ACTE PREMIER
On ne l’a jamais su.
ROBE RT
Le lendemain, j’ai rencontré ce Maubray, — je le cherchais, — et pas un muscle de son visage n’a tressailli. Serais-je parti sans cela !
BRIÂG.
Elle t’avait supplié de partir sans chercher à la revoir.
ROBERT
Et je ne l’ai pas revue. Et quelques mois après tu m’as écrit : Elle est morte. — Elle est morle 1 voilà tout. J’avais eu raison de partir, n’est-ce pas? Je m’étale conduit en homme sage, malgré mes vingt-deux ans. Je n’avais pas brisé mon avenir, je suis devenu un personnage, j’ai tous les bonheurs; — mais elle est morte. Et l’enfant qui devait naître...
BR I AC , l’arrêtant et s’asseyant en face de lui.
Ne ravive pas des souvenirs douloureux. Tu as fait ton devoir; ne te reproche rien. Ton amour a fini comme finissent tous les amours coupables.
ROBt RT.
Coupables !
BRIAC
Tu n’avais pas vingt-deux ans; elle en avait dix-huit: vous aviez été élevés ensemble ; c’est votre excuse. Mais enfin, il y avait un mari.
ROBERT
Oui, elle était mariée depuis un an quand je la revis, un jour, dans son salon ; elle était seule, elle s’avança lentement vers moi. — L’émotion me rendait immobile. — C’était son passé qu’elle retrouvait, c’étaient ses illusions. Elle n’essaya point de parler; elle me tendit la main et tomba dans mes bras en sanglotant, (ii se ure.) Mais tu ne
comprends pas ces ivresses. Tu ne les as jamais ressenties.
(il va s’asseoir à gauche*.)
BRI AC, se levant.
Je les ai ressenties comme toi, et j’y ai résisté. J’ai été aimé aussi, moi, il y a dix ans, par une jeune fille nommée Clorinde, très-jolie, quoique modiste. Elle aussi, elle allait se jeter dans mes bras. Je l’ai retenue et je l’ai ramenée à sa mère. Ce n’est pas grandiose, ce n’est pas romanesque : c’est bêle, parce qu’en France il est toujours bête de faire son devoir. Mais j’ai le courage de ces bêtises-là, moi, c’est ma force. Eh bien ! toi, Robert, il faut maintenant que tu aies le courage d’oublier. (Briac s’assied è côté de lui.)
ROBERT
Oui, n’est-ce pas ? Je n’ai pas encore été assez raisonnable. Il fallait tout oublier. Paris ne me rappelle rien! je suis entré sans trouble dans la demeure modeste où je l’avais vue jeune fille ! je suis passé sans émotion devant l’hôtel où je l’ai retrouvée mariée ! — Je me suis arrêté une heure à regarder les fenêtres de ce petit salon où elle m’avait avoué son amour. Les fenêtres étaient éclairées; d’autres sont là qui vivent insouciants et heureux, et il ne devait pas me venir une larme! je n’ai rien à pleurer ! il ne s’est rien passé dans mon existence !
Tu devrais te marier.
ROBERT
Me marier? Tu as toujours raison, Briac. — J’ai ressenti tous les enchantements de l’amour, tous les entraînements d’une passion ardente, mais c’était coupable, ça ne compte pas. Je vais rentrer dans la légalité, et tu me trouveras certainement une jolie petite demoiselle que je n’aimerai pas et qui me le rendra bien, ce qui est l’idéal du bonheur
' Robert, Briac.