CHAPITRE XVIII
LE CAREME
Avec le carême commence à Rome une suite de solennités graves et intéressantes. Les stations ont lieu successivement dans les églises différentes. Celles qui ordinairement restent fermées s'ouvrent et exposent leurs reliques. Telles sont Saint-Théodore, élevée sur remplacement du temple de Vesta; Saint-Georges en Vélabre, qui garde dans son nom le souvenir de l'exposition de Romulus et de Rémus sur les bords du Vélabre ; Santa-Maria délia Navicella, dont Tarchitecture est attribuée à Raphaël. L^église où se fait la station se reconnaît au buis bénit semé sur le chemin qui y mène : hommes, femmes, enfants, religieux, vêtus d'habits de toutes formes et de toutes couleurs, indigents et infirmes en encombrent les abords; à ce
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Spectacle, on se souvient des belles paroles que sainte Cécile adressa à Valérius son époux quand, le soir de ses noces, elle Peut décidé à respecter son vœu de virginité et à se convertir : « Allez le long de la voie Appienne et, aux pauvres que vous rencontrerez, dites : « Cécile m'a envoyé ici pour que vous (( me conduisiez au pape Urbain. »
En ce temps-là, les pauvres formaient, pour ainsi dire, Tavant-garde de la papauté, retranchée dans les catacombes.
Les vieilles basiliques de Rome sont bonnes alors à visiter : elles apparaissent consacrées par le culte, vivifiées par la prière, remplies de chants et entourées de malheureux, ses trésors, ses vases précieux, comme dit saint Laurent, ajoutant que FEglise avait aussi ses perles, les veuves et les vierges.
M'"^ de Wédel s'acheminait vers le lieu où Ton célébrait la station de la journée et Christian Vy accompagnait. Ils allèrent ainsi à Sainte-Sabine, sur le mont Aventin, asile qui fut illustré par le séjour de saint Dominique et qui devait Tétre encore par celui du Père Lacordaire , l'éloquent frère du xix^ siècle; ils descendirent dans la crypte de
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San-Martino, où une inscription en vers latins barbares parle de Venantius, architecte du Colisée, cimentant par le sang de son propre martyre Tcdifice qu'il construisait pour tant de martyrs; ils gravirent la pente de l'Esquilin qui mène à Saint-Pierre-aux-Liens, où la comtesse voulait voir et toucher les chaînes portées par saint Pierre.
Après s'être arrêtés un moment sur le seuil de l'église pour regarder le tableau charmant que forme la tour du Capitole s^élevant audessus d'un palmier, ils entrèrent et marchèrent lentement à travers des colonnes de marbre aux légères cannelures; ils considérèrent cette nef ample et ouverte, les basreliefs de PoUajolo, éminent artiste de la Renaissance florentine, et demeurèrent en contemplation devant le formidable Moïse de Michel-Ange. Cette figure grandiose et puissante semble un des prophètes descendu des voûtes de la Sixtine ; son costume singulier, sa barbe surhumaine, son attitude qui respire une vigueur sauvage, produisent des impressions étranges, surtout lorsqu'on se trouve face à face avec le géant de marbre à l'heure où la nuit commence à abaisser ses ombres, quand la procession des moines
blancs passe et s'éloigne en psalmodiant d'une voix grave les litanies saintes dont les versets uniformes, répétés l'un après l'autre, vont se prolongeant sous les bas côtés de la basilique.
Ces courses de stations conduisent le plus souvent dans les quartiers poétiques de Rome, vers les espaces déserts de l'Aventin, parmi des vignes et des champs de roseaux, le long des pentes agrestes du Cœlius ou des vicoli boisés de l'Esquilin. Ici, à l'extrémité d'un chemin isolé, vous attend, au fond d'une petite église, la gracieuse statue de sainte Bibiane, sculptée parBernini.
Christian et M™^ de Wédel, dans ces régions abandonnées, ravis des mille aspects qu'elles présentent, restaient longtemps devant un fragment d'aqueduc, un débris de villa romaine, un pan de mur écroulé frappé par les rayons du soleil couchant ; ils admiraient le dôme velouté d'un pin baigné dans la lumière ou quelque cyprès, dont le feuillage sombre tranchait sur l'azur du ciel; ils s'amusaient à regarder des paysans galopant sur des chevaux noirs, ou conduisant une petite charrette sous l'auvent qui Tabrite; des chèvres broutant Therbe d'une rue inhabitée.
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OU bien deux frères quêteurs, glissant cote à côte, la tète baissée.
Durant ces promenades, M""^ de Wédel racontait à Christian Thistoire du saint ou de la sainte de chaque jour, en présence du lieu que la légende a consacré. Ils visitèrent ainsi Sainte-lVaxède et Sainte-Pudentienne, basiliques sœurs comme le furent les deux femmes dont elles portent les noms. Ces basiliques renferment des mosaïques où l'or étincelle, et elles sont vénérables aux âmes dévotes et charitables par le souvenir de saint Charles Borromée.
La comtesse disait à Christian comment saint Pierre était venu loger chez son ami le sénateur Pudens, et comment les deux filles de Pudens exprimaient les éponges qui avaient reçu le précieux sang. Au milieu de la ville, dans le Corso, là où était la via Lata qui a laissé son nom à une ruelle voisine, Lina lui indiquait l'emplacement de la demeure de saint Paul, ayant soin de lui dire que ces croyances pieuses ne sont pas des articles de foi ; mais, ajoutait-elle, « ce que ces récits ont de vrai, c'est qu'ils nous transportent dans la sainteté des premiers temps de l'Église et font naître dans nos cœurs une
tendre admiration pour des vertus si rares ».
Christian et M""^ de Wédel voulurent entendre une messe dans la prison Mamertine. C'est le plus ancien monument de Rome et aussi celui qui se rattache à la plus ancienne tradition chrétienne. Avant les grands travaux de Tarquin, Içs rois avaient à demi creusé, à demi bâti dans le roc un affreux cachot. La tradition rapporte que saint Pierre, enchaîné par le col à la muraille, après avoir converti le geôlier, voulut le baptiser, qu'en cet instant jaillit la source que Ton montre encore.
Cette messe dite au fond d'un souterrain, sur un petit autel, à côté de la fontaine miraculeuse, à la lueur de quelques cierges, réveillait le souvenir des catacombes au temps de la persécution. Le prêtre, dont la tète touchait presque la voûte plate de la prison, se trouvait être un missionnaire prêt à partir pour l'intérieur de l'Afrique où il allait, comme saint Pierre à Rome, chercher les fers et la mort. Dans ce lieu où l'on se sent comme étouffé entre les énormes pierres de la vieille muraille étrusque, dans ce gouffre humide où Jugurtha mourut de faim, rien n'était plus touchant que le saint sacri-
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fice ainsi offert pour quelques fidèles et comme en présence d'une assemblée invisible, formée par les ombres des nombreuses victimes de la cruauté romaine.
Sur la route d'Ostie sont trois églises ; la plus ancienne est Saint-Paul aux trois fontaines, à l'aspect sombre et moisi ; elle s'élance sur d'énormes piliers romains aune hauteur que son peu de largeur fait paraître plus grande encore ; une vieille charpente triangulaire tient lieu de plafond. Près de cette antique basilique, dans un couvent fermé, à cause du mauvais air, rôde un frère franciscain qu'on y envoie d'Ara-Cœli. Le cloître est du IX® siècle ; des colonnettes le supportent, non pas décorées de mosaïques ou représentant les formes les plus capricieusement élégantes, comme à Saint-Paul hors les murs ou à Saint-Jean de Latran, mais dénuées d'ornements. Ces colonnettes courtes, robustes, portent, dans leur solidité massive, la date d'une époque antérieure à ces derniers cloîtres et en diffèrent, comme le dorique massif de Paestum diffère du dorique élancé du cirque de Marcellus. Ici se voit la salle capitulaire où saint Bernard présidait l'assemblée générale des Cisterciens. C'est
de ce couvent que cet homme, inflexible à rhérésie et indomptable à la puissance, écrivait ses Considérations à Eugène III, qui contiennent les plus fortes remontrances adressées à un pape par un saint.
Une des deux autres églises renferme les trois sources qui jaillirent, dit-on, aux trois endroits où la tête de saint Paul tomba et rebondit. Cette légende, comme celle de la prison de saint Pierre et de saint Paul, exprime les jaillissements de la parole évangélique arrosant le vieux sol de la société romaine à la voix des premiers apôtres.
En sortant de Saint-Paul aux trois fontaines, on se trouve au milieu d\m désert verdoyant et dominé par des collines assez abruptes. Si Ton monte sur une de ces collines, on voit la campagne s^étendant d'un côté jusqu'à la mer, de l'autre jusqu'à une ligne indistincte d'édifices qui est Rome. Le regard découvre alors le dôme de Saint- Pierre et embrasse ainsi à la fois les deux monuments qui rappellent le double martyre des grands fondateurs du christianisme.
M'"' de Wédel se garda bien de manquer la station de Saint-Lorenzo hors les murs; à ce lieu se rattachait pour eux un souvenir qui