Ozanam
Cette église possède une image miraculeuse à laquelle se rapportent plusieurs victoires remportées sur les infidèles. Des drapeaux conquis à Lépante ornent encore le plafond.
Dans une chapelle se trouve la curieuse S.iinte T/icrx'se du Bernin. Un vif rayon de lumière tombe d'en haut sur la statue à travers des tentures orange et Tenveloppe de reflets dorés. En créant cette œuvre remarquable et singulière, l'artiste a tenté de reproduire ime de ces extases de Famour divin, éprouvées et racontées par la sainte ellemême. Le langage de la grande carmélite respire toute Fardeur d\me tendresse passionnée : dans sa pureté hardie, elle emploie des termes empruntés aux ravissements de Famour terrestre. Que devait être la partie de ses commentaires sur le Cantique des cantiques que son confesseur lui ordonna de brûler!
Le Bernin s'est donc inspiré de cet ascétisme excessif et a représenté sainte Thérèse couchée, le visage tourné vers le ciel, les yeux presque fermés et mourants, la bouche entr'ouverte. Tout le corps est affaissé comme en pâmoison, tandis qu'un ange, sous les traits de l'adolescence, dirige
28a CHRISTIAN.
une flèche contre ce cœur qui défaille sous les transports de l'amour céleste.
Il ne reste d'Ostie que les murs d'iui temple et la basilique^ bâtie, dit-on^ sur la place qu'habitait sainte Monique. En quittant ce lieu pour la forêt de Castel Fusano^ la baronne regretta de laisser à sa droite, sans s^ arrêter, le port de Claude à travers File sacrée :
(( Ah ! dit-elle, Thistoire calomnie cet empereur; il fut, j'en conviens, un mari ridicule; mais c'était un homme honnête, savant, éloquent. Sa gloire n^est pas d'avoir construit le port d'Ostie ou l'émissaire du lac Fucino ; sa gloire est d'avoir aboli les sacrifices humains en Gaule et porté une loi qui défendait l'esclave contre la barbarie du maître. Ces actes devraient, ce me semble, effacer le souvenir de sa crédulité conjugale. »
11 était assez imprudent d'aller visiter ces parages inhabités au milieu de septembre ; la docte tante, qui lisait tout, avait bien surpris en feuilletant ses bouquins un passage suspect à ce sujet; mais elle espérait découvrir là quelques vestiges de cette villa de Pline le Jeune, si parfaitement décrite par lui dans une de ses lettres.
Elle aimait à se persuader que le propriétaire enthousiaste n*aurait pas choisi une atmosphère malsaine pour y établir sa retraite favorite. La baronne oubliait que, depuis dixhuit siècles, le climat de Rome a subi d'étrang^es vicissitudes.
A cent pas de la porte d'Ostie, on distingue déjà les premiers arbres de la foret ; une allée régulière conduit à un grand espace libre qu'entourent, de toutes parts, des pins parasols, des bancs de pierre, des vases antiques d'où s'élancent des yuccas en fleurs. Des buffles, à la mine sournoise et féroce, paissent et regardent. Ici, la végétation pousse au hasard et le feuillage le plus varié égayé le fond noir des bois. Partout règne un air de sauvagerie primitive qui ne bannit pas la grâce.
Les promeneurs s'assirent un instant à cette place ; mais bientôt la baronne, suivie d'un guide, disparut, tandis que Lina et Christian se dirigèrent vers la Méditerranée par une large route pavée de dalles transportées là d'une voie romaine. Sur cette route exposée aux rayons d'un soleil brûlant, on avance péniblement, cherchant l'ombre trop rare de hautes bruyères roses qui bordent la
chaussée. Une brise lég-ère, rapparitîon d\m sable fin annoncent Tapproche du rivage. Au delà d'un sillon jaunâtre, tracé par les embouchures du Tibre, brille à Fhorizon une surface couleur d'émeraude; c'est la pleine mer.
Le regard des jeunes gens erra longtemps sur retendue sans bornes; ils retrouvaient dans cette contemplation le sentiment de Tinfini dont Tamour remplissait leur cœur; mais bientôt Christian, songeant à la fatigue que devait éprouver sa compagne, veut abandonner la plage ardente et Favenue découverte. Une fraîcheur délicieuse les attendait sous des futaies séculaires ; foulant la mousse et les orchidées, ils y pénètrent : des chênes verts inclinaient au-dessus d'eux leurs sombres rameaux enlacés de lianes ; à perte de vue se déployait la forêt silencieuse et déserte. Dans cette solitude enivrante, que de tendresses, de doux espoirs, d'heureux projets s'échangèrent! Le temps s'écoule vite ainsi; déjà le soleil s'abaissait; Christian ne s'en apercevait pas. Tout à coup, des cris d'appel se font entendre; le guide, accompagné de plusieurs paysans, battait les bois, cherchant les heureux attardés.
La bonne tante, inquiète avec raison, en-
voyait à la rencontre de sa nièce des manteaux oubliés et faisait dire impérieusement qu'il fallait revenir. Bientôt, -çTiv des sentiers raccourcis, les fiancés rejoignent la baronne et calment ses anxiétés.
Sur la route de Rome, Lina se sent légèrement frissonnante : u Ce n'est rien qu'un peu d'émotion », répète-t-elle à Christian; mais lui, il est profondément troublé, car il croit déjà reconnaître les symptômes efî'rayants d\me fièvre romaine.
En effet, il ne se trompe pas : des heures affreuses vont succéder aux délices de Castel Fusano... Trois jours après la course d'Ostie, M'"° de Wédel est mourante!...
La baronne, le père Géronimo, Christian sont à genoux au pied de son lit; le délire de la malade a cessé, ses yeux cherchent encore les yeux de son fiancé, sa main s'avance vers la sienne et, d'une voix haletante, entrecoupée, elle dit : « Votre esprit a des doutes; je ne sais pas de mots pour les vaincre. Quand vous serez complètement malheureux, vous croirez; je n'ai plus la force de prier tout haut; mais je veux joindre mes supplications aux vôtres. »
Le religieux s'incline alors profondément et prononce les paroles suivantes :
« O mon Dieu! daignez, par les mérites de votre fils qui s'est immolé pour les hommes, daignez recevoir l'âme de cette créature qui croit en vous et appeler à la vérité celui qui vous cherche et ne vous connaît pas encore! O mon Dieu! nous vous en supplions; moi, votre vieux et inutile serviteur; elle, votre humble servante : éclairez ce malheureux, pesez ses efforts, ses faiblesses, et que les incertitudes de son esprit soient rachetées par la bonne volonté de son cœur. Si vous nous avez permis, ô Seigneur, de faire un peu de bien, daignez lui en appliquer les infimes mérites.
« Si j'ai été assez heureux pour vous gagner quelques âmes dans les forêts de l'Amérique 5 si cette femme, qui va paraître devant vous, a été pieuse, charitable, vraiment chrétienne, détournez quelque chose de votre clémence sur cet homme à qui vous n'avez pas accordé la foi. Ecoutez trois pécheurs qui implorent le don de votre grâce; fortifiez votre résignée servante, qu'elle aille à vous consolée avec l'espérance de retrouver celui qu'elle laisse sur la terre. Accordez-lui cette
félicité au nom de ce fils divin dont elle tient et baise en ce moment l'image.
« Vous ne nous repousserez pas, 6 mon Dieu; vous êtes bon et miséricordieux dans tous les siècles et à jamais! Amen. »
Au mouvement presque imperceptible des lèvres livides de M'"*' de Wédel, on devinait qu'elle voulait suivre cette ardente invocation. (( Mon Dieu, ayez pitié! » murmura-t-elle encore.
Christian se lève, regarde ce visage auquel la mort avait donné une merveilleuse sérénité, et se jette dans les bras du père Géronimo.
. Le troisième anniversaire du jour où se passait cette scène à Rome, on célébrait, dans l'église des Missions, à Paris, une cérémonie d'un caractère émouvant. Ton peut dire sublime : Tadieu aux missionnaires.
Tous ceux qui se disposaient à partir pour les diverses extrémités de la terre étaient rangés sur une ligne, pieds nus, devant l'autel. Un vieux missionnaire, plusieurs fois torturé, qui, en Chine, avait porté pendant bien des années cette lourde table de bois qu'on appelle la cangiœ, prononça le discours
ss88 CHRISTIAN.
d'adieu. Il peignit avec force à ces jeunes prêtres toutes les souffrances, tous les dangers qui les attendaient. Il s'arrêta sans ménagements et sans réticences sur les difficultés, les obstacles, les causes de découragement plus redoutables que les supplices; risolement, les privations, l'insuccès et la nécessité de se cacher toujours ; et toujours pour perspective la mort!
Quand il les vit aussi résolus, le vieux missionnaire changea de langage :
(( Puisqu'il en est ainsi, leur dit-il, soyez bénis ; vous êtes dès à présent de vaillants confesseurs dignes du martyre que vous allez chercher. Vous êtes plus grands que nous, c'est à nous de nous incliner devant vous et de vous baiser les pieds. »
Et le vieux prêtre infirme vint baiser successivement les pieds de tous les missionnaires qui allaient partir ; chacun des prêtres en fit autant. Pendant ce temps, on chantait le psaume : Laudate eum omnes gentes (Que toutes les nations louent le Seigneur) et ce magnifique verset : Qiiam piilcJun sunt pedes (Que sont beaux sur la montagne les pieds de ceux qui viennent apporter la paix).
LA CONVERSION. aSp
Parmi les missionnaires, sur lesquels tous les yeux se portaient, il en était un qui paraissait plus que tous les autres rempli d'une résolution indomptable et d'une pieuse allégresse; on disait que son âme avait été dévastée par une grande douleur : c'était le père Christian.
Pages.
Préface i