LES MURS DE ROME L'AVEU, LA SEPARATION
C'était le dernier jour de Tannée, un dimanche , M'"^ de Wédel sortant de Saint Andréa délie Fratte, la baronne revenant du service protestant célébré hors la ville, trouvèrent chez elles M. Olassen qui les attendait. Le temps était magnifique, la douairière voulut en profiter pour faire le tour des murs de Rome. Ces murs sont, en effet, une des curiosités de Rome : l'histoire est écrite dans leur structure de différents âges.
Ces vieux remparts de brique, que Von côtoie en suivant un chemin ombreux, à travers de nombreuses anfractuosités, offrent des points de vue curieux.
Là, si l'on étudie avec un peu d'attention une grande muraille dont la première con-
struction date de l'empereur Aurélien, on reconnaît les substructions de la villa des Domitius, où le corps de Néron fut apporté la nuit et caché dans la sépulture de famille. Mais ce qui frappe le plus Timagination, c'est un monceau de blocs grossiers entassés sans ordre. Une ouverture faite à cette place dans la muraille de Tempire avait été bouchée à la hâte par Bélisaire avec des pierres prises au mur qui remontait au temps des rois. En présence de ce témoin d'une défense énergique, on assiste à Teffort suprême de Rome qui, abandonnée par ses empereurs, se voit, à son dernier moment, comme obligée de retourner à ses vieux rois et de demander aux remparts étrusques une protection contre les Goths. Ici se touchent les deux termes de sa destinée et, pour ainsi dire, les deux bouts de son histoire.
Ailleurs on voit la trace de la décrépitude et les informes constructions du viii° siècle, composées de briques empâtées dans des lits énormes de ciment, mêlé à de petites pierres et à des fragments de marbre.
Cette fois, ce ne sont plus les barbares repoussés par Bélisaire qui reparaissent ; mais c'est la barbarie elle-même qui fait invasion et
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atteint son apogée. Déjà, au xii" siècle, on remarque des morceaux de tuf disposés horizontalement et régulièrement taillés pour imiter et remplacer les briques qu'on ne sait plus fabriquer. C'est un commencement de Renaissance. Les armes des différents papes qui, depuis le xv" siècle jusqu'à nos jours, ont réparé les murs de Rome attestent qu'une nouvelle puissance , reprenant l'œuvre de l'ancienne civilisation, protège et restaure ses monuments. On arrive ainsi jusqu'aux meurtrières percées, en 1849, ^^" ^^ défendre la ville contre les Français, et qu'on a bouchées avant qu'elles aient servi.
Christian avait peine à iîxer son attention sur Aurélien, Honorius, Bélisaire, sur les papes du moyen âge ou des temps modernes.
Regardant toujours M'"^ de WédeL distraite elle-même, il finissait par répondre sans suite aux interrogations dont la douairière l'accablait.
« Vraiment, chère enfant, déclara l'excellente tante légèrement désappointée, tu ne fais guère honneur à un maître aussi érudit que le nôtre, tu viens de confondre l'empereur Honorius du iv° siècle avec le pape Honorius du x^I^ Je le vois, nous avons assez
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d'antiquités; d'ailleurs devant ces grosses pierres il y a de l'humidité, gagnons la campagne. »
Christian se sentit heureux alors que, tournant le dos à Rome, il prit avec ces dames le chemin de San Lorenzo. Au bout de quelques minutes on n'apercevait plus que cette église isolée, la tour carrée de son clocher, un beau pin parasol qui s'incline au-dessus de la route ; en face, l'horizon d'azur.
La baronne n'entrant pas, cette fois, dans l'église, fit arrêter la voiture au pied d'une gracieuse colline. « A présent, dit-elle à sa nièce, accepte le bras de M. Olassen, va te réchauffer en marchant au soleil tandis que je me reposerai ici et lirai la description de ce que je viens de voir. »
Dans cette promenade solitaire, on ne parle plus d'Honorius; mais un aveu passionné s'échappe des lèvres du jeune homme... Lina n'est pas libre; elle doit interdire désormais sa présence à l'amoureux imprudent.
« Suis-je assez insensé, se répète nuit et jour Christian, comment ai-je osé déclarer mon fol amour à celle qui ne pouvait m'entendre ! Elle me chasse et je l'ai mérite. Que vais-je devenir! Quitterai-je l'Italie^ retournerai-je à Drontheim> Non,
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je resterai, j'irai, je marcherai parmi les souvenirs auxquels le sien est uni. Sans la chercher, sans lui désobéir, peut-être la rencontrerai-je! »
Et, sa résolution prise, Christian recommence ses courses.
11 se dirige d'abord vers la Roche Tarpéienne, non pour songer à Manlius, mais pour se trouver avec ses amis du Capitole, les Allemands, cette colonie de savants, cette Académie ouverte à tous, où Ton fait des travaux, des lectures intéressantes. Mais son esprit n'était pas à la science. Descendant alors au Forum, il avise une porte ouverte, des escaliers délabrés qu'il monte et arrive sur une esplanade plantée de choux et de br^ocolis. C'était là le mont Palatin ! dérision ! C'était le séjour d'Evandre, le berceau de Rome. Cette colline a été Rome tout entière!...
Les lieux sont comme les livres et les hommes, ils ont leur destinée.
(( Habent suafata! La mienne était de venir du fond de la Norvège apporter un malheur obscur au sein de toutes ces désolations célèbres.
« Egoïsme du cœur humain • combien cette immense tristesse qui m'entoure me touche
peu! Que sont pour moi les ruines de tant de siècles à côté des ruines de mon bonheur d'un jour! Je ne sens leur mélancolie que parce qu'elle s'unit à la mienne!
« Voilà le beau quartier de Rome aux derniers temps de la République, Ceux qui vivaient dans ces habitations disparues ont aimé, ont souffert! Cicéron a pleuré ici sa fille Tullie; puis la République est morte comme TuUie; puis les empereurs sont venus et leurs palais, croissant démesurément avec leur monstrueuse puissance, ont envahi le Palatin. A la maison de l'hypocrite Octave, devait succéder la demeure moins modeste de Tibère 5 au vaste palais où s'étalait Caiigula, la gigantesque maison dorée de Néron dont j'aperçois les débris à demi masqués par un kiosque chinois. Un Anglais a osé bâtir ça ! poussant aussi loin qu'elle peut aller l'insolence du ridicule! »
Christian goiitait un plaisir amer à voir cette construction grotesque ; elle donnait un objet extérieur à l'irritation qu'il éprouvait contre lui-même , contre Auguste , contre Tibère, Caligula, Néron et ce pauvre diable d'Anglais.
Ah! si M'"' dé Wédel eût été présente!