LE VATICAN PAÏEN ET LE VATICAN CHRETIEN
M"^ de Wédel avait vite compris que, tout en admirant la morale du christianisme et en respectant ses mystères, M. Olassen n'en acceptait point les dogmes. Elle ne se faisait donc aucune illusion sur les différences de croyances qui existaient entre eux.
Ne se sentant pas assez forte théologienne pour disputer avec ce savant et vertueux déiste, la comtesse éprouvait un certain attrait à essayer du moins sa conversion par Fart chrétien. Cette sorte de démonstration évangélique par Tart, analogue à la pensée du Génie du christianisme, avait été très à la mode en Allemagne; on s'y était fait catholique pour Tamour de l'ogive et du moyen âge.
9i CHRISTIAN.
C^est de ce mouvement qu^est sortie la conversion éclatante de Stolberg- et de Frédéric Schlegel ; à Rome se trouvait alors le peintre Overbeck, ramené au sein de rÉglise romaine par l'enthousiasme de l'art catholique.
La baronne n'approuvait pas cette manière de faire des prosélytes, et la rigueur de son raisonnement protestant, demandait en quoi la beauté des tableaux et des églises peut établir la vérité d'un fait historique.
Ne redoutant pas la controverse, ils entreprirent tous les trois une grande tournée et commencèrent par Saint-Pierre.
(( Cela est païen, dit la baronne en entrant; c'est im temple magnifique, mais je regrette ici TefFet sombre et mystérieux des églises gothiques, avec leurs hautes voûtes, leurs nefs étroites et la religieuse clarté qui tombe à travers leurs vitraux. »
jVlme ^g Wédel s'était agenouillée près de la confession de saint Pierre, devant ces lampes qui brûlent dévotement depuis quinze siècles. Après une courte prière, elle se releva :
(( Je me souviens, dit-elle, d'avoir lu quelque part, qu'au moment ou l'on délibérait à
Constantinople sur la tbrme à donner au temple que Justinien voulait élever à la Sagesse éternelle, un architecte qui s^appelait, je crois, Anthémus, s'écria : « Cette église, dédiée à la (( sagesse du Dieu qui a formé le firmament, (t doit ressembler au firmament! » Ainsi naquit la coupole de Sainte-Sophie. Celle de Saint- Pierre me semble également une imitation hardie de la voûte céleste.
— Vous savez qu'elle n'est qu'une copie du Panthéon? se hâta de répondre la baronne.
— Oui, reprit Christian, c'est le Panthéon transporté dans les airs, selon l'expression de Michel-Ange. La différence du paganisme et du christianisme est là -, savez-vous ce que Tun et l'autre ont fait ici? Le paganisme un cirque ou les gladiateurs venaient , entre deux courses de chars, mourir pour amuser des spectateurs barbares ; où Néron, son auteur, disputait le prix aux cochers de Tarène. Le christianisme y a mis une catacombe, et ce Saint-Pierre que vous voyez a remplacé la vieille basilique du iv" siècle, en jaillissant pour ainsi dire de la catacombe. Le paganisme et le christianisme se mêlent dans son histoire, comme partout à Rome.
ç6 CHRISTIAN.
Ce mélang-e est un contraste qui fait ressortir la diversité du génie des deux religions : Tune se traîne sur la terre, l'autre s'élève et monte vers le ciel.
— Allons au Vatican, dit la baronne, qui se sentait battue à Saint-Pierre; là je me réconcilierai avec le paganisme, parce qu'il est à sa place. Les galeries du Vatican sont remplies de statues disposées de manière à leur servir de décoration. On y foule les mosaïques antiques ; on y marche parmi des vases, des coupes, des colonnes, des tombeaux. On pourrait s'y croire plutôt dans la maison dorée de Néron que dans une dépendance de la demeure apostolique. Et ce charmant belvédère, cette tour élégante au milieu de laquelle une fontaine jaillit ; ou sont posés, presque dans des sanctuaires, Apollon et Mercure! Ce spectacle ne sert-il pas merveilleusement à inspirer la dévotion sensuelle d'un bon pape, à rappeler les fêtes profanes, les soupers joyeux de cet aimable épicurien qui s'appelait Léon X ? Quand on parlait de notre terrible Luther, ce pontife ajoutait : Fra MartÏJio è un bel ingegno ^ .