‹ Christian, ou, L'année romaineChapitre 31 sur 53 · I. 2 février · texte numérisé non relu

I. 2 février

diplomatique baisent le pied. Après ces hommages rendus au successeur du pêcheur de Galilée, la procession se déroule formant un cercle lumineux plus vaste que Tenceinte de la basihque, car elle s'avance encore d^un côté entre Tautel et la chaire pontificale quand déjà on voit la tète apparaître de Tautre.

Le saint-père, tenant lui-même un cierge allumé qui fait reluire sa mitre, est porté sur les épaules de huit hommes et bénit la foule agenouillée sur son passage. Un cardinal dit la messe, durant laquelle le pape se lève par intervalles, immobile dans sa longue robe blanche, et prononce à haute voix quelques prières qui produisent une impression profonde au milieu d'un silence solennel. A ces lentes et graves psalmodies succèdent des chants de Palestrina qui, empreints d'un lyrisme majestueux et pénétrant, montent vers le ciel

A la fin de ce chapitre, nous retrouvons nos deux amoureux sur les bords du Tibre.

« Dès que j'ai fait quelques pas en ce lieu, disait M'"° de Wédel, je me sens gagnée par

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une disposition à la gravité; peut-être le nom glorieux du Tibre agit-il sur moi à mon insu? Pour un savant tel que vous, il n'en doit pas être ainsi ?

— Mon impression ressemble à la vôtre, répond Christian; cependant le sombre plaisir que je goûte à voir ce torrent fougueux courir le long de ces rives abruptes ne tient en rien^à son histoire; quand je rêve, penché sur ses ondes, ce n'est ni à Clélie ni à Horatius Codes. Que de fois en Norvège, devant nos fleuves sans nom, traversant une solitude sans passé, j'ai éprouvé les émotions que j'éprouve ici! Un aspect, un paysage, un accident de lumière me rappelle la patrie.

(i Je ne sais pourquoi depuis quelques jours, en proie aux nouvelles agitations qui me dominent, des souvenirs que je voudrais chasser me poursuivent : ma jeunesse gouvernée par une imagination exaltée, touchant presque à la démence, ma jeunesse écoulée et perdue, m'apparaît comme une morte qui se redresserait vivante dans son cercueil. Quand je vous vois sourire, que je vous écoute, le passé, l'avenir, tout s'évanouit; mais les fantômes renaissent loin de vous et, chose étrange, à cette heure même, malgré

la douce égide de votre présence, je ne parviens pas à les éloigner.

(( Ah! j'ai été bien malheureux! »

M'"^ de Wédel attachait sur Christian des yeux tout pleins d'une tendre compassion :

(( J'ai souffert, dit-elle ; je sais combien il peut être cruel de regarder en arrière; je comprends qu'on détourne la tête d'un abîme qui donne le vertige. Si l'oubli n'est pas possible, la confiance allège le cœur : vous avez une amie^, parlez-lui de vos chagrins. »

Christian s'assit alors aux pieds de la comtesse et raconta les chimères qui avaient d'abord amusé, charmé son enfance, énervé son adolescence et, enfin, torturé ses vingt ans; il peignit les combats livrés à sa raison par le fol effroi que lui causaient les réalités de la vie, la perspective d'une carrière positive, laborieuse, honorable auprès de sa famille et dans son pays. Il dit les déceptions amères, les douleurs d'un père, dont le sens éclairé, la sollicitude persévérante, avaient cru tout préparer pour le bonheur de son fils, tout jusqu'à la tendresse d'une jeune fille accomplie digne d'un amour sans bornes...

En terminant ce récit, souvent interrompu par une trop vive émotion, Christian ajouta :

(( Aujourd'hui, cette jeune fille n^est plus,

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elle s'est éteinte ainsi que les espérances si légitimes de mon père bien-aiméM »

D'un mouvement irrésistible, Lina saisit les mains du jeune homme et murmura bien bas : (« L'avenir, l'avenir vous dédommagera; consolez-vous, ne suis-je pas là!

— Oui, vous devriez être ma consolation suprême; mais, pour me rendre heureux, comment exiger une condition qui ne dépend pas de ma volonté ? C'est le désespoir auquel vous me condamnez qui ramène des incertitudes, des anxiétés redoutables! »

Ébranlée jusqu'au fond de Tâme, Lina sentait faiblir sa résolution, son courage. Aimant autant qu'elle était aimée, elle allait répondre : « Et moi aussi, je suis fatiguée de lutter, je suis lasse de retarder ma félicité. »

Un immense et pieux effort Farrèta : les cloches de toutes les églises de Rome son-

1. Dans ce récit intitulé Histoire de Christian, que nous résumons en quelques lignes, l'auteur fait allusion à un épisode réel de sa jeunesse ; ce bonheur qui s'offre à lui sous la forme d'une jeune fille accomplie, ce bonheur qu'il laisse échapper, son père André-JVIarie nous en parle avec un sentiment d'exquise sensibilité dans sa correspondance datée de 1827.

{Souvenirs et correspondance d'André-Marie et de J.-J. Ampère de iHo5 à 1864.)

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naient VAngeliis : a Prions Dieu, dit-elle, il nous exaucera. Je vous quitte ; à ce soir : ma tante serait inquiète. »

Et, sans oser jeter un dernier regard sur Christian , la comtesse partit précipitamment.

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