LE CARNAVAL
presque, regardaient autour d'eux, curieux et farouches comme de petits sauvages.
La foule n'avait pas encore envahi le Corso à l'arrivée de Christian. On n'entendait pas les cris, les rires éclatants qui devaient bientôt y retentir. La joie publique avait cette expression contenue qu'elle conserve jusqu'au moment où le caractère, ordinairement posé des Romains, fait explosion et arrive au délire. Les fenêtres sont pavoisées de tentures, ainsi que pour une procession. La partie moins militante de l'assistance occupe les trottoirs. Sous une blanche pluie de confetti\ on voit assises des femmes coiffées en cheveux et pittoresquement vêtues; cette galerie éblouissante réjouit les yeux, surtout quand elle resplendit au soleil, brillant maître des cérémonies, poète ordinaire des fêtes italiennes.
Le sénateur paraît dans son carrosse ; le sénateur! ce grotesque débris, portant sur sa poitrine, en guise d'armoiries, la louve et les deux enfants ; cet homme aux traits vulgaires, avec ses lunettes, sa perruque, son énorme embonpoint, ressemble à un bailli de village ou à un greffier de justice de paix. Sans doute, en mémoire de Caton, de César,
ipa CHRISTIAN.
de la pourpre romaine^ une robe rouge Fenveloppe tout entier. Il traverse le Corso pendant que le canon tonne au Capitole; bientôt la cohue augmente, se pousse entre les roues, sous les pas des chevaux. Dans les voitures sont entassées des misses, toutes roses et toutes sérieuses ; elles s'amusent peut-être beaucoup intérieurement, mais se gardent bien de le montrer; des Français et d'élégantes Françaises ne font pas la moindre attention à ce qui les entoure, et causent avec emportement de la loi du sacrilège ; une douzaine de jeunes artistes empilés, suspendus autour d'un calessOy chantent et crient à tue-tête, tandis que deux banquiers de Hambourg, qui ont eu le bonheur de se rencontrer, s'entretiennent flegmatiquement de Femprunt grec et de la baisse des métalliques de Vienne.
Avant la £n du carnaval, les mocoletti s'allument; tout ce qui compose la population de la ville prend part avec une ardeur d'enfant, une ivresse de multitude, à ce jeu unique, entraînant. Comme par la puissance d'une baguette magique, les lumières apparaissent aux mains de tous ; chacun cherche à défendre la flamme de sa petite bougie et à souffler celles des voisins ; le combat s'en-
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gage jusque sur les toits, aux faîtes des plus hauts palais ; ces mouvantes clartés montent, descendent, s'éteignent, se rallument; ce sont des feux agités, un éblouissement continu qui se renouvelle sous mille formes, la perspective s'en prolonge à perte de vue. Il y a plaisir à voir debout, sur de vastes chars remplis de fleurs, de belles jeimes filles fuir rapidement le bras levé, montrant d'un air de défi ce mocolo, dont la lueur tombe sur leur visage enivré par la joie du triomphe. Ces cris, ces rires, ces malices, ces attaques, ces défenses, ces emportements ne durent qu'une heure, et cette heure vient après huit jours de folie ; c'est le suprême paroxysme de la fièvre du carnaval romain.
Christian, pour obéir à la comtesse, avait consacré quelques après-midi à la promenade du Corso; mais avec quelle impatience il attendait l'instant qui devait le rapprocher de M°^® de Wédel ! Alors tous deux montaient en voiture et suivaient lentement un grand nombre de fidèles s'en allant faire, aux églises lointaines, de dévots pèlerinages.
Des divertissements de la joyeuse semaine naît une pensée touchante : celle des périls auxquels ils exposent et le besoin de les conjurer par la prière. Au moment ou com-
mence le carnaval commencent aussi de pieux exercices, des chants, des sermons^ des stations ; on se presse sous les vieilles basiliques, au pied du saint-sacrement, sur le chemin de croix au Colisée : on intercède pour une bonne mort... C'est ainsi que, sans transition, hommes et femmes passent des plaisirs bruyants et mondains au recueillement des temples. Il ne faut pas s'en étonner : Rome est le pays des contrastes, la bonne grâce et la bonne humeur n'y sont point regardées comme contraires à la religion.
Quand un cardinal prend possession de Téglise dont il est nommé titulaire, il offre aux dames des sorbets et des sucreries dans la sacristie. Le pape s'en va faire, comme il le dit gaiement, son carnaval chez les religieuses. Il arrive dans quelque couvent, parfois d\m ordre très austère, chez les carmélites, par exemple. Les sœurs lui baisent le pied et restent agenouillées devant lui, tandis que le chef de la chrétienté leur adresse, avec un enjouement aimable et paternel, des paroles pleines d'aménité. Il permet de lever les voiles toujours baissés et délie ces langues qui ne parlent qu'à Dieu; puis il les quitte, recommandant à la supérieure de calmer