‹ Christian, ou, L'année romaineChapitre 52 sur 53 · LA MORT DE MADAME DE WEDEL LA CONVERSION · texte numérisé non relu

LA MORT DE MADAME DE WEDEL LA CONVERSION

Christian, déjà fou de douleur, exaspéré par Tobstacle qui Tarrête, s'écrie en reconnaissant le moine : « Je vous hais parce que vous, son confesseur, vous avez dû torturer son âme pour obtenir qu'Elle m'abandonne, me maudisse peut-être! Eh bien, soyez content, vous nous avez séparés à jamais en ce monde et dans Tautre !

— Malheureux égaré, dit le religieux, un instant de plus, votre crime était consommé!... Depuis hier je vous cherche, je cours inutilement... Cette lettre, ce pardon, les voici! je L les ai arrachés aux mains de monsignor et

de sa complice qui voulaient tout anéantir... Enfin, j'arrive à temps!!.. » Et le père, absolument au bout de ses forces, tombe sur Té-

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paule du jeune homme, qui Tattire et le serre dans ses bras. Les larmes de Christian coulent en abondance 5 c'est lui qu'il déteste maintenant : avoir douté du cœur de sa fiancée , de la sincérité d'un ami ! quelle honte! quel blasphème! A genoux il ^implore Dieu, le remerciant d'un bonheur inattendu, suprême.

(( Encore quelques semaines, écrivait Lina, et je vous appartiendrai. »

Les fiancés, rendus l'un à l'autre, sont au comble de leurs vœux; le roman pourrait donc se terminer ici : l'auteur en a décidé autrement. Trois derniers chapitres racontent de nouvelles péripéties mêlées à de nouvelles descriptions, toujours destinées à guider la curiosité des voyageurs.

Nous continuerons à résumer brièvement l'histoire de nos amoureux jusqu'à son dénouement.

On ne connaît pas Rome, dit le narrateur, quand on ne l'a pas vue pendant l'été. Les étrangers qui viennent y passer la saison d'hiver pour retrouver la santé ont assurément raison; mais celui qui veut jouir des enchantements de la nature et du ciel de l'Italie s'en ira sans avoir rencontré ce qu'il cherche. Vivre à Rome en été, c'est la posséder tout

entière : à cette époque, elle est délivrée de cette population de touristes qui lui enlève ce grand caractère de majestueuse gravité ; c'est alors seulement que le soleil étale les pompes du couchant • alors les nuits sont des nuits étincelantes comme parle Homère, des nuits qui, selon l'expression de Byron, ne sont pas faites pour le sommeil.

Quand la chaleur est étouffante, que le siroco répand dans l'atmosphère des teintes poudreuses, prosterne sous son haleine de plomb les hommes et les animaux, la ville et la campagne prennent un air de tristesse sublime et de désolation qui leur convient à toutes deux.

Christian et la comtesse goûtaient avec délices ce genre de beauté. Parfois ils assistaient encore à des cérémonies augustes ; une des plus belles de Tannée est celle de la Fête-Dieu : ce jour-là, TEglise romaine passe en revue sa milice et compte ses régiments; on voit sortir de Saint-Pierre et défiler sous le portique circulaire qui entoure presque entièrement la place, d'abord les enfants trouvés, élevés par TEtat, puis tous les religieux, vêtus de robes brunes, noires ou blanches. Dans cette marche imposante, chaque

ordre a sa physionomie particulière : le capucin ne ressemble pas au chartreux, ni le bénédictin au carme; des visag-es fortement caractérisés, des têtes fines et régulières rappellent les statues et les médailles antiques ; les capuchons renversés découvrent des cols vigoureux et bien attachés \ Derrière les religieux viennent les curés de paroisses, le clergé des basiliques 5 devant lui sont portés des bannières et un gigantesque parasol. Ce cortège, au milieu duquel s'élèvent des lustres allumés, des croix resplendissantes, s'avance en chantant. Chanoines, évéques, cardinaux précèdent le pape, qui apparaît porté sur sa sedia, non point cette fois comme un souverain qui commande, un pontife qui bénit, mais prosterné au pied du Saint-Sacrement, en prêtre qui adore et implore.

Sur les pas du saint-père se pressent confondus les gentilshommes aux fraises blanches, au pourpoint de velours noir ; des militaires, des Suisses bariolés de jaune et de rouge, coiffés de leurs morions à plumets;

I. Ce capuchon, comme le froc des ordres mendiants, est lui-même une médaille du costume antique ; le paysan romain a conservé ce costume depuis les moines de saint Bazile, qui étaient des moines agricoles.

des serviteurs en livrée; enfin, sous un éblouissant uniforme, les gardes nobles dont les chevaux piaffent entre la colonnade du Bernin, cadre grandiose et unique du tableau.

Peu de jours après cette solennité, les souterrains de la basilique s'ouvrent aux fidèles; les deux sexes peuvent y entrer alternativement.

Les cryptes de Saint-Pierre sont tout ce qui reste du monument détruit au xiv*" siècle pour construire l'édifice actuel. Tout y est ancien, jusqu'au pavé foulé avec respect.

Le tombeau du martyr est là, au-dessous du maître autel de Téglise moderne. Grand nombre de gens nient que jamais saint Pierre soit venu à Rome et soutiennent que sur la tradition seule repose la croyance à ce voyage; mais qu'importe! sur cette tradition devait s'élever l'édifice de la religion catholique.

Le mois de juillet à Rome paraîtrait absolument inanimé si la campagne n'offrait encore un spectacle curieux, la moisson. Plusieurs centaines de paysans, avec femmes et enfants venus du royaume de Naples, sont rangés sur deux longues files et travaillent

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ensemble; de temps en temps^ ils interrompent un si rude labeur par le cri de Vïj^a Maria: cet appel à la Vierge des consolations adoucit leurs fatigues, excite leur courage.

Pour gagner le pain de toute une année ils osent braver la saison pernicieuse, dorment la nuit dans cet air empesté, n^ayant d'autres remparts contre ses atteintes, trop souvent mortelles, que de petites tentes déchirées dont Taspect rappelle un campement de nomades. De lourds chariots vides se tiennent à côté des moissonneurs, tous prêts à transporter à rhôpital celui ou celle que le mal a frappé.

Le lendemain de FAssomption, appelée la Madone d'août, M'"^ de Wédel voulut aller à Ostie ; elle tenait à voir la chambre et la fenêtre ou saint Augustin et sainte Monique avaient eu ce sublime entretien, entretien qui a si bien inspiré un peintre pathétique^, un écrivain charmant^, un chrétien admirable ^

Avant de laisser Rome derrière eux, les promeneurs s^arrêtèrent à Sainte-Marie de la Victoire, où se faisait la station du jour.

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