l'aperçut pas et ne bougea pas. Comme une ombre malfaisante, le papillon s'agitait, tandis que bs larmes du soleil tombaient une à une dans la main d'Héphérion et que s'élevaient les chants d'église, funèbres, désespérants, toujours plus forts et plus forts.

Tout àcoup, derrière les cyprès, des лю1х retentirent, se disputant :

— Auguste est là...

— Pourquoi irait-il seul à Daphné ?

— Comment donc ! C'est aujourd'hui les grandes panégyries d'Apollon! Tenez, le voilà!... Julien, nous te cherchons depuis ce matin !

C'était les sophistes grecs, les savants et les rhéteurs, compagnons habituels de l'empereur, auquels s'étaient joints le néo-platonicien Priscusd^Eprie, le bilieux sceptique Junius Mavricus, le sage Salluste Second et le célèbre orateur Libanius. Julienne leur accorda pas la moindre attention.

— Qu'a-t-il ? murmura Junius à Priscus.

— Il doit être mcconlent de ce qu'il n'y ait eu aucun préparatif pour la fête ! Nous n'avons pas envoyé une seule offrande..,

Julien s'adressa à l'ancien rhéteur chrétien, maintenant grand sacrificateur d'Astarté, Hékébolis.

— Va dans la chapelle voisine et transmets ma volonté aux galiléens qui prient : qu'ils viennent ici !

Hékébolis s'éloigna.

Gorgius tenant son panier, restait pétrifié, la bouche ouverte et les yeux écarquillés. Parfois, avec un geste de résolution désespérée, il caressait son crâne chauve. Il lui semblait qu'il avait trop bu et qu'il voyait tout cela en rêve. Mais lorsqu'il se souvint de tout ce qu'il avait dit de l'Auguste Julien et des dieux, au prétendu professeur, une sueur froide inonda son front, ses jambes fléchirent d'effroi. Il tomba à genoux.

— Pardonne, césar !... Oublie mes paroles... je ne savais pas...

Un des philosophes voulut repousser le vieillard.

— Ya-t'en, imbécile! Que viens-tu faire ici? Julien l'arrêta :

— N'offense pas le sacrificateur. Lcve-toi, Gorgius ! Voilà ma main. Ne crains rien. Tant que je vivrai, personne ne te fera de mal, à toi et à ton petit garçon. Nous sommes venus tous deux pour les panégyries, tous les deux nous aimons les anciens dieux... Soyons donc amis et réjouissons-nous de la fête du soleil, le cœur heureux !

Lîs chants religieux avaient cessé. Dans l'allcc do

cyprès parurent les moines pâles et effarés, les diacres et le supérieur qui n'avait pas eu le temps d'enlever ses habits sacerdotaux. Ilékébolis les conduisait. L'archiprêtre, gros homme au visage rouge, luisant, marchait en se balançant, soufflait, s'épongeait le front. Arrivé devant Auguste, il le salua profondément en touchant d'un doigt la terre et dit d'une agréable voix de basse :

— Que l'humanitaire Auguste pardonne à ses indignes esclaves...

Il salua plus bas encore et deux novices l'aidèrent adroitement à se relever. L'un d'eux avait oublié de déposer l'encensoir et l'encens s'échappait en de minces filets de fumée.

Héphérion, ayant aperçu les moines, s'enfuit.

Julien dit :

— Galiléens I je vous ordonne de débarrasser pour demain soir le bois sacré d'Apollon des os de votre mort. Nous ne désirons pas employer la force contre vous; mais si notre volonté n'est pas exécutée, nous saurons veiller nous-méme à ce que Hélios soit délivré du voisinage sacrilège des cendres galiléennes ! J'enverrai ici mes guerriers, ils déterreront les os, les brûleront et en disperseront les cendres au vent. Telle est notre volonté, citoyens !

L'archiprêtre toussa et, enfin, d'une voix humble :

— Bien miséricordieux césar, c'est sûrement très pénible pour nous, car les reliques reposent depuis fort longtemps dans un endroit béni par la volonté du césar Gallus. Mais c'est une affaire indépendante de

notre volonté, nous sommes forcés d'en référer à

l'évêque.

Un murmure parcourut la foule. Un gamin, caché

dans un buisson de laurier, chanta :

Le boucher vient, Il porte un grand couteau I

Mais il reçut un tel soufflet qu'il s'enfuit en hurlant.

L'archiprêtre songea que la bienséance lui ordonnait de défendre les reliques, toussa et commença :

— S'il plaît à Ta Haute Sagesse de signifier cet ordre pour la raison de l'idole...

Vivement il rectifia :

— Du dieu hellénique Hélios...

Les yeux de l'empereur brillèrent, furieux :

— L'idoje ! interrompit-il; l'idole^ voilà Votre mot! Pour quels imbéciles nous prenez-vous, en assurant que nous adorons la maliôrô mtoe qui représent© nos dieux : métal, pierre ou bois? Tous vos prédicateurs veulent en convaincre les autres, nous et vons-m^mes. Mais c'est un mensonge. Nous n'adorons pas la pierre morte, le métal ou le bois, mais l'âme, l'âme vivante de la beaulé dans les modèles de la plus pure beauté humaine. Ce n'est pas nous, les idolâtres I mais vous, vous qui vous dévorez conlinuellemeut comme des fauves pour un iota ; vous qui baisez les os pourris de criminels suppliciés pour infraction aux lois romaines ; vous qui dénommez le fratricide Constance a éternel et sainteté » !... Déifier les sculptures superbes de Phidias, qui respirent la beauté et la sagesse olympiennes, n'est-ce

LA MORT DES DIEUX. Зуб

pas plus raisonnable que de s'incliner devant deux solives de bois entrecroisées, honteux instrument de torture ? Faut-il rougir pour vous, vous plaindre ou vous haïr? C'est le comble de la folie et de l'opprobre, pour notre patrie, de voir les descendants hellènes qui lisent Platon et Homère, se précipiter, — ô abomination ! — vers une tribu réprouvée, presque exterminée par Vespasien et Titus, pour déifier un homme mortl... Et vous osez encore nous accuser d'idolâtrie !

L'archiprêtre , imperturbable, caressait avec sa main sa longue barbe, et regardait Julien de côté, en essuyant les gouttes qui perlaient sur son front luisant.

Alors, l'empereur dit au philosophe Piiscus :

— Mon ami, tu connais les antiques cérémonies des hellénistes. Accomplis les mystères de Délos, indispensables pour la purification du temple d'Apollon. Le dieu reviendra dans sa demeure, les anciennes propÎTefîes recommenceront, dès qu'on aura enlevé la pierre qui ferme la source.

L'archiprêtre termina l'entretien par un profond salut et avec la même humilité, dans laquelle on sentait une invincible ténacité.

— Que ta volonté soit faite, puissant césar ! Nous sommes les enfants, tu es le père. Il est dit dans l'Ecriture : a Chaque âme doit se soumettre aux forces dirigeantes. Mais il n'y a pas de puissance au-dessus de celle de Dieu ! «

— Oh ! hypocrites ! s'écria l'empereur, je connais votre obéissance et votre humililé. Révoltez- vous donc

contre moi, et luttez, au moins, comme des hommes I Votre humilité est le dard du serpent, esclaves ! Vous en blessez ceux devant lesquels vous vous inclinez. Votre Maître vous avait bien jugés, le Nazaréen, en disant de vous : « Malheur à vous, pharisiens hypocrites qui ressemblez à ces cercueils peints, qui à l'extérieur paraissent superbes, et à l'intérieur sont pleins des os des morts et de saletés!... » En vérité, vous avez empli le monde de ces cercueils ! Vous vous agenouillez devant les os et vous en attendez le salut I . . . Gomme les vers, vous vous nourrissez de pourriture. Est-ce cela que vous a enseigné le Christ? Vous a-t-il ordonné de haïr vos pères, ceux que vous appelez des hérétiques, parce qu'ils ne croient pas comme vous? Que mes lèvres vous répètent les mots du Galiléen : « Malheur à vous, pharisiens hypocrites ! » Serpents, comment vous sauverez- vous de la condamnation de la géhenne ?

Julien se retourna pour s'en aller, lorsque, de la foule, sortirent un petit vieux et une petite vieille, qui se prosternèrent aux pieds de l'empereur. Tous deux, pauvrement, mais proprement vêtus, se ressemblaient étonnamment : ils rappelaient Philémon et Baucis.

— Défends-nous, juste césar ! murmura le vieux. Nous avons une petite maison près d'Antioche, au pied du Stavrinus. Nous y avons vécu vingt ans. Et, dernièrement, des décurions sont venus...

Le vieillard joignit les mains en un geste désespéré; la vieille, imitant son mari, fit de même.

— Les décurions viennent et nous disent : Cette

maison ne vous appartient pas. — Comment? Le Seigneur soit avec vous ! Voilà vingt ans qu'elle nous appar lient. — Soit ! Mais vous n'en aviez pas le droit. La terre appartient au temple du dieu Esculape et votre maison est construite avec les pierres du temple. Elle doit retourner à Esculape. — Qu'est-ce que cela veut dire?... Aie pitié, tout-puissant Auguste!

Les vieillards se tenaient agenouillés devant lui, propres et gentils comme des enfants, et baisaient ses pieds en pleurant.

Julien aperçut une croix d'ambre au cou de la lemme.

— Vous êtes chrétiens ? demanda-t-il assombri.

— Oui.

— Je voudrais exaucer votre prière... Mais, que faire? La terre appartient au dieu!... Cependant, je vous ferai payer votre bien.

— Non, non! se récrièrent les vieux. Nous avons toutes nos habitudes ici. Nous ne demandons pas d'argent. Tout est à nous, là-bas; nous connaissons chaque herbe...

— Tout est à nous, là-bas, répéta la vieille, comme un écho. La vigne, les poules, la vache, les olives, les porcs, tout est à nous. Il y aussi la marche sur laquelle, le soir, depuis vingt ans, côte à côte, nous chauffons nos vieux os au soleil.

L'empereur, sans écouter, se tourna vers la foule effrayée :

— Les galilcens, ces temps derniers, m'accablaient de demandes pour le retour de terres appartenant aux

ЗуЗ LA MORT DES DIEUX.

églises. Les valentiniens, par exemple, accusaient les ariens de leur avoir enlevé des propriétés. Pour trancher la discorde, j'ai donné une partie de ces terres à mes guerriers gaulois et l'autre au Trésor. Je suis décidé à agir de même à l'avenir. Vous vous demandez de quel droit .î> Mais, ne dites-vous pas vous-mêmes « qu'il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu » ? Je suis résolu à vous aider à accomplir ce difficile commandement. Л^оиз glorifiez la pauvreté, galiléens ; alors, pourquoi murmurezvous contre moi ? En vous enlevant un bien que vous avez pris à vos frères hérétiques ou aux temples olympiens, je ne fais que vous remettre dans le droit chemin de la pauvreté salutaire, qui vous conduira directement à l'empire céleste !

Un méchant sourire tordit sa bouche.

— On nous offense iniquement I geignaient les vieux.

— Eh bien, souffrez l'offense ! répondit Julieu . Vous devez vous réjouir des persécutions, comme vous Га enseigné le Nazaréen. Que sont ces souffrances en comparaison de l'éternelle félicité?

Le vieillard n'était pas préparé à cette déduction ; il se déconcerta et balbutia en dernier espoir :

— Nous sommes tes fidèles esclaves, Auguste ! Mon fils sert comme aide du stratège dans une forteresse lointaine sur la frontière romaine et ses supérieurs sont contents de lui...

— Galiléen aussi? interrompit Julien.

— Oui... soupira le vieillard aussitôt effrayé de son aveu .

— Tu as bien fait de me prévenir. Les galiléens, ennemis avérés de l'Auguste romain, ne devront pas, dorénavant, occuper les hauts emplois de l'empire, surtout dans l'armée. De nouveau, sur ce point, je suis plus d'accord avec votre Maître que vous-mêmes. Est-il juste que les disciples de Jésus rendent la justice d'après les lois romaines, quand « Il » a dit : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés », et que les chrétiens acceptent de nous le glaive pour la défense de l'empire, quand leur Maître les prévient : « Celui qui prendra le glaive périra par le glaive », et encore : (( Ne combats pas le mal par la force?... n Voilà pourquoi, nous préoccupant du salut des âmes des galiléens, nous leur retirons la justice romaine et le glaive romain, afin qu'ils puissent plus facilement, sans défense, désarmés, étrangers à tout ce qui est terrestre et frivole, pénétrer dans le royaume des cieux !

Avec un rire intérieur, muet, qui seul désarmait sa haine, l'empereur s'éloigna rapidement vers le temple d'Apollon. Les vieillards sanglotaient, tendaient vers lui leurs bras :

— César!... Nous ne savions pas. Prends notre maison, notre terre, tout ce que nous avons ; mais aie pitié de notre fils !

Les philosophes voulurent pénétrer dans le temple; mais d'un geste de la main, l'empereur les arrêta :

— Je suis venu seul pour la fêle, j'offrirai seul le sacrifice I

— Entrons, ajouta-t-il en s'adressant à Gorgiiis. Ferme les portes, qu'aucun non-consacré ne pénètre...

Les portes se fermèrent devant les amis philosophes.

— Non consacrés? Comment cela vous plaît-il? demanda Garguillius préoccupe.

Lihanius boudait en silence.

Mavricus, avec un air mystérieux, entraîna les amis dans un coin du portique et murmura quelque chose en touchant son front du doigt.

— Comprenez- vous ?

Tous restèrent interdits.

— Est-ce possihle?

Mavricus commença à compter :

— Premièrement, visage pâle, regard fiévreux, cheveux en désordre, pas inégaux, discours incohérents. Deuxièmement, dureté et nervosité excessives. Troisièmement, cette stupide guerre contre les Perses I . , . Par Pallas I C'est de la folie manifeste !

Les amis se rapprochèrent encore davantage et commencèrent à faire toutes sortes de racontars. Salluste, qui se tenait à l'écart, contemplait ce concillahule avec un sourire amer. A l'intérieur du temple, Julien trouva Hépliérion. L'entant se réjouit à sa vue et, plusieurs fois pendant l'office, plongea son regard dans les yeux de l'empereur, comme s'ils avaient entre eux un commun secret.

Éclairée par le soleil, l'énorme statue d'Apollon se dressait au milieu du temple ; le corps en ivoire, les

La mort des dieux. 38i

draperies d'or, comme celles du Zeus de Phidias à Olympe. Le dieu, légèrement courbé, versait le nectar de sa coupe à la Terre-Mère, en la priant de lui rendre Daplmé.

Un léger nuage passa au-dessus du temple, des ombres frémirent sur l'ivoire doré par le temps et il sembla à Julien que le dieu se baissait davantage avec un bienveillant sourire, pour recevoir l'offrande des derniers adorateurs : le débile sacrillcateur, l'empereur renégat et le fils sourd-muet de la sibylle.

— Voilà ma récompense, pensait Julien. Je ne veux pas d'autre gloire, Apollon I Je te remercie de la malédiction de la foule et de la grâce que tu me fais de vivre et de mourir seul, comme toi ! Là où prie la populace, il n'y a pas de dieu I Tu es ici, dans ce sanctuaire profané ! 0 dieu bafoué par les hommes, maintenant tu es plus beau que jadis lorsqu'on t'adorait ! Au jour marqué pour moi par les Parques, laisse-moi me réunir à toi, ô Radieux ! laisse-moi mourir en toi. Soleil, comme sur l'autel le feu de la dernière offrande meurt dans ton rayonnement !

Ainsi priait l'empereur, tandis que des pleurs coulaient sur ses joues et que, pareilles à des larmes, tombaient, une à une, les gouttes de sang de la victime, sur les charbons à demi consumés.

Une profonde obscurité enveloppait de toutes paris le bois de Daphné. Un vent brûlant chassait les nuages. Pas une goutte de pluie ne tombait sur la terre desséchée, fendillée. Les lauriers secouaient leurs branches noires, dressées vers le ciel. Dans les allées titanesques les cyprès bruissaient et ce bruit ressemblait au murmure d'une assemblée de vieillards en colère.

Deux hommes se glissaient dans l'ombre, avec circonspection, vers le temple d'Apollon. Le petit, qui avait des yeux verts, des yeux de chat, y voyait très bien la nuit, et menait le grand par la main.

— Oh I oh ! mon neveu ! Nous nous casserons le cou dans un fossé !

— Il n'y a pas de fossé, ici I De quoi as-tu peur ? Г Depuis que tu as adopté la nouvelle religion, tu es \ devenu pareil à une vieille femme I

Une vieille femme ! . . . Mon cœur n'avait pas un

battement de plus quand j'allais chasser l'ours. Mais ici... ce n'est pas la même chose!... Nous pendrons, côte à côte, sur le même gibet, mon neveu I

— Allons I tais-toi, imbécile I

Le petit, de nouveau, entraîna le grand qui portait sur son dos une énorme botte de paille et un pic.

Ils parvinrent jusqu'à la porte de derrière du temple.

— Ici ; travaille du pic I murmura le petit en cherchant avec ses mains les fentes de la pierre. Et puis, tu couperas les traverses de bois avec la hache...

Les coups du pic étaient couverts par le bruit du vent ; tout à coup retentit un cri pareil à la plainte d'un enfant malade. Le grand trembla de tous ses membres.

— Qu'est-ce?

— Le mauvais esprit ! s'écria le petit, écarquillant d'effroi ses yeux verts et s'agrippant aux vêtements de son compagnon. Ne m'abandonne pas, mon oncle !

— C'est un hibou ! . . . Il peut se vanter de nous avoir fait peur !

L'énorme oiseau nocturne, dérangé de son nid, s'envola en poussant un gros sanglot.

— Laissons cela, dit le grand. Cela ne s'allumera pas.

— Pourquoi donc ? Le bois est pourri, desséché par le soleil, tout vermoulu... Une seule étincelle suffira. Allons, travaille I

Et le petit poussait le grand avec impatience.

— Maintenant, fourre la paille dans le trou... Encore, encore ! Pour la gloire du Père, du Fils et du Saint-Esprit !

— Pourquoi frétilles-tu comme une anguille.^ se dit le grand en se fâchant. Qu'as-tu à rire ?

— Hé ! hé I hé ! Gomment donc ! Les anges se réjouissent au ciel en ce moment 1... Seulement souviens-toi, mon oncle, si nous sommes pris, ne renie pas ! Nous allons allumer un joli petit leu ! . . . Tiens, voici le briquet!

— Va-t'en au diable, répondit l'autre. Tu ne me séduiras pas, serpentin damné I Pfou! Allume toi-même!

— Ahl tu recules...

Et, frémissant de rage, le petit s'accrocha à la barbe rousse du grand.

— Je te dénoncerai le premier! On me croira...

— Allons, diablotin, laisse-moi tranquille. Donne le briquet... Il faut en finir.

Les étincelles jaillirent. Le plus petit, pour plus de commodité, se coucha à plat ventre et devint encore plus semblable à un serpenteau.

Des langueltes de feu coururent dans la paille trempée dans du goudron ; la fumée floconna. Une grosse flamme jaillit éclairant d'un reflet pourpre le visage eflrayé du géant Aragaris et le museau de singe malin du petit Syrien Strombix, qui ressemblait à cet instant à un démon, battait des mains, sautait, riait, comme un homme ivre ou fou.

— Nous détruirons tout, au nom du Père, du Fils

et du Saint-Esprit! Hé! hé! hé!... un gentil petit feu, mon oncle !

Dans son rire voluptueux, il y avait l'cternelle férocité de la foule, la joie de destruction.

Aragaris, désignant l'obscurité, murmura :

— Entends-tu?

Le bois était désert; mais, dans les hurlements du vent et les bruissements des cyprès, les incendiaires croyaient entendre des voix. Aragaris se prit à courir.

— Mon oncle, prends-moi sur tes épaules ! Tu as les jambes longues. Si je suis pris, je mettrai tout sur ton compte !

Aragaris s'arrêta. Gomme un écureuil, Strombix sauta sur les épaules du Sarmate et ils s'enfuirent. Le petit Syrien enfonça les genoux dans les côtes de son compagnon et s'accrocha de ses deux bras h son cou, pour ne pas tomber. En dépit de la peur, il riait et poussait des cris de joie.

Les incendiaires atteignirent les champs. Entre les nuages luisait le dernier quartier de la lune. Le vent sifflait, strident. Ramassé sur les épaules du géant, le petit Strombix ressemblait à un mauvais esprit monté sur sa victime. Une peur superstitieuse s'était emparée d' Aragaris, il lui semblait que le diable, sous la forme d'un gros chat, était assis sur son dos et lui griffait le visage en riant et en le poussant dans un abîme. Le géant faisait des bonds désespérés pour se débarrasser de sa charge. Les cheveux se hérissèrent sur sa tête ; il hurla d'effroi.

Noircissant l'horizon pale de leur double silhouette,

ils fuyaient sur le champ mort, parmi les gerbes poussiéreuses, inclinées vers la terre brûlée, durcie.

Cependant, dans la chambre du palais d'Antioche, Julien avait un entretien secret avec le préfet de l'Est, Salluste Second.

— Où prendrons-nous, bien-aimé césar, le pain nécessaire à une telle armée ?

— J'ai envoyé en Sicile, en Egypte, en Apulie, partout où il y a une abondante récolte ! répondit l'empereur. Je te dis, il y aura du pain...

— Et l'argent? demanda Salluste. Ne vaudrait-il pas mieux remettre cette campagne à l'année prochaine? attendre un peu?

Julien marchait à grands pas dans la pièce; subitement, il s'arrêta devant le vieillard :

— Attendre! s'écria-t-il avec colère. On dirait que vous vous êtes tous donné le mot pour me répéter la même chose!... Attendre! Gomme si je le pouvais, maintenant I Peser, hésiter ! Les galiléens attendent-ils? Comprends-moi, vieillard, je dois accomplir l'impossible ; je dois revenir de Perse grand et terrible... ou bien ne pas revenir du tout. Il n'y a plus de conciliation possible, plus de milieu ! . . . Que me parlez-vous de raison? Crois-tu qu'Alexandre de Macédoine a vaincu le monde par la raison? Ce jeune homme imberbe allant combattre avec une poignée d'hommes le monarque de l'Asie ne paraît-il pas fou à des hommes raisonnables comme toi ? Qu'est-ce qui lui a donné la victoire?

— Je ne sais, répondit évasivement le préfet avec un sourire. Je crois que la valeur du héros...

— Non I s'écria Julien. Ce sont les dieux. Entendstu, Salluste, les dieux olympiens peuvent m'accorder la même grâce I . . . et une plus grande encore, s'ils le veulent I... J'ai commencé par les Gaules, je finirai par l'Inde. Je traverserai l'univers, du levant au couchant, comme le grand Macédonien, comme le dieu Dionys. Nous verrons, alors, ce que diront les galilcens ; nous verrons si l'on se moquera du glaive de l'empereur romain, comme on se moque de ses simples vêtements de philosophe, lorsqu'il reviendra triomphant d'Asie.

Ses yeux avaient des lueurs de folie, et Salluste, qui voulait objecter quelque chose, se tut. Quand Julien, de nouveau^ recommença à marcher, le préfet secoua la tête, et une profonde pitié brilla dans le sage regard du vieillard.

— L'armée doit être prête pour le départ, continuait Julien. Je le veux ainsi, entends-tu.^ Je n'admets ni échappatoires, ni lenteurs ! Nous avons trente mille hommes. Le roi arménien Arzace a promis son concours. Il y a du pain. Que faut-il de plus? Je dois savoir que je puis, à n'importe quel moment, partir contre les Perses. De cela dépendent, non seulement ma gloire, mais le salut de l'empire romain et la victoire des dieux sur les galiléens ! . . .

La large croisée était ouverte. Le vent chaud, qui pénétrait dans la chambre, agitait les trois langues de feu du lampadaire. Coupant l'azur sombre, une étoile filante brilla et s'éteignit. Julien frissonna ; c'était un

mauvais présage. Derrière la porte, des voix s'entendaient. On frappa.

— Qui est là? Entrez! dit l'empereur.

C'étaient les amis philosophes. Libanius était à leur

tête et semblait plus emphatique, plus boudeur que de coutume.

— Que désirez-vous? demanda froidement Julien. Libanius se mit à genoux, en conservant son air

arrogant.

— Laisse-moi partir, Auguste ! Je ne puis vivre plus longtemps à ta cour. Ma patience est à bout. Chaque jour je supporte des offenses inouïes...

Longtemps il parla de cadeaux, de récompenses, d'argent qu'on lui avait usurpés ; d'ingratitude, de ses services, de ses superbes panégyriques par lesquels il avait glorifié le César romain.

Mais Julien, sans écouter, regardait avec un ennui dégoûté le célèbre orateur, et songeait :

« Est-ce vraiment ce même Libanius dont j'admirais tant les discours dans ma jeunesse? Quelle bassesse ! Quelle vanité! »

Puis, tous les philosophes parlèrent à la fois. Ils se disputaient, criaient, s'accusaient mutuellement d'impiété, de débauche, de concussion, répétant les plus stupides commérages. C'était une honteuse guerre intestine, non de savants, mais de parasites enragés de graisse, prêts à s'entre-déchirer par orgueil, colère ou ennui.

Enfin, l'empereur prononça doucement un mot qui les rendit à la raison.

— Maîtres!

Tous se turent comme une bande effrayée de pies bavardes.

— Maîtres ! répéta Julien avec une amère ironie, je vous ai assez entendus ! Permettez-moi de vous conter une fable. Un roi égyptien avait des singes apprivoisés, habitués à exécuter la danse guerrière des Epiriens. On les costumait avec un casque et un masque, on cachait leurs queues sous la pourpre impériale et, quand ils dansaient, il était difficile de croire que ce n'étaient pas des hommes. Ce spectacle plut longtemps. Mais, une fois, un des spectateurs eut l'idée de jeter sur la scène une poignée de noisettes ! Et qu'advint-il?... Les acteurs déchirèrent la pourpre et les masques, délivrèrent leur queue, se mirent à quatre pattes et commencèrent à se mordre. Ainsi, des gens, avec dignité, exécutent la danse épirienne de la sagesse, — jusqu'au premier don. Mais il suffit de jeter une poignée de faveurs et les sages se transforment en singes, glapissent et se mordent ! Gomment vous plaît ma fable, maîtres ?

Tous se taisaient.

Soudain, Salluste prit l'empereur par la main et lui désigna la croisée ouverte.

Sur les plis sombres des nuages, s'étendait lentement, agitée par un vent violent, une lueur pourpre.

— I.c feu I le feu ! s'écrièrent tous les assistants.

— Derrière la rivière ! supposaient les uns.

— Лоп, à Garandâma ? assuraient les autres.

— Non, non! à Gésireh, chez les juifs...

— Ni à Gésireh, ni à Garandâma ! s'écria quelqu'un avec rinvincible joie qui s'empare de la foule à la vue d'un incendie. C'est dans le bois de Daphné !

— Le temple d'Apollon ! murmura l'empereur, et tout son sang lui afflua au cœur.

— Les galiléens I hurla-t-il d'une voix folle, en se précipitant vers la porte, puis vers l'escalier.

' — Esclaves I... vitel... mon coursier et cinquante légionnaires !

En quelques instants tout était prêt. On amena dans la cour un poulain noir, tremblant de tout son corps, dangereux, louchant de ses yeux injectés de sang.

Julien traversa au galop les rues d'Antioche, suivi des cinquante légionnaires. La foule terrifiée se dispersait devant eux. On piétina quelqu'un ; on étouffa un autre : les cris étaient assourdis par le tonnerre des sabots et le cliquetis des armes. On sortit dans la campagne. Pendant plus de deux heures, la course dura aussi affolante ; trois légionnaires tombèrent avec leurs chevaux fourbus.

La lueur devenait de plus en plus vive ; on sentait la fumée ; les champs et leurs gerbes poussiéreuses avaient un reflet sanglant. Les curieux se précipitaient de toutes parts, ainsi que des phalènes sur le feu. Julien remarqua la joie des visages, comme si tous ces gens couraient à une fête.

Les langues de feu brillèrent enfin dans les flocons épais de fumée, au-dessus des noires dentelures du bois de Daphné.

LAMORTDESDIEUX. SqI

L'empereur pénélra dans l'enceinte sacrée où la foule mugissait. Beaucoup échangeaient des plaisanteries et riaient.

Les allées calmes, abandonnées de tous depuis tant d'années, regorgeaient de monde. La populace profanait le bois, brisait les branches des antiques lauriers, troublait les sources, piétinait les tendres fleurs endormies. Les narcisses et les lys, en mourant, luttaient avec leur fraîcheur parfumée contre la chaleur étouffante du feu et l'haleine de la populace.

— Un miracle de Dieu ! murmurait joyeusement la foule.

— J'ai vu moi-même tomber la foudre du ciel et allumer le toit !

— Mais non ! tu mens ! . . . la terre s'est fendue à l'intérieur du temple et a vomi des flammes, juste audessous de l'idole !

— Parbleu ! . . . après l'abominable ordre de déranger les reliques ! . . . On croyait que cela se passerait sans encombre ! . , . Tiens ! . . . voilà ton temple d'Apollon et tes prophéties de la source sacrée ! C'est bien fait !

Julien vit, dans la foule, une femme à demi vêtue, comme sortant du lit; elle admirait le feu avec un sourire stupide, en berçant sur ses bras un enfant à la mamelle. Des pleurs tremblaient encore sur les cils de l'innocent, mais il se calmait en suçant avidement le sein sur lequel il s'appuyait d'une main, tendant l'autre vers le feu, comme s'il eût voulu atteindre un jouet.

ЗдЗ LA M опт DES DIEUX.

L'empereur arrêta son cheval : on ne pouvait avancer plus loin à cause de la chaleur. Les légionnaires attendaient les ordres. Julien comprit que le temple était perdu. L'édifice flambait de haut en bas, il ne formait plus qu'un immense brasier ; les murs, les solives, les boiseries sculptées s'effondraient avec fracas et des tourbillons d'étincelles montaient vers le ciel qui s'abaissait toujours, menaçant et sanglant. Les flammes léchaient les nuages, se débattaient contre les étreintes du vent et bruissaient comme une lourde voile. Les feuilles de laurier se tordaient sous la chaleur, comme si elles souffraient, et se repliaient. Les cimes des cyprès s'allumaient comme des torches géantes et leur fumée blanche semblait la fumée des sacrifices. Les gouttes de résine tombaient serrées, comme si les arbres centenaires, contemporains du temple, pleuraient le dieu avec des larmes d'or. Julien, le regard hagard, contemplait l'incendie. Il voulut ordonner quelque chose aux légionnaires ; mais, tirant son glaive du fourreau et cabrant son cheval , il ne put que prononcer, les dents serrées, dans son impuissante fureur :

— Oh ! les misérables ! . . . les misérables I

Au loin retentirent les hurlements de la foule. Julien se souvint que derrière le temple se trouvait l'entrée du trésor et l'idée lui vint que les galilcons pillaient les richesses du dieu.

Il fit un signe et se précipita de ce côté, suivi des légionnaires. Un triste cortège les arrêta.

Plusieurs gardes romains, accourus en hâte du ifillage de Daphné, portaient une civière.

— Qu'est-ce? demanda Julien.

— Les galiléens ont tué à coups de pierres le sacrificateur Gorgius.

— Et le trésor?

— Il est intact. Sur le seuil de la porte, le sacrificateur en a défendu l'entrée. Il n'a pas quitté sa place jusqu'à ce qu'une pierre l'élendît à terre. Puis ils ont tué l'enfant. La populace galiléenne, après les avoir piétines, aurait pénétré dans le trésor, si nous n'étions arrivés à temps.

— Il est encore vivant?

— Il respire à ре1пз.

L'empereur sauta à bas de son cheval. On abaissa doucement la civière. Julien s'approcha, s'inclina et releva avec précaution le. coin de la vieille chlamyde du sacrificateur, qui couvrait les deux corps.

Sur un lit de fraîches branches de laurier, le vieillard était étendu, les yeux clos, sa poitrine se soulevait péniblement.

Le cœur de Julien frémit de pitié lorsqu'il vit le nez rouge du buveur qui lui avait paru si indécent quelques jours auparavant ; lorsqu'il se souvint de la maigre oie dans le panier d'osier, dernière offrande à Apollon. Sur les cheveux blancs comme la neige, les gouttes de sang ressortaient pareilles à des fruits rouges, et les feuilles de laurier s'étaient enlacées en couronne sur la tête du sacrificateur.

A côté de lui reposait le petit corps d'Héphérion, dont le visage livide paraissait plus beau encore, avec ses cheveux blonds soupoudrés de sang. La joue appuyée

ЗдД LA MORT DES DIEUX.

sur sa main, il semblait dormir, Julien songea :

— Tel doit être Eros, le fils de la déesse de l'amour, tué par les pierres des galiléens...

Et l'empereur romain, avec vénération, s'agenouilla devant les martyrs des dieux olympiens. En dépit de la perte du temple, en dépit du triomphe stupide de la populace, Julien sentait la présence du dieu dans cette mort. Son cœur s'adoucit, sa haine même disparut et, avec des larmes humbles, il baisa la main du vieillard.

Le moribond ouvrit les yeux :

— Où est l'enfant? demanda-t-il tout bas.

— Ici... près de toi...

Julien doucement posa la main de Gorgius sur les cheveux d'Héphérion.

— Vivant? demanda Gorgius, caressant pour la dernière fois les boucles de l'enfant.

Il était si faible qu'il ne pouvait tourner la tête et Julien n'eut pas le courage de lui dévoiler la vérité. Le sacrificateur fixa sur l'empereur un regard suppliant :

— César ?.. je te le confie. . . ne l'abandonne pas. . .

— Sois tranquille ; je ferai tout ce que je pourrai pour le petit.

Ainsi Julien prit sous sa protection celui auquel même le César romain ne pouvait plus faire ni du mal, ni du bien.

Gorgius laissait toujours sa main posée sur la tête d'Héphérion. Tout à coup, son visage s'éclaira ; il voulut dire quelque chose et balbutia des paroles incohérentes :

— Les voilà!..* les voilà!... Réjouissez-vous.

LA MORT DES DIEUX. SqS

Il regarda devant lui, les yeux grands ouverts, soupira, s'arrêta à moitié du soupir et son regard s'éteignit. Julien ferma les yeux du mort.

Subitement des chants d'allégresse retentirent. L'empereur se retourna et vit dans l'allée de cyprès se dérouler une longue procession, une foule innombrable, de vieux prêtres vêtus de dalmatiques en drap d'or couvertes de pierreries, des diacres secouant des encensoirs, des moines noirs portant des cierges allumés, des vierges et des adolescents habillés de blanc, des enfants agitant des branches de palmier et au-dessus de la foule, sur un char superbe, les reliques de saint Valérien, dans une châsse d'argent où se reflétaient les flammes. C'étaient les reliques, chassées, par l'ordre de César, de Daphné à Antioche. L'expulsion se transformait en une marche victorieuse. Le peuple chantait l'antique psaume du roi David, glorifiant le Dieu d'Israël : Les nuages et les ténèbres l'environnent ! Dominant les sifflements du vent, le bruit de l'incendie, le chant triomphal des galiléens volait vers le ciel éclairé par les flammes :

Les nuages et les ténèbres Fenvirorinent, Devant lui marche le feu exterminant ses ennemis. Les montagnes, comme de la cire, fondent Devant le visage du Seigneur I Du Seigneur universel !

Julien blêmit en entendant quelle audace et quelle joie sonnaient dans le dernier verset :

Que ceux qui servent et se vantent de leurs idoles tremblent £t que tous les dieux s'inclinent devant lui I

Sqô la mort des dieux.

Ai ors, l'empereur sauta sur son cheval, tira le glaive du fourreau et cria :

— Soldats I . . . suivez-moi !

Il voulut se jeter au milieu de la foule, disperser cette populace triomphante, renverser la châsse et disperser les os du saint.

Mais une main ferme saisit la bride du cheval de l'empereur.

— Hors d'ici ! cria Julien furieux, levant le glaive, prêt à frapper.

Son bras s'abaissa au même moment. Devant lui se tenait le sage vieillard, au visage triste et calme, Salluste Second, arrivé à temps d'Antioche.

— César, ne frappe pas des désarmés I Reviens à toi 1

Julien remit le glaive au fourreau.

Le casque lui brûlait la tête, comme s'il eût été rougi au feu. Il l'arracha et le jeta à terre, essuya les grosses gouttes de sueur qui perlaient sur son front. Puis, seul, sans soldats, la tête nue, il s'avança vers la foule, qu'il arrêta d'un geste de la main.

— Habitants d'Antioche I dit-il presque calme, se contenant par un suprême effort de volonté, sachezle : les émeutiers et les incendiaires du temple d'Apollon seront punis sans merci 1 Vous vous moquez de ma miséricorde? Nous verrons comment vous vous moquerez de mon courroux!... L'Auguste romain pourrait faire disparaître de la terre voire ville et de telle façon que les hommes oublieraient qu'Antioche la Grande existait. IshxU je pars en campagne contre les

Perses. Si les dieux m'accordent de revenir victorieux, — malheur à vous, émeutiers !... Malheur à toi, Nazaréen, fils de charpentier I

Il étendit son glaive au-dessus de la foule.

Tout à coup, il lui sembla qu'une voix étrange lui disait :

— Le Nazaréen, fils de charpentier, te prépare ton cercueil I

Julien, frissonnant, se retourna ; mais il ne vit personne. Il passa la main sur ses yeux :

— Qu'est-ce?... Quelle hallucination... balbutia-t-il. A ce moment, à l'intérieur du temple retentit un

bruit assourdissant : une partie de la toiture venait de s'effondrer sur la statue d'Apollon. L'idole roula à bas de son piédestal et la coupe d'or qu'elle tenait à la main résonna plaintivement. Les étincelles jaillirent en un épais tourbillon vers le ciel. La colonne du portique vacilla et le chapiteau corinthien, avec une grâce tendre, même dans sa destruction, comme un lys brisé sur sa tige, s'inclina et tomba à terre. Julien crut que le temple enflammé allait crouler et l'écraser. Et l'antique psaume du roi David, glorifiant le Dien d'Israël, s'élevait vers le ciel, dominant le bruit de la chute de l'idole •

Que ceux qui servent et se vantent de leurs idoles tremblent I Et que tous les dieux s'inclinent devant lui I

Julien passa l'hiver dans les préparatifs de la campagne contre les Perses. Au commencement du printemps, le 5 mars, il quitta Antioche avec une armée de soixante-cinq mille hommes. La neige fondait sur les montagnes. Dans les jardins fruitiers les jeunes abricotiers, privés de feuilles, se couvraient de fleurs roses. Les soldats allaient gaiement à la guerre comme à une fête.

Les chantiers de Samos avaient construit avec d'énormes cèdres, des chênes et des sapins provenant des gorges du Taurus, une flotte de douze cents navires qui avait descendu TEuphrate jusqu'à la ville de Kaliniké.

Julien, à marches forcées, se dirigea par Hieropolis à Carrhes et longea l'Euphrate jusqu'à la frontière persane au Sud. Au Nord, une autre armée de

trente mille hommes clait envoyée sous la direction des comices Procope et Sébastien.

Réunis au roi arménien Arzace, ils devaient dévaster Anadiabène, Hiliocom et, traversant la Gordouane, rejoindre l'armée principale sur les bords du Tigre, à Klésiphonte.

Tout avait été prévu par l'empereur ; tout avait été combiné et médité avec amour. Ceux qui comprenaient ce plan de campagne s'étonnaient, non sans raison, de sa sagesse, de sa grandeur et de sa simplicité.

Au commencement d'avril, on atteignit Gircesium, la dernière ville romaine, remarquablement fortifiée par Dioclétien, sur la frontière de la Mésopotamie, à la jonction de l'Abor et de l'Euphrate. Un pont de bateaux fut construit, Julien ayant donné l'ordre de franchir la frontière dès le matin suivant.

Le soir, tard, lorsque tout fut prêt, il revint dans sa tente, fatigué mais content ; alluma sa lampe et voulut s'adonner à son travail favori, auquel il réservait une partie de ses nuits. G'était un ouvrage de haute philosophie : Contre les chrétiens. Il l'écrivait par bribes, au son des trompes de guerre, des chansons des camps et des appels des gardes. Il se réjouissait à l'idée qu'il luttait avec le Galiléen, avec tout ce qui peut servir la lutte : sur le champ de bataille et dans le livre, avec le glaive romain et la sagesse hellénique. Jamais l'empereur ne se séparait des œuvres des saints Pères, des canons ecclésiastiques et des symboles des conciles. Sur les marges du Nouveau Testament, qu'il étudiait

400 L A M о я Т DES DIEUX.

avec non moins de zèle que Platon et Homère, il avait annoté de sa propre main des remarques caustiques.

Julien enleva son armure poussiéreuse, s'assit * devant sa table et trempa le roseau dans l'encrier, s'apprétant à écrire. Mais sa solitude tut troublée. Deux courriers venaient d'arriver au camp, l'un d'Italie, l'autre de Jérusalem. Les nouvelles n'étaient guère réjouissantes. Un tremblement de terre avait détruit la ville de Nicodémie, en Asie Mineure. Des roulements souterrains avaient mis le comble à la terreur des habitants de Gonstantinople. Les livres des sibylles défendaient de franchir les frontières avant un an.

Le courrier de Jérusalem apporta une lettre du dignitaire Alipe d'Antioche, auquel Julien avait confié la reconstruction du temple de Salomon. Par une étrange contradiction, l'adorateur du multiple Olympe avait décidé de rebâtir le temple du Dieu unique d'Israël, détruit par les Romains, pour controuver, à la face du monde et des siècles, cette vérité de la prophétie évangélique : « Il ne restera pas ici une seule pierre; tout sera anéanti. » (Math., xxiv, 2.) ^

Les Juifs répondirent avec enthousiasme à l'appel W de Julien et les dons affluèrent de toutes parts. Le plan de la construction était grandiose. On commença Щ les travaux promptement et Julien en confia la surveillance générale à son ami, l'instruit et noble comice Alipe d'Antioche, ancien lieutenant de Bretagne.

— Qu'est-il arrivé? demanda Julien inquiet, en

LAMORTDESDIEUX. /^Ol

observant, avant de décacheter la lettre, le visage sombre du courrier.

— Un grand malheur, bien-aimé César !

— Parle, ne crains rien.

— Tant que les ouvriers travaillaient aux décombres et démolissaient les anciens murs, tout a bien maix iié. Mais à peine a-t-on procédé à la pose de la première pierre du nouvel édifice, que des flammes, sous forme de boule de feu, se sont échappées des soussols, ont renversé les pierres et brûlé les ouvriers. Le lendemain, sur l'ordre du très noble Alipe, on a recommencé les travaux. Le miracle s'est renouvelé. El une troisième fois de même. Les chrétiens triomphent,

jçnaintenant ; les Hellènes sont atterrés et pas un seul ouvrier ne consent à descendre dans les sous-sols. Il ne reste rien de l'édifice, pas une pierre 1 Tout est anéanti I

— Tais-toi, gredin I Tu dois être toi-même un galiléen ! s'écria l'empereur en levant la main sur le courrier agenouillé. Ce ne sont que mensonges ! . . . Des commérages I .. . Gomment Alipe n'a-t-il pas choisi un courrier plus intelligent !

11 brisa le cachet, déplia et lut la lettre. Le courrier disait la vérité ; Alipe confirmait ses paroles. Julien n'en pouvait croire ses yeux ; il relut attentivement la missive en l'approchant de la lampe : le rouge de la colère et de la honte empourpra son visage. Mordant ses lèvres au sang, il froissa et jeta le papyrus au docleur Oribazy qui se tenait à ses côtés.

— Lis I... toi qui ne crois pas aux miracles !... Ou

ZjOa LA MORT DES DIEUX.

le comice Alipe est devenu fou... ou bieii...^Non 1 cela ne se peut !

Le jeune savant d'Alexandrie ramassa et lut la lettre avec le calme qu'il apportait à toute chose. Puis, fixant sur Julien son regard clair et intelligent :

— Je ne vois là aucun miracle, dit-il. Les savants ont depuis longtemps décrit ce phénomène. Dans les sous-sols des anciens monuments fermés et privés d'air pendant des siècles, il existe d'épais gaz inflammables. Il suffît de descendre dans ces sous-sols avec une torche allumée pour provoquer une explosion et les flammes tuent les imprudents. Gela paraît un miracle pour les ignorants ; mais, là encore, comme partout, la lumière de la science éclaire les ténèbres de la superstition et donne la liberté à l'esprit humain. Tout est superbe, parce que tout est naturel et d'accord avec la volonté de la Nature.

Il posa tranquillement la lettre sur la table et sur ses minces lèvres glissa un sourire satisfait de pédant.

— Oui, oui ! sûrement ! dit Juhen, non sans un amer sourire. Il faut bien se consoler avec quelque chose ! On peut tout expliquer, tout est naturel : le tremblement de terre de Nicodémie, celui de Gonstantinople, les prophéties des livres sibyllins, la sécheresse d'Antiochc, les incendies de Rome, les inondations en Egypte. Tout est naturel!... Seulement... c'est bien étrange que tout se ligue contre moi, la terre, le ciel, l'eau et le feu, et même les dieux, je crois 1

Sallusle Second entra dans la tente. '

— Sublime Auguste ! Les devins étrusques, chargés

par toi de connaître la volonté des dieux, te supplient d'attendre, de ne pas franchir la frontière demain. Les poules prophétiques, en dépit de toutes les prières, se détournent de la nourriture, restent mornes et ne picorent pas les graines d'orge, — mauvais augure I Tout d'abord, Julien fronça les sourcils avec colère, mais aussitôt ses yeux s'égayèrent, il rit si inopinément que tous se retournèrent vers lui, surpris.

— Vraiment, Salluste? Elles ne picorent pas.^ Hein? Alors que devons-nous faire avec ces bêtes obstinées ? Ne vaut-il pas mieux les écouter, revenir sur nos pas à Antioche, servir de risée aux galiléens?... Sais-tu, mon cher ami ? Rends-toi tout de suite, auprès des devins étrusques et communique-leur ma volonté impériale. Que les sacrificateurs jettent leurs stupides poules dans le fleuve. Entends-tu? S'il ne plaît pas à ces capricieuses engraissées de manger, nous verrons si elles auront envie de boire... Porte mes ordres.

— Tu plaisantes. César 1 Ai-je bien compris ; tu veux, malgré tout, franchir la frontière demain ?

— Oui, oui ! Et j'en jure par mes prochaines victoires, par la grandeur de Rome, aucun oiseau prophétique ne m'effrayera ; ni l'eau, ni le feu, ni le de], ni la terre, ni même les dieux I II est trop tard I Le sort en est jeté. Mes amis, dans toute la nature, y a-t-il jquelque chose de supérieur à la volonté humaine? Dans tous les livres sibyllins, y a-t-il quelque chose de plus fort que ces mots : u Je le veux ainsi I » Plus que jamais, je sens le mystère de ma vie. Jadis les

4o4 LA MORT DES DIEUX.

augures me ligottaient comme les mailles d'un filet, et me faisaient prisonnier. Aujourd'hui, je crois en eux et je me moque d'eux ! Peut-être est-ce sacrilège? Tant pis 1 Je n'ai rien à perdre I Si les dieux m'abandonnent, je les renierai I

Quand tout le monde se fut éloigné, Julien s'approcha d'une petite statuette de Mercure, avec l'intention, suivant son habitude, de prier et de jeter quelques grains d'encens sur le trépied; mais, tout à coup, il s'en détourna avec un sourire, se coucha sur la peau de lion qui lui servait de lit et, éteignant la lampe, s'endormit d'un sommeil insouciant et calme, comme il arrive souvent aux gens, à la veille de grands malheurs.

L'aurore se levait à peine, lorsqu'il s'éveilla, plus joyeux encore que la veille. Les trompes sonnèrent. Julien sauta sur son cheval et courut aux rives de l'Abor. La matinée d'avril était fraîche. Un petit vent apportait la tiédeur nocturne des bords du grand fleuve asiatique. Tout le long de l'Euphrate, depuis Circésium jusqu'au camp romain, s'étendait la flotte, sur un espace de dix stades. Depuis le règne deXerxès, pareil déploiement de forces ne s'était jamais vu.

Le soleil jeta ses premiers rayons de derrière le mausolée élevé à Gordien, le vainqueur des Perses, tué en cet endroit par Philippe l'Arabe. Le bord du disque pourpre s'alluma au-dessus du calme horizon du désert, comme un charbon ardent et, instantanément, toutes les cimes des mâts et les voiles rosirent à travers le brouillard matinal.

LA MORT DES DIEUX. До5

L'empereur lit un signe et la masse de soixante-cinq mille hommes, d'un pas égal qui fit trembler la terre, s'ébranla.

L'armée romaine commença à traverser le pont qui la séparait de la frontière persane.

Le cheval de Julien le transporta sur la berge opposée, sur une haute colline sablonneuse de la terre ennemie.

En tête de la cohorte palatme, marchait le centurion des gardes impériaux, Anatole, l'admirateur d Arsinoé.

Anatole regarda l'empereur. Un grand changement s'était opéré en Julien pendant ce mois passé en plein air, au milieu des travaux de camp qui lui étaient salutaires. Il était difficile de reconnaître dans le mâle guerrier, au visage hâlé, au regard jeune et brillant de gaieté, le philosophe au visage amaigri et jaune, aux yeux mornes, les cheveux et la barbe en désordre, aux mouvements précipités et aux doigts tachés d'encre, ainsi que la toge, le rhéteur Julien qui servait de risée aux gamiiis d'Antioche.

— Ecoutez I Ecoutez 1 César va parler !

Tout se tut. On n'entendit plus que le cliquetis des armes, le bruit des flots battant les navires et les frôlements soyeux des drapeaux.

— Guerriers braves parmi les braves I dit Julien d'une voix forte. Je lis sur vos visages une telle gaieté et une telle hardiesse que je ne puis me retenir de vous adresser quelques mots de joyeuse bienvenue I Souvenez-vous, camarades: la destinée du monde c&t

Доб LA MORT DES DIEUX.

entre nos mains ; nous allons rétablir l'antique grandeur de Tempire romain I Retrempez donc vos cœurs ; soyez prêts à tout ! Le retour n'est plus possible.

)) Je serai à votre tête ou dans vos rangs, à cheval ou à pied, dans tous les dangers ou dans tous les travaux, égal au dernier soldat, parce que, de ce jour, vous n'êtes plus mes esclaves, mais mes amis, mes enfants ! Si la fatalité me fait tomber au milieu du combat, je serai heureux de mourir pour la grande Rome, comme les anciens grands hommes, — les Scévola et les Horaces, et les plus nobles descendants de Décius. Courage, donc, camarades ! et souvenez-vous que les forts sont toujours les vainqueurs I

Il étendit son glaive, désignant, avec un sourire, à l'armée, le lointain horizon. Les soldats à l'unisson élevèrent leurs boucliers en criant, enthousiasmés :

— Gloire I gloire à César vainqueur !

Les galères fendirent les eaux de l'Euphrate, les aigles romaines volèrent au-dessus des cohortes et le cheval blanc emporta l'empereur au-devant du soleil levant.

Mais la froide ombre bleue de la pyramide de Gordien tombait sur le sable et, bientôt, Julien dut quitter les rayons lumineux pour cette longue ombre du tombeau solitaire.

L'armée longeait la rive gauche de l'Euphrate. La plaine large, unie comme une mer, était couverte d'absinthe argentée. Il n'y avait pas un arbre. Les buissons et les herbes avaient des parfums pénétrants. De temps à autre, des troupeaux d'ânes sauvages, soulevant des nuages de poussière, paraissaient à l'horizon. Des autruches couraient. La chair grasse et délicate de l'outarde fumait au souper des soldats. Les plaisanteries et les chants duraient jusqu'à la nuit. La campagne semblait une promenade. Le désert recevait les guerriers avides de gloire, de butin et de sang, avec des caresses muettes, des nuits étoilées, des levers et des couchers de soleil très doux, des fraîcheurs nocturnes imprégnées de l'amère senteur de l'absinthe.

Ils allaient toujours plus loin et plus loin, sans rencontrer l'ennemi.

До8 LA MORT DES DIEUX.

Mais à peine étaient-ils passés que le calme redescendait sur la plaine, comme la mer sur un navire englouti, et les tiges des herbes piétinées par les légionnaires se relevaient doucement.

Tout à coup, le désert devint menaçant. Des nuages cachèrent le ciel. La pluie tomba. Un soldat; qui conduisait des chevaux à l'abreuvoir, fut tué par la foudre.

A la fin d'avril, les chaleurs commencèrent. Les guerriers enviaient les camarades qui marchaient -à l'ombre d'un dromadaire ou d'une voiture , Les hommes du Nord, Gaulois et Sicambres, mouraient d'insolation. La plaine devenait triste, nue, avec de-ci, de-là, quelques touffes d'herbe brûlée. Les pieds enfonçaient dans le sable.

Des coups de vent subits assaillirent l'armée, arrachant les étendards de leur hampe et enlevant même les tentes. Puis, de nouveau, le calme renaissait, étrange, profond et qui paraissait, aux soldats effrayés . plus terrible que les tempêtes .

Les plaisanteries et les chants cessaient. Mais les guerriers allaient toujours plus loin, — toujours sans rencontrer l'ennemi.

Au commencement de mai, on pénétra dans les bois de palmiers de l'Assyrie.

A Mazéprakt, où s'élevaient les ruines de l'énorme muraille construite par les anciens rois assyriens, on vit l'ennemi pour la première fois. Les Perses reculèrent précipitamment et, sous une pluie de flèches empoisonnées les Romains traversèrent le large canal

réunissant l'Euphrale au Tigre. Cette grandiose construction, faite avec des briques de Babylone et coupant par moitié toute la Mésopotamie, s'appelait Nazar- Malka, rivière des Rois. Subitement, les Perses disparurent ; le niveau du Nazar-Malka haussa et, sortant de ses berges, l'eau s'étendit sur les champs environnants. Les Perses avaient organisé l'inondation, en ouvrant les écluses qui enveloppaient, comme d'un filet, la terre friable d'Assyrie. Les fantassins marchaient dans l'eau jusqu'aux genoux ; les pieds s'embourbaient dans la vase. Des manipules entiers disparurent dans d'invisibles fossés ; dans des trous imprévus tombèrent même des cavaliers et des dromadaires avec leur charge. Il fallut sonder le chemin avec des perches. Les champs étaient transformés en lacs et les bois de palmiers en îlots.

— Où allons-nous? murmuraient les lâches. Pourquoi ne pas retourner tout de suite vers le fleuve et monter sur les navires ? Nous sommes des guerriers et non des grenouilles faites pour barboter dans la boue I

Julien marchait à pied avec l'infanterie, même dans les endroits les plus diihciles. Il aidait à tirer par les roues les voitures chargées, embourbées dans la vase et riait en montrant aux soldats sa pourpre mouillée, tachée de limon. Avec des troncs de palmier, on forma des fascines, on organisa des ponts volants.

A la tombée de la nuit, l'armée réussit à atteindre un endroit sec. Les soldats exténués, s'endormirent, agités.

4lO LA MORT DES DIEUX.

Le matin, ils virent la forteresse de Périzaborh.

Les Perses raillaient leurs ennemis du haut des murs et des tours inaccessibles, tendues de gros tapis en poil de chèvre, pour les défendre contre le choc des machines de siège.

Toute la journée s'écoula, en échange de jurons et de projectiles. Profitant de l'obscurité d'une nuit sans lune, les Romains, observant le silence le plus complet, enlevèrent des navires les catapultes et le bélier et les adossèrent contre les murs de Périzaborh. Les fossés furent remplis de terre. A l'aide d'une « malléole », c'est-à-dire d'une flèche énorme en forme de fuseau, pleine d'une matière inflammable composée de goudron, de soufre, d'huile et de bitume, les Romains réussirent à mettre le feu aux tapis de poil de chèvre.

Les Perses se précipitèrent pour éteindre l'incendie et, profitant de cet instant de désarroi, l'empereur ordonna de rouler le bélier.

C'était un tronc de pin, attaché par des chaînes à une tour pyramidale en poutres ; le tronc se terminait par une tête de mouton, en métal. Une centaine de forts légionnaires, avec ensemble, bombant les -muscles sur leurs épaules nues, tiraient sur de grosses cordes, faites de veines de bœuf, et balançaient lentement l'énorme pin.

Le premier coup retentit, pareil au grondement du tonnerre.

La terre résonna, les murs tremblèrent. Puis les coups se succédèrent, de plus en plus rapprochés, et le bélier furieux, avec un entêtement coléreux, frappa

LA MORT DES DIEUX. Дц

son front de métal contre les murs. Un craquement, et tout un coin de mur s'écroula avec fracas. Les Perses s'enfuirent en poussant des cris désespérés.

Julien, dont le casque étincelait dans un nuage de poussière, gai et terrible comme le dieu de la guerre, se jeta dans la ville conquise.

L'armée alla plus loin. Deux jours elle se reposa sous les frais ombrages des bois, se régalant d'une sorte de vin de jus de palmier et des dattes de Babylone, transparentes comme l'ambre.

Puis, on sortit dans une plaine rocailleuse.

La chaleur était pénible. Les hommes et les bêtes mouraient. L'atmosphère, à midi, tourbillonnait audessus des rochers, en rayons brûlants, et, sur le désert gris cendre, le Tigre se tordait, brillant de ses ondes argentées, comme un paresseux serpent qui chauffe ses anneaux au soleil.

Les Romains virent un énorme roc, au-dessus du Tigre, un roc rose, nu, hérissé d'aspérités. C'était la seconde forteresse défendant Ktésiphonte, la capitale méridionale de la Perse, encore plus imprenable que Périzaborh ; véritable nid d'aigle sous les nuages.

Les seize tours et la double enceinte de Maogamalki étaient bâties avec les célèbres briques de Babylone, séchées au soleil, et jointes entre elles par du bitume, à l'exemple de tous les antiques monuments d'Assyrie, qui ne craignent pas les siècles. L'attaque commença. De nouveau grincèrent péniblement les difformes Lalistes, les leviers et les poulies des Scorpions ; les malléoles enflammées sifflèrent.

Д12 LAMORTDESDIEUX.

A l'heure où les lézards dorment dans les fentes des rochers, les rayons du soleil tombèrent sur les dos et les têtes des soldats, comme un poids étouffant. Les légionnaires, désespérés^ sans écouter leurs chefs, en dépit du danger, arrachaient leurs casques et leurs armures rougies, préférant les blessures à la chaleur. Au-dessus des tours brunes et des embrasures de Maogamalki vomissant des flèches empoisonnées, des lances, des pierres, des boulets de plomb, des fabriques persanes, empoisonnant l'air par le soufre qu'elles contenaient, le ciel se suspendit poussiéreux, bleu gris, aveuglant, implacable comme la mort.

Le ciel vainquit la haine des hommes.

Assiégés et assiégeants, exténués de fatigue, cessèrent la lutte.

Le silence succéda, plus morne que pendant la nuit la plus noire.

Les Romains ne perdaient pas courage.

Après la prise de Périzaborh, ils crurent à l'invincibilité de l'empereur, le comparèrent à Alexandre le Grand et en attendaient des miracles.

Durant plusieurs jours, du côté Est de Moagamalki, oiî les roches descendaient moins abruptes, les soldats creusèrent une tranchée. Passant sous les murs de la forteresse, cette tranchée aboutissait au centre de la ville. La largeur du souterrain, trois coudées, permettait à deux guerriers de marcher de front. De gros soliveaux placés à intervalle soutenaient le plafond. Les terrassiers travaillaient gaiement ; après l'excès de soleil, l'humidité et l'obscurité leur semblaient délicieuses.

LA MORT DES DIEUX. 4l3

— Il n'y a pas longtemps, nous étions grenouilles! Maintenant, nous voici taupes ! disaient les soldats en riant.

Trois cohortes, — Mattiariens, Lactinariens et Victoriens, — quinze cents des plus braves guerriers, observant le plus sévère silence, pénétrèrent dans la galerie souterraine, attendant impatiemment les ordres des chefs pour envahir la ville.

Au lever du jour, l'attaque fut exprès dirigée de deux côtés opposés, pour détourner l'attention des Perses. Julien menait les soldats par un étroit sentier, sous une pluie de flèches et de pierres. t

— Nous verrons, songeait-il en se délectant au danger, nous verrons si les dieux me préservent, s'il y aura un miracle, si j'échappe, même maintenant, à la mort.

Et une irrésistible curiosité, une soif de surnaturel' le poussaient à s'exposer, à narguer le sort, avec un sourire de défi. Il ne craignait pas la mort, mais seulement la perte de ce jeu, sans but et enivrant, avec les forces supérieures.

Les soldats Te suivaient, fascinés, contaminés par sa folie.

Les Perses, riant des efforts des assiégeants, chantaient très haut la gloire du fils du Soleil, le roi Sapor, et criaient aux Romains, du haut de leurs terrasses de Maogamalki :

— Julien pénétrera plutôt dans le palais d'Ormuz que dans notre forteresse!

Dans le feu de l'action, l'empereur, à voix basse, fit transmettre l'ordre aux chefs.

4l4 LA MORT DES DIEUX.

Les légionnaires, cachés dans la tranchée, sortirent à l'intérieur de la ville, dans la cave d'une maison où une vieille Persane pétrissait du pain. Elle poussa un cri terrible en voyant les légionnaires romains. On la tua.

Puis, se glissant inaperçus, ils se jetèrent par derrière sur les assiégés. Les Perses abandonnèrent leurs armes et se dispersèrent dans les rues de Maogamalki. Alors, les Romains ouvrirent les portes de la ville qui fut prise des deux côtés.

Dès ce moment, pas un légionnaire ne douta que l'empereur, à l'exemple d'Alexandre de Macédoine, ne conquît tout l'empire des Perses jusqu'aux Indes.

L'armée s'approchait de Ktésiphonte; les navires restaient sur l'Euphrate.

Julien, avec son imagination fiévreuse, presque surnaturelle, qui ne laissait pas aux ennemis le temps de se remettre, restaura l'antique construction romaine : le canal de jonction creusé par Trajan et Septime Sévère et comblé par les Perses.

Par ce canal, la flotte gagna le Tigre, un peu audessus de Ktésiphonte. Le vainqueur se trouvait au centre de l'empire asiatique.

Le lendemain, Julien, réunissant un conseil de guerre, déclara que les troupes devaient être transportées la nuit sur l'autre rive, aux pieds de la capitale. Dagalaïf, Hormizda, Lecundin, Victor, Salluste, tous hommes éprouvés dans les guerres, furent terrifiés par cette idée et longtemps supplièrent l'empereur de renoncer à un aussi téméraire projet. Ils lui oppo-

LA MORT DES DIEUX. Al5

saient la fatigue des soldats, la largeur du fleuve, la rapidité du courant, l'escarpement des berges, la proximité de Ktésiphonte et l'innombrable armée du roi Sapor, l'inéluctable sortie des Perses au moment du débarquement. Julien ne voulut rien entendre.

— Aussi longtemps que nous attendrons, s'écriat-il enfin impatienté, le fleuve ne deviendra pas moins large, les berges moins escarpées et l'armée des Perses augmentera de jour en jour. Si j'avais écouté vos conseils, nous serions encore à Antiocbe I

Les chefs sortirent de la tente, consternés.

— II n'y résistera pas ! murmura en soupirant l'expérimenté et malin Dagalaïf, barbare blanchi au service de Rome. Souvenez- vous de ce que je vous dis! Il semble gai, il rit même; mais son visage ne reflète rien de bon. J'ai vu cette expression chez des gens bien près du désespoir ou de la mort. Cette gaieté est de mauvais augure.

Le chaud crépuscule embrumé descendait rapidement sur les flots unis du grandiose fleuve. Le signal fut donné. Cinq galères portant quatre cents guerriers démarrèrent. Longtemps on entendit les réguliers coups de rames. Puis, rien. L'obscurité devint impénétrable. Julien regardait fixement et cachait son émotion sous un sourire. Les chefs chuchotaient entre eux. Tout à coup, un feu brilla dans la nuit. Tout le monde retint sa respiration; les regards se tournèrent vers l'empereur. Il avait compris ce que signifiait ce feu : les Perses avait réussi à mettre le feu aux navires romains à l'aide de leurs engins incendiaires adroite-

4l6 LA MORT DES DIEUX.

ment lancés de l'autre côté delà berge. Julien pâlit; mais, se remettant aussitôt et ne laissant pas aux soldats le temps de se rendre compte, il se précipita sur le premier navire venu et cria, s'adressant à l'armée :

— Victoire! victoire! Voyez-vous ce feu! Ils onL atterri et se sont rendus maîtres de la rive. J'ai moimême donné ordre à la cohorte d'allumer ce feu en signe de réussite. Suivez-moi, camarades!

— Que fais-tu? lui murmura à l'oreille le prudent Salluste. Nous sommes perdus... Le feu est aux galères...

— Cégar est devenu fou! balbutia Hormizda terrifié à DagaJaïf.

Le malin barbare haussa les épaules, perplexe.

L'armée, d'une poussée irrésistible, s'élança vers le fleuve, se bousculant, au cri enthousiasme de : « Victoire! victoire! » Se bousculant, tombant à l'eau, mais s'en tirant et riant, tous se précipitèrent sur les navires. Quelques petites barques faillirent couler. Il n'y avait pas assez de place sur les galères.

Plusieurs cavaliers se jetèrent bravement à la nage, coupant le courant avec le poitrail de leurs chevaux. Les Celtes et les Bataves, sur leurs énormes boucliers de cuir, en forme de nacelle, s'élancèrent dans le fleuve; intrépides, ils nageaient dans le brouillard, et leurs boucliers tournoyaient vertigineusement aux endroits rapides ; sans remarquer le danger, les soldats criaient joyeusement :

— Victoire!... victoire!

La force du courant était pour le moment atténuée

LAMORTDESDIEUX. Д!^

par les navires qui encombraient le fleuve. L'incendie des cinq premières galères fut éteint sans peine.

Alors, seulement, tout le monde comprit l'audacieuse ruse de l'empereur. Mais les soldats s'en égayèrent encore davantage. Maintenant, tout semblait [;ossible, après ce danger évité.

Peu avant l'aurore, il se rendirent maîtres des hauteurs. Mais, à peine les Romains eurent-ils le temps de se reposer, sans quitter leurs armes, qu'ils virent au levant l'énorme armée sortir des murs de Ktésiphonte dans la plaine qui s'étendait devant la ville.

Le combat dura douze heures, Les Perses se battaient avec l'ardeur du désespoir. L'armée de Julien vit ici, pour la première fois, les grands éléphants de guerre qui pouvaient écraser toute une cohorte comme une gerbe d'épis. Jamais les Romains n'avaient remporté pareille victoire depuis les grands empereurs Trajan, Yespasien et Titus.

Julien apportait, au soleil levant, l'offrande reconnaissante au dieu de la guerre Ares, offrande composée de dix taureaux blancs, d'une beauté rappelant les sculptures antiques des bas-reliefs grecs.

Toute l'armée était en fête. Seuls, les augures étrusques, comme toujours, conservaient une entêtée et malveillante morosité. A chaque nouvelle victoire de Julien, ils devenaient de plus en plus sombres, muets et énigmatiques.

On amena le premier taureau orné de lauriers, auprès de l'autel fumant. Il marchait lentement, passif, et tout à coup il butta, s'agenouilla avec un étrange

4l8 LA MORT DES DIEUX.

beuglement plaintif, pareil à un gémissement humain, qui fit frissonner tout le monde, enfonça son mufle dans la poussière et avant même que la cognée du victimaire eût touché son large front, il frémit et mourut.

On amena un second taureau qui tomba mort, de même. Puis un troisième, un quatrième. Tous approchaient de l'autel, faibles, veules, se tenant à peine, comme s'ils étaient atteints d'une maladie mortelle.

Un murmure d'effroi courut dans l'armée. C'était un terrible présage.

Certains assuraient que les sacrificateurs étrusques avaient empoisonné les taureaux pour se venger du mépris de l'empereur pour leur science.

Neuf taureaux tombèrent ainsi. Le dixième, déchirant ses entraves, s'échappa et, rugissant, traversa le camp sans qu'on pût l'attraper.

Le sacrifice était désorganisé. Les augures souriaient méchamment.

Lorsqu'on essaya de disséquer les taureaux morts, Julien, d'un regard expérimenté de devin, vit, d'après les organes, des présages terrifiants. Il se détourna; son visage devint livide, il voulut sourire et ne put. Tout à coup, il s'approcha de l'autel et de toute sa force le poussa avec son pied. L'autel chancela, mais ne tomba pas. La foule poussa un profond soupir. Le préfet Salluste se précipita vers l'empereur et murmura :

— Les soldats regardent. . . Il vaut mieux interrompre le sacrifice...

LA MORT DES DIEUX. 4ig

Julien l'écarta et frappa plus fort encore du pied l'autel qui se renversa. Les charbons se dispersèrent, le feu s'éteignit; mais la fumée odorante monta plus épaisse.

— Malheur I . . . Malheur sur nous ! On souille l'autel I gémit une voix.

— Je te dis qu'il est foui balbutia Hormizda en serrant la main de Dagalaïf . Regarde-le ! . . . Gomment les autres ne le voient-ils pas?

Les augures étrusques se tenaient immobiles, imperturbables, sévères et indifférents.

Julien leva les bras au ciel. Ses yeux brillaient. Il cria :

— Je le jure par la joie éternelle, concentrée là, dans mon cœur, je vous renie comme vous m'avez renié! Je vous abandonne comme vous m'avez abandonné, divins impuissants ! Je suis seul contre vous, fantômes olympiens! Je suis pareil à vous; mais je ne suis pas votre égal, parce que je suis un homme, et vous seule- ^ ment des dieux I . . . Depuis longtemps déjà, mon cœur aspire à cette délivrance, et voilà, maintenant, je romps notre alliance. Je ris de ma terreur superstitieuse, de vos prophéties enfantines. Je vivais comme un esclave, et j'aurais pu mourir de même!... Mais je me suis réveillé; j'ai compris que j'étais plus fort que les dieux, parce que, voué à la mort, j'ai vaincu la mort! Il ne faut ni tristesse, ni peur, ni victimes, ni prières ! C'est fini! Désormais, dans ma vie, il n'y aura pas une seule ombre, pas un seul frémissement, rien! sinon, l'éternel rire olympien que je vous prends.

Дао LA MORT DES DIEUX.

ô morts I Rien, sinon le feu sacré que je vous prends, ô immortels ! Ma vie sera сои. me l'azur sans nuages dans lequel vous avez vécu jadis et dans lequel vous mourez maintenant, pour céder la place aux hommesdieux I... Maxime! Maxime, tu as raison : ton esprit plane au-dessus de moil

Un augure de quatre-vingt-dix ans s'approcha de l'empereur, et, posant la main sur son épaule :

— Plus bas, mon enfant, plus bas! Si tu as compris le mystère, réjouis-toi en silence. Ne tente pas la foule. Ceux qui t'écoutent ne peuvent comprendre.

Le murmure d'indignation augmentait.

— Il délire ! dit Hormizda à Dagalaïf. Il faut l'emmener dans sa tente, ou bien cela finira mal !

Oribazy, avec l'air d'un médecin dévoué, prit la main de Julien et commença à le persuader doucement :

— Il faut te reposer, bien-aimé Auguste ! Voilà deux nuits que tu ne dors pas. Il existe de dangereuses fièvres dans ce pays. Viens dans la tente. Le soleil est nuisible... La maladie peut s'aggraver !

L'empereur le regarda distraitement.

— Attends, Oribazy : j'ai oublié quelque chose... Oui, oui!... C'est le principal! Ecoute, ne dis jamais : « Les dieux ne sont plus », mais plutôt : « Les dieux ne sont pas encore ! » Ils n'existent pas, mais ils existeront, non dans des fables, mais sur la terre. Nous serons tous des dieux ; seulement il faut pour cela une grande audace, comme personne ne l'a eue encore, même le héros de Macédoine!

Le trouble de l'armée devenait dangereux. Les murmures et les exclamations se fondaient en un grondement d'indignation. Personne ne comprenait clairement ; mais tous flairaient qu'il se passait quelque chose d'anormal. Les uns criaient en un effroi superstitieux :

— Sacrilège I . . . Relevez l'autel L . . Qu'attendent donc les sacrificateurs?

D'autres répondaient :

— Les sacrificateurs ont empoisonné César, parce qu'il n'écoutait pas leurs conseils! Tuez les sacrificateurs, ils nous perdront!...

Les galiléens, profitant de l'occasion, se taufilaient parmi les groupes avec des airs humbles, riaient et chuchotaient entre eux, inventant des commérages et, comme des serpents éveillés dans leur nid, sifflaient : ,

— Ne le voyez-vous pas? c'est Dieu qui le punit. Les diables se sont emparés de lui et ont troublé sa raison. Yoilà pourquoi il se révolte contre ses dieux jA parce qu'il a renié l'Unique! f

L'empereur, comme s'il s'éveillait d'un profond sommeil, promena lentement son regard sur la foule, et enfin demanda, indifférent, à Oribazy :

— Qu'ya-t-il? Pourquoi crient-ils? Qu'est-il arrivé? Ah! oui!... l'autel renversé!

Et, contemplant avec un triste sourire les charbons éteints :

— Sais-tu, mon savant ami, on ne peut offenser davantage les gens qu'avec la vérité !... Pauvres en-

ДаЗ LA MORT DES DIEUX.

fants simples ! . . . Eh bien ! qu'ils crient et qu'ils pleurent, ils se consoleront! Allons, Oribazy, allons à l'ombre. Tu as raison : le soleil doit être nuisible... J'ai mal aux yeux, je suis fatigué...

Julien partit lentement, appuyé sur le bras du docteur. En entrant dans sa tente, d'un geste veule de la main, il fît signe à tous de s'éloigner. On baissa la portière et la tente resta plongée dans l'obscurité.

L'empereur s'approcha de son pauvre lit dur, son lit de campagne, — une peau de lion, sur laquelle il s'affaissa, exténué. Longtemps, il resta étendu ainsi, serrant sa têle dans ses mains, comme dans son enfance, après une grande offense ou après un chagrin.

— Doucement I doucement I César est malade I disaient les chefs pour calmer les soldats.

Et les guerriers se turent aussitôt.

Dans le camp romain, comme dans une chambre d'agonisant, régna un silence plein de pénible attente.

Seuls, les galiléens n'attendaient pas, glissaient furtivement, pénétraient partout, colportant les bruits sinistres, et comme des reptiles éveillés après le sommeil hivernal, réchauffés par le soleil, sifflaient sans relâche :

— Ne le voyez-vous pas? C'est Dieu qui le punit!

KVI

Plusieurs fois Oribazy avait soulevé prudemment la portière de la lente, en offrant au malade de prendre une boisson rafraîchissante. Julien refusait et priait de le laisser tranquille. Il craignait les visages humains, le bruit et la lumière. Enserrant toujours sa tête dans ses mains, fermant les yeux, il cherchait à ne penser à rien, à oublier où il se trouvait et ce qu'il ressentait.

Le surnaturel ^ffort de volonté qu'il avait dépensé en ces trois mois l'avait changé, laissé faible et brisé comme à la suite d'une longue maladie. Il ne savait plus s'il dormait ou s'il était éveillé. Les tableaux, se répétant, se raccrochant les uns aux autres, glissaient devant ses yeux avec une rapidité inouïe et une martyrisante précision. Tantôt il lui semblait qu'il était couché dans la grande salle de Marcellum. La vieille Lebda l'a béni pour la nuit et les ébrouements des che-

ДаД LA MORT DES DIEUX.

vaux attachés près de la tente deviennent le risible ronflement de Mardonius.

Il se sentait avec joie redevenu petit garçon, inconnu à tous, éloigné du monde, perdu dans les montagnes de Cappadoce.

Ou bien, il sentait le fin et frais parfum des jacinthes, tendrement chauffées par le soleil de mars dans la cour du sacrificateur Olympiador ; il entendait le rire argentin d'Amaryllis et le murmure de la fontaine, le bruit métallique du jeu de kottavos et le cri de Dyophane : « Mes enfants, les gâteaux de gingembre sont cuits! »

Puis tout disparaissait

Et il entendait seulement les premières mouches bourdonner dans un coin protégé du vent, sur le mur blanc ensoleillé, au bord de la mer. Il regardait, avec un sourire, les voiles qui se baignaient dans l'infinie tendresse de la Propontide et il croyait qu'il était seul dans un délicieux désert où personne ne viendrait et, comme les gais moucherons sur le mur blanc, il sentait! le naïf bonheur de la vie, du soleil et du calme. ')

Subitement éveillé, Julien se souvient qu'il est au cœur de la Perse, qu'il est empereur romain et qu'il est responsable de soixante mille légionnaires; qu'il n'y a plus de dieux, qu'il a renversé l'autel des sacrifices! Il frissonne. Un froid glacial secoue son corps. I II lui semble qu'il tombe dans le vide et qu'il n'a rien |j[ à quoi il peut se retenir.

Il ne pouvait dire s'il avait passé une heure ou vingtquatre heures dans ce demi-sommeil.

LA MORT DES DIEUX. Дзб

Non plus en rêve, mais réellement, il entend son fidèle esclave lui dire, en passant la tête sous la portière :

— César I j'ai peur de te déranger et je n'ose désobéir! Tuas ordonné de te prévenir sans retard... Le chef Ari plié vient d'arriver au camp...

— Ariphé! s'écria Julien en se levant. Ariphél... Amène-le 1 amène-le vitel

C'était un des plus braves chefs, envoyé avec un détachement pour se rendre compte si l'armée de secours, composée de trente mille hommes placés sous le commandement des comices Procope et Sébastien, n'arrivait pas, ainsi qu'il leur avait été ordonné, avec les troupes de l'allié Arzace, joindre l'empereur sous les murs de Ktésiphonte. Julien attendait depuis longtemps ce secours dont dépendait le sort de l'armée principale.

— Amène-le ! s'écria l'empereur. Plus vite. . . Ou bien non... Moi-même...

Mais sa faiblesse ne s'était pas encore dissipée, en dépit de sa surexcitation. La tête lui tourna, il ferma les yeux et dut se retenir contre le mur de toile de la tente.

— Donne-moi du vin..., du fort..., avec de l'eau froide.

Le vieil esclave exécuta rapidement l'ordre et tendit la coupe à l'empereur, qui but lentement et sortit de la tente. La soirée était avancée. Loin derrière l'Euphrate, avait passé un orage et le vent apportait encore la fraîcheur et l'odeur de la pluie. Au milieu des nuages,

Даб LA MORT DES DIEUX.

de rares étoiles tremblaient comme des veilleuses vacillant sous la brise. Du désert parvenaient les aboiements des chacals.

Julien découvrit sa poitrine, tendit son front au vent et s'adonna à la caresse de la tempête calmée.

Il sourit en songeant à sa lâcheté. La faiblesse avait disparu; les forces lui revenaient, les nerfs étaient tendus ainsi que de sensibles cordes. Il aurait voulu commander, agir, ne pas dormir de la nuit, combattre, jouer avec la vie et avec la mort, vaincre le danger. De temps en temps seulement, il sentait un frisson secouer son corps.

Ariphé vint.

Les nouvelles étaient pitoyables. Tout espoir dans l'aide de Procope et de Sébastien était perdu. L'empereur était abandonné par ses alliés, au centre de l'Asie. On parlait même de la trahison du rusé Arzace.

A ce moment, on annonça à l'empereur qu'un transfuge du camp de Sapor désirait lui parler.

Le Perse se prosterna devant Julien et baisa la terre.

C'était un monstre. Sa tête rasée, défigurée par les tortures asiatiques, les oreilles coupées, les narines arrachées, rappelait les crânes des cadavres. Mais ses yeux brillaient, intelligents et résolus.

Il était vêtu d'une riche robe de soie couleur feu et parlait mal le grec. Il était accompagné de deux esclaves.

Le Perse dit se nommer Arthaban, être un satrape calomnié devant Sapor, défiguré par les tortures et qu'il venait chez les Romains pour se venger du roi.

— 0 Seigneur universel! disait Arthaban, emphathique et mensonger, je te livrerai Sapor, les mains et les pieds liés comme un agneau de sacrifice. Je t'amènerai la nuit au camp et doucement tu prendras le roi dans ta main, comme les enfants prennent, dans les leurs, les oiselets I Seulement, écoute Arthaban I... Arthaban peut tout !.. . Arthaban connaît les secrets du roi !

— Qu'attends-tu de moi? demanda Julien.

— La vengeance ! Viens avec moi.

— Où?

— Au Nord ; à travers le désert, — trois cent vingt-cinq parasanges, — puis à travers les montagnes, à l'Est, directement sur Suse et Hecbalane...

Le Perse désigna l'horizon.

-^ Là-bas ! là-bas ! répéta-t-il sans quitter JuUen des yeux,

— César ! murmura Hormizda à l'oreille de l'empereur. Prends garde!... Cet homme a un mauvais regard!... C'est un sorcier... un brigand ou bien... pis, peut-être?... Parfois la nuit, dans ces parages, il se commet de mauvaises choses. Chasse-le!... Ne l'écoute pas...

L'empereur ne prêta pas attention aux paroles d'Hormizda.

Il éprouvait l'étrange fascination des yeux suppliants du Perse.

— Tu connais exactement la route qui conduit à Hecbatane?

— Oh ! oui, oui 1 s'écria le Perse avec un rire sa-

tisfait. Gomment ne la connaîtrais-je pas?... Chaque grain de sable dans le désert... chaque puits... ArLhaban sait ce que chantent les oiseaux, entend pousser la stipe, couler les sources souterraines. Il courra devant ton armée, flairant la trace, montrant le chemin... Crois-moi; dans vingt jours, toute la Perse t'appartiendra jusqu'à l'Inde, jusqu'à l'Océan I

Le cœur de l'empereur battait à se rompre.

({ Serait-ce le miracle que j'attendais .ь> songeait- -il. Dans vingt jours la Perse m'appartiendrait I »

Il en perdait haleine.

— Ne me chasse pas ! murmurait le monstre. Je resterai comme un chien, couché à tes pieds 1 Dès que je t'ai vu, je t'ai aimé. Seigneur universel, plus que mon âme, parce que tu es superbe I — Je veux que tu marches sur mon corps, que tu me piétines et je lécherai la poussière de tes pieds en chantant : « Gloire ! gloire au fils du Soleil, au roi de l'Orient et de l'Occident, — Julien ! »

Il baisait les pieds de l'empereur et les deux esclaves, prosternés aussi, répétaient après lui : « Gloire I gloire ! gloire I »

— Que faire alors des navires? pensa Julien tout haut. Les laisser désarmés aux mains de l'ennemi ou bien les garder ?

— Les brûler I souflla Arthaban.

Julien frémit et fixa étrangement le Perse.

— Les brûler? Que dis-tu?

Arlhaban releva la tête et plongea ses yeux dans les yeux de l'empereur.

LA MORT DES DIEUX. Дзд

— Tu as peur? toi!... Non, non; les hommes seuls ont peur, mais non les dieux ! Brûle les navires et tu seras libre comme le vent ; tes navires ne tomberont pas au pouvoir des ennemis, et ton armée s'aug« mentera des soldats pris par la flotte. Sois grand et hardi jusqu'à la fin ! Brûle-les, et dans dix jours tu seras sous les murs d'Hecbatane! Dans vingt jours toute la Perse t'appartiendra I Tu seras plus grand que le fils de Philippe, le vainqueur de Darius. Seulement. . . brûle tes navires et suis-moi!... Tu n'oses pas?

— Et si ce ne sont que des mensonges ? Si je lis dans ton cœur que tu me mens ! s'écria l'empereur en saisissant d'une main le Perse à la gorge et, de l'autre, le menaçant du poignard.

Hormizda soupira de soulagement.

Pendant quelques instants, ils se regardèrent sans parler. Arthaban soutint le regard de l'empereur, et Julien éprouva de nouveau la fascination de ces yeux intelligents, audacieux et serviles..

— Laisse-moi mourir de ta main, si tu ne me crois pas ! répétait le Perse.

Julien le lâcha et remit le poignard dans sa gaine.

— Il est terrible et doux de regarder dans tes yeux, continua Arthaban, en fixant toujours étrangement l'empereur. Ton visage est celui d'un dieu I Personne ne le sait encore; moi seul, je sais qui tu es... Ne repousse pas ton esclave. Seigneur !

— Nous verrons ! murmura Julien pensif. Je voulais depuis longtemps me battre avec ton roi, dans le désert... Mais les navires...

43o LA MORT DES DIEUX.

— Oh ! oui ! les navires I murmura Arthaban. Il faut partir le plus vite possible... cette nuit... pour que les habitants de Ktésiphonte ne puissent nous voir I . . . Tu les brûleras I

Julien ne répondit pas.

— Emmenez-les! ordonna-t-il en désignant les transfuges aux légionnaires. Surveillez-les de près I

En revenant à sa tente, Julien s'arrêta et leva les veux :

— Vraiment? Si simplement et si vite. Je sens que ma volonté est comme la volonté des dieux. J'ai à peine pensé, et cela s'accomplit.

La joie de son âme augmentait ; souriant, il appuya la main sur son cœur pour en comprimer les tumultueux battements. Il sentait encore des frissons et sa tête lui paraissait lourde comme s'il avait passé la journée sous un soleil trop chaud.

Faisant venir près de lui, dans sa tente, le chef Victor, vieillard qui lui était aveuglément dévoué, il lui confia l'anneau d'or portant le sceau impérial.

— Aux commandants de la flotte, les comices Constantin et Lucillien ! ordonna laconiquement Julien. Avant le lever du jour, ils doivent brûler les navires, excepté les cinq grands chargés de pain et les douze petits qui nous serviront de ponts volants. Brûler tous les autres. Celui qui s'opposera à cet ordre répondra de sa tête. Garder le plus absolu secret... Va!

11 lui donna un morceau de papyrus sur lequel il écrivit l'ordre laconique aux commandants de la flotte.

LA MORT DES LIEUX. 43l

Victor, selon son habitude, ne s'étonnant de rien, baisa le bas de la pourpre impériale et sortit.

Julien, malgré l'heure tardive, convoqua un conseil de guerre. Les chefs se réunirent dans la tente, sombres, secrètement irrités et soupçonneux.

En quelques mots, Julien leur exposa son plan d'aller au Nord, au centre de la Perse, vers Suse et Hecbafane, pour se saisir du roi à l'improviste.

Tous se révoltèrent, parlèrent à la fois, ne dissimulant pas que le projet de Julien leur semblait une véritable folie. Sur les visages austères des vieux et sages guerriers, se lisaient la fatigue, le manque de confiance et le dépit.

Plusieurs répliquèrent sèchement.

— Où allons-nous? Que faut-il encore? disait Salluste Second. Songe un peu, césar : nous avons conquis la moitié de la Perse. Sapor t'offre des conditions de paix, comme jamais monarque d'Asie n'en a offert à aucun conquérant romain, ni au grand Pompée, ni à Septime Sévère, ni à Trajan. Concluons donc la paix, tant qu'il n'est pas trop tard et regagnons notre patrie !

— Les soldats murmurent I observa Dagalaïf. Ne les pousse pas au désespoir I Ils sont fatigués. Beaucoup sont blessés ou malades. Si tu les mènes plus loin, dans un désert inconnu, on ne peut répondre de rien. Aie pitié d'eux !...Et toi-même, n'aspires-tu pas au repos? Plus que nous tous tu dois être fatigué...

— Retournons ! s'écrièrent tous les chefs. Aller plus loin serait une fohe !

A ce moment, un bruit sourd et menaçant, retentit derrière la tente, un bruit pareil au grondement de la mer en furie.

Julien prêta l'oreille et tout de suite comprit : c'était l'émeute.

— Yous connaissez ma volonté, dit-il froidement aux chefs en leur montrant la sortie. Elle est inébranlable ! Dans deux heures, nous nous mettrons en marche. Veillez à ce que tout soit prêt.

— Bien-aimé Auguste, répondit Salluste avec un calme plein de respect, je ne sortirai pas sans te dire ce que je dois. Tu as parlé avec nous, tes égaux non en puissance mais en bravoure, d'une façon indigne d'un Romain élève de Socrate et de Platon ; nous ne pouvons pardonner tes paroles qu'en les mettant sur le compte de l'énervement momentané qui obscurcit ton cerveau impérial.

— Eh bien ! s'écria Julien sarcastique et blêmissant de colère contenue, tant pis pour vous, mes amis 1 Vous êtes entre les mains d'un fou, en ce cas ! Je viens de donner l'ordre de brûler les navires et mes ordres s'exécutent en cet instant 1 Je prévoyais votre sagesse et je vous ai coupé la route de la retraite. Maintenant, votre vie est entre mes mains et je vous forcerai à croire au miracle !

Tous restèrent saisis ; seul, Salluste se jeta vers Julien et, lui prenant les mains :

— C'est impossible, césar I... tu n'as pas pu... vraiment...

Il n'acheva pas et lâcha les mains de Tempereur.

LA MORT DES DIEUX, /j33

Tous, debout, ils écoulaient.

Les cris des légionnaires devenaient de plus en plus forts, le bruit de l'émeute se rapprochait comme une tempête volant sur la cime des arbres d'une énorme forêt.

— Qu'ils crient I dit Julien très calme . Les pauvres enfants I Où veulent-ils aller sans moi ? Vous entendez? Yoilà pourquoi j'ai brûlé les navires, dernier espoir des lâches et des paresseux. Il n'y a plus de retour possible, à moins de miracle. Maintenant, vous êtes liés à moi pour la vie et pour la mort. Dans vingt jours l'Asie sera à nous... Je vous ai entourés de terreur pour que vous vainquiez tout et deveniez pareils à moi... Réjouissez-vous! Je vous mènerai, comme Dionys, à travers le monde, et vous serez les maîtres des hommes et des dieux ! . . . Vous serez dieux vous- \ mêmes !

A peine avait-il prononcé ces mots que dans toute l'armée retentit un cri d'infini désespoir ;

— Ils brûlent I . . . ils brûlent !

Les chefs se précipitèrent hors de la tente, suivis de Julien.

Ils virent les lueurs de l'incendie. Victor avait textuellement transmis les ordres de l'empereur. La llotle était environnée de flammes et l'empereur contemplait ce spectacle avec un muet et étrange sourire.

— César ! . . . que les dieux nous protègent ! . . . Il s'est enfui !...

En disant ces mots, un centurion tomba aux pieds de Julien, pâle et tremblant,

— Enfin? Qui? Que dis-tu?

— Arthaban ! . . . Arthaban ! Malheur sur nous ! Il t'a trompé, césar I

— C'est impossible I . . . les esclaves ? balbutia l'empereur atterré.

— Ils viennent d'avouer dans les .tortures-<}tt^tha- Jaan n'était pas un satrape, mais un receveur de

contributions à Ktésiphonte. Il a inventé cette ruse pour sauver la ville et t' entraîner dans le désert pour te livrer aux Perses. Il savait que tu brûlerais tes navires. Ils ont dit aussi que Sapor s'avançait à la tête d'une armée formidable...

L'empereur se précipita sur la berge, à la rencontre de Victor :

— Éteignez I . . . Éteignez au plus vite 1

Mais sa voix s'étrangla. En regardant la flotte en feu, Julien comprit qu'aucune force humaine ne pouvait vaincre les flammes, développées par un vent violent.

Il se prit la tête dans les mains et, quoiqu'il n'eût plus de foi, ni de prières dans son cœur, il leva les yeux au ciel, comme s'il y cherchait un secours.

Les étoiles là-haut brillaient faiblement.

L'armée se soulevait, de plus en plus menaçante :

— Les Perses ont incendié les navires I gémissaient les uns, en tendant leurs bras vers leur dernier espoir.

— Mais non ! ce sont les chefs, pour nous attirer dans le désert et nous abandonner I divaguaient les autres.

— Tuez les sacrificateurs I hurlaient les troisièmes. Les sacrificateurs ont empoisonné césar et lui ont enlevé la raison I

— Gloire à Auguste Julien vainqueur I s'écriaient les fidèles Gaulois et Celtes. Taisez -vous traîtres ! Tant que césar est vivant, nous n'avons rien à craindre.

Les lâches pleuraient :

— La patrie ! La patrie ! Nous n'irons pas plus loin I Nous ne ferons pas un pas de plus. Tuez-nous plutôt I

— Nous ne reverrons pas plus le pays natal que nous ne voyons nos oreilles ! Nous sommes perdus, frères 1 Les Perses nous ont pris au piège !

— Mais ne voyez-vous pas ? triomphaient les galiléens. Les démons se sont emparés de lui ! L'impie Julien a vendu son âme, et ils Tentraînent à l'abîme ! Où peut nous conduire un fou, possédé des démons ?

Et cependant, Julien, ne voyant et n'entendant rien, comme en un rêve, murmurait avec un sourire impuissant et distrait :

— Qu'importe ! . . . Le miracle s'accomplira ! . . . Si ce n'est maintenant, ce sera plus tard ! . . . Je crois au miracle 1

C'était le premier bivouac de nuit de la retraite, la seizième calende du mois de juin. L'armée s'était refusée à aller plus loin. Ni les prières, ni les injonctions, ni les menaces de l'empereur n'avaient pu en avoir raison. Les Celtes, les Romains, les païens, les chrétiens, braves et lâches, tous lui avaient répondu par un seul cri :

— Retournons I... la patrie !

Les chefs se réjouissaient en secret ; les augures étrusques triomphaient ouvertement.

Après l'incendie des navires, tous s'étaient soulevés.

Maintenant, non seulement les galiléens, mais les olympiens aussi, étaient persuadés qu'une malédiction pesait sur la tête de l'empereur, que les Euménides le poursuivaient.

Quand il traversait le camp, les conversations cessaient, tous s'écartaient de lui craintivement.

Les livres sibyllins et l'Apocalypse, les augures étrusques, les perspicacités chrétiennes, les dieux et les anges, tous s'unissaient pour perdre l'ennemi commun.

Alors, l'empereur déclara qu'il les conduirait vers la patrie, à travers la province de Cordouane et le fertile Héliocom.

D'après ce plan de retraite, on conservait l'espoir de joindre les troupes de Procope et de Sébastien. Julien se consolait en pensant qu'il ne quittait pas encore la Perse, qu'il pouvait encore rencontrer l'armée de Sapor, lui livrer bataille et obtenir une victoire qui arrangerait toutes choses.

Les Perses ne se montraient plus. Voulant, avant l'attaque décisive, affaiblir l'armée romaine, ils avaient inceadié les riches champs couverts d'orge dorée et de froment, les entrepôts et les greniers des campagnes.

Les soldats de Julien marchaient dans un désert mort, fumant encore des suites de l'incendie. La disette commença.

Pour augmenter le désastre, les Perses avaient détruit les digues des canaux et avaient noyé les champs brûlés. Ils avaient été aidés, dans cette besogne, par les ruisseaux et les torrents qui débordaient de leur lit par suite de la fonte des neiges sur les monts d'Arménie.

L'eau séchait vite sous les rayons ardents du soleil de juin. Sur la terre, tiède encore, restaient des lia-

ques de boue grasse. Le soir, de ces charbons mouillés, se dégageaient d'asphyxiantes vapeurs ; l'odeur âpre des décombres pourris s'imprégnait dans tout, l'air, l'eau et même les vêtements et la nourriture des soldats.

Des marais corrompus, s'élevaient des myriades d'insectes : moustiques, œstres venimeux, taons et autres mouches. Ils formaient de véritables nuées au-dessus des bêtes de somme ; se collaient à la peau moite des légionnaires. Nuit et jour, s'entendait leur bourdonnement berceur. Les chevaux s'emportaient, les bœufs brisaient leurs attaches, renversaient les chariots.

Après les passages difficiles, les soldats ne pouvaient espérer de repos. Même sous les tentes, on ne trouvait pas de refuge contre les insectes qui s'y introduisaient à travers les fentes. Il fallait s'envelopper la tête dans une étouffante couverture, pour parvenir à s'endormir.

Les morsures de certaines petites mouches transparentes, couleur de fumier, produisaient des enflures, des cloques qui démangeaient d'abord, puis s'envenimaient et, enfin, se transformaient en horribles plaies purulentes.

Les derniers jours, le soleil ne se montra pas. Le ciel, bas, dense, étouffant, semblait couvert d'une nappe uniformément blanche de nuages lourds, dont l'immobilité était encore plus pénible pour les yeux, que le soleil.

Ils marchaient ainsi, amaigris, faibles, d'un pas

vcule, tête baissée, entre le ciel implacable et la terre noire, brûlée.

Il leur semblait que Г Antéchrist, l'homme réprouvé de Dieu, les avait exprès emmenés dans cet endroit maudit, pour les perdre. Les uns murmuraient, dénigraient les chefs, mais indistinctement, comme dans un rêve. Les autres priaient et pleuraient comme des enfants malades, quémandant auprès des camarades un morceau de pain ou une gorgée de vin. Plusieurs tombèrent de faiblesse sur la route.

L'empereur ordonna de distribuer aux soldats affamés les dernières provisions que l'on gardait pour lui et ses proches. Lui-même se contentait d'une claire bouillie de farine avec un petit morceau de suif, — nourriture dont se serait détourné le légionnaire le moins dégoûté. Grâce à une extrême continence, il sentait continuellement une excitation inquiète et, en même temps, une légèreté de corps, comme s'il eût eu des ailes. Cette légèreté le soutenait et décuplait ses forces. IL s'efforçait à ne pas songer à l'avenir. Revenir à Antioche ou à Tarce, vaincu, se livrer à la risée des galiléens, il savait pertinemment qu'il ne le supporterait pas.

Cette nuit, les soldats reposaient, le vent du nord ayant chassé les insectes. L'huiïe, la farine, le vin, dernières provisions de l'empereur, avaient calmé la faim. L'espoir du retour renaissait. Le camp devint silencieux. Julien s'éloigna sous sa tente.

Maintenant, il ne dormait plus ou fort peu et seulement vers le lever du jour. Si par hasard, il s'endor-

mait profondément, il s'éveillait terrifié, des gouttes de sueur froide perlant sur son front. Il avait besoin de se sentir en possession de toute sa connaissance, pour étouffer l'ennui qui rongeait son âme.

Entré dans sa tente, il enleva avec des pinces la mouchure de sa lampe. Autour de lui gisaient en désordre des rouleaux de parchemin et l'Évangile. Il s'apprêta à écrire son ouvrage favori : Contre les chrétiens, commencé deux mois auparavant, au début de la campagne. Julien, couché, le dos tourné à la porte de la tente, relisait le manuscrit, lorsque, soudain, il entendit un léger bruit.

Il se retourna, eut un cri et se dressa sur ses jambes. Il lui semblait voir un fantôme : sur le seuil se tenait un adolescent, vêtu d'une pauvre tunique brune en poil de chameau ; une poussiéreuse peau de mouton, la « méloté » des anachorètes égyptiens était jetée sur ses épaules ; il avait les pieds nus dans des sandales de palmier.

L'empereur regardait et attendait, sans force, pour prononcer un mot.

— Te souviens-tu, lui dit une voix connue, te

souviens-tu, Julien, comme tu es venu chez moi, au

• monastère? Alors, je t'ai repoussé; mais je n'ai pu

i\ t'oublier, parce que nous sommes tous deux singuliè-

] rement proches. . .

L'adolescent rejeta sa capuche noire ; Julien vit des cheveux dorés et reconnut Arsinoo,

D'où? Pourquoi es-tu venue? Pourquoi es-tu

vêtue ainsi? Il craignait toujours que ce ne fût un

LA MORT Des DIEUX. 44l

fantôme qui disparaîtrait aussi inopinément qu'il était apparu. Arsinoé, en quelques mots, lui narra ce qu'elle était devenue depuis leur séparation.

Ayant quitté son tuteur Hortensius et donné la plus grande partie de sa fortune aux pauvres, elle avait vécu longtemps avec les anachorètes, au sud du lac Maréotide, parmi les montagnes stériles du Liban, dans les terribles déserts de Nétris et de Skétis. Elle était accompagnée par le jeune Juventin, disciple du vieux Didime. Ils avaient fréquenté les ascètes.

— Et alors? demanda Julien, non sans une certaine appréhension. Et alors, jeune fille, as-tu trouvé chez eux, ce que tu cherchais.^

Elle secoua la tête et dit tristement :

— Non. Des traits de lumière, des allusions, des l présages, comme partout ailleurs.

— Disl... dis touti suppliait l'empereur, dont les yeux brillaient d'espoir et de reconnaissance.

— Le saurai-je? répondit-elle lentement. Vois-tu, mon ami, je jsherchais la liberté de l'âme, mais elle n'existe pas là-bas I

— Oui, oui! n'est-ce pas? triomphait Julien. Je te l'avais bien dit, Arsinoé.

Elle s'assit sur un siège couvert de peau de léopard et continua calmement avec le même sourire triste. Julien écoutait avec joie et avidité.

— Dis-moi, comment as-lu quille cea nialheureux? demanda Julien.

— J'ai eu aussi une tentation, répliqua Arsinoé.

Une fois, dans le désert, parmi les pierres, j'ai trouvé un éclat de marbre blanc. Je l'ai ramassé et longtemps j'admirais comme il étincelait au soleil; et tout à coup je me suis rappelé Athènes, ma jeunesse, mon art, toi ! Je me suis éveillée et je décidai de revenir dans le monde, de vivre et de mourir ce que Dieu m'avait créée : artiste. A ce moment, le vieux Didime eut un rêve, dans lequel je te réconciliais avec le galiléen...

— Avec le galiléeni s'écria l'empereur.

Et son visage s'assombrit, ses yeux s'éteignirent, le rire triomphant expira sur ses lèvres.

— La curiosité m'entraînait vers toi, continua Arsinoé. Je voulais savoir si tu avais atteint la vérité dans ta voie et à quoi tu avais abouti. J'ai revêtu l'habit d'un moine. Nous avons descendu le Nil, frère Juventin et moi, jusqu'à Alexandrie; puis un bateau nous mena à Antioche et nous nous sommes rendus, avec une grande caravane syrienne, à travers Aparnée, Epiphanie et Édesse, jusqu'à la frontière. Après mille dangers, nous avons traversé les déserts de la Mésopotamie, abandonnés par les Perses. Non loin du village d'Abuzat, après la victoire de Ktésiphonte, nous avons vu ton camp. Et maintenant, me voici!... Et toi, Julien?

Il soupira et baissa la tête sans répondre. Puis, la regardant il demanda :

— Maintenant, tu le détestes aussi, Arsinoé?

— Non, pourquoi? répondit-elle simplement. Pourquoi Le détester? Les sages de la Helladc ne se

rapprochaient-ils pas de ce que prêchait le galilcen? Ceux qui, dans le désert, martyrisent leur corps et leur âme sont loin de l'humble fils de Marie. Il aimait

les enuints, la liberté, la gaieté et les superbes lys blancs. Il aimait la beauté, Julien !.. Nous nous sommes éloignés de lui et nous nous sommes embrouillés et assombris. Taus^jLappellent le Renégat... Mais eux-mêmes sont des renégats...

TTempereur se tenait agenouillé devant Arsinoé, levant sur elle des yeux pleins de prière et de larmes qui coulaient lentement sur ses joues amaigries.

— Il ne iaut pasi murmurait-il. Ne parie pasi».. P-ourquoi.^ Laisse ce qui a été!... Ne sois pas de nouveau mon ennemie I

— Non, noni je dois tout te dire! s'écria Arsînoé, Ecoute!... Je sais que tu L'aimes!... Tais-toi; c'est ainsi, et là est ta malédiction! Contre qui t'es-tu révolté? Quel ennemi es-tu pour Lui? Quand tes lèvres maudissent le Crucifié, ton cœur aspire après Lui ! Quand tu luttes contre son nom, tu es plus près de Lui, plus près de son esprit que ceux qui répètent avec des lèvres mortes : Seigneur ! Seigneur ! . . Voilà , ce sont ceux-là qui sont tes ennemis et non pas Lui, Pourquoi te torlures-tu plus que les moines gaUléens?

L'empereur s'arracha à l'étreinte d'Arsinoé et se leva pâle comme un mort. Son visage se décomposa et dans ses yeux brilla l'ancienne haine. Il murmurait avec une ironie douloureuse :

. — Va-t'en I... loin de moi!... Je connais les ruses galiléennesl

Arsinoé le regardait avec effroi et désespoir, comme un fou.

— Julien I... Julien, qu'as-tu? Est-ce possible qu'un nom...

Mais il s'était déjà dominé.

Les yeux s'éteignirent, le visage devint indifférent, presque méprisant. L'empereur romain parlait à une galiléennc.

— Pars, Arsinoé. Oublie tout ce que je t'ai dit. C'était une minute de faiblesse qui est passée. Je suis tranquille. Tu vois, nous sommes toujours étrangers. Ц L'ombre du Crucifié est toujours entre nous. Tu ne l'as pas renié. Qui n'estpas son ennemi nejeut être mon ami...

Elle tomba à genoux devant lui.

— Pourquoi? pourquoi? Que fais -tu? Aie pitié de toi, tant qu'il n'est pas trop tard I C'est de la folie. Reviens, ou bien tu...

Elle n'acheva pas et il termina la phrase pour elle, avec un sourire allier :

— Ou bien je périrai, veux-tu dire, Arsinoé? SoitI Je suivrai mon chemin jusqu'à la fin, où qu'il me conduise I Si, comme tu dis, j'ai été injuste envers la sagesse des galiléens, souviens-toi de ce que j'ai supporté à cause d'eux ; combien innombrables et méprisables étaient mes ennemis!... Écoute, une fois des guerriers romains ont trouvé devant moi, dans un marais de la Mésopotamie, un lion que poursuivaient des mouches venimeuses. Elles se fourraient dans sa gueule, dans ses oreilles, dans ses narines, l'cmpâ-

chaient de respirer, collaient ses yeux, et par leurs piqûres, vinrent à bout de la puissance léonine ! Tel sera ma mort, telle sera la victoire des galiléens sur le César romain!

La jeune fiTle tendait toujours vers lui ses mains pâles, sans un mot, sans espoir, comme un ami vers un ami mort. Mais entre eux était un abîme que les vivants ne franchissent pas.

Vers le 20 juillet, l'armée romaine, après un long trajet à travers les plaines brûlées, trouva dans la vallée profonde de la rivière Durons, un peu d'herbe échappée à l'incendie.

A côté se trouvait un champ de froment mûr. Les guerriers ramassèrent le pain. Le repos dans cette vallée dura trois jours.

Les légionnaires, indiciblement heureux, se couchaient, respiraient l'humidité parfumée de la terre et serraient les froides tiges des hautes herbes contre leurs visages poussiéreux.

Au matin du quatrième, au haut des collines environnantes, les gardes romaines aperçurent un nuage de fumée ou de poussière. Les uns supposaient que ce devait être des ânes sauvages, habitués à se réunir en troupeaux pour se garantir contre l'attaque des lions; d'autres affirmèrent que с étaient des Sarrazins attirés par les nouvelles du siège de Ktésiphonte; certains exprimaient leurs craintes que ce ne fût l'armée principale du roi Sapor.

L'empereur ordonna de sonner le ralliement. Les

cohortes, dans l'ordre sévère de défensive, sous forme de cercle, à l'abri des boucliers réunis, pareils à des murailles métalliques, disposèrent leur camp sur la berge de la rivière. Le nuage de fumée ou de poussière resta à l'horizon jusqu'au soir, sans que personne eût pu deviner ce qui se cachait derrière lui.

La nuit était sombre et calme; pas une étoile ne brillait au ciel.

Les Romains ne dormaient pas. Ils se tenaient debout autour de grands feux, et attendaient, avec une muette inquiétude, le lever de l'aurore.

Au lever (Iii soleil, ils virent les Perses. L'ennemi avançait lentement. Les guerriers expérimentés évaluaient leur nombre à bien près de deux cent mille. Les collines, sans cesse, démasquaient de nouveaux détachements. Le scintillement des armures était si vif qu'on ne pouvait en soutenir l'éclat, voilé pourtant par la poussière. Les Romains, silencieux, quittaient la vallée de la veille et se disposaient en bataille. Les visages étaient sévères, mais non pas tristes.

Le danger étouffait la haine : tous les regards étaient fixés sur l'empereur. Galiléens et païens cherchant à deviner l'expression de son visage s'ils pouvaient espérer.

En cet instant, Julien rayonnait de joie. Il attendait la tencontre avec les Perses comme un miracle, sachant que la victoire lui donnerait une telle renommée

et une telle force que les Galiléens ne pourraient plus lui résister.

Il était superbe comme un antique héros de la Hellade. Le danger l'immatérialisait; dans ses yeux s'allumait un feu terrible et gai.

Le matin lourd et poussiéreux du 22 juillet annonçait une journée torride.

L'empereur ne voulut pas endosser la cuirasse et resta vêtu d'une légère tunique de soie. Le chef Victor s'approcha de lui, tenant une cotte de mailles, et dit :

— César, j'ai eu un mauvais rêve. Ne tente pas le sort. Mets l'armure I

Julien, silencieux, le repoussa de la main. Le vieillard tomba à genoux :

— Mets-la I . . . Aie pitié de ton esclave 1 . . . La bataille sera dangereuse...

Julien prit un bouclier, jeta la pourpre flottante de sa chlamyde sur son épaule et sautant sur son cheval :

— Laisse-moi, vieillard ! dit-il. Je n'ai besoin de rien.

Il partit ; son casque béotien surmonté d'un cimier d'or étincelait au soleil, tandis que Victor, inquiet, le suivait tristement des yeux.

Les Perses approchaient. Il fallait se hâter.

Julien disposa l'armée dans l'ordre spécial, en forme de croissant. L'énorme demi-cercle devait enfoncer les deux pointes dans la masse persane et l'enserrer des deux côtés. L'aile droite était commandée par Dagalaïf, la gauche par Hormizda, Julien et Victor occu-

paient le centre. Les trompes sonnèrent. La terre frémit sous les pas mous et lourds des éléphants persans, aux fronts ornés de plumes d'autruche. A l'aide de fortes lanières, des tourelles de cuir étaient tenues à leur dos; dans chacune d'elles se trouvaient quatre archers, lançant des fabriques d'étoupe et de bitume enflammés.

La cavalerie romaine ne supporta pas le premier choc. Avec des cris assourdissants, leurs trompes levées, les éléphants ouvraient leurs gueules humides, et les légionnaires sentaient sur leur visage l'haleine des monstres rendus furieux par une boisson spéciale, faite de vin, de poivre et d'encens, dont les barbares se servaient pour les enivrer avant les batailles.

Avec leurs défenses peintes en vermillon, allongées par des bouterolles d'acier, les éléphants fendaient les ventres des chevaux et leurs trompes, enlaçant les cavaliers, les soulevaient de dessus la selle, pour les frapper contre le sol. La chaleur torride de l'après-midi développait chez les quadrupèdes une âpre odeur de sueur qui faisait frémir et se cabrer les chevaux.

Une cohorte déjà avait pris la fuite : c'étaient des chrétiens. Julien se jeta à leur poursuite ; frappant de la main en plein visage le principal décurion, il cria, furieux :

— Lâches ! vous ne savez donc que prier ? Les légers archers de Thrace et les frondeurs paphlagoniens avancèrent contre les éléphants. Derrière eux marchaient les adroits Illyriens lanceurs de javelots emplis de plomb, les « Martiobarbules ». Julien

donna l'ordre de diriger dans les jambes des monstres les flèches, les pierres et les javelots. Une flèche atteignit dans l'œil un énorme éléphant indien qui hurla et se cabra. Les sangles craquèrent, la selle portant la tourelle de cuir, glissa, se renversa et les archers persans tombèrent comme des oiseaux d'un nid.

Un désarroi se produisit parmi les pachydermes. Blessés aux jambes, ils tombaient et bientôt ce ne fut qu'une montagne de masses grises. Les pieds levés en l'air, les trompes ensanglantées, les défenses brisées, les tourelles renversées, les chevaux à demi écrasés, les Romains et les Perses, blessés et morts, tout se confondit.

Enfin, les éléphants prirent la fuite, se jetèrent sur les Perses et commencèrent à les écraser. Ce danger avait été prévu dans la tactique des barbares. L'exemple de la bataille sous Niziba avait prouvé que l'armée pouvait être détruite par ses propres alliés.

Alors, les cornacs, avec des coutelas recourbés attachés à leur main droite, commencèrent à frapper les monstres entre les deux vertèbres de l'épine dorsale les plus rapprochées du crâne. Il suflîsait d'un seul coup pour tuer net le plus grand et le plus forl des pachydermes. Les cohortes des Marti obarbules se précipitèrent en avant, escaladant les blessés, poursuivant les fuyards.

A ce moment, Julien courait au secours de l'aile gauche. De ce côté avançaient les Klibanaires persans, détachement de cavaliers renommés, liés, soudés les uns aux autres par une forte chaîne, couverts de la

LAMORTDESDIEUX. 45 1

tête aux pieds d'écaillés métalliques, invulnérables, presque immortels dans le combat, pareils à des statues coulées dans du bronze. On ne pouvait les blesser qu'à travers les étroites ouvertures laissées pour la bouche et les yeux.

Contre les Klibanaires, Julien dirigea les cohortes de ses vieux et fidèles amis les Bataves et les Celtes. Ils mouraient pour un sourire de César, en le regardant de leurs yeux enfantins et enthousiastes.

L'aile droite des Romains était éprouvée par les chars persans attelés de zèbres rapides. Aux essieux étaient fixées des faux affilées qui, mues avec une vitesse effrayante, d'un seul coup, coupaient les jambes des chevaux, les têtes des soldats, taillaient les corps avec la même facilité que la serpe du faucheur abat les fines tiges des épis.

A la fin de la journée, les Klibanaires faiblirent, les armures surchauffées les brûlaient. Julien dirigea contre eux toutes ses forces. Ils s'ébranlèrent, le trouble se mit dans leurs rangs. Des lèvres de l'empereur s'échappa un cri de triomphe. Il se jeta en avant, poursuivant les fuyards, ne s'apercevant pas que l'armée était en retard. Quelques gardes accompagnaient César, et dans leur nombre le vieux chef Victor. Le vieillard, blessé à la main, ne sentait pas son mal; ne quittant pas l'empereur d'un instant et le préservant des coups mortels en le cachant sous son bouclier. Il savait qu'il est aussi dangereux de s'approcher d'une armée en fuite que d'un édifice menaçant ruine.

Дба LA MORT DES DIEUX.

— Que lais-tu, César? criait-il. Prends garde ! Mets ma col te de mailles !

Julien, sans l'écouter, allait toujours de l'avant, les bras élevés, la poitrine découverte, comme si, seul, sans armée, par son visage et son geste terribles, il chassait ses innombrables ennemis. Un gai sourire se jouait sur ses lèvres ; à travers un nuage de poussière soulevé par le galop furieux du cheval, brillait le casque béotien, et les plis de la chlamyde, flottant au gré du vent, semblaient deux géantes ailes de pourpre, qui entraînaient l'empereur plus loin, et plus loin.

Devant lui fuyait un détachement de Sarrazins. Un des cavaliers se retourna, reconnut Julien à ses vêtements et le désigna à ses camarades en poussant un cri guttural pareil à celui d'un aigle :

— Malek I . . Malek 1 . . . Le roi !.. . Le roi I

Tous se retournèrent et, sans arrêter leurs coursiers, sautèrent debout sur leur selle, tout blancs dans leurs longs vêtements, les lances levées au-dessus de leurs têtes.

L'empereur vit un visage bronzé de brigand. C'était presque un enfant. Il accourait vers lui sur un dromadaire de Bactriane dont les poils ballottaient des morceaux de boue sèche. Victor, avec son bouclier, para deux lances sarrazines dirigées contre l'empereur.

Alors l'adolescent, sur son chameau, visa et son regard rapace brilla, tandis que, montrant ses dents blanches, il criait joyeusement :

— Malek I... Malek I

— Gomme il est heureux I songea Julien. Et moi encore...

Il n'eut pas le temps d'achever sa pensée, la? lance siffla, atteignit sa main droite dont elle écorcha | l'épiderme, glissa le long des côtes et vint se planter!/ au-dessous du foie. Julien crut la blessure légère// saisit la pointe à double tranchant pour l'arracher et se coupa les doigts. Le sang jaillit. Julien poussa un cri, rejeta la têle en arrière, fixa ses yeux grands ouverts sur le ciel pâle et tomba de son cheval dans les bras de ses gardes.

Victor le soutenait avec une tendre vénération ; ses lèvres tremblaient; il contemplait avec un regard trouble de douleur les yeux clos du souverain.

Les cohortes en retard les rejoignirent.

L'empereur fut porté dans sa tente et étendu sur son lit de camp. Il ne reprenait pas connaissance et gémissait de temps en temps. Le docteur Oribazy retira le fer de la lance de la profonde blessure qu'il lava et pansa. Victor, par un regard, lui demanda s'il restait quelque espoir; Oribazy secoua tristement la tête. Après le pansement, Julien soupira et ouvrit les yeux.

— Où suis-je.^ demanda-t-il surpris en jetant les yeux autour de lui.

Puis, il entendit le bruit lointain de la bataille, se souvint de tout et en un effort se dressa sur son lit.

— Pourquoi m'a-t-on emmené? Où est mon cheval ? Vite, Victor !

Subitement son visage se décomposa de douleur Tous se précipitèrent pour le soutenir. Il repoussa Victor et Oribazy.

— Laissez-moi ! . . . Je dois être avec eux jusqu'à la

fin.

Son âme luttait contre la mort. Lentement, il se leva, un pâle sourire errait sur ses lèvres et ses yeux brûlaient.

— Vous voyez! Je puis encore... Vite I mon glaive, mon bouclier, mon cheval !

Victor lui tendit le bouclier et l'épée. Julien les prit et, vacillant, comme un enfant, qui ne sait encore marcher, fit quelques pas.

La plaie se rouvrit ; il laissa choir les armes, tomba dans les bras d'Oribazy et de Victor et, levant les yeux, s'écria, avec un calme mépris :

— C'est fini I... Tu as vaincu, Galiléen I

Et, sans plus opposer de résistance, il s'abandonna à son entourage. On l'étendit sur son lit.

— Oui, mes amis ! répéta-t-il doucement. Je me meurs.

Oribazy se pencha vers lui, le consolant, l'assurant que sa blessure guérirait.

— Ne me trompe pas, répliqua Julien. Pourquoi ? Je n'ai pas peur. . .

Puis il ajouta, solennel :

— Je mourrai de la mort des sages.

Le soir, il perdit connaissance.

Les heures succédaient aux heures.

Le soleil se coucha. Le combat s'arrêta. On alluma une lampe dans la tente. La nuit descendit lentement.

Julien ne revenait pas à lui ; la respiration s'affaiblit : on crut qu'il expirait. Enfin, ses yeux

s'ouvrirent peu à peu, et son regard immobile se fixa sur un coin de la tente. De ses lèvres s'échappait un rapide murmure. Il délirait.

— Toi? ici! Pourquoi?... Qu'importe I tout est fini. Ne le vois-tu pas?... Va-t'en! Tu détestais le rire. Voilà ce que nous ne te pardonnons pas...

Puis, il reprit ses sens et demanda à Oribazy :

— Quelle heure est-il? Verrai-je le soleil? Et songeur, il ajouta :

— Oribazy, est-il possible que la raison soit aussi impuissante? Je sais que c'est une faiblesse du corps... Le sang emplissant le cerveau crée des visions... Il laut vaincre... Il faut que la raison...

Les idées, de nouveau, s'embrouillaient, le regard reprenait sa fixité :

— Je ne veux pas ! Entends-tu?... Va-t'en, tentateur ! Je ne crois pas... Socrate est mort comme un dieu... Il faut que la raison... Victor I Oh ! Victor!... Qu'attends-tu de moi, implacable? Ton amour est plus terrible que la mort ! . . . Ton lardeau est le plus lourd fardeau... Pourquoi regardes-tu ainsi? Combien je t'ai aimé. Bon Pasteur !... Toi seul 1 Non, non! Les pieds transpercés... Le sang?... La mort de la Hellade?... L'obscurité?... Je veux le soleil, le soleil doré... sur le marbre du Parthénon ! . . . Pourquoi voilerais- tu le soleil?...

Il était une heure du matin.

Les légions étaient revenues au camp ; la victoire ne les réjouissait pas. En dépit de la fatigue, presque personne ne dormait. On attendait des nouvelles de

LA iMORT DES DIEUX. Дбт

la tente impériale. Beaucoup, debout auprès des feux à demi éteints, sommeillaient, appuyés sur leur lance. On entendait les chevaux, entravés, soupirer et mâcher l'avoine.

Entre les sombres tentes se montrèrent de blanches lignes à l'horizon. Les étoiles devinrent plus pâles et plus froides. L'humidité s'étendit ; l'acier des lances et des boucliers se ternit sous la rosée. Les coqs des devins étrusques chantèrent. Une calme tristesse planait dans le ciel et sur la terre ; tout semblait mirage : ce qui était proche paraissait lointain et proche ce qui était loin.

A l'entrée de la tente de Julien se pressaient les amis, les chefs, les familiers. Ils avaient l'aspect de pâles fantômes dans la demi-teinte du crépuscule.

Un plus grand silence régnait encore dans la tente. Le docteur Oribazy broyait dans un mortier des plantes médicinales pour un breuvage rafraîchissant. Le malade était calme, le délire avait disparu. A l'aurore, il reprit ses sens et demanda impatienté :

— Quand donc, enfin, le soleil ?

— Dans une heure, répondit Oribazy en consultant la clepsydre.

— Appelez les chefs, ordonna Julien. Je dois parler...

— Bien-aimé César, remarqua le savant, peut-être cela te sera-t-il nuisible...

— Qu'importe ! Je ne mourrai pas avant le lever du soleil. Victor, soulève ma tête.

On lui conta la victoire remportée sur les Perses,

la fuite du chef de la cavalerie ennemie et des deux fils du roi Sapor, la mort de cinquante satrapes.

Julien ne s'étonna pas et ne se réjouit pas. Il resta indifférent^

Dagalaïf, Hormizda, Ariphé, Lucillien et Salluste entrèrent, ayant à leur tête le comice Jovien. Beaucoup, faisant des suppositions pour l'avenir, exprimaient le désir de voir sur le trône cet homme faible et craintif, dangereux pour personne. On espérait se reposer sous son règne des angoisses du tumultueux règne de Julien. Jovien possédait l'art de plaire à tout le monde. Il était grand et beau, mais ne tranchait pas sur la foule. Il était bienfaisant et quelconque.

Parmi les familiers se trouvait aussi le jeune centurion des écuyers impériaux, le futur célèbre historien, Ammien Marcellin. Tout le monde savait qu'il écrivait les mémoires de la campagne et amassait des documents pour un grand ouvrage historique. En pénétrant sous la tente, Ammien retira de sa poche ses tablettes et son style. Il s'apprêtait à inscrire le discours de l'empereur moribond et, sur son mâle visage, se lisait une profonde et impartiale curiosité comme celle d'un artiste ou d'un savant.

— Levez le rideau I ordonna Julien.

On enleva la portière. Tout le monde s'écarta. L'air irais du matin souffla sur le visage de l'agonisant. La porte donnait sur le levant, rien ne masquait l'horizon.

— Bien. Éteignez la lampe.

On exécuta Tordre, et le crépuscule envahit latente. Tout le monde attendait silencieux.

— Ecoutez, mes amis, commença Julien.

Il parlait bas, mais distinctement. Tout son être respirait le triomphe de la raison ; dans ses yeux brillait ui^einvincible volonté.

Ammien écrivait, et sa main tremblait. Il avait conscience qu'il gravait sur les tables de l'Histoire, en transmettant les dernières paroles du grand empereur aux générations futures :

— Ecoutez, mes amis, mon heure est venue, peutêtre trop tôt ; mais, voyez, je me réjouis, comme un fidèle débiteur, en rendant ma vie à la nature, et il n'y a, dans mon âme, ni peine, ni effroi ; il n'y a en elle que la calme gaieté des sages, le pressentiment de l'éternel repos !... J'ai rempli mon devoir, et, en me souvenant du passé, je ne me repens de rien. Aux jours où, chassé par tous, j'attendais la mort en Cappadoce dans le palais de Macellum, et plus tard au faîte de la grandeur, sous la pourpre du césar romain, j'ai conservé mon âme sans tache, aspirant aux buts élevés. Si je n'ai tout accompli ce que je désirais, n'oubliez^pas que les aff'aires terrestres sont sous la dépendance du destin. Maintenant, je remercie l'Eternel de m'avoir permis de mourir, non d'une longue maladie, ni de la main du bourreau, mais sur le champ de bataille, en pleine jeunesse, au milieu d'exploits inachevés... Racontez, bien-aimés, à mes amis et à mes ennemis, comment meurent les Hellènes, soutenus par la divine sagesse...

Дбо LA MORT DES DIEUX.

Il se tut. Tout le monde s'agenouilla. Beaucoup pleuraient.

— Qu'avez-vous, mes pauvres amis? demanda Julien en souriant. Il est indécent de pleurer ceux qui retournent dans leur patrie. Console-toi, \^ictor !

Le vieillard voulut répondre et ne put ; se cachant le visage dans les mains, il sanglota plus fort encore.

— Doucement ! doucement ! dit Julien en tournant son regard vers le ciel. Le voilà !

Les nuages s'enflammèrent. Le crépuscule, dans la tente, devint jaune et tiède. Le premier rayon de soleil brilla. Le moribond tourna vers lui son visage.

Alors, Salluste Second s'approcha de Julien, et lui baisant la main :

— Bien-aimé Auguste ! qui désignes-tu pour te succéder ?

— Qu'importe ! Le sort décidera. Il ne faut pas lui résister. Que les galiléens triomphent. Nous vaincrons, plus tard. Il y aura sur la terre le règne des égaux des dieux, riant éternellement comme le soleil!... Regardez ! . . . Le voilà I

Un faible frisson secoua son corps et, en un dernier effort, Julien leva les bras, comme s'il eût voulu s'élancer à la rencontre de l'astre levant. Un sang noir jaillit de sa blessure. Les veines se gonflèrent sur les tempes et sur le cou.

— Boire ! . . . boire ! . . . murmura-t-il, étoufl'ant. Victor approcha de ses lèvres une coupe d'or,

emplie jusqu'au bord d'eau de source. Julien regardait

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