‹ Christian, ou, L'année romaineChapitre 17 sur 53 · I. Frère Martin est un grand esprit · texte numérisé non relu

I. Frère Martin est un grand esprit

— Oui, tout ceci compose un singulier voisinage pour le successeur des apôtres ; il a dans sa maison des hutes peu édifiants ! »

Après cette boutade, non dépourvue de quelques vérités, la comtesse se taisait; Christian releva le gant :

({ Je sais gré à la papauté, dit-il, d'avoir recueilli dans son palais et abrité sous son manteau les œuvres de l'art païen. C'est la réponse à ceux qui, aujourd'hui, voudraient, comme Savonarole, brûler les poètes de l'antiquité, et anathématisent le paganisme de la Renaissance. L^Eglise a compris que Fart antique est consacré par l'admiration des siècles, qui le rend presque saint.

— C'est aller un peu loin, interrompit ]Vlme de Wédel.

— Hé! quoi? reprit Christian, la beauté n'est-elle point le sourire de Dieu? Quel est le type humain que les anciens n'avaient pas empreint de beauté ? Quelle est Tidée morale, le sentiment, la faculté qu'ils n'ont pas manifestée par le beau. Sans quitter le Vatican, nous pouvons retrouver toutes ces manifestations; si ce n'est dans les originaux grecs, presque tous perdus, ce sera dans les reproductions et les imitations de l'art ro-

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main. Cette tête de Jupiter, créée par PhidiaSj d'après Homère, la voici. Jupiter, c'est la toute-puissance avec ses attributs naturels, le calme, la sérénité, la grandeur. Comment exprimer mieux Tintelligence et la bonté souveraines que par ce large front, cette bouche ou respire une si majestueuse douceur? La Junon que Goethe, païen partout et surtout à Rome, avait fait placer dans sa chambre pour la voir en s'éveillant et lui adresser sa prière du matin ; la Junon de la villa Ludovisi est bien Tépouse et la sœur de Jupiter, c'est Jupiter femme !

(( Concevez la toute-puissance, non plus favorable et bienfaisante, mais sévère et formidable, et vous aurez ce Pluton Sérapis en basalte noir.

(( Voulez-vous représenter l'énergie divine sous les formes d'un dieu triomphant? Voyez marcher l'Apollon qui vient de lancer ses traits sur le camp des Grecs • car ce n'est pas un vil reptile qu'il a frappé et sur lequel il tourne ses yeux, dont le regard porte si loin. Quelle noblesse élégante dans son attitude ! Quelle fierté gracieuse dans le mouvement de la tète ! Quel dédain sublime sur ses lèvres courroucées! Pour moi, dans cet admirable

Apollon du Belvédère, le sculpteur a un peu trop etîhcé toutes les saillies ; je ne puis trouver, comme Winckelmann, que ce soit là le signe d'une existence divine. Winckelmann ne connaissait pas Phidias; en présence des marbres du Parthénon, il eût vu que l'art, dans sa perfection, s'y prenait autrement, idéalisant au lieu de supprimer, traitant les formes humaines avec largeur, mais avec lidcHté. Je trouve quelque chose de ce grandiose vrai dans le torse d'Hercule, dont le vieux Michel-Ange, presque aveugle, venait palper les contours. Hercule, c'est toujours la force ; ici c'est la force au repos !

(( Et Pallas, la Pallas de Velletri, cette vierge froide et armée, le front chaste, la bouche presque dure au premier coup d'œil, mais qui, lorsqu'on s'est accoutumé à la contempler, prend peu à peu un air de douceur; n'est-ce pas la sagesse? Enfin, la beauté ellemême, avec la grâce, le charme, tout ce qui enivre le cœur et les sens, n'a-t-elle pas trouvé sa ravissante image dans cette création tant variée de TAphrodite grecque ? Qu'elle soit demi-vétue et tordant ses cheveux ruisselants de l'eau de la mer ; qu'elle soit accroupie ou se faisant un voile de ses

mains, Fart antique, en personnifiant la volupté, n'a jamais oublié de lui laisser la pudeur. . . — Et Tamour, ajouta Christian, l'amour ne fut pas toujours pour le statuaire cet adolescent qui tend son arc avec un malin sourire, ainsi que vous le voyez reproduit d'après Praxitèle 5 c'est aussi ce jeune homme au front baissé, au regard profond et presque triste que vous avez remarqué à côté de l'Ariane.

(( La sculpture des anciens, qui, en général, repousse les expressions violentes, parce qu'elles troublent la beauté, a cependant exprimé une terrible douleur dans le Laocoon, comme la tragédie antique dans Philoctète. « Toutes les qualités morales de l'humanité ne sont-elles pas écrites dans les portraits des hommes célèbres? Les grandes individualités de l'histoire ne sont-elles pas vivantes dans les bustes, dans les statues, où la sculpture met en sailHe, avec une incroyable puissance de vérité, le trait dominant de Tâme et du caractère?

(( Voyez Homère ; c'est l'effigie du génie poétique lui-même. Etudiez ces visages d'orateurs, l'énergie concentrée de Démosthène, la vivacité ingénieuse et la mobihté inquiète de Cicéron, l'ampleur et la sérénité

LE VATICAN. loi

triomphante de Sophocle. Parmi les hommes d'action, la rudesse farouche et qu'on sait inflexible du premier Brutus ; la résolution fiévreuse du second ; la perversité d'Octave contenue chez Auguste 5 la vanité, tantôt béate, tantôt féroce chez Néron ; la gloutonnerie et la cruauté chez Vitellius ; la prudence calculée et le mépris railleur chez Vespasien ; Thonnéteté chez Nerva, Trajan, Marc-Aurèle ; l'esprit et la méchanceté chez Adrien ; toutes ces vertus et tous ces vices, ne les lit-on pas sur ces biographies de marbre ? Témoins incorruptibles ; elles confirment l'histoire ou la rectifient !

« L'art qui a produit tout cela est, il faut en convenir. Fart païen; qu'on me permette donc de l'honorer, j'allais dire de l'adorer !

— On ne vous le permettra pas, monsieur, dit la comtesse avec vivacité ; à cet enthousiasme, un peu exagéré, on vous opposera le Moïse et le Christ de Michel-Ange ; on vous priera de venir admirer les tableaux et les fresques du Vatican ; en leur présence vous conviendrez que les anciens n'ont pas tout exprimé. »

Ils arrivèrent aux loges de Raphaël ; on

n^avait pas encore donné à ce portique élégant un air de serre chaude en coupant avec des châssis à petits carreaux ces arcades charmantes à travers lesquelles Fœil embrassait librement Thorizon 5 alors la discussion recommença. On fut vite d'accord pour louer ces décorations nées d'un caprice exquis^ d\ine fantaisie sans autre règle que le goût, ces mille et une nuits de la peinture.

« Pourtant, observa la baronne, ces arabesques sont encore un emprunt fait à l'antiquité.

— Ce n'est pas l'antiquité, dit M""" de Wédel, qui a fourni aux élèves de Raphaël ces scènes bibliques, d'une si gracieuse naïveté, et à Raphaël lui-même, Dieu domptant le chaos et refoulant de ses deux bras la nuit primitive ; Dieu traçant du doigt, sur le globe qu'il vient de former, le contour des mers 5 Dieu poussant d'une main le soleil et de l'autre la lune dans l'espace !

— Hum! murmura sa tante, il y a peutêtre ici un souvenir de Jupiter Olympien : je veux bien que Raphaël ne se soit pas inspiré de l'antiquité ; mais il a demandé à Michel- Ange le modèle de ses sibylles de la Pace et de son prophète de Saint- Augustin.

— J'en conviens, répondit M"'" de Wcdel ; Raphaël, aussi grand que le géant de l'art quand il est purement lui-même, Raphaël, le jour où il a été imitateur, a été vaincu. — Allons donc voir la Sixtine. »

Et ils entrèrent dans ce lieu formidable. Là, ils se trouvèrent en présence du jugement dernier; de ces terreurs certaines de l'enfer chrétien, auprès desquelles les vagues craintes du Styxet duTartare n'étaient rien. Là, il ne s'agit pas du supplice rigoureux de quelques coupables célèbres, Sisyphe, Ixion, Tantale, mais de tortures éternelles, préparées pour la majorité de l'espèce humaine. Christian jugeait ce dogme contraire à la bonté de Dieu et disait : « En vérité, je cherche vainement ici la majestueuse sévérité du Christ dans ce geste plein de colère, qui semble précipiter les pécheurs ; j'y vois plutôt un Jupiter foudroyant !

— Mais la Vierge, si émue de compassion et d'épouvante, reprenait M"'" de Wédel, n'est-ce pas l'image de la miséricorde céleste ?

— Et Caron, vous ne le trouverez pas chrétien, j'imagine, s'écria la baronne, Caron pressant à coups de rames les réprouvés ! sa barque n'a rien que de mythologique ! Dante,

qui a donné ce motif étrange au pinceau de Michel-Ang-e, Tavait pris, je crois, chez Virgile !

— C'est un détail, interrompit Christian ; mais Tensemble de la composition respire une sublimité de terreur que Fantiquité ne pouvait concevoir. Ce pêle-mêle de damnés tombant dans le gouffre de la réprobation divine, et surtout le désespoir empreint sur la face de ce damné qu'un démon entraîne par les pieds, produisent, quoi qu'on en ait, un frisson d'horreur. Ces personnages de la voûte, ces figures surhumaines disposées avec une si incroyable puissance ; et Dieu, apporté par un tourbillon, venant toucher du doigt Adam qui se soulève étonné de vivre, où cela est-il dans Fart antique ?

(( Mais, je le répète, à la vue de cette scène terrible qui se passe au fond de la Sixtine, je ne puis reconnaître que la férocité du moyen âge, la fureur et la vengeance ! »

Ces sombres pensées attristaient la comtesse ; pour en distraire Christian et sa tante, elle les attira devant la Transfiguration»

(( J'avoue, dit Christian, que, parmi les chefs-d'œuvre de Raphaël, ce n'est pas celuilà qui me ravit le plus. Voilà d'admirables

figures d'apotres et de femmes ; mais les traits de cet homme, qui tient l'enfant possédé, me paraissent vulgaires , et ce bras, levé, droit et raide, barbare. J'aime mieux la \'ierge de Foligno !

— De grâce, Jevez les yeux, dit la comtesse avec ardeur, et regardez le Christ rayonner dans sa gloire ; peut-on imaginer plus de sérénité et de douceur? N'a-t-il pas Fair d'appeler et de bénir tous les hommes, et de les appeler tous, tous, monsieur Christian ?

(( La partie supérieure du tableau est d^une ineffable beauté ; la lumière qui enveloppe la Transfiguration du Christ est elle-même transfigurée. Les apôtres prosternés n'osent la contempler, et celui d'entre eux qui veut le tenter voile de sa main ses yeux éblouis. Si tout ici n'atteint pas la perfection, conduisez-nous dans les Stanze ; là, nous verrons le dernier effort, le suprême élan de l'art chrétien. »

Ils traversèrent la première chambre sans beaucoup s'y arrêter, malgré de grandes beautés de détails.

« L'incendie du Borgo n'égale point le reste ; une partie de cette fresque a pour auteurs les élèves de Raphaël, dit Christian ;

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avançons de quelques pas, voici VEcole d'Athènes.

— C'est une assemblée de philosophes^ murmura la baronne.

— U Ecole d'Athènes est une œuvre admirable, madame. Quelle simple et magnifique ordonnance que celle de ces personnages si bien mis en rapport entre eux. Devant le péristyle du temple de la sagesse, Aristote et Platon debout dominent les philosophes, dont ils sont les chefs et dont ils personnifient les deux tendances ; à leurs pieds, sur les degrés, les uns sont isolés comme Diogène, qui étale fièrement sa nudité et son dédain ; les autres forment des groupes merveilleusement conçus, comme ceux qui entourent Socrate ou qui se penchent pour suivre les figures que trace Archias. Ces diverses attitudes sont choisies avec une prodigieuse habileté. Il suffirait d'apercevoir ce jeune homme, assis auprès d'une colonne, écrivant sur ses genoux, pour retrouver Raphaël tout entier.

— Sans doute, dit la baronne; mais vous ne me montrez que des sages païens. Au plafond, voici le Parnasse ; puis Homère , Virgile, Pindare, Horace, Properce, Ovide et

Sapho ; je ne vois de chrétien que le Dante, — Raphaël, madame la baronne, avait à représenter les quatre facultés ; la Poésie est figurée naturellement par le Parnasse, ou il fallait bien mettre Apollon et les muses; à la poésie se rapportait aussi le combat de ce dieu avec Marsvas et les suites de ce combat.

«Mais retournez-vous, madame ; vous venez de voir la Philosophie caractérisée par ses plus illustres interprètes ; voici la Théologie et ses plus grands docteurs ; cette assemblée des Pères de l'Eglise et de leurs successeurs, scrutant les mystères de Tessence divine, c'est peut-être, pour moi, Touvrage par excellence du maître. Vous savez le débat qui s'est élevé à l'occasion de sa première et de sa seconde m.anière; on a même été jusqu'à appeler celle-ci la décadence de Raphaël, et il s'agissait de l'époque où il a produit la Transfiguration ! En effet, il y a dans ses premières œuvres un sentiment d'une adorable naïveté que plus tard tous les progrès de l'art n'ont pu remplacer ni faire oublier. Eh bien, je trouve que dans cette fresque, appelée la Dispute du Saint-Sacrement, Raphaël, qui n'est plus le disciple de Pérugin,

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mais déjà le peintre incomparable, a encore ce charme simple de Tancienne école. Voyez, au sein de la glorieuse Trinité, si le Christ n^est pas plus divin de mansuétude et de majesté que dans la Transfiguration ! Harmonie dans la couleur comme dans Tordonnance ; noblesse et candeur dans la composition ; effet général plein de sublimité ; telles sont les qualités qu'ofîre réunies cette fresque de la Théologie qu^on a tort de nommer la Dispute du Saint-Sacrement, car ces hommes ne disputent pas, ils méditent et contemplent.

« L^admiration se soutient et s'accroît peutêtre encore dans la troisième chambre où Raphaël a voulu peindre TEglise triomphant de ses ennemis et de ses persécuteurs.

(i C^est d'abord saint Pierre prisonnier, délivré par un ange ; remarquez, je vous prie, celui qui le conduit, et dites-moi si Ton fut jamais plus céleste?

(( Voyez Héliodore chassé du temple, poursuivi par un envoyé terrible de la colère de Dieu, tandis que le premier était un messager secourable de sa miséricorde, de quel vol impétueux, irrésistible, cette figure est lancée à travers Tespace !

LE VATICAN. icp

({ Voici saint Léon arrêtant Attila, qui marche contre Rome ; gardons-nous de répéter les déclamations ordinaires sur Attila qui se trouble à Taspect d'un vieillard : non , ce n est pas le pape que regarde Attila avec effi-oi : ce sont les apôtres saint Pierre et saint Paul qui lui apparaissent. Dans la composition primitive de cette fresque, le pape ne se trouvait pas ^ ; Raphaël ajouta plus tard Timage de Léon le Grand, par une de ces allusions à l'histoire contemporaine, qui abondent dans les peintures, et dont plusieurs se rapportent aux invasions des Français en Italie : ainsi près d'Héliodore, chassé du temple, il a placé Jules II, porté sur sa chaise pontificale, et représenté encore ime fois ce même pontife agenouillé devant l'autel où vient de s'accomplir le miracle de Bolsen ^ L'art chrétien se manifeste ici sous ses formes les plus pures et les plus élevées ! ))

La comtesse était heureuse des paroles de

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