CHAPITRE XIII
La nuit qui suivit cette soirée passée à Tambassade fut cruelle pour Christian ; le regard presque méprisant de la comtesse le poursuivait.
Fatigué par l'agitation fébrile d'une longue insomnie, cherchant l'air et la fraîcheur, il passe de sa chambre à sa terrasse pour aller s'accouder sur la rampe de la balustrade.
Tout était encore dans l'ombre; à la partie occidentale du ciel apparaissait une blancheur qui précède l'aurore et qu'on a si bien nommée l'aube (l'alba) ; peu à peu, cette blancheur devient légèrement dorée, une clarté douteuse se répand insensiblement, les astres se dérobent l'un après l'autre, Vénus reste la dernière visible, dans l'azur; les rossignols essayent leurs voix matinales par ces
ISO CHRISTIAN.
notes vibrantes qu'ils jettent à de courts intervalles avant de commencer leurs roulades.
Christian suivait d'un œil stupide les premières scènes du spectacle qui, chaque matin, est représenté sur le théâtre de Thorizon romain. Aucune de ces merveilleuses métamorphoses qu'il avait admirées tant de fois ne le frappait; il ne voyait rien. Tout à coup, entre deux sommets de montagnes, un point rayonne et Téblouit, ce point s'étale comme la surface d'un métal poli ; les vitres de la lanterne de Saint-Pierre scintillent et s'alkunent; les dômes, les clochers, les croix des églises, les statues de bronze de la colonne Trajane et la colonne Antonine s'éclairent; la coupole du Panthéon justifiant l'expression de Virgile (Testudine templi), vue de profil, semble la carapace d'une énorme tortue se chauffant au soleil; les rayons de l'astre qui monte vont se glissant plus bas, rasent les toits, font resplendir quelques pointes isolées, percent le feuillage léger des acacias, effleurent la tête des pins, le cône des cyprès; puis chaque couleur, devenant plus vive et plus brillante, les ombres se prononcent, on les voit se dessiner sur les
antVactuosités du Monte Mario ou se retirer devant les plaques lumineuses qui s'étendent et s'élargissent. Bientôt toutes les cimes étincellent, les jets des fontaines deviennent argentés, les oiseaux et les cloches chantent à la Ibis, les bruits du matin éclatent de toutes parts; atteinte par le soleil vainqueur, Rome entière s'enflamme et s'éveille.
(( Encore un jour radieux! s'écrie le malheureux Christian 5 qu'il va me paraître long"! Où retrouver ces villas enchantées, ces rêveries si douces, avec Elle ces heures délicieuses? »
De tels souvenirs lui rendaient odieuse la splendeur du ciel. Brusquement, il quitte la place et s'enfuit au fond de son appartement ; là on n'avait pas à craindre de joyeuses clartés. Le regard s'enfonçait dans un gouffre de misère et d'abandon^ de là on plongeait sur une cour sombre entourée de murs sales et humides, d'escaliers extérieurs où s'étalaient de vieux linges troués. A côté se voyait un petit jardin boueux orné de quelques tronçons brisés de colonnes; des chapiteaux mutilés portant des pots de fleurs ébréchés étaient posés pêle-mêle autour d'un bassin, où dormait une eau verte à moitié tarie.
Tandis que, livré à ses poignants regrets, Christian faisait vœu de ne plus rien voir à Rome, sa porte s'ouvre; un jeune homme, aux joues roses, au corps replet, à l'air flegmatique se présente : c'était M. Vanderkirk.
Celui-ci, sans s'apercevoir de la mauvaise humeur qui l'accueille, s'assied avec beaucoup de placidité au fond d'un grand fauteuil, allume son cigare et rappelle à M. Olassen sa gracieuse promesse d'accompagner, lui et ses parents, au Forum, au Colisée, etc.
La requête tombait mal... Christian murmure en saluant : « Quelle contrariété! des affaires pressantes, des lettres à écrire m'empêcheront de sortir aujourd'hui.
— Oh! ne vous gênez pas, j'attendrai, j'attendrai. Qu'ai-je de mieux à faire ici qu'à battre le pavé de cette ville si laide, si triste? Quelle différence avec celles de mon pays, dont la propreté provoque l'admiration de tous les étrangers ! »
Christian, dépité de ne pouvoir se débarrasser de l'importun, riposte en disant avec une véhémence ironique : « Vous avez, ma foi, raison, je ne sais comment j'ai tant aimé cette antique cité ; que sont ces palais délabrés comparés à vos maisons de briques toutes
neuves? Ces rues où l'on se vante de découvrir à chaque pas des tableaux pittoresques^ auprès de vos canaux qui n'ont du moins auciuie prétention de ce ^enre ? »
Encouragé par un début dans lequel il n'a pas reconnti répigramme, le naïf Batave attaque la campagne romaine, la déclare monotone, ennuyeuse, mal cultivée, dépourvue de vergers : « C'est pitié, poursuit-il, de ne pas mieux tirer parti d'im sol qui pourrait être productif et de laisser aux portes d\me capitale un désert où paissent des troupeaux sauvages, où l'on rencontre plus de brigands que de laboureurs. Pourquoi ne pas bâtir là de ces petites habitations qui décorent les environs de Haarlem?
— Pourquoi, interrompt Olassen, ne pas remplacer ce tas de vieilles ruines par de jolis moulins à vent qui rappelleraient ici vos humides prairies, vos gras pâturages ? Et alors, plus rien de cet aspect de désolation que les artistes, les poètes, ont la sottise de trouver imposant, solennel, sublime, que sais-je?... mais quelque chose de bien rangé, de soigné, de ratissé, semblable au jardin d\it\ bourgmestre de Saardam. Avez-vous vu Potier dans le bourgmestre de Saardam?
— Non, monsieur; mais j'ai un oncle qui a ete.
— C'est la même chose; je suis convaincu que M. votre oncle penserait comme vous sur Rome. »
Il s'arrête, persuadé que le touriste va se retirer; mais point. Vanderkirk allume un second cigare et se réinstalle plus confortablement que jamais. Pour le coup, Christian, au comble de l'exaspération, se laisse aller à des plaisanteries sans mesures, impertinentes même :
({ Eh! cher monsieur, s'écrie-t-il, qu'êtes vous donc venus chercher ici, vous et vos respectables parents? Quelle imprudence d'avoir quitté le comptoir et la Bourse de Leyde pour une ville sans commerce, sans industrie, qui n'a pas un seul correspondant au delà des mers? Quelle agréable distraction goûterait M. votre père devant Tare de Titus, lui qui a rempli si honorablement les fonctions de grand rabbin? Regarderait-il volontiers les bas-reliefs où figure le chandelier à sept branches enlevé par des soldats romains, et ce ghetto^ où l'on enferme tous les soirs ses