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le soleil et buvait avidement l'eau transparente et froide comme de la glace.
Puis sa tête se renversa ; des lèvres entr'oiivertes sortit le dernier soupir, le dernier murmure :
— Réjouissez- vous ! . . . La mort.. . c'est le soleil I 0 Hélios 1 prends-moi I . . . Je suis comme toi 1 . . .
Le regard s'éteignit. Victor ferma les yeux de Julien. Le visage de Гсптрегсиг, chns lo rnyonnement du soleil, semblait celui d'un dieu olympien endormi.
Zk).
Trois mois s'étaient écoulés depuis le traité de paix honteux, signé par Jovien avec les Perses.
Au commencement d'octobre, l'armée romaine, épuisée par la faim et les marches forcées à travers la torride Mésopotamie, était revenue, enfin, à Antioche.
Pendant ce triste retour, le centurion des écuyers impériaux, Anatole, s'était lié d'amitié avec le jeune historien Ammien Marcellin. Les deux amis avaient décidé de se rendre en Italie dans une villa solitaire de Baii, où les invitait Arsinoé, pour se reposer des fatigues de la campagne et soigner leurs blessures, aux sources sulfureuses.
En passant, ils s'étaient arrêtés quelques jours à Antioche, où se préparaient de superbes fêtes en l'honneur de l'avènement au trône de Jovien et du retour de l'armée. La paix conclue avec le roi Sapor
était déshonorante pour l'empire : cinq riches provinces romaines, sur les rives du Tigre, entre autres la Cordouane et la Régimène, quinze forteresses de frontière, la ville de Singar, Gastra-Maourorum et l'invincible Nazib, — tout cela passait entre les mains de Saper.
Mais les galiléens songeaient peu à la défaite de Rome. Quand la nouvelle de la mort de Julien parvint à Antioche, les citoyens, rendus craintifs, crurent tout d'abord que c'était une nouvelle ruse satanique, un nouveau filet jeté pour capturer les justes. Mais^ lorsque la nouvelle fut confirmée, leur joie devint du délire.
Le matin, de bonne heure, le bruit de la fête, les cris du peuple, pénétrèrent dans la chambre d'Anatole. Il avait décidé de passer toute la journée à la maison. L'allégresse de la populace lui répugnait. Il essaya de se rendormir et n'y parvint pas, en proie à une étrange curiosité. Sans rien dire à Ammien, il s'habilla vivement et sortit dans la rue. Il faisait une fraîche matinée de printemps.
De grands nuages ronds, se détachant sur le fond sombre du ciel bleu foncé, se fondaient avec les innombrables colonnades et portiques de marbre d' Antioche. Sur le forum et les marchés bruissaient des fontaines. Dans la perspective ensoleillée et poussiéreuse des rues, on voyait les larges courants d'eau des canalisalions de la ville s'entrecroiser comme des fils de cristal.
Des pigeons picoraient, en roucoulant, des grains d'orge.
Des portes grandes ouvertes des églises sortaient des senteurs de fleurs et d'encens. Des jeunes fdles aspergeaient d'eau, auprès des bassins, leurs corbeilles de roses pâles d'octobre et en chantant des psaumes joyeux, entouraient de guirlandes les colonnes des basiliques chrétiennes.
La foule bruyante emplissait les rues ; des chars et des litières avançaient lentement au milieu de la chaussée. A tout instant retentissaient les cris de :
— Gloire à Jovien Auguste ! Le grand et bienheureux!
Quelques-uns ajoutaient : « Le vainqueur » ; mais sans grande assurance, le mot vainqueur frisant de trop près l'ironie.
Le même gamin qui, jadis, dessinait sur les murs la caricature de Julien, maintenant battait des mains, sifflait, se roulait dans la poussière et criait : f — Il a péri ! Il a péri, le sauvage sanglier, le dévasl tateur du jardin céleste I
Il répétait ces mots entendus et ils lui semblaient d'autant plus offensants, qu'il n'en comprenait pas la signification.
Une vieille, toute courbée, en haillons, qui se tenait dans un coin sale et humide, comme un cloporte, sortit aussi au soleil, se réjouissant de la fcte. Elle brandissait un bâton, et vociférait d'une voix brisée :
— Il a péri, Julien!... Il a péri, le misérable ! Une infinie tristesse emplissait le cœur d'Anatole,
mais il allait toujours plus loin, enlraîné par la curiosité. En suivant le Singon, il s'approcha de la cathé-
La mort des dieux. Д65
drale. Là, il vit le dignitaire de questure, Marc Avinius, sortant de la basilique, accompagné de deux esclaves, qui, à coups de coude, lui trayaient un passage à travers la foule.
— Qu'est-ce ? s'étonna Anatole. Gomment cet ennemi des galiléens se trouve-t-il ici ?
Des croix brodées d'or ornaient la chlamyde violette d'Avinius et même ses pantoufles de cuir ponceau.
Junius Mavricus, un autre ami d'Anatole, s'approciia d'Avinius :
— Gomment te portes-tu, vénéré? lui demandat-il, examinant avec une surprise moqueuse, le nouveau costume chrétien du dignitaire.
Junius était un homme libre, possédant une fortune indépendante et pour lequel le changement de religion ne présentait aucun intérêt. Il ne s'étonnait nullement de la transformation de ses confrères-amis; mais il lui plaisait, à chaque rencontre, de les taquiner par des questions et de jouer le rôle de l'homme ofîensé qui cache son indignation sous le masque de l'ironie.
La foule se hâtait d'entrer à l'église et, sur le parvis désert, les amis pouvaient causer librement. Anatole se cacha derrière une colonne et écouta le dialogue.
— Pourquoi ne restes-tu pas jusqu'à la fin du service? demanda Mavricus.
— Des palpitations. J'étouffe. Je ne suis pas habitué...
Et Avinîus ajouta, pensif:
— Le nouveau prédicateur a un style extraordinaire. Ses hyperboles agissent trop sur mes nerfs.
Un style. . . Gomme si Ton grattait du verre avec du fer.
— Vraiment ! c'est touchant ! se réjouit Mavricus. Voilà un homme qui a tout trahi !... Mais le style...
— Non, non, je ne l'ai peut-être pas bien compris! l'interrompit Avinus. Ne crois pas, Mavricus; je suis sincère !
D'une moelleuse litière, sortit en geignant le gros questeur lui-même, Garguillius :
— Je crois que je suis en retard... Mais cela ne fait rien, je resterai sur le parvis... Dieu et son Esprit...
— Miracle I riait Mavricus. Les textes de la Bible sur les lèvres de Garguillius !
— Que le Christ te pardonne, mon fils ! lui dit le questeur imperturbable. Pourquoi t'agites-tu toujours?
— Mais je ne peux en revenir jusqu'à présent I II y . , a tant de conversions, tant de transformations ! . . . j '. J'avais toujours supposé que tes opinions...
— Quelle sottise, mon ami 1 Je n'ai qu'une opinion, celle que les cuisiniers galiléens ne sont pas plus mauvais que les hellénistes. Ils vous préparent des mets maigres... c'est à s'en rendre malade I... Viens souper, philosophe. Je te convertirai vite à ma croyance. Tu t'en écheras les doigts ! Et, enfin, n'est-ce pas la même chose que de manger un bon dîner en l'honneur du dieu Mercure ou du saint Mercure ! ce sont des préjugés I En quoi cette petite chose est-elle gênante ?
Et il montra la petite croix d'ambre qui se balançait,.
entre les plis parfumés de la pourpre améthyste, sur son énorme ventre.
— Regardez, Hékébolis, le grand sacrificateur de la déesse Astarté Dindimène ! Le hiérophante repenti, dans les sombres vêtements galiléens ! . . . Oh I que n'es-tu là, chanteur des Métamorphoses ! triomphait Mavricus, en désignant le vieillard à visage rose, assis dans une litière couverte.
— Que ht-il?
— Ce n'est sûrement pas les lois de la déesse de Pessinum !
— Quelle sainte humilité I... Les jeûnes l'ont amai^ gri ! . . . Regardez comme il soupire en levant les yeux au ciel I
— Savez-vous l'histoire de sa conversion? demanda Garguillius avec un rire joyeux.
— Il est allé trouver l'empereur Jovien et, comme jadis avec Julien, il est tombé à ses pieds.
— Oh 1 non I II a trouvé une nouveauté. Subitement, un repentir public. Il s'est prosterné à la porte d'une basilique au moment de la sortie de Jovien, au milieu de la foule, et il a crié : « Piétinez-moi ! Piétinez-moi I Je suis le mauvais sel ! » Et il embrassait les pieds des passants en pleurant.
— Oui ! . . . c'est nouveau I Et ça a plu ?
— Parbleu, il a eu une entrevue privée avec l'empereur. Oh ! des gens comme lui ne brûlent ni ne se noient I Tout leur est profit. Quand ils jettent la vieille peau, ils rajeunissent. Apprenez, mes enfants-..
— Et qu'a-t-il pu dire à l'empereur ?
— Le saît-on I soupira Garguillius, non sans une secrète jalousie. Il a pu lui dire, par exemple : (( Tiens-toi iort au christianisme, qu'il ne reste pas un païen sur la terre I La religion des justes est le soutien de ton trône. » Maintenant, son chemin est lait. Bien mieux qu'au temps de Julien. Impossible de le suivre ! . . . Sainte sagesse !
— Oh ! mes bienfaiteurs I Défendez-moi ! Arrachez votre très humble esclave Gicumbrix des griffes des lions !
— Que t'arrive-t-il? demanda Garguillius au cordonnier poitrinaire qu'entraînaient deux gardes de la prison romaine.
— On m'emmène au cachot I
— Pourquoi?
— Pour pillage d'église...
' — Gomment I tuas...
— Non ; j'étais dans la foule et j'aî crié une ou deux fois : « Battez-les ! » G 'était encore sous Auguste Julien. Alors, on disait : « Gésar désire qu'on détruise les églises galiléennes I » Nous les avons détruites. Et, maintenant, de méchantes gens ont dit que j'avais volé une coupe d'argent. Je n'ai même pas pénétré dans l'église, je suis resté sur le parvis. Je suis un homme tranquille. Ma boutique est misérable, mais sur une place très populeuse et, s'il y a la moindre des choses, on me prend à témoin!... Ge n'était pas pour moi I On m'avait dit : « G'est ordonné I л Oh ! défendez-moi ; ayez pitié de moi I
— Es-tu chrétien ou païen? demanda Junius.
^^ ^^vAla mort des dieux. 469
— Je ne sais moi-même. Avant l'empereur Constantin, j'offrais des sacrifices aux dieux. Après, on m'a baptisé. Puis, sous Constance, il y a eu l'axianisme et je suis devenu arien. Puis les olympiens ont régné. J'ai été helléniste. Maintenant, de nouveau, on retourne à la première manière. Je voudrais me repentir, reveair à l'Église arienne. Mais je crains d'agir à côté. J'ai détruit les temples des dieux, puis je les ai reconstruits, puis détruits de nouveau I Si bien que tout s'est embrouillé dans ma cervelle ! Je ne sais plus moi-merne ce que je suia^ J'obéis bien aux supérieurs, et jamais je ne puis arriver à professer la vraie reli- ^gion.JToujours, c'est trop tôt ou trop tard ! Je n'ai jamais de repos ; je suis battu pour le Christ et pour les dieux... J'ai des enfants... Défendez-moi, mes bienfaiteurs I
— Ne crains rien, mon ami, dit Garguillius, nous te délivrerons. Tu m'as cousu de jolis souliers, je m'en souviendrai.
Gicumbrix tomba à genoux et, un peu rassuré :
— Et au sujet de la religion ? Faut-il se repentir et alors tenir boQ jusqu'à la fin.^ Il n'y aura plus de changement. Je crains toujours.
— Ne crains rien ! dit Garguillius.
AuatO-e, inaperçu de ses amis, entra dans l'église. Il voulait entendre le jeune et célèbre prédicateur Théodorite.
Le soleil tremblait sur les nuages d'encens; un des rayons tombait sur la barbe rousse du prédicateur qui se tenait sur le jubé. Ses mains maigres étaient trans-
h']0 LA MORT DES DIEUX.
parentes comme de la cire; ses yeux brillaient, triomphants ; la voix tonnait, secouant la foule, emplissant l'église et s'élevait au ciel en un cri vengeur :
— Je veux, comme sur un poteau infâme, tracer pour les générations futures l'histoire du misérable renégat Julien. Que tous les siècles et tous les peuples lisent mon inscription et tremblent devant la justice du Seigneur!... Viens! viens ici, bourreau, serpent de sagesse l Aujourd'hui, nous t'injurierons ; tous unis, frères, réjouissons-nous, frappons les tympanons et chantons le chant de Myriem sur la destruction des Égyptiens dans la mer Rouge. Que le désert se réjouisse, ainsi que l'Église! Voyez! je m'enivre de joie !... Où sont tes victimes, où sont tes cérémonies, tes mystères, empereur ? Où sont tes invocations et tes divinations ? Où est la gloire de Babylone ? Les Perses et les Mèdes ? Où sont les dieux qui t'accompagnaient, les défenseurs, Julien? Tout a disparu, tout t'a trompé, tout s'est évanoui !
— Ah ! ma chérie ! quelle barbe ! fît remarquer à sa voisine une patricienne âgée et lardée, qui se tenait auprès d'Anatole. C'est de l'or, de l'or bruni !
— Oui, mais les dents? répliqua l'amie.
— Quoi, les dents ? Elles importent peu avec cette beauté 1
— Ah ! non I Véronique ! . . . Ne dis pas cela ! Et puis, peut-on comparer le frère ïiphaine...
Théodorite continuait :
— Julien a développé en lui le malheur, comme les plus mauvais et les bêtes tauves amassent le poison.
LAMORTDESDIEUX. Д"?!
Dieu attendait que toute la cruauté de Julien sortît pour le Irapper...
— Il ne faudrait pas manquer le cirque ! murmurait un autre voisin d'Anatole, un ouvrier, à l'oreille de son camarade. Il y aura des ourses de Bretagne.
— Allons donc ! de vraies?
— Oui. L'une s'appelle Mica Aurea, et l'autre Innocentia. On les nourrit de chair humaine. Et puis, il y aura aussi des gladiateurs !
— Seigneur Jésus 1 ... Il ne faut pas manquer cela I N'attendons pas la fin ! Gourons vite ou nous ne trouverons plus de place !
Maintenant, Théodorite louait le prédécesseur de Julien, Constance, pour sa bienfaisance chrétienne, sa vie pure, son amour pour tous les siens !
Anatole étouffa dans la foule. Il sortit de l'église et respira avec joie l'air frais, ne sentant ni l'encens, ni l'huile brûlée des lampes, et regarda le ciel bleu que ne cachait pas une coupole .
Sur le parvis, on parlait très haut, sans se gêner. Une nouvelle grave circulait dans la foule : on devait à l'instant traîner par les rues les deux ourses destinées à l'amphithéâtre. Ceux qui entendaient cette nouvelle quittaient l'église, sans attendre la fin du sermon et questionnaient, préoccupés :
— Nous ne sommes pas en retard? Mica Aurea est malade ?
— C'est Innocentia qui a eu cette nuit une indigestion. Maintenant tout va bien.
— Dieu merci... Dieu merci 1
472 LAMORTDESDIEUX.
Le sermon de Théodorite пз parvenait pas à vaincre la séduction des gladiateurs et des ourses. L'église se vidait. ^
Anatole vit courir dans la direction du cirque, de toutes les rues, de tous les carrefours, de toutes les basiliques, des gens essoufflés. Ils se bousculaient, s'iny juriaient, écrasaient les enfants et les femmes, perdaient leurs sandales et malgré tout ne s'arrêtaient pas dans leur course. Sur tous les visages se lisait une telle hâte d'arriver qu'on eût cru qu'il s'agissait du salut de l'existence. Et deux noms, pleins de promesses sanguinaires, volaient sur toutes les lèvres :
— Mica Aurea ! . . . Innocentia !
Anatole suivit la foule dans l'amphithéâtre. Selon la coutume romaine, le velarium aspergé de
parfums protégeait le peuple contre les rayoas du soleil et répandait une douce fraîcheur. La foule à mille tcles s'agitait déjà.
Avant l'ouverture des jeux, les plus hauts dignitaires d'Antioche apportèrent dans la loge impériale la statue de bronze de Jovien, afm que le peuple pût se délecter à la vue du nouveau souverain. Dans sa main droite, Auguste tenait un globe surmonté d'une croix. Un aveuglant rayon de soleil vint tomber sur le front de l'empereur et la foule vit sur le visage de bronze un sourire satisfait. Les dignitaires baisaient les pieds de la statue. La populace criait de joie:
— Gloire au sauveur de la patrie, Auguste Jovien ! Gloire au successeur du sauvage Julien, détruit par la main de Dieu 1
LAMORTDESDIEUX. ^уЗ
Une mulliluclc de mains agitaient des mouchoirs et des ceintures de couleurs. La populace acclamait en Jo\ien son représentant, son âme, son image, régnant sur le monde.
En raillant l'empereur mort, îa foule s'adressait à lui comme s'il se trouvait dans l'amplii théâtre et pouvait entendre :
— Eh bien, philosophe? la sagesse de Platon et de Chrysippe ne t'a pas servi à grand'chose ! Jupiter et Phébus ne t'ont pas protégé I Te voilà dans les griffes des diables qui te déchirent ! Impie ! . . . J^ Christ a vaincu, nous avons vaincu, nous, les humbles!
Tous étaient convaincus que Julien avait été tué par un galiléen et remerciaient Dieu pour ce coup sauveur, en louant le régicide. Mais la fureur de la foule atteignit son apogée lorsqu'elle vit le gladiateur sous les griffes de Mica Aurea. Les yeux s'écarquillèrent pour se rassasier de la vue du sang ; au rugissement du fauve, le peuple répondit par un rugissement humain plus sauvage encore. Ils chantaient la gloire de Dieu, comme s'ils voyaient, seulement maintenant, le triomphe de leur croyance.
— Gloire à l'empereur Jovien, le très pieux ! Le Christ a vaincu ! Le Christ a vaincu !
Anatole sentait avec dégoût l'haleine de la populace, l'odeur du troupeau humain. Fermant les yeux, essayant de ne pas respirer, il sortit en courant dans la rue, revint chez lui, ferma la porte, les volets, se jeta sur son ht et resta ainsi jusqu'à la nuit.
Mais il était impossible de fuir la populace.
Д74 l'A MORT DES DIEUX.
A peine le crépuscule était-il descendu qu'Anlioche tout entière s'illuminait de mille feux. Aux angles des basiliques et des monuments impériaux, fumaient d'énormes torches; dans les rues brûlaient des lampions ; et dans la chambre d'Anatole, à travers les fentes des volets, glissaient la lueur des feux et la puanteur du goudron et du suif. Des cabarets voisins parvenaient les chansons des légionnaires ivres, les rires des prostituées et, dominant tout, monlaient les louanges à Jovien, l'anathème à Julien le RenégaL
Anatole, avec un amer sourire, leva les bras au cic! et s'écria : t.
— En vérité! tu as vaincu, Galiléen !\
Cotait une grande trirème marchande, chargée de moelleux tapis d'Asie et d^amphares d'huile d'olives, faisant le trajet entre Séleucie d'Antioclie et l'Italie
Voguant entre les îles de l'Archipel, elle se dirigeait vers l'île de Crète où elle devait prendre une cargaison de laine et débarquer quelques moines dans un monastère.
Les vieillards, assis sur l'avant, passaient leurs journées en causeries pieuses, en prières et au travail monacal, qui consistait en tressage de paniers en branches de palmier.
A l'arrière, sous un léger vélum d'étoffe violette, étaient installés les autres passagers, avec lesquels les moines ne voulaient rien avoir de commun, les considérant comme des païens. C'étaient Anatole, Ammien Marceliin et Arsinoé.
Дуб ЬА MORT DES DIEUX
La soirée était calme. Les rameurs, — des esclaves d'Alexandrie, — abaissaient et relevaient les longs avirons en chantant une triste mélopée. Le so'eil se couchait derrière les nuages. Anatole regardait les vagues, en songeant à la phrase du poète : La mer rieuse à Г infini.
Après la bousculade, la chaleur et la poussière des rues d'Antioche ; après la fumée des lampions et l'haleine de la populace, il se reposait en répétant ;
— Rieuse à l'infini, prends-moi et épure mon âme 1
Calypso, Amorgos, Astiphèle, Phéra, comme des visions, surgissaient des îles, tantôt s'élevant au-dessus de la mer, tantôt disparaissant, comme si autour de l'horizon les Océanides dansaient leur éternelle danse. Il semblait à Anatole que les temps de l'Odyssée régnaient encore ici.
Ses compagnons ne troublaient pas ses méditations. Chacun était absorbé par son ouvrage. Ammiea Marcellin mettait en ordre ses notes sur la campagne de Perse, la vie de l'empereur Julien et, le soir, lisait le remarquable ouvrage du maître chrétien. Clément d'Alexandrie, intitulé : le Tapis bariolé. /^j Arsinoé modelait des modèles de cire pour une f/ grande statue de marbre.
C'était le corps d'un dieu olympien, dont la tête avait une expression de tristesse surnaturelle. Anatole voulait et ne se décidait pas à lui demander qui c'était, — Dionys ou le Christ.
L'artiste avait depuis longtemps abandonné ses
vêtements de religieuse. Les gens pieux se aétournaient d'elle avec effroi et l'appelaient TApo^state. Mais soa nom et le souvenir des dons généreux faits jadis aux monastères chrétiens la sauvegardaient des persécutions. De sa grande fortune, il ne lui en restait qu'une faible partie qui lui suffisait pour vivre indépendante; et sur les bords du golfe de Naples, non loin de Baii, une petite propriété et la même villa où Myrrha avait passé ses derniers jours. Là, Arsinoé, Anatole et Marcel lin avaient convenu de se reposer des années troublées de leur vie, dans le calme profond, en servant les Muses. __
L'ancienne religieuse portait maintenant les mêmes robes qu'avant sa consécration. Les plis simples et nobles du péplum la faisaient de nouveau ressembler à une antique vierge athénienne. Mais l'étoffe était sombre et l'or de ses cheveux se voyait à peine sous le voile qui les recouvrait. Dans ses yeux qui ne riaient jamais, se lisait une sévère, presque austère sagesse. Seuls, les bras de l'artiste, nus jusqu'aux épaules, jetaient leur blanc éclat entre les plis du péplum, lorsqu'elle travaillait, impatiente, presque rageuse, en pétrissant la cire molle. Anatole sentait une extraordinaire puissance dans ces mains pâles.
Ce soir, le navire côtoyait une petite île dont personne ne savait le nom et qui, de loin, semblait un rocher aride. Pour éviter les fonds dangereux, la trirème devait longer de très près les bords. Près du cap escarpé, l'eau était si transparente qu'on pouvait voir au fond les grains de sable et les mousses. Der-
rière les sombres rocs paraissaient des plaines vertes où
paissaient des brebis. Au milieu se dressait un platane.
Anatole remarqua, assis au pied de l'arbre, un
adolescent et une jeune fille, probablement les enfants
de pauvres bergers. Derrière eux, dans les cyprès,
blanchissait une statue de marbre, le dieu Pan jouant
de la flûte. Anatole se tourna vers Arsinoé pour lui
montrer ce paisible coin de la Hellade ; mais les
paroles expirèrent sur ses lèvres. Fixement, avec un
sourire d'étrange gaieté, l'artiste contemplait sa créa-
\ tion, une statue de cire, une figure d'une équivoque
j séduction, au superbe corps olympien et au visage
[ triste surhumainement.
Le cœur d'Anatole se serra. Il demanda à Arsinoé, d'une voix entrecoupée, presque méchante en désignant la maquette :
— Pourquoi fais-tu cela? Qui représentes-tu? Lentement, en un effort, elle leva sur lui ses yeux
et il songea :
(^ — Les sibylles doivent avoir de tels yeux !
— Arsinoé, crois-tu que les gens te comprendront ? murmura Anatole.
— Qu'importe, mon ami ! répondit-elle en souriant tristement.
Puis, elle ajouta, plus bas, comme se parlant à ellemême :
— Il tendra ses mains vers le monde. Il doit être inexorable et terrible comme Mithra-Dionys, dans toute sa beauté et toute sa force; miséricordieux et humble...
— Que dis-tu ? Quelle contradiction ! Est-ce possible?
— Qui sait? Pour nous, non. Mais dans l'avenir...
Le soleil descendait toujours plus bas.
Au-dessous de lui, sur l'horizon, un nuage l'attendait, et les derniers rayons éclairaient l'île, tendrement tristes. Le berger et sa compagne s'approchaient maintenant de l'autel de Pan pour accomplir le sacrifice du soir
— Tu crois, Arsînoé, continua Anatole, tu crois que des frères inconnus ramasseront le fil tombe de notre existence et, en le suivant, iront plus loin encore ? Tu crois que tout ne périra pas dans cette ombre barbare qui descend sur Rome et la Hellade ? Oh I si cela était I Si on pouvait savoir que l'avenir...
— Oui ! s'écria Arsinoé, un feu prophétique brillant dans ses yeux sombres. L'avenir est dans nous, dans notre fnllft angoisse. Julien avait raison. Sans gloire, dans le silence, étrangers à tous et solitaires, nousdevons travailler jusqu'à la (m. Nous devons cacher dans la cendre des autels la dernière étincelle, pour que les tribuset les nations futures- trouvent avec, quoi ail umer les n QBX£imx-flamboaux ! Jls comnienceront par où nous finissons. Que la Hellade meure, des hommes viendront qui déterreront ses saints ossements, les éclats de son marbre divin et qui, de nouveau, pleureront et prieront sur eux I Qui découvriront, dans nos tombes muettes, des feuilles jaunies de nos livres et de nouveau, comme des enfants, épèleront les antiques récits d'Homère et la sagesse de Platon I Alors la Hellade ressuscitera et nous avec elle 1
Д8о LA МОГ.Т DES DIEUX.
— Et avec nous, — notre malédiction ! s'écria Anatole. De nouveau recommencera la lutte entre rOJympe et le Golgotha I Pourquoi? Qui vaincra? Quand cela finira-t-il? Réponds, sibylle, si tu peux !
Arsinoé se taisait, les yeux baissés. Enfin, elle regarda Ammien, et le désignant à Anatole :
— Voilà celui qui te répondra mieux que moi. Son ' cœur est également comme le nôtre, partagé entre le Christ et l'Olympe, et cependant il n'a pas perdu la lucidité de son âme. Regarde comme il écoute notre discussion avec calme.
Ammien Marcellin, mettant de côté le livre de Clément, écoutait, silencieux.
— En effet, lui dit l'épicurien, voilà plus de quatre mois que nous sommes amis et, pourtant, jusqu'à présent, je ne sais encore si tu es chrétien ou helléniste ?
— Je l'ignore moi-même, répondit sincèrement Ammien en rouo^issant.
— Comment ! Et jamais les doutes ne t'ont tourmenté? Tu n'as pas souff'ert des contradictions de la sagesse hellénique et de la sagesse chrétienne?
— Non, mon ami ; je pense que ces deux enseignements se rencontrent en beaucoup de points.. .
— Mais comment as-tu l'intention d'écrire l'histoire de l'empire romain? questionnait Anatole. Une des deux balances devra faire pencher l'autre ?
— Ils ne doivent pas le savoir, répondit l'historien, ijitre juste envers les uns et les autres, tel^t ingn
bu^ J'aimais l'empereur Julien ; mais, même pour lui, je serai impartial. Que personne dans l'avenir ne décide ce que j'étais, comme je ne le décide pas moimême. . .
Anatole avait déjà eu l'occasion de constater l'élégante politesse d'Ammien, sa bravoure, sa fidélité en amitié; maintenant, il admirait en lui la profonde lucidité de son esprit.
— Tu es vraiment né historien, Ammien ! s'écria Arsinoé. Juge impartial de notre siècle passionné, tu réconcilieras les deux sagesses ennemies I
— Je ne serai pas le premier ! répliqua Ammien.
Il se leva, inspiré, et désignant les rouleaux de parchemin du grand maître chrétien :
— Ici, tout cela est déjà exprimé et bien mieux que je ne saurais le faire. C'est la « Stromate » de Clément d'Alexandrie. Il prouve que la grandeur de Rome, la sagesse de Ja Hellade , préparent l'enseignemcnL du Christ. T. es présages, les pressenti- Щ^Е^> les allusions^sont de larges marches menant au royaume de Dieu. Platon est le précurseur de Jésus le Nazaréen.
Ces derniers mots, dits avec une grande simplicité, frappèrent profondément Anatole. Il lui sembla se souvenir que tout cela avait déjà existé : l'île lumineuse dans le soleil couchant, l'odeur résineuse du navire, les paroles d'Ammien, et il s'imaginait voir un large escalier de marbre, inondé de soleil, tout en colonnade comme les Propylées d'Athènes, menant directement dans le ciel bleu.
48з LA MORT DES DIEUX.
Cependant, la trirème, lentement, contournait le cap. Le bois de cyprès avait presque disparu derrière les rochers. Anatole jeta un dernier regard à l'adolescent qui se tenait, avecla jeune fille, devant la statue de Pan.
La jeune fille versait sur l'autel l'offrande du soir, — du lait de chèvre mêlé à du miel. L'adolescent s'apprêtait à jouer du chalumeau.
La trirème vogua en pleine mer et tout disparut. Seule, la fumée bleu tendre du feu du sacrifice montait au-dessus du bois.
Alors, dans le majestueux silence, un chant grave d'église retentit ; les vieux moines, sur l'avant du navire, chantaient à l'unisson la prière du soir...
Mais, au-dessus de la mer immobile, volèrent de tout autres sons.
[' Le petit berger jouait sur le chalumeau l'hymne \ nocturne au dieu Pan, l'ancien dieu de la gaieté, de 'l'amour et de la liberté.
Le cœur d'Anatole frémit de surprise.
— Que 11 volonté soit faite, sur la terre et au ciel, prononçaient les moines.
Et, haut, sous le ciel même, s'élevaient les sons purs de la flûte du berger, se fondant avec les paroles de la prière chrétienne.
Le dernier rayon s'éteignit sur les rochers du bienheureux îlot qui, tout de suite, sembla mort au milieu de la mer. Les deux hymnes se turent.
Le vent souffla dans les agrès ; des vagues s'élevèrent. La galère gémit plaintivement. Des ombres
LA iMORT DES DIEUX. 48^
accoururent du Sud et la mer s'assombrit. Les nunp:es grossissaient et de derrière l'horizon parvinrent les premiers roulements du tonnerre.
La nuit et la tempête marchaient cote à côte.