‹ Christian, ou, L'année romaineChapitre 14 sur 53 · EMPLOI DES JOURNEES À ROME LES TABLEAUX, LES RUINES · texte numérisé non relu

EMPLOI DES JOURNEES À ROME LES TABLEAUX, LES RUINES

Par une mélancolique et gracieuse journée de décembre, la comtesse entreprit, avec sa tante et son cicérone, une promenade à la villa M a dama.

En traversant le ponte Molle, ils descendirent de voiture un instant. Là, sur ce pont Milvius où échoua la conspiration sanguinaire de Catilina et non loin duquel devait triompher la conspiration pacifique du monde chrétien, appuyés sur le parapet, ils regar- L dèrent longtemps les sommets des montagnes de la Sabine, déjà éblouissants de neige.

C'était le violet tendre et un des montagnes de la Grèce, nuances délicates, parure habituelle de ce pays favorisé que revêt aussi quelquefois l'horizon romain. En face d'eux,

le Tibre se courbait avant d'embrasser la ville de sa brusque étreinte; le Tibre, au cours sauvage, aux bords abrupts, aux ondes jaunes et dont les tourbillons grondaient sous leurs pieds. Derrière eux, les sombres collines de Monte Mario, avec ses gorges vertes et ses noirs escarpements, mettaient dans les lignes et la couleur du paysage le contraste qui était dans le ciel.

Avançant à gauche, ils atteignirent, non sans se retourner souvent, la villa Madama, située à mi-côte sur la pente du Monte Mario. Ici encore, dans Tart et dans les ruines, un contraste les attendait: c'étaient des salles de Farchitecture la plus élégante, bâties par Jules Romain, revêtues de stuc et de peintures en arabesques à demi effacées. Des œuvres , exécutées par les élèves de Raphaël, se trouvaient dans ce coin délabré où des poules gloussaient sur un tas de fumier.

Le lendemain d^une course aux villas, les trois amis allaient, selon les caprices de Tatmosphère, soit au Forum ou dans les églises, soit visiter une galerie ou un musée. Se transportant ainsi de l'antiquité aux beaux temps de l'art moderne, leur imagination, toute

pleine des chefs-d'œuvre de Raphaël, du Titien, de Paul Véronèse, emportait ce souvenir au palais des Césars; là, quelquefois, ils retrouvaient ce qu'ils venaient de quitter : les arabesques du Vatican dans les corridors de la maison de Néron; les fonds de paysages du Poussin dans la Campagne romaine ; la lumière de Claude Lorrain dans un coucher de soleil.

Ces journées, passées d'une façon charmante, devenaient pendant la soirée le motif de conversations intarissables ; chacun d'eux, sans avoir la prétention d'être connaisseur, goûtait les arts à sa manière, avait sa prédilection et l'âme pkis ouverte à tel ou tel genre de mérite. La baronne appréciait surtout la composition et l'ordonnance; la comtesse, l'expression, et Christian sentait comme la comtesse.

Ce n'est pas qu'il n'eût aussi ses préférences; il était très sensible au style et à ce qu'on appelle le caractère. Les bons portraits dont les modèles avaient une importance historique le ravissaient ; il éprouvait un mâle plaisir à pénétrer dans la nature intime des hommes célèbres, manifestée par le génie d'un grand artiste.

M'^^de Wédel se laissait initier par lui à ce sérieux intérêt. Les sujets religieux la touchaient vivement.

En la voyant contempler d'un œil attendri les personnages si divinement ascétiques du Pérugin, les Vierges de Francesco Francia et ces iigures empreintes de la suavité de Fâme d'Angelico da Fiesole, Christian était tenté de s'agenouiller devant elle comme s'agenouillait, dit-on, le pieux moine avant de peindre ses madones; les sentiments de foi, de pureté, d'amour céleste, qui ont inspiré ces œuvres naïves, se révélaient à lui dans les yeux de M'"'' de Wédel, bien mieux encore que sur la toile.

A la Farnesine, la comtesse ne s'arrêtait pas longtemps au pied de ce vivant Olympe dessiné par Raphaël et que Jules Romain a peint; devant le triomphe de Galatée, elle détournait un peu les yeux des Tritons, qui emportent et embrassent les Néréides en gaieté, tandis que de délicieux Amours font pleuvoir de toutes parts sur ces ardentes iigures des traits lancés avec une maligne fureur.

Mais M""® de Wédel se plaisait à regarder la candide jeune fille qui, d'un mouvement si

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gracieux, dirige, en élevant sa tête blonde vers le ciel, les dauphins attachés à son char marin, et semble calmer d'un sourire Tagitation des flots.

La comtesse accordait à Christian que le Guide, dans ses Christs couronnés d'épines, n'avait pas surpassé son Aiu'ore du palais Rospighosi; les belles Heures, qui se tiennent par la main et accompagnent en dansant le char du Soleil, l'émerveillaient.

Dans la galerie Borghèse, malgré son admiration pour la Descente de croix de Raphaël, ce jeune homme qui soutient le corps du Sauveur lui semblait un saint Jean trop héroïque et, dans l'expression de la Vierge et de la Madeleine, elle eût voulu trouver une angoisse plus poignante.

Tous deux avaient pour les ruines le même sentiment de prédilection; la mélancolie pensive qu'elles inspirent, les accidents et les contrastes que font le temps et le hasard en étaient, à leur gré, le plus grand charme.

S'ils revenaient souvent au palais des Césars, c'est qu'on y marche au milieu de taillis remplis d'oiseaux, d'orchidées sauvages, de touffes de genêts, de terrains incultes; c'est qu'à travers tout ce pêle-mêle, de grands

arbres dressent leurs panaches élégants sur la cime de hauts débris qui, eux aussi, s'élancent du sein de la verdure; longtemps ils jouissaient de cette confusion pittoresque en s'asseyant le long d\in ravin ombreux et profond qui s'étendait à leurs pieds.

« Il est bien peu de monuments romains auxquels se rattachent des faits qui élèvent la pensée, disait Christian; le plus grand nombre Tattristent. S'ils nous plaisent, c'est en nous donnant vaguement le sentiment poétique du passé. L'affreux cachot qu'on nomme la prison Mamertine est encore tout imprégné d'horreur; on croit y voir les rois vaincus massacrés pendant le triomphe, Tagonie de Jugurtha, la fille de Séjan déshonorée par le bourreau ; tant de cadavres traînés avec un croc sur l'escalier des gémonies. L'égout de Tarquin rappelle ces labeurs intolérables que la tyrannie imposait au peuple et qui le forçaient au suicide par désespoir. Il est difficile de s'intéresser beaucoup aux souvenirs du palais de Néron; le Cohsée a servi de théâtre à des égorgements; le temple de Vénus et de Rome retrace la jalousie cruelle d'Adrien punissant de mort les critiques d'Apollodore ; les thermes de Caracalla sont pleins de la

mémoire d'un monstre; Timagination ne se repose que sur la statue équestre de Marc- Aurèle; mais, dans son temple, on regrette de rencontrer Timage de Tépouse infidèle, objet d'une confiance et d'une crédulité ridicules.

Cette statue équestre, la colonne Antonine, la colonne et la basilique Trajane portent, presque seules, des noms dignes de respect. xMais la prison Mamertine, taillée et maçonnée dans le roc, serait encore un monument d'une antiquité imposante et d'un aspect extraordinaire, quand on n'y aurait pas fait mourir de faim Jugurtha. La Cloaca Maxima, dessinant la triple ceinture de sa voûte massive et de sa ténébreuse entrée sous les mousses et les scolopendres, n'a pas besoin, pour produire un effet formidable, que l'on songe aux barbaries de Tarquin; les restes gigantesques du palais des Césars s'élèveraient encore autour de nous, majestueux et désolés au milieu de la végétation qui les pare, lors même qu'on oublierait les folies et les crimes de Néron.

Si Ton revient toujours visiter le Colisée, enflammé par les feux du couchant ou agrandi par la clarté sereine de la lune, ce

n'est point parce que, durant des siècles, des générations de misérables y ont péri égorgées dans d'infâmes combats; c'est parce que son architecture est belle, son enceinte immense, et que le temps lui a donné cet air de destruction qui fait rêver, y a créé mille détails pittoresques dont le regard ne se lasse point.

« Et aussi, ajoutait M'"^ de Wédel , c'est parce qu'une multitude de chrétiens y sont morts pour la foi.

— Sans doute, répondait Christian, qui n'avait garde d'oublier ces héroïques martyrs. » Et il reprenait encore : « Je n'ai jamais été chercher dans les thermes de Caracalla la mémoire de l'empereur fratricide; mais j'y retourne souvent pour le plaisir d'errer à travers ce chaos de débris énormes, pour admirer, par-dessus leurs sommets déchirés, le bleu du ciel. »

La baronne, en écoutant Christian, voulait se rendre compte des constructions romaines, de leur forme, connaître leur origine et leur date comme un antiquaire. Son guide la conduisait alors au Forum, en expliquait la disposition, montrait le lieu où se dévoua Curtius, celui où mourut Virginie.

Les monuments de la belle époque de la

liberté romaine ont, hélas! tous disparu, sauf le piédestal qui porta la tribune de Cicéron. Il lui indiquait le vrai nom des temples, au lieu des noms ridiculement imaginés, répétés jusqu'à nos jours par les livres, par les ciceroniy les thermes de Titus, bâtis à dessein sur une partie de la maison dorée de Néron, afin d^abolir une odieuse mémoire. 11 lui faisait démêler la curieuse superposition de ces édifices où est écrite Thistoire d'une réaction tardive contre cette honteuse et trop durable popularité de la tyrannie,

En allant au Panthéon ou à Sa in te -Marie des Ang-es, qui est une salle des thermes de Dioclétien, transformée en église par Michel- Ange, Christian donnait à la comtesse le plaisir de voir le catholicisme en possession d'un monument de Fantiquité, et racontait comment la basilique, d'abord tribunal païen, avait été adaptée facilement au culte chrétien, qui changea le siège du juge en chaise épiscopale.

Sainte-Marie-Majeure, avec ses belles proportions et ses magnifiques colonnes, inspirait moins de recueillement à la visiteuse que les petites basiliques de Sainte-Praxède et de Sainte-Pudentienne. Elle aimait à descendre

dans celle de Sainte-Agnès hors les murs, par Tescalier, bordé d^inscriptions, qui semble conduire à une crypte souterraine des catacombes.

Sainte-Marie in Tî^astevere, élevée sur le lieu de la première assemblée permise aux chrétiens sous Alexandre-Sévère , l'attirait souvent, non tant à cause des colonnes antiques de granit égyptien qui en forment la nef majestueuse, qu'en raison des souvenirs et pour ses mosaïques.

M'"^ de Wédel s'intéressait beaucoup aux vieilles mosaïques; elle savait en distinguer les différents âges ^ Les basiliques où subsiste la disposition prescrite par la discipline de l'Eglise primitive plaisaient presque autant à la baronne qu'à sa nièce.

I. Les plus anciennes du style romain représentent des personnages lourds, trapus, pareils à ceux qu'on voit sur les sarcophages païens des bas temps ou sur les tombeaux ch'-étiens des catacombes. Les apôtres semblent des sénateurs revêtus de leur toge, et Jésus-Christ a l'air d'un consul. Plus tard, le type byzantin prévaut et se reproduit. Ce sont alors des figures maigres, longues, ascétiques et sombres; au moyen âge, le goût italien modifie celui des Grecs de Constantinople, d'après lequel il s'était d'abord formé. Les contours s'arrondissent de nouveau, en gardant cependant quelque chose de la raideur des formes byzantines.

Elles revenaient souvenr à Saint-Clément \ Nos visiteurs goûtaient vivement les monuments de la Renaissance, leurs façades simples et non surchargées de sculptures maniérées. Ils entraient fréquemment à Sainte-Marie du Peuple, curieuse par ses tombeaux de style florentin; à Saint-Cosimato, précédé d'un porche rustique et d'une petite cour. Là, sous l'ombrage d'un chêne séculaire, une jolie fontaine laisse tomber ses eaux dans une urne antique. A Rome, les innombrables constructions élevées depuis le commencement de la décadence frappent d'abord par une architecture baroque que rachète quelquefois un aspect grandiose.

I. Là est encore le porche soutenu par quatre colonnes; l'atrium, imitation de la cour intérieure de maisons antiques, au milieu, à l'endroit où était la fontaine le réceptacle de l'eau lustrale, transporté plus tard dans le temple même sous le nom de bénitier; le portique destiné aux pénitents non baptisés qui n'étaient point admis à s'asseoir auprès des fidèles initiés aux saints mystères. Dans l'église, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, se prosternaient hors du chœur fermé par une enceinte de marbre. Les deux ambons où se faisait la lecture de l'évangile et de l'épître, chaires élégantes ornées, ainsi que le flambeau du cierge pascal, d'une mosaïque rouge d'un dessin bizarre et gracieux. Au fond, derrière l'autel, le presbytère, le banc des prêtres et le siège de l'évêque sont tournés vers le peuple.

Les édifices païens excitaient extrêmement la curiosité des dames de Wédel; elles admiraient les beaux débris qui gisent dans le jardin Colonna, au pied du grand pin dont la cime abattue par la foudre manque aujourd'hui à la vue monumentale de Rome. On était accoutumé à le découvrir de loin, comme la colonne Antonine et la prétendue tour de Néron.

Ces énormes fragments d'architecture, d'une richesse et d'une dimension tout orientales, viennent^ à ce que l'on croit, du temple du Soleil, élevé par l'empereur Aurélien; ils font naturellement penser aux ruines de Palmyre, et Palmyre à Zénobie. Or une tradition veut que Zénobie, après avoir suivi le char triomphal d'Aurélien, soit morte chrétienne à Tivoli.

Tandis que Christian examinait les restes du temple du Soleil, les feuillages qui jaillissent des chapiteaux ou s'étalent sur les architraves, tandis que sa pensée, se reportant vers les monuments de Palmyre ou de Balbeck, se perdait dans un rêve de la civilisation romaine en Orient, et que, par les rampes du jardin Colonna, il montait aux palais de Babylone et de Persépolis, M*"^ de Wédel,

assise sur le support d'un vase tombé, en face d'une grotte d'où ruisselait à petit bruit une eau qui scintillait au soleil, racontait à Christian Zénobie la grande reine, d'abord idolâtre, puis chrétienne, mourant comme une sainte sous les voluptueux ombrages de libur.

Cette histoire était celle d'une conversion; Christian comprenait ce que cachait cet intérêt pour Zénobie, et, sous les ombrages du jardin Colonna, aux douces paroles de la comtesse, laissait endormir les agitations de son cœur.

La campagne romaine, qui finit par attirer plus encore que toutes les merveilles de Tart, était devenue le but favori des courses de nos voyageurs. La jouissance de quelques heures passées dans cette solitude s'impose comme un besoin passionné. Ceux qui ne sentent pas cette nature la trouvent monotone...; rien n'est plus varié, plus inattendu, malgré son apparente uniformité; la vue s'y renouvelle incessamment, selon Tinstant du jour, Tépoque de Tannée, l'état du ciel; ajoutons aussi selon Tétat de l'âme et la disposition de l'esprit.

Nulle part, peut-être, on ne saurait avoir

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mieux le spectacle de la sublimité de cette campagne romaine, que près d'un grand monument appelé Torre dei Schiavi, qu'on dit faire partie des restes de la villa des Gordien : il est entouré de ruines éparses ; de loin en loin s'élèvent des créneaux, des tombeaux du moyen âge. Le regard se perd sur une plaine dont quelques pins seuls interrompent l'immensité; le sol forme comme des vagues à peine soulevées par de faibles ondulations, et, de place en place, apparaissent des bandes pâles ou brunes qui aident l'œil à en mesurer le déroulement.

Un après-midi, nos promeneurs s'arrêtèrent là, plongés dans un muet recueillement.

A la limite de l'horizon, le ciel était pur : la chaîne du mont Janvier, les monts Icelli, les monts AlbinSjTusculum, avaient le pied dans une lumière brillante, qui baignait leurs flancs et n'atteignait pas leurs sommets. Au delà, des cimes plus élevées, enveloppées de brumes bleuâtres , allaient s'assombrissant toujours et finissaient par devenir tout à fait noires. La coupole verdoyante d'une grande salle ruinée détachait sur ce fond sinistre sa masse de briques dorées par le temps.

Tout à coup, quarante chevaux, marchant à

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la lile, se montrèrent, traversant la campagne, semblables à la ligne que forme une caravane de chameaux dans le désert; puis ils disparurent, et plus rien n'anima cette solitude, rien qu'un berger se dirigeant à pas lents vers son troupeau, quelques moutons paissant sur ime pente verte et le chant d'un oiseau invisible dans les airs.

Les spectateurs de cette scène auraient été au centre de la Nouvelle-Hollande qu'ils n'eussent pas éprouvé un sentiment plus complet d'isolement. Mais, en se détournant, ils virent le dôme de Saint-Pierre, les blanches statues qui couronnent la basilique de Saint-Jean de Latran.

Ce n'est qu'aux portes de Rome que ces impressions de tristesse et de grandeur peuvent se rencontrer.

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