CHAPITRE VII
Une des plus grandes fêtes de Tannée approchait. Déjà depuis quelques semaines, sous toutes les images de la Madone, on voyait les pifferari descendus des montagnes du royaume de Naples, venant faire entendre le son nasillard de la cornemuse. Précurseurs de la Noël, ils rappellent ces bergers qui vinrent aussi de leurs montagnes adorer dans la crèche le divin enfant. Leur costume agreste, leurs longs cheveux, ce qu^il y a dans leurs personnes d'inculte et de recueilli, offre quelque chose, à la fois, d^antique et de chrétien. Ils donnent à Rome la physionomie de TAvent, cette époque d'attente que Tavènement de Bethléem doit couronner.
La veille de Natale, les solennités com-
mencent. Nos trois étrangers se gardèrent d'en manquer aucune.
A sept heures du soir, ils étaient à Sainte- Marie-Majeure, Féglise de la Vierge des neiges, dont la place fut, dit-on, miraculeusement indiquée par une neige tombée au milieu de Fêté.
Sainte-Marie-Majeure est la plus vaste des anciennes basiliques de Rome; c'est là qu'on peut surtout suivre cette histoire de la mosaïque dont Christian avait entretenu M"'^ de Wédel.
Le premier or qui ait été apporté de l'Amérique brille au plafond de ce chaste et splendide édifice, que décorent de belles colonnes de marbre blanc légèrement veiné. Des marbres de toutes les couleurs et de tous les noms font resplendir d'une incroyable magnificence la récente chapelle des Borghèse.
Le pape vient dire, à Sainte-Marie-Majeure, la messe de minuit. Des tentures rouges, placées là pour la circonstance, cachent maladroitement la surface polie des colonnes. L'église est illuminée et éblouissante.
La baronne murmurait à demi-voix les
mots de fête romaine et de salle de bal. Elle préférait à Tenfant Jésus en métal précieux, couché dans un berceau doré, Tenfant, enveloppé de pauvres langes et posé dans l'humble crèche qui fut le berceau du Christ.
Vainement M"'" de Wédel alléguait les grands artistes de la Renaissance, qui, souvent, ont assis la Vierge sur un trône orné d'un dais, dans un palais somptueux; sa tante déclinait l'autorité de ces artistes que les souvenirs de Tarchitecture antique avaient poursuivis jusqu'à Bethléem ^
S'ils avaient attendu jusqu'à trois heures du matin, nos visiteurs eussent mieux retrouvé le récit de TEvangile. Ils auraient vu les gens de campagne venir s'agenouiller auprès de la crèche et ramener au petit Jésus ses premiers adorateurs. Pour les rois, ce n'est plus sur la foi d'ime étoile qu'ils sortent de leur pays. Un peu plus tard, ils auraient été frappés de l'effet que produisent, en passant entre les colonnes, les prêtres vêtus de blanc, un cierge à la main, au moment où ils vont
I. C'est ainsi que, sur une porte de bronze de la cathédrale de Pise, on voit la Mère du Sauveur assise sous une colonnade à travers laquelle le bœuf et Tâne, témoins naïfs et obligés de la scène, semblent comme égarés.
chercher en procession le saint enfant dans la sacristie.
A Saint-Pierre, Timage des bergers de Bethléem leur eût été retracée dans la pastorelia, messe nocturne qui se dit à la chapelle des chanoines, splendidement éclairée, tandis que rimmense église est dans Tombre.
Pendant qu'ils revenaient de Sainte- Marie- Majeure, d'éclatantes volées s'élevaient de tous les points de la ville :
« Ce sont comme les cloches de Faust, dit la comtesse, les cloches dont le timbre joyeux lui rappelait les pures années de son adolescence, et qui firent tomber de ses mains la coupe empoisonnée, rendant, par un ressouvenir de foi, un instant de paix à ce cœur brisé par la lassitude et le doute. »
Et elle regardait Christian.
(( Ah ! dit la baronne, ne parlons pas de Gœthe, ni de l'Allemagne; ces pensées me gâteraient les spectacles magnifiques, mais peu édifiants, j'oserai dire profanes, qui étaient tout à l'heure devant nos yeux.
— Vous songez, dit Christian avec un sourire, à nos divertissements bruyants de Jul, qui nous viennent tout droit de la mythologie Scandinave, car on a bien de la peine à ou-
blier complètement qu'on a été païen, et le paysan danois jure par Odin, comme le paysan romain par Bacchus.
— Non, dit la baronne; mais ce que j'aime dans notre pays, c'est la coutume de l'arbre de Noël; ce sont les joujoux et les bonbons suspendus à ses rameaux ; c'est l'ivresse ébahie des enfants quand on leur ouvre ce paradis et qu'ils voient apparaître l'arbre éblouissant de lumière chargé de toutes ces belles choses ; ce que j'aime, ce sont nos réunions de famille; c'est l'oie de Noël qu'on mang-e entre parents et voisins. Il y a dans tous les usages du Nord quelque chose de naïf et de patriarcal que vous ne trouverez pas ici.
— Ici, dit Christian, les festins du moins ne manqueront guère; car, pendant plusieurs jours, on célébrera de cette manière le Natale.
— Bonne nuit, monsieur Olassen, nous voici arrivés à la maison; venez nous prendre demain à trois heures pour aller voirie Bambino à Ara-Cœli et entendre les sermons prêches par des enfants, ce qui, vous l'avouerez, est encore un usage un peu étrange. Mais je me suis assez querellée aujourd'hui, je ne veux pas recommencer. )j
Christian était bien de cet avis ; il ne songeait qu'à la manière dont la comtesse Tavait regardé en parlant de Faust.
Le lendemain, jour de Noël, ces dames, revêtues du costume noir de rigueur, allèrent à Saint-Pierre assister à la messe papale.
Sur les estrades réservées aux femmes sont en général beaucoup d'Anglaises, c'està-dire de protestantes, de telle sorte que la vue de l'autel est comme interdite à la population romaine. Les hommes qui ont endossé leur grande tenue peuvent aussi se glisser entre les estrades et le chœur. Cette disposition étonne un peti dans la première église du monde consacrée au catholicisme, dont le principe est l'universahté. Qu'il y ait privilège pour quelques personnes de distinction, passe encore; mais ne pourrait-on pas s'arranger pour que les redingotes et même les manteaux de paysans ne fussent pas entièrement exclus de toute participation aux saints mystères?
Après la messe, on voit passer un imposant cortège : le Pontife traverse l'église sur sa sedia gestatoria portée par six hommes habillés de rouge, entre ces larges éventails
de plumes empruntés, comme la tiare, aux antiques pompes de TOrient.
Il y aurait là, en efîet, quelque chose qui ferait songer à la pagode et à Tidole, si la bénédiction, que le pape donne aux fidèles inclinés, ne commiuiiquait à cette procession triomphale un caractère paternel et religieux.
La baronne déclarait que rien n'était moins chrétien que ces pompes : a Ce pape, presque toujours assis pendant la messe, qu'on coiffe et décoiffe, qu'on habille et déshabille, qu'on encense, qu'on semble adorer, tout cela sent terriblement le paganisme et même le fétichisme, disait-elle, et ressemble trop à la mise en scène de certains opéras que j'ai vus à Paris. »
Ces paroles faisaient souffrir la comtesse ; Christian vint à son aide, défendit la pompe dans le culte, rappela que les groupes que forment le pape et les desservants ont été dessinés par Michel-Ange ; il peignit avec complaisance les tableaux que représentent les cardinaux, les évéques, les chanoines, ces gentilshommes du pape qui, avec leurs costumes de velours noir du xvi* siècle, et leurs fraises blanches, apparaissent comme des portraits de Van Dyck.
ço CHRISTIAN.
Il vanta jusqu'aux porteurs de la chaise pontificale et les hallebardiers suisses, vêtus de pourpoints bariolés du moyen âge.
« Par exemple, nommez ceux-là des valets de pique, s'écria la baronne, car j'ai cru voir une invasion de brelans! »
Christian ne répondit pas; mais la comtesse le paya de son appui par un sourire.
Dès ce moment, tout lui parut véritablement admirable, car le visage de M"^ de Wédel, illuminé par un sentiment de piété que la discussion animait, resplendissait de beauté dans un de ces torrents de lumière qui descendent des fenêtres de Saint-Pierre.
Vers trois heures, ils se rendirent à l'église d'Ara-Cœli ^ pour y voir le fameux Bambino du lieu.
Le spectacle de la foule, couvrant les cent degrés de l'escalier du haut duquel le Bam^ bino est montré au peuple, les frappa plus que les figures de cire de la crèche.
Parmi les enfants qui prêchent ce jour-là, les petites filles l'emportent de beaucoup sur nos pareils ; quelques-unes sont charmantes
I. Cette église est bâtie sur remplacement du temple de Jupiter Gapitolin.
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par la vivacité de leur diction; elles ont des intonations imitées avec justesse des prédicateurs italiens et, en particulier, des capucins.
La baronne en sortant haussait les épaules; cette comédie lui paraissait décidément une dérision de la parole divine : « Laissez les petits enfants venir à moi », et « Si vous n'êtes semblable à un de ces petits, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu », lui répondit-on.