I. Usage à Rome
reçus vingt écus et reparus en dragon. Le père ne sembla pas très satisfait de ma métamorphose; mais la iille, enchantée, lui persuada qu'un savant comme moi deviendrait vite officier 5 qu'on me dirait : signor capitano.
<{ Il n'y a guère de métier moins enviable que celui d'un militaire qui ne se battra jamais ; tel est le sort d'un soldat du pape et la cause du ridicule proverbial qui s'attache à son titre. Nous autres dragons à belle tournure, n'en étions pas réduits à tricoter des bas, comme le faisaient encore naguère les hallebardiers suisses; mais nous n'étions pas soumis à un régime beaucoup plus martial. Nos campagnes périlleuses se bornaient à escorter les voitures publiques ; payés par les voyageurs pour les défendre, nous recevions aussi un salaire des brigands pour ne point les arrêter.
(( Révolté de ces turpitudes, plein de rage contre le gouvernement, je devenais incapable d'eiîorts généreux ni d'aucune action virile.
(( Lorenzo, grâce à la faveur d'un chef d'ordre qu'il avait bien traité lors de l'attaque d'une dihgence, fut remis en liberté, revint à
Rome et n^eut pas de peine à reconquérir le cœur de sa cousine.
« La colère me prend alors, mon sang- romagnol s'enflamme, je cherche querelle au bandit; celui-ci tire son couteau et moi mon épée. Atteint d'un coup très grave, je tombe ; on me transporte à l'hôpital, où je reste six semaines mourant.
(c Angiolina ni aucun des membres de sa famille ne songèrent à s'enquérir de mes nouvelles. De charitables amis m'apprirent que les femmes du Transtevère ne pardonnent pas une défaite et que ma belle allait épouser mon vainqueur. Furieux, je voulais me lever pour tuer Lorenzo (tuer un ennemi me paraissait tout simple) ; la faiblesse m'arrêta, il fallut ajourner ma vengeance...
« Par bonheur, un capucin venait à l'hospice confesser, exhorter les malades ; c'était un vrai saint. Sachant ma triste histoire, il me supplia de me repentir; je repoussai d'abord ses conseils, mais le bon religieux ne se découragea pas ; ainsi que Dieu, il attendit.
« Je versai sur mes fautes d'abondantes larmes et j'aspirai à l'expiation. Dès ce moment, j'aianai la pauvreté autant que j'avais désiré les richesses; l'ordre le plus humble
i8o CHRISTIAN.
m'attira, celui des capucins. O mon ami, le Seigneur est bien bon! Malgré toutes mes chutes il me réservait de grandes joies. Quelles pures délices m'inondèrent quand il me fut permis de ramener une âme au bien!
(( Aussitôt que je fus ordonné prêtre, je demandai à être envoyé missionnaire en Amérique. J'y ai passé quinze années à évangéliser les sauvages 5 puis, le chef de mon ordre m'a rappelé à Rome; j'ai obéi avec respect. J'étais bien mieux dans ma solitude avec mes sauvages ; l'impétuosité de ma nature s'était calmée ; ici, je lutte incessamment contre elle. Alors que je me sens prêt à m'emporter, je m'humihe devant ma fragilité, j'évoque silencieusement le souvenir poignant de ma jeunesse, comme un pénitent enfonce dans sa chair pour la dompter les pointes d'un cilice.
— Oui, mon père, dit Christian fort ému, vous aviez raison : à Rome, pour certaines natures, il n'y a que le cloître et le sacerdoce!
— Ce n'est pas à Rome seulement qu'il en est ainsi, reprit le missionnaire; partout, il peut arriver que le sanctuaire soit l'unique asile d'un cœur malade et tourmenté.
— Moi aussi, je me sens rame inquiète, incertaine, facilement exaltée; mais je ne crois pas être jamais capucin, répondit Chris-
■ tian.
" — Dieu le sait, ajouta le père Géronimo. »