‹ Christina NilssonChapitre 4 sur 4 · PET · texte numérisé non relu

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Trois autres opéras vont encore servir de cadre à mademoiselle Nilsson pendant les années 1866 et 1867 : Don Juan, Sardanapale et les Bleuets. Puis, le théâtre de ses débuts fermé comme un hôtel à louer, nous la retrouverons sur notre première scène lyrique.

Nous avons vu notre étoile réaliser tout à l'heure dans la Zauberflæte l'idéal de Mozart. Quittant le domaine céleste pour prendre sur terre une forme très-humaine et se transformer en épouse délaissée, elle va paraître moins à son avantage. Dans le rôle d’'Elvire, mademoiselle Nilsson a perdu le bénéfice de ses dons les plus brillants. Ses notes hautes n’y seront point employées et l'effet ne viendra pas. Forcée de replier ses ailes, elle marche d’un pas incertain sur les traces de son infidèle époux, ne laissant voir aucun des sentiments qui l'animent.

Il faut le dire, la nature froide de la Suédoise ne peut concevoir les mouvements passionnés, les ardeurs jalouses de la femme de don Juan. Elvire, trahie, ne se contient plus; elle crie vengeance, mais sans cesser de poursuivre de ses désirs enflammés celui qui lui appartient par des liens qu'elle respecte. Abandonnant à donna Anna le soin d'appeler un bras justicier sur l'infidèle, elle hésite perpétuellement entre une jalousie vengeresse et les emportements d’une passion mal éteinte. Toute la situation est dans ces paroles d’Elvire :

« Ah! comment pourrai-je retrouver le barbare que J'ai auné pour mon malheur, et qui a trahi sa foi! Si je le revois, et s’il n'abjure pas ses torts, je veux lui arracher le cœur. »

Mademoiselle Nilsson n’a-t-elle pas trop de sérénité pour comprendre de telles contradictions? A-t-elle bien besoin d'imposer silence à son cœur et de lui dire avec Elvire : « Mon cœur, calmeloi, cesse de palpiter là Les nuits de Stockholm n'ont point les

chaudes langueurs, les enivrements des nuits de Séville. En vovant

Elvire à son balcon, on sent qu’elle va descendre, subjuguée par la voix de l'éternel séducteur. Mais ce « trouble extraordinaire » qui s'élève dans son âme agita-t-il jamais le cœur de Christina Nilsson? Rien dans son jeu ne porte à le croire.

L'interprétation de ce rôle au Théâtre-Lyrique me remet eu mémoire un fait assez singulier et que Je ne puis passer sous silence, puisqu'il fut l’occasion de l'unique effet produit par mademoiselle Nilsson.

Une artiste de talent, madame Charton-Demeur, remplissait le rôle de donna Anna; mais la «tessiture» de sa voix ne lui permettant pas d'attaquer piano le st bémol et de le tenir, comme cela est indiqué dans le trio des masques, que fit-on? Mademoiselle Nilsson la suppléa dans ce passage ! Grâce à ce stratagème , à cette altération de l’idée du maitre, le fameux trio fut bissé dans cette soirée du 8 mai 1866. La virtuose fit éclater sonore et pénétrant ce st bémol, pour venir caresser ensuite la gamme descendante et laisser admirer cette fois encore le timbre cristallin de son registre supérieur. Elle avait besoin de cette revanche, car tout, jusqu’au dialogue malencontreusement substitué au récitatif, où l'accent scandinave se montrait trop à découvert, avait nui au succès de la comédienne.

Si l'opéra de M. Joncières, représenté le 8 février 1867, m’eût pas sitôt disparu, malgré certaines beautés imcontestables de clarté, de mouvement et de couleur, le rôle de Myrrha compterait davantage dans les victoires de mademoiselle Nilsson. Elle a rencontré dans Sardanapale certains accents dramatiques qui caractérisent lun des côtés de son talent si national.

L'air, Muse de ma patrie à la lyre d'airain, et celui-ci, Le silence et la mort répandent leurs alarmes, tous deux d’un caractère noble et pompeux, furent dits avec une fougue scénique et des vibrations vocales extraordinaires. Il y eut là des effets de terreur, d'épouvante, que je n'oublierai pas.

Tout autre elle nous apparut, quelques mois plus tard, dans les Bleuets de M. Jules Cohen. Couronnée de fleurs, elle charma lassistance par son air poétique, La naïveté de cette petite églogue lui

seyait à ravir, Chacun.eût voulu recevoir l’un de ces épis distribués

par la villageoise à ses compagnes sur un rhythme gracieux et original; chacun eût voulu lui faire redire la ballade des Orientales : Tandis que l'étoile inodore , Que été méle aux blonds épis,

Emaille de son bleu lapis Les sillons que la moisson dore ,

et reprend re après elle le gracieux refrain :

Allez, allez, à jeunes filles, Cueilhr des bleuets dans les blés,

M. Cohen n'avait point oublié non plus de faire chanter à Estelle une valse où se trouvait habilement placé un sfaccato rappelant celui de la Flûte enchantée. Est-il besoin d'ajouter que mademoiselle Nilsson enleva cette valse aux applaudissements de lassem-

r s "} & LE ñ ne . # # , y blée! Cest là, en effet, que triomphe surtout sa virtuosité.

Mais la fée des Sagas, protectrice de l'enfant du Smaland, lui réservait bien d’autres faveurs. Le directeur de l'Académie impériale de musique venait de recevoir un opéra de M. Ambroise Thomas, une œuvre dont le titre est emprunté au plus profond, au plus puissant des drames. J'ignore ce qui s’est passé dans l'esprit de M. Perrin lorsqu'il se vit en présence d'un ouvrage qui lui était imposé par la position de l’auteur. Mais un éclair traversa son cerveau; sa pensée se reportant sur mademoiselle Nilsson, 1l l'engagea pour le rôle d'Ophélie. Ce fut un coup de maître. Sans l'apparition de l'étoile polaire, M. Ambroise Thomas n’eñt peut-être pas gagné le port.

Quelle puissance donne donc la beauté, quels mirages produitelle donc, pour qu'un simple tableau où l'inspiration est remplacée par une mosaïque heureusement combinée, suflise à donner la vie

4 toute une œuvre mortellement ennuyeuse! Le rôle d’Ophélie,

c'est une scène, une scène de folie provoquée par les dédains et l'oubli d'Hamlet, ce fou sublime, ce héros shakspearien, que le sentimentalisme et l'esprit de M. Thomas ne pouvaient facilement pénétrer, et auquel il prête, pour tout bien, une chanson à boire. Gette scène de folie est tout lopéra, ou, pour mieux dire, tout le succés,

Mozart, Beethoven, Weber, Meyerbeer, Rossini, avaient songé sans doute à cette étonnante production géniale, mais aucun de ces géants n’osa cependant porter la main sur le drame du poëte an plais. L'auteur de trois ou quatre opéras-comiques, dont aucun ne porte la marque d'une personnalité bien accusée, l'a risqué témérairement sans tomber, grâce au talent d’un artiste consommé, M. Faure, grâce aussi à la plus merveilleuse des rencontres.

En plein dix-neuvième siècle, l'héroïne scandinave de Shakspeare s’est trouvée tout à coup devant nous dans sa päleur, dans sa folie, avec ses cheveux blonds épars, ses yeux bleus étranges d'expression, animant jusqu'aux dalles du préau d’Elseneur, le gothique et royal manoir danois aux créneaux neigeux. Tous les travestissements, toutes les méprises du musicien français et de son collaborateur avaient disparu. L'illusion était complète; c'était bien Ophélie que nous voyions, Ophélie elle-même renaissant de ses cendres après des siècles de sommeil.

Aussi l'enthousiasme fut-il spontané, immense, indescriptible, le Jour de cette apparition prodigieuse. Ce n’était certes pas l'arrangement du compositeur qui enflammait ainsi les spectateurs. De son mvention 1] n’y avait rien, ou presque rien ; car Je ne présume pas que M. Ambroise Thomas veuille tirer grande gloire d’une valse uniquement faite pour mettre en relief la virtuosité de la chanteuse, ses notes sfaccati et leur scintillement : qu'il veuille s'approprier la complainte suédoise chantée quelques jours auparavant par les orphéonistes de Stockholm, dans une représentation extraordinaire.

Au lendemaim de cette soirée où M. Perrin avait donné hospilalité aux compatriotes de mademoiselle Nilsson, elle chanta au

maitre la mélodie qui Favait frappé, et le placage fut décidé, l'effet

assuré. Telle est l'histoire vraie des circonstances qui créèrent la scène de folie dans F Hamlet de M. A. Thomas.

On voit d'ici quel parti mademoiselle Nilsson en devait tirer. Ce n’est pas qu'elle y ait apporté un grand art de composition, ou qu'elle ait copié l'interprétation de telle ou telle actrice, celle, par exemple, de la jeune Italienne qui nous charmait 11 Ÿ a trois ans aux côtés de Rossi, cet Hamlet, cet Othello admirable auquel Je dois peut-être mes plus grandes émotions. Non. Mademoiselle Nilsson n'avait point à se préoccuper de la tradition, car elle l'avait pour ainsi dire en elle. Rien de prémédité, d’appris, ne parut dans son jeu; elle se montra dans toute son ingénuité, et ce fut là son charme. Rien dé frappant, d’artistique dans son geste, dans sa diction ; rien de chaud, de passionné dans son chant froid comme le ciel de son pays; mais un ensemble plem d’attraits, une physionomie originale d’une séduction parfois irrésistible.

Ophélie venait de ressusciter, et c’est à ce miracle que nous avons tous applaudi, et c’est à cette résurrection que nous devrons

la poétique composition de M. Morse.

À sa blancheur le temps jaloux n'a rien ôté : Sur le front virginal d'Ophélie elle-même Shakspeare seulement a mis un diadème.

Mais l'hiver a fui; nous sommes arrivés aux premiers Jours du printemps. Tandis qu’Ophélie repose sous la froide pierre des tombeaux, Marguerite cucille les fleurs nouvelles de son jardin. C'est la saison lyrique où l'Allemagne célèbre les fêtes de maï. De longues processions de femmes vêtues de blanc et ceintes de guirlandes, dit le poëte, descendent, en chantant des cantiques, sur les bords du fleuve. Elles lui portent en offrande des touffes d'herbes symboliques qui, jetées au courant des flots rapides, entrainent avec elles ous les malheurs de l’année.

C'est dans une de ces fêtes que Faust s'est trouvé sur les pas de

Gretchen et qu'elle fui répond :

Non, Monsieur ! je ne suis demoiselle ni belle, Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main!

Elle n'a jamais rien appris, cette ignorante Gretchen ; aussi se laisse-t-elle abuser comme une pauvre villageoise qu’elle est, qui tue ou fait tuer, sans trop s’en douter, sa mère, son frère, son enfant, et qui perd finalement le peu de bonheur et d'esprit que la nature lui avait donné.

Marguerite symbolise amour pur. Elle reste toujours, même dans la gloire céleste, « la candide et simple jeune fille qui a péché, qui a souffert, dit Daniel Stern. Elle n’est ni une stoïcienne ni une héroïne, la pauvre enfant, mais une douce chrétienne. Elle n'a Jamais rien su, rien voulu ici-bas qu’aimer, aimer de ce profond amour du cœur où les sens n’ont qu'une part inconsciente, et c'est pourquoi elle est demeurée pure, innocente jusque dans le crime. »

Je n'ai point à examiner ici dans quelle mesure M. Gounod, tenté par la tragédie de Gæthe, a compris le génie du poëte allemand. L'œuvre du musicien français montre depuis la première jusqu’à la dernière page quelles distances séparent ces deux esprits. L’un plane de toute la hauteur de son génie sur les sentiments mesquins que l’autre caresse de son pinceau maniéré et affadi. Comment M. Gounod pourrait-il s'élever jusqu’à ces cimes nébuleuses de la poésie germanique, lorsque son aimable tableau de genre n’a pu supporter, sans en être amoimdri, le cadre de F Académie impériale de musique?

Jai simplement à montrer que si mademoiselle Nilsson n’a pas su rendre les mièvreries de l’auteur de Faust, mièvreries dont madame Miolan-Carvalho s'était faite si naturellement l'interprète, elle a du moins compris la création de Gœthe.

C’est dans toute la simplicité d’un cœur qui vient de ouvrir

qu'elle a dit ces deux vers :

Je voudrais bien savoir quel était ce jeune homme, Si c'est un grand seigneur, et comment il se nomme.

Elle n’a pas composé son visage, elle n°y a pas laissé voir, comme

sa devancière, un semblant de honte, voire même de pudeur, qui

n’est point en elle. Gretchen ne connait point encore le mal, et c’est dans toute la naïveté d’une impression douce et candide qu'elle songe à Faust.

Peut-être mademoiselle Nilsson a-t-elle chanté d’un ton trop décidé la ballade du roi de Thulé, à laquelle la demi-teinte convient mieux. Quant à l'air des « Bijoux », elle en a effacé autant qu’elle a pu, et avec grande raison, le mamiérisme, st hors de place sur les lèvres d’une petite bourgeoise allemande. C’est dans la candeur de son âme que Gretchen prend la clef du coffret si inopinément

placé sur le seuil de sa porte.

Je ne fais, en l’ouvrant, rien de mal, je suppose!

dit la jeune fille; et ses yeux éblouis par tant de richesses ignorées d'elle jusqu'ici, vont devenir les complices de Méphistophélès. La coquetterie féminine, la vanité enfantine, l'amour de la parure naturel à toute femme, qu’elle soit la fille d’un prince ou la plus humble villageoise, l'entrainent à se parer de bijoux, ornements de sa beauté. Gœthe l'a compris et voulu ainsi, et la nouvelle Marguerite a bien fait de ne pas déguiser sa joie secrète en se voyant si belle dans le miroir fatal.

Le soir est venu, et les deux amants, sans autres témoins que les étoiles, vont chanter :

À nuit d'amour! ciel radieux!

O douces flammes !…

Gretchen cueille une mareuerite et lui demande, en l’effeuillant,

si elle est aimée d’un amour éternel.

Oui! crois-en cette fleur éclose sous tes pas!

lui répond Faust qui la presse de se rendre à sa passion. Et la pauvre enfant, sous un regard de feu, trouve encore la force de lui jeter cette prière :

Partez! oui, partez vite!

Je tremble! Hélas! J'ai peur!.…

Ne brisez pas le cœur De Marguerite !

Ces mots ont été dits avec un accent touchant par mademoiselle Nilsson.

Marguerite s'est échappée vierge encore des bras de son séducteur. L'âme émue et déjà livrée à Faust, elle se met à la fenêtre et

chante, le regard tourné vers le ciel :

Il m'aime! quel trouble en mon cœur !...

L'oiseau chante!... le vent murmure!

Toutes les voix de la nature Semblent me répéter en chœur

Il aime!

Quelle poésie mademoiselle Nilsson à répandue sur cette scène, dans ce tableau où elle nous est apparue comme l'expression la plus vraie de l'amour le plus pur!

A l'acte suivant, la comédienne n’est pas moins dans la situation, quand, assise à son rouet, elle donne un libre cours à ses tristes pressentiments, à ses craintes, dans lattente de son amant qui ne revient pas. Et si l'effet n’est pas plus grand, c’est que le composi- (eur est de nouveau resté impuissant à rendre les contradictions de cette âme bouleversée.

Marguerite, poursuivie jusqu'aux pieds des autels par la voix de sa conscience, par l'angoisse de la maternité qui s'éveaille dans son sein, par les accents funèbres de l'orgue qui la foudroie de ses anathèmes, s’est révélée à nous dans toute sa vérité sous les traits de mademoiselle Nilsson. C'est bien là une âme aux aboiïs, une âme brisée par le remords, épouvantée à l'approche du châtiment par les

voix démoniaques qui lui crient :

Marguerite , Sois maudite!

Marguerite, déjà punie sur la terre, est en prison; elle chante, comme Ophélie, sans reconnaitre son amant venu pour briser ses chaines. Bientôt, sous son étreinte, elle retrouve une lueur de souvenir. Elle reconnait la voix de Faust, se Jette dans ses bras, et

toute sa misère a disparu. Elle se croit sauvée, elle se repose avec

CHRISTINA NILSSON. li)

anour sur le sein de celui « qu'elle a.aimé plus que la vie, plus que l'honneur, mais non plus que Dieu. » Soudain elle aperçoit Méphistophélès sur le seuil de sa prison. Elle frémit , se détourne, s'arache aux bras de Faust, se rejette en arrière, et s’abandonne à la justice divine.

« Mademoiselle Nilsson, écrivait M. Paul de Saint- Victor, a été sublime dans ce trio final où l'amour, la folie et la mort se débattent sur le lit de paille d’un cachot, Avec quel enthousiasme surnaturel elle lance cette mélodie hallucinée , ardente, délirante, qui, répétée dans trois tons différ ents, monte au ciel comme d'un triple élan ! L'exaltation de la voix ne saurait aller au delà. À ce moment, un charbon ardent passe sur ses lèvres, une langue de feu descend sur son front; la Fée prend la fièvre et la ferveur d’une martyre. »

Enfin, la voix de Marguerite appelle à son secours le chœur des anges. Sa voix est entendue au ciel. Et pendant que Méphistophélès dit froidement : Elle est jugée ! les voix d'en haut répondent : Elle est sauvée! L'âme de Marguerite est montée vers les cieux sur les ailes de son chant.

Dès l’année 1867 la renommée de mademoiselle Nilsson traversait le détroit, et le Théâtre de la Reine la comptait au nombre de ses prime donne. Comme à Paris, elle ÿ débuta dans {a Traviata, après sy être longuement Préparée par de bonnes études sous la direction de M. Delle Sedie, l'excellent chanteur de Ventadour, devenu prolesseur au Conservatoire impérial de musique. Son succès fut lrès-srand, au dire des Journaux anglais. Puis elle se fit entendre dans Martha, dans Don Juan, dans la Flûte énchantée et dans Faust.

Le Monde musical de Londres répète, à propos de ce début, une parole qu’il attribue à Schumann : « Ein blick.……. und die Welt

glentz wieder friseh !5 "Et le critique ajoute : « Si la musique est, comme le disent les anciens, le meilleur remède à la mélancolie, on devrait croire qu'une maitresse aussi accomplie que Violetta pourrait être son propre médecin et effectuer sa propre guérison. C’est qu’en effet l'impression produite par cette représentation n'est pas douteuse. Mademoiselle Nilsson est déjà placée comme cantatrice de premier ordre dans lesprit de ceux qui lont entendue, »

Toutefois le journaliste anglais, après avoir constaté que « mademoiselle Nilsson ne joue pas le rôle de la Dame aux C'amellias comme l'a compris Alexandre Dumas et comme l'ont joué madame Doche et la Piccolomini » , n'hésite pas à conseiller à la chanteuse « d’abandonner entièrement de pareils rôles et de se borner à un répertoire plus sain. »

La critique d’outre-Manche ne s'était pas montrée plus unanime que la presse française dans ses appréciations sur l'interprétation du rôle de Marguerite par mademoiselle Nilsson dans le Faust de M. Gounod. Cependant les satisfaits lemportent en nombre sur les tièdes. Cest encore au Daily Telegraph que j'emprunte le jugement suivant :

« Mademoiselle Nilsson, dit M. Clark, connait ses moyens et a confiance en elle. Aussi n’a-t-elle pas hésité à paraître dans un rôle où nous avons vu tour à {our mademoiselle Lueca, mademoiselle Patti et madame Miolan-Carvalho. Elle s'est montrée dans le costume rendu classique par le crayon d’Ary Scheffer. Sa voix simple, douce, mélodieuse, timbrée, a rendu en perfection Pair des « Bijoux » , et la scène où l’innocente enfant raconte la mort de sa petite sœur. Sa façon de comprendre le rôle de Marguerite est très-originale et trèspersonnelle. Nulle trace de l'abandon, de la passion auxquels nous avons été accoutumés dans les scènes de la cathédrale et de la prison. Gretchen nous apparait avec mademoiselle Nilsson comme une Jeune fille réveuse, sentimentale, dont la nature ne peut concevoir aucun sentiment violent, Cette interprétation est pleine de grâce exquise

* Un regard... et le monde resplendit de nouveau.

et de naturel. L'artiste lui conserve ce caractère Jusqu'à laisser un pied sur la première marche de l'escalier, jusqu’à conserver la main sur la clef de la porte, toujours prête à sortir pendant la déclaration de Faust, comme si une volonté supérieure triomphait de la sienne : jusqu’à renoncer à certains mouvements, à certaines poses, à cerlains effets indiqués par ses devancières au moment où l'esprit du mal étend son pouvoir sur Gretchen. »

Dans cette même année 1867, mademoiselle Nilsson chanta au festival de Birmingham, dans l'oratorio : Judas Machabée. Elle y produisit un tel effet qu'on l’engagea tout de suite pour paraître, l’année suivante, au festival organisé par la Société du Cristal- Palace en l'honneur de Hændel.

Le mois de juin 1868 arrivé, je ne résistai pas au désir d’entendre la musique du grand maitre allemand adopté par l'Angleterre, et je partis pour Londres,

Le lendemain de mon arrivée, j'eus la satisfaction de voir mademoiselle Nilsson dans le rôle de Chérubin, qui est peut-être celui où elle me satisfait davantage. Le cadre restreint de Drury-Lane, qui remplace provisoirement le Théâtre de Sa Majesté, devenu la proie des flammes, est très-favorable à l’interprétation des Noces de Figaro. a dans sa construction, dans son installation imtcrieure, un air dix-huitième siècle très-frappant. Toutefois ce n’est point le théâtre privilégié de l'aristocratie , qui étale plus volontiers ses beautés blondes à Covent-Garden.

Mademoiselle Nilsson me parut créée tout ex près pour pérsonnifier le page Chérubin. Elle en porte le costume avec beaucoup d’aisance et de grâce, un ravissant costume de satin bleu de ciel. Elle saisit foute la finesse de ce rôle d’un garcon de seize ans, rôle bien approprié à sa taille svelte. En un mot, elle le joue excellemment. nya pas Jusqu'à une sorte de saucherie, naturelle à Pex- Paysanne suédoise, qui ne soit parfaitement à sa place dans ce rôle d’amoureux endiablé et transi tout à la fois.

Toutefois le premier air :

Non so pit COS SO, COS faccio,

toujours écrit dans le medium, n’est guère favorable à mademotselle Nilsson, qui, à l'exemple de toutes les chanteuses françaises, ne le dit pas dans le mouvement indiqué par Mozart. Mademoiselle Krauss, seule ici, sait rendre la précipitation du dialogue de Beaumarchais et l’emportement de l'allegro «vivace » du musicien. Get air est, sans contredit, l'un des morceaux les plus inspirés de Mozart,

Là où mademoiselle Nilsson rencontre son succès véritable, c’est

dans le fameux air :

Voë chi sapete Che cosa à amor,

Le trouble d’un premier amour ne saurait être mieux rendu que par elle. Aussi la salle entière, ce sotr-là, demanda-t-elle à lartiste de lui faire admirer de nouveau le bijou exquis de lécrim de Mozart.

Elle avait joué la Lucia quelques jours avant mon arrivée à Londres. Je n'eus malheureusement pas l’occasion de la voir dans l'opéra de Donizetti. Je veux suppléer à cette lacune en reproduisant le jugement de M. Clark, lun des meilleurs critiques d’outre- Manche.

«. Mademoiselle Nilsson présente un idéal tellement accompli de la fiancée de Lammermoor, que Jamais dans le plus beau rêve peintre n'a souhaité un plus beau modèle. Le charme qu'avait exercé son apparition sur l’auditoire a redoublé dès qu'elle s’est fait entendre. Jamais douceur n'avait été plus caplivante que dans la cavatine : Regnava nel silenzio , tandis que les ornements qu’elle ajoute à la reprise du thème de la cabalette : Quando rapita in estast, rendu avec une facihité et un fini incomparables, ont déterminé les applaudissements frénétiques de toute la salle...

» Si mademoiselle Nilsson n'apporte pas dans la scène du contrat toute la passion qu'elle exige, dans celle de la folie Factrice a complétement oublié sa personnalité , en entrant tout à fait dans

l'esprit de son role, Chaque phrase est, sur les lèvres de mademoi-

selle Nilsson, lexpression du délire de l'héroïne, délire également bien rendu par la voix, le regard et le geste. La cadence expressément écrite par signor Arditi pour la nouvelle Lucy Ashton, dont les difficultés sont extrêmes, a été surmontée avec beaucoup de brio. Le talent de l'actrice s'est également montré au-dessus de ce qu’on attendait d'elle... »

Les Anglais, bons patriotes, comme lon sait, montrèrent, en ma présence, à mademoiselle Nilsson combien ils Jui savaient bon gré du lustre nouveau qu’elle venait de jeter à Paris sur l'une des créations de leur poëte immortel. Elle fut littéralement acclamée à son arrivée sur l’estrade du Palais de Cristal, où elle allait de nouveau flatter l'Angleterre dans son culte pour Hændel, Hændel, le musicien saxon auquel on fit, le 18 avril 1759, de royales funéailles, Hændel qui repose à l’abbaye de Westminster, à côté des rois et des reines, dans le lieu même qui reçut les restes de Shakspeare, de Garrick et de tous les grands hommes chéris du Royaume- Uni.

Le Festival triennal de Hændel m'a vivement frappé. On ne peut vraiment s’en faire l’idée qu’en y assistant. Que l’on se figure l'immense vaisseau du Palais de Cristal converti en salle de concert; un orchestre et des chœurs de quatre mille musiciens jouant et chantant devant trente mille personnes. C’est d’un effet grandiose. H:endel étant le dieu de l'Angleterre musicale, toutes les sociétés philharmoniques du pays le chantent et le jouent de génération en génération, C’est là ce qui explique la belle et étonnante exécution qu’elles en donnent, Ce sont elles qui se réunissent tous les trois ans à Londres, sous la direction de M. Costa , pour fêter le musicieu de Halle.

L’enthousiasme provoqué par les œuvres de Hændel ne s'est point refroidi depuis plus d’un siècle. Une chose vraiment surprenante, c’est la perfection de l'exécution, confiée à une telle masse de musiciens venus de tous les points du royaume. Et encore M. Costa ne les réunit-il qu’une seule fois en répétition générale, Son archet conduit seul cette armée si parfaitement disciplinée.

Mais, aussi, quel archet! C’est assurément le spectacle le plus 1m-

posant qu'il m'ait été donné de voir. Mademoiselle Nilsson chanta avec le plus grand succès deux airs de Judas Machabée. Le premier surtout, un air à roulades, souleva des applaudissements frénétiques. Cétait justice, car la pensionnaire de l'Opéra a parfaitement compris le sentiment de cette musique sévère et l’a rendu en perfection. Elle a dit le magnifique récitatif de cet air dans le plus beau style. A mes yeux, mademoiselle Nilsson s’est beaucoup grandie ce jour-là. Ge sont, en effet, de ces tâches où l’on s'élève, ou bien où l’on échoue tout à fait.

Quel chœur ravissant que celui de Æcis et Galathée! C'est d’une fraicheur exquise. Quel esprit, quelle couleur il y a dans cette conversation entre une femme et son oiseau, naïf et charmant entretien que Hændel a intitulé 4 Pensieroso! Tous les genres, le gracieux comme le sévère, ont réussi à ce Titan, au sombre Hændel, qui vivait à Londres comme un ours, refusant toutes les avances de l'aristocratie.

Le duo de Judas Machabée, chanté par mademoiselle Nilsson et par une Anglaise, madame Dolby Sherrington, ne m'a pas moins frappé que l'air du ténor coupé par un chœur, que l Ode à l Amour, une page suave de l’un des grands maîtres des oratorios.

Pauvres musiciens du présent, tristes compositeurs « de l'avenir» , que je vous plains de vous séparer d’un tel passé !

Paraîitre à Paris sous les traits d'Ophélie, chanter à Londres, en langue anglaise, la musique de Hændel, 1l n’en fallait pas davantage pour rendre mademoiselle Nilsson populaire par delà le détroit. Aussi doit-elle se faire entendre, pendant l'été de 1869, dans les principales villes d'Angleterre. Cette tournée lui est payée deux cent mille francs !!

En présence d'un pareil enthousiasme, il est permis de se demander quelles sont les qualités, quelles sont les créations artistiques qui le justifient.

Certes mademoiselle Nilsson, une véritable ambitieuse de l'art, est une artiste consciencieuse et bien douée, dont le talent, résultat d'une forte volonté, d’un travail opiniâtre, est arrivé à une per-

fection relative. Sa voix est belle, d’un timbre mordant et très-

particulier, qui rappelle à mon oreille celui des enfants de chœur. Son medium laisse à désirer ; sa manière de phraser est souvent sèche et dépourvue de charme.

J'ajouterai encore, et ceci n’a rien qui puisse déplaire à Fartiste, qu'elle a besoin d’être vue pour produire tout son effet.

Sans être parfaite, la vocalisation de mademoiselle Nilsson a certainement de l'éclat. Les battements du trille ne sont pas très-nets, ni toujours très-justes. J’en dirai presque autant de ses gammes chromatiques. En revanche, les smorzati sur les notes aiguës sont incomparables et tout à fait exceptionnels. Cette voix a sa nationalité , aussi a-t-on essayé le parallèle entre mademoiselle Nilsson et Jenny Lind. « Jamais, dit M. Blaze de Bury, Jenny Lind n'eut cet éclat de vibration. Du reste, même caractère virginal chez les deux Suédoises. »

La voix de la pensionnaire de M. Perrin n'a-t-elle pas subi depuis quelque temps une certaine altération? Ne lui arrive-t-il pas de chanter parfois au-dessous du ton? Et à quoi faut-il attribuer ces altérations remarquées surtout depuis la création du rôle d'Ophélie par mademoiselle Nilsson ? A une cause pour ainsi dire générale, applicable à la majorité des chanteurs de notre époque : c’est qu'en vérilé les études du chant sont toutes différentes de ce qu'elles étaient autrefois. On prend, aujourd’hui, pour de la vibration ce qui n'est que du «chevrottement ». On ne sait plus respirer à propos. Les poumons, mal gonflés, ne suffisent plus à la tâche. De là, les hachures introduites par les chanteurs dans la phrase mélodique. De là aussi'les efforts qui altèrent les plus belles voix avant de les briser tout à fait. Tels sont les écueils qui doivent être signalés à mademoiselle Nilsson.

Et puis, 1! faut bien le dire, c'est dans l'étude, dans la fréquentation des vrais grands maîtres que les artistes peuvent élever leur style et développer leur sentiment musical. C’est là qu’ils doivent aller puiser leurs inspirations : n'est-ce pas à cette source vive et pure que se sont désaltérés les Davide, les Malibran, les Rubini, les Lablache, les Alboni, les Duprez?

Là où excelle mademoiselle Nilsson, c’est dans l’art de composer

une scène, de lui donner toute sa valeur et d'y concentrer l’attenion du spectateur. Elle réussit mieux dans un épisode dont l’importance sera relevée par la beauté de la femme, par l'étrangeté de son aspect, que dans le développement d’un caractère, d’une situation compliquée dans :ses phases. Aussi restera-t-elle l'idéal d’une Ophélie , d’une Reine de la Nuit et d’un Chérubin !

L'artiste semble l'avoir compris. En effet, une belle mission s’offrait à elle lors de son entrée à l’Académie impériale de musique : aborder l’ançien répertoire et faire revivre quelqu'une des grandes œuvres de Mozart, de Beethoven, de Weber, de Glück et de Spontini, en attendant qu'un musicien contemporain lui offrit ‘un rôle important.

Mais soit que son ambition ne la portât pas si haut, soit qu'elle se défiât de ses propres forces, la cantatrice ne s’est point vouée, jusqu'ici, au culte du grand art. Paraitre dans une sorte de tableau vivant et y effeuiller des roses; chanter une valse, et bientôt après se contenter d'être l'héroïne de M. Gounod dans un opéra médiocre, telles furent les modestes visées de la nouvelle « étoile » .

Et maintenant, est-1l bien nécessaire de classer mademoiselle Nilsson, de lui assigner une place à la suite de cette pléiade d’arüistes dont nos pères nous ont transmis les noms? Serait-il, d’ailleurs, bien possible de le faire? Dire simplement qu’elle est une chanteuse légère, ne me parait pas plus juste que de la présenter comme une chanteuse dramatique. Elle n’a ni la grâce sémullante, ni la désinvolture piquante, ni l'entrain, ni la verve nécessaires à la première, ni l’âme passionnée indispensable à la seconde.

Mademoiselle Nilsson restera comme une personnalité très-accentuée, une individualité brillante, ne se prétant pas volontiers à la comparaison , à l’assimilation, au classement méthodique. A combien d'artistes a-t-on pu adresser un semblable éloge?

Nous vivons dans un temps où la banalité met partout et sur tout son empreinte. Y avoir échappé, n'est-ce pas déjà un rare

bonheur ?

LS

NE

Quand le chant national accueillit, au retour d'une longue, brillante et périlleuse absence, la chanteuse villageoise, la pauvre petite joueuse de violon devenue Reine de la Nuit, quand le chœur virginal des jeunes filles de Malmæ, paré de ses blancs habits de fète et couronné de fleurs, vint lui présenter son offrande, le front pâle de Christina se colora d’une fierté modeste; son œil, qui reflète l'azur verdoyant des vagues, s’humecta de pleurs ; mais à la rougeur de l'artiste ne se mélait aucun trouble, et les perles qui tombaient une à une sur sa joue ne recélaient rien d’amer.

Dire la joie, la fierté dont s’emplit l'humble maison des Nilsson au moment où Christina, suivie d’un long cortége, en franchit le seuil, ne serait pas chose facile. Quelles étreintes ! que de mains serrées |! Que de paroles confuses expiratent sur lès lèvres! Quel rêve accompli, quelle bénédiction du ciel! |

Le lendemain, toute la famille, rassemblée dans l'église de Skatelô, y rendit d’un seul cœur et d’un même amour de ferventes actions de grâces au Père céleste. Christina, recueillie, écoutait la parole simple et grave du pasteur évangélique. Lorsqu'il eut achevé son exhortation, elle se leva. On entonnait le psaume 460. Au second verset on se tut. Une voix pure, qui semblait venir du ciel, fit courir dans l'assistance un frémissement pieux. Plusieurs étaient là qui croyaient avoir entendu jadis cette voix d'ange... mais combien plus belle aujourd’hui ! Quels accents plus profonds, plus puissants, plus divers

A la sortie du temple, on se pressait sur les pas de Christina. On était à la fois joyeux et attristé, On savait qu’elle ne pouvait rester au pays. On parlait d’un prochain départ. On se montrait

au chapeau de paille de l'illustre voyageuse — était-ce un emblème?

— l’hivondelle aux ailes déployées qui retenait son voile b'eu flottant au vent.

À quelques jours de R, en effet, Christina, rappelée par ses devoirs d'artiste, quittait la Suède. Quand l'y reverra-t-on ? Cest le secret des fées. Elle y reviendra, rien n’est plus certain. Dans l’âme des filles du Nord, le souvenir du foyer, l’image de la patrie ne perdent jamais leur puissance, leur attrait sévère et doux.

Désormais la maison où Christina vit le jour appartient à la famille. La ferme que le père Nilsson cultivait au compte d'autrui est devenue son bien. Dans ce modeste et sûr abri, grâce à la piété filiale, il va goûter en paix le repos du soir de la vie. H attendra

chaque printemps, quelquefois décu , mais jamais troublé dans son

espoir, le retour au ciel natal de la voyageuse hirondelle,

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