‹ Christina NilssonChapitre 3 sur 4 · RAA IT ETES = NES · texte numérisé non relu

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jp ERS les confins méridionaux de la péninsule

a scandinave, entre les lacs et les forêts du Smaland agreste, au village de Hussaby, non loin de Wexiô, habitait un brave paysan, qui vivait de son travail et cultivait avec l’aide de sa nombreuse famille une ferme appartenant au comte Hamilton ”.

Les terres sablonneuses de ce petit domaine, battues Ë des vents du nord, donnaient de maigres récoltes ; le

bétail restait chétif, les chemins étaient mauvais, les den-

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ni rées se vendaient mal. Sur la néige des longs hivers, sous © les hauts sapins brillants de givre, se détachait, basse et triste, revêtue de sa couche foncée d’ocre rouge, la maison de bois du cultivateur Nilsson.

Dans ces chambres au ras du sol, peu spacieuses, peu éclairées,

! Le comte Hamilton, descendant de la maison écossaise des Hamilton, dont une branche s'est transplantée en Suède dès les temps les pl us anciens.

donnée par Dieu pour appeler le bétail au pâturage? Ses doigts blanes, délicats, étaient-ils ainsi faconnés pour manier la pelle ou la pioche?

A de semblables raisons il n’y avait rien à répondre. La mère Nilsson s’y rendit; la proposition de M. de Thornerhjelm fut acceptée.

Accueillie sous le toit de son bienfaiteur, Christina s y fit bientôt chérir de tout le monde. On découvrait déjà en elle cet esprit perspicace, cette finesse d'observation qui chez les paysans tient lieu d'éducation et d'usage du monde. L'esprit de conduite, l'aptitude aux affaires , le discernement , l'absence de passions, le calme d’un esprit positif, fous ces dons, gardiens de la tranquillité intérieure, révélaient alors chez la jeune Suédoise ce caractère ferme et prudent que les années et les nécessités d’une vie privée de ses guides naturels ont beaucoup développé.

En effet, Christina Nilsson, à l'heure présente, s occupe seule de ses affaires théâtrales et les conduit de facon à en remontrer au tabellion le plus expérimenté.

Mais revenons au château de Thornerhjelm, où l'on voyait nombreuse compagnie, où l’on donnait des fêtes brillantes. Un Jour qu'on y faisait de la musique, une cantatrice en vogue, mademoiselle Valerius, devenue depuis baronne de Leuhusen, témoigna le désir d'entendre chanter la petite paysanne dont chacun lui vantait la voix, et cette voix l'ayant charmée, elle voulut en prendre le som. Avec l'agrément de la famille Thornerhjelm et le consentement de lenfant, mademoiselle Valerius emmena Christina dans sa maison. Elle lui donna des lecons, et vit avec une satisfaction extrême qu'elle ne s'était pas trompée en pensant que dans cette voix sans culture 1l y avait tous les germes d’un vrai talent.

monarchie suédoise, dans la province même où est née Christina Nilsson, une certaine Blaenda sauva le pays de l'invasion des Danois, et voici comment :

Blaenda invita les chefs de l’armée danoise à un festin où elle avait réuni les jeunes filles les plus jolies et les plus courageuses de la province. Lorsque ces hommes furent bien échauffés par les fumées du vin, chaque jeune fille tira de dessous sa robe une faucille à couper le blé et en trancha la tête de son voisin. Blaenda s'était réservé celle du chef principal.

Encore aujourd’hui, les jeunes filles de la province de Wärend portent aux Jours de fête, et en souvenir de ce fait, une ceinture d’ar sent, fermée par une agrafe ciselée où se trouve représentée la salle de ce festin vengeur.

CHRISTINA NILSSON. . o

À ces dispositions musicales Christina joignait une très-vive intelligence et une assiduité qui devaient la mener loin. Mais l’heure était venue pour elle d’un autre enseignement : l'âge d’être admise à la communion évangélique et de confesser sa foi au sein de l'église. Pour la mieux disposer à un acte de cette importance, on envoya la jeune fille à Gothembourg, dans un pensionnat recommandable, où elle demeura deux ans. Après quoi M. de Thornerhjelm la reprit avec lui et Pemmena à Stockholm. Ce fut là que sous la direction d’un habile professeur et compositeur de musique, M. Franz Berwald, Christina se remit avec zèle à l'étude un peu négligée de son art. Au bout d'assez peu de temps, elle avait acquis sur le piano un remarquable talent d'exécution, et par la connaissance intime des maitres allemands elle était devenue parfaite musicienne.

De vagues ambitions commençaient aussi à s’agiter dans l'âme de la jeune fille. Le nom de Jenny Lind, l’orgueil de Stockholm, était alors en pleine gloire; il revenait incessamment dans tous les discours. Christina ne lentendait pas sans émotion. Sous l'aspect calme et froid des beautés du Nord, les femmes suédoises, à quelque condition qu’elles appartiennent, ont de race et dans le sang Je ne sais quoi d’audacieux : une ardeur secrète, une inquiète intrépidité qui volontiers se jette aux hasards et, sans peur, interroge les flots et les étoiles !.

Le rêve du père Nilsson hantait parfois les nuits de Christina.

‘ I y a deux ans, le hasard me fit rencontrer quatre jeunes filles suédoises venues à Paris pour tenter la fortune, attirées par l'Exposition universelle. Elles étaient arrivées en chantant, chaque ville leur fournissant partie de leur voyage; mais leur témérité faillit n'être point récompensée. Perdues dans Paris, où elles n'avaient nul protecteur, — leur compatriote mademoiselle Nilsson était à Londres à cette époque, — ne parlant pas français, elles se trouvaient dans une situation des plus critiques.

Grâce à l'allemand, qu’elles comprenaient un peu, je pus leur venir en aide, Plusieurs de mes confrères, priés par moi de les venir entendre, furent ravis des mélodies scandinaves chantées à quatre parties par ces charmantes Jeunes filles. Nous priâmes M. Montigny de les laisser chanter dans l'intervalle de deux pièces, et elles obtinrent un réel succès au Gymnase pendant toute une qu inzaine.

Les sœurs Groenberg possédaient à elles quatre tout le registre de la voix humaine. La basse surtout était remarquable. Mais leur chant était si bien fondu qu'on ne pouvait distinguer à laquelle des quatre telle ou telle voix

Elle voyait s'ouvrir dans ses songes des horizons lointains et lumineux, Ces horizons tout à coup se rapprochèrent. Une artiste distinguée, la sœur de mademoiselle Valerius, peintre de portraits , partait pour Paris. Elle proposa à Christina d'y venir avec elle. Pour lenfant des forêts de usaby, un voyage en France était un voyage au pays des mérabilia. La tentation était vive, les hésitations furent courtes; les apprêts du départ et les adieux ne prirent pas long temps.

Christina ‘était recommandée à une famille anglaise établie à Paris : elle y recut une simple et cordiale hospitalité. Comme en s'expatriant elle avait en vue de donner à son talent tout son essor, son premier soin fut de s’enquérir d’un maître habile. Le professeur Wartel” venait dans la maison. Christina lui demanda ses conseils, et durant l’espace de trois années elle s’y conforma avec une docilité entière.

M. Wartel ambitionnait pour son élève la carrière théâtrale. Il lui en parlait souvent; Christina différait, moins par timidité que par incertitude de sa vocation véritable. Mais un soir qu'elle revenait du Théâtre- Lyrique, où elle avait entendu dans {4 Reine T'opaze madame Miolan-Carvalho qui s'y était surpassée, la jeune artiste se sentit touchée au vif d’une émulation sénéreusé, Les images qui obscurcissaient encore son avenir se dissipaient à ses Yeux; sa vocation parlait haut. Après une nuit de fièvre et d’insomnie, Christina, résolue désormais à suivre son inclination secrète, faisait demander une audition au directeur du Théâtre- Lyrique. Grâce aux bons offices de M. Wartel, elle n'eut pas à l’attendre longtemps; grâce surtout aux dons magnifiques et au

talent singulier qu’elle laissa voir, elle obtint sur-le-champ un

appartenait. Vêtues de leur costume national sur lequel venaient tomber leurs longues tresses blondes, d’une physionomie mélancolique comme le caractère de leurs chansons, Frida, Ingebord , Nanny et Demine Groenberg resteront dans le souvenir de ceux qui les aidèrent à regagner leur froide patrie riches d’un petit pécule.

* M. Wartel est, en effet, l’un de nos meilleurs professeurs, Avant d’avoir donné à l'art lyrique mademoiselle Nilsson, M. Wartel avait déjà formé un contralto distingué, mademoiselle Trebelli.

modeste engagement de trois ans, au prix de deux mille francs la première année, deux mille cinq cents franes la seconde et trois mille francs la troisième, et le 27 octobre 1864, la jeune Suédoise paraissait pour la p remière fois sur une scène française, devant un public parisien.

Christina avait alors vingt et un ans.

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C'était le moment où le Théâtre-Lyrique, à l'ombre de la liberté récemment donnée aux théâtres, s’appropriait le répertoire des [taliens. M. Carvalho voulut débuter par la Traviata, sans doute parce que le livret de cet opéra est la traduction d'une comédie francaise. Ce fut une idée malheureuse. Le contre-sens perpétuel qui règne entre la musique de Verdi et la pièce de M. Dumas fils , déjà très-apparent sur la scène italienne, parut insupportable sur la scène francaise. La Damé aux Camellias est surtout une pièce d'actualité, une peinture amusante et railleuse d’un monde frivole et essentiellement français, de mœurs légères, que la musique n'est pas par elle-même très-propre à rendre, et que le génie de Verdi ne pouvait comprendre. Comme on la justement fait remarquer, l'esprit de M. Auber était seul capable de broder une arabesque musicale dans le ton de ce canevas parisien. Sentiments et passions agissant en pleine lumière, en pleine liberté, tableaux animés par les ressources de l'imagination et de la couleur, voilà ce qu'il faut au musicien. Qu'a-t-il rencontré dans la Dame aux Camellias? — Des faits anecdotiques et les allures du jardin Mabille |

Des situations si vulgaires, une absence si complète d’idéal ne pouvaient maintenir le compositeur dans la réalité; aussi s’en est-il éloigné tout à fait. De là ce contre-sens que Je signalais à linstant, de là aussi une difficulté extrême pour mademoiselle Nilsson à jouer ce rôle de Phryné moderne avec l'accent juste. La personne

que j'ai tenté de montrer plus réveuse qu'expansive n'est point là

dans un cadre approprié à sa nature délicate et élevée. Elle n’est point à son aise le verre en main dans un souper de viveurs ; elle n'a point la verve nécessaire pour célébrer le pétillant champagne; elle dira mieux une prière qu'un bréndisé, I n’est pas jusqu’à la robe de la courtisane qui ne jurât sur les pudiques épaules de l’humble fille des champs suédois, jusqu'au langage du Parisien au dix-neuvième siècle qui ne détonnât sur les chastes lèvres de Christina Nilsson. Son accent scandinave, très-prononcé à cette époque, étonnait aussi nos oreilles. C'était donc lui enlever son caractère poétique que de faire d’elle l'héroïne d'une situation aussi étrangère à sa nationalité qu’à son éducation.

Aussi ce début, autour duquel on avait fait un certain bruit, ne produisit-1l pas l'effet qu'on s'en était promis. Voici mon impression d'alors, telle que je la consignai dans une chronique au lendemain de cette représentation :

« Une personne blonde, mince, dont le regard a parfois le froid de l'acier; une comédienne intelligente mais novice, avec un accent du Nord hors de place dans un boudoir parisien, et à laquelle la robe de serge conviendrait mieux que les falbalas dont elle ne sait que faire ; une chanteuse inégale avec des notes très-brillantes dans le registre supérieur, un medium sourd et faible, des notes basses un peu voilées, telle m'est apparue mademoiselle Nilsson dans le rôle de Violetta, qui ne sera pas son dernier mot. J’entrevois là une étoile que l'avenir nous dévoilera plus lumineuse, lorsque les nuages qui l'entourent encore se seront dissipés. »

Je ne m'étais pas trompé, et dans la soirée du 23 février 1865 cette étoile du Nord brillait à nos yeux d’un éclat sans pareil.

Quel ciel plus propice que celui de la Flhite enchantée pouvait en effet choisir Christina Nilsson pour nous révéler son caractère mystique, sa nature musicale et religieuse? Mozart n’a-t-1l pas mis dans cet opéra, que Beethoven considérait comme le chef-d'œuvre de son rival, tout ce que son cœur et son esprit révaient d’idéal? Le merveilleux, le surnaturel, le fantastique, ne viennent-ils pas se mêler aux sentiments les plus tendres, les plus élevés de l'âme

humaine? A ce côté idéaliste, symbolique de son talent, à cette

CHRISTINA NILSSON. q religiosité qui lui faisait trouver l’enivrement et l’extase dans le son des cloches appelant les fidèles à la prière, Mozart n’a-t-il pas joint aussi dans la Flüte enchantée la recherche psychologique des émotions humaines, Pamour et surtout cette sentimentalité, essence même du caractère allemand ?

Toutefois ce n’est pas Pamina, l'héroïne romanesque, tendre et candide du musicien-poëte, que Christina Nilsson devait personnifer, mais bien la tragique Reine de la Nuit avec son diadème d'étoiles. C'était le côté fantastique de l'œuvre que devait représenter la fille des sombres plaines scandinaves.

Depuis le jour de septembre 1792 où la blonde Aloysia Weber, rayonnante de l'amour qu’elle inspirait à immortel auteur de {a Elite enchantée, montait aux nues dans ce rôle romantique de la Kœniqgin von der ] acht, on n'avait point entendu semblable harmonie dans l’azur.

Ce fut un éblouissement lorsque cette forme humaine en veloppée dans son manteau noir constellé, le front scintillant sous un disque étoilé, l'œil fulgurant, la bouche au sourire démoniaque, prononça ces paroles : « Oui, devant toi tu vois une rivale ! »

Près d'un siècle après cette sublime création d’un génie sans pareil, les dieux nous envoyalent une seconde Aloysia pour nous montrer la vision conçue dans le cerveau de Mozart. Nos esprits sceptiques crurent un instant avoir entrevu une créature surhumaine. La vision fut courte; mais avec ces notes inaccessibles aux voix ordinaires, avec ces contre-fa répétés d’un accent strident, ces Sfaccaté d'une intonation sûre, d’une vibration singulière, je sentis mon âme pénétrer le sens mystérieux de cette création toute germanique. Comme le disait M, Blaze de Bury: « En vraie fille du Nord, en sœur de Jenny Lind, Christina Nilsson a compris l'idée du maitre. Si sa voix aiguë et vibrante escalade le ciel, c'est pour maudire de plus haut comme une Titanide; les notes sortent de sa bouche comme des vipères de feu, elle a des ricanements d'Hécate. »

Voilà donc une simple paysanne devenue reine pour personnifier idéalement cette singulière création de Mozart. Tout à l'heure nous

allons la voir retrouver à travers les siècles lune des héroïnes les

Lo CHRISTINA NILSSON.

plus poétiques de Shakspeare. N'était-ce pas assez pour la gloire et la renommée d’une artiste?

Mais tout être qui produit, écrivain, poëte, musicien, peintre, ou même comédien, ne saurait s'arrêter. Il y a constamment une voix intérieure qui lui crie : Marche, marche ! Et il marche.

Donc un compositeur, Allemand d’origine et cosmopolite par le talent, M. le baron de Flottow, chambellan honoraire de l'empereur d'Autriche, vint, en cette année 1865, apporter au Théâtre- Lyrique un opéra devenu populaire en Europe, Martha. Ce fut mademoiselle Nilsson qui, le 18 décembre, en créa le rôle principal.

J'assistais à cette première représentation, et je me souviens à peine de l'effet qu'elle produisit, tant il fut effacé. Ce fut seulement dans le « quatuor du rouet », où les notes « piquées » se détachaient claires et vibrantes sur le rhythme de l'accompagnement, monotone comme le bruit du rouet lui-même, que la chanteuse se fit applaudir. La délicieuse romance de «la Rose », mélodie écossaise ingénieusement intercalée par le musicien dans la partition ,

et que Thomas Moore accompagna de ces vers harmonieux :

"Tis the last rose of summer Left blooming alone,

ne me toucha point sur les lèvres de la froide Suédoise.

Quelle autre sensation jéprouvai quelques jours plus tard en l’entendant chanter par la Frezzolini! La belle et touchante artiste en avait fait tout un poëme suave et tendre. Il me sembla voir dans cette mélancolie de la chanson populaire toute la mélancolie de la grande cantatrice, qui faisait alors ses adieux à la scène ! En chantant la dernière rose de l'été, Erminia Frezzolini cueillait aussi les dernières feuilles de sa couronne de laurier! Sublimes beautés de l'âme et de la ligne, réunies en cette artiste d'élite, vous vivrez encore dans notre souvenir après que toutes les fleurs de ses cou-

ronnes seront tombées en poussière !

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