‹ Christophe ColombChapitre 2 sur 11 · cour d'Kspagne · texte numérisé non relu

cour d'Kspagne

La reine auprès de laquelle allait solliciler l'étranger, qui n'avait pour tout appui que la lettre d'un bon prieur, était la puissante Isabelle de Castille.

Isabelle , fille de Jean 11 , roi de Casiille , avait perdu ses deux frères, le roi Henri et le prince Alphonse, et elle éiait devenue l'héritière de la riche Casiille. Madrid et Burgos se dispulaienl encore l'honneur de servir de résidences rojales. Les héritages faits par les anciens rois , et les conquêtes sur les Maures avaient mis la Caslilh; dans un tel état de splendeur el de gloire, qu'elle était devenue la première couronne du Midi. Les deux Casiillescompiaient sous leur vasselagc le royaume des Asiuries, berceau de la puissance espagnole , les comtés de Bigorre el de Biscaye , la Galice el l'Andalousie. Au midi de la Nouvelle-Castille étaient les royaumes mahométans de Grenade el de Murcie ; au nord de la Vieille- Casiille étail la Navarre, partagée par les Pyrénées ,

demi-française et demi -espagnole ; à l'est de la Navarre, le royaume d'Arragon , uni à la principauté de Catalogne, formait un triangle inégal donlle nord était défendu par les Pyrénées, Test par la Méditerranée , et dont les limites occidentales marquaient les frontières des deux Casiilles: la pointe de ce triangle , renfermant Valence dans ses étroites limites , touchait au royaume maure de Murcie.

Au moment où les décrets de la Providence faisaient asseoir Isabelle sur le trône de Castille , l'Arragon devenait riiéritage du jeune Ferdinand. La politique des deux nations avait indiqué le mariage de ces deux princes comnie le plus grand bonheur qui pût arriver à l'Espagne. Celle alliance s'était faite avant la mort du roi Henri; mais les deux nations qui, jusque-là, avaient été rivales, voulurent conserver les droits et les privilèges particuliers à chacune d'elles. Chacune garda le litre de royaume; chacune eut son gouvernement propre : assis sur deux trônes placés l'un près de l'autre , les deux époux ne confondirent jias leur souveraineté. Ferdinand resta maître de l'Arragon, et Isabelle maîtresse de la Castille; et chacun d'eux n'eut dans l'autre royaume d'autres droits que les honneurs dus à l'époux ou à l'épouse du souverain, mais non l'autorité royale. Datis cette position singulière, les 6ei\x monarques entrclinrenl l'un pour l'autre une estime mutuelle, un respect réciproque de leurs droits, et, sans jamais empiéter sur leurs diverses prérogatives, ils s'entendirent pour la gloire commune de l'Espagne.

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Ainsi ils projcièreiit (Miseinblo la ruine dfs Sarrasins, (îl ions les efloils «Je lenr règne lendirenl à la con(|nêle <le Grenade.

Mais, malgré cette parfaile union, les sentiments et la manière d'agir des doux époux offraient un grand contraste. Ferdinand fut uniquement occupé de ragrandissement de ses Etats; la ruse, la fraude même étaient les moyens dont se servait le plus sa politicjue. Il caicnlaii touf. L'élan du cœur le faisait rareu)e[)l agir, lleujployail les hommes, et ne songeait à les récouïpenser que selon Puiiliié qu'il y entrevoyait pour lui-même.

On l'accusa souvent d'ingratitude ; n^ais il était jugé diversement, suivant les effets que produisait sa politique ariiliciousc.

Son zèle pour la gloire de la religion lui mérita de la part de Uoine le litre de roi catholique , devenu un privilège des rois d'itlspagire , et il fut sirrnoinmé le l)iei(X en llalie.

Ses soins poirr la prospérité de ses Elats et l'heureirx succès de ses négociaiions tournant à l'avantage de ses sujets, il fut en Espagne appelé le sage cl le p/udcni.

La France et l'Angleterre lui reprochèrent soq astuce, sa dissimulation, sa mauvaise foi, et lui donnèrent le surnom de perfide.

Le caractère d'Isabelle est demeuré au-dessus de toute atteinte. Elle a été admirée comme reine à cause de ses talents ; elle a inspiré l'enthousiasme des ("iaslillans par la noblesse de ses manières, par la générosité de ses sentiments; elle a mérité rcsiime

S6 CBKISTOPBB COLOMe.

de la postérité par la pratique de toutes les vertus ; elle s'est montrée la protectrice des arts et la mère des malheureux; sa piété était profonde et lui faisait aimer tous ses devoirs. Elle fut épouse fidèle , passionnée pour la gloire du roi; elle aima tendrement ses enfants; elle demeura constante dans sa protection, libérale et reconnaissante, charmant, par sa ^ràce et sa touchante sensibilité, ceux qu'elle jugeait dignes de ses bienfaits.

Le bon prieur des Franciscains comptait sur l'amour de celte reine pour tout ce qui était beau et bien; il ne doutait pas du bon succès de Colomb ; mais il en arriva autrement. Perez avait étudié les pians de son ami ; il les avait admirés et était venu jusqu'à partager son enthousiame; mais cet enthousiasme parut ridicule au confesseur de la reine, que Juan Perez insiruisaii en peu de mois, et qui n'avait jamais vu Christophe Colomb. Talavera regarda ces projets comme impraticables et extravagants , rejeta la demande, et Christophe ne put obtenir une seule audience. Il passa à Cordoue l'été et l'automne de i486. On croit qu'il vécut du produit des cartes qu'il faisait.

Les circonstances étaient peu favorables à ce qu'il pût être entendu; Ferdinand ei Isabelle éiaient occupés de la guerre avec les Maures; cette année même, ils terminaient une brillante campagne. Colomb ne se découragea pas; ses nobles ujanières , son langage^ ses connaissances lui gagnèrent le cœur de quelques personnes; son talent pour les cartes et sa réputation comme habile marin le mirent en rapport avec des

liomrnes <nslingués. L'un des ministres delà reine, le conirùhMir des (iiiances, lit haiiieinoni l'éloge de son projet. Le préceplenr des enfants de la reine cl le uonce (In pape entrèrent vivement dans ses vues ; el ces non* eaux amis le présentèrent à un homme qui paraissait devoir aplanir pour lui toutes lesdillicullés: c'était le grand cardinal «l'Espagne, Pedro Gonzalez de iMendo/.a, le plus grand personnage de la cour, el si influent, qu'on le désignait malignement sous le nom de troisième roi d'Espagne. Il était habile , éloquent, et d'un excellent jugement; il accueillit Colomb avec grâce: mais, au premier abord, il s'effraya de son projet , croyant que les textes de l'Ecriture sur la forme du globe devaient être incompatibles avec les opinions nouvelles qu'on venait lui soumettre. Cependant le sens profond, la religion éclairée du grand homme effacèrent bienl-U les préjugés de Mendoza , qui lui promit son appui et s'engagea à lui procurer une audience des rois. Colomb dut se croire arrivé enlin au terme de ses travaux; sans doute ce moment d'espoir ouvrit son , cœur i\ la joie. Hélas ! la gloire qui lui était réservée «levait être le prix de plus longues épreuves; celle-ci n'était (jue le prclu<le de toutes celles qui l'atlendaieni.

"IS CHRISTOPHE COIOMB.

Colomb présenté pour la première fois au roi elà la reine de Gaslille.

Au jour marqué, Colomb fut admis en présence de Ferdinand el d'Isabelle : là, comme à h cour de Portugal, il parut avec une assurance modeste; il développa tous les motifs sur lesquels il fondait ses espérances. Mais le roi trouvait un ^rave inconvénient à mettre à la disposition d'un navigateur étranger des hommes et des vaisseaux qu'il proposait de conduire dans les mers par des routes inconnues, et il voulut, avant de donner une réponse, avoir l'avis des hommes capables de discuier le côté scientifique de la question. II dit à Colomb qu'on nommerait des examinateurs devant lesquels il développerait toute sa théorie, et sur le rapport desquels on se déterminerait.

Malheureusement, le choix du roi fut peu avanta^ geux pour Christophe : il tomba précisément sur le prieur du Prado, Fernando de Talavera , qui avait déjà conçu des préjugés défavorables à la cause du hardi marin.

Fernando réunit les astronomes el les géographes les plus instruits , el tous furent appelés à se rendre à Salamanque pour y entendre Colomb.

Ces célèbres conférences eurent lieu dans le couvent dominicain (\o Saint-Etienne, dont les religieux donnèrent, parles ordres du gouvernement, une généreuse hospitalité à Colomb.

CUttlbTOl'UL COLOMB. 59

Christophe Colomb s'clail aiieiidu à des objections tirées delà science , mais il vit avec étoiineiueiit qu'on ne Ini objectait rien de solide. Cette docte assemblée, composée de profcssenrscl de dignitaires accoutumés à voir respecter leurs propres opinions, ne pu l goûter les idé^'s nouvel les de Christophe Colomb.

« Veut-il supposer <jue depuis tant d'années Ions les honunes de ions les pays se soient trompés , et (jue Ini seul aujourd'hui ait raison ?Pcul-on supporter l'idée que la terre soit ronde, et qu'il y ail des hommes dont la tète soit sous nos pieds? des arbres donl les racines seraient en l'air? des animaux qui marcheraient la tète en bas? »

— Mais, répondait Colomb, Arislole , Plolénvéeet tant d'autres ont cru (|ue la terre est ronde. Quelle preuve pouri ait-on donner qu'elle ne le fût pas? Quel motif assez puissant pouvait s'opposera ce qu'on tentât un voyage pour s'assurer d'une vérité si importante?

Ici, on lui objectait ((iie ses opinions çtaient nonseulement dénuées de fondement raisonnable, mais qu'elles étaient en opposition avec la sainte Ecriture; car de qui pourraient descendre les hommes qu'il supposait babil er les antipodes? D'Adam et de Noë? Conuneni seraient-ils arrivés de l'autre côté du monde?

Colomb leur répondait que, sans doute, ils y étaient venus en marchant loiijours vers l'orient , et qu'il espérait les rencontrer en naviguant toujours vers l'occident , puisqu'ainsi on ne pouvait manquer de retrouver les dernières limites orientales ; il ajoutait que l'Evangile , selon la parole du Sauveur, devait être annoncé par luule la tcnc ; ({u'un grand

nombre de régions restaient à découvrir, et que, loin d'être en opposition avec le texte des livres saints , son projet semblait être inspiré par la Providence même, qui voulait ouvrir une nouvelle voie à la prédication de la sainte parole. Il osait ajonierquMl était persuadé que, par une impénétrable et expresse permission du Seigneur , il était Tinstrumeni indigne auquel était réservé le bonheur de découvrir celte route jusqu'alors inconnue. 11 répondait à un texte de l'Ecriture par un autre texte, et son enthousiasme étaii de nature à entraîner les esprits, si les préjugés et l'ignorance , jointes au pédantisme d'une science imparfaite, pouvaient être facilement vaincus.

Les plus modérés de l'assemblée dirent que si le passage aux Indes était possible par l'ouest , l'Océan offrait une étendue d'eau si consiriérable , que la prudence ne permettait pas de compromettre la vie et la fortune des hommes pour une tentative chimérique.

Les conférences ouvertes à Salamanque n'eurent pas d'autre résultat : on se sépara sans avoir rien conclu et sans faire le rapport demandé par le roi. La cour quitta cette ville pour se rendre à Cordoue , et ou parut ne plus penser à la prière du marin génois , qu'on traitait d'espri'. creux.

CUUISTOPDË COLUUB. 51

Alltnle.

Christophe Colomb , dont la persévérance élait à louie épreuve , accoinpa},Mja Ferdinand et Isabelle partout où ils allaient ; la guerre allumée contre les Maures de Grenade se faisait, avec vigueur, Colomb était au camp avec la cour. Dans les villes où les souverains s'arrêtaient , il s'arrêtait aussi ; et ceci dura pen.lani ciufj années consécutives. Il se plaignit amèrement, plus lard , des sarcasmes auxquels il était eu butle : il lui arriva d'être traité comme un homme qui poursuit une idée fixe, et ce courage persévérant, celte foi dans sa vocation , celle ardeur pour la science, ce boau caracièro qui se déployait dans sa courageuse patience , étaient convertis en autant de ridicules manies . ei pris»; pour une opiniâtreté révoltante. Les enfants même le montraient au doigt tians les rues , en le désignant connue un fou.

Toujours TexanuMi qi;'oii lui avait pron>is était ajourné. Dans un temps , c'était la guerre; dans nu autre, le soin de radministraiion ou de queUpie fête, comme les noces de la prinresse Isabelle avec le roi d(; Portugal , (pii tnetlaieiil obstacle à la décision «le la cour. Enfin, en 1401 , au moment où les rois allaient partir pour le camp de la Vega , devant Grenade , on consentit à écouler le rapport fait par le prieur du l'rado.

ColoQîb , malgré les dégoûts dont il était abreuvé , avait acquis de fidèles amis qui souleuaienlquelqjiefois ses espérances etdoni lappuilui donnait plus de consistance. Parmi ces amis , nous Tavons dit, était le moine Diego Deza , précepteur du prince Jean. Colomb n'était donc pas sans espérance qu'au moment où Fernando de Talavera allait être adu)is à faire le rapport, il serait approuvé; mais ce rapport n'était pas favorable , et Colomb fut consterné quand le prieur du Prado lui dit que Leurs Majestés nepouvaienl s'engager dans de nouvelles entreprises , mats qu après la finde la guerre, quon espérait voir bientôt, ilsécouleraieïit ses propositions et iraileraicnt peut-être avec lui.

• Voilà où abouiissaieiU six années de patience; et cette vague promesse était tout l'espoir qu'on donnait à Colomb ! 11 fut indigné , se rendit à Séville , et demanda une audience aux souverains, (^eiteaudience accordée confirma la réponse du prieur. Colomb s'entendit répéter par les bouches royales que la guerre de Grenade ne laissait pas de temps pour s'occuper de son entreprise , et qu'il fallait l'ajourner. Colomb , désespéré , ne songea plus à rien attendre de la cour d'Espagne.

Il espéra trouver auprès des particuliers un appui que les gouvernenjents refusaient de lui donner.

Il y avait alors en Espagne des seigneurs que leurs immenses domaines et leurs richesses njettaienl en élal de faire des entreprises presque royales.

Christophe Colomb essaya de s'adresser au duc de Médina Cœli , qui éiait l'un des plus puissants de ces seigneurs, cl qui parui embrasser avec ardeur la pen-

CriRISTOPIlË COLOMB. 3?»

séc d'associer son nom à une tentative qui prom^'llait rimmorlalilc à son auteur.

Mais bientôt la grandeur même de l'entreprise et la dépense qu'elle devait entraîner l'effrayèrent ; el après s'être presque engagé auprès de Colomb, après lui avoir promis trois vaisseaux , a[)rès avoir fixé les conditions du départ , il se désista. Tout ce qu'il conserva de l'enthousiasme qui l'avait portéà entrer dans les vues de Colomb , fut le désir de lui voir tenter sa découverte , el il lui promit solennellement sa protection auprès de la cour.

Mais , sans se fier à celte nouvelle promesse , Colomb , déçu dans toutes ses espérances , quitta Séville et reprit la route du couvent de SantaMaria.

Helour à la Habida.

Ceux qui ont vivement désiré atteindre un but qui leur paraissait louable , cl qui voient leur vie se consumer en une attente infructueuse, comprendront l'amertume des pensées de Christophe Colomb ; mais ceux dont la foi s'éiend avec une conûance filiale à la douce certitude que la Providence veille sur chacun de nous et conduit les événements de notre vie , ceux-là doivent regarder l'exemple de ce grand homme comme rencouragemcnt le plus noble qu'ils puissent se proposer.

54 CUHISTOPHE COLOMB.

Le courage de Colomb est au-dessus de son inforiune. S'il retourne à la Rabida, c'est pour embrasser son ami , le remercier de sa paternelle proleclion pour le jeune Diego , et partir de nouveau , afin de chercher dans d'autres contrées l'appui que lui refuse l'Espagne.

Le bon Juan Ferez, en revoyant Colomb , donna des larmes au récit de sa longue attente ; mais quand il apprit que Colomb songeait sérieusemeni à quitter l'Espagne, tout le patriotisme du bon moine se réveilla. 11 déclara à son ami qu'il ne le laisserait pas partir sans avoir fait une dernière tentative.

Colomb se proposait d'aller en France , où régnait Charles YIll. H avait reçu de ce prince une lettre favorable ; il pensait aussi à tenter un effort auprès de l'Angleterre, où son frère Barthélémy Colomb sollicitait en son nom, Henri VU lui avait écrit une fois de manière à l'encourager. Mais Perez ne pouvait se résoudre à voir tous les trésors et toute la gloire promise à celle entreprise passer à quelque autre nation que l'Espagne. Lui aussi avait été le confesseur de la reine Isabelle ; il connaissait cette généreuse princesse; il supplia Colomb d'espérer encoi*e ; il fit appeler de nouveau Garcia Fernandez et Martin Alonzo Pinzon , l'un des phis riches marins de Palos. Tous deux s'écrièrent qu'il ne fallait pas permettre que l'Espagne perdît une si magnifique occasion d'étendre sa puissance. Piazon s'engagea à contribuer à l'expédition de sa bourse et de ses talents , et offrit de pourvoir actuellement aux dépenses que nécessiteraient de nouvelles démarches.

r.UKISTOdlE COLOMR. 5S

Chrislophe Colomb se laissa ébranler par le zèle de ses amis ; il lui coiiiail de qiiiller rf]spagne , car les douleurs nièines nous attachent au lieu où nous avons soufleM. Il promit d'attendre el de rester.

Négociations de Ferez.

Ferez choisit un homme plein d'adresse el d'acliviié , et le chargea d'une lettre pour la reine.

Le succès du message fut complet; Isabelle manda aussitôt le bon moine , qui ne mit pas une minute de relard ; il partit, voyageant sur sa mule selon la conlume d'Espagne, et arriva immédiaiemenl à Santa-Fé.

Cci ancien litre de confesseur de la reine lui Ot ouvrir toutes les portes. Admis en préseiice d'Isabelle, il lui retraça avei: une chaleur que son zèle rendait cloquenlc la peinture de tout ce qu'avait souffert Colomb pour tine si noble cause. Comme un ami persuadé de la bonté de la cause de son ami, il peignit la sagesse , la profondeur, la hardiesse des plans de Colomb, son génie, son caractère, sa grandeur d'âme ; et Isabelle , convaincue , lit écrire à Colomb de venir à la cour.

Christophe à Sanla-Fé.

Christophe Colomb avait éié tant de fois déçu dans ses espérances , qu'il craignait encore ; devaii-il attendre mieux de celle dernière tentative? C'est avec un reste de découragement et de doute qu'il se présenta à la cour. Il arrivait au moment où venait de s'achever la conquête de Grenade; où les rois faisaient leur entrée triomphante, ei où ils recevaient, dans le palais même de l'Alhambra, la soumission de Boabdil vaincu. Avant de recevoir un ordre pour l'audience qu'il ailendail, Christophe Colomb dut assister à toutes ces féles. Un historien nous 1« représente triste et abattu au milieu de l'allégresse générale, méditant dans le silence des projets qu'il croyait si beaux, et qu'il avait tant de peine à faire accueillir.

Enfin , selon la parole de la reine , des commis saires furent nommés , non plus pour discuter le projet, mais pour en recevoir la proposition. Là s'élevèrent des difficultés imptévues. Christophe Colomb demandait à perpétuité le titre d'am/ra/ et de vice-roi de toutes les terres qu'il découvrirait, et il exigeait le dixième de tous les bénéfices qu'on ferait.

Ces propositions parurent exorbitantes ; on le traita <i'ambitieux , d'homme avide. Le prieur du Prailo avait toujours conservé des préventions contre lui ; l'influence de ce religieux, déjà si grande, venait encore d'être accrue par la dignité d'archevêque de

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riienatie ()iron lui avait donnée; il fui révolté des prétcMilions de Colomb , niéconl(Mil do ce qu'il ne pouvait l'amener à aucun accommodement. La négocialion fut rompue ; on déclara que si le navigateur ne voulait pas accepter les conditions de la cour , il devail renoncer à réclamer sa protection.

Mais Tàme fière el élevée de Christophe Colomb ne se laissa point intimider; les longueurs el les mépris de la cour n'avaient point ébranlé sa constance: la parcimonie qui présidait aux conditions qu'on voulai: lui dicier ne put triompher de sa ré«istunce. Un seigneur , en se moquant, dit ironiquement qu'il avait tout à gagner , puisqu'il ne courait aucun risque ; Colomb s'éleva avec force contre cet injuste reproche , el pour prouver qu'il n'élail point mu par un sordide intérêt, il s'engagea à payer le huitième des frais de l'entreprise ; mais il persista à dire que rien ne le ferait renoncer aux titres qu'il réclamait- Il connaissait les botnmes: tanl de dégoûts lui avaient appris combien peu on pouvait compter sur eux ; il voulait que des litres el des droits bien acquis le missent, s'il était possible, à l'abri de toute injustice. La suite prouvera à quel point il avait raison.

Mais la commission refusa posiiivemeni sa proposition , et Colomb , outragé de voir marchander de si importants travaux , ne \oulut plus rien euiendre ; il jura d'abandonner une cour qui accueillait si mal ses services, et de porter ailleurs son génie et ses découvertes. Il prit immédiatement conjié de ses amis , <|iiitta Sania-Fé, et partit pour Cordoue, déterminé à se rendre aussitôt en l'rauce.

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Colomb est rappelé.

Cet acte de résolution changea les dispositions à son égard ; le peu d'amis qui prenaient chaudement ses intérêts s'alarmèrent à la pensée que l'Espagne perdait à jamais un si grand homme au moment où il voulait se donner à elle; l'un de ces hommes de mérite se nommait Luis de Saint-Ângel, et il était receveur des revenus ecclésiastiques d'Aragon ; il se fil accompagner d'un autre ami non moins dévoué , et obtint sur-le-champ une audience de la reine.

Luis de Saint-Angel osa mêler le reproche aux prières:

t Comment une reine qui avait jusqu'ici voulu être l'âme de toutes les grandes entreprises, abandonnaitelle celle ci qui se présentait avec tant de grandeur? Sa religion , sa gloire , son génie , étaient également intéressés à la proléger. Si ces belles découvertes avaient lien , toutes les nations qui recevraient [es lumières de l'Evangile en seraient redevables à sa puissante protection ; tout l'or qu'on en devrailrecueillir enrichirait les trésors de la Caslille. Que pouvail-on prévoir? Peut-être des royaumes entiers seraient la récompense de ce faible encouragement qu'on lui deniandail; car,eneflreî, pouvait-on plus tenter avec de plus faibles moyens? Deux vaisseaux et trois cents couronnes suflisaieni. La reine mériterait, dans la postérité , une louange immortelle pour avoir fait faire

CURISrOPUE COLOMO. S9

à la science de la navigation un progrès que les autres nations verraient avec envie. Voulait-elle leur laisser toute cette gloire , en priver à jamais la Castille, ei se préparer la douleur de voir un autre peuple recueillir tout l'honneur qu'elle lui aurait abandonné ?

D Quand il arriverait que cet essai fût infructueux, n'était- il pas digrie d'une grande princesse de l'avoir encouragé ; et l'honneur des rois n'cst-il pas d'associer leurs noms à ceux qui font de nobles efforts pour enrichir la science par d'uliles <lécouverles ? »

Telles sont les paroles éloquentes que l'histoire mel dans la bouche de Luis de Saini-Angel; elles trionaphèrentde toutes les incertitudes de la reine. Isabelle embrassa celte fois l'enlfiousiasme des amis de Colomb, et lorsque Ferdinand, plus froid , demanda avec quels fonds on subviendrait aux dépenses de la nouvelle ex|)é(liiion . la reine s'écria: « Je me charge seule de l'entreprise pour ma propre cotironne de Casiille, et j'engage mes bijoux pour en faire les frais ! »

La cause de Colomb était gagnée. Un courrier prit en toute hâte la route de Cordoue pour rappeler ce grand homme.

Le zèle de Luis de Saint-Angel avait tant pressé les moments, que Colomb n'avait pas fait plus de deux lieues hors de Grenade lorsque le courrier le rejoignit. Ces événements, oii de si grands résultats dépendent d'incidenis en apparence si légers, amènent nos réflexions sur les voies |MOvidenticlles par lesquelles nous nous trouvons conduits. Ici , quelques heures eussent sufli pom faire perdre à jamais Colomb à

40 CllUlbTOFllE COLOMB.

TEspagfie; qui dira par quelles nouvelles circousiaijces eût été marqué le reste <Je sa vie, ei qui peut savoir si sou iiumorielle découverle ne dépendait pas uniquement de ce court moment dont son ami sut si bien profiter?

Cependant Colomb, tout entier à son indignation et à son chagrin , hésita à se rendre à l'inviialion de la reine, tant il redoutait de nouvelles déceptions; mais quand il vit Tempressement , l'allégresse du courrier, il ne conserva plus de doute, et revint sur ses pas.

Colomb en présence d'Isabelle et de Ferdinand.

La reine attendait Colomb. La grâce et la bonté de celte princesse firent oublier au navigateur tous ses chagrins. Toujours préoccupé de la même pensée , il se livra, en présence des souverains, à toutrélan de son enthousiasme.

Il allait apporter à Leurs Majestés les trésors du Calhay : nul doute que ce magnifique royaume ne fût le plus riche du monde. Tous ces peuples allaient être convertis à la vraie foi ! C'était là surtout le bonheur qu'il espérait. Un monde de merveilles allait se découvrir aux yeux des Castillans ! Peut-être ne devrait-on pas désespérer d'arriver au Paradis terrestre; car un des plus beaux rêves de ce temps (et Colomb l'adoptait comme une réalité) était l'espoir de retrouver le Paradis terrestre.

CHKISTOPIIB COLOMB. 41

Enfin , dans la cerliliide où il élail de réussir , et regardanl déjà sa découverle romine accomplie , Christophe Colomb proposa sérieusement d'eu faire servir \e produit à délivrer le Saint- Sépulcre. Les rois ne purent s'empêcher de rire à celte idée d'assigner déjà le but du produit d'une découverte à faire , mais ils ne la désapprouvèrent pas.

Il était au comble de ses vœux. La reine lui donna tous les pouvoirs nécessaires , et le 17 avril 149-2 fut signé le traité qui lui donnait le droit de naviguer dans rOcéan , dans quel(|ue direction que ce fût, qui lui conférait le titre d'am/ro/ et ûe vice-roi de toutes les terres qu'il découvrirait, et lui assurait le dixième de toutes les marchandises, de toutes les denrées et de tout for qu'on y recueillerait.

La reine , douée d'un tact exquis et d'une bonté parfaite , ajouta à ces honneurs une nouvelle grâce, que le cœur de Christophe Colomb dut recevoir avec recounaissance. Isabelle pensa que le jeune fils du navigateur ne pouvait accompagner son père dans une expédition si hasardeuse , et elle voulut se déclarer la protectrice de cet enfant; elle l'attacha en qualité de page au prince héritier du trône. Cet honneur n'était accordé qu'aux enfants des plus grandes familles d'Espagne.

4i eURISTOFHE COLOMB,

Colomb pour la troisième fois au couvent de Rabida.

La joie était au couvent de Rabida. Le bon prieur jouissait de son ouvrage ; le premier ii avait accueilli Colomb inconnu et sans appui ; et lorsqu'après sepl ans de démarches infructueuses, le navigateur découragé avait résolu de quitter l'Espagne , seul, Juan Ferez avait fait changer les dispositions de la reine. Avec quel transport dut-il recevoir Colomb triomphant, amiral des flottes caslillannes sur toute retendue de l'Océan , et arrivé après huit années au terme de ses espérances ! Ces deux amis , dans leur louchante confiance en Dieu , unirent leurs actions de grâces , et ce fut à l'église de Saint-Georges, à Palos» que , le '25 mai 1492 , ils s'adressèreni à toute la population maritinie de la ville, en faisant lire l'ordre royal revêtu de toutes les formalités nécessaires.

DiUicullés imprévues.

Il était de la destinée de Colomb de ne parvenir à l'accomplissement de son œuvre qu'en luttant de vivo force contre les difficultés. A peine les marins de Palos surent-ils ce qu'on exigeait d'eux , qu'ils se livrèrent à un désespoir sans bornes ; l'ordre royal obligeait la

cnhïSTOPiie COLOMB. 45

ville de Palos i\ donnera (>)loml) deux navires marchands employés pour la croisièie ; les maîires de €es navires déclarèrent qu'ils ne s'embarqueraient pas. Un nouvel ordre les y coniraigiiit. Deux mois furent perdus en querelles , eu aliercaiions ; on craignait de voir les marins <le Moguer et ceux de Palos se révolter tout à fait, lorsque iMarlin AlonzoPinzon, pour faire cesser celle crainte . déclara (ju'il fournirail lui-même un vaisseau , prit avec ses deux frères un commandement dans l'escadre , et avança le liuilième des fonds que Colomb avait promis.

Mais vainement ces intrépides navigateurs faisaicnlils preuve de tant de couraj^c , ils no pouvaient rassurer leurs limides compatriotes : les ordi^s de la couronne paraissaient un arrêt de nwrt. Le jour marqué pour le départ fut un jour de désolation et d'effroi. Les amis serraient la main de leurs amis et s'en séparaient en pleurant ; les mères , les épouses , toujours alarmées au départ de leurs fils ou de leurs maris, regardaient cette fois ces êtres si chers comme auiaiil de victimes sacrifiées aux rêves et à l'ambiiion d'un éiiangor. La belle et sereine atliiude de Colomb ne suffisait pas pour les rassurer. Elles maudissaient ses desseins , elles blâmaient Juan IVrez de sa créduliié , elles reprochaient à la r<ine de se jouer de la vie de ses sujets ; les matelots , frappés , répondaient parleurs lamenfations à ces sombres adieux. L'amiral s'avança alors . imposa silence à tous, et d'une voix solennelle, forle et looehanle , il se plaça lui et ses vaisseaux sous la sauvegarde de la Providence , communia en présence delous, après s'être confessé

44 CHRISTOPHE COLOME?.

au bon Perez , et , ces devoirs religieux accompifs ? il s'avança sur le port avec une contenance calme el ferme , une joie grave et douce sur le front ; il entra ainsi sur son vaisseau, recevant les dernières salutations dç ses amis , et s'abandonuanl avec confiance sur une mer que personne n'avait encore traversée.

ipiî^rBsmniEtB ^y(D"iii(ErE.

Trarersée.

C'ôiaii lin vcniliedi , 7> aoni 1492, que Colomb (jiiillail le poil (le Palos. Trois caravelles ou vaisseaux léjjers (lu moyen âge composaienl loule l'escadre. Celui que luoiilail l'ainirul portait le nom de Santn-Maria : c'cilaii le plus grand el le seul qui eût ^ un pont.

La Pinln <';iail commandée par Alonzo Pinzon , qui avail pour pil()t(; sou propre frîre.

Le capiiaine de la Nina était un troisième frère de Pinzon.

Colomb cingla à rou(^st ; mais , dès le commencement du voyage, ses étjuipages menacèrent de le forcer à revenir sur ses pas, el bicnhjt la Viuln donna un signal de détresse. Son grand mût venait de se brisor. Colomb pensa que c'était un accident préparé

d'avance, et refusa de lelomner en arrière; il aborda aux îles Canaries pour réparer celle avarie; mais vainement pendant trois semaines il chercha à se procurer un autre vaisseau : il fut obligé de faire radouber la Pinla.

lin bâtiment espagnol venant de Ferro lui apprit que des vaisseaux portugais croisaient depuis quelques jours sur les côtes de l'Océan , sans doute dans le dessein de surprendre l'équipage et de faire manquer Texpédilion. Il fallu', se hâier de quitter les Canaries et d'avancer en mer pour éviter les Portugais. Tout augmentait la terreur des matelots. La vue du Ténériffc en feu les effraya , et ils s'obstinèrent à regarder ce phénomène naluiei comme un mauvais présage. Quand on eut perdu de vue 'a terre , leur tristesse redoubla. Chaque soir l'amiral était obligé de chercher à les consoler vl à t élever leur courage, il leur parlait des trésors (ju'ils allaient conquérir , des pavs merveilleux qu'ils allaient voir , des terres , des royaumes , des îles remplies d'or et de pierres précieuses ; il leur faisait observer (jue le doigt de Dieu marquait cette expédition. Un bon vent d'est, soufflant perpétuellement, les poussait doucement vers le but; l'air était constamment pur, la température délicieuse ; tout était calme autour d'eux , et , sans aucun doute, le terme de la navigation serait sous la protection divine. La belle ligure de Colomb s'animait tandis qu'il faisaitces ravissantes peintures; son altitude imposait aux matelots , et les projets deTévolte qu'ils formaient en l'absence de l'amiral s'évanouissaient dès qu'ils reniendaieul parler.

CliRISTOPIIB OOLOMD. i7

Copcnilanl ils déclarèrciil un jour qu'ils n'iraieiil pas plus loin.

Alors Colomb (léplo>a louie sa fcriiicié.

( J'ai les ordres (Je mes souverains, dil-il, rien ne me fera renoncer lâchement à ma mission. »

Tonk'fois il cachait à ses matelots la dislance [)arcouriic ; il marijuail secrètcniciil la véritable dislance , el ne niellait sur le livre que consullaieni les marins (lue le tiers du chéiïiin qu'ils avaient fait.

Le 15 sepiembie raij^nilhî de la boussole varia : Colomb imagina sur-le-champ une théorie ingénieuse (|ui , toul erronée qu'elle étail, rassura ses compagnons, à cause de la côunance qu'ils avaient dans les connaissances aslronomi(jues de l'amiral , el de ri},Miorance qui les enipèchail de reconnaître l'erreur. Aujourd'hui mèuic la cause de celle variation de l'aiguille entre les tropiques n'esl pas connue.

L'éfiuipage continua sa roule, el le lendemain 14 septembre on vit un héron. La joie fui grande sur tous les vaisseaux, c'était un indice de terre; mais la huit suivante nouvelle alarme : les matelots virent une grande flamme qui leur parut tomber du ciel à nue distance de quelques lieues; ces sortes de météores soijl communs sous les tropiques , mais les matelots ignorants prirent celui-ci pour un feu véritable, et crurent (|ue les bâtiments allaient être incendiés; leur terreur ne cessa que quand itseurent vu la redoutable llamme s'alVaibliipeu à peu et s'éteindre dans la mer. Les jours suivants loui alla bien.

t Voyez, disait l'amiral; pouvez-vous douter que Dieu ne soit avec nous? La brise nous porie douce-

48 CHRISTOPUE COLOMB.

ment sur une mer tranquille; vous n'avez presque jamais besoin de cFianger le gouvernail ou les voiles ; Pair esl frais et pur; et si ce n'était le chani du rossignol qui nous manque, ne nous croirions-nous pas sous le ciel de l'Andalousie? » Il leur faisait remarquer une odeur embaumée qui leur arrivait par intervalle, et qui ne pouvait être envoyée que par , des bocages et des forêts sur les terres dont chaque h jour les approchait.

Alors ils commencèrent à voir flotter sur Peau des plantes de diverses espèces; quelques-unes étaient si fraîches qu'on semblait les avoir cueillies récemment. Un crabe vivant ; un oiseau blanc d'une espèce qui ne dort pas sur l'eau ; desquantités dethons qui venaient jouer auiourdes vaisseaux, leurannonçaient la terre, et ils se livraient avec transport à l'espérance de la voir bientôt.

La Pitita doubla de vitesse , et l'équipage entier affirma qu'il voyait des îles.

L'amiral n'encouragea pas l'espoir des marins ; car, plus expérimenté qu'aucun d'eux , il savait que souvent sur les grandes mers, le jeu des rayons du soleil à travers les brouillards réfléchis par l'Océan donne lieu à des illusions qui retracent parfaitement l'aspect du rivage et des terres.

En effet, ces illusions étant détruites, et tous les indices de terre qui se succédaient depuis plusieurs jours, n'amenant à aucune découverte, l'équipage retomba dans le découragement.

« C'est la mer, se répétaient les matelots, et «ne mer sans limites sur laquelle nous nous sommes fol-

CHRISTOPHE COLOMB. iO

lemenl lancés. Oh! qui nous ramènera dans noire chère pairie ? Jamais nul de nous reverra-l-il TKspaj^ne? »

Un doute nouveau cl vraimcul ailligeant vinl les désespérer. Depuis leur dépari des Canaries, le vcnl avail conslammeiil souiné de l'est, ei ils se persuadèrent que jamais le venl d'ouesl ne soulïlaii sur ces mers, el qu'alors ils ne pourraient retourner sur leurs pas.

Rien ne peut donner l'idée de la (erreur qui s'empara d'eux à cette funeste idée. L'amiral pouvail-il les calmer , lui qui n'avait jamais navigué sur ces mers? que pouvail-il alfirmer? C'est son ambition cl sa folie (|ui les pcrdaieul tous.

Colomb priait Dieu de venir à son secours, cl la Providence seule pouvait l'aider à triompher de cel obstacle imprévu : elle lui fut favorable. Comme pour démentir les craintes des matelots, un léger venl de sud-ouest vint frapper les voiles, el, quoique contraire, il servit à ôler l'idée d'un vent constamment venu d'est qui aurait rendu à jamais impossible le retour on Europe.

Mais rien ne ranimait plus les matelots. Vainement des oiseaux semblables à nos moineaux vinrent voltiger autour de l'équipage; leur chant rappelait celui des oiseaux de la patrie; la politesse el la forme de leurs ailes anrmnçaientqu'ilsne pouvaient s'aventurer fort loin sur les mers. Mais les compagnons de Colomb les regardaient sans plaisir, car tout présage heureux leur semblait désormais une illusion.

Cependant, lors(pie le "il septembre ils virent qu'ils arrivaientà une portion de mer couverte d'her-

50 GllIVISTOPlIE COLOMl^

bcs toiiflues, ils commencèrent à reprendre courage; mais comme ces herbes devenaient de plus en plus épaisses et piaraissaient s'étendre à perle de vue, ils se persuadèrent aussitôt que leur marche allait être entravée , et qu'ils élajent sur les débris de quelque monde englouti. Ils allaient mourir loin de leur pays; ils étaient engagés sur des débris sans rivages ; la mer était ici sans mouvement et semblable à une eau stagnante. Dans ce moment , sans qu'on en connût la cause , la mer se gonfla subitement. Le religieux Colomb , dans cet endroit de son journal, remercie la Providence d'avoir si paternellement veillé sur son entreprise.

« Il m'a été nécessaire , dit-il , que la mer se soulevât alors , comme il le fut, au temps de Moïse et des Juifs , que les Ilots de la mer Rouge s'ouvrissent et se refermassent. »

Révolte des matclols.

Telle était la disposition de son cœur : il était plein d'une filiale confiance , et s'ouvrait avec toute la ferveur d'un chrétien à la reconnaissance envers Dieu.

Mais si son âme forte et pleine de foi puisait dans la prière un redoublement de confiance , le découragement de ses compagnons lui donnait de jour en jour des inquiétudes plus sérieuses. Ce n'étaient plus des murmures , des plaintes , des regrets ; c'était i\u

CIIRISTOPIIR COLOMB. 51

sombre iiiéc:onicntem(;nl , iiti ospril de révolle , que l()!il rasccndanl de (]olotnb iio pouvait plus contenir. Ils élaieiil assiirt''menl sur im désert d'eaux inconimes ; leurs provisions vicndraienl à s'éj)ijis(T ; ils mourraient de faim et de soif, balancés sans espoir sur ces mers sans limilcs. Ni port ni lerre bospiialiéte, ni rocher , nulle créalure huuiaiue; toujours la mer. Kl qui les exposait graluitemenl à des périls (|ue jamais aucun homme n'avait . courus? Qui les arrîichail à h'iii-^ parciils el à leur patrie, pour les conduire à une liii désespéiée ? C'éiail un étranger, sans famille en Kspaj^nio, qui se jotiail de leur vie pour saiisfaire ses c'.iimères.

Eh hit'u ! il fallait se rendre maître de la sienne. Il fallait le pré'cipiier dans cet interminable Océan dont il v()ulailf()l!ement Irouver les bornes. Qui conuaîlrail lenrciime après tout? ils leiourneraicnt en Espagne, Cl ils diraien! (jue ramiial, en contemplant les astres pour s'orienler, avait imprudemment omis toute précaulion , dése^|>éré qu'il éiait «le ne point Irouver la terre , el (|u'il éiait tombé dans l'Océan. Ainsi av;iit-il élé |)iini de sa lémérilé, el ses compagnons auraient repris la loulc dt; leur pays. Qui oserait contredire leur mcnson;^'e? Leur sûreté (l'ailleurs ne rendrai(-el!(î pas tout léiiiiime?

Ainsi , ils devenaient de plus en plus sombres , se promenant sur !e vaisst'au dctix par deux , trois par liois, et s'enirelenani (utituellement dans leurs ler- «eurs el dans leurs crimini Mes pensées.

(lolomb le savait , mais sa constance ne l'abandonnait pas. Il était calme el serein. Il menaçait les plus

52 CBRlSTOrUE COLOMB.

coupables en leur rappelant les ordres des rois; il proniellail aux autres de Targenl et des honneurs ; il désarmait ceux qu'il connaissait meilleurs et plus doux, par des paroles de bonté qui pénétraient jusqu'à leur cœur et qui les faisaient rougir à leurs propres veux.

Le 125 septembre , Martin Alonzo crut une seconde fois voir la terre. L'équipage des trois vaisseaux fut dans la fièvre de l'agitation et du délire , tant la joie fui grande. Hélas ! c'était encore une illusion , el les marins, détrompés au boni de quehjues iieures , retombèrent dans leur morne tristesse.

Et pourtant Colomb prenait plus de confiance (jue jamais. Des indices certains lui annonçaient cette terre que ses compagnons désespcraienl de trouver, ou qu'ils croyaient voir dans les irompeurs cffois des vagues et de l'air. Les dauphins, les poissons volants entouraient les vaisseaux. Quant à la navigation , elle était si heureuse que jamais dans les mers les plus fréquentées un pilote n'avait condiul un navire avec tant de sûreté; l'air était si doux , la mer éiait si calme , la brise était si légère que les matelots , subissant cette influence extérieure, senlaientcomrae malgré eux leurs inquiétudes s'affaiblir, et que, dépouillant leurs vêtements , ils prenaient plaisir à nager autour des navires , jouant avec les vagues el folâtrant comme des enfants.

Puis ils cessèrent de voir les oiseaux de terre ; alors ils craignirent qu'on ireût passé au nord ou au midi de quelque île qu'on n'aurait pas aperçue , el ils voulurent que Colomb naviguât vers le sud.

CliniSTOPHE COLOMB. 53

I/amiral fut infloxible. H naviguait vers l'ouesl; il seinblail qu'il lui fût révélé qu'à l'ouest seulenionl il irouveraii la terre. El bieulôl le nombre prodigieux (les oiseaux de terre , des poissons qui ne quittent pas le rivage donnèrent aux malelois des espérances qui leur persuadaient de niontenl en moment qu'ils voyaient la terre. Bioniot ce devint un jeu parmi eux; on entendait crier sur tous les vaisseaux : Terre! Terre! Le découragement suivait l'iihision déçue , et l'amiral déclara (juc celui qui annoncerai! la terre , sans qu'on la vit vérilablemenl après son averiissement , perdrait tout droit à la récompense promise.

Le 7 octobre , à la prière de Pinzon et sur l'indice des moineaux qui volaient par bande vers le sudouest , Colomb changea un peu la direction de son vaisseau , et durant trois jours on crut approcher de la terre; des exhalaisons embaumées , des herbes vertes l'annonçaient cl l'équipage l'espérait ; mais quand le 10 octobre on vit que ces indices se nuillipliaient vainement sur nue mer dont l'éclat d'une lumière pure reculait l'horizon à perle de vue, l'équipage se mutina ouvertement.

Tous les marins se réunissent et annoncent qu'ils n'iront pas plus loin : • C'est tenter la Providence , senor , s'écrienl-ils ; vous devez assez vous louer de notre courage ; nous naviguons depuis trente jours hors des limites connues du monde ; où prétendezvous nous mener?

— Ueconiluisez nous en Kspagne.

— Nous le voulons tous ; personne ici n'exposera sa vie plus longtemps. >

Fermeté de Colomb.

Colomb , enloiiré de leurs murmures et de leurs reprncbes comme des flols d'tmc mer courroucée, leur parle à lous. Ses discours sont pleius d'adresse et de persuasion; il les prend séparément, il les réunit; mais tout est inutile. Alors , ferme comme un rocher que n'ébranle pas reff(»rl des flots , il prend le ton du commandement : i| leur déclare qu'il a été envoyé par le roi et la reine à la découverte des Indes , et qu'il ne retournera que quand avec la grâce de Dieu il aura accompli sa mission. Il est leur chef; ils lui doivent obéissance; tout est achevé parce mot; il les laisse à leur devoir.

Ou a dit qu'à cette heure décisive , Colomb avait ajouié que si dans trois jours il n'avait pas vu la terre, il cùdoraii aux niaiclois. (>ello assertion est dans un seul des auteurs anciens qui ont écrit la vie de Colomb (Oviédo, c'est la plus universellement adoptée jus(|u'à présent). Que sa fermeté inébranlable ail donné un ordre sans condition dans un moment si dilïicile, ou que sa pieuse contiance lui ait suggéré celle-ci par une sorte de don prophétique , le succès couronna sa conduite , l'équipage rentra dans le devoir, et bientôt même il vint à partager les espérances de Tamiral.

Le lendemain de cette scène , une branche fleurie d'aubépine , une planche, un bâton travaillé demain

CHKISTOPHE COLOMB. 55

d'homme^ cliangèrenl les murmures eu une vive alterne. Ce senlinieul dcvinl si profoud , que l'amiral put s'enlrclcnir le soir avec ses malelols comme un père avec ses enfauls. Après qu'ils eurent chaulé à bord du vaisseau le Salve Hcgina , l'amiral leur adressa une allocution loucliaule.

< Dieu, leur dil-il , les avait conduits par un vent favorable au milieu d'une mer tranquille ; il les menait comme par la main à une nouvelle Irrre prom>ise. Malgré leurs murmures , il les a\aii Irailés comme ses enfants chéris , ne pcinieilaui pas à la lempéle de leur causer un mouioul d'cflVoi ; leur envoyant cha(|ue jour dos indices plus certains de la terre qu'ils cherchaient et dont ils étaient maintenant si proches, l'ont était fait : ils n'avaient plus qu'à bénir la boulé du Seigrieur , et à lui rendre leurs actions de grâces |)Our une navigation si heureuse et si étonnante, qu'elle devait avoir à leurs yeux reconnaissants le caractère d'uEie protection miraculeuse.»

Knsuite Colomb leur commanda de se tenir sur leurs gardes pour éviter les éciieils , et il pron»it à s celui qui découviirail la terre le premier un pourpoint I et nn manteau de velours. Le gouvernement assurait déjà une pension de trente couronnes.

La terre.

Colle nuit, Colomb ne dormit pas. L'enthousiasme régnait sur tous les vaisseaux. Personne ne doutait plus. L'amiral cherchait avec anxiété le plus vague indice de lerre.

11 éiait assis sur la duneile , et de là il plongeait sur l'horizon un œil inquiet. Vers dix heures de la nuit , une lumière brille tout à coup dans le lointain; celle lumière marche, elle semble portée comme sur une barque moulant et descendant sur les vagues. L'amiral appelle Pedro Gutlierez : i iNe voyez-vous pas une lumière de ce côté , dii-il , dans la direction de la luneile? i Pedro Guiiierez vit la lumière , et tous les deux la suivirent de l'œil un moment.

Rodrigo Sanchez , appelé par l'amiral , cherche aussi cette lumière ; mais elle venait de disparaître. Quelques moments après , tous les trois la virent encore ; elle paraissait tantôt plus faible , lantôt plus forle , toujours vacillante , passant et repassant , comme si elle eût suivi les sinuosités de quelque rivage ; puis ils ne la virent plus.

Les trois vaisseaux dans cette belle nuit fendaient les ondes avec une étonnante rapidité. Tout à coup , sur la Pinla , résonne le cri joyeux et passionné , répété avec un enthousiasme impossible à décrire, le tri de Tcrrcï Le canon du signal convenu avertit l'amiral; il regarde , et , à deux lieues environ, il

reconnaît la terre. H répond par le c:inon, et la joie , une joie qui n'est plus une illusion , remplit l'équipage.

L'amiral dontia ses ordres : les voilrs fiironi pliées, et les vaisseaux en panne allendirenl l'aurore.

Guanahani , ou San-Salvador.

Le vendredi malin, 12 octobre 1^*02, quatrevingt-dix jours après son départ de Palos , trenlo-six jours après son passage aux Canaries , Christophe Colomb se trouva en vue de la première île découverte dans le Nouveau-Monde : Guanahani.

Des hommes sauvages , cuivrés , accoururent de toutes parts sur le rivage , manifestant un extrême étonnemeni.

Christophe Colomb mit pied à terre; il s'agenouilla en versant des larmes dejoie, et baisa avec iransporl cette terre étrangère qui lui apparaissait déjà si belle. Ce n'était ni Tile de Cipango ^ ni le royaume de Caihaij , puisque la présence de ces hommes, qui erWouraienl les Espagnols , attestait que le pays ne pouvait être civilisé ; mais c'était une terre fertile , <les arbres magniliques , des plantes inconnues à riMirope , un paysage admirable et le présage des plus grandes découvertes.

Lorsque Colomb et ses compagnons, à genoux , eurent rendu grùce à Dieu , Tamiral , se relevant,

58 r.MRISTOPlIE COLOMB.

lira son épée mie , ei s'écria d'une voix solennelle : fl Moi , Colomb , je prends possession de celte lerre au nom du loi et de la reine de Caslille , don Ferdinand et dona Isabelle , et je la nomme San- Salvador! i>

Tous les matelots el tous les officiers lui prêtèrent serment d'obéissance , en qualité de vice-roi et d'amiral.

Premières impressions.

La joie des Espagnols , après ce premier moment , se mainfesta par les plus vifs transports. Dans l'ivresse de leur bonheur , ils s'embrassaient muiuellemenl ; ils chanlaienl , ils dansaient , ils s'écriaient ; ils couraient au loin et revenaient sur leurs pas ; ils pleuraient, ils riaient, ils étaient hors d'eux-mêmes. Les uns venaient tomber dans les bras de lamiral en partageant sa joie ; d'autres se rappelaient leurs révoltes , et se jetaient à ses pieds en lui demandant pardon ; plusieurs le priaient de se rappeler d'eux en Espagne , le considérant déjà comme le distributeur des grâces. Tous le regardaient avec admiration et proclamaient son génie. Ce devait être un tableau sinj^Miiier que celui de tous ces hommes, pour ainsi parler , éperdus de joie , iransporiés d'admiration et d'étonnement sur une terre où chaque pas était une découverte, el servant cux-racmesde spectacle à un peuple sauvaf^e pour qui leur arrivée était une énigme

r.imrsTOPHE colomb. 59

impossible à expliquer. Les nalurels , an premioi' aspect (les vaisseaux , les avaienl pris pour des iiionsircs marins. Quami les Itlspa^Mtols (Jéi)ar(|ttèrcnt, les saMva;ie.s piireitt aiissiiol la fiiile, ei s'enfoncèrent dans les bois ; mais peu à peu ils revinrent , se proslcrnanl , menant les mains sur leurs lèles en signe de respect , car ils se figurèrent (juc les lionimes blancs et vèius (ju'ils avaienl sons les yeux élaieni des êtres surnaturels descendus du ciel sur des machines ailées. D'abord ils se tinrent encore un peu à l'écart , mais l'amiral les attira par des signes , et leur fit des caresses (|ni les enliardirenl. Ils s'approchèrent curieusemeni; ils louchèrent la barbecl les vèiemenls des espagnols ; ils montiaient les vaisseaux et manifestaient leur élonnemeni. L'amiral envoya chercher à boni des navire» (|uel(jues bagalelles (jui parurent enchanter ces pauvres insulaires : ils reçurcnl avec une joie d'enfant des giains de veire, des rubans, des morceaux de cuivre. Les grelots surtout leur lirenl un plaisir extrême; ils ne se lassaient pas de les a^iier eu les portant à leurs oreilles. La cunliance do ces hommes sim])les charma l'amiral et lui pirut un présage heureux. L'excès du bonheur le disposait à tout euïbellir ; son imagination lui représentait ces sauvages cot'une des hommes innocenls que leur douceur disposerait f;'.ci!euieui au chris.liaiii>me.ll les (examina avec l'inlérêl d'un homme qui regardait déjà la civilisaiion lulure de ce pays comme son ouvrage. Ces nalurels n'avaient point de barbe; leur teint éiaii cuivré , mais leurs traits n'éiaienl pas dillormes ; leurs yeux étaient noirs , grands , et l'on expres>ils ;

leur physionomie éiail exlrémeinenl douce ; ils iréiaieul ni fori peliis ni fort grands; leur taille était en général souple et bien prise , mais leurs membres n'annonçaient pas une grande force, ni leur maintien des habitudes guerrières. Toute leur parure consistait en de bizarres peintures. Plusieurs étaient peints sur le corps ; un grand nombre se contentaient de se peindre ou le nez ou le tour des yeux. Leurs cheveux étaient noirs , lisses , droits , et irès-couris par devant; mais ils eu laissaient croître derrière quelques mèches qui retombaient bouclées sur leurs épaules.

Tous ceux que Colomb vit au moment («ù il débarqua paraissaient avoir près de trente ans.

Colomb, se croyant sur quelqu'île de l'archipel indien décrit par Marco Paulo , donna à tous les naturels le nom iVIndiens.

A peine, dans rempressement des Espagnols à examiner tant de choses nouvelles, pensaient-ils à rejoindre leurs vaisseaux. Il fallut que la nuit vînt les avertir; ils avaient passé la journée entière à errer sur la côte, à entrer dans les bois, à courir d'un objet à un autre, appelés par leurs compagnons, d'une découverte qui les charmait déjà, à uug seconde qui leur semhiaii plus belle , tout entiers à la surprise et à la jofe , ils ne semaient pas la fatigue. A bord des navires , leuis yeux se lixcrenl encore sur cette île, leui- première dccouverie dans le Nouveau-Monde. Ils avaient hàie d'être au lendemain pour recommencer leurs excursions.

CUniSTOPHE COLOMD. 61

VU

Connaissance de l'île.

Dès la poinio «lu jour les Espagnols vireiil une iniillilucle d'Indiens sur le rivage , et leurs vaisseanx se ironvèrcnl enloiirés de canols faits d'un seul arbre , el pouvant conlenir quarante ou cinquante personnes. Si le canot venait à se renverser , les Indiens, nageant sans effort , le redressaient aussitôt , vidaient l'eau avec des calebasses et y remontaient sans peine. Les naturels apportaient du colon , des perroquets, et du pain du cassave. QueNjucs Espagnols aperçurent de Tor que plusieurs d'entre les naturels portaient comme un ornement à leurs narines, et qu'ils éclianjj;èieni avec plaisir contre des sonnettes. I/amiral demanda d'où venait cet or. Les Indiens montrèrent une grande terre au midi.

Nul doute pour Colomb, qui nourrissait cbèrement son illusion accoutumée, que ce grand pays ne fût le royaume de Calliay. Il crut comprendre que les Indiens lui pariaient d'un roi puissant, servi dans de la vaisselle d'or: c'était assurément le Grand- lilian.

Cepemlaril il commençait à saisir (|uelques expressions du langage des naturels, el le mol répété de Gnunnliani lui apprit que tel était le nom indien de l'île qu'il venait de nommer Saii-Salvador.

Ces deux premiers jours furent suivis d'une étude plus approfondie del'ile et des liabitants. i/amiral ordonna (ju'on côtoyât le rivage; et à mesure (|ue les

(;2 CIiniSTOPHE COLOMB.

vaisseaux en parcouraieiil les diverses sinuosités, on adinirail la beaiilé «lu pays. La vigueur et l'élévation des arbres étonnèrent les Espagnols; c'étaient des pahuiers , des cocotiers , des acajous plus hauts que nosclienes,desaloësdonlleparluni arrivait jusqu'aux vaisseaux. A Guanahani , l'une des plus petites des Lucayes, les Espagnols voyaient déjà , sans le savoir, les belles forêts vierges du sol auiéricain. L'amiral remarqua des ruisseaux qui arrosaient la terre el coulaient en plusieurs sens. Il découvrit un beau lac. vers le milieu , el passa devant deux villages composés de huttes rapprochées, faites avec soin, en branches de palmier. Les hommes et les femmes," voyant sur la merles chaloupes européennes , sor- • laient de leurs huttes et faisaient des gestes d'admiralion , peut-être même (V adoration , car ils élevaient au ciel les mains et les yeux ; ils appelaient les étrangers par des cris ; ils leur présenlaicni de loin des fruits, des lleurs , el des vases pleins d'eau , comme s'ils les prenaient pour des êtres surnaturels. Plusieurs mirent leurs canois en mer, el naviguèrent à la suite des chaloupes. D'auires, qui étaient d'abord restés sur le rivage ; se jetaient à la mer el allaient à la nage jusqu'aux chaloupes; ils demaîidaienl par leurs cris el leurs signes à y être reçus , el l'amiral , leur souriant , les aidait à y monter, il se monlrail bon pour eux el leur donnait des grains de verres, des Fuédaillcs , tous ces objets de si peu de valeur qui les ' rendaient heureux.

Les chaloupes, tournant l'île, arrivcreni à une petite pres((u'île , où les Espagnols remarquèrent six

(IfRISTOPlin lOLOMB.

fi5

lnil((\s iii'iienries, mloiiréns de jardins aussi beaux (|ti(' ceux do la Caslille.

ColomI) avait assez vu; il jugea que l'île avait peu (réicri.liKî , Cl rejoignit ses vaisseaux pour croiser dans la lucr cttîre les îles (|ue les iiaiurels lui indiqueraieul. Il garda avec lui sept Indiens, cliaiinésde mouler sur les beaux navires et de suivre les étrangers. 1/niniial pensait que ces Indiens apprendraient un peu d'espagnol , ei |)oiirraient dans la suite lui servir d'inlerprètes.

Mil

l'Vruandioe lI Soanicto.

De belles îles, plaies, fertiles, de diverses foi mes, se présenièrenl à (Colomb dans louies les directions. Les Indiens lui en nommèrent plus de cent : c'était cerlainemenl , selon ramiral , l'arcliipel n»erveillenx d()nl parlait .Marco Paulo, cet archipel de 7,488 îles (|iii |)i(»diiisenl i\c^ cpices et des milliers de phnles odoriléranles , et (ju'on devait trouver à Test de l'Asie, avant d'arriver à Vile, de Cipnnrfo et au royaume de Cnibay.

(lelte erreur, chère à Colomb, faisait le fond de toutes ses iechereh(!S , et jamais il ne fui dissuadé.

Il abordai] la plus grande de ces îles, qu'il nomma la Conception; il croyait y irouver des hommes porlanl i\o.>, braceleisf/'or, mais il ne vil point d'or; des habilants , peints de diverses couleuis, venaient au-

devant de lui , montés sur des canots. En ce moment, un des Indiens qui étaient à bord des vaisseaux espagnols saula à la mer, et entra dans l'un des canots de ses compatriotes, qui prirent aussiiôt la fuite, lis ramèrent avec vitesse jusqu'au rivage, et, quittant leurs barques, ils coururent dans le bois avec la rapidité des daims. Mais un autre Indien apporta sur un canot, à bord de la Nina, une quantité de coton ; on le prit à bord , lui et son canot, qu'on hissa sur le navire, et on amena l'Indien tremblant aiix pieds de l'amiral.

Il importait à celui-ci que les naturels eussent confiance en lui; il accueillit l'Indien avec bonté, lui mil sur la léle un bonnet de couleur, lui donna desgrains de verre , et le renvoya. Un peu plus tard , Colomb vil un autre Indien qui traversait rapidement la mer, seul, sur un canot, et ayant le cou orné d'un collier de graines. Sans doute il allait d'île en île annoncer la présence des merveilleux étrangers. Cet Indien fui appelé par des signes ; l'amiral le prit à bord , avec son canot, lui fit donner du miel, du pain et du vin; le lendemain il lui rendit la liberté, lui ayant ainsi évité la fatigue du trajet.

Le vaisseau se trouvait en vue d'une île nouvelle; il fut promptement entouré par les barques indiennes. Les Indiens apportaient du colon, des racines et des fruits inconnus aux Européens.

L'île fut visitée par l'amiral ; il la nomma Fernan-

dine. Les femmes avaient des tabliers de colon ; les

bulles étaient plus régulières et plus jolies qu'à

' Guaaahani; il y avaii plus de coton tissé, et les babi-

CniiiSTOPHE COLOMR. 05

lanls se scrvaieni de lits qu'ils appelaient des hamacs. C'élaii une forle loilc de colon , se balançant en l'air, et aliachée par les deux côtés. T(»ul élaii propre à Fcrnandinc, et la nahire y élait admirable. • Nous somnjes en octobre, disait l'amiral dans sor» journal, et la végétation est aussi fraîclie que la plus belle verdure du mois de mai dans rAndaiousie. Les fruits, les lierbes, les arbres dilTcrent autant des productions espagnoles que le jour difîère de la nuit. •

Les babiianls paraissaient enclianlés de la visite / des étrangers ; ils les menaient dans leurs bois, près de leurs sources, leur donnaient des perroquets apprivoisés, cbargcaienl les cbajoupes de colon, remplissaient les tonnes vides avec de l'eau douce , et s'empressaient de les rouler sur le rivage.

Toujours iuterprélant les signes des naturels qui ujonlraieiil an midi la icno. d'où venait l'or, Colomb quitta Kernandine et aborda à S^nmclo vers le sudest. Il n'y vil pas phis d'or qu'a Fcrnandine ; il n'y trouva ni la superbe ville , ni le roi couvert de bijoux et servi dans des vases d'or, qu'il avait cru que les Indiens lui indi(|uaienl, mais il vit dans lout sou éclat la magniliquc végélalion des tropi(inos; une lerre élevée, des collines revêtues d'une belle ^ ordure, un sable lin mouillé par les vagues; au sudest, de beaux lacs eniourés d'arbres magnifiques.

I Isabelle, dit l'amiral dans son journal (car c'est le nom (ju'il lui donna), Isabelle surpasse cji branlé toutes les îles que nous avons ;léjà vues. Je ne sais où porter mes pas , el je n<' me lasso pas d'adnnrer celle

66 CHKISTOPIIE COLOMB.

douce verdure. Il y a ici de grands lacs , cl les bocages qui les entouioDl soiii merveilleux.

ï Toul. est verl couune au mois d'avril en Andalousie; le cbanl des oiseaux me ravit; je voudrais pouvoir ne pas quilier ces lieux. Il y a des nuées de perroquets qui obscurcissent le soleil, et desoiseaux grands, petits, d'un plumage briilaui et si varié, que c'est vraiment merveilleux. En arrivant ici, il venait de la terre une odeur si suave et si douce, que c'était la plus délicieuse chose du monde.

» Je crois, ajoutait-il, qu'il y a ici un grand nouibie d'arbres qui seraient précieux pour la teinture et la médecine; mais je n'y connais rien, ce qui me cause une grande- désolation. i>

Lorsque, quittant la terre , les Espagnols charmés remontaient sur leurs vaisseaux, ils admiraient dans l'eau de la mer, si claire ([u'elle laissait voir le fond, des poissons dont les écailles vives , de couleur brillante, prenaient des reflets dorés ou argentés quand ils se jouaient amour des navires. Tout enfin, dans ces régions inconnues, leur paraissait si nouve-iu, si riaru , si différent de ce qu'ils connaissaient, que leur élonnemenl et leur joie allaient toujours croissant.

Une seule chose les alïligeail : c'est le temps que, selon les apparences, ils de\'aient mettre à trouver ce beau royaume de Calhay si riche et si puissantque cherchait l'amiral; car, aussi pleins de confiance à son égard qu'ils en avaient manqué autrefois, ils ne doutaient plus de ce qu'il leur disait, et ils se croyaient comme lui sûrs de découvrir le Calhay.

Cuba.

L'nniiral resia à Isabelle peudaiil quelques jours, les venB élanl devenus contraires et les pluies conlinuelles el violenles.

Eufiu. le 24 oclobre il put panir; il laissa un groupe (le sepl ou huit îles, d eulra dans le canal de lîaharna qui sépare les Lucayes de la Floride. S'il avait navigué vers le nord , il aurait trouvé l'Amérique septenlrionalc ; mais il reprit la direction de l'ouest, et aborda le 28 oclobre à l'île de Cuba.

î/aspect des montagnes et des vallées, des caps prononcés, la vue d'une belle rivière à son confluent dans l'Océan, lireiit reconnaître à (Colomb (ju'il avait trouvé une ile très-grande, peul-élre un conlinenl;' il nomrna Vi\c Juanu, et la rivière San-Salvador. Deux canots lancés sur celte rivière remontèrent avec rapidité à la vue de l'aniiral. Il visiia doux huttes abandonnées, y vil des nattes, des hameçons, elunchien qui n'aboyait pas. Il en avait déjà vu de la même espèce datis les autres ilcs. Il remonta sur le vaisseau pour reconnaître la côle; parioni de nouveaux sites, une végétation plus forte el plus belle; il descendit plusieurs fuis à terre. Des huiles couveries de branches do palmier, très-|)ropres, étaient placées çà et là, assez rapprochées, mais ne formant pas de rues. Les hal)iiaul< fnyaienl toujours à l'approche des étraiigers L'amiral remarcjua des inas(|ties d(> bois cl

des slalucs qui lui parnieut des indices d'une civilisalion plus avancée que celle des autres îles.

il élail resté trois Indiens à bord de la Pinta; ils dirent à Colomb qu'à quatre journées de chemin , dans riutérieur des terres, il trouverait de l'or en abondance et un chef puissant.

Christophe Colomb engagea un de ces Indiens à parler aux naturels; l'Indien y consentit : il se jeta à la nage, cl, dès qu'il fut arrivé, son discours eut un si bon effet, que seize canots enlourôrent bientôt les navires, apportant du coton et des racines; mais les Espagnols voulaient de l'or. A la vue d'un ornement d'argent à la narine d'un naturel de l'île, ils lui demandèrent d'où venait cet argent, et ils crurent comprendre que c'était de l'intérieur du pays. Cubatiaçan était le nom qu'ilsluidonnaienl, milieu de Cuba.

L'amiral résolut aussitôt d'envoyer une ambassade au chef de ce pays, qu'il supposait être riche et puissant, peut-être /e Grandi Khan.

Six jours furent donnés aux deux députés. Luis de Torrez et Rodrigo de Jerez.

Colomb, en attendant leur retour, examinait le pays: son journal atteste le ravissement avec lequel il jouissait de tou>es les beautés de celte nature nouvelle qui se révélait à l'ancien monde, et dont la découverte était due à ses heureuses inspirations,

t Cuba est la plus belle terre que l'œil ait jamais contemplée, s'écrie-l-il, on y pourrait vivre toujours î I Et il décrit, d'une manière plus forte qu'il n'avait fait pour Isabelle, les rivières profondes , les caps, les lacs, les montagnes de cette île favorisée.

Il HO coimaissail pas eiicoro les lerrihlcs ouragans «les tropiques; il s'imagina (juc la mer pouvait être là toujours tranquille. Plus lard il perdit celte illusion ! mais les beautés qu'il se plaisait à célébrer n'étaient pas illusoires; elles existent toutes ; elles fruits, les fleurs, lesarbres d'Amérique, les oiseaux mu plumage merveilleusement poli et brillant, les inseclcs élincelanls comme l'or , le rubis et l'émcraude, que nous admirons aujourd'hui dans nos collections, frappant pour la première fois les yeux de Colomb , qui le premier aussi les faisait connaître à l'Europe, jusliiienl toute son admiration.

De plus utiles découverles, dorii il n'appréciait pas encore touic la portée, furent le fruit de son premier séjour à Cuba. Un bois que les marins brûlèrent leur fournil du mastic; ils trouvèrent aussi hpomme déterre, dont l'usage devait devenir si universel et si utile!

Les députés revinrent : ils n'avaient trouvé ni le Grand Khan, ni aucun roi puissant. Ils avaient été reçus, au milieu de cinquante buttes formant un village et contenant mille habitants , par des hommes et par des femmes sauvages. Tous s'élaient mis en cercle près des Espagnols ; Luis de Torrez, qui savait les langues orientales, avait du reconnaître que son chaldéen , S'On hébreu et son arabe, sur lesquels il complail, lui étaient complètement inutiles, et c'est son guide indien qui avait porté la parole. Dans un long discours, l'Indien avait exalté le talent et la bonté des liommes blancs qui parcouraient les îles pour y amener le bonheur, et le succès de sa harangue avait été si grand , que les naturels avaient

70 r.UKISTOPHE COLOMBO

aussiiùl enlouré les dépnîés, en leur haisanl les mains el on leur oflVanl (les préseriis.

Les hoininos les avaient con)plimcntés el admirés les premiers, les femmes éiaienl • venues ensuite; lous avaieni lémoii.'né un graml désir de voir ces nouveaux hôtes sr lixe'r parmi eux , el quand l'inlerprèle cul annoncé leur départ, beaucoup de ces bons insulaires les avaieni suppliés de les emmener avec eux au ciel d'où ils venaient el où ils retournaieiii.

Ainsi les députés ne rapportaient aucune de? nouvelles que souhaitait l'amiral; car, aux yeux des espagnols, Tor était plus précieux que tout le reste, el cependant toutes ces belles terres valaient mieux i|u'un or stérile.

C'est en revenant à bord que les députés apprirent, à connailrc le tabac. Les Indiens roulaient une plante très-sèche, en allumaient une extrémité en tenant entre leurs lèvres Tauire extrémité, et soulïlaieni la vapeur qui en sortait. C'était la première fois qu'un Européen avait l'idée de la fumée de tabac. '.

î*lusieurs naturels conseniirenl à suivre l'amiral ; Coloiub en prit plusieurs; il emmena aussi quelques femmes.

La douceur de ces hommes , leurs manières simples et paisibles , faisaient espérer à Colomb qiicleur conversion serait aisée, car il se complaisait dans celte pieuse idée, et raiiachait avec joie à la gloire de son entreprise le bonheur de servir d'instrument à la propagation de l'Lvangile.

CHRISTOPHE COLOMU. 1\

Haïti. /

Le nom de Dohio , répète par les Indiens , engagea à aller à la déconverle de celle lerre de Holno , dont le nom lui rappelail celui de Babèqne.

Ici Colomb eiil on chagrin violonl : Pin/on , (]iii / monlail la Vmta , disparut en cinglant à toutes voiles vers l'esl. Il avait en la coupable pensée d'aller seul à / la découverte pour en recueillir toute la gloire. i/

L'amiral essaya de l'attendre , cl se borna à continuer de reconnaître Cuba. Un jour qu'arrivé à la pointe de l'Ile , il essayait ses vaisseaux , sans savoir encore quelle direction il devait suivre, il aperçut une terre au sud-est ; aussitôt ses Indiens crièrent lioliio ! L'annral , au comble de la joie, tourna de ce côié.

Au bout de deux jours (I), il entra dans le havre , qu'il nomma port Saint-Nicolas , et tout ce que lui avait (»fl'eri de beautés Sarj-Salvador , Ferdinande, Isabelle cl Cuba , lui parut de beaucoup surpassé par la richesse de celte nouvelle découverte. Le sol de llaili est l'un des plus fertiles du monde , el ses sites sont fort beaux. Colomb vit des montagnes s'élever au loin derrière les forets ; il reniarcjua des ports commodes, des plaines à perte de vue, des savanes

l'I) Haïti n'est pas à (l(;iix jours de di.sl.ince do Cul):i ; mais Colomb avait des vents conlrains.

72 CURISTOPHE COLOMB.

verles que no connaissaient pas les Européens. A la suite d'une côle rocailleuse qu'il longea au sortir du liavre Sainl-Nicolas , il entra dans le liavre non moins commode de la Conception : Colomb nommait les lieux à mesure qu'il les découvrait. Une petite rivière a son embouchure dans ce havre , cl la campagne y paraissait charmante. Déjà , en longeant la côle , les Espagnols avaient vu , à n'cMi pouvoir douter , des traces de culture, et, au loin, la fumée qui s'élevait au-dessus des arbres , de dislance en distance, leur avait appris que l'île devait être très-peuplée. An port de la Conception , ils péchèreni une quantité de poissons , dont plusieurs leur rappelèrent ceux d'Europe ; le chant d'un petit oiseau leur sembla celui du rossignol. Séduiis par toutes ces apparences , qui le»r rappelaient la patrie, ils donnèrent à Haïti le nom d'ilispauiola , Vile espagnole.

Premier séjour à Hispaniola.

llispauiola! nom cher aux compagnons de Colomb! Illusion qui laissait trop tôt oublier à ce généreux enfant de la république de Gènes qu'il était étranger parmi les fils de l'Espagne ! L'Ile espagnole fut l'écueil de son bonheur. Mais avant d'arriver aux désastres que le commencement de cette histoire ne permet pas de prévoir , voyons encore les travaux, les glorieuses récompenses , les magnifiques espérances du grand homme.

CtmiSTOPIlE COLOMB. 7S

Du pori de la Conccplion, Tamiral envoya six lioinmes armés pour explorer Tîle. Il en prit possession , cl planta solennellement une croix sur une hauteur près (le la mer.

Les six envoyés dirent à leur retour qu'ils avaient vu des champs cultivés , des feux éteints , des routes pratiquées, mais point d'habilanls : tous avaient fui.

Trois malelots , qui se promenaient sur la côte, virent une foule de naturels qui passèrent en fuyant devant eux. Ces matelots prirent avec beaucoup de peine une jeune Indienne qui portail aux narines un ornement (Vor.

Elle était fort effrayée ; l'amiral chercha à la calmer ; les manières pleines de bonté de Colomb eurent le succès qu'il en espérait : la jeune Haïtienne se rassura ; elle parut bientôt charmée de voir tant de belles choses qui lui étaient coniplélement inconnues. Les grelots , les colliers et les bracelets en grains de couleur , les anneaux de cuivre passés à ses doigts l'ericlianlèrent. L'amiral la renvoya parée et comblée de ces présents , et lui donna pour l'accompagner un des Indiens de Guauahaui. Il envoya avec elle neuf Espagnols , pour pénétrer jusqu'au chef de ces habitants qui se moniraient si crainiifs.

Les députés arrivèrent à un village de mille maisons, mais dont les habilants avaient tous disparu. La jeune fenune partit avec l'interprèle cl rejoignit quelques Indiens.

Le bon habitant de (iuunahani leur dit qu'ils ne devaient |)as craindre ; que depuis longtemps il se passait sur les îles des choses bien surpreuanies ;

7i C H Kl STOP HE COLOMI».

«jnc des hommes blancs , venus du ciel dans des maisons ailées , visilaienl loules les îles en y laissant des dons, et qu'ils invitaient les Hailieus à venir les voir.

Celle assurance suffit pour calmer TeAVoi des Indiens; il en vint deux mille que les Espagnols accueillirent à merveille; les pauvres insulaires avançaient en mellanlles mains sur leur tête, cl,s'arréiani à chaque pas comme pour rendre hommage à ces élres supérieurs. Une nouvelle troupe sejoigisil biciilôl à ceux-ci ; elle était amenée par le mari de la jeune femme qui avait été si bien traitée par Tamiral-

Les Indiens s'enhardirent de plus en plus; instruits par l'interprète du goût des étrangers, ils leur apportèrent des perroquets , des racines , du poisson , du pain de cassave ; ils les menèrent chez eux , les firent asseoir sur de petits tabourets de bois noir trèsbrillant. La vallée où était ce village était cultivée et fertile ; elle était arrosée par une rivière , entourée de palmiers et de bananiers. Les hommes étaient peints de diverses couleurs , mais bien faits , plus intelligents et d'une figure plus régulière que les habitants des premières îles découvertes.

Les Espagnols revinrent enchantés , mais l'amiral aurait voulu trouver une terre plus civilisée et plus riche ; il voulait arriver à ces royaumes d'Asie, à cette superbe babèque qu'il cherchait, il ignorait qu'il était à l'entrée d'une mer intérieure dans un continent aussi grand que l'ancien. Il ne savait pas que s'il avait pénétré au fond de celte mer , il aurait trouvé au nord et au midi deux conlincnis , ilcux terres immenses el magnifiques ; que la partie ujcridionale lui

CliniSTOPHE COLOMU. 75

aurait donné pins d'or qn'i! ne pouvait en supposer dans les royaumes d'Asie dont il élait destiné à poursuivre la découverte sans les trouver jamais.

Mais peut-élre aiirail-il reconnu son erretir et vu un grand nombre d'yunes îles , pcnil-élre même serait-il arrivé dans ce v()ya;;e même au coniinent d'Améri(|ue , si deux événements ne s'y fussent opposés : la désertion de Pinzon (|ui le lenail dans une coniinuclle alarme , v.l les vents (\u\ le tirent revenir sur ses pas.

Colomb est contraint de rester à Hispanioln.

Le 14 décembre l'amiral mil à la voile et sortit du port de la Conception. Il découvrit à quelques lieues une petite île charmanie; une quaiiiité de tortues l'enjjagea à la nommer Toringas , et en y abordant il y trouva une vallée si délicieuse qu'il I;i nomma Val Paraiso , vallée du Paradis.

Mais le vent d(;venu contraire força Vamiral de revenir à l'Ile espagnole ; dans le trajet , il vil un canot fait d'un seul arbre et perdu dans l'immensité de ces mers ; un seul Indien le faisait inouvoir et le maintenait sur les vaj^ues , quoiijue l'air fùl vif et agité. I/amiial admirait celle audace et celle habileté : se hasarder si loin sur la mer , seul et sur une frêle embarcation! Il avaii déjà admiré bien des fois, depuis (ju'il naviguait entre les Iles , celte adresse

76 cnRiSTOruE colomb.

lies Isidlciis , mais elle é(ail toujours pour lui un nouveau sujet ti'éionneuieuL

Il oidouua qu'on prît à bord l'Indien et sa barque légère ; comme à l'ordinaire, il lui fit des présents et le fil remettre à terre. L'Indien prévint un cacique, qui vint aussi sur un canot visiter les hommes blancs.

On était revenu à Mispaniola par un autre point ; là, comme près du port de la Conception, la terre était cultivée , et divisée par carrés , en vergers , en champs semés de 77iflïs,eten prairies. Les montagnes étaient élevées , mais d'une pente si douce et d'une si bonne terre qu'on aurait pu les labourer. L'amiral nomma le port , port de Paix, et y séjourna. Les vents l'empêchaient d'en sortir.

Un jeune cacique vint l'y visiter , porté sur une litière par quatre hommes. Le cacique était accompagné de deux vieillards ; il s'assit à côté de l'amiral, et les deux vieillards se mirent a ses pieds. Il ne mangea rien de ce que lui offrit l'amiral , mais il le portait à ses lèvres et l'envoyait à sa suite.

Il offrit à Colomb une ceinture bien travaillée , et deux plaques d'or. Colomb lui donna un morceau de drap , un flacon d'eau de Heur d'oranger , des souliers de couleur et des grains d'ambre.

Il fit tirer en sa présence une salve d'artillerie , et sourit à l'effroi du cacique , qu'il eut de la peine à rassurer ; puis il le reconduisit à terre sur la chaloupe, laissant ce chef sauvage émerveillé de ce qu'il avait vu. Ainsi les relations s'établissaient. Les vaisseaux étaient constamment entourés de canots ; les ndiens apportaient des fruits , de l'or , du colon : ils

CHKISTOPIIC COLOMB. 77

se plaisaienl à donner ; si les malelols desccndaienl, ilsetaiciil cordialement conduiis dans ies (naisons et recevaient l'iiospiialilé. Us éiaienl traités partout comme des êtres d'une nature supérieure ; les naturels nommaient i\u nom de Turey (ciel) tout ce qiii venait des Espagnols.

Colomb était retenu depuis six jours par des vents contr,aires. I.e 22 décembre , il vit arriver un grand canot rempli d'Indiens. C'était une ambassade.

I.e cacique Gnncunagari, le plus puissant des chefs de l'ile , cl qui en gouvernait seul une grande partie, envoyait prier les étrangers de vouloir bien amener leurs vaisseaux plus près de l'est où il résidait , afin qu'il pùl les voir. Il envoyait au Guaviiqiiiua , ou chef des hommes blancs , une ceinture supérieurement travaillée en os et en graines de couleur , et un masque en bois dont les yeux, la langue, et le nez étaient d'or.

L'amiral répondit que le vent contraire ne lui permettait pas de naviguer ; mais il envoya par terre plusieurs officiers qui furent reçus par Guacanagari avec le plus grand honneur.

La ville qu'il habitait était grande, et les maisons en bois de palmier étaient bien bâties. Les ofliciers rapportèrent des perroquets , des ornements et des plaques d'or.

On parlait beaucoup à Christophe Colomb d'une terre a[ipelée la lerie de Cibno , riche en n»ines li'or , située iiès-avanl dans rinlérieur. Colomb ci ut encore que Cibao pouvait signifier Cipango , et il mita la voile f)our se iliiiger par mer du côté où on lui indiquait «■(' royaume.

78 fimiSTOPHE COLOMB.

Désastre.

Il voulait s'arrêter dans le havre du cacique Guacanai^ari. Le temps était beau et la mer irès-calmo. Colomb n'avait pas liormi la dernière nuit; ses veilles, pendant ce long voyage depuis le départ de rEuro[)e, s'étaient multipliées. Toujours prêt , toujours l'œil aux aguets, il ne se fiait (|u'à lui. Dans cette nuit tranquille, il crut pouvoir prendre un peu de repos. Il enjoignit au pilote de veiller, et il se relira. Au mépris de ses ordres , fe piloie donna le gouvernail à un mousse. Le maître et le piloie étant absents , les matelots s'endormirent , le jeune mousse gouverna mal , et le vaisseau iouclia au sud un ban de ^ble ! L'amiral s'éveille en sursaut , mais le désastre est consommé : le vaisseau est brisée ; les planches disjointes laissent pénétrer l'eau. Il ne reste de ressource, que de monter sur les chaloupes.

Oh ! qui dira la douleur profonde de Colomb à la vue de son vaisseau brisé ! Avec deux caravelles et nn seul vaisseau , il avait parcouru quinze cents lieues ; l'une des caravelles, la Pinln , était mal màlée ; ei d'ailleurs où allait-elle ? Dinzon ne reparaissait pas. Le meilleur vaisseau de l'équipage était perdu ; il lui fallait donc , pour le retour , risquer la traversée entière de l'Océan avec la faible caravelle qui lui restait , la Nina. Toutes ses découvertes , les Indiens qu'il devait emmener , les plantes , l'or , les

CHRISTOPHE COLOMD. 79

productions qu'il devait porlor en Espagne, tout élail «xposéau hasard du retour de cette seule caravelle ! S'il périssait , sa découverte périssait avec lui. El coinmeni retourner cependant? con)nienl conserver même ces objets [)récieux entassés sur le vaisseau ■perdu? Ce fut cerlainenienl un »les moments les plus douloureux de la vie de Colomb , et le remède qui y fui apporté devint la source de tous ses malheurs : c'est le séjour qu'il fit à llaili , et les relations suivies (|ui commencèreulà s'établir entre les Espagticis el les naturels.

Honlt' du cncique.

A bord de la Mnti et plongé dans une profonde désolation , Colomb se demandait comment il allait sortir d'une position si désastreuse. II envoya d'abord une dépulalioii au cacique Guacanagaii. Pedro Guttieiez , celui rpii , avec l'amiral , avait vu la première lumière briller sur la terre du Nouveau-Monde, accompagna Diej:o de Aiena (jui était chargé de dire à Guacanagari (jue l'amiral , en venant le visiter selon le désir manifesié par le cacicjue , avaii vu son vaisseati échouer sur le sable el entr'ouverl par le choc.

Mais que ftMail le caci(|ue ? Quel secours aliendro de ces hommes ignorants el inconnus? Cet accident ne sulïirail-il pas pour détruire leur bonne volonté ?

El d'ailleurs , de quoi sorviraieni leurs services pour le retour qu'il fallait effectuer en Europe sur celle vaste éteudue d'eau donl Colomb connaissait mainlenani l'immensité , ei qu'il ne pouvait , dans ce momenl de détresse , envisager sans frémir!

Enfin le message s'acconiplil , et à la joie , à réionnemcnt , à Tadmiraiion des Espagnols , jamais message ne fui mieux reçu. Guacanagari , en apprenant le malheur des étrangers , entra dans une douleur extrême , jusqu'à répandre des larmes. Il alla lui-même au rivage avec ses frères , ses parents , ses sujets; les uns , sur des canots, allant au vaisseau naufragé , en rapportèrent pièce à pièce tous les objets , depuis les plus précieux jusqu'aux plus grossiers. Les autres les recevaient sur le rivage , et les portaient en dépôt dans leurs maisons. Le lendemain , Guacanagari vint lui-même à bord de la ISina ; 61 quand il vit rabattement et la douleur de l'amiral, il lui donna tous les signes de l'amitié la plus généreuse et de la compassion la plus tendre, pleurant encore avec lui. Au moyen de l'interprète , il lui promit trois maisons. Les naturels apportaient de l'or qui plaisaient tant aux Espagnols. Guacanagari dit à l'amiral qu'il y avait tant d'or à Cibao (dans rintérieur de l'île), qu'on ne l'y estimait pas, et qu'il lui en ferait donner autant qu'il voudrait.

Alors Colomb se ranima à toutes ces offres , et dans sa pieuse coutume de tout rattacher aux desseins de la Providence , il pensa que peut-être un bien ressortirait de tout ceci. Plus tard , il alla jusqu'à penser que c'était par une volonté expresse de Dieu

CHRISTOPHE COLOMB. $î

que ce naufrage avait eu lieu , parce qu'il l'avait conduit à toutes ses relations avec les Indiens de rilc espagnole.

Guacanagari dîna à bord de la Nina, et Colomb alla ensuite recevoir un collation à leire dans une des maisons du bon cacique. Des ulias (sorte de lapins , des poissons, des fruits, formaient ce repas ; les manières du cacique surprenaient Tamiral par la convenance et la grâce qui les accompagnaient. Après le repas , le cacique conduisit Colomb dans les bais qui avoisinaieni la ville , et des Indiens exécutèrent des danses en sa présence.

Colomb à son tour envoya chercber à bord un arc, un carquois ; et un jeune Castillan irès-babiie en tira avec une grande adresse ; puis il fit tirer le canon. A ce bruit, à cette vue, les Indiens tombèrent la face conire terre ; leurslupour fut extrême; ils pensèrent ([ue leurs liôles étaient les enfants du tonnerre , el ils tremblèrent.

Mais l'amiral souriant dit à Guacanagari que ces armes terribles serviraient à les défendre conire leurs ennemis. (Les naturels de ces îles pacifiques redoutaient une nation guerrière et antropopbage qui babitaii au sud est , et qu'ils nommaient les Caraïbes. Celte promesse rassura les habitants , el l'amiral n'eut qu'à accepter les présents multipliés qu'ils lui faisaient , et à recevoir leur généreuse bospiialiié.

Le cacique el lui se séparèrent le soir après des échanges de présents. L'amiral avait reçu un njasque lout garni d'or , la propre couronne d'or du cnci(jiie, des plaques d'or , et le généreux Guacanagari avait

82 CHRISTOPUE COLOMB.

distribué des préseius à tous les gens de la suite de Colomb.

Un fort à l'île espagnole.

Les relations entre les naturels et les Espagnols devinrent de plus en plus amicales. Ces hommes à denu polis , à demi sauvages , mais doux , simples , faciles , aimants , recevaient avec une naïveté enfantine les moindres objets , qui devenaient précieux pour eux par la nouveauté. Ils dansaient au son des grelots , se paraient avec les rubans , recevaient comme venus du ciel les plus simples morceaux d'étoile ou de métal , et comme ils savaient discerner par Vodorat les diverses espèces d'or , ils distinguaient aussi à l'odorat tout ce qui venait d'Espagne.

Cuacanagari faisait réunir tout l'or qu'il pouvait, et parlait souvent des mines de Cibao. Les niaielois recevaient sans cesse de l'or. Une fois un Indien donna à un Espagnol une demi-poignée de poudre d'or pour une sonnette en cuivre, et il s'enfuit aussitôt comme s'il eût fait un vol , tant ce marché lui avait paru avantageux.

L'amiral cherchait à s'informer de la religion et des lois de ces peuples. Leur religion leur enseignait à croire aux peines et aux récompenses d'une autre vie.

Leurs caciques les gouvernaient arbitrairement , mais ils étaient aimés , et mémo avec une sorte de

passion. Le caraclère des naturels élait très-doux , éloigné lies querelles; ils vivaient de peu, sans besoins et sans supeiduilés; ils étaient tout 5 fait éloignés «les mœurs farouches des Caraïbes , leurs voisins. Ils n'avaient généralemeiït qu'une fennne.

La royauté élait héréditaire : si un chef mourait sans enfants , on prenait pour lui succéder le fils de sa sœur , et non celui de son frère.

Les Espagnols, enchantés du genre de vie molle et inoccupée qu'ils menaient sous ce ciel doux , au milieu de ces hommes auxquels ils étaient supérieurs, ayant en abondance tous les biens de la vie , demandèrent à l'amiral qu'il voulût bien en laisser quelquesuns pour comme[»cer une colonie.

L'amiral adopta cette idée avec empressement.

Quoi déplus raisonnable en effet?

Au lieu d'entasser tant de matelots sur une seule caravelle , et d'exposer à la fois la vie de tous aux dangers de la mer , il emmènerait avec lui un petit nombre de malclots , chargerait le vaisseau des productions étran^'ères qui allaient élre adn^irées en Espagne , et charmer la reine de Castille , sa prolectrice , à laquelle Colomb ne pensait jamais sans reconnaissance. Il laisserait à Ilispaniola une colonie (luientretiendrait les bonnes dispositions des habitants si étonnamment dévoués et bons ; les colons reconnaîtraient l'île, iraient plus avant dans Tintérieur , continueraient des échanges pour se procurer de l'or, apprendraient la langue cl feraient apprendre l'espagnol aux naturels.

A son retour , l'amiral ferait de l'Ile espagnole un point central où il prendrait en quelque sorte ses quartiers de repos , et il continuerait ses découvertes avec plus de sécurité et de facilité.

Toutes ces apparences étaient belles ; il n'y avait qu'une chose qui n'eût pas été mise en ligne de compte : les passions et l'injustice des hommes qui détruisent les plans les mieux concertés quand elles ne sont pas contenues par les lois d'une sage discipline. Christophe Colomb ne put voir l'avenir d'orages et de tribulations qu'il se créait par cet établissement. Aloiiié par nécessité , moitié par enthousiasme, il consentit et lit sur-le-champ élever un fort. Les débris du vaisseau naufragé servirent à le construire, et telle fut l'ardeur des Espagnols qu'en onze jours l'ouvrage fut achevé.

Guacanagari était dans le ravissement. Dans sa joie d'enfant et dans son injprévoyanle admiration , le bon Indien ne voyait dans le fort de la Navidad (1) qu'une mesure pour le défendre contre les Caraïbes : c'est le prétexte que les blancs lui avaient donné , et que sa crédulité lui faisait admettre sans examen. II aimait de plus en plus l'amiral; il le surprenait chaque jour par de nouveaux présents. Une fois il vint à sa rencontre avec cinq caciques tributaires qui portaient des couronnes d'or. Ces six princes réunis conduisirent l'amiral à la maison que les Indiens lui avaient donnée ; ils le firent asseoir, puis Guacanagari ôla sa

H) Colomb l'avait ainsi nommé, parce qu'il fut fait dans le temps de la Nativité après Noël.

CHRISTOPHE COLOHI. 85

couronne en or massif bien iravaillé , cl la posa solcniiellcnricni sur la lêlc de Colomb. Christophe Colomb , pour lémoigncr siir-lc-champ sa graiilude , ôla un beau collier de graines qui pendait à son cou et le passa à celui du cacique ; il détacha aussi son propre manteau de couleur écarlate , et le drapa sur les épaules de Guacanagari ; entin , il lui mil au doigt une bague d'argent , et lui fit présent d'une paire de bottines rouges.

1/amiral , dans les moments où ces simples sauvages reconn;iissaieut toute sa supériorité , avait un maintien à la fois digne et gracieux , plein de noblesse cl de bonté , qui exprimait la reconnaissance pour le don , en conservant la majesté du représentant des rois de Caslille. Celle noblesse extérieure , reflet de la noblesse de l'âme de Colomb , a été un des moyens (le puissance qu'il reçut du Ciel comme un don , et qui lui gagnèrent le cœur de ceux avec lesquels il eut à traiter.

Insiruclions de l'amiral aux Espagnols avant de quiller l'île.

Tout réussissait à l'Ile espagnole. A bord de la Nina, Colomb écrivait à la reine et au roi.

« L'or abonde ici ; à mon retour j'en trouverai une tonne amassée par les Espagnols que je laisse. L'île renferme tant d'or et lanl d'épices que dans trois ans Leurs Majestés pourront enireprendre une croisade pour la déliviance du saint sépulcre : car je l'ai dit à

Vos Alicsses , que tout le profil que je lirerais serait consacré à la conquête de Jérusalem. »

Aussi éiaii-il plein d'espoir. Sur le point de quitter Hispaniola , il ré^'la toutes choses , nomma Diego de Arana gouverneur du fort. Pedro Guttierez devait lui succéder, s'il venait à mourir; et Rodrigo de Escabado succéderait à Pedro.

Un médecin, un tonnelier, un charpentier, un tailleur cl un canonnier furent laissés au fort. Une chaloupe, chargée d'une multitude d'objets d'échanges , rcsia à la disposition des Espagnols. Puis il les réunit tous avant son départ.

0 L'union fait la force, leur dit-il ; restez à jamais unis ; que la plus légère querelle ne vienne pas troubler voire bonne intelligence. Demeurez sur le territoire ami de Guacanagari; respectez-le; soyez réservés avec les femmes des Indiens; et sur toutes choses conservez l'amitié de ce bon peuple , en le traitant avec douceur , comme il le mérite par les généreux procédés dont il a usé envers nous. Je vous laisse , mes compagnons , sur celte terre hospitalière que votre courage a mérité de découvrir; mais je vais dire à noire illustre souveraine dona Isabelle, et à notre auguste roi don Ferdinand , toutes les grâces que Dieu nous a faites en nous mettant en possession si facile de ces belles terres. Vous aurez part à la gloire et aux récompenses, vous qui restez ici, loin de voire patrie; et nous, s'il plaît à Dieu , comme nous l'espérons , nous vous ramènerons des compagnons et des vaisseaux ; nous vous rapporterons les paroles et les récompenses royales. Ce sera à notre

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lour (io rosier cl do poursuivre le cours de nos voyages , cl à volrc choix , do relouriicr voir la pairie , ou (le coniinucr encore avec nous à ininiorialiser voire nom par vos belles découverles. Dieu bénisse noire navigation el voire sôjoiir!

Tous ces hommes pleuraient , el ceux qui parlaient ei ceux qui reslaient. Si loin de la pairie , les uns élaienl-ils assurés de la revoir ? les autres Téiaienl-ils de revenir? ils éiaienl pleins d'espérance , mais ils n'élaienl pas exempts de crainle , de colle crainle religieuse qui saisit le marin le plus intrépide au momeni d'un voyage de long cours ; cl certes , à l'Ile espagnole l'émotion devait être forte el louchante , quand des conipagnons el des amis se séparaient , les uns restant sur une terre où loui leur élaii élrangcr , les autres allant s'exposer avec un frêle navire sur un océan qui n'avait encore élé traverse qu'une fois !

Dépait.

L'amiral fil préparer un grand repas, et y invita Ciuacanagari avec les principaux Indiens ; il recommanda ses lieutenants au cacique , (ju'il |)ria de continuer à être bienveillant pour les Espagnols, Il lui promit de revenir bionlôt , et de lui apporter mille bijoux précieux.

Puis il (il simuler une petite guerre en présence du caci(|uc ; el conimc celui-ci |)araissaitc(lra>o. Colouïb

l'assura tic nouveau que jamais les Espagnols ne se serviraieni de leurs armes que contre les Caraïbes.

lùisuiie l'amiral filles derniers adieux; il embrassa le cacique et les cbefs , fui témoin de leurs larmes , marcba avec eux jusqu'au bord de la mer, et s'embarqua à la vue des colons el des Indiens réunis , qui suivirent longtemps des yeux le navire.

Relourde la Pinla.

Il y avail trois jours que Colomb naviguait, malgré la difficulté des venls contraires , lorsqu'il vil s'avancer à lui le vaisseau perdu , la Pinia , qui ,' depuis le 19 décembre , avait abandonné la lloiie.

Alonzo Pinzon s'excusa sur les venls qui l'avaient séparé , et sur ce qu'il n'avait pas pu retrouver l'amiral ; mais sa désertion avail été calculée et était impardonnable. On lui reprochera toujours d'avoir voulu séparer sa destinée de celle de son chef, pour tenter seul la découverte de la terre où se trouvait l'or ; de s'être fait conduire secrètement par les Indiens à un point d'Hispaniola opposé de celui où étaient les Espagnols, uniquement en vue d'y recueillir de Vor ; enfin, d'avoir appris le naufrage de l'amiral , el de ne l'avoir pas secouru : tandis qu'il savail son chef échoué sur une côte étrangère el sauvage , il continuait à compléter sa provision d'or, dont il distribua la moitié à ses matelots pour s'en faire autant de créatures.

CURISTOlllIi COLOMB. 89

1/ainiral dissimula son niécontcnlcrncnl , cl parui admailrc les excuses d'Aloiizo; il se (onleiiia <lc le recevoir froidemcnl, mais il le força à remcilre en liberté quatre Indiens et deux femmes que Pin/oii emnjenail de vive force pour les vendre, en EspayiK^ comme esclaves. C'éiail la première fuis qu'on |)arlait \ de s'approprier sur ces naturels le droit qu'avaient les maîtres sur leurs esclaves. Colomb s'en imiigna, et Pinzon frémit en lui obéissant. C'est par celle arrogance qu'il faisait payer à l'amiral le service (ju'il lui avait rendu en équipant ù ses frais une pariie des vaisseau.x. Colomb dut craindre à cbaque instant que cet orgueilleux officier ne cbercbàl à lui enlever riionncur de son immortelle découverte. •

Premiers incidents de la navigation. — Teinpèlc.

Si Colomb avait connu les mers des tropi<|ues , il ne se serait pas exposé à reiourner en Espagne dans , la saison où en entrait. Il ignorait le phénomène des . vents alises. Entre les tropiques , les vents sonlllenl \ pendant six mois de ïest ^ et pendant six mois de I Vouest. '

Colomb eut à subir à son départ, et pendant la plus granile partie de son trajet, le vent d'est contre UmjucI il naviguait, el ,à son approclie de l'.Ancien-Monde , il eut à aflronler les tempêtes ordinaires dans les niois de février et de mars, et <|ui, celle année, furen» désastreuses.

La Piuta n'avait pas fait réparer son mât , et sa marche en était retardée. L'amiral craignait constamment de la perdre de vue , et de finir par en être tout à fait séparé.

Le 12 février, les matelots se croyaient à la hauteur de Madère ; mais l'amiral savait qu'ils étaient dans la direciion des Açores : il espérait toucher bientôt la terre. Tout à coup le vent souffla avec violence , la mer devint très-agitée, et Colomb vit trois éclairs silonner au nord-esl. Il annonça aussitôt une tempête , et donna les ordres nécessaires. Elle éclata ei fut horrible; l'équipage n'eut d'autre remède à y apporter que de plier les voiles, de dégarnir les mâts , et de laisser les vaisseaux rouler sur les flots , poussés par la fureur du vent; ils étaient soulevés à la hauteur d'une montagne par une vague furieuse, et ils retombaient de cette hauteur comme dans la profondeur d'un abîme.

D'abord l'équipage espéra que la tempête, annoncée par un orage, cesserait en peu de temps; mais Colomb voyait l'ouragan se prolonger, et prévoyait avec effroi qu'il était de la nature de ceux qui précèdent l'équinoxe de mars , et qui se renouvellent pendant une longue suite de jours. Il eut recours à la prière : on tira au sort des fèves tirées dans un bonnet : celui qui tirerait la fève marquée d'une croix devait promettre de faire un pèlerinage à Santa-Maria de Guadelupe. L'amiral tira le premier, et le sort le désigna. Son cœur fut un peu soulagé : il espérait que le sort le désignant, lui, le chef de l'expédition , c'était un indice que le Ciel accepterait ses vœux et ses expia-

CHRISTOPHE COLOMD. 91

lions. Bien souvent, dans l'angoisse de ces jours de désolaliori , on mniliplia les priùies et on renouvela les vœux de jeûne el de pèlerinage. Trois fois le sort tomba sur l'amiral.

Durant trois jours la tourmente fut la même ; les vaisseaux résistaient, maison devaitcraindreà toutes les heures de les voir abîmer. L'amiral, dans une de ces nuits désastreuses, pensait avec amcrtunie que si son vaisseau était submergé , son entreprise périssait avec lui. Il peint lout son désespoir dans une lettre écrite au roi el à la reine , el où on remarque ces paroles louchantes :

« D'un côté, si j'étais consolé par la pensée que la Providence ne permettrait pas qu'une œuvre aussi injportanie pour la propagation de la foi demeurai imparfaite; de l'autre, lorsque je venais à réfléchira mes péchés, je me disais que c'était peut-être pour m'en punir , que , dans son éternelle sagesse , Dieu voulait me priver de la gloire qui me sérail revenue en ce monde. »

Tout entier à celle douleur de voir périr la connaissance de ses découvertes , il essaya un moyen d'en faire parvenir une relation en Espagne , même dans le cas où les deux vaisseaux seraient engloutis avec lous les hommes qui y étaient enfermés.

Il écrivit sur un parchemin la relation exacte de son voyage el de ses découvertes. Il le cacheta, écrivit que mille ducats seraient la récompense de celui qui porterait le parchemiii sans l'ouvrir; l'enveloppa dans une toile, mit ce petit paquet au milieu d'un pain de cire, cl enferma le tout dans une barrique qu'il jeta à

la mer. Il espérait que la barrique aborderait sur quelque côte, et pourrait être portée à la cour d'Kspague.

Il attacha une copie de ce niémoire à la pompe du vaisseau, dans l'espoir que si Tune se perdait, l'autre pourrait être sauvée.

Il venait d'achever ce travail lorsqu'on reconnut la terre, mais sans oser se promettre d'y arrivera travers la violence des flots. L'amiral pensa que c'était une des Açores. Ils en élaier.t à cinq lieues ; pendant deux jours ils la virent, et pendant deux jours la tempête et l'ouragan les empêchèrent d'y arriver.

Il faut connaître la mer pour se taire une idée juste de semblables périls. Quelle douleur et quelle inquiétude pour le pilote I il aperçoit le port, et il sent que les efforts du courage le plus actif ne lui permettront pas de maîtriser le vaisseau seulement pendant un moment pour franchir la plus courie distance !... Telle était l'angoisse de Tamiral et de ses compagnons. Enfin, le 17, à force de travail, ils approchèrent assez près pour jeter l'ancre; ils se crurent sauvés. Mais leur câble se brise, et au même moment un furieux coup de vent fait tourner leur navire , les emporte loin vers le nord, el les ballotte jusqu^'au soir.

Dans la nuit ils eurent le bonheur de ramener la caravelle, d'aborder, et purent jeter l'ancre.

CIIRISTOPUE COLOMB. 93

Trnhison du gouverneur de Sainle-M;\t ie.

A Tabri dans le port, l'amiral se livra ati soinmeil peiidanl les heures qui restaient à s'écouler. Depuis cinq jours cl ciuq uiiils il n'avait pas fermé l'œil. Il était à l'Ile do Sutila-Maria, \\\uq des Açores. Le gouverneur Castaneda lui envoya des rafraîchissemeuts et se fit amener trois matelots pour écouler le récit des étonnantes avenlures de ColomI) et de ses compagnons.

L'amiral avait fait faire à l'équipage le vœu d'aller processionnellemcnlà ui»e église consacrée à la sainte Vierge sin' la première terre qu'ils rencontreraient.

A peu de dislance du rivage se trouvait à Sainte- Marie un ermitage placé sous l'Invocation de la Mère de Dieu ; la bonne réception du gouverneur, qui annonçait même sa visite pour le lendemain , persuada à Colomb qu'il pouvait sans péril mettre pied à terre.

11 envoya la moitié de son équipage pieds nus, en chemise pour accomplir le rœu. Un prêtre avait été prévenu et devait attendre à la chapelle pour célébrer l'olTicc divin.

L'amiial, à bord de la caravelle, attendait le retour de cette première moitié des matelots, pouraller à son tour, avec ceux qui restaient, accomplir son vœu; mais l'hospilalilé qu'on lui avait offerte n'étaii qu'un piège odieux. Caslaneda avait fait arrêter tous les

matelots dans la chapelle, et, bien surpris de n'y pas trouver l'amiral , il vint lui-même sur une chaloupe jusqu'au vaisseau. Sur la parole qu'il ne lui serait rien fait, il entra, et Colomb lui reprocha sa conduite avec indignation. Le gouverneur déclara qu'il agissait sur les ordres de la cour de Portugal , et Colomb, dans la plus grande perplexité , commença à craindre que la guerre ne se fût déclarée entre l'Espagne et le Portugal , ce qui paraissait cependant peu probable. Castaneda revint à terre sans vouloir rendre les prisonniers. La tenipéte durait toujours , quoiqu'avec moins de violence, et l'amiral , durant deux jours, privé de la moitié de son équipage, et n'ayant que quelques matelots pour manœuvrer , crut que le vaisseau allait périr. Enfin , au bout de deux jours ses matelots lui furent rendus avec une lettre d'excuse du gouverneur et des offres de service.

La bizarrerie de cette étrange conduite venait de ce qu'au dépari de Colomb, le roi de Portugal avait donné l'ordre d'arrêter sa personne et ses vaisseaux, dans quelque lieu qu'on pût le rencontrer.

Salut.

La trahison des Portugais , qui avait forcé Colomb à quitter Sainte-Marie plus tôt qu'il n'aurait dû, faillit lui être bien fatale, car la tourmente ne cessa point. Le 2 mars un terrible coup de vent déchira toutes

les voiles. L'équipage se mil à genoux, implorant le Ciel , et Colomb fit tirer an sort à qui irait faire un pèlerinage à Santa-Maria de la Ceula à kuelva : le sort le désigna encore. Ils n'étaient pas loin du Portugal.

La journée du 3 fut horrible ; une pluie qui tombait par torrents, la foudre qui éclatait avec fracas, des éclairs qui se succédaient de seconde en seconde, l'ouragan ne cessaiii d'emporter le vaisseau et de soulever les flots , faisaient croire aux malheureux Espagnols qu'ils touchaient aux derniers moments de leur vie. Chacun d'eux promit que s'il avait jamais le bonheur de revoir la terre, il jeûnerait au pain et à l'eau le samedi qui suivrait.

La nuit du 5 au 4 , ils virent la terre ; n:ais la tourmente était si horrible, que ce cri de terre ne Ht qu'augmenter leur efl'roi , car ils ne savaient quelle était cette terre, et ils craignaient d'être jetés sur des cotes sans port et d'y briser leur fréle caravelle ballottée depuis plus de vingt jours sur l'Océan furieux.

Le n»atin l'amiral reconnut qu'il était près de Cinira , à l'embouchure du Tage. Sa mésaventure à Sainte-Marie lui faisait redouter de se remettre à la discrétion des Portugais, mais l'état de la mer ne laissait pas de choix: il jeta l'ancre, et les matelots, échappés à de si grands et de si nombreux périls, rendirent à Dieu leurs actions de grâces.

Accueil en Portugal.

Les craintes de Colomb ne se réalisèrent pas. Le roi , loin de le trahir, se montra généreux , et pensa que c'était un devoir d'honorer une si grand œuvre.

Il envoya chercher l'amiral à bord , le fit amener avec les pins grands égards à Valparaiso, où il tenait sa cour en ce moment, à neuf lieues de Lisbonne, il lui fit Taccueil le plus honorable, le fil asseoir en sa présence , écoula avec une curiosité extraordinaire le récit de sa découverte , et le félicita sur l'heureux succès d'une entreprise si étonnante.

Mais le sourire qui accompagnait ces gracieuses paroles cachait mal le regret d'avoir refusé tant d'avantages pour le Portugal, car Jean il ne pouvait oublier que ce même homme qu'il recevait aujourd'hui comme amiral d'Espagne et vice-roi des Indes, était venu humble et pauvre, huit ans plus tôt, lui faire ces offres magnifiques, et n'avait essuyé que des mépris.

Ces tardifs regrets n'empêchèrent pas le roi d'ofïrir à l'amiral de lui donner une escorte pour traverser ses Eiats; ihais Colomb préféra attendre un veni plus favorable et rentrer dans les ports d'Espagne.

Il éeiivii au roi et à la reine de Casiille pour leur annoncer son succès, son retour, et les désastres qui le retenaient pour un temps à Lisbonne.

Pendant co conrl sùjoiir qu'il y lit, loute la ville ne s'enlrelcnail que de la merveilleuse décoiivciie des Indes à travers rOcéaii. On visitait les vaisseaux , on admirait, et les Portugais déploraient de plus en plus les conseils mesquins qui privaient leur pays de toute la gloire donnée ii l'Kspagne.

La reine de Portugal voulut entretenir Tamiral en parliculier, et c'est comblé d'éloges et d'honneurs que l'amiral sortit de Lisbonne et mil à la voile par un assez bon vent.

I>alos.

Le i5 mars iiOô, les marins du port de Palos virent arriver par un beau soleil du matin un vaisseau léger et petit, que de loin ils comparaient à l'une des caravelles parties de leur rade l'année précédente avec cet aventurier génois qui avait surpris la confiance de la reine et du roi de Castille pour satisfaire de chimériques idées. Ces marins crurent reconnaître la caravelle, mais ils n'osaient y compter, persuadés que les trois navires avaient dû périr. Comment celui-ci aurait-il survécu , et viendrait-il à reparaître après avoir erré sept mois et demi sur les mers?

Cependant la caravelle avançait majestueusement, les voiles déployées, et il devint impossible de s'y tromper. Alors la curiosité allant croissant, et l'intérêt de tant de citoyens de l^alos les attachant au sort

de ces vaisseaux, le port se remplit bientôt de tous les habitants de la ville, et ce fut à la vue d'une foule partagée entre rélonnement, l'espérance et la crainte, que /rtiYinrt entra triomphalement dans l'enceinte du porl de Palos. A la vue de Colomb, des Indiens qu'il amenait, des merveilles qu'on apprit en un moment, la joie éclata par de vifs transports ; la foule se pressa autour de l'amiral. On envoya aux églises faire sonner eu branle toutes les cloches; on ferma les boutiques. Une immense procession se forma pour accompagner l'amiral à l'église , où il remercia le Tout-Puissant de i tonte l'effusion de son cœur religieux.

Le prieur de Santa-Maria ne dut pas être le dernier à féliciter son ami , et à le presser entre ses bras ; mais les historiens de Colomb ne nous donnent pas de détails sur ce séjour à Palos qui fut très-court et si différent des autres! Colomb n'avait qu'une pensée: écrire à la cour et recevoir l'ordre de s'y présenter.

11 envoya promptement un message qui annonçait son arrivée, en renouvelant les preuves qu'il rapportait du succès de son voyage, et il partit immédialej ment pour Séville , où il attendit la réponse. 1 Celte réponse fut telle qu'il devait s'y attendre, j pleine de termes d'honneur, de félicitations et de I reconna^i«sance. Elle portait cette suscription : « A \ dom Christophe Colomb, notre amiral sur la mer ' Océane, et vice-roi et gouverneur des îles découvertes dans les Indes. >

L'amiral ne perdit pas de temps. Ses vœux étaient comblés , et lant de contradictions , qui les avaient traversés , paraissaient être à leur terme : car jusqu'au

CHRISTOPHE COLOMn. 09

momciil où il reçut la Icilro du souverain , il craignait (juclquc trahison de IMn/.on. On sait que la Pinla avait été écartée par la tempête ; l'ouragan l'avait jetée sur les côtes du golfe de Gascogne, et Pinzon avait débarqué à Bayonne. Là, dans son impatience, il avait écrit au roi pour annoncer la découverte et demander à paraître à la cour. Ce n'était qu'après quelque temps qu'il avait pu s'embarquer de nouveau et longer les côles de Portugal. On prétend que, le soir même du jour où arriva ta A'/wa, Pinzon parut dans le poit , et que la douleur de se voir précéder par Colomb lui causa un si grand chagrin , qu'il se jeta dans une chaloupe pour aborder secrètement, et se tint caché dans sa maison.

Mais tandis que l'amiral , sans savoir quelles avaient pu êire les démarches de Pinzon, aitondail à Séville la lettre de la reine , Pinzon recevait une ré-^ ponse sévère à celle qu'il avait écrite de Bayonne. Le souverain blâmait sa conduite et lui ordonnait de se tenir soumis à l'amiral. Le chagrin de Pinzon fut si ) grand, qu'il ne put surmonter l'extrême mélancolie t qui s'omjiara de lui ; il était déjà malade ; le désespoir i accrut son mal : il mourut. /

Sa généreuse coopération à l'oulreprise de Colomb aurait honoré sa mémoire, si une envieuse et basse ambition n'avait altéré la pureté de ses premiers n)otifs; au lieu d'un ami désintéressé, l'amiral n'avait trouvé en lui qu'un contejupteur habile à traverser ses projets , cl désireux de lui enlever, s'il se pouvait, la gloire de son entreprise. Pinzon fut cruellement [Mini par le mépris de la cour et par sa propre

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conscience, dont les combats le conduisirent à une irislc mort.

XXIY

Triomphe de Colomb.

La nouvelle de Télonnante découverie de Christophe Colomb se répandait avec rapidité , et occu-

^ paii déjà toute l'Europe savante. En France , en Italie, en Angleterre , on répétait avec admiration

i que le monde des antipodes était découvert , et (|u'un marin génois , dans une liavigation de trentetrois jours, avait trouvé l'extrémité de l'Orient. Mais de toutes les nations qui s entretenaient de celte merveille, la plus puissamment remuée sans doute était la glorieuse Espagne. Elle voyait dans un événement extraordinaire un don du Ciel qui récompensait la piété de ses rois, et sur toute la route de Séville à Barcelonne les populations accouraient avec allégresse à la rencontre de Christophe Colomb.

Ce n'était plus un obscur étranger dont on méprisait les systèmes , c'était un enfant de la patrie que l'Espagne se sentait fière d'adopter.

A Barcelonne même , où étaient Ferdinand et Isabelle , les honneurs qui l'attendaient ne peuvent se comparer qu'au triomphe des anciens Romains. Une foule d'étrangers affluaient dans la ville , et la population entière était dans les rues; mais les rues même ne sullisaicnl pas à ruHlucnce de la foule , cl on

CIlfllSTOrilE COLOMB. 101

inoniail sur les loiis pour êire plus assuré de voir. Tous les balcons , loules les fenêlres élaienl occupés par les dames les plus illustres , parées comme aux plus grands jours , dans celle conirée où la rigide éliquclte marquait les vêlements de chaque féie. Un dais de brocard d'or s'élevait dans un immense salon préparé de manière que chacun pût y avoir accès , el dès que l'entrée de l'amiral fut annoncée , le roi el la reine, entourés de lous les princes de leur maison , de tous les dignitaires de la couronne et de tous les personnages de la cour , se préparèrent a recevoir le grand capitaine qui leur donnait un monde.

Une foule de seigneurs allèrent au devantde Colon>b pour le saluer et le recevoir au nom de leurs maîtres. L'amiral était monté sur un beau cheval blanc ; son fils , sur un cheval plus petit , marchait à ses côtés , el de jeunes sei{,'ueurs , richement velus , formèrent une brillante cavalcade autour d'eux.

Alors s'ouvrit la marche la plus imposante , la plus singulière, la plus solennelle , la plus glorieuse cl la plus riante qu'eût jamais éclairée le soleil d'Espagne.

Six Indiens , peints de diverses couleurs selon la ^ coutume de leur pays, ouvraient le cortège cl se présentaient d'abord à l'avide curiosité des assistants. Les traits , la contenance et la physionomie de ces houïmcs cuivrés étaient complètement inconnus en Europe. Ils portaient comme une parure lous les ornements d'or de leurs îles, qui les couvraient pres- (|uc comm^i un vêlement. Derrière eux , on portait . échelonnés cl rangés avec art de distance en distance,

un nombre prodigieux de perroquets vivants , des oiseaux et des animaux inconnus, soigneusement empaillés , et des insectes brillants dont les riches couleurs frappaient pour la première fois les yeux des Espagnols.

L'intérêt et la curiosité animaient toute cette foule, avide d'un spectacle si nouveau , et les cris d'étonnement , les exclamations d'admiration se succédaient. L'imagination prêtait de riches couleurs à des choses déjà si surprenantes , et quand , après ces hommes de race particulière, ces animaux singuliers, ces oiseaux brillants , on vit porter une immense quantité de plantes qu'on n'avait jamais vues , on se plut à leur supposer des vertus précieuses , tous les dons merveilleux qu'on lisait dans les récils des voyageurs, et on crut que la guérison de toutes les maladies et la vertu de tous les parfums d'Orient viendraient en Europe avec elles.

Au quatrième rang , l'amiral avait ordonné qu'on exposât plus particulièrement aux yeux du public ravi les bracelets, les couronnes , les ceintures, les ornements des Indiens , et enfin tout l'or qu'il rapportait, et qui devait donner l'idée de la richesse des contrées qu'il avait découvertes ; et lorsque tous ces trophées qui avaient excité au plus haut point le ravissement et la joie des glorieux Castillans étaient passés , on voyait paraître l'amiral lui-même au milieu de la gloire qui l'environnait. Alors l'enthousiasme éclatait par des cris , par des trépignements de joie , par des vivat , par des applaudissements , par des bénédictions , par des concerts de louanges,

CIIRISTOPIIE COLOMB. 103

OÙ le nom de Colomb, mêlé à celui du roi , de la reine , de la patrie , se prononçait au milieu des larmes d'admiration.

Un soleil radi(;ux du mois d'avril et la pureté d'un ciel sans nuage prêtaient un nouvel éclat à la solennité de ce beau jour.

Colomb s'avançait doucement au travers des flots pressés de cette foule qui s'ouvrait devant lui. Un sourire modeste , qui , comme malgré lui , eflleurail ses lèvres , prouvait la joie pure dont son cœur était inondé. 11 passait , et tous les regards se réunissaient sur lui ; et quand il était passé , il entendait au loin le bruit des applaudissements qui se répétaient comme autant d'échos :

« Quelle noblesse ! disait l'un.

— Quel génie ! reprenait un autre.

— Dieu l'a inspiré , poursuivait un troisième. La sainte Vierge et son saint patron lui sont venus en aide, i

El Colomb, au milieu de cet enthousiasme, arrivait au lieu préparé pour le recevoir. Le salon était ouvert des ({ualrq côtés ; l'estrade royale était très-élevée.

L'amiral mit pied à terre, et entra suivi de son fds et de tout le cortège qu'on lui avait donné. Il se lit un silence. Le roi et la reine se levèrent. Cei honneur ne se rendait qu'aux létes cotironnées. Colomb, ému, mil un genou en terre, el demanda à baiser les mains des souverains. Isabelle et Ferdinand , se baissant après lui avoir donné leurs mains, le relevèrent euxmêmes et lui ordonnèrent de s'asseoir sur un siège l)réparé pour lui.

Le silence augnienla , ei Colomb commença à rendre compte de sa mission. Il fit en pen de mois la relalion du voyage , la description des îles ; puis il fit passer devant Leurs Altesses toutes les merveilles qu'il rapportait ; les plantes, les animaux, les objets rares , les coquillages , l'or brut et l'or travaillé, et il dit que ce n'était qu'un faible échantillon de tout ce qu'on devait attendre. Quand il présenta les Indiens, il parla du bon accueil de leur cacique et de leur extrême douceur ; puis , se livrant à son émotion , il ajouta d'un accent pénétré que ces découvertes, qu'il avait plu à Dieu de lui permettre d'accomplir, n'étaient que le prélude des découvertes plus importantes qu'il osait promettre à Leurs Majestés, découvertes qui leur donneraient un monde de richesses, et qui amèneraient des milliers d'hommes à la connaissance de la foi !

L'attention la plus religieuse avait présidé au discours de Colomb , et l'admiration avait accueilli tous ces échantillons de trésors du Nouveau-Monde. Lorsqu'il eut cessé de parler , des larmes de reconnaissance mouillèrent les yeux de la reine; le roi luimême parut ému , et tous deux, descendant de leurs trônes , tombèrent à genoux pour remercier le Tout- Puissant des merveilles qu'il accomplissait en leur faveur.

Tous les courtisans s'agenouillèrent, à leur exemple , et au loin toute la foule de proche en proche se prosterna également sur le pavé. Les musiciens de la chapelle royale entonnèrent le Te Deum ; les archevêques , les évéqucs et les prêtres présents y ré-

ciinisropui*: colomk. 105

pondircnl, chanlaut allcrnalivcmeiil les vcrseis avec un pi(ML\ euiiiousiasiiic , el Jamais un plus vif couccrl d'actions de grâces ne s'éleva du sein d'une plus niagnififiuo asst'mblôe.

Colomb produisait el resseolail ccl élan d'enlhousiasme ; son cœur ne sulïisail pas à l'abondance el à la force d'émolions aussi profondes. L«^ vertueux Las Casas dit qu'en ce inon»enl de religieux el solennel enthousiasme , il semblail que la cour d'Espagne cûl « un avant-goùl des délices du paradis. r>

Pieuse exagération (jiii ne peinl qu'imparfaitement des transports dont la force humaine ne pourrait soulenir la durée , ei qui userait ses faibles ressorts !

Quand celle solennelle visite fui achevée, el que l'amiral eut salué les rois, la cour tout i-niière le conduisit à la demeuré (|ui lui avait été préparée. Les bruyantes acclamations du peuple le suivirenljusqu'à sa porte, et c'est au milieu d'un petit nombre d'amis, el entouré des caresses de son (ils, son cher Diego, que Colomb, énumérant les gloires de la journée, put se livrer aux heureuses impressions (jui ne laissaient place ce soir-là à l'amertume d'aucun souvenir.

Oh! qu'on se le représente dans cei!>; félicité que je nommerais presque avec le vertueux Las Casas une demie béatitude! Tous les senlimcEits purs qui peuvent exalter l'homme remuaient délicieusement le cœur de Colomb. La gloire , une gloiie pacifique (pii n'avait pas coûté de larmes, le succès dû à une persévérance infatigable ; la piété satisfaite de ce succès même qu'elle osait envisager comme une recomj)ense ; les plus grandes espérii ces pour un

cœur chrétien , le triomphe de la foi , le salut des âmes ; enfin les douces étreintes de Tamilié, la vue de ceux qui l'avaient aidé dans ses malheurs, et qui le revoyaient triomphant ; les effusions de la tendresse paternelle : c'est dans ces nouvelles émotions que Colomb dut laisser éteindre peu à peu , si Ton peut ainsi parler , renivrement de celte journée la plus belle de sa vie.

.Séjour à Barcelonne.

Ce bonheur dura six semaines dans toute sa douceur. LMieureux amiral voyait le respect et l'admiration remplacer le dédain qu'on lui avait fait sentir autrefois. Les courtisans briguaient comme un honneur la faveur de son entretien. Quand ils sortaient de sa présence, ilsse faisaient gloire de répéter chacune de ses paroles; ils recevaient comme des oracles toutes les assertions sorties de sa bouche : le prestige du succès les contraignait à rendre à son génie un hommage éclatant. Dans les rues, leshommes s'inclinaient à son aspect ; s'il passait devant un atelier, les ouvriers suspendaient leur travail pour le suivre longtemps des yeux; les mères le signalaient à leurs jeunes enfants.

Mais, au milieu de ces hommages multipliés, l'envie glissait déjà sourdement son venin. Invité à un festin par le grand cardinal d'Espagne , l'un de ses

CHRISTOPHE r.OLOMD. 107

premiers proiecieurs, il y fui servi avec les honneurs réservés aux souverains ; les discours avaieni lous pour objet la découverle du Nouveau-Monde; mais, au milieu deces dislinclionsflaUeuses , une nnuarque basse et maligne vint lui révéler qu'il y avait parmi les conviés mêmes des coniempieuis de sa gloire.

(1 Puisque la icrre osl ronde, s'écria l'un des courtisans, il est cerlain qu'(»n peut en faire le tour, (lien n'était plus aisé qu'une pareille découverte.

— Sans doute, reprit l'amiral, mais il fallait que quelqu'un en trouvât le secret.

— Eh! reprit brusquement l'Kspagnol , jaloux delà gloire d'un étranger, croyez-vous, monsieur l'amiral, (jiie dans le cas où vous n'auriez pas découvert les Jndes, personne ne l'eûl jamais fait? »

Les gens sensés <ie l'assemblée improuvèrent l'impertinente apostrophe de ce jaloiix convive. Colomb ne répoiuiit point; mais prenant un œuf, il s'adressa à tous les conviés :

I Qui de vous, messeigneurs , vent faire tenir cet œuf debout sur la plus pelile extrémité? ^ Chacun essaya, sans savoir où en voulait venir l'amiral; mais personne ne léussir. L'œuf retombait toujours sur le coié.

Colomb le prit à son tour , en frappa fortement l'extrémité sur la table, et le (it tenir debout.

Toute l'assemblée s'écria :

« De cette manière ce n'était pas diflicile!

— Non, dit l'amiral ; mais personne n'avait su le faire. >

Ces averiissemenis secrets de l'envie qu'exciiait sa gloire engagèreiil Colomb à se lenir en garde contre les intrigues des courtisans; mais il se croyait assuré de rattachement de ses souverains.

Le roi se plaisait à paraître en public, ayant (Pun côté l'enfant royal, et de l'autre Tarniral. Sa Majesté catholique fil souvent avec lui de longues promenades à cheval; la reine surtout semblait ne l'avoir jamais vu assez longtemps; elle se faisait sans cesse redire les détails de ses découvertes ; elle prenait un plaisir singulier à écouter Colomb lui raconter ce qu'il savait des habitants du Nouveau-Monde. Toute pleine du désir de la conversion des Indiens, elle voulait qu'on les traitât avec la plus grande humanité; elle désirait avoir en eux des sujets de plus, et repoussait avec énergie ceux qui prétendaient déjà qu'on les regardât comme des êtres d'une nature inférieure, ou qu'on en fît des esclaves. Elle s'attendrissait à la peinture que Colomb faisait de leurs mœurs quand il lin' disait :

ï J'ose attester à Votre Majesté qu'il n'y a pas sur la terre d'hommes plus doux que les insulaires de rile espagnole; ils sont hospitaliers, simples et bons. Au milieu de leur naïveté ils savent user de discrétion et de délicatesse. Jamais ils n'ont cherché à dérober aucun des objets, si nouveaux pour eux , qu'ils voyaient à bord de nos vaisseaux. Ils s'empressent de servir les Espagnols, et rien n'a été plus louchant que leur conduite et celle de leur cacique, lorsque nous avons en le malheur d'échouer sur leur rivage. 0 Madame, ajoutait Colomb, nous avons reçu de ces

CliniSTOPlIE COLOMB. 109

sauvages des secours cl des inar(|uos de compassion (jne nous devions nous voir refuser par des chrélicns! »

Kl la reine pensait que rien ne sérail |)lus facile que (ramener ces hons insulaires à la connaissance du clirisiianisnie ; elle preu:iii avec Tamiral les mesures les pluselïicaces [)our leur conversion.

Elle fil choisir douze missionnaires chargés d'ac- \ conipagner la seconde cxpédilion. On commença par y faire baptiser les six Indiens que l'amiral avait amenés \ avec lui; cinq d'enire eux devaieni retournera Haiii ^ pour y servii- d'inierprètes aux Espagnols et raconter I à leurs compatriotes les merveilles qu'ils avaientvues^^ en Europe ; car ils avaient été frappés d'élonnemen^' à la vue des villes, des palais, des églises d'Espagne et des magnilicences de la cour; l'un d'eux demanda même à rester auprès du prince Jean, soil qu'il fût «tïVayé des daiigersd'une seconde traversée, soit qu'il fù l séd ni l pa r l'a f trait des choses nouvelles (|u'il voyait.

Cependant l'acliviié que meltait la cour à presser la seconde expédition au Nouveau-Monde permit à l'amiral de (luilter lîarcelonne à la fin du mois. Le roi et la reine lui renouvelèrent les témoignages de leur cslime, la cour entière le reconduisit chez lui quand il eut pris congé des princes , et vint lui faire ses adieux au moment de son départ.

DIEHJS^niEEIIEî ^(D^iXŒiliia

Nouvelles découverles. — f.cs Caraïbes.

L'cnlliousiasme qui avait accueilli Clirislophc (lolomb à son arrivée allait toujours croissant. Les récits s'embellissaient en passant de bouche en bouche : c'était à qui suivrait l'amiral pour aller trouver ces terres de merveilles où les rochers ciaient bordés de perles , et où les fleuves roulaient de l'or. L'amiral devait emmener mille hommes : il fut obligé d'étendre ce nombre à douze cents, et plusieurs de ceux qui n'avaient pu se faire inscrire entrèrent par fraude , en sorte qu'au moment oùon fil l'appel sur les vaisseaux, il se trouva quinze cents passagers. La flotte était composée de dix-sept bâtiments : trois grands vaisseaux cl quatorze caravelles; elle était chargée de provisions de toutes sortes.

Le 25 sepiembre 1^05, l'ainiral mit à la voile, an bruit (les applaudissements d'une immense population. Ce n'étaient plus, comme Tannée précédente, des pleurs et de lugubres pressentiments : c'étaient des vœux ardents et des assurances de succès.

La traversée n'eut rien de difficile : le retour de la saison avait amené les vents d'est, et la brise d'est poussait doucement les vaisseaux comme au premier voyage. D'ailleurs la sécurité régnait sur toute la flotte. On se reposait sur le génie de l'amiral. On n'eut, dans toute la durée du trajet, qu'un seul moment d'inquiétude causé par une violente pluied'orage accompagnée de coups de tonnerre; mais cette tempête, qui dura quatre heures , fut promptement calmée, et, dès le 2 novembre, on vit la terre.

Les premiers compagnons de Colomb étaient fiers de montrer cette terre à leurs nouveaux associés, et ceux-ci étaient transportés de plaisir d'arriver enfin à cet objet de tous leurs désirs.

La terre qu'on apercevait était une île inconnue que Colomb nomma Dominica (la Dominique), à cause du jour du dimanche où on la découvrit.

Les quinze cents voix de l'équipage entonnèrent à la fois le Salve Regina ; et ce concert de louanges , offert au Dieu qui donna à l'homme la puissance de dominer les mers , offrait un spectacle plus touchant encore sur cet Océan , où , à la voix d'un seul homme, une nation tout entière se trouvait maîtresse d'un monde jusque-là caché au reste des habitants du globe.

cnnisTOPiiE coLOMu. H3

Los espagnols iic irouvèrciil poiiii de liavrc commode à la Domi[ii(iiJo; en sorte qu'ils naviguèrent entre les îles (|ui s'offraient à leur vue. Ils en découvrirent à la fois six, qui toutes leur parurent également belles. Il arrivait jusqu'aux vaisseaux un parfuuï délicieux qui venait des forêts , et qui donnait aux nouveaux navigateurs un plus grand désir d'aborder à l'une de ces îles.

Kniiu Colomb débarqua à Marie-Galante , qu'il nomma ainsi du nom même ^\^\ son vaisseau ; mais il n'y resta pas, parce qu'elle lui parut inhabitée ; il n'y trouva nulle trace de maisons ni de pas humains; il vil seulement qu'elle ne différait pas des îles voisines par la beauté du sol , car elle était couverte de bois élevés qui formaient de riches forets : des fruits et des fleurs inconnus pendaient aux branches des arbres ; des plantes aromatiques rampaient sur la terre. Il remarqua une fleur dont la feuille rappelait celle du laurier , et qui avait l'odeur du clou de girofle.

Une autre île attira la flotte ; elle était fort considérable , et on voyait s'élever au-dessus de son sein une haute montagne d'où soiiaienl avec impétuosité plusieurs courants assez considérables. I/amiral se souvint qu'il avait promis aux moines du couvent de la Guadalupe , dans l'Estramadure , de nommer du nom de leur monastère l'une des terres qu'il découvrirait , et il appela celle-ci la Guadeloupe. C'est aujourd'hui une des possessions françaises de l'Amérique. An nmmentoù Colomb la découvrit, elle était destinée à lui faire connaiirc la première les mœurs

il4 GimiSTOPUE COLOMB.

des Cannibales , car elle faisait partie de ce groupe des Antilles que les paisibles babllanls d'Haili lui avaient désignées avec tant de terreur comme la demeure des Caraïbes.

En débarquant, Colomb vit d'abord un village dont les maisons étaient carrées (celles d'IIaili et des autres îles étaient rondes) ; celles-ci étaient également construites avec des troncs d'arbres, des brancbages et des roseaux , ayant le sol pour plancher , et pour toiture des branches de palmiers : elles étaient disposées en cercle autour d'une place publique.

Les Espagnols y trouvèrent des hamacs en toile de colon , de grandes provisions de coton brut ou travaillé , des ustensiles faits avec des calebasses ; ils prirent pour du fer une sorte de composition qu'on a supposé depuis être une terre durcie. Ils virent aussi à l'entrée d'une des maisons des serpents sculptés en buis avec assez de perfection. Une pièce de vaisseau européen , qu'ils trouvèrent dans une de ces cabanes, excita au plus haut point leur surprise et leur curiosité. Comment était-elle là ? Après plusieurs conjectures , ils s'arrêtèrent à la pensée qu'elle avait pu être apportée sur ces côtes par le vent d'ouest, comme des bâtons flottants avaient été apportés aux Canaries par le vent d'est. Rien n'arrêtait le cours des investigations des Espagnols. Nulle créature humaine ne paraissait; tout avait fui à leur approche. Des oies domestiques , et semblables à celles d'Europe , et des perroquets des plus brillantes couleurs étaient les seuls êtres animés qui eussent paru à leurs yeux. Mais bientôt une profonde horreur s'empara d'eux , à

Taspecl <rossenienis épars dont les cabanes ei le sol étaient jonchés. Ils reconnurent des membres humains, et se dirent avec effroi ((u'ils étaient sans doule sur une lerre habitée par des anthropophages. Des crûnes , suspendus aux branches de palmier qui formaient les solives des huttes, les confirmèrent dans celle opinion ; car ces crânes humains servaient évidemment de vases et d'ustensiles de ménage.

Les Espagnols remontèrent dans la chaloupe, et vinrent donner ces nouvelles à l'amiral. A peine ceux-ci avaient-ils parlé , que quelques-uns des capitaines lui amrnèreni des femmes qu'ils avaient prises avec un enfant ; quel(|ues-unes de ces femmes firent comprendre qu'elles étaient prisonnières , ei que les habitants de l'ile les avaient enlevées à Boriquen , leur patrie (aujourd'hui Porlo-Ricco); que les cannibales étaient redoutés sur les îles à plus de cinquante lieues à la ronde , et qu'ils mangeaient leurs prisonniers; qu'ils poussaient le raffinement de leur barbarie jjisqu'à réserver les jeunes enfants et les élever pour les engraisser et les manger!... Ces horribles récils firent dresser les clieveux sur les tètes, et Colomb conçut la plus vivo iriquiéludc pour un capitaine^ nonuné Diego de la Marque , qui était descendu à terre avec huit hommes , et qui , depuis le malin, ne reparaissait pas. Le soir arriva sans qu'on le revît ; le^ lendemain il ne répondit à aucun des nombreux signaux par lestpiels on cherchait à lui faire reconnaître la flotte. Vainement l'amiral envoya des délachenienls dans |)lusieurs directions ; vainement un Ironipeltc précédant chacun de ces groupes sonna-iil

conslammeiu l'appel ; vainemeni des coups d'arquebuse et des coups de canon furenl-ils lires du bord ; Diego et ses compagnons élaient perdus , et les craintes de l'équipage furent portées au comble lorsque les détachements revinrent le soir, car ils racontèrent qu'en visitant les cabanes abandonnées , ils avaient vu des membres humains rôtissant devant le feu , et de la chair palpitante que les sauvages avaient mêlée dans une chaudière bouillante à la chair des oies et des perroquets !...

Le cœur des Espagnols se serra douloureusement en songeant que leurs infortunés compagnons avaient sans doute été pris par les féroces cannibales , et qu'ils étaient réservés à un sort aussi cruel.

Colomb cependant ne voulut pas désespérer de leur salut ; il se flattait que ces imprudents marins vivaient encore , et qu'ils étaient seulement égarés dans les détours inconnus des forêts. Il avait déjà jugé que l'ile devait avoir plus de vingt-cinq lieues d'étendue à l'endroit où il avait pris terre. Mais comment retrouver ces malheureux compagnons? comment les rappeler à leur chemin? Un intrépide Castillan, nommé Ojédo , dévoué à l'amiral , et volontaire sous ses ordres , d'une noble famille , d'un caractère ferme, d'une bravoiîre à toute épreuve , aventureux et hardi , offrit d'aller à leur recherche. Il prit avec lui quarante hommes de cœur , et il se mit à battre l'Ile en tous sens ; loi et ses amis coururent à travers les forêts , obligés de se frayer un passage avec leur épée, arrêtés à chaque instant par des troncs d'arbres entrelacés ou par des broussailles. Leur intrépide

activité ir(;ul aucun succès; les arquebuses qu'ils déchargeaienl , la Uornpelle qu'ils sonnaicul , la voix amie qui répélail dans le bois , en se niullipliaol par les échos , le nom des compagnons qti'ils cheichaienl, (oui fut inutile: ils revinrent découragés, épuisés de faliguc , mais ravis des pays qu'ils avaient vus , et en exagéraiil même la beauté dans leurs récils. Pendant leur absence les sinistres pressentiments sur le sort des huit marins avaient pris plus de force dans le cœur de Colomb, car il avait de nouveau reçu à bord de ses vaisseaux plusieurs femmes captives qui venaient y chercher un refuge; et des enfants pleurant, ei attirés {)ar les présents , avaient supplié pour y être admis , et avaient confirmé les récits des femmes de U()ii(|tu'n. L'amiral , qui avait vu fnir plusieurs naturels , crut au moins attirer leur curiosité , en leur renvoyant (lueiques- •ines de leurs prisonniéies paréesde bracelets et de colliers ; mais los farouches Caraïbes les dépouillèrent sans paraître eux-mêmes , et ces malheureuses victimes se réfugièrent de nouveau à bord des vaisseaux.

L'amiral apprit d'elles (|uedans ce moment presque tous les habitants de l'île étaient absents; ils étaient allés à la capture des habitants des Iles voisines. Cn leur absence , leurs femmes , aussi belli(iueuses qu'eux , gardaient les prisonniers , et so tenaient prêles à repousser une atia(|ue , si elles étaient provoquées.

Les captives ajoutèrent qu'à Boriqucii les hommes ne combattaient que pour repousser les Caraïbes ;

mais elles ne cachèreni pas que là , comme à la Guadeloupe , on mangeait les prisonniers.

11 lardait à Colomb de quitter ces rivages inhospitaliers pour visiter sa chère liispaniola , mais il était retenu par la pensée du malheur de ses infortunés compagnons, dont il ignorait le sort. Plus il apprenait les atrocités des cannibales , plus il lui devenait impossible de s'accoutumer à la pensée qu'il laissait huit Espagnols entre leurs mains féroces. Il aurait voulu du moins , s'il ne pouvait les sauver , avoir la certitude qu'il n'y avait plus d'espoir pour eux. Cependant , comme le retour d'Ojédo lui ôtait toute espérance, il fit tristement et lentement les préparatifs du départ.

Il donnait l'ordre de mettre à la voile, lorsque, par le bonheur le plus inespéré, il crut reconnaître au loin , sur le rivage , des hommes vêtus à l'européenne. ' L'équipage poussa un cri de joie, et on envoya une chaloupe pour les recueillir : c'étaient bien ces amis qu'on avait cru perdus; mais ils étaient pâles, horriblement défaits, exténués de fatigue, d'inquiétude et de faim. Quand ils furent un peu remis, ils racontèrent commeut ils s'étaient égarés dans l'épaisseur d'une forêt, en sorte que la hauteur des arbres leur dérobant la vue du ciel, et nulle route n'étant frayée, ils avaient tourné tout autour d'un point sans pouvoir en sortir. Ils n'avaient entendu ni la trompette, ni le canon; ils n'avaient pu, même de la cime des arbres les plus hauts, on quelques-uns d'eux étaient montés, découvrir aucun indice de route, aucune partie delà mer; ils s'étaient avancés de plus en plus, et

CliniSTOPHE COLOMB. 119

étaient parvenus à quitter enfin la foréi; mais, trouvant des lacs à franchir, des gués à traverser, et ne voyant aucune voie tracée, ils croyaient périr dans cette solitude, lorsqu'à force de marcher , ils s'étaient trouvés heureusement sur le rivage. Alors ils n'avaient eu d'nutre parti à prendre que de côtoyer jusqu'à ce qu'ils trouvassent la iloiie, et ils rendirent grâces à l'amiral de les avoir attendus!...

Combat contre les Caraïbes.

Les femmes indiennes que l'amiral avait à bord de son vaisseau lui disaient que s'il naviguait au sud, il trouverait la terre ferme. Sans doute , si Christophe Colomb n'eût été pressé du désir de revoir Ilispaniola , il aurait (enté une excursion dans ces nouvelles régions; mais la pensée qu'il était attendu au fort de la Navida»! lui fit différer toute nouvelle découverte. Son imagination ardente lui peignait les transports de ses compagnons, (juand ils le verraient de retour avec une (lotie imposante; il se flattait de trouver de nombreuses provisions des productions de l'île, sagement recueillies parlesEspagiiols, et il se sentait heureux d'établir à Ilispaniola une sorte de gouvernement régulier, dans lequel les Indiens, traités amicalement, instruits des vérités de la religion chrélicnne . l'ormeraienl un peuple vassal el ami.

Il se liâia de faire voile vers le nord, sans vouloir s'anéier au milieu des groupes nombreux des Anlilles; il salua, en leur donuanl de nouveaux noms, chacune des îles devant lesquelles passait sa floue. Mont- Serrât, Antigoa, Sainl-Martin, et Sainte-Croix ^ sont les principales de celles qu'il vil dans celte traversée. Il ne s'arrcia qu'à Sainte-Croix; elle se nommait, dans le langage du pays, Ayay , el elle était encore habitée par des Caraïbes. Là encore les Espagnols eurent l'horrible spectacle de ces hommes peints de couleurs hideuses , dont les bras nerveux, les membres athlétiques, Tair sauvage et féroce, prouvaient que chez eux toutes les facultés deTesprit s'étaient concentrées sur un point unique, et que la guerre, une guerre de destruction et de carnage, était la première de leurs passions.

« Ecoutez, s'écrie Pierre, Martyr; écoutez! mais prenez garde que vos cheveux ne se dressent d'horreur! Les histoires des Lestrigons et dePolyphème, qui se nourrissaient de chair humaine, ne sont plus douteuses! Lessautages du Nouveau-Monde mangent les hommes. »

L'amiral fut forcé délivrer ici un combat. Plusieurs des Caraïbes étaient montés sur un canot léger avec deux fcm unes, dont l'une paraissait traitée comme reine. D'abord, la vue de la flotte européenne jeta les Caraïbes dans une stupéfîiclion qui les rendit immobiles, en sorte que les Espagnols purent les examiner à loisir. Leurs yeux étaient entourés d'un cercle de couleur, qui les rendait hideux , et du milieu duquel il semblait qu'on vît jaillirdes étincelles comme de l'œil

CHRISTOPHE COLOMR. M\

ardenl d'une bêle féroce; leurs sourcils, irès-arqtiés, s'élevaient en cercle au-dessus de celle paupière peinte; tout leur visage était empreint d'un courage sauvage. Plusieurs, par la forme de leur mâchoire, leurs forlcs dents, leurs joues |)leines, leur nez droit ei carré, paraissaient ressen)l)ler à des lions. Leurs bras et leurs jambes étaient serrés par des bandes de coton qui en faisaient ressortir les muscles d'une façon monstrueuse, et leur agilité, secondant leur force, pouvait les rendre redoutables aux Européens mêmes.

Ces hommes farouches n'examinaient pas avec moins d'attention le spectacle étonnant qui s'offrait à eux, et ils laissèrent approcher une chaloupe si près de leur canot, qu'elle allait les toucher avant qu'ils l'eussent aperçue. Leur premier mouNcmenl fut d'échapper en ramant de toute la force de leurs pagaies; mais la chaloupe les atteignit, cl leurferma le passage. Alors ils se retournèrent lièremenl, regardant en face ceux qui leur ap|)araiss:iienl comme enne(nis,et ils leur décochèrent une grêle d(» flèches. A peine avaient-ils lancé une charge, qu'ils recommençaient. Les deux femmes se montrèrent aussi intrépides et aussi accoutumées à lancer des traits. L'une d'elles blessa niorlellemeni un Espagnol. A la vue de leur compagnon couché sur la chaloupe, les Espagnols se ^eiilirent émus décolère, et, pour faire finir un combat qui devenait meurtrier, ils renversèrent avec le flanc de leur ( haloupe le canot léger des Caraïbes. Quel fut leur éionnemenl ! Les sauvages, sans être émus à la vue de leur barcjue mise en

i22 CHRISTOPHE COLOMB.

pièces, combaiiirent en nageant sans paraître faire nul efl'orl, el comme si la mer eût été leur élément. Tandis qu'ils se soutenaient sur les flots, ils étaient habiles à découvrir sous les vagues quelques-uns des rochers dont. leur île était bordée. Alors , appuyés du pied sur les pointes de roc cachées sous l'onde, ils bandaient leurs arcs, et lançaient des flèches d'une main aussi sûre que s'ils eussent combattu sur la terre ferme!... La flotte européenne ne pouvait s'empêcher d'admirer une intrépidité si remarquable. Enfin, après une lutte qui épuisait leur vigueur, ils ne purent résister à des forces trop inégales , el ils furent faits prisonniers. La reine et son fils étaient au nombre de ces premières conquêtes, faites à main armée sur les mers du Nouveau-Monde.

L'un des Indiens blessés mourut le lendemain à bord du vaisseau; mais samortfutlristement vengée: l'Espagnol, percé d'une flèche probablement empoisonnée, languit dans la soufl'rance, et périt peu après. Les farouches Caraïbes ne se laissèrent adoucir par aucun présent, et, conduits plus lard en Espagne comme une capture , ils inspirèrent l'effroi par l'air fier et indomptable qu'ils conservaient.

CnRISTOPHC COLOMB. 123

On aborde à Uispaniola.

L'amiral, ci) avançant vers le nord, ilécouvril un groupe nombreux d'îles pressées ; quelques-unes couverles de verdure et de forêts; le plus grand nombre n'offrant que des côtes arides ou des rochers élevés que réioignemenf et le reflet azuré de l'air faisaient paraître revêtus de couleurs bleuâtres; la plus grande de ces îles fut nommée Sainte-Ursule par l'amiral, et il donna au groupe eiiiier le nom des Onzemille Vierges. Aujourd'hui ce sontles îles Vierges, le groupe le plus septentrional des Antilles. Puis, naviguant toujours, il arriva à Boriquen, la patrie de ces captives qu'il avait recueillies à son bord. Il en prit possession au nom de ses souverains, et en parcourut une certaine partie. Elle lui parut porter des traces d'une civilisation un peu plus avancée que les autres; des haies de roseaux entrelacés défendaient l'entrée de jardins fruitiers , et convertissaient les routes en promenades agréables. Une maison mieux bâtie que les cabanes ordinaires s'élevait au milieu d'un beau village, et l'Ile ne le cédait eh rien à la beauté des Antilles.

Mais les Espagnols savaient déjà que les habitants, qui avaient constamment à se défendre contre les Caraïbes, en avaient pris eu partie les mœurs farouches, et usaient d'affreuses représailles en mangeant leurs prisonniers. L'amiral ne donna pas plus d'un

jour à l'examen (lel'ile; ii lui lanlaii d'être au terme de son voyage, au fort heureux de la Navidad, et à mesure qu'il eu approchait , sou empresseujenl augmentait ; c'est donc avec un inexprimahle mouvement de joie que ceux des matelot:; qui avaient été de la première expédition reconnurent la rive fleurie d'Haïti. L'Ile espagnole! ce nom magique fil épanouir tous les cœurs. LesCastillans croyaient y trouver une nouvelle patrie, une patrie où devaient se réaliser pour eux tous les rêves de l'âge d'or. Les dix-sept vaisseaux glissaient doucement sur cette onde qui ne paraissait déjà plus étrangère; mais on n'était pas encore à la vue du fort, et on avait à remplir un devoir sur cette rive hospitalière, un trisie devoir : le soin d'un tonibeau ; il fallait choisir un lieu de repos pour l'Espagnol blessé des mains d'une femme aux îles des Caraïbes , et mort tristement au moment d'entrerdans le port. La chaloupe chargée de transporter ses restes débarqua dans nu lieu couvert d'arbres touffus, et accomplit la cérémonie funèbre. Pendant ce temps , les vaisseajix de l'amiral reçurent la visite de plusieurs naturels montés sur des canots. Ces Indiens venaient oiîrir aux étrangers de les conduire dans l'île où les attendait leur cacique , et où on leur donnerait beaucoup d'or. Colomb les remercia , et leur dit qu'il ne pouvait les visiter, parce qu'il allait rejoindre ses compagnons ; il les renvoya avec des présents , et attendit le retour des Espagnols.

Le t'ort ruiné.

Nous avons jusqu'ici arrêté noire pensée sur la première découverie de Christophe Colomb et sur l'immense espoir qu'elle nourrit dans le cœur de ceux qui s'associèrent à son entreprise. Il y avait de grandes illusions dans des espérances si élevées , el cependant nous devons dire que si la malice el la méchanceté des hommes n'eussent traversé les travaux de l'amiral , presque toutes auraient pu se réaliser. Oui , avec une expérience plus parfaite de la manière de former des colonies, avec des hommes de bien , on aurait réalisé ces njerveilles. On auiail pu évangéliser des peuples , fonder des royaumes, créer des fortunes pour des milliers d'Européens , sur un sol mai^^nifique. Et par-dessus tout cela , comme par surcroît, on aurait pu recueillir à pleines mains cet or , dont la possession excitait si vivement l'avide désir des Espagnols. Mais la trahison, la mauvaise foi , l'ineptie , les vices et les plus exécrables passions , arrêtèrent dès les commencements les admirables eiîcis qu'on pouvait se promettre.

Christophe Colomb avait laissé trente-huit hommes au fort delà Navidad. Il les avait laissés sur une terre où tout leur était étranger , il est vrai , mais dans les conjonctures les plus favorables. Ils étaient chez un peuple doux , qui les regardait comme des êtres supérieurs; ils n'avaient (|u'à maintenir cette opinion

favorable par la sagesse de leur conduite, et ils auraient fait à Haïti tout ce qu'ils auraient voulu. Loin de là ; dès que l'amiral fut parti , ils commencèrent à mener une vie de paresse et de désordre , qui causa lous leurs malheurs. Ce chapitre est consacré à en faire la déplorable histoire.

Christophe Colomb côtoyait plus rapidement les rivages à mesure qu'il croyait approcher du fort. Le 25 novembre , il jeta l'ancre afin de reconnaître un lieu sur lequel il projetait de bâtir une forteresse, sur les bords d'une rivière qu'il avait nommée , à son premier voyage , Rio del Oro (rivière d'or).

Tandis que cinq ou six marins erraient dans le pays , ils virent sur le bord d'un ruisseau les cadavres d'un homme et d'un enfant déjà en état de putréfaction ; en sorte qu'on ne pouvait en distinguer les formes pour distinguer à quelle nation ils appartenaient ; mais une corde , évidemment faite en Espagne , était liée autour du col de l'homme ; et les bras de la victime étaient attachés en croix à un poteau !... Un peu plus loin on vit le lendemain deux autres cadavres , dont l'un portail une barbe. Les Indiens étaient sans barbe : ces restes étaient donc ceux d'un Espagnol. Comment avait-il péri ? comment son corps se trouvait-il isolé et sans sépulture, à côté de celui d'un Indien ? Tout l'équipage commençait à concevoir les plus sinistres inquiétudes , et l'amiral ne savait qu'imaginer.

Cependant les naturels de l'île arrivaient pleins de confiance , entourant les vaisseaux sur leurs canots , se montrant gaiement sur le rivage , échangeant des

CIIMSTOPilE COLOMD. 127

présents , et paraissant toujours curieux des bagatelles européennes.

Mais celle simplicité ne suffisait pas à rassurer Tamiral ; il étaii de plus en plus inquiet. Il arriva , le soir du 27 , en vue du fort. Il crut prudent d'attendre le jour pour débarquer , cl il se borna à faire tirer le canon d'allégresse pour annoncer sa bienvenue. Quelle fut sa douleur ! pas un coup de canon , de fusil ou d'arquebuse , ne répondit à son appel ! Il chercha des yeux une lumière, un fanal; tout était obscur : nul bruit , nulle voix européenne , aucun signe de vie.

L'amiral passa des heures affreuses ; l'équipage énonçait les plus horribles soupçons. Enfin , vers minuit, une lueur, avançant sur la mer, annonça l'approche de quelque embarcation. Celait un canol qui s'arrêta loin des bàiimenls, et qui héla un des navires pour demander le vaisseau de l'amiral. On le lui montra ; l'Indien qui paraissait diriger le canot dit qu'il ne monierail à bord qu'après avoir vu Tamiral. Christophe Colomb parut, et, à la lueur d'une lanterne, il reconnut dans cet Indien un parent de Guacanagari. Son cœur se dilata un peu par l'espoir d'avoir quelques nouvelles de ses compatriotes. Les Indiens, dès qu'ils eurent reconnu Colomb , ne firent aucune difficulté d'entrer dans son vaisseau ; ils le saluèrent de la part du cacique , et lui remirent deux masques d'or qu'ils étaient chargés de lui faire accepter.

L'amiral , avant de recevoir leurs présents , demanda ce qu'étaient devenus les Espagnols de la colonie.

i;28 CHRISTOPUE COLOMB.

Le jeune caciqne prit un air irisin,el dit qu'il était arrivé bien des malheurs : Gnacanagari avait été attaqué par Caonaho, cacique deCibao; son village avait été brûlé ; et lui , Guacanagari , était blessé et malade dans un hameau voisin. Quant aux Espagnols , plusieurs étaient morts de maladie ; plusieurs s'étaient querellés et avaient péri en combattant les uns contre les autres ; ceux qui restaient s'étaient enfoncés dans l'île , en emmenant des femmes indiennes.

Tel fut le récit de l'envoyé du cacique. Colomb fut un peu soulagé ; du moins les Espagnols n'avaient pas tous péri , comme il le craignait, et surtout il ne paraissait pas que Guacanagari les eût trahis.

L'amiral ordonna de bien traiter les Indiens ; il leur lit donner du vin, des rafraîchissements, et leur fit promelire de ramener le cacique le lendemain matin.

Mais la journée s'écoula sans que Guacanagari parût ; Colomb envoya une chaloupe à terre.

Là un nouveau sujet de douleur attendait les matelots. Le fort était en ruine ; des vêtements épars , des caisses brisées , des provisions gâtées attestaient la violence , et nul Indien ne se montra ; quelquesuns qu'on avait aperçus de loin se cachèrent.

L'amiral , consterné au retour des matelots , vint lui-même visiter ce triste lieu.

Quelle était la cause du désastre ? Où étaient les Espagnols qui avaient survécu ? Le cacique les avaitil trahis ? Avaient-ils été enveloppés dans une ruine commune à la suite d'une guerre contre Caonabo ?

Les Castillans n'hésilaicnt pas à soupçpnner une trahison ; mais Coloîiib , en se rappelanl la concluile généreuse (le Guaeanagari , ne pouvail se résoudre à le croire coupable ; il porta ses regards au loin sur la plaine , il aperçut les ruines du village incendié , et comme il n'y vit plus qu'un monceau de cendres , il inclina d'autant plus fortement à croire à l'innocence du cacique.

Il ordonna de creuser la terre autour du fort et de vider h; [»iiils , car il avait ordonné aux colons d'y jeter leurs trésors dans le cas où ils seraient surpris par quelque attaque. On ne trouva rien.

Mais dans un village voisin , dont les habitants s'étaient enfuis , Colomb vit des bas , des habits, des coupons de drap, qui paraissaient avoir dû être enlevés aux Européens. Une belle robe , encore pliée comme en Espagne , ne devait pas avoir été offerte en échange. Enlin, en creusant, on découvrit les cadavres de onze Européens enterrés isolément.

Que penser ? Les naturels fuyaient. Ou ils avaient des reproches à se faire , ou ils avaient été maltraités par la garnison et craignaietil les Espagnols.

Eux seuls cependant pouvaient donner des éclaircissements. Colomb ordonna d'attirer par la douceur les premiers qu'on pourrait apercevoir. Il en vint plusieurs qui se montrèrent d'abord avec timidité. On leur offrit des préseuls; ils revinrent plus facilement; on les combla de caresses ; alors leurs craintes parurent s'évanouir tout à fait. Ils approchèrent de l'amiral, et parlèrent avec autant de familiarité qu'ils l'avaient fait dans le premier voyage.

130 CDRISTOPHE COLOMB.

Voici ce qu'on put apprendre à l'aide de l'interprète indien (1) et du peu d'espagnol qu'avaient appris les naturels.

Oh! combien le cœur de Colomb dut souffrir en recevant de ces hommes ignorants et sauvages le récit malheureusement trop croyable des torts de ses compagnons! Combien dut être anière la pensée que tant de bien à faire était peut-être à jamais empêche!... Son courage ne l'abandonna pas; il écoula tout et recueillit les moindres indices d'un malheur qu'il était impossible de réparer.

Colomb apprend les désastres de la colonie.

Telle fut l'idée qu'il put se former des circonstances qui avaient amené la destruction du fort.

Les trente-huit marins n'avaient nullement compris la dignité de leur mission. Ils étaient pour ainsi dire posés à Haïti comme une première pierre d'attente, et de leur conduite dépendait le fondement de tout l'édifice de civilisation que l'amiral se proposait d'élever.

Loin de leur chef et entourés d'hommes si simples,

(1) Cet interprèle était un Lucayen , l'un des cinq Indiens baptisés à Barcelone ; c'est le seul qui survécut ; il demeura iQdèle à l'amiral ; il portait le nom de Diego Colon, et avait eu pour parrain le jeune prince Jean.

CUBISTOIMIE COLOMB. 131

ils n'avaient conservé aucune espèce de crainic. Or ces marins , qui se regardaienl comme si fort audessus des Indiens, élaient eux-mêmes des gens grossiers, ouvriers ou matelots, qui n'avaient reçu qu'une éducation incomplète ; ils n'avaient nulle délicatesse , nulle élévation de sentiments , et dès qu'ils se sentirent, pour ainsi parler , rois dans ces ilcs lointaines, ils ne connurent plus d'autre principe de conduite que celte conscience barbare du sentiment de sa force qui porte à en abuser. Le cacique , qui n'avait eu de rapports immédiats qu'avec l'amiral cl ses ofTiciers , et qui n'avait vu les matelots que dans la dépendance et sous l'influence d'une sévère discipline , ne pouvait apprécier les causes du changetnent de manières de ses hôtes. 11 se prêta, dans le commencement, à loutce qu'il leurplaisait d'exiger: il viiqu'ils voulaient de l'or, il leur en fit apporter. Bientôt l'insolence de ces grossiers marins n'eut plus de bornes : ils enlevaient dans les cabanes tout ce qui était à leur convenance ; ils maltraitaient les Indiens pour avoir de l'or ; et quand ils avaient pris avec violence les pauvres richesses des insulaires , ils devenaicnl entre eux comme des vautours qui se disputent leur proie. Il s'élevait au fort des querelles sanglantes, ils se battaient d'une façon brutale. L'autorité de Diego Arana était méconnue.

Plusieurs d'entre eux se mirent à errer à l'avcnlure , ne rentrèrent plus à la forteresse, rôdèrent aux environs, et se conduisirent comme le soldai sur une terre ennemie, où le pillage et la licence lui semblent permis. Pedro Guttierez et Rodrigo Escobado voyant

ces désordres, reprochèrent à Arana d'être trop faible; sous ce prétexte , i!s se révoltèrent contre lui avec neuf de leurs compagnons , et formèrent des partis. On en vint aux mains : un Espagnol péril dans une rixe, et neuf de ceux qui restaient (juiitèrent la forteresse avec Gutlierez et Escobado pour chercher un établissement ailleurs. L'espoir de trouver de l'or les engagea à aller dans les Etats de Cibao , où on disait que les rivières roulaient de l'or. Ainsi ces imprudents désobéissaient aux plus formelles injonctions de celui auquel ils avaient prêté serment en qualité d'amiral et de vice-roi. Colomb leur avait expressément rev:ommnn{\é de rester unis, de ne pas quitter la forteresse, et leur avait défendu absolument de jamais s'aventurer dans les terres des caciques voisins.

Ce qu'ils ignoraient , c'est que les montagnes de Cibao étaient iau pouvoir d'un cacique étranger. Caonabo (c'était le nom qu'on lui avait donné, et qui signifiait Seigneur de la ma/son (i'or), était d'origine caraïbe; hardi et plein d'intelligence, il avait soumis les naturels de Cibao , et s'en était fait respecter. Il exerçait sur eux une irès-grande influence , et avait acquis une prépondérance qui lui donnait une sorte de supériorité sur les autres caciques de Haïti. Il s'était informé avec inqiiiétude des progrès des Européens dont il redoutait la présence, et quand il connut leurs divisions et leur violence , il inspira à tous ses sujets une violente haine contre eux. Or , c'est sur les terres même de Caonabo que l'imprudente avidité de Pedro et de Rodrigo les conduisit avec une bande de neuf individus! Le rusé cacique les laissa

CHRISTOPIIF roLOMIJ. I 33

s'engager sur son lerriioire , puis ii les enveloppa et les fit tous mettre à mon. Content du succès qu'il avait obtenu, il fil comprendre à ses sujets qu'il était important d'anéailir le; reste de ces étrangers, cl de punir le cacique qui les protégeait, il gagna l'amiiié du cacique Marion , dont les terres touchaient celles de Guacanagari ; ces deux chefs sauvages assemblent secrèleujcnl leurs sujets, el viennent à Tiniprovisie fondre sur le fort de la Navidad.

La profondeur des foréls qu'ils avaient traversées avait caché leur marche. Le fort était ouvert; car les Espagnols étaient sans défiance sur les intentions des Indiens. Il ne restait plus que dix hommes sous le commandement d'Arana ; tous les autres étaient dispersés dans les cabanes des environs. E[i un instant les sauvages pénètrent dans celte forteresse , surprise et mal gardée. Les Espagnols en si petit nombre, ayant à peine le temps de recourir à leurs armes, sont massacrés; les insulaires démolissent la forteresse el en dispersent les ruines; cl, de là, co<iranl aux maisons éparses des hommes blancs , ils y mettent le feu. Presque lous les Espagnols périrent ; huit voulurent se sauver en passant à la nage un bras de mer; mais ils ne purenlgagner le rivage, et furent noyés.

Quant au cacique Guacanagari, attaqué lui-même, il prit les armes, soil, comme il l'assurait, qu'il voulût soutenir les Espagnols , soil qu'il eût h se défendre pour son propre compte. Mais Caonabo fut le plus fort; le village du cacique fut brûlé , et lui-même blessé se réfugia , après \v départ de ses ennemis,

dans le hameau d'où il avaii envoyé son parent pour recevoir le vaisseau de l'amiral.

Christophe Colomb gémit en écoulant ces lamentables récils; malheureusement , il les trouvait trop vraisemblables pour ne pas y ajouter foi. Mais comme il ne restait pas un seul Espagnol vivant, et que Tespérance qu'il avait eue d'en retrouver encore quelques-uns venait d'être détruite , il craignait qu'il n'y eût quelque complication funeste dans tous ces malheurs, et que Guacanagari ne fût au moins entré à l'égard des Européens dans une défiance qui rendait la conduite ultérieure à tenir bien plus difficile.

Entrevue de ramiral avec Guacanagari. — Défiance des . Espagnols. — Catalina,

Colomb reçut bientôt des nouvelles du cacique. Melchior Maldonata , l'un des capitaines , en allant reconnaître un lieu propre à construire une forteresse, vit venir un canot qui lui portait un message. C'était le frère de Guacanagari qui venait prier le capitaine de visiter le cacique , toujours retenu à terre par sa blessure.

Maldonata y fut aussitôt , et trouva Guacanagari couché sur un hamac. Le cacique lui témoigna le plus grand regret de n'avoir pas encore vu l'amiral , et fit du désastre de la forteresse le même récit que les naturels.

CHRISTOPHE COLOMD. 135

Dès le IcMidemairi , Colomb vini lui rendre visilc avec une nombreuse suilc.

Le cacique versa des larmes en le vojanl, cl lui (il de nouveau, avec une profonde douleur, le récil de ce qui s'élail passé; il protesta de sa lidélité; il montra ses principaux sujets blessés par des armes indiennes, el dit comment luiinémc avait été frappé de la main de Caonabo en voulant défendre les Espagnols.

Evidemment aucune de ces blessures n'avait été faite par une arme européenne, ce (|ui confirma Colomb dans fa pensée de Tinnocence de Guacanagari.

Mais les Espagnols ne pensèrent pas de même ; la blessure du cacique n'était plus apparente; c'était une forte contusion produite par une arme de bois, el la douleur pouvait conlinuer encore , quoique la marque fut effacée. Les Espagnols crurent que c'était une feinte, el plusieurs voulaient que l'amiral punil le cacique comme traître.

Colomb s'y refusa hautement.

II accepta les présents du cacique : buil cents coquilles très-eslimées dans l'Ile , cent grains d'or , trois calebasses pleines de poudre d'or et une couronne d'or massif. Guacanagari fut émerveillé de ce que lui offrit l'amiral en retour: des grelots, des grains de verre, des couteaux, des aiguilles, des épingles et des ornements de cuivre; le cuivre lui paraissait préférable à l'or.

Il suivit l'amiral sur son vaisseau. H ])ariil dans l'admiration à la vue de l'escadre; mais quand on lui montra les Caraïbes enchaînés , il frémii et détourna la vue : il ne comprenait pas (jue les Espagnols eus-

J5G CHRISTOPHE COLOMIJ.

seul osé les attaquer dans leurs îles. Cette victoire sur les cannibales donna aux Indiens de Haïti l'idée que les hommes blancs , avec leurs armes et leurs vaisseaux, étaient invincibles. Les plantes et les animaux d'Europe furent un nouveau sujet d'étonnenient pour le cacique. La vue des chevaux surtout le frappa de stupeur; car les quadrupèdes du Nouveau-Monde étaient fort petits , et les Indiens n'avaient nulle idée qu'il pût exister des animaux qui réunissent tant de force à une si grande docilité.

Mais celle puissance des Européens rendait leur présence redoutable aux Indiens, depuis qu'ils avaient vn leur avidité et leurs désordres. Colomb s'aperçut de cette disposition, en voyant le malaise du cacique à bord du vaisseau; il n'était pliis le même qu'autrefois. Lorsque l'amiral parla de s'établir près de lui, il fit observer que le territoire était malsain. Il prouva qu'il n'était pas disposé , comme autrefois, à regarder les Européens comme les messagers des puissances célestes; car il repoussa une médaille, qu'on lui offrait , dès qu'il sut que c'était un objet relatif au culte. La superstilion lui faisait-elle craindre d'offenser ses dieux , on redoutait-il quelque maléfice? Enfin, ujalgré la munificence de Colomb , malgré l'air de confiance et de gaieté qu'il affectait, Guacanagari éiail contraint et mal à l'aise avec lui.

Il resta peu de temps sur le vaisseau ; mais il avait remarqué parmi les captives de Boriquen une Indienne que les Espagnols avaient nommée Catalina , et qui était irès-disiinguée. Le soir , un frère du cacique vint à bord , sous prétexte d'échanger des plaques d'or ; il

parla en secret 5 Catalina , sans qu'on comprît ce qu'il pouvait avoir à lui dire.

On en fut bientôt informé.

Au milieu de la nuil , Catalina éveille ses compagnes , et sans bruit glisse avec elle hors du vaisseau et se met à nager vers le rivage. Elle ne le put faire si secrètement qu'elle ne fût aperçue ; les Espagnols poursuivirent avec vigueur ces fugitives ; ils n'en atteignirent que trois; les autres, Calnlma à leur tête, atteignirent la plage et disparurent avec la rapidité de jeunes faons. Guacanagari les attendait; le lendemain on chercha vainement dans le hameau désert quelque indice qui indiquât ce qu'étaient devenus les Indiens ; ils avaient fui dans le fond des forêts épaisses dont l'île était couverte, et y avaient importé tout ce qu'ils possédaient , leurs hamacs de coton et leurs légers ustensiles de ménage faits avec des calebasses.

On ne put deviner le lieu de leur retraite; les Espagnols , déjà si pleins de défiance à l'égard de Guacanagari , le regardèrent avec plus de certitude quejantais comme un traître qui démasquait sa faute par sa lâcheté. Cependant la suite de celte lamentable histoire nous apprendra que leurs soupçons étaient injustes. Guacanagari ne fut ni traître ni lâche ; son récit avait été véritable ; il avait défendu les Espagnols , et il leur resta toujours attaché ; mais il était faible , il jugeait par la défiance des hommes blancs que sa bonne foi était soupçotmée; dans ses habitudes sauvages, la retraite lui parut le plus sûr moyen de se soustraire au danger , lui et sa paisible tribu : ce

qu'il avait vu el ce qu'il avait souffert jnstiliail suffisaniment ses craintes.

Première ville fondée dans le nouveau- monde.

Ainsi s'assombrissaient aux yeux des Européens déçus les riches couleurs dont ils s'étaient plu à embellir leur conquête. Neuf jours seulement s'étaient écoulés depuis qu'ils avaient aperçu les rivages d'Haïti, et ils n'avaient pas encore pu descendre avec sécurité sur cette terre de promission ; ils avaient vu des traces de destruction et de mort; les ruines d'un fort qui ne comptait pas une année d'existence; la guerre entre les naturels, et la défiance parmi ceux qu'ils croyaient aborder comme amis.

Cependant l'amiral ne les avait pas trompés ; il les avait conduits sous un ciel favorisé, sur un sol fertile, dans des lieux que leur majestueuse beauté aurait fait supposer près du paradis terrestre ; ils avaient vu l'or en poudre , en parcelles , en lingots , en couronnes massives , et on le leur avait déjà donné en échange du cuivre et du verre qu'ils méprisaient.

Mais ils étaient soucieux et inquiets: c'est que l'âge d'or qu'ils avaient rêvé ne pourrait exister que là où les passions de l'homme ne pénétreraient pas ; el les Européens venaient dans ces îles avec le hideux cortège de l'avarice , de l'orgueil et de toutes les passions.

L'amiral voulut prévenir les inéconlentemonis : il conduisit sa flolle autour des cotes , et s'arrcia daus un port spacieux où il proposa à l'équipage de bâtir une ville.

Cette idée ranima le courage de chacun. Le lieu était très-convcuable. Des rochers pressés , élevés comme un rempart , prolégeaioul le bord de la mer. Une immense foret s'élevait au delà de la plaine ; deux belles rivières , l'une grande et l'autre petite , entretenaient la fraîcheur des plantes et la verdure des prairies ; l'espace était étendu en tous sens , et on apprit par des Indiens que cette plaine si bien située était voisine des montagnes de Cibao où se trouvait l'or.

Le moment où l'on débarqua fut un moment de joie universelle ; on mit une incroyable ardeur à débarrasser les vaisseaux, et à dresser les tentes autour d'un bassin d'eau limpide formé nalurellemenl au milieu d'une prairie. Les chevaux furent lâchés dans les pâturages : les autres animaux, retenus depuis si longtemps sur les vaisseaux , furent déposés à terre; les machines préparées , et , au sein de l'allégresse générale, Christophe Colomb forma le plan de la première cité du Nouveau-Monde.

On éleva rapidement une église, un magasin , et une maison pour le vice-roi: ces trois édifices en pierre; le reste des maisons en bois , en roseaux.

Dès le G février l'église était achevée. La messe fut célébrée en grande pompe par le pèreBoylc, assisté des douze prêtres dont il était le chef, en qualité de premier missionnaire.

Mais les maladies se mirent dans la colonie ; c'était l'air d'un climat étranger qui les occasionnait. L'amiral lui-même en fut attaqué. Les vivres s'épuisaient ; le découragement succédait à la ferveur du premier zèle pour la construction de la ville. L'amiral sentit la nécessité d'envoyer chercher des secours en Espagne. Il demanda des provisions de vin, de médicaments , d'armes et de vêtements ; des chevaux , dont la vue seule contenait et effrayait les Indiens ; des mineurs pour exploiter les mines , et des fondeurs pour travailler l'or.

C'est le 2 février que partit celte flotte. Elle conduisait en Espagne les prisonniers caraïbes faits sur les îles du Midi.

On voit avec étonnement une ouverture faite par Christophe Colomb, dans le but de procurer de l'argent au gouvernement.

Il proposait de vendre les Caraïbes comme esclaves. « Par là , dit-il, on les forcera au christianisme; on les civilisera comme malgré eux; on délivrera les paisibles insulaires dont ces Caraïbes sont l'effroi ; on dépeuplera les îles d'un monde de cannibales; enfin, on peuplera le monde chrétien de nouveaux néophyles , et le ciel de nouveaux convertis. »

Le double but d'amélioration pour les sauvages, et d'intérêt pour les Espagnols , cachait à l'amiral ce que ce moyen avait d'odieux ; mais nous ne devons pas le juger avec la sévérité de noire temps. Il y avait alors des gens très-religieu^x qui croyaient permis de traiter les infidèles et les païens autrement que les chrétiens.

CHRISTOPUE COLOMB. 141

Complot.

Quoique les vaisseaux renvoyés en P^spagne n'apporiassenl encore que des échanlillons el dcniandasseni des secours, les lettres de Colomb, du père Boyie el des autres , y entretinrent l'enihousiasme à t«l point, que Pierre Martyr s'écriait avec transport : < Colomb m'écrit dernièremenl qu'il a commencé à bâtir une ville , à semer nos graines , à propager nos animaux. Qui de nous parlera mainlenanl avec élonnemcnt de Saturne , de Cérès ou de Triptolème , parcourant la terre pour y répandre des inventions nouvelles ? ou des Phéniciens , qui bâtirent la ville de Tyr ou de Sidon ? ou des Tyriens eux-mêmes, qui , émigrant dans des pays lointains , y fondèrent de nouvelles villes et de nouvelles colonies? »

Mais tandis que les merveilles de la fable paraissaient se renouveler aux yeux des savants , le mécontentement croissait dans la colonie. Un ouvrier , ignorant et vain , dont la profession était d'épurer les métaux , entreprit de décrier Colomb , el soutint opiniâtrement que l'or ne se trouvait point à Haïti ; que les grains et les couronnes y avaient été apportés autrefois , et gardés de génération en génération , Cl que l'or brut était de mauvaise qualité , mêlé au cuivre.

Les discours de cet homme prirent créance ; un certain Bernai Diaz, de Pise, contrôleur sur la flotte,

y donna du crédit , et proposa de s'embarquer furtivement , d'abandonner Colomb sur ces plages étrangères , et de retourner en Espagne pour l'y perdre à jamais.

Heureusement Colomb découvrit ce complot grossier , dont il trouva la preuve dans un mémoire écrit de la main de Diaz.

Dans ce premier péril qui menaçait sa personne , Colomb usa de la plus grande modération ; mais comme il fui obligé de punir, comme il consigna Bernai Diaz , sur un bâliraenl , et qu'il fit enlever les canons des autres navires pour en charger le sien , les colons mal disposés s'irritèrent contre lui , et le regardèrent comme un despote odieux.

Diversion à ces rumeurs. Expédition dans l'ile.

Pour occuper les esprits inquiets et pour reconnaître le pays , l'amiral résolut de s'avancer dans les monts de Cibao. 11 assembla l'élite de ses compagnons et partit, conduisant sa troupe en bon ordre, et ayant emmené tous Içs cavaliers valides de la colonie. Le brave Ojéda avait déjà exploré seul une partie du Cibao.

La route se fit joyeusement au travers d'une belle plaine qui aboutit à un défilé tortueux , rocailleux et couvert de broussailles , tournant autour des précipices et conduisant aux montagnes. Comme il était

lard quand on y arriva , on dressa quelques tentes , et on y passa la nuit.

Le lcnd(Mnairi grande difficullé pour traverser ce passage avec les chevaux , les armes el les bagages ; mais celte expédition guerrière avait ramené la joie au cœur des (laslillaiis , et les plus jeunes cavaliers , se souvenant qu'ils s'étaieiii souvent frayé dcs,roules l'épée à la main sur les terres des Maures de Grenade, offrirent de faire une battue el d'ouvrir un large sentier au reste de l'armée. Ils se mirenlgaiement en . besogne , excitant les pionniers et les ouvriers , abattant les brandies, foulant les broussailles qu'ils faisaient arracher d'une main vigoureuse , animant leurs coursiers , et soutenant ceux qui bronchaient ; avant la (in du jour ils revinrent triomphants , el réclamèrent la gloire d'avoir frayé la première route ouverte dans les Indes occidentales, el qu'on nomma en leur honneur le dcftlé îles Genlilshommes. •

Lorsque le lendemain , en suivant leur sentier, on fut arrivé au pied des monts cl qu'on les eut gravis , , la vue qui se déploya arracha un cri d'admiration à j tous les compagnons de Colomb. )

Une plaine si magnifique, que Las Casas lui donne ^ quatre-vingts lieues d'étendue sui- trente de largeur, / coupée par mille sources , arrosée par une superbe l rivière (la rivière d'Or), dont les Espagnols connais- \ saienl déjà l'embouchure , et qu'ils nommèrent ici rivière des Roseuux , (ne se «loiiiant pas que ce fut la même), mille accidents de terrain, des forets formées par les arbres les plus majestueux du monde , des palmiers aux larges branches, des acajous plus élevés

144 CHH16T0PHË COLOMB.

qu'aucun de nos chênes ; des arbres moins hanls , enioiirés par ces arbres immenses qui semblaient les proléger ; des plantes rares , des fleurs brillantes qui exhalaient les plus suaves parfums ; des fontaines naturelles, dont les ondes pures roulaient sur des lits de cailloux ; toute cette étendue semée de peuplades dont les hameaux s'élevaient çà et là comme pour ajouter à Taspect pitioresque d'une si belle perspective , et la fumée s'élevant du milieu des forêts pour marquer que leur immense enceinte recelait encore des habitations humaines : tel fui le spectacle qui s'offrit à leurs regards.

Ce luxe de beautés , répandues à profusion dans une si magnifique étendue , inspira à Colomb le seul nom qui pût lui paraître propre à rendre l'impression qu'il en recevait, et il l'appela la Véga Réal^ la Plaine vraiment roijale.

Lorsque les Espagnols furent descendus, les habitants prirent la fuite ; d'autres restèrent dans leurs cabanes en en fermant l'entrée avec des roseaux.

L'amiral ordonna de respecter ces faibles barrières, et il gagna l'amitié des insulaires par des caresses et des présents. Alors , ils le reçurent comme un hôte distingué , et l'accompagnèrent de village en village. Telle était la simplicité de leurs mœurs , qu'ils entraient sans façon dans les cabanes des uns des autres pour y manger , comme s'ils eussent été chez eux , et sans que personne parmi eux le trouvât mauvais.

Au bout de deux jours , Colomb franchit les montagnes de Cibao. Le pays était bien différent : il ne

CIlRISTOrHE COLOMB. 145

présenlail que des rochers , une leire aride , une végélaliou |)auvre.

Caonabo ne se nionlra pas ; les naturels de son dislricl parureni enclianlés de la visile des Espagnols, et ils s'empressèrcnl , cointiie loiis ceux de Tile , d'échanger leur or contre des présenis.

Colomb se convainquit que les monls devaient receler des mines, puisque partout il trouvait <les parcelles d'or mêlées à l'eau des torrents; il vit aussi dans le lit d'une petite rivière , dont l'eau était trèspure , des blocs de marbre et des morceaux de jaspe.

Il fit commencer dans ce lieu la construction d'unfort qu'on nomma d'avance le fort Saint-Thomas. , C'était par allusion à l'incrédulilé des Espagnols, qui n'avaient cru à la présence de l'or dans ces moniagDCS que quand ils l'avaient vu.

Des Indiens lui apportèrent une grande quantité de poudre d'or; un vieillard lui donna un lingot qui pesait une once , et l'assura qu'il ironvcrail dans son pays , peu éloigné , des morceaux d'or aussi gros qu'une orange.

Colomb ne mit pas plus <le quinze jours à celle excursion au travers de la Véi,'a et ilu Cibao: partout, durant ce temps, il reçut la plus louchante hospilalité ; les bons Imiiens lui apportaient les fruits , les animaux de leur îb; , le mais, lesoiseanx et les poissons, et lui offraient d'abondants repas. Ils chaulaient el dansaient devant lui ; c'e.'^t alors que , pour la première fois, il comprit que la danse <le ce peuple avait un caraclère particulier. Ils savaient expriuuM- Thisloire de leurs héros par les atliludes diverses

j40 CHRISTOPHE COLOMB.

qu'ils prenaient eu dansant , et par les pas qu'ils exécuiaienl. Ils avaient aussi des chants consacrés à conserver d'âge en âge les beaux faits de leurs ancêtres, et il s'en trouvait de tels qne les fils des caciques seuls avaient le droit de les chanter, et que le siniple peuple écoulait avec un religieux silence.

Retour à Isabelle.

A la fin de mars , l'amiral , enchanté de son voyage, laissa quarante-huit hommes à Saint-Thomas sous la conduite de Pedro de la Margarita , et retourna à la colonie. Là, il trouva de nouveaux sujets de joie: le blé , semé à la fin de janvier , était déjà presque bon à moissonner. Les melons , les concombres , les [ polirons avaient mûri en nu mois, et les herbes potagères se cueillaient au bout de seize jours. Tout prospérait donc; et rexcellence de ce beau climat promettait l'abondance à la colonie ; mais les Espagnols se plaignaient déjà d'être éloignés de leur patrie ; ils étaient mécontents de n'être pas servis avec toutes les commodités qu'ils avaient en Espagne. Le blé était mrr, mais on manquait de moulins pour le moudre, et les gentilshommes se révoltèrent à la pensée d'aider à en construire. Il leur semblait qu'un travail manuel fût au dessous de leur noblesse. Bientôt la chaleur i\u printemps, en se développant à une latitude à laquelle les Européens n'éiaienl pas acclimatés ,

CHRISTOPHE COLOMD. 147

amena des maladies graves dont quelques-unes étaient \ inconnues en Espagne. Il péril un grand nombre de ' jeunes gens qui regardaieni Colou)b comme la cause de leurs maux , et mouraient en maudissant son nom et en regrettant la patrie.

La superstition aggrava ces malheurs ; on se persuada que la terre d'Isabelle était maïuiite et malheureuse. Il est certain qu'elle était malsaine , et que plus tard il fallut l'abandonner. L'amiral eut à lutter contre un découragement universel , et à soutenir sa propre alïliction ; car la mort de tant de jeunes hommes venus à sa voix dans le Nouveau-Monde navrait son cœur d'une profonde douleur.

Le meilleur moyeu de faire diversion à des accidents d'une nature si grave était d'occuper l'esprit aventureux des Castillans. La joie et l'activité qu'ils avaient montrées pendant la courte espédilion de Cibao engagèrent Colomb à leur en préparer de nouvelles , et voici ce qu'il se proposa : Continuer sa découverte dans les îles avec la plus grande partie de ses marins ; ne laissera Isabelle que les malades avec le petit nombre d'hommes absolument nécessaire à la garde du fort , et envoyer tous les militaires sous la conduite du brave et fidèle Ojéda pour explorer et visiter dans l'intérieur de l'ile tous les gouvernements des caciques.

Avant de partir, il écrivit à iMargarita pour l'investir du pouvoir de son absence ; lui (il les plus sages recommandations, lui rappelant que la reine Isabelle désirait beaucoup plus convertir les sauvages que profiler des richesses de leur pays, et (|u'(mi couse-

\iS CHRISTOPHE COLOMD.

quence il ne fallait user envers eux que des procédés les pins généreux. Mais en même lemps il engageait Alargariia à se saisir du cacique Caonabo , si cela était possible. Les Espagnols du fort se conduisaient niai ; les Indiens , indignés avec raison de la licence brutale de leurs hôtes, comniencèrent à essayer de se venger par la ruse ; trois Espagnols furent dépouillés par les sujets d'un cacique voisin de la Véga. Ojéda rencontra les coupables en traversant la Véga ; il fil couper les oreilles à l'un d'eux , et envoya les autres prisonniers à Colomb avec le cacique , son fils et son neveu.

L'amiral voulut frapper les Indiens de terreur; il déclara que les coupables allaient avoir la tête tranchée, et les fit amener sur la place publique d'Isabelle , à la vue des Indiens et des Espagnols. Mais là , un cacique qui les avait accompagnés se jeta aux genoux de Colomb , et l'amiral , jugeant l'impression suffisante, parut céder et fil grâce.

Il partit, seflaiiani que ses instructions maintiendraient la tranquillité , et ne pensa qu'à poursuivre ses découvertes.

Colomb navigue péniblement sur ia mer des Antilles.

(iOlomb conservait toujours l'illusion qui lui faisait regarder le raagnifi(jue Archipel des Antilles comme une dépendance de l'Asie , et il ne doutait pas qu'il n'arrivât enfin au royaume de Cathay.

CUIUSTOPUE COLOMB. i49

I! fil une course avcnliireuso «l «lilTicilesurces iners inconnues , dont il parcourait liinidernent tons les parages , craignant loujours de laisser à droiie ou à gauche la terre lie proniission après laquelle il soupirait. Son imagination ardente le soutenait. Au moindre indice il croyait arriveraux riches royaumes de l'Asie. Mais il ne vit que des îles peuplées d'hommes sauvages , plus ou moins paciliques , plus ou moins intelligents ; des terres fertiles d'un aspect admirable et qui déployaient une végélalion merveilleusement riche : ce n'élait pas ce qu'il cherchait , et l'idée clninérique qu'il nourrissait rempèchail de pénétrer plus avant dans le golfe. D'abord il côtoya pendant vingt jours nie de Cuba ; il descendit à terre, et eut à se louer de Thospilalilé des habitants , qui lui offraient les repas les mieux servis, d'excellents poissons, des utias , des guanas {sorte de serpent sans venin dont la chair est délicieuse). Tout le long de celle côte les habitanis accouraient pour voiries vaisseaux et paraissaient charmés de ces voyageurs merveilleux qu'ils croyaient toujours descendus du ciel.

L'amiral , en quittant la cote , découvrit la belle île de la Jamaïque. Il navigua ensuite avec <les peines infinies enlre les îles pressées d'un archipel nombreux qu'il nomnta le Jardin delà Heine. Ses vaisseaux pouvaient à peine manœuvrer enlre ces îles dont i'élendue variait d'une à (jualre lieues; des récifs , de larges rochers (|ui se trouvent sur les bords de l'Amérique, des bancs de sable entravaient la navigation et faisaient souvent craindn* de briser les bâtiments.

Le lemps ajoutait aux inquiétudes : le vent, qui soufflait d'est le matin , passait à Tonest le soir. Alors on voyait les nuages noirs s'amonceler, des éclairs briller, et on entendait le tonnerre; on redoutait l'orage, mais l'aurore dissipait les nuages. Cette varialion dans l'atmosphère dura plusieurs semaines.

Colomb était persuadé que cet archipel bordait l'Asie, et que la terre de Cuba était la pointe du continent asiatique. L'air embaumé qui s'exhalait des Jardins de la Reine lui rappelait ce que Marco Paulo racontait des parfums de TOrienl ; la riche verdure » la brillante couleur des oiseaux et des insectes entretenaient son erreur.

il ne sortit des jardins que pour côtoyer de nouveau la longue terre de Cuba , et , ayant abordé à l'un des districts de l'île , il demanda si c'était ou non la terre ferme. Les naturels lui dirent que c'^était uneîle, mais que nul d'entre eux n'en avait jamais vu l'extrémité, qui était à plus de quarante lieues de distance. Ceci \ confirma Colomb dans la pensée que c'était le continent, imaginant que les insulaires s'exprimaient mal. On lui nomïna le district de Mangon à Touesl; il crut y reconnaître Mangi, et , plein de joie , il côtoya coulageusemenl à l'ouest au milieu des récifs.

Un jour un marin, envoyé à terre, revint tout effrayé lui dire qu'il venait de voir une grande troupe d'hommes vêtus de robes blanches comme des moines. Colomb pensa aussitôt qu'il était enfin arrivé au pays de Mangi; car il avait lu dans les récits de Marco Paulo qu'il se trouvait , à l'est de ce royaume , des sauvages qui se moquaient beaucoup de leurs voisins ,

lesquels avaient qii(*lquo diiïormilé qu'ils ne cachaienl qu'à l'aide de lon{>iics robes. Or, il avait cru comprendre aussi que les Indiens du dernier district , qu'il venait de qtjilier à (îuba , lui avaient dit qu'il trouverait à l'ouest des hommes qui avaient nneqndne, et que , pour la cacher , ils portaient des robes. Il rapprocha ces deux versions, et se crut à la piovince de à/aiigi; mais ceux qu'il envoya à la découverte i»e trouvèrent qu'un pays déserjt et des savanes épaisses. Sans doute l'illusion du marin, qui affirmait avoir vu des moines blancs , avait été protluite par quelque troupe de flamants. Ces oiseaux se réunissent par bandes , ont un chef qui les précède, et de loin peuvent être facilement pris pour une réunion d'hoBimes habillés de blanc.

La longue côlc méridionale de Cuba offrait à Colomb une suite de récifs dangereux, et la mer se présentait à lui sous un aspect singulier: elle se montrait tantôt blanche e«)mme du lait, tantôt noire, tantôt verte; ici couverte de toi tues,. là pleine de bancs de sable presqu'à fleur d'eau; en sorte qu'il y en eut sur lesquels les vaisseaux s'engagèrent au péril d'éire fort endommagés, et (iti'il fallut quelquefois tirer le bâtiment par la proue pour l'aider à franchir un banc. D'autres phénomènes étonnaient de plus en plus les Espagnols, lassés d'une navigation si pénible, dont le résultat était de découvrir des l^roupes «l'îles désertes et de longer sans fruit la côte inconnue de Cuba, qu'ils prenaient tous pour un continent.

Un jour l'air fut obscurci par des nuées de pigeons , un autre jour par des troupes de cormorans. Une fois, avec le lever du soleil, parut une immense quaniilé de papillons hi illanls qui disparurent avec la pluie du soir. Enlui l'équipage, exténué de fatigue, réduit à une faible ration, demandait si instamment le retour , que l'amiral , dans la persuasion que Cuba était Textréniilé de l'Asie , consentit à ne pas aller plus loin; mais craignant d'être démenii par les marins, jaloux et mécontents, qui dépréciaient ses découvertes, il leur fit signer à tous un acte notarié, par lequel ils reconnaissaient n'avoir aucun doute que la terre qu'ils venaient de côtoyer ne tînt au continent asiatique. Deux jours de plus , et ils auraient tourné la pointe de l'île ! Colomb voulait , en revenant à Hispaniola , reconnaître la Jamaïque , qu'il n'avait fait qu'apercevoir ; mais les dangers et les diflicultés de la navigation , au milieu des Jardins de la Reine et des jardinets , l'obligea à retourner à Cuba.

Là , un cacique le reçut avec tant de joie , que l'amiral ue pouvait se lasser d'admirer l'hospitalité de ces bons peuples. Il raconte dans son journal que , dans une des nuirs de ce voyage, en se retrouvant par un très-beau temps près d'une côte qu'il avait récemment quittée , il fut agréablement surpris par le bruit des chants des insulaires accourus de tous les points de leurs villages pour saluer les hôtes venus du ciel. Colomb dit que le parfum des fleurs, apporté par la brise du soir , la vue des canots qui glissaient légèrement sur l'onde autour des vaisseaux , les acclamations et les chants joyeux des sauvages, lui

CHIWSTOPIIE COI.OUB. 1 S5

avaient fait mu; impression si agréable , que celle nuit loin eiilière passa pour lui plus rapidement qu'une iieure.

C'est dans la même province (Ornofoy) , richement boisée , ornée de collines qui s'élevaienlen an«philliéàlre , <'t peuplée de villages , que Colomb aborda de nouveau en soiianl du Jardin de la Heine. 11 y lit célébrer une messe solennelle. Les Indiens sui\irent avec un profond respect toutes les cérémonies du divin sacrifice. Ainsi s'offrait devant eux pour la première fois ce sacrifice unique , universel, qui doit êlre olferl sans inlcrruplion jusqu'à la lin du monde pour tous les hommes. Avec un peu de temps et de patience, on en aurait fait comprendre l'excellence à ces siinpl!;s insulaires , tandis que le despolime el la cruauté leur tirent prendre en haine le nom espagnol , le culie aimable (jue d'indignes chrétiens profanaient par leurs vices. Aujourd'hui celle côte hospitalière est déserte; les hommes (|iii célébraient avec tant de joie la bienvenue des célestes étrangers devaient disparaître tous sous la domination du fer des Européens.

Après la célébration de l'olîice divin, un vénérable vieillard , ami du cacique , s'approcha de Colomb.

« Ce que lu as fait est bien , lui dii-il , car il parait que c'est la manière de rendre grûce à Dieu. On m'a dit que lu as subjugué beaucoup de pays , en répandant une grande terreur; mais ne t'en fais pas accroire. Sache que les Amos des hommes ont deux voyages à accomplir après (ju'elles se isont séparées du corps : l'un , pour se tendre dans un lieu impur ^

154 CURISTOPHE COLOMB.

ei couvert de ténèbres , préparé pour ceux qui ont .été cruels envers leurs semblables; Pautre , pour Italien habiter un lieu de joie et de délices , où vont Mous ceux qui ont maintenu la paix sur la terre.

». Si donc lu es motel, et que tu l'attendes à mourir, aie soin de ne nuire volontairement à personne, et ne fais pas de mal à ceux qui ne l'en ont pas fait. >

L'amiral, charmé d'avoir une si favorable occasion de parler de la religion chrétienne, témoigna taule sa sensibilité pour les touchantes paroles du vieillard, el lui dil :

tt Rien ne pouvait me plaire aulant que les paroles que lu viens de prononcer ; car elles m'apprennent que ton peuple craint Dieu , et qu'il sait que chacun de nous a une âme immortelle qui sera punie'ou récompensée éternellement , selon le mal ou Je bien qu'elle aura fait.

8 Sache que j'obéis à des souverains très-religieux qui croient comme toi que l'âme est immortelle, et qui m'envoient vers ton peuple el vers tous les autres , pour vous enseigner à tous les vérités que vous ne savez pas , el pour vous faire connaître le vrai Dieu qui , autrefois , a annoncé la vérité aux hommes , el leur a ordonné de l'enseigner par toute la terre. Déjà un grand nombre de peuples l'ont embrassée; voire lour est maintenant venu de la connaître aussi.

» Ne craignez donc pas. Les hommes blancs ne viennent vers vous que pour voire bonheur. Ils ne vous feront aucun mal; ils veulent vous faire aimer

cnniSTOPUB culomb. 15S

Dieu , et vous proléger contre les Caraïbes vos ennemis {\). »

Le vieillard de Cuba écouta avec ravissement le discours de Tamiral, que lui iransmellail l'inierprète; cet inierprèle élait Diego Colon , ce fidèle Lucayen baptisé eu Espagne, et toujours dévoué à l'amirai-La foule l'entoura , et le ravissenjent des insulaires fut porté au comble, quand ils entendirent la description de tout ce que le jeune indien avait vu au pays des boiumes blancs : les églises magnifiques , les villes , les palais , les brillants cavaliers , les courses , les tournois, les combats de taureaux.

A tous ces récils, le visage vénérable du vieillard s'anima extraordinairement ; ses yeux brillèrent d'un feu incroyable, et, à son âge de quatre-vingts ans , il s'écria qu'il voulait partir avec Tamiral , voir tout ce que son compairiote avait vu, et connaître, avant de

(I) Ce n'était pas la première fois que Colomb entendait parler do la croyance des insulaires. Ceux d'Halli disaient que l'âme après la moi t passait par un lieu rempli de serpents où tombaient les m('îclianls , mais au delà duquel les bons retrouvaient des îles tertcs , fleuries , où ils pnssaienl doucement et joyeusement la seconde vie qui leur était donnée. Ils croyaient qu'il existait un Dieu; le (jrand esprit^ qui avait tout créé et qui avait donné à des inlelli^i^ences subalternes l'ordre de gouverner chaque chose en particulier. Ils croyaient que des esprits , qu'ils nommaient zémés , faisaient connaître l'avenir. Chacun avait son zémé ; quand on voulait le consulter , on jeilnait et on attendait sa léponse. Les caciques étaient particulièrement instruits par leurs zémôs. Du reste , ils n'avaient point d'idoles; il ne paraît pas qu'ils fissent de sacriflces; tout leur culte se bornait à quelques pratiques superstitieuses.

mourir, des choses qui lui paraissaient si étonnantes, qu'il demandait si ce n'était pas le ciel où on allait le conduire! il avait lui-même beaucoup voyagé dans sa jeunesse ; il connaissait la Jamaïque , Haïti , et les terres lointaines de Cuba. Mais cet enthousiasme ne tint pas contre les larmes et les prières de ses enfants, de sa femme et du cacique, dont il était l'ami; il renonça à son projet , et vit , à regret , s'éloigner les vaisseaux qui avaient excité en lui de si vifs transports d'admiration.

Ce n'est pas la seule fois que les Indiens , charmés de la visite des Espagnols , voulurent tout quitter pour les suivre. A la Jamaïque , un jeune homme s'était arraché aux pleurs de ses sœurs et de ses amis pour monter sur un vaisseau européen ; mais le journal de l'amiral et les récits des historiens ne nous apprennent rien sur ce qu'il devint.

L'équipage est forcé de côtoyer pendant un mois l'île de la Jamaïque.

Les vents contraires , qui empêchaient Tainiral de retourner à Hispaniola , l'obligèrent à se diriger au sud. Il aborda de nouveau la Jamaïque et en explora la côte méridionale.

Là, comme sur toutes les îles , il passait d'admiration en admiration à la vue de la fertilité du sol , de

CHRISTOPHE COLOMB. i57

la beauté des sites et de l'aspect majestueux des arbres (1).

Les naturels, qui s'étaient montrés hosiilrs lors de la première apparition des étrangers, furent hospitaliers à ce second voyage. Leurs canots entouraient et suivaient l'équipage en apportant des provisions de toutes sortes; et pendant un mois tout entier que le temps contraire obligea Colomb à côtoyer le sud de l'île , ils montrèrent plus d'intelligence que les autres sauvages, et ne cessèrent d'user envers Colomb de très-bons procédés. Avant de quitter la côte , il reçut une visite touchante et singulière qui témoigne quelle sorte de crainte et de confiance respectueuse l'amiral avait su inspirer à ces sinjples insulaires.

11 était dans son cabinet un matin , lorsqu'on vit trois canots, décorés de peinture et de sculpture, s'avancer vers les vaisseaux : le plus grand, placé au milieu, contenait un cacique, sa femme, ses quatre fils, ses deux filles et cinq de ses frères, tous ornés de ceintures, de bonnets déplumes, de colliers de graines précieuses ; le cacique et sa femme avaient une couronne sur la lèle. Deux des Indiens qui les accompagnaient frappaient sur des tambourins, et d'autres tenaient des trompettes de bois-noir très-bieo travaillé. Le cacique monta sur le vaisseau , distribua

(<)Il y avait des arbres lellement élevés qu'on pouvait faire dans un seul tronc un canot de i|uatre-vingt-dix-huit pieds de long sur huit de large ; ce qui suppose au moins cent vingt à cent trente pieds d'élévation et vingt-quatre de circonférence à l'arbre sur pied.

des présents, et dit à l'amiral : « J'ai appris quelle est la puissance de ta nation et de tes souverains; je sais que nul peuple ne peUl te résister. Avant que les hommes blancs aient conquis file que j'habite et m'aient enlevé mes domaines , je viens me soumettre à toi. Je te prie de me conduire, avec toute ma famille et ma suite, à ton roi et à ta reine , dans le pays où ils régnent et dont on dit tant de merveilles. »

L'amiral fut touché de cette confiance singulière , mais il craignit d'exposer la simplicité de ces insulaires , et dit au cacique qu'il ne pourrait accomplir son désir que lorsqu'il aurait encore visité beaucoup de régions qui lui restaient à parcourir.

Une tempête horrible, qui dura huit jours entiers , força l'amiral de rester bloqué dans un détroit , tandis que les autres caravelles étaienten pleine mer, où elles avaient à lutter contre l'ouragan. Mais lorsque le temps, devenu calme , lui permit de sortir de cet abri dangereux , où il n'avait mis son vaisseau à couvert que sous un énorme rocher , il ressentit les effets des longues insomnies et des fatigues contre lesquelles il avait dû lutter pour conduire ses vaisseaux , durant cinq mois , dans une navigation si périlleuse. Lui seul en avait bien senti tous les dangers et avait constamment veillé pour les détourner; il s'agissait de la conservation de sa flotte, du succès de ses découvertes et du soin de sa gloire. Les forces de son corps s'étaient épuisées; il tomba / dans un état singulier et très-alarmant; une maladie subite lui ôta la mémoire , la vue et les facultés de l'esprit. Il tomba dans un sommeil profond qui res-

semblait h la mort et d'où rien ne pouvait le tirer, et ses matelots consternés le ramenèrent dans nn étal d'insensibililc complète au port d'Isabelle.

Barthélémy Colomb.

Une joie bien vive aurait surpris l'amiral à son arrivée dans la colonnie, si son état de léthargie ne l'eût empêché d'en jouir ; son frère Barthélémy l'attendait à Isabelle. Mais au lieu de voir son Colomb se jeter dans ses bras, le triste Barthélémy le vit transporter à terre, malade et privé de l'usage de ses facultés!...

Heureusement le calme était tout ce qu'il fallait à ses organes épuisés, et à son premier réveil il eut la douce surprise de voir son frère bicn-aimé veillant à son chevet.

Le récit de leurs mutuelles aventures remplit les moments de sa convalescence. Barthélémy vénérait son frère ; il se sentait fier de son génie; Christophe chérissait ce frère digne de toute son estime : il trouva toujours en lui un appui par ses talents , et une consolation par son amitié et son dévouement sans bornes (1).

(1) Barthélémy Colomb clail allé en Anglelerru pour solliciter Henri VII , pendant (jue son tVèru :^oIlicitail à la cour d'Kspagne, Il essuya une lempéle , tomba dans la misère , fui

11 pensa avec plaisir qu'il pourrait se décharger sur lui d'an partie de ses fondions , et le nomma Adelantado ; il croyait que son litre d'amiral et les pouvoirs qui lui étaient conférés lui en donnaient le droit, mais Ferdinand s'offensa de ce choix.

Etal des affaires de l'île au retour de l'amiral.

Le mauvais étal des affaires de l'île réclamait bien cependant un aide capable et consciencieux dont la fidélité fût à l'épreuve.

Depuis cinq mois que l'amiral était absent, elles étaient arrivées à un état désespéré.

Le gouverneur Pedro Margarita s'irrita des reproches que Diego Colomb (1) lui avait justement adressés sur les violences inouïes qu^'il exerçait envers les

coblraint de faire des cartes pour vivre et pour se mellre en état de paraître à la cour. Il espérait réussir, quand il apprit le succès et le départ de son frère. Il partit alors et passa par la France , où le roi Charles VI II lui fit donner cpnl écus pour l'aider dans son voyage. La renommée répétait déjà le nom de Colomb. Mais ce premier voyage avait été si prompt , et les communicatioDS alors étaient si lentes , que Barthélémy n'arriva en Espagne qu'au moment où l'amiral venait de partir pour la seconde traversée. La reine s'était fait un plaisir de réunir les deux frères , et avait aussitôt fait partir Barthélémy sur un vaisseau dont elle lui confia la direction.

(i) Le second frère de Colomb , à qui l'amiral avait remis des pouvoirs en son absence.

pauvres Indiens. Le père Boyle élait du nombre des méconionls ; Margarita et lui , au mépris de tous leurs devoirs , s'claieril emparés des vaisseaux qui avaient amené Barlhélemy , cl , sans alleudrc )c retour de l'amiral , étaient retournés en F^spagne, abandonnant ) leur mandat et laissant Tilc sans gouverneur. Diego Colomb était Irop faible pour que son autorité rétablît l'ordre.

Les Espagnols mallrailcrenl les Indiens , enlevèrent leurs femmes , pillèrent leurs pauvres maisons, et les tourmentèrent pour avoir de l'or.

Les naturels , jusque-là si dociles , refusèrent de donner des vivres à des hôtes qui devenaient si injustes. La violence des Espagnols ne connut plus de bornes , et la confiance des malheureux Indiens se changea en une haine irréconciliable, ils tuèrent tous les Espagnols qu'ils trouvèrent isolés.

Un cacique en mi! h mort dix qui commettaient d'horribles excès jusque sous ses yeux ; puis il mit le feu à une maison où étaient quarante Espagnols malades. v

Enfin Caonabo , ce redoutable cacique du Cibao ,\ assiégea le fort Saiul-Thonias , qui n'élait gardé que \ par cinquante hommes. C'était le brave Alonzo Ojéda qui le défendait, et il le fil avec beaucoup de vigueur. Il répondait par une ruse à chacune des ruses du cacique , et le déroutait sans cesse ; mais il eut à ^ soutenir un blocus de trente jours, et si les Indiens \ de Caonabo ne se fussent lassés , tout le lalent et loule l'inlrépidilé du brave jeune homme ne l'auraient

t|53 CHPiISTOPHE COLOMB.

pas empêché de succomber an plus cruel de tous les fléaux , la famine.

Caonabo , voyant le succès de ses attaques , organisa une ligue entre tous les caciques. Il y en avait cinq principaux dans l'île , et , sous ceux-là , des caciques qui étaient en quelque sorte vassaux des autres.

Lorsque la ligue se forma , le cacique Guacanagari ' refusa d'y prendre part; il dit qu'il avait promis l'hospitalité aux hommes blancs , et qu'il ne les trahirait pas. Celte fidélité devait le justifier des anciens soupçons. Il était revenu dans sa résidence ordinaire; il nourrissait tous les jours et faisaient servir cent Espagnols malades. Les caciques lui firent la guerre : l'un d'eux tua une de ses femmes , en fit une autre prisonnière ; mais rien n'ébranla sa fidélité.

Tel était l'état d'insurrection de l'île à l'arrivée de Colomb ; la ligue était encore secrète : ce fut Guacanagari qui vint en avertir l'amiral , en lui prolestant avec larmes qu'il était fidèle à son amitié ; qu'il avait défendu l'année précédente les Espagnols de la Nativité , et que mainienant il était maliraité par les autres caciques à cause de son aiiachemenl à l'amiral.

Colomb le remercia en termes touchants , mais il vit avec douleur que la guerre était désormais le seul moyen d'assurer sa domination. Les cinq caciques de J'île étaient :

Guacanagari , qui resta neutre ;

Guarionex , cacique de la Yéga ;

Behechio, cacique du Xaragua , sur la côte occidentale;

CnmSTOPHE COLOMB. 163

Coiubaiiama , cacique de l'IIiguey , à l'orienl de Tîle ;

Et enfin Caouabo , cacique de Maguana , et dans le domaine duquel étaienl les njiries de Cibao. Il élait marié à une femme spirituelle, renoinnice par toute Tîle , cl sœur du cacique Behechio. Elle so nommait Anacaona. Elle mérite d'être remarquée à cause de sa malheureuse et touchante destinée.

Colomb essaya de détourner l'orage , et voici comment il y réussit. Il envoya prier le cacique de la Vega de venir le visiter. Quand ils furent en présence l'un de l'autre , Colomb lui dit que les Espagnols qui s'étaient mal conduits avaient agi contre sa volonté , qu'à l'avenir il n'en serait plus ainsi ; il se concilia tout à fait ce cacique, qui consentit à quitter la ligue, et à donner sa fille en mariage à l'Indien Diego, que nous connaissons. Puis l'amiral lui persuada de laisser bâtir un fort dans la Véga. Quand il eut détaché de la ligue cet important auxiliaire, l'aventureux Ojéda lui proposa do lui amener par ruse le seul ennemi redoutable de l'île, le fier Caouabo.

Colomb lui laissa tout pouvoir. Voici quel singulier stratagème inventa ce brave et intrépide jeune homme.

H prend avec lui dix hommes déterminés , traverse l'île dans une étendue de soixante lieues , et arrive à Maguana. Il demande le cacique , l'aborde avec le respect dû à un souverain , et lui dit qu'il est chargé de paroles de paix ; que l'amiral , le Guamiquina (chef) des blancs , désire le voir et devenir sou ami.

Caonabo admirait la valeur d'Ojéda ; il fut flatté de sa visite , car ce chef sauvage , pour avoir plus do

génie et de force que les autres Indiens , subissait aussi rinfluence de la supériorité européenne.

Les sauvages estiment la force et la ruse dans leurs adversaires.. Caonabo s'extasiait devant les prouesses du jeune Castillan , admirait ses belles manières , sa hardiesse et son agilité. Au bout de quelques jours il traitait déjà Ojéda comme un favori.

Le rusé Castillan lui dit alors que l'amiral , son Guamiquina , pour avoir l'alliance d'un cacique tel que Caonabo , ne ménagera rien , et qu'il lui donnera en présent la cloche de Véglise d'Isabelle.

La cloche d'Isabelle ! c'était l'objet de l'admiration superstitieuse de tous les insulaires d'Haïti 1 Ils s'étaient d'abord imaginé que la cloche parlait , et que les Espagnols la révéraient et lui obéissaient : ils croyaient qu'elle avait quelque pouvoir singulier.

Lorsque Caonabo , en approchant du fort, en avait entendu le son mystérieux résonner dans le lointain , il s'était senti un désir passionné de la voir ; il ne résista pas à une offre aussi séduisante , et promit qu'il irait voir Colomb.

Le jour est pris pour le départ. Caonabo emmène un grand nombre de ses guerriers pour ce voyage. Au milieu du chemin , Alonzo lui montre une paire de menottes brillantes , de l'acier le plus fin ; il lui dit que ce soflt des bracelets que les rois d'Espagne mettent dans les jours de fête , et que l'amiral veut lui en faire présent. Pendant que le cacique les admire , Ojéda lui propose de se baigner dans la rivière , de monter en croupe sur son cheval et de se montrer à ses sujets.

Caonabo csi ravi d'une pareille idée; il se laisse faire; ses bras sont armés du perfide acier; on le hisse sur le cheval ; Ojéda se nionlre avec lui joyeux et riant. Caonabo caracole au milieu des Indiens ; il fait mille évolutions rapides. Le sauvage , de plus en plus enchanté, s'admire lui-même et jouit de l'étoniiemeni général. Tout à coup Ojéda pique son cheval, s'enfonce avec la rapidité de l'éclair à travers la forêt et emmène le cacique prisonnier.

La troupe fidèle de l'infortuné monarque vole à sa suite pour le délivrer; mais la rapidité du coursier d'Ojéda l'emporte avec la vitesse du vent; les cavaliers espagnols qui protègent sa fuite effraient et retardent les timides sauvages : Caonabo leur est eulevé à jamais.

Tout a réussi au téméraire Espagnol; il est parvenu à franchir avec son prisonnier les cinquante lieues qui le séparaient encore d'Isabelle. Il a su éviter les villages ou intimider les habitants. Il a traversé des gués et passé dans des sentiers non frayés , son prisonnier toujours en croupe , ne se reposant que pour manger à la hâte quelques mets qu'il enlève à la pointe de son épée; il arrive à course d'élrier jusqu'au camp d'Isabelle , où ii présente fièrement sa capture à l'amiral.

Il fut reçu par des acclamations de joie. Le fier Caraïbe ne s'abaissa jamais devant son ennemi ; il ne se leva pas une seule fois devant l'amiral , mais il témoigna toujours une estime extraordinaire à Ojéda. 1,'habileté des ruses à la guerre plaît tant aux sauvages qui ne connaissent pas d'autre lactique militaire,

i()G CHRISTOPHE COLOMB.

qu'Ojéda paraissait à Caonabo un génie exlraordrnaire , tandis que Colomb , qui n'avait couru aucun péril pour le prendre , lui semblait de beaucoup audessous.

L'infortuné Caonabo porta constamment ses fers avec courage; mais le chagrin dompta son âme fière, et il mourut dans la traversée lorsque l'amiral retourna en Espagne.

Première guerre.

La lutte était désormais engagée ; il fallait sou- /■ mettre l'île par les armes. L'enlèvement de Coanabo C avait soulevé tous les caciques. Un de ses frères attaqua Ojéda au fort Saint-Thomas , dans l'espoir de faire quelques prisonniers espagnols et d'obtenir la délivrance de son frère. L'infortuné fut fait lui-même prisonnier. Un autre frère du cacique prit alors en main la vengeance de Caonabo et la défense de toutes les tribus ; il se nommait Manicaotex ; il communiqua son énergie aux autres caciques, et assembla tous les Indiens au nombre de cent mille , disent les Espagnols.

La belle plaine de la Végafut le lieu choisi pour la

^ bataille. Le cacique Guacanagari , fidèle aux Espa-

'^ gnols, s'était attiré la haine de ses compatriotes , en

avertissant de nouveau Colomb de tous les projets da

la ligue. Il accompagna ramiral pour être témoin du combat.

Deux cents fantassins et vingt cavaliers, voilà tout ce que Colomb pouvait opposer à cent mille Indiens.

Mais ces militaires européens étaient armés , couverts de fer, à Tabri derrière leurs boucliers; ils avaient entre les mains des sabres , des épées , des lances, et les terribles armes à feu. Les Indiens n'avaient d'autres armes que leurs flèches , leurs dards et leurs massues. Toutefois, quand ils comptèrent le nombre de leurs ennemis , ils sourirent de piiié. Ces bons insulaires n'avaient d'autre manière de se rendre compte de leurs ennemis que de mettre à part autant de grains de maïs qu'ils voyaient d'Indiens. Quand ils virent qu'une petite poigoée de maïs représentait toute l'armée espagnole, ils prirent une parfaite sécurité et se tinrent prêts à attendre Tennemi dans la plaine.

L'amiral divisa sa petite bande par détachements » qui vinrent de plusieurs côtés fondre à la fois sur l'armée indienne. Leur nombre élait petit; mais on pourrait les comparer à des loups ravissants s'élançant pleins de rage au milieu d'un troupeau. De quoi servirait contre la dent meurtrière d'une bête féroce la multitude paisible d'animaux sans défense?

Ces pelotons de huit ou dix hommes armés enfoncèrent les rangs de ces hommes, et les firent tomber comme la grêle sous les coups redoublés de leurs arquebuses.

Les malheureux Indiens voyaient leurs compagnons frappés mortellement autour d'eux; étourdis

|(J8 CURISTOPHE COLOMB.

par le bruii des balles , effrayés par les éclairs ei les étincelles de ces armes à feu , ils ne savaient de quel côté lancer leurs flèches. Les armes tombaient de leurs mains tremblantes avant qu'ils eussent pu les diriger. L'intrépide Alonzo Ojéda profita de cette première terreur pour donner le branle à sa cavalerie. Les Indiens, dans leur stupeur, ouvrirent d'euxmêmes le passage pour ne pas être écrasés par ces énormes animaux, qui , au bruit des trompettes, des cris, et de leurs propres hennisements , renversaient tout ce qui s'opposait à leur course rapide , allant , revenant, courant et s'arrêtant , dociles sous la niain de leurs cavaliers: mais ce qui mit le comble à l'effroi des malheureux Indiens , ce fut une troupe de

i dogues énormes qu'on excita contre eux. Ils n'avaient pas ridée qu'il existât des animaux féroces et d'une aussi grande taille ; les îles de l'Amérique n'en fournissaient aucun. L'horreur les saisit quand ils se sentirent déchirés tous vivants par ces hideuses bêles qui sautaient furieuses sur eux, les pressaient à la gorge, emportaient leur chair par lambeaux , et laissaient sur leurs membres les traces sanglantes de leurs terribles morsures. Ce fut une effroyable

( déroute : l'effroi tripla le danger; les Indiens se crurent dévorés ; ils s'imaginèrent que les chevaux allaient s'élancer sur eux pour les déchirer aussi. Ils jetèrent leurs flèches et coururent dans les bois en poussant de lamentables hurlements , et en laissant aux Espagnols une facile et complète victoire.

L'amiral, avec son armée, traversa l'île, et dompta V facilement le peu d'indiens qui essayaient encore de

TrmoDDStiiEiïirE ^yoD^iKBiSc

Découverte de la Terre-Ferme.

Heureux si Gulomb eût cherché sa gloire dans l'exploration des terres inconnues qu'il découvrait, et qu'il eût laissé à d'autres le soin de fonder des colonies et d'établir des gouvernements! 11 n'aurait eu à supporter que les souO'rances inséparables d'une navigation périlleuse dans des régions inconnues; mais il n'aurait pas été eu butte à l'injustice des hommes, et sa gloire n'aurait pas été traversée par de si grandes douleurs! Dans le voyage qu'il méditait, il se proposa de gouverner beaucoup plus au sud. Il détacha trois do ses vaisseaux vers la colonie pour y porter des vivres et y envoyer des ouvriers, et ue garda que trois bâtiments pour tenter des découvertes. Le 27 juin il se trouva aux îles du

Cap-Veri. Il s'avança encore, et se trouva presqu« sous la ligne.

il ignorait que la température brûlante de l'équateur, dans la région où il arrivait, n'est jamais tempérée par aucun vent, et que, sous ces latitudes calmes (c'est ainsi qu'elles sont appelées), la mer est comme un miroir qui ne réfléchit que les rayons d'un soleil ardent et où les vaisseaux sont souvent condamnés à passer des semaines sans faire presque aucun chemin. La chaleur devint si excessive que les vaisseaux se disjoignaient; le goudron fondait, les cercles des tonneaux tombaient, la viande salée se gàiait,le blé se séchait, et aucun des matelots ne pouvait travailler à fond de cale ou seulement y rester un peu de temps. Colomb navigue au sud-ouest et rencontre enfin une mer moins brûlante; une brise douce rafraîchit l'air : mais la détresse des vaisseaux était telle que, le 3 juillet , après un mois de navigation, il ne restait plus qu'une seule tonne d'eau douce, et l'équipage voyait avec désespoir arriver le moment où il allait manquer d'eau; l'inquiétude de l'amiral était au comble. 11 fit vœu de nommer Trinité la première terre qu'il découvrirait.

Par le plus singulier rapprochement , un matelot ,. monté à l'heure de midi sur la hune, vit distinctement au loin le sommet de trois montagnes , et poussa le cri si agréable à l'oreille des marins , le joyeux cri de terre. Ces trois montagnes étaient unies par la base et semblaient justifier le nom de Trinité ^ que leur donna Colomb reconnaissant.

Ce ne fui qu'au bout de deux jours, qu'en lournanl du côlé du sud , il pui jeier l'ancre; il fil creuser un peu la terre , d'où il sortit des sources d'eau vive.

Mais tout dans cette région inconnue étonnait l'amira! ; il remarqua promptement des courants dangereux qui semblaient produits par des aflluents d'eau douce : une fois , une montagne d'eau, s'avançant vers son vaisseau el le soulevant violemment, avait failli le submerger ; mais elle s'était peu à peu affaissée. La mer mugissait en cet endroit comme si elle eût été semée d'écueils dangereux : Colomb le nomma la Bouche-dii- Dragon.

Au sud de la Trinité^ il apercevait une grande terre; cent vingt naturels , venus de là , entourèrent le vaisseau sur des canots. Ils étaient presque blancs, très-bien faits , à demi couverts de morceaux de colon peints de couleurs variées; ils avaient des boucliers : au bruit du tambour que fit battre Colomb, ils se crurent attaqués et tirèrent leurs flècbes. Deux coups d'arbalète les mirent en fuile; mais ils revinrent de loin , par derrière , à la dernière caravelle. L'un d'eux parla au pilote, qui lui donna un manteau et un bonnet ; il reçut ces présents avec de grandes démonstrations de joie , et promit d'en faire à son tour si on voulait le suivre à terre.

Colomb se irouvail dans le golfe de Paria; une fois entré dans cette profonde baie, la mer lui parut plus sûre. Il admira le pays , qui lui sembla fertile et magnifique , et fut accueilli à terre par des bommes beaucoup plus intelligents que tous ceux qu'il avail vus jusque-là. Le cacique servit un repas offert »lu

180 CHniSTOPHE COLOMB.

meilleur cœur. Tous , Naturels ei Espagnols , regrettaient vivement de ne pouvoir s'entendre, et tâchaient de se faire comprendre par des signes. Le nom des indigènes éiait Paria; ils désignèrent à Test une terre où se trouvait Tor en quantité. Leur côte produisait des perles fort belles qui charmèrent les Espagnols ; on en donna beaucoup pour quelques grelots. Les femmes en portaient des colliers et des bracelets à plusieurs rangs.

L'amiral, en quittant la terre de Paria, rentra dans la Bouche-du- Dragon , et eut bien de la peine à en sortir. Il croyait que la terre de Paria était une île; mais en longeant la côte méridionale, dont la végétalion lui parut forte el magnifique , il trouva l'eau de la mer si douce, qu'il est évident qu'elle devait recevoir une masse considérable d'eaux pluviales. L'amiral approcha d'un courant provenant de l'embouchure d'un fleuve si large (l'Orénoque) , qu'il jugea que ce devait éire enfin la terre ferme. Mais quelle terre? le continent asiatique? il n'en doutait pas (1). 11 aurait voulu pouvoir explorer cette côte inconnue; et quel eût été son étonnement s'il eût pu accomplir sa route autour du Nouveau-Monde! Mais l'état de l'équipage, après un voyage de près de quatre mois et des souffrances excessives , ne permettait pas de hasarder

(■l) Il pensait que le paradis terrestre devait se trouver à une hauteur inaccessible, dans l'intérieur de ce beau continent, et que peut-être ce fleuve , dont la masse d'eau adoucissait l'eau de la mer , était l'un des quatre dont l'Ecriture indique la source au paradis terrestre. — Telles étaient ses illusions.

ClIRISTOtUE COLOHR. 181

une plus longue navigaiioii ; l'amiral mttine était épuise. La gouUe , la lièvre , et un mal d'yeux qui le rendait presque aveugle , robligèrent à faire voile vers le nord pour retourner à llispaniola.

Adminislralion de l'île.

Malgré ses talents et son habileté , TAdelaniado n'avait pas été heureux dans Tadministration de la colonie : les obstacles étaient venus suriout de la mésintelligence des Espagnols. Dans le commencemenl Barthélémy acheva le fort de Santloval , près des mines. Il s'allia avec Anacoana , celte femme de l'infortuné Caonabo , illustre dans toute l'île, ei toute-puissante auprès de liéhéchio , son frère. Instruite par le sort de son mari , elle espéra s-e concilier l'amitié des hommes blancs ; en s'appliquani à leur être agréable et à leur rendre service. Son nom, dans la langue de son pays , signiliait [leur Wor; tous les naturels l'aimaient et la respectaient. Elle chantait les ballades qu'elle savait composer , et ses paroles étaient reçues comme aulanl d'oracles.

Le beau domaine de \aragua , où régnait son frère , n'avait pas souffert des derniers troubles. Les Espagnols n'y avaient pas pénétré. L'Ailelantado vint le visiter; Béhéchio et Anacoana le reçurent avec uiie grâce qu'on n'aurait pas aiDndue de simpl(>s sauvages;

i82 CHRISTOPHE COLOMB.

mais Anacoana éiaii supérieure à ses compatrioles : elle admirait sincèrement le génie des Européens ; elle comprenait mieux que les autres tout ce qu'ils devaient à la civilisation. L'Adelantado, l'ayant menée sur le rivage pour lui montrer un vaisseau , selon le désir qu'elle en témoignait, elle examina la construction du bâtiment , non avec Téionnement naïf des insulaires , mais comme une personne douée d'une haute imelligence, qui entre avec admiration dans la connaissance d'un objet d'an jusqu'alors inconnu pour elle. Son frère consentit volontiers à payer un tribut de chanvre et de coton ; et quand vint le moment de l'acquitter, Anacoana y ajouta d'elle-même une grande quantité de pain de cassave.

Tandis que le frère de Colomb prenait de sages mesures avec les naturels , ses agents continuaient de les vexer.

Des moines plus zélés que le moine Boyie avaient entrepris avec succès la conversion des naturels de la Véga ; à leur voix , une famille de seize Indiens avait embrassé le christianisme , et le cacique Guarionex commençait à écouter leurs instructions , lorsque tout à coup un Espagnol du plus haut rang scandalisa les insulaires par une action infâme. Le cacique entra en fureur et renonça à embrasser la religion de ces étrangers injustes et odieux. Les moines furent contraints de se retirer. Les naturels , après leur départ, renversèrent un autel et des images qu'ils avaient laissés à la Yéga. Les Espagnols les punirent cruellement.

Cette rigueur révolta tous les caciques ; ils résolu-

CHRISTOPHE COLOMB. i85

rent de tenter de secouer le joug. Guariouex se mit à leur tête , et les réunit chez lui.

Mais Bariliélemy , instruit à temps de leur ligue, se mit à la tète de cent homujes bien armés , et pénétra secrètement au milieu de la nuit dans le village de Guarionex. Les Espagnols surprirent les caciques endormis, les lièrent et les firent lous prisonniers. Ce stratagème eut un succès complet. Le lendemain des milliers d'Indiens en pleurs , et sans armes, entourèrent la forteresse de la Madeleine , en demandant humblement qu'on leur rendît leur cher cacique. Barthélémy usa de douceur. Ce qu'il désirait , c'était de forcer les Indiens à une alliance pacifique et amicale; il leur rendit Guarionex el les autres caciques, excepté deux qui élaionl trop hostiles aux Espagnols et qu'il fit meure à mort, il promit aux caciques et aux peuples qui resteraient fidèles mille témoignages d'amitié et de protection ; il les menaça de grands châtiments s'ils étaient rebelles ; el Guarionex luimême , heureux d'une clémence qu'il n'espérait pas, fit à ses sujets une harangue pour les exhorter à rester unis aux hommes blancs, dont la puissance était irrésistible, la valeur au-dessus de toute valeur, et qui étaient généreux envers leurs amis.

Les bons et faciles Indiens passèrent de la haine h l'amour. Ils prirent leur cacique sur leurs épaules , poussèrent des cris de joie, et, chaulant des hymnes de délivrance, ils le conduisirent à sa demeure.

Cette paix ne devait pas être de longue durée : la trahison d'un Espagnol remit bientôt l'île entière en insurrection.

Le rraîlre Roldan souleva la colonie coiUre l'Adelantado. C'était un misérable qui, de simple domestique de Christophe , était devenu Alcade major de l'île. Colomb même l'avait nommé à celle charge , comptant sur sa fidélité ; mais Roldan ne montra qu'une noire ingratitude. Il profita du moment où TAdelanlado était allé , auprès de Behechio et d'Anacaona , recueillir les tribus du Xaragua , pour aller attaquer le fort de la Conception. Heureusement , le brave capitaine qui le commanda resta fidèle , et Barthélémy arriva à temps pour forcer Roldan à se retirer ; mais ce traître entraîna le faible Guarionex dans une nouvelle révolte. Il publia que Colomb était disgracié; il dit aux Indiens qu'il voulait les protéger, et aux Espagnols qu'il voulait les affranchir du joug de cette famille étrangère qui appesantissait sur eux une main de fer : ainsi il augmentait le nombre de ses créatures. Et si dans ce moment les vaisseaux détachés de la flotte de l'amiral ne fussent venus au secours de la colonie , le perfide Roldan aurait perdu TAdelantado. Heureusement ses complots furent déjoués ; mais les Indiens en furent les victimes. Guarionex , découvert , fut contraint de fuir; le brave Mayobanex , cacique des montagnes de Ciguay , lui , donna un généreux asile , et fil celle noble réponse aux messagers de Barthélémy qui vinrent lui demander de leur livrer son hôte :

« Dites aux Espagnols qu'ils sont des hommes méchants et cruels , qui prennent le bien d'auirui et tuent les Indiens sans motif : je ne désire point leur amitié. Guarionex est bon ; il est mon ami et mon

CHRlSTOPim COLOMB. 185

note ; je lui ai promis de le proléger , cl je \u\ resierai (i(J('le. »

Il fallul faire la guerre ; Mayobanex fui surpris et fait prisonnier. 1/inforluné Guarionex erra caché dans les nnontagnes , cl fut à son tour découvert et enlevé par les Espagnols , qui le rclinrcni avec Mayobarsex comme un otage précieux.

L'infâme Roldan, à qui ses menées ne réussissaient pas , n'avait cependant pas voulu écouler des paroles de paix que lui avait fait porier TAdelaniado. Il avait Iraiié son député avec une extrême insolence , quoique celui-ci lui promît , de la part de Barthélémy , une amnisiie pleine et entière ; il avait préféré fuir dans le Xaragua pour exploiter h son profil , et à celui de quarante rebelles qu'il entraînait , cette délicieuse province qu'on peignait comme un parailis terrestre, et où jusqu'ici les malheurs de l'île n'avaient pas pénétré.

Ainsi était désolée la malheureuse Ilispaniola. Les passions coupables des hommes faisaient de cette terre promise une lerre de désolation. Une mesure imprudente de Colomb y avait contribué : il avait demandé que, pour augmenter le nombre des colons, on laissât partir des gens condamnés h la prison ou aux galères , et ce? hommes sans aveu s'étaient presque tous joints à Roldan.

L'amiral , à son arrivée , consentit à traiter avec Roldao, qu'il ne pouvait soumettre; et après plusieurs conditions que le traître ne remplit point, Colomb se vil forcé de lui céder un établissement dans le Xaragua. Mais pour réparer la faute qu'il avait commise

iSÙ CHRISTOPHE COLOMB.

en emmenant des condamnés, Colomb fit embarquer un grand nombre de ces mauvais sujets ; pour prévenir l'effet des intrigues qu'ils pouvaient fomenter en Espagne , il fil partir avec eux des hommes qui lut étaient restés fidèles, et il demeura à Saint-Domingue.

Bientôt les rebelles eux-mêmes se divisèrent. Un jeune cavalier, nommé Guavera, demanda en mariage une jeune Indienne. Roldan s'y opposa. L'Espagnol se révolta et séduisit un grand nombre des partisans de Roldan. La sédition fut appuyée par des parents de ce gentilhomme qui avaient été autrefois liés avec Roldan , et qui s'en éiaient détachés depuis qu'il s'était montré plus soumis à l'amiral. Comme Roldan arrêta sept des coupables, et que l'amiral l'approuva, Moxica , l'un des parents de Guavera , forma une conspiration dont le but était de tuer l'amiral et son frère , avec Roldan devenu leur allié.

L'amiral , averti à temps , et voyant que toutes les mesures de douceur, les amnisties , les traités et les pardons n'avaient rien produit sur ces esprits rebelles , prit des moyens de rigueur. Il combattit , fil prisonniers Moxica et ses complices , et, usant de ses droits de souveraineté, il fit pendre Moxica. Les complices de ce traître , successivement désarmés et pris , subirent le même sort, et tout rentra dans l'ordre.

Alors Colomb put se livrer à de nouvelles espé-

? Tances. Il avait vaincu l'esprit de révolte ; tout lui

obéissait. Il partagea les terres avec sagesse entre les

colons ; les prêtres commencèrent à convertir un

certain nombre d'Indiens. Tous se soumettaient de

CURISTOPFIE COLOMB. 187

bonne grâce; l'amiral empêchait qn'on ne leur imposât des travaux trop rudes ; la culture de Tile prenait une forme régulière. Il ne fallait plus rien à Tanural que l'approbalion de la cour ; il se llaliail de voir prospérer la colonie, d'y passer quelque temps en repos , et de se livrer ensuite à la poursuite de ses découvertes.

Nouvelles intrigues.

Dans ce temps-15 même les vaisseaux partis d'Hispaniola anivùreni à Cadix. Les métontenis se plaignirent hautement de l'amiral et de ses frères. Le roi et la reine étaient assaillis par une troupe de ces bandits , revenus de la colonie, qui réclamaient leur paie ou demandaient dédommagements pour leurs pertes. Un jour ces misérables insultèrent publiquement les deux fils de l'amiral , Diego et Fernando.

• Voilà , direnl-ils , les enfants de cet étranger qui n'a découvert de nouvelles lerrcs que pour en faire le tombeau des nobles Castillans ! »

Ferdinand et Isabelle commençaient à craindre , ou que Colomb ne sût pas administrer, ou qu'il ne les eût trompés ; Ferdinarjd concevait le soupçon qu'il cherchait à se rendre indépendant. Isabelle fut vivement blessée de ce que, contre ses ordres , on avait de nouveau envoyé des Indiens pour être vendus

comme esclaves (1). Le mécontenlement des souverains, excité par les clameurs dont ils éiaient entourés , fui lel , qu'ils résolurent d'envoyer des commissaires avec des pouvoirs très-étendus.

Colomb avait demandé un juge pour l'île , et un arbitre pour prononcer entre lui et Roldan : le roi réunit ces deux fonctions sur la même personne , et nomma, pour les remplir, don Francisco de Bohadilla , commandeur de Tordre religieux et militaire de Calairava. Il devait juger l'élai des choses , et , s'il était nécessaire , il était autorisé à remplacer l'amiral et ses frères dans le gouvernement.

Bobadilla à l'île espagnole.

Il aurait fallu une grande impartialité et un noble amour de la justice pour remplir dignement une mission aussi importante, et Bobadilla partait avec les préjugés les plus défavorables à l'amiral et les intérêts les plus opposés aux siens.'

En arrivant le 23 août de l'année 1500 , il apprit que Colomb et son frère étaient absents (ils étaient allés chercher dans le Xaragua ce qui restait de fugitifs) ; que sept révoltés avaient été punis de mort dans la semaine , et qu'on en gardait cinq pour leur faire subir le même sort.

(ijlls étaient partis avant que Colomb sût que l'ordonnance royale pour la vente des esclaves avait été révoquée.

CflRISTOPHE rOLOIIB. 189

^m Boijadilla , avanl mcMne de sortir de son vaisseau , «n avait assez entendu pour achever de se persuader que Colomb était coupajjlc , ei il ne songea pas à s'enquérir des motifs qui avaient pu porter Tamiial à la sévérité. Il débarqua le lendemain , et fil sur- Ic- «liamp lire à haute voix ses lettres de créance ; [)uis il déclara à Diego (lolornb , resté à Isabelle en Tabseucc de ses frères , qu'il fallait que les cinq prisonniers fussent remis entre ses mains. Die^o répondit qu'il fallait attendre l'amiral ou lui écrire , en lui envoyant une copie de la lettre patente. Bobadilla se refusa. dédaigneusement à envoyer celte copie , et il fit lire une seconde lettre qui lui permettait de prendre le litre de gouverneur , si cela étail nécessaire.

Il se (il ainsi proclamer suv--]e-c\\[im\) gouverneur de Vile ^ el insista pour qu'on lui livrât les cinq prisonniers. Die^o Colomb dit avec respect qu'il se conformait à la lettre royali»^ , mais que c'était à l'amiral seul qu'on devait répon(!r(! des prisonniers, jusqu'à ce qu'on eùl pu lui donner connaissance des ordres de la CQsjr , puisque ses ponvoirs de vice-roi étaient supérieurs à ceux de gouverneur.

Alors lîobadilla produisit la troisième lettre de la cour , ({ui lui permettait , an besoin , de se faire livrer les forteresses i les vaisseaux , el tout ce qui appartenait à Leurs Majestés; et il alla à la forteresse, dont le commandant, Miguel Dinz, demanda du tenips el voulut voir les lettres, liobadilla , pour toute réponse^ assembla les matelots de ses vaisseaux , el enfonça sans peine les portes de cette citadelle , qui n'avait pas de garnison. Il ne s'y trouvait que Miguel l)ia« ot

un aune olTicier ; ils ne firent pas de résistance , et laissèrent prendre les prisonniers.

Ainsi Bobadilla ouirepassail tons ses droits : trois lettres successives lui avaient été données pour en user s'il trouvail Colomb coupable, et il s'était empressé de produire ces litres en trois jours , avant d'avoir rien examiné, décidé à croire l'amiral criminel avant même de l'avoir entendu , et menaçant insolemment de le renvoyer « pieds et poings liés en Espagne, afin que ni lui ni sa race ue remissent le pied dans l'île ! »

Il avait eu soin d'acquitter toute la paie arriérée, et , parla , s'était acquis de nombreux partisans.

Christophe Colomb apprit au Xaragua tous ces coups d'autorité, et crut que Bobadilla était quelque voyageur aventurier qui venait usurper ses droits sans aucun titre. Déjà , depuis un an , il avait vu arriver deux fois des vaisseaux dont les capitaines, voyageant dans les mêmes parages , étaient débarqués en annonçant sa disgrâce ; mais il les avait forcés à repartir, et n'avait regardé leurs insultes que comme autant de forfanteries.

Mais il vit arrivera Bouna , où il était alors , un alcade qui proclama la nomination de Bobadilla au gouvernement de l'île. L'embarras de Colomb redoubla ; Bobadilla ne lui envoyait pas un seui message , et se conduisait avec une insolence qu'on ne pouvait attendre d'un homme grave, revêtu par ses souverains de pouvoirs étendus. Colomb lui écrivit une lettre très-mesurée , pleine de termes d'honneur , comme à un homme envoyé par le roi et la reine ; il 4i€ reçut aucune réponse. Il était dans celle étrange

perplexité , lorsqu'il vil que le nouveau gouverneur envoyait à Koldan et à tous ses complices des lettres de promesses et de compliments signés des rois : c'étaient des blanc-seings qui avaient été donnés à cet indigne ministre pour en user au besoin , et qu'il employait à se faire des créatures parmi les ennemis de Tamiral !

Christophe Colomb, amiral des rois sur la mer Océanc , vice-roi de toutes les terres découvertes et à découvrir, ne pouvait supposer que Leurs Majestés voulussent le déposer subitement sans l'avoir entendu, sans lui en donner même avis. Il fil publier que le roi et la reine lui ayant donné à perpétuité les pouvoirs qu'il tenait d'eux , le nouveau commissaire envoyé par eux ne pouvait pas avoir des pouvoirs plus étendus que ceux qu'avait eus Aguado.

Mais il fut bientôt tiré d'erreur. Deux messagers royaux vinrent lui remellre une lettre signée du roi et de la reine , qui lui ordonnait d'ajouter foi à tout ce que lui dirait Bobadilia.

Hobadilla faisait sommer l'amiral de comparaître devant lui.

Christophe Colomb fut toujours plein de respect pour ses souverains. Jamais la plus légère pensée de résistance n'altéra sa fidélité. Il résolut d'obéir à Leurs Majestés, et de prouver, par sa soumission entière , qu'il ne méritait aucun des soupçons qui planaient contre lui. Il partit sans suite pour Saint- Domingue , prêt à résigner , s'il le fallait, tous ses pouvoirs entre les mains du nouveau gouverneur.

i02 CURISTOPHE COLOMB.

Pendant qu'il témoignait ainsi ses dispositions pacifiques , Bobadilla faisait mettre toutes les troupes sous les armes , comme si Colomb eût dû l'attaquer à force armée, et il affectait de dire que l'amiral ne se soumettrait pas.

Cet homme orgueilleux , si mal choisi pour une mission déliciale, fut bien surpris quand il apprit que l'amiral arrivait seul et dans un modeste équipage.

Mais ici on se demandera éternellement quel esprit put dicter à Bobadilla l'incompréhensible mesure dont il osa assumer la responsabilité sur sa télé, ne songeant pas sans doute que le nom de Colomb devait être immortel , et qu'à côté de ce nom illustre paraîtraient dans la postérité ceux des hommes qui auraient pris part à ses entreprises, noms à jamais flétris ou honorés selon la manière dont ils figurent dans sa vie de gloire et d'amertume !... Le vénérable Las Casas doit le respect qui perpétue sa mémoire à ses sentiments paternels pour les Indiens, et au soin pieux qu'il prit de défendre Colomb, noirci par tant de calomnies. Bobadilla serait resté ignoré, s'il n'avait attaché lui-même à son nom le titre odieux de persécuteur de Christophe Colomb.

Sans l'entendre, sans daigner le voir ou lui parler, le gouverneur fil arrêter Colomb au moment où celui-ci se présenta aux portes de la ville; puis, il ordonna qu'on lui mît les fers aux pieds et aux mains, et qu'on le gardât dans la forteresse.

Colomb chargé de fers sur cette terre qu'il avait donnée à l'Espagne ! Celle idée révolta ses ennemis mérae. Personne n'osa lui attacher ces indignes

(llUISlOPilE COLOMB. 195

chatues ; et jamais il ne fut entouré de plus de respect que dans le moment où on voulait le couvrir d'i;,'nominie. Cependant, à défaut de ceux qui refusaient celle mission , l'amiral cul la douleur de voir river ses fers par un domestique de sa propre maison ! < Un cuisinier impudent et éhonlé qui riva les fers de son maître avec autant de gaieté que s'il eût servi quelque viande savoureuse! » Ce sont les expressions de Las Casas. Colomb était navré de douleur. L'ingratitude du roi ei de la reine , auxquels il était si dévoué, déchiraient son cœur. Sa magnanimité seule le soutint. II supporta un si grand revers avec une courageuse résignation; et comme il avait demandé à Dieu que sa gloire ne pérk pas quand il s'était vu près de perdre ses vaisseaux par la tempête, de même, dans cette violence exercée contre lui, il demanda à Dieu que son innocence fût reconnue, et que la reine se repentît un jour des ordres qu'elle avait donnés !

Diego Coloml) éiail prisonnier aussi ; mais Dobadilla était inquiet de l'Adelarilado , qui était toujours dans le Xaragua avec sa petite armée. On connaissait le courage de Barthélémy ; il aurait pu chercher à venger son frère. Sur la demande du gouverneur, Colomb écrivit lui-même à ce frère bien-aimé qu'il se soumît aux ordres de la reine , et qii'il revint à Saint- Domingue, a Le temps, lui disait-il, fera reconnaître notre innocence. » Barthélémy Colomb posa les armes, docile à celle voix qu'il révéra toujours; il revint à Saint-Domingue, et , h son arrivée , il fut jeté dans un cachot sans avoir vu sou frère!

Bobadilla poussa la cruauté jusqu'à tenir les trois frères séparés , sans leur perrnellre de se voir , sans les visiter , sans laisser approcher leurs amis , et sans les instruire des griefs qu'il leur reprochait !

11 permit qu'on affichât contre eux des placards ignobles, et que les malfaiteurs, les bandits délivrés que Colomb avait si imprudemment fait venir dans la colonie, vinssent sonner du cor jusque sous les fenêtres de la prison , et l'insultassent en dehors de cette triste enceinte. Quelquefois l'amiral eut la pensée que Bobadilla pourrait le faire tuer; son courage l'abandonnait alors: l'idée que son nom arriverait à la postérité flétri par des bouches calomnieuses lui semblait plus amère que la captivité et la mort.

Cependant Bobadilla rassemblait toutes les accusations dont il voulait charger Colomb auprès des souverains. Il écouta tous ses ennemis, crut tout, écrivit tout, même des accusations absurdes et contraires au caractère connu de Colomb , comme le reproche de s'être opposé à la conversion des Indiens. (Ceci était fondé sur ce que l'amiral avait fait relarder le baptême pour des Indiens qu'il ne croyait pas assez instruits). Et quand il eut tout recueilli , il pensa qu'il pouvait faire partir l'amiral et ses frères pour l'Espagne , afin qu'ils y fussent jugés.

L'infortuné Colomb vit un jour entrer dans sa prison un officier qu'il connaissait, et qui était suivi de la garde. Préoccupé de ses tristes pensées , il crut qu'on venait le chercher pour le conduire a Péchafaud.

II leva la tête , et regardant l'officier avec une indicible tristesse : « Villejo , lui dit-il , où me conduisez-

VOUS? — Ail vaisseau sur lequel nous allons nous embarquer, monseigneur. » Co peu de mois rendit l'amiral à la vie, ei presque à la joie. Nous * embarquer! s'écria-til ; Villojo , me dilos-vous la vérilé ? Allons-nous vraiment nous embai(|uer ? — Je vous jure , monseigneur , que rien n'est plus vrai. » Colomb remercia Dieu du fond de son cœur, car il avait lanl souffert qu'il n'osait plus espérer celte délivrance. Villejo était plein d'honneur et de sentiments délicais : en acceptant la mission de reconduire l'amiral en Espagne, il avait pensé à tous les moyens d'adoucir son sort. Il ne put empêcher que la populace de Saint-Domingue , toute dévouée au nouveau venu , n'insultnl Colomb à son passage; mais il lui témoigna une déférence qui louchait d'aulant plus le cœur de l'amiral , que depuis longtemps il n'eniendaii autour de lui que des paroles (Pinsulie.

A bord du vaisseau, Villejo s'approcha de lui avec respect et le pria de permettre qu'on lui ôlàl ses fers.

« iSon , dit l'amiral avec fierlé , Leurs Majestés m'ont écrit de me conformer à tout ce que Bobadilla m'ordonnerait en leur nom. Je porierai ces fers jusqu'à ce qu'elles aient ordonné (ju'ils me soient ôtés ; je les conserverai ensuile comme un monument de la récompense accotdée à mes services. »

Villejo comprit ce lier refus. Il prou\a, par lo respect dont il environna son prisonnier, rindignaiiun que lui inspiraient 1rs naiiemenis ignobles ({u'on faisait subir à un si grand homme.

i96 cuRiSTOPUË coLoat».

JusliGcation de Colomb.

Depuis l'arrivée des inéeonlenis , toute l'Espagne avait pris le parti des hommes do la colonie, et regardé radroinisiration de Coloinb comme vicieuse et despotique ; mais quand on sut qu'il revenait prisonnier, chargé de fers, toute l'indignation se tourna contré ses ennemis. On ne demanda plus ce qu'il avait fait. Une réprobation universelle iiélrit la conduite de Bobadilla. Colomb dans les fers, ramené du pays qu'on devait à son génie ! Ce cri souleva toutes les populations en sa faveur , et le port de Cadix se remplit de spectateurs émus, donnant des larmes à son malheur, et lui témoignant une touchante sympathie. Tout lui devint favorable. Bobadilla^ avait dressé une enquête pleine d'accusations horribles ; mais avant de la faire parvenir officiellement à la cour^ le maître de la caravelle permit que Colomb envoyât par ut> exprès une longue lettre qu'il avait écrite dans la traversée et qui était adressée à dona Juana , dame de la cour, en grande faveur , et nourrice du prince Jean.

Celte lettre fut lue à Grenade, où étaient les rois,, et prépara tous les cœurs à réparer l'injustice fait au grand homme. Il y racontait simplement les faits : ces faits parlaient d'eux-mêmes, et témoignaient de toute la violence de ses ennemis; il se justifiait avec candeur.

CiiniSTOPHË COLOMB. i97

• Oii me juge, disail-il, comme un gouverneur envoyé dans une province policée, soumise à des lois; mais on doit me coiisidércr comme un capitaine envoyé pour soumetire un peuple ennemi, de mœurs ei (le religion différenles, ne vivaru pas dans les villes, mais disséminé dans des foréls et sur des moniagnes. On devrait faire ailenlion que j'ai rangé loules ces peuplades sous la domination de Leurs Majestés, ei que j'ai assuré à la couronne la possession d'un autre monde, par suite de laquelle l'Espagne, pauvre jusqu'alors, est devenue riche. Si j'ai commis des fautes, elles ne proviennent point d'inlenlions coupables... J'ai toujours vu Leurs Majestés remplies de clémence envers ceux qui les avaient desservies volontairement : j'espère qu'elles ne seront pas moins indulgentes pour moi, qui n'ai failli que par ignorance ou par compassion, comme elles en seront convaincues plus lard. J'espère qu'elles prendront en considération mes grands services, dont les avantages deviennent de jour en jour plus sensibles. »

Ailleurs il disait :

a Telle est la mauvaise réputation qu'on m'a faite, que si je venais à fonder des églises et des hôpitaux, on les appellerait des cavernes de voleurs. »

Ailleurs encore :

« J.a cause de tout le mal , c'est que la personne qu'on a envoyée savait que si elle pouvait réunir contre moi des chefs d'accusation qui semblassent sérieux, elle serait nommée à ma place. Les caloninies d'hommes méprisables m'ont nui plus que tous mes services ne m'ont profité. »

<98 CIIRFSTOPUE COLOMIJ.

La reine fut indignée de voir à quel point on avait abusé de son nom ; elle se sentit émue d'une tendre compassion, et ne chercha plus qu'à effacer par sa faveurroyaielous les outrages que Colomb avait reçus.

L'amiral reçut à Cadix une lettre de la reine et du roi, qui déploraient amèrement tout ce qu'on lui avait fait souffrir en leur nom, à leur insu, et, disaient-ils, contre leur gré. Ils lui envoyaient deux mille ducats pour se mettre en état de paraître le plus prompiement possible à la cour.

Colomb y vint le 17 décembre de celte mémorable et malheureuse année (1500). Il y parut, comme amiral et vice-roi, avec une suite nombreuse, et il y fut reçu en audience solennelle.

Quand il approcha du trône, la reine voyant la vénérable figure de ce grand homme, et rappelant à la fois dans son souvenir ce qu'il avait fait et ce qu'il avait soijffert, ne put retenir les pleurs qui s'échappèrent de ses yeux ; toute sa contenance trahit son émotion. L'amiral vit ce mouvement de sensibilité, et lui-même, suffoqué par les larmes , tomba à genoux sans pouvoir proférer une parole, et sans pouvoir, pendant quelques instants, réprimer la violence de ses sanglots : un mouvement d'attendrissement se manifesta dans toute l'assemblée par des larmes et par toutes les marques d'une touchante compassion. Ce fut un nouveau triomphe pour lui , le triomphe de son honneur et deson innocence , comme naguèrecelui de sa gloire. Il prononça sa justification, en présence de toute la cour, avec une mâle énergie, et souleva l'indignation contre ses ennemis; il exalta

CHRISTOPHE COLUUB. 199

6a fidélité pour ses souverains, el sou zèle pour la gloire de leur couronne; il demanda que ses faules ne fussenl point imputées à son cœur , mais aux circonstances difficiles et extraordinaires on il s'était trouvé.

La reine se convainquit pleinement de son innocence, et elle le lui témoigna hautement. Il se vit entouré des égards el des honneurs dus au rang que lui avaient mérité ses services, el crut un moment qu'il allait être réintégré dans tous ses droits; mais il était de sa destinée d'éprouver toujours dos déceptions dans tout ce qui lui venait de la part des hommes. Ferdinand n'était pas aussi persuadé qu'Isabelle de toute îa fausseté des accusations dont Colomb avait été la victime. Il en croyait au moins une partie; surtout il doutait de sa fidélité (et en cela il olTonsait la plus chère vertu de Colomb, celle qu'il professa avec une délicatesse pour ainsi dire ombrageuse). Dans ce doute , il accueillit le soupçon (ju'on lui avait fait concevoir sur rambiiion de l'amiral; il redoutait qu'il ne se créât une souveraineté indépendante dans ces contrées loinlaincs, et il résolut de ne lui rendre jamais le pouvoir qui lui avait été conféré par le litre de vice-roi.

Comme la politique de Ferdinand éiail lenfermée dans un impénétrable secret et dans nue dissimulation continuelle, il trompa l'amiral par do vaines promesses, et laissa tout traîner en longueur.

On rappela Bobadilla; mais on fit entendre à Colomb que sa sûreté ménie pourrait être compromise par son retour dans l'ile; qu'il fallait laisser

calmer les esprits, ei nommer pour deux ans un gouverneur prudent qui réparât le mal et mît l'administration sur un bon pied. On donna celle importante mission à Nicolas de Ovando, commandeur de Larezde Tordre d'AIcantara, « propre, dit Las Casas , à tout autre gouvernement qu'à celui des malheureux Indiens!... »

v^njii^wiEnriîiïiiÊ ^y(D^i:^.(BiK,

Le port de Saint- Domin{<ue refusé à Christophe Colomb,

Cependant Christophe Colomb ne pouvait demeurer inactif; il pensa que s*il côtoyait le nord de la terre ferme qu'il avait vue à son dernier voyage , il trouverait sans doute un détroit qui lui permettrait d'arriver par Touestà Texirémité de TAsie. Ferdinand approuva son projet, et Colomb partit le 9 mai 1502 avec quatre petites caravelles. Son frère, Barthélémy, cl son second fils, Fernando, l'accompagnaient. Cette douce société lui était nécessaire; il avait trop souffert quand il s'était vu étranger au milieu des Espa* gnols, sans un cœur ami auquel il pût se confier. Il avait déjà soixante-six ans; dix ans s'étaient écoulés depuis sa glorieuse découverte, et le court moment de bonheur qu'il ressentit alors avait été suivi de

202 cimisTOPUE colomb.

lanl d'anierlume, que sa sanlé en avait été altérée. Des maladies , des inquiétudes, des privations, des veilles continuelles, la variation des climats, la goutte, dont il souffrait souvent, avaient peu à peu ruiné sa constitution : il aurait eu besoin de soins. Nous verrons ce qui l'attendait pendant ce quatrième voyage entrepris pour le service de ï.eurs Majestés.

Les vents alises le conduisirent doucement jusqu'aux îles des Caraïbes ; là il changea de direction. Il était convenu de ne point s'arrêter à l'île Espagnole; mais un de ses bâtiments était si petit et si mauvais , qu'il était impossible de lui faire soutenir un long voyage; il résolut d'en demander l'échange contre un des trente-quatre vaisseaux qui avaient conduit Ovando. Il approcha donc de Saint-Domingue : Ovando y était arrivé quelques mois auparavant; il avait témoigné les plus grands égards à Bobadilla en prenant sa place; mais il informait sur la conduite des coupables et se préparait à renvoyer Bobadilla, Roldan et tous les esprits inquiets de l'île.

Il paraît qu'il avait reçu l'ordre secret de ne pas laisser entrer Colomb à Saint-Domingue. Lorsque l'amiral lui fil demander l'échange ou l'achat d'un bâtiment , il s'y refusa avec les formes les plus polies, mais de la manière la plus positive.

L'amiral voyait depuis quelques jours les indices assurés d'une prochaine tempête ; il fit demander la permission de chercher un asile dans le port. Ovando le lui refusa. Colomb se relira navré de douleur. Il se voyait fermer, dans un moment de détresse , le port qu'il avait découvert. Pour comble de malheur , son

CDRISTOPIIR COLOMB. ^05

équipage inurmurail haulemenl ei se plaignait d'avoir suivi un liomme disgracié , qui élail cause qu'un porl espagnol leur élail inlcrdil.

Cependant Tamiral voulut sauver la (lotie de ses ennemis ; il envoya supplier Ovando de relarder au moins le dépari des vaisseaux qui pariaient pour l'Espagne , et qui seraient infailliblement viclimes de l'ouragan. Pour lui , il n'avail de ressource que de naviguer près de la côte , puisqu'on lui refusait l'entrée du porl.

Mais son avis fut méprisé. Le len)ps paraissait serein ; on ne crut pas à la prévi.eioD de Colomb : les vaisseaux pariirenl. Le plus grand poriait une énorme quantité d'or , produit des souffrances et des sueurs des Indiens. Il y avait, enlre autres , un lingot pesant trois mille six cents castillans. 11 emmenait Dobadilla , Uoldan , et cet infortuné cacique de la Véga, qui était resté prisonnier depuis trois ans. Le plus petit bâtiment poriait quatre mille pièces d'or appartenant à l'amiral.

Les autres éiaieni aussi cbargés de richesses. Comme l'avaii prévu Colomb , au bout de quelques jours , une horrible tenjpéle s'éleva ; elle était causée par un de ces ouragans des tropiques qui déracinent les forêts , brisent et renversent tout ce qui fait obstacle à leur terrible passage , soulèvent à d'effroyables hauleurs toutes les eaux de la mer Colomb

mil ses faibles caravelles à l'abri près de la côte ; le soir du second jour , les ténèbres devinrent si épaisses , que les bàliments ne pouvaient plus se suivre. L'amiral abriia de plus en plus le sien près de la

lerre. Don Barthélémy faillit périr parce qu'il gagna le large; mais enfin les quatre vaisseaux se retrouvèrent après l'ouragan à un port occidental de Saint-Domingue. Là ils apprirent que la flotte espagnole presque entière avait péri. Le riche vaisseau qui portail Bobadilia et Roldan avait été submergé. Tant de richesses injustes acquises par des voies cruelles périssaient avec eux ; les autres bâtiments étaient hors d'état de continuer le voyage, excepté un seul; et ce bâtiment était le plus frêle de tous : c'était celui qui portait l'or de Colomb !

Las Casas voit le doigt de la Providence dans cet événement singulier : Colomb , à qui on refuse si cruellement un asile , est seul préservé ; ceux qui méprisaient ses avis sont perdus, elle seul bâtiment qui se sauve porte sa fortune. Sans expliquer les voies mystérieuses de Dieii , et nous rappelant ce que notre Seigneur nous apprend lui-même en demandant aux disciples s'ils i)ensaienl que les dix-huit qui avaient péri sous la tour de Siloé fussent les plus coupables à Jérus^alem ; admirons cependant de si étonnants décrets , et ne laissons pas de telles leçons passer inaperçues. Dans la circonstance qui amène ces réflexions , nous sentirons avec le cœur religieux de Colomb combien fut vive la reconnaissance de ce grand homme qui se regarda comme miraculeusement préservé , et qui considéra avec terreur quel avait €lé le sort de ses ennemis submergés pour avoir refusé de croire à ses sages avertissements.

Mais ce triste voyage devait être un temps de rudes épreuves. Les pluies et l'ouragan durèrent soixante

CHRISTOPHC COLOMB. 905

jours sur ia côle d'IIispaniola , cl se renouvelèrcnl à de fréquentes reprises dans louie la durée de la navigation dans la mer des Caraïbes, t J'ai ?u bien des lenïpétes , dit Colomb , mais je n'en ai jamais vu de si longues cl de si violentes. »

Quand il put sortir des rivages de Sainl-Domingue, il lit voile vers le sud , et après avoir passé rarchipc! des Jardins , il se trouva à un groupe d'îles dont l'une , irès-élevée , était couverte d'arbres variés qui lui donnaient un aspect très-gracieux. Elle fut alors appelée par don Bartbélemy Vile des Pins , Isla de Phws ; elle se nomme aujourd'hui Guanaga.

Rencontre singulière. — Colomb découvre le Golfe de Darien.

Là, le bonheur de Colomb lui ménageait une surprise qui , selon loutc probabilité , aurait embelli la fin de sa carrière , et l'aurait consolé de ses revers s'il eût voulu.

Un canot aussi long qu'une galère européenne s'avança en glissant légèrement sur l'onde jusqu'aux vaisseaux espagnols. Tandis que l'amiral en admirait de loin les étonnantes proportions , le canol approchait de sa caravelle ; les Indiens qu'il portail entrèrent immédiatement en relation avec lui sans témoigner ni crainte ni surprise. L'amiral examina leur canot , qui, malgré sa prodigieuse longeur , était creusé dans un seul tronc d'arbre. Le cacique occupait une

206 ceuiSTOPHE colomb.

cabine couverte au milieu , comme Colomb en avait déjà vu à la terre ferme ; mais celle-ci était mieux faite ; le canot était chargé de beaucoup d'objets nouveaux pour l'amiral : du cacao , inconnu en Europe , et qui servait à ces Indiens de nourriture ei de monnaie ; des haches de cuivre (toutes celles des îles éiaient en pierre dure) ; des cloches du même métal ; des vases , des ustensiles de marbre et de bois parfaitement travaillés; des pièces de coton teint de diverses couleurs; des mantes dont les femmes se couvraient; une sorte de tunique en colon pour les hommes , et enfin des épées de bois dont le tranchant de chaque côté était taillée de manière à recevoir un caillou très-dur et très-pointu , fortement fixé dans chaque entaille à l'aide d'une petite corde faite avec des boyaux de poisson : c'était l'épée mexicaine.

Un vieillard intelligent fit entendre à Colomb que ses compagnons et lui habitaient une grande terre à l'ouest, dont ils n'étaient plus qu'à deux jours de chemin ; qu'ils revenaient d'un long voyage ; que s'il voulait venir avec eux , il verrait plus loin, à l'ouest, un grand royaume très-riche où il trouverait beaucoup d'or. C'étaient le Yucatanet le Mexique.

Si Colomb eût voulu les suivre , il aurait fait cette brillante découverte , et aurait vu , de l'autre côté du continent, celle mer qu'il croyait trouver au delà d'un détroit.

Malheureusement , préoccupé de découvrir ce passage , Colomb ne voulut pas abandonner la direction du sud-ouesi ; il remercia les Indiens , leur fil des présents , détermina le vieillard qui lui parlait à

ClIRISTOPOE COLOMB. 207

monter sur son vaisseau , el poursuivit sa course aventureuse.

S'il eût prévu tous les maux qui Tatlendaienl , il eût béni comme un coup ilu (>iel l'occasion qui lui était ofl'eile de trouver le coniiiieni , et il Taurail saisie avec transport. Les diiriculiés qui ont plus tard accompagné la conquête de Coi tes , quand il découvrit le Mexique (1515), ne permetteiit pas d'espérer que Colomb n'eût éprouvé aucun obstacle sur cette terre à demi civilisée ; mais quels qu'eussent pu être les périls qu'il aurait courus, la mort seule pouvait être plus hoirible que les maux qu'il cul à souffrir.

Après quelques jours de cahne, un nouvel orage survint ; une tempête continuelle , des éclairs , des coups de foudre , des roulemcnls de tonnerre , des éclats subits qui « ainaienl fait croire que la fin du monde approchait; » des pluies sans iulerru[)lion , qui tombaient par gouttes larges et pressées ; un ouragan qui succédait à un aulre ; et l'amiral, au milieu de ce temps qui nécessitait une surveillance assidue, fut atteint de douleurs de goutte si violentes, qu'elles le forçaient à garder son lit. Mais son active sollicitude n'était jamais endormie ; ce lit de douleur, il l'avait fait placer dans une petite cabine, construite sur la poupe , ouverte et viirée , de manière que de sa couche l'amiral pouvait voir le ciel , observer la mer et diriger la (narchc des vaisseaux.

Plusieurs fois il craignit de mourir, tant son mal s'aggrava. Le son de son liere el de son (ils , jetés sur une mer orageuse avec cent cinquauie marins , lui causaient alors do <louloureuses inquiétudes ; puis

rénergie d€ son frère , le courage de son jeune fils , le rassuraient ; et , dans sa pieuse espérance , il se confiait , selon son heureuse et sainte coutume , à la Providence, qu'il priait avec ferveur.

Ce fils , Fernando Colomb , qui plus tard écrivit la vie de son père , le servait avec amour ; la piété filiale dans le cœur des fils de Colomb était accompagnée d'une admiration qui s'exaltait et lés rendait fiers d'appartenir à un tel père. Fernando n'avait alors que treize ans et demi ; mais témoin des souffrances successives , du courage et de la force de l'amiral , il savait , quoique si jeune , supporter, héroïquement les plus dures privations; il adoucissait, par les ingénieuses expressions de sa tendresse , ce que les maux de son père avaient de plus cuisant ; et souvent, quand les yeux du grand homme se reposaient sur cet enfant, ils se remplissaient de larmes d'amour j soit qu'il le bénît de ses soins pieux , soit qu'il plaignît sa destinée , et que son cœur paternel s'inquiétât pour lui.

Pendant quarante jours que dura celle lutte contre l'orage et contre la douleur , Colomb ne parcourut que soixante-dix lieues : il esl vrai qu'il s'éîait arrêté un peu sur la côte du cap Honduras qu'il avait découverte en quillanl VUe-des-Pins. Enfin , il arriva à un cap qu'il doubla, et au delà duquel il trouva enfin un bon vent et une mer calme. La joie de se voir délivré d'une si longue tempête lui fil donnera ce cap le nom de Grucias-à-Dios , Grâces à Dieu ! Toujours la reconnaissance et la foi l'accompagnaient dans les périls et dans les succès.

L'amiral longea la cùie soixanle-iieux lieues. Il ne savait pas que le passage qu'il clierchail n'existe pas, el qu'au lieu d'élre séparées par un délroil , les deux aniériques soiil unies par un isllune au delà duquel Colonjl) aurait vu raulrc océan. Il lui arriva un grand malheur sur la côte : une chaloupe, allant chercher de l'eau et du bois , échoua au sortir de l'embouchure d'une rivière ;aucun homme ne put se sauver ; tout fut submergé. Colomb nomma celte triste rivière el RiO'del-Dcsasiro, la Rivière-du-Désaslre.

Toujours poursuivant sa chimère, el croyant trouver enfin un détroit , l'amiral passa devant plusieurs peuplades; il vit des villages mieux bâtis. On lui dit qu'il trouverait de l'or au midi ; mais il ne pouvait s'aventurer dans les terres. Il passa devant une contrée , dont le cacique lui donna une belle plaque d'or en échange de bagatelles, et lui dit qu'on lui donnerait beaucoup d'or s'il voulait s'arrêter dans les villes du Fera//Ma ; mais il poursuivit sa route, et passa la région d'or malgré les murmures de ses n ateiols.

Sur une côle où les Espagnols avaient débarqué , les naturels ayant vu l'adeiantado dicter des notes à son secrétaire , crurent qu'il usait de quelque sortilège ; el pour détourner le charme , ils sonfllèrent sur les Espagnols une poudre odoriférai>te que ceuxci, à leur tour, prirent pour un philtre magique. Mais ce qui peint la superstition de ce siècle , c'est que depuis ce moment les matelots se crurent sous V\mpression du charme, et attribuèrent à ce sort, que leur avaient jeté les naturels, la lenteur et les malheurs de leur voyage.

Colomb tourna le golfe de Darien (l),etne trouvant aucune issue , il vit qu'il devait renoncer à trouver un détroit dans cette direction , et revint à Veragua , la terre d'or , pour chercher à s'en procurer beaucoup , et à rendre son voyage fructueux aux yeux du gouvernement espagnol , si avide de ce métal.

in

Colomb débarque à Veragua.

On était au 5 décembre , il y avait neuf mois que l'amiral était en mer ; les larels (2) détruisaient les vaisseaux. Colomb , empêché par un vent contraire d'aborder à Veragua , voulutessayer d'entrer dans un port qu'il connaissait déjà , et qui se trouvait dans une contrée si magnifique que l'amiral l'avait nommée Porto Beîlo (dans l'isthme de Darien). Mais une nouvelle tempête assaillit les navires à l'entrée même du port. Colomb en fait une description horrible : Ce n'était pas de la pluie , dil-il, mais un second déluge. Les matelots éperdus , presque noyés dans leurs vaisseaux découverts , demandaient la mort, t La mer , dit Colomb , bouillait comme une marmite. Le ciel était sillonné de tant d'éclairs, qu'on eût dit une vaste fournaise. > Les vagues étaient furieuses, et

(1; Au bord de rislhme de Darien.

(2) Sorte de vers longs et gros contime le doigt. Ils peicenl Ife! bois el le criblent de trous.

CHRISTOPUE COLOMB. 21 1

pour ajouter à l'effroi des malelols , le hniiième jour de celle terrible tourmente , ils crureui qu'ils allaient être engloutis paruue trombe qui se forma sous leurs yeux ; ils virent une masse d'eau s'élever peu à peu avec bruit du sein de la mer horriblement agitée , 8'clancer en gerbe dans l'air tandis qu'un nuage affreux , terminé en pointe par le bas , s'abaissait comme pour la joindre. Bientôt la jonction redoutable s'opéra : l'eau du nuage ei l'eau de la mer formèrent une colonne dont la base , glissant sur Tonde, soulevait les flots autour d'elle avec un sifflemenlterrible. L'effroyable trombe avance ; les marins se regardent comme perdus; tout travail humain est inutile, lis prient avec ferveur , en répétant les versets de cet admirable Evangile de saint Jean , qui promet des miracles à la prière. 0 bonheur ! leur cri de détresse est monté jusqu'à Dieu : la trombe a passé entre leurs vaisseaux et ne leur a fait aucun mal ! Tremblants et joyeux à la fois , ils rendent grâces au Tout-Puissant.

Ce ne fut que le 17 décembre qu'ils purent entrer dans le havre de Porto-Bcllo , el de lù retourner au Veragua. Ils furent encore ballottés par les vents,obligés de s'arrêter dans une nouvelle baie pour se procucurer du maïs, de l'eau el du bois ; enfin, le G janvier, à la grande joie de loul l'équipage , on arriva à Veragua.

Colomb s'y arrêta à l'entrée de la rivière qu'il nomma Belen ou Bethléem , parce qu'il l'avait hcMireuscmenl retrouvée le jour où les rois furent àDethléern.

Depuis qu'ils suivaient les côtes , les Espagnols avaient été alternativement bien ou mal reçus par les

naturels; plusieurs fois il leur avait fallu tirer le canon pour les effrayer. Quelques-uns de ces sauvages étaient confiants et généreux, d'autres s'étaient montrés dissimulés et malveillants. Ceux de Veragua étaient gouvernés par un cacique guerrier nommé Quibian. Il eut une entrevue avec Barthélémy , et permit l'échange avec ses sujets; mais ir était rusé , défiant, et voyait avec inquiétude l'arrivée des étrangers extraordinaires qui venaient à la recherche de l'or. Hélait servi avec beaucoup d'amour et de respect par ses sujets. La seconde fois qu'il vit Barthélémy Colomb, on était sur le bord de la rivière ; il n'y avait pas de siège : un Indien tira de l'eau une très-grosse pierre , la lava , la frotta et y fit asseoir le cacique comme sur un trône.

Le rusé Quibian promit des guides pour conduire Barthélémy à la mine d'or; mais il le trompa , et les guides le conduisirent au travers d'une immense forêt, sur les terres d'un cacique ennemi qui avait aussi de l'or dans ses Etats , mais beaucoup moins qu'à Veragua. Néanmoins , le sol était couvert de parcelles de ce métal. Barthélémy et ses compagnons en ramassèrent beaucoup.

L'adelantado visita plusieurs caciques , très-bien reçu partout , et trouvant partout des traces de l'or ; mais partout on lui disait que l'or était au midi, dans un riche royaume dont les habitants étaient habillés comme les Européens. C'est sans nul doute le Pérou, dont les naturels de l'isthme de Darien connaissaient l'existence.

CURISTOPDE COLOMB. 213

Pour voyager sur ces ;erresincor)niies, radelanlado avait cinquanle-ncuf hommes bien armés qui longeaient la côte, tandis qu'une chaloupe les suivait sur mer ; il fut si content de son excursion, que l'amiral jugea à propos de bàlir un fort à Porlo-BcUo pour y laisser des Espagnols chargés de recueillir l'or.

Quand on pense à l'état de détresse de Colomb, on s'étonne que son courage Iq soutînt assez pour lui permettre d'entreprendre des choses aussi difficiles et d'une aussi grande importance. Son ardente imagination, toujours trompée par l'illusion que lui faisait croire qu'il louchait à l'Asie , fondait de magnifiques espérances sur les avis que lui annonçaient que l'or se trouvait dans un royaume à vingt journées de chemin du lieu où il était. Que pouvait être cette région fortunée, sinon la Chersonèse d'or, dont parle Vliistoricn Josèplie, cl où Salomon avait puisé ses trésors? Telle était l'erreur que nourrissait (^lonib, à Porto-Bello même , sur l'isthme étroit qui joint les deux Amériques. Qu'il se fût avancé à vingt lieues à l'ouest, et il aurait vu un nouvel océan inconnu, plus grand que l'ancien. Il aurait découvert que la terre que son génie lui avait fait deviner n'était pas Vexlrémité de l'Orient, uneporlion de l'Asie, mais un continent tout entier avec mille popjiiaiions diverses et toutes les richesses de l'Orient et de l'Occideni.

En peu de temps Christophe Colomb réussit à bîilir le fort de Porlo. L'adelanlado devait y rester avec quatre-vingt-dix hommes ; mais malgré tous les soins que l'anural avait pris pour gagner le cœur des naturels, on apprit bientôt à se défier de leurs inten-

2i4 CHRISTOPHE COLOMB.

lions. On sut, à n'en pouvoir douter, qu'ils se réunissaient de toutes les tribus voisines sous la conduite de Quibian. Mendez , brave gentilhomme que nous verrons toujours dévoué à Colomb, osa s'aventurer presque seul au milieu des Indiens pour surprendre leurs desseins. Cette démarche courageuse sauva les Castillans, car Icsindiens étaient en effet réunis pour les surprendre et les massacrer. La vue de deux Espagnols armés les déconceria; ils dirent qu'ils se rassemblaient pour combattre contre un cacique voisin. Mendez feignit de les croire, et pénétra jusqu'à la lente de Quibian, qui était blessé; il offrit de guérir la blessure du cacique; mais à peine eut-il franchi la porte de la lente, qu'il fut attaqué par le fds de Quibian. Il ne l'apaisa qu'en flattant sa vanité; il savait que les sauvages portent ordinairement trèsloin l'amour delà parure, et il gagna ce jeune homme en lui offrant un peigne et des ciseaux , tt en lui montrant à arranger sa chevelure comme celle des Espagnols.

Au retour de Mendez, quand on eut la certitude qu'on était trahi, l'adelanlado résolut d'agir vigoureusement. Il partit sur une chaloupe, remonta la rivière de Veraguas jusqu'à îa demeure de Quibian; il enleva le cacique dans sa maison avec les femmes , ses enfants et plusieurs Indiens, au nombre de cinquanie, et conduisit tous les prisonniers à bord , malgré les cris lamentables des naturels, qui offraient un trésor pour la rançon de leur chef. Le pilote don Sanchez emmenait les capiifs sur la chaloupe; mais le rusé cacique pria qu'on desserrât ses liens, qui le faisaient

CHRIâTOPnE COLOMB. 215

souffrir horriblement, el dès qu'il se senlit plus libre, il s'élança tians la rivière , et disparut subilemenl , nageant eiiiro deux eaux. L'adelaniado , sans savoir ce qu'élait dcveiin son ennemi , revint auprès de son frère , avec les p!a(|ues , les couronnes et les grains d'or que ses compagfions et lui avaient pris dans la maison du cacique. Les Indiens étaient dispersés dans les bois ; fadclanlado crut les avoir sufïisamnienl effrayés pour n'avoir plus rien à craindre d'eux ; il comptait sur l'irrésistible effet des armes à feu , et après avoir pris avec son frère toutes les mesures de prudence nécessaires pour assurer l'approvisionnemeni de la petite colonie, il laissa partir l'amiral.

!.a colonie attaquée parles sauvages.

A peine les caravelles eurent-elles franchi l'embouchure de la rivière , que les Indiens exaspérés résolurent de se défaire des étrangers qui venaient s'établir à force ouverte sur leur territoire. Le cacique était revenu parmi eux après sa fuite de la chaloupe. Son habileté à nager l'avait sauvé; il se tint caché tant que les vaisseaux de l'amiral restèrent dans le port ; mais quand il les vit partir, emmenant ses femmes , ses enfants , ses con)patriotes el ses amis , sa fureur ne coïimii plus de bornes. Il réunit ses sujets et ses voisins , intéressés à sa querelle; il fondit sur les faibles maisons des Espagnols ; les

iiaiurels iiionlèrent sur les loils en poussant des cris farouches , lancèrent des flèches à travers les fentes mal jointes des cloisons de palmier , et , dans cette première attaque, ils blessèrent sept Espagnols, et en tuèrent un huitième; mais lès armes tranchantes, les arquebuses elles morsures d'un effroyable limier, forcèrent les Indiens à fuir. L'adelanlado commença à craindre que la colonie ne fût en danger.

Pendant ce combat , il vit arriver une chaloupe détachée par Tamiraî pour lui envoyer des instructions ei pour chercher de l'eau. L'amiral éiaii reienu près de la côte par des vents contraires; mais- au moment où Barthélémy se réjouissait de ce secours inespéré, il arriva un grand désastre-: la chaloupe, en remontant la rivière , arriva en un endroit où l'eau coulait entre les arbres touffus d'une épaisse forêt ; les énormes branches , entrelacées au-dessus des bords de l'eau, entravaient la navigation. Tout à coup, comme la chaloupe cherchait à se tirer de ce passage difficile, les cris affreux des sauvages se firent entendre, et une foule de canots légers , lancés des bords de la forêt, entourèrent le fièle bâtiment. Les sauvages avaient leurs habitations dans le bois et sur le bord de la rivière. Celte surprise leur fut facile; leur fureur ne connaissait aucun accommodement; ils lancèrent une grêle de traits. Diego Tristan, qui commandait la chaloupe, fut tué d'un coup de javeline; ses compagnons perdirent courage: ils furent massacrés. Des huit matelots et des trois soldais que portait la chaloupe , il n'échappa qu'un seul homme qui gagna la rive du fleuve à la nage.

CHRISTOPHE COLOUB. 217

Les Espagnols de la colonie enlrèrenl dans un sombre désespoir; ils envisageaient leur sorl avec horreur. Le fleuve roulait sous leurs yeux les membres mutilés de leurs compagnons , sur lesquels s'acliarnaierïi des nuées de corbeaux. Ce présage sinistre acbcvade bouleverser leurs idées, lis voulurent tenter de monter sur la chaloupe pour informer l'amiral de leurs malheurs : la force des eaux ne leur permit pas de s'embarquer. Leur douleur n'eut plus de bornes. L'amiral ignorait leur sort; il allait s'éloigner et les laisser en proie à la fureur des sauvages. Barthélémy ne pouvait rien sur leur esprit ; cependant il parvint à leur persuader de fortifier leur demeure; il fallait peu de moyens contre ce peuple sans connaissances militaires. Barthélémy attira la chaloupe à terre, et, avec le corps du bâtiment, les caisses , les tonneaux , il forma des remparts , plaça deux petites pièces d'artillerie à l'entrée de deux ouverlures qu'il avait ménagées , et «le là se prépara à résisiei- aux naturels.

Inquiétude d(j l'amiral abord de ses vaisseaux. — Délivrance de la colonie.

Cependant les trois caravelles éiaieui en proie à de vives inquiélndes sur l'absence prolongée de la chaloupe pendant ce lemps. Plusieurs des prisonniers Indiens , que les Espagnols emmenaient avec eux , parvinrent à faire saulcr la liappe de réjcoulille où ils

étaient enfermés , et gagnèrent la terre à la nage^ quoiqu'ils en fussent à plus d'une lieue. Le reste, pour se soustraire à l'esclavage, se donna la mort : on trouva ces malheureux étranglés avec des bouts de corde. L'amiral redouta tout de l'évasion des prisonniers qu'il regardait comme des otages; il était inquiet pour la chaloupe , inquiet pour la colonie. Un brave pilote , Pedro Ledesma , le tira de peine. Ce hardi marin s'écria : « Ce que des sauvages viennent de faire pour leur liberté , ne pourrais-je le tenter pour sauver mes compatriotes ? « El il osa s'élancer sur la mer, luttant contre les vagues et les brisants des côtes , et parvint heureusement au rivage.

Une joie frénétique l'accueillit à son arrivée dans la malheureuse colonie. Les matelots l'entourèrent , le pressèrent, le conjurèrent par tout ce que les hommes ont de plus cher et de plus sacré d'obtenir que l'amiral les prît à son bord , et ne les laissât pas sur celle rive barbare où ils ne pouvaient attendre que la misère et la mort.

Ledesma recueillit leurs plaintes , se mit de nouveau à la mer, et avec le même bonheur regagna les vaisseaux. Mais les nouvelles qu'il y rapporta désespérèrent l'amiral ; la tempête durait depuis neuf jours. Les vaisseaux ne pouvaient approcher de la côie;à peine étaient-ils en état de tenir la mer, rongés par les tarets , abîmés par toutes sortes d'aNaries ; la caravelle laissée aux Espagnols ne pouvait franchir la rivière à cause des eaux basses. L'intrépide Diego Mendez trouva un expédient. Il forma un radeau avec deux canots qu'il attacha fortement

CHRISTOPBE COLOMB. 219

l'un à Tauire, cl y Iransporla tout ce que contenait la caravelle. Il dirigeait les travaux au milieu d'incroyables périls et de fatigues inouïes. Il présida à tout , et ne moula sur le radeau que (juand les machines , les meubles et l'or y furent transportés, et (|u'il eut veillé à l'embarcation du dernier Espagnol.

L'amiral fit approcher ses vaisseaux aussi près de la côte que la prudence le lui permit , afin d'abréger la course périlleuse du radeau ; le succès couronna de si pénibles efforts , et Diego Mendez eut la joie d'amener à bien sa frêle embarcation et tout ce qu'elle contenait.

Dans les grands désastres la joie de la délivrance se mesure à l'effroi du péril. Ces marins à bord des vaisseaux de Colomb s'y livrèrent à des transports de reconnaissance plus vifs mille fois que si l'on eût annoncé à chacun d'eux la découverie d'un monde. Mais ce long et pénihie voyage devait être une série de dangers et de malheurs. Ce fut au milieu d'une tempête presque continuelle que l'amiral se dirigea vers l'île Espagnole où il se voyait contraint de reiourner.il élait impossible qu'il songeât à continuer ses découvertes. « Il semblait , dii-il , que le monde fût près de se dissoudre. î Dans l'un des chocs de la tempête, une des caravelles fut lancée par la violence d'une vague sur celle de Colomb. La proue de l'une et la poupe de l'autre en furent f<»rtement endommagées. Enfin , le 23 juin 1505, on aborda non à Saint- Domingue , mais à la .lamaique. t Les gens abattus et sanij courage , dit Colomb ; les ancres perdues , les vaisseaux percés d'autant de trous que l'est un

rayon de miel. » Sur celle île sauvage , l'amiral ne vit d'aulre moyen de salul que la triste ressource d'échouer les navires ; ils faisaient eau de toutes parts , ne pouvaient plus tenir la mer, et menaçaient incessamment de couler à fond. Il les fit tirer sur le sable, près du rivage, les joignit fortement ensemble, fil construire de petites cabines sur la proue et sur la poupe de chacun d'eux, s'y fortifia du mieux qu'il put à l'aide des débris qu'il démolissait , et là il dut se féliciter encore d'être échappé à tant de dangers. Il regardait comme une espèce de miracle que ses frêles vaisseaux l'eussent conduit si longtemps au milieu des tempêtes et des avaries de tout genre.

Sort des navires échoués.

Colomb manquait de tout sur-cette côte où il était échoué.

Le fidèle Diego Mendez lui offrit les ressources de son esprit actif et inventif. Voici celle qu'il imagina pour procurer des vivres a«ix Espagnols épuisés par la disette. L'île était fort peuplée et très-fertile. Le brave Diego lia amitié avec un cacique voisin , et obtint de lui la promesse que ses sujets apporteraient chaque jour aux vaisseaux quelque produit de leur chasse et de leur pêche, en échange d'objets agréables aux Indiens. Il osa aller seul de tribu en tribu , et s'avancer jusqu'à treize lieues dans l'Ile , proposant

CUniSTOPHE COLOMB. 221

aux caciques de cliaqiic iribii des arraiigenienls qu'ils acceplaienl. Il avail un :caractcrc mcrveiilcusemenl propre à ce genre d'avenlure : son adresse , sa vivacité , sa gaiclé plaisaient aux Indiens. L'ufi des caciques lui donna un Indien pour porter son lianiac, el un autre pour porter ses provisions. Mendez , ainsi escorté , pénétra jusqu'à rx3Xtréniiié orientale de la Jamaïque; là, il inspira une si vive affcclion à un jeune cacique, qu'ils en vinrent à échanger leurs noms : ce qui était chez les sauvages la plus grande marque d'amitié qu'on put se donner. Ce cacique lui oflVil un beau canot très-solide , cl fut très-content de recevoir en échange un bassin de cuivre, une casaque et une des deux seules chemises qui reslasse[)i à Diego.

Six Indiens monlèrenl sur ce canol , avec Mendez cl Thabilc Castillan , s'arrétanl à chaque tribu , sur la rive, pour charger sa barque de toutes les provisions que les caci(|ues avaient j)réparées à sa prière.

Son arrivée porta la joie sur les tristes débris qui servaient de demeure aux Espagnols. Les provisions surtout furenl accueillies avec transport, car on recommençail à manquer de tout dans les cabines.

Mais le canol qu'il ramenait fit naiire subitement une idée heureuse à l'infortune Colomb, dont toutes les heures , depuis son naufrage , s'écoulaient dans la fièvre de l'agitation cl de l'inquiétude. Nuit et jour il songeait aux moyens de sortir de la Jamaicjue , et n'en trouvait aucun. Le soir même de l'arrivée bienheureuse de son intrépide ami , il le prit à part.

2'2î CliniSTOPHE COLOMB.

I Mon fils , lui dii-il , vous et moi comprenons seuls le danger où nous nous trouvons. Nous sommes bien peu : ces sa'uvages sont en grand nombre ; ils sont changeants ; ils sont irritables. Nous sommes à leur merci. A la moindre provocation , ils peuvent jeter sur nous des brandons enflammés et nous consumer sous nos cabines de feuillage. Ils peuvent , pour un caprice , cesser de nous apporter des vivres. — Et que deviendrons-nous? — J'ai pensé à un moyen de salut. Il faudrait que quelque brave marin montât sur votre canot , et allât à Ilispaniola demander un vaisseau pour nous tirer de celle dangereuse position. Dites-moi votre avis.

p — Senor , lui répondit Mendez , je sais quel est le danger; mais il est impossible de passer jusqu'à Hispaniola sur le canot. Il y a 40 lieues de mer entre des îles où l'eau est toujours agitée. Qui oserait risquer une entreprise aussi péiilleuse? •

Pendant que Mendez parlait , l'amiral le regardait d'un œil pénétrant el d'une façon suppliante, comme pour lui dire : Vous voyez, mon cher Mendez , que je n'ai pensé qu'à vous quand j'ai conçu l'idée d'un dévouement si héroïque.

C'était ce que Mendez voulait, et il se sentait louché en présence de son vénérable chef, méditant avec lui le seul moyen de salut qui pût s'offrir à eux , et comptant assez sur le courage de son jeune ami pour ne le proposer qu'à lui.

» Senor , s'écria-l-il enfin, je me suis bien souvent exposé à la mort pour vous sauver , vous et tous ceux qui sont ici. Cependant il y a des mécontents qui

taisent q(je c'est à moi seul que .Voire Excellence codHc toujours les entreprises où il y a de la gloire ; ils seront jaloux de voire confiance <lans ceile-ci. Demain , rassomhicz-les tous ; proposez-leur l'expédilion ; si (juelqu'un Tacceple, que Dieu le conduise! si tous refusent, je me lèverai et je partirai. » Les jeux de l'amiral brillèrent d'un éclair de bonheur.

Le lendemain, Cliiistoplie Colomb (il la proposilion, à liaule voix, à Tcquipaye réuni eu sa prébeuce ; il parla d'une manière forte et louchante; Tuais lous les marins s'écrièrent à la fois qu'il deniandaii une chose impossible. Nul ne voiilui s'aventurer seul sur un canot de sauvage pour fianchir un espace de •iO lieues.

Diego Mendez se leva selon sa promesse, i Senor , dit il , je n'ai qu'une vie, mais je suis prêt à re.\j)oser pour voue service et pour le salut de lous les braves gens qui suut sur ces vaisseaux. Je compte sur la prolccliou de Dieu que j'ai déjà éprouvée tant de fois! k

Christophe Colomb, quoique préparé à celte scène, se sentit vivement ému. Il embrassa avec force cet ami généreux , et Mendez partit , chargi- d'une lelire pour Ovando. Il devait envoyer un vaisseau [K)ur chercher l'amiral , el , sans allendre le retour de ce vaisseau , s'embarquer pour l'Eï^pagne. Il n'emmenait qu'un seul compaj^Mion ci six Indiens pour faire manœuvrer le canol.

Son premier essai ne fut pas heureux. A irenlequaire lieues du port, il fui attaqué par des naturels de l'ile qui le (irent prisonnier, lui, sou compagnon

el les six Indiens ; mais, toujours habile el heureux ,. il parvint à s'échapper. Pendant que les sauvages liraient au sort pour partager les dépouilles , il ref^a^na son canot et revint seul au port. On ne dit pas ce que devint son compagnon. L'équipage échoué n'osait pas espérer que Mendez reprît son projet après un si fâcheux début. Mais rien ne décourageait cette âme fortement trempée. Mendez demanda une troupe armée pour le protéger contre les Indiens , et partit de nouveau. Celte fois il prit un second canot , dirigé par un intrépide el brave CBpitaine génois, nommé Fiesco, dévoué à l'amiral. Plusieurs matelots consentirent à les accompagner. Chacun des canots portait six Espagnols et six Indiens, des provisions pour le voyage et des armes pour les Castillans. Barthélémy Colomb les suivit sur terre avec sa troupe lant qu'ils côtoyèrent l'île; quand ils furent à l'extrérailé , Mendez et les siens dirent adieu à leurs compatriotes , et s'éloignèrent courageusement. L'adelantado regarda douloureusement les deux canots lancés sur la pleine mer, et ne retourna sur ses pas que lorsque le point noir qu'ils formaient au loin eut tout à faitdisparu.

Barthélémy avait besoin de se dire, pour tromper son inquiétude, que les Indiens s'aventuraient quelquefois bien loin avec d'aussi frêles embarcations; mais son cœur n'était pas moins serré en songeant que l'espoir (le son frère el de tout l'équipage reposait sur le succès de ce périlleux voyage, et il revint silencieusement, faisant des vœux pour Mendez.

ClIIUSTOIMIE COI.OMB. 2*2*»

RévoUe de l'oiras.

L'amiral trouvait un pou de repos, v.l espéraii <!«•* jours meilleurs. Il (nlenlait le lemps du retour présumé de Fiesco, (|ni devait revenir avec le vaisseau que faisait demander Colomb.

Ce terme se prolongea sans amener aucun vaisseau, et ramiral lornba dans une in(|uiétude cxirèirip. Ses amis auraienl-ils été viciimcs de leur zèle ? les canots auraient-ils péri? Lui-méuïe Colomb, son frère , son (ils , ses matelots , ses capitaines, éiaieniils indéfiniment jeiés sur ces côtes sauvages ? L'amiral se perdait en conjectures ; sa conliaucc en Dieu relevait souvent son courage ; il ne [>ouvait se croire abandonné de cette Providence toujours si paternelle pour lui ; mais d'aulres fois il toujhail dans l'abailement. Dientôt uneallVeuse allacjue de ;;outle, ajoutant les tortures du corps à celles de l'esprit, le retint sur un lit de douleur dans sa misérable cabine.

Plusieurs de ses gens tombèrent aussi malddes ; tous se livrèrent au découragement, et se mirent à accuser l'amiral de tous leurs maux. Bientôt quaraole-huil d'entre eux , excii-s par deux frères nommés PorraSy se révoltèrent ouvertement. Ils voulaient partir sur deux canots pour rclourriPr en Eapatjue ; les frères Porras leur persuadaient (jue cela était possible, et ajoutaient que eeriainemenl que Mendez et Fiesco n'étaient pas allés à Sainl-nomingue , comme

011 voulait le faire croire, mais que l'amiral les avait envoyés en Espagne pour arranger ses affaires auprès (le la cour. Les mateiols accueillaient ces absurdes accusations, ei au jour marqué, ils se réunirent en armes, criant : Cfl5//7/e.' Castille ! L'amiral, chancelant, voulut sortir de son lit quoiqu'il ne put se soutenir; il aiirail élé frappé par ces mutins, si de fidèles serviteurs ne l'eussent pris entre leurs bras pour le reporter dans sa cabine. Enfin les matelots restés à leur devoir trouvèrent un moyen de faire cesser le tumulte, a A quoi bon tout ce bruit? dirent-ils à leurs camarades; si rien ne peut vous empêcher de faire cette folie , prenez des canots et partez! » Porras s'écria d'une voix à ébranler !out le vaisseau : « Je suis pour retourner en Castille! ceux qui voudront peuvent me suivre ! » Aussitôt les mutins crièrent avec plus de fureur que jamais : CasliJle ! CasliUe ! en brandissant leurs armes, ils coururent aux barques. C'étaient de bons canots achetés par Colomb au nombre de dix. Quarante-huit mutins s'y jetèrent et côtoyèrent l'île' en appelant (les Indiens pourrauier; ils poussèient la perfidie jusqit'à dénoncer Colomb aux naturels, comme un lyran, en engageant ces sauvages à le tuer !

Quand ils quittèrent la côte , leurs canots lancés sur une mer houleuse furent à tout moment près de se renverser. Quand cet accident arrivait aux naturels, ces hommes habiles à faire manoeuvrer leurs canots savaient redresser la barque et y remonter; mais les Européens n'avaient pas la même adresse. Ils jetèrent les Indiens à la mer pour décharger les

cHnisTOPne colomo. 227

canots; comme ia terre était trop loin, et que ces malheureux ne pouvaieni la gagner à la nage, ils revenaient aux canots, et les Espagnols les repoussaient avec la pointe de leur épée. Il en péril dixliuit. L'ouragan survint, les canots ne tenaient plus la mer; Porras fut contraint de proposer de débarquer, et n'osa plus s'avonluicr sur de si frêles barques , lionleux de son imprudence. Il était trop arrogant pour se soumettre, cl il s'établit avec sa bande dans un village à i'exirémité de Tile. Delà ses compagnons se répandirent aux environs, se procurant les vivres lantùt par la force, tantôt par la douceur, vivant au gré de leurs caprices, cl se mon- Iranl le fléau des naturels.

Disette. — Stratagème de Colomb pour avoir des vivres.

Colomb, après le départ des mutins, s'était fait porter dans les cabines des malades, avait réuni le petit nombre des marins restés (idèlcs. les avait loués de leur (idélilé, remerciés de leur affection, encouragés à espérer en Dieu qui leur enverrait des secours, leur avait promis de les faire récompenser à son retour. Il les avait ainsi consolés , et , pendant un mois, il les visita chaque jour, leur procura des vivres par de eoniinuels échanges avec les Indiens , et leur fit reprendre courage et espoir.

Cependant le temps s'écotilaiî, et des mois s'étaient

passés depuis le départ de Mondez : quelquefois l'amiral craignait, une trahison d'Ovando; mais aussitôt il bannissait celte. pensée comme impie. Ovando aurait-il voulu le laisser périr lui et tous tes siens sur ses navires échoués? Puis la réflexion ramenait la crainle et l'amertume. Quand il repassait dans son esprit rincompréhensibic dureté avec laquelle le gouverneur lui avait refusé un asile pendant la tempête, tout lui paraissait possible.

Peu à peu les Indiens se lassèrent d'apporter des vivres; ils étaient irrités par les courses de Porras, et indisposés contre l'amiral par ce même Porras. Les Espagnols malades sortirent des cabines pour chasser ou pécher, ou cueillir des fiuits et des graines ; mais ces recherches , déjà pénibles , furent rendues infructueuses par la ruse des Indiens qui enlevaient et cachaient les grains et les fruits.

L'équipage voyait avec effroi arriver la hideuse famine pour mettre le comble à ses maux. L'amiral ne pouvait risquer les guerres contre les naturels avec si peu de forces, et tant de gens que la maladie laissait à la merci du premier venu qui mettrait le pied sur le vaisseau.

Le plus grand mal venait de la mauvaise volonté des indiens; le génie de Colomb lui suggéra une ressource inespérée. Ses connaissances astronomiques lui firent prévoir une éclipse de lune prochaine. Il envoya son interprète indien en députation auprès des sauvages, pour convoquer tous les caciques et leur annoncer qu'il voulait leur parler d'une chose très-importante.

ciiiirsropHi:; coloud. ^29

Au jour (Jil, les caciques se réuuireui. L'amiral descendit à ferre , leur reprocha leur conduite, et leur déclara que Dieu, qui avait déjà puni le traître Porras eu envoyant contre lui le vent et la tempête, se préparait à les punir aussi, que celle nuit même ils verraient un signe certain de sa colère, et que la lune leur retirerait peu à peu sa lunjière. Puis, ayant fini ce discours, prononcé d'un ton solennel, il les laissa seuls. Quand les Indiens virent en effet la lune s'obscurcir, ils commencèrent à trembler, et regardèrent l'amiral comme un ami de Dieu ; ils coururent chercher au moment même tout ce qu'ils purent trouver de provisions, et vinrent se jeter aux pieds de Colomb pour le siipplier d'apaiser son Dieu.

Colomb leij,qiii d'être louché de leur repentir , et leur dit qu'il aliuii prier pour eux. Il s'enferma dans sa cabine , et (|uand le temps que devait durer l'cclipse fut à peu près écoulé , il reparut avec un visage plus doux en leur annonçant que son Dieu leur pardonnait , et allait rendre à la lune sa beauté première.

Les pauvres sauvages se livrèrent à des transports de reconnaissance, et quand ils virent la lune reparaître dans tout son éclat , ils crurent ([ue Colomb éliiil un être surhumain.

Depuis ce jour l'abondance fut sur les vaisseaux.

230 CIIHISTOPUE COLOMB.

Succès de Mendez. — Conduite d'Ovando.

On était au huiiièine mois depuis le départ de Mendez , et Colomb , désespéré , n'en avait nulle nouvelle; cependant cet ami dévoué avait (idèlement accompli son message. Après des dangers et des fatigues inouïes, après avoir manqué mourir de soif, parce que les pauvres rameurs altérés avaient épuisé en un instant toute la provision d'eau , Mendez et Fiesco étaient arrivés à l'île Espagnole , mais à l'extrémité opposée de la colonie, à cent vingt lieues de Saint-Domingue. Après avoir fait quatre vingts lieues sur la côte, ils avaient débarqué et avaient reçu le meilleur accueil de !a part des naturels; et comme ils apprirent là qu'Ovando était à Xaragua, précisément vis-à-vis du point de la côte où ils se trouvaient, l'intrépide RIendez s'avança seul à pied, à travers les forêts , et arriva à Xaragua.

Ovando faisait la guerre aux naturels; il recul Mendez avec l'apparence de la bonté, et promit d'envoyer à Saint-Domingue l'ordre d'aller chercher l'amiral. Mais il remit de semaine en semaine, sans que Mendez pTu comprendre le motif d'un délai aussi cruel; et les huit mois que Colomb avait passés dans l'attente et l'angoisse de l'inquiétude, luttant contre la maladie, contre la révolte de ses gens et contre la mauvaise volonté des indigènes de la Jamaïque ,

CIIRISTOPUI': COLOMIS. 251

Diego Mentiez les avait passés à supplier vainement Ovando de délivrer I';! mirai.

Ovaiido préleiîdaii (iii'il ii<; ponvail envover à la Jamaïque avaiil l'arrivée de vaisseaux <|ui revcnaieiil d'Espagne; enfin, après sepi mois (Timporiunités , Mendez finil par obtenir de finipassible goiivcrncur la permission d'aller à Saint-Domingue porter l'ordre de faire partir un vaisseau. Il fil à pied les soixante-dix lieues qui séparaient Xaragna de Saini-Domiiigue.

Dès (|ue ce fidèle serviteur fut parti, Ovando donna un ordre inexplicable. Il fit partir du port une légère earavelle commandée par un capitaine nommé E^^cobar, connu pour élre un ennemi personnel de ramiral ; c'était un des rebelles qui avaient été condamnés à mort par Colomb, comme complice de Iloldan , 61 qui s'était trouvé gracié à l'arrivée de Bobadilla. Escobar était porteur d'une lettre pour l'amiral.

Il cingla vers la Jamaïque.

Quand le mallieureux é(]uipage éclioiié vit »iue voile espiignole apparaître sur la mer, tous les >ei/x brillèrent d'une joie extraordinaire ; les cris de saint et de délivrance remplirent le vaisseau ; l'anjiral était plus beureiix (|ue personne : il allait voir un terme aux souflVances de ses compagnons.

C'était à l'approclie du crépuscule ; la caravelle détacha sa chaloupe, qui s'avança contre les tristes carcasses des bâtiments échoués , et fut accueillie par des transports et des applaudissements ; mais personne ne descendit; Escobar, sans dire une parole , passa sur le navire échoué unepj'éa' devin, un qnarlivr de porc, et une lettre d'Ovando adressée à l'amiial.

Puis il s'éloigna , el à l'aide du porle-voix , il dit à , . l'amiral « qu'il élaii envoyé par le gouverneur pour lui exprimer la part qu'il prenait à ses infortunes; qu'il ne se irouvail poini à Saint-Domingue de vaisseau assez grand pour contenir tout l'éqiripage naufragé; que le gouverneur en avait le plus vif regret , el qu'il en ferait partir un le plus tôt possible. » Il ajouta qu'on avait ridèlemcnt veillé aux iulérêls de l'amiral à Hispaniola , et que si Colomb voulait répondre à Ovando. il le fil sur-le-champ, la caravelle devant repartir immédiatement, selon les instructions du gouverneur.

La lettre d'Ovando renfermait les mêmes regrets el les mêmes promesses.

Si Colouib dut jamais s'armer de courage et de résignation, ce fut dans ce cruel moment, il fallut dissimuler, écrire à Ovando dans les termes les plus pressants pour solliciter un vaisseau, excuser rhéroïsme. de ses deux fidèles envoyés , Ficsco et Meirdez , en allirmaul que s'il les avait errvoyés à Hispaniola, c'était à cause de son extrême détresse (car il craignait que le gouverneur n'eût regardé leur voyage conime une infraction aux ordres de la cour) ; et pour- tout cela Colomb dut eiiiployer des termes d'honneur et de bienveillance à l'égard d'un homme qui le traitait plus cruellement que n'avait fait Bobadilla en le chargeant de fers.

Lorsque celle courte lettre fut écrite , Escobar la reçut : et sans parler davantage à l'amiral, sans permettre à aucun de ses matelots de descendre, sans recevoir un seul des marins de l'amiral , il déploya

CIIRISTOPIIR COLOMD. 233

les voiles m repanit dans robscurilé «le la nuit. Il n^était resié liUcralcmenl que le lemps nécessaire pour reiiiellre le pr«';.seiil «lérisoire que le gouverneur envoyait à rarniral cl recevoir la ré[)oiise.

Après son départ , Colomb affecta U[i air salisfail. Il dit à ses gens que le gouverneur ne pouvait disposer que d'une caravelle trop peliie pour tant de monde, la lui avait envoyée en message , et lui promellail un vaisseau qui arriverait dans très-peu de jours. Il ajoutait (ju'il était content des procédés du gouverneur.

• Mais les marins, incrédules aux paroles de leur chef , pensèrent que Colomb était en pleine dib^grûce , et qu'à caiisc \!e lui ils allaient être volontairemenl abandonnés sur la côte; cl l'amiral, de son côté, pensait qu'Ovando avait voulu sa mort, qu'il l'avait à dessein laissélmit mois sans secours , et (ju'Escobar n'était venu que pour l'espionner , et s'assurer s'il n'avait pas réellemenl péii. Il exprime ses sentiments «lans les tristes leilres qu'il écrivait à bord de ses vaisseaux naufragés , et qu'il adressait à ses souverains.

* Ou rirait d'indignation , s'écrie-t-il , en voyant toutes les méthodes employées pour couper une Iranre déjà prête à s(; rompre ; car je suis sirr mon vieil âge: la goirtie me cause des peines iirsirpporiables. Languissant et presque mourant de ce mal et de beaucoup d'autres, parnri des sauvages où je n'ai ni aliment ni remède pour mon corps , ni prêtres ni sacr'ements pour mou àine . mes gens mutinés, nrorr (ils et tous nres amis malades, épuisés et mourants , les Indiens m'ont abandonné ; et le gouverneur de Saiirt-Domin-

gue a envoyé plutôt pour savoir si j'étais mort , ou pour m'enterrer vivant ici , que pour nous secourir ; car so[i bateau ne nous a point parlé , ne nous a point donné de lettres, et n'a voulu en recevoir aucune de nous, d'où je conclus que les officiers de Votre Majesté ont intention que moi el mes voyages finissent ici.....

» .... Sûrement ceux qui sont à naître pleureront un jour quand on leur dira que Colomb avec sa propre fortune, avec peu de frais, ou même aucuns de la part de la couronne , au hasard de sa vie et de celle de son frère, en vingt années el quatre voyages, a rendu de plus grands services à l'Espagne que jamais prince ou royaume n'en a reçu d'aucun homme; que cependant, sans l'accuser du moindre crime , on l'a laissé périr pauvre et misérable après lui avoir tout enlevé . excepté ses chaînes, de manière que celui qui a donné à l'Espagne un nouveau monde n'a pu trouver, ni dans celui-ci ni dans l'ancien, une chaumière pour sa misérable famille et pour lui.

» .... 0 vous , poursuit-il , sairits anges qui secourez l'innciceni cl l'opprimé . faites parvenir ce papier à mon illustre maîtresse ; elle sait combien j'ai souffert pour sa gloire el pour son service. Si je meurs , elle aura assez de justice et de piété pour ne pas souffrir que le frère el les enfants d'un homme qui a ajouté à ses domaines de vastes empires et des royaumes inconnus, soient réduiis à manquer de pain ou à vivre d'aumône. »

<,lll'.lsTOIMlli l'.OI.OMB. -35

Défaite de l'orras.

Cependant Porras conlinuail à mener nnc vie de vagabondage dont ses gens même élaicnl las. Colomb snl que plusieurs d'entre eux se repcntaienl , il leur fil olTiir leur pardon. Porras, ne pouvant y croire, le refusa aiidacieusemeni. Alors Tadelantado marcha contre lui avec les marins restés fidèles. Avant de combattre, il offrit encore le pardon, mais inutilement. La lutte s'engagea ; clic fut courte: Porras fui fait prisonnier par l'adelanlado lui-même. La iroupe des rebelles prit la fuite , cl , le lendemain , envoya une lellre de soumission. L'amiral pardonna , mais ne voulut pas recevoir les révoltés à son bord , dans la crainte qu'il ne s'engageûl quelque querelle entre eux el les matelots, li leur donna un clief sûr , (|ui les conduisit dans Tile.

UélivraQce. — Colomba Siiiiil-Domtngue.

Après la singulière apparition (rr.scobar el raltente si douloureusemenl prolongée des mallieureux naufragés , qui leur avait laissé une soinhre inijuietude , qu'on juge de leur joie quaml ils déeouvrireut au loin , sur la mer , deux bàtiuieuis es]>agnoIs qui

236 CHUISTOPHE COLOMB.

voguaient à pleines voiles vers leur port , et qui venaient enfin les chercher. Ils s'embrassèrent muluellenieni, oublièrent toutes les dissensions passées , et se jetèrent dans les bras des nouveaux arrivés en les appelant leurs amis et leurs libéraieurs ; ils quittèrent avec allégresse celte île où ils avaient tant de fois cru qu^ils allaient mourir isolés, sans secours et ignorés du reste du monde. On dit que les naturels pleurèrent en les voyant paitir. Ce senlimeni de regret aurait sans doute été pour l'amiral , dont ils avaient une si haute idée depuis le jour de l'éclipsé. Après une courte traversée, les Espagnols arrivèrent à Saint-Domingue.

Ovando , comme pour réparer son cruel abandon, reçut l'amiral comme le méritaient son titre et son rang , et lui prodigua les honneurs.

Mais il ne lui laissa exercer aucune autorité , et même voulut s'immiscer jusque dans la juridiction que l'amiral devait exercer sur ses marins. Un sourire de politesse était la seule marque d'attention que le gouverneur daignât donner aux plus juslcs réclamalions de l'amiral. Il n'osa cependant juger lui-même le traître Porras et crut devoir l'envoyer en Espagne. Tout était pour Colomb un sujet de douleur à Hispaniola : il voyait son autorité entre les mains d'un autre ; une froide et dédaigneuse politesse prenait la place de la confiance que méritaient son titre et son mérite ; ses affaires étaient en mauvais état ; mais , par-dessus tout , l'aspect déplorable de la colonie navrait son cœur. Il voyait tous ses beaux plans de civilisation renversés , l'île ensanglantée ; les bous prêtres , les vrais missionnaires de l'Evangile gémis-

saieni de voir leur œuvre (léiniiic avant d'être ébauchée. Les Espagnols étaient hais , les Indiens opprimés, tyrannisés, massacrés! Au lieu (lu f^ouvcrnemenl paternel qu'avait voulu préparer l'amiral au cummeucemenl , l'administration tyrannifjue ei oppressive d'Ovando , sous l'apparence de l'ordre, no maintenait que le despotisme et la cruauté. Voici , en peu de mots, quel avait été le gouvernement d'Ovando depuis deux ans.

Les Indiens déclarés libres par l'ordonnance d'Isabelle, refusaient le. travail des mines. Ovando obiint un ordre pour les y faire travailler modérément, moyennant un salaire généreux , en y employant beaucoup de douceur , traitant les caciques avec toutes sortes d'égards et les siijcMs avec une aniitié fralernclle pour les attirer à la religion.

Telles étaient les instructions de la reine. Voici comment elles furent suivies :

Les Espagnols se liront servir par les Indiens, ne leur donnércni qu'une paie dérisoire , hojnèront les instructions religieuses à la cérémonie du baptême , et réduisirent les malheureux Indiens au silence et à la servitude par des traitements cruels cl ignobles.

Ou les envoyait , à plusieurs journées de distance , avec des femmes et des enfants. Ceux qui se reposaient un moment étaient déchirés à force de coups. n On ne leur donnait, pour toute nourriture, qu'un peu de pain de cassave : affamés , ils rongeaient comme des chiens les os tombés sous la table dos Lspagn(ds , et broyaient l'os entre des pierres pour en étendre la pondre sur leur pain de cassave. Le travail auquel on

condamnait ces hommes d'une nature indolente et faible , aurait épuisé des hommes pleins de vigueur et de force. S'ils venaient à fuir dans les bois , on les traquait comme des bêles fauves, et ou les maltraitait en proporlion de leur désobéissance.

Ils étaient engagés au travail des mines pour huit mois ; beaucoup succombèrent. Ceux qui reio'jrnèrent chez eux étaient épuisés; ils devaient faire un long trajet, et plusieurs mouraient en chemin.

« J'en ai rencontré , dit Las Casas , qui étaient étendus morts sur la route ; d'autres , tous haletants sous des arbres ; d'autres se déballant sous les angoisses de la mort et criant d'une voix faible : J'ai faim! j'ai faim î » Les Espagnols les insultaient, se faisaient porter par eux à des dislances énormes • chargeaient leurs bagages sur les épaules de ces malheureux. « J'en ai vu , dit encore Las Casas , dont le dos clan tout écorché au retour de ces courses cruelles. »

Les sujets de la fidèle Anacoana , dans les délicieuses plaines du Xaragua , souffraient aussi ; leurs caciques engagèrent quelques querelles contre les Espagnols oppresseurs , et Ovando se persuada qu'Anacoana voulait se révolter.

11 partit pour le Xaragua , sans prendre plus d'informalions. C'est ce qui l'y avait amené, quand Diego Mendez vint lui demander de délivrer Colomb. Mendez ^ fut témoin des scènes d'horreur qui se passèrent au Xaragua.

Anacoana n'était point infidèle à la cause des Espagnols. Jusqu'au bout elle espéra se les rendre

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favorables en les comblant de prévenance ; jusqn'an boni , nialgrn leurs cniaiiiés, elle fnl siibjii|,'uée par la supériorilt; de leur civilisation. Quand elle apprit la viijile année (rOvando , elle crur, qu'il venait, comme aulrelois don Darlliélcmy , s'assurer do son amitié.

Elle réunit les caciques de sa dépendance et ceux des environs , et, acconjpagnée d'un cortège nombreux de ses sujets, elle alla au-devant i\u gouverneur. De jeunes femmes chantaient et dansaient ; Ovando fui conduit à la demeure d'Anacoana. Pendant plusieurs jours , elle multiplia les danses, les jeux , et parut soigneuse de prouver par toutes sortes de moyens sa bienveillance aux hommes blancs.

Les hommes droits coniprcnnenl les intentions droites ; c'est ainsi qu'autrefois Anacoana avait gagné Tesiime et l'admiration de l'adelaniado : depuis lors rien n'avait dénicnti sa coiuiuiîe. Mais Ovando était soupçonneux ; la grâce et les prévenances do celte reine d'ilaili ne firent aucune impression favorable sur son esprit. Sans que ce soupçon ail jamais été appuyé sur des bases certaines , il crul qu'elle méditait sa mort et celle des Espagnols. Sa cruelle politique ne trouva pas de ressources plus sûre qu'un massacre pour empêcher l'exéculion d'un complot probablemeni imaginaire et certainement facile à déjouer; car l'expérience avait montré ce que pouvaient contre les Indiens sans armes les Espagnols bardés de fer , avec leurs chevaux , leurs chiens, leurs épécs tranchantes cl leurs terribles armes à fou.

Ovando préféra une trahison qui couvre son nom d'une sanglante ignominie.

Il proposa à Anacoana de lui donner une fêle à son lour , et fit préparer un magnifique tournois. Rien ne pouvait plaire aux Indiens plus que ces jeux, chevaleresques et brillants où des chevaux bien dressés et des cavaliers pleins d'élégance exécutaient les marches et les luttes les plus difficiles. L'or , les caparaçons , les riches armures, émerveillaient les caciques réunis au nombre de quatre-vingts dans la maison de Behechio , avec Anacoana, sa fille Iliguenamoia, et toutes ses femmes.

Le matin du jour de la fête, Ovando jouait au petit palet. La cavalerie se déployait dans une plaine sous le balcon d'où on devait voir le spectacle.

Les caciques , confiants, prièrent de faire commencer ; Ovando donna un signal ; mais atissilôi les cavaliers , au lieu de donner le spectacle du tournoi, investirent la maison , saisirent tons les chefs et les firent prisonniers avec leur reine !

Le barbare Ovando fit mettre tous les caciques à la question ; d'horribles tortures leur arrachèrent les aveux qu'on voulait d'eux. Puis , Ovando ordonna de mettre le. feu à la maison, et tous périrent daus les flammes.

En même temps les naturels de Xaragua , réunis dans la plaine pour assister à la fête , furent massacrés, et leur mort fut accompagnée de circonstances atroces. Un Espagnol voulut sauver un enfant ; ses cruels compagnons poignardèrent l'enfant sur la croupe même du cheval de son proiecteur. Quelques

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fugilifs parvinnml jusqu'au rivage , gagnèrent une île voisine à Taide de leurs canots ; ils furent poursuivis et ramenés priiionniers.

On frémit en lisant tant d'horreurs ; mais il reste un sentiment tout nouveau d'indignation pour le sort de rinforliinée Anacoana , de celle femme aimable, si élevée au-dessus dos sauvages, si noble, si généreuse, d'un caractère touchant , modèle de grâce cl de naïveté, dont l'adresse et l'inlelligence fornient un épisode gracieux dans la désastreuse histoire de la conquête d'Haïti.

Elle fut emmenée à Saint-Domingue , jugée sur les dépositions arrachées aux tortures de ses sujets, et, noas osons à peine le dire, condamnée et pendue en présence des cruels Espagnols !

Son neveu favori s'était échappé ; il fut pris au milieu des forêts , également jugé et pendu. Telle est cette horrible expédition pour laquelle Ovando laissa pendant hiiit mois Chrislophe Colomb languir à Saint-Domingue : il lui préparait ce spectacle à son arrivée à Ilaili. Telle devint entre les mains d'Ovando cette belle terre découverte à l'aide du génie , parée de tous les dons de la nalure , peuplée d'êtres doux et inoffensifs , que l'amiral avait aimés comme ses enfants, et (ju'il savait bien qu'on aurait pu gouverner utilement etdoucement pour leur bien et pour l'intérêt de l'Espagne ! La plain(! de Xaragua était la plus délicieuse d'Haïti , ses habitants les plus intelligents des naturels; Anacoana , la fleur d'or de son île, les délices de sou peuple , l'amie des hommes blancs... Tout éiait détruit ; sur les bords silencieux du beau

lac de Xaragua , Ovando signala son œuvre de destruciion , en fondant une ville qu'il osa nommer Snnla-Muria de la veredera pax , Sainte-Marie de la vraie paix !... Il se vantait d'avoir rétabli Tordre.

Isabelle, malade et sur son lit de mort, se sentit indignée en apprenant les désastres de Saint-Domingue ; elle pleura le son de la princesse Anacoanâ , que tous les récits de Colomb lui avaient rendue chère ; et, de ses lèvres mourantes , elle exigea la promesse que le roi rappellerait immédiatement Ovando. Elle avait aussi manifeste un vif méconientement du refus qu'avait fait le gouverneur de recevoir Colomb au port de Saint-Domingue pendant la tempête.

Retour de Colomb en Espagne.

Rien ne retenait l'amiral à Saint-Domingue ; il partit pour l'Espagne le 12 septembre 450i ; il semblait que depuis le commencement jusqu'à la fin de cette désastreuse expédition , il dût lutter contre toutes les douleurs. La maladie ne lui laissait pas un moment de repos ; la tempête le poursuivit ; à diverses reprises ses vaisseaux furent avariés. Le mât de misaine el le grand mât furent successivement rompus. Arrivé au port, il se fit transporter à Séville. Là , il apprit que la reine était de plus en plus malade ; il s'en affligea doublement, car il aimait Isabelle comme

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sa bienfaitrice ; il se plaisait à la nommer sa souveraine el son illustre niaiiressc. D'elle seule à la coi^r il attendait justice et jMoicction.

^^ Puisse la sainte Triniivj , écrit-il à son fils, rendre la santé à noire souveraine ; car elle rél 'blira l'ordre dans tout ce qui est maintenant en confusion ! o

Oui , mules ses affaires élaionl dans le désordre ; on n'avait pas perçu ses revenus , on refusait de iccompenser ses gens ; son mal ne lui permettait pas d'aller à la cour, el son fils Oicgo, qu'il chargeait (h; solliciter pour lui, était rebuté par les interminables délais de Ferdinand.

Nous croyons qu'on nous abuse quand on nous représente Christophe Colomb, de retour en Casiille, usé par l'à^e el les maladies , forcé de solliciter des secours auprès du roi qu'il avait lendu maiire d'un monde. Voici cependant ce qu'il écrivait à son fils :

« Je ne reçois rien des revenus qui me sont dus ; je vis d'emprunts.... J'ai retiré hien p;'U de piofit de vingt ans de service au milieu de tant de faiigues el de dangers , puisque je ne possède pas en Kspagne un loil pour abriter ma têle. Si je veux manger ou dormir , il faut ([ue j'aille dans nue auberge , et la plupart du lemps je n'ai pas de quoi pajer la carie. »

Ses compagnons n'étaient pas mieux trailés.

< Ils sont pauvres, écrivait-il en réclamant leur paie arriérée, et il y a maintenant trois ans qu'ils oni quitté leurs demeures. Ils ont soiilFert des péiils inlinis, et ils appoi tenl des nouvelles inappréciables, pour lesquelles Leurs Majestés doivent rendre à Divu d'élernelles actions de grâces, i

Il semblait qu'il eût à se justifier.; il apportait la nouvelle de la découverte du golfe de Darien et des riches mines de la Veragua ; mais ou aurait voulu voir immédiatement des monceaux d'or.

« Je n'ai voulu ni dévaster ni piller le pays , dit-il, puisque la raison exige qu'on y établisse d'abord une administration ; après quoi on pourra se procurer de l'or sans recourir à la violence. »

Il protestait de sa fidélité, doiit les preuves étaient constantes. Que de fois , s'il l'avait voulu , les autres cours de l'Europe auraient accueilli et magnifiquement récompensé ses services ! Mais il avait promis sa foi à l'Espagne , et il resta fidèle malgré l'injustice ; les paroles louchantes et modestes, qui nous montrent à nu la simplicité de son cœur, ne peuvent se lire sans émotion :

« J'ai servi Leurs Majestés, dit-il , avec autant de zèle et de diligence que s'il eût été question de gagner le paradis. Si j'ai failli en quelque chose , c'est parce que mes connaissances et mes moyens n'allaient pas plus loin. »

Ses ennemis le desservaient par leurs continuelles calomnies. Il se défend avec modération.

a J'espère, dit-il , que la véracité et les soins de Diego Mendez contrebalenceront les mensonges de Porras. »

Il s'occupait ainsi , obligé de défendre ses droits pied à pied , et de lutter contre l'ingratitude et l'intrigue, lorsque la reine mourut.

Il sentit vivement celte perle , et en parla ainsi à son lits :

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« Hccommande à Dieu avec grande dévotion el affeclioii râine de la reine noire souveraine. Sa vie fnt caiholiquc el sainie , elle fut toujours prêic à loul pour le service de Dieu : c'est pourquoi nous devons être assurés qu'elle est reçue dans la gloire, el placée à J'abri des soins cl des tribujaiions de ce monde. *

Mais cette mort lui enleva son utjjque appui. L'éf,'oistc Ferdinand vojait que la fin de Colomb çlail proche; il avait toujours nourri à son égard des soupçons qui lui faisaient redouter de donner du pouvoir à ce grand homme; il s'inquiéta peu d'adoucir sa dernière heure. Il prodiguait aux amis , aux frères , aux parents de ramiral , des protestations de reconnaissance eides promesses (jui ne n'exécutaient jamais; et Colomb, lassé de tant de réclamations, écrivait :

0 II |)araît que Sa Majesté ne juge pas à propos d'exécuter les promesses que j'ai reçues d'elloet de la reine, qui est maintenant ilatis le sein <ieb gloire, sous leur parole et leur sceau. Lutter contre sa volonté, ce sérail lutter contre le vent. J'ai fait tout ce que je devais faire.; je laisse le reste à Dieu , qui m'a toujours été propice dans tous mes besoins. »

Une luein" de bonheur vinl encore ranimer son cœur; on annonça l'arrivée de la nouvelle reine de Castille, Jeanne, tille d'Jsahelle, accompagnée de son époux Tarcliiduc PhiU|îpo. Chiistophe Colomb se réjouil de faire porter ses hommages aux pieds de jeunes souverains qui n'avaient nul motif pour partager la sombre délianc(; de Ferdinand. En ellét , les nouveaux rois reçurent avec beaucoup d'honneur le

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frère de l'aniiral , ce brave adelantado qui lui avait rendu de si grands services, et qui , dans celte occasion solennelle, était chargé de remplacer Christoplie Colomb, trop malade pour quitter Séville.

C'est en faisant allusion à celte parfaite intimité qui avait toujours été un bonheur pour tous deux, que Colomb écrivait à son (ils Diego , lui recommandani le jeune Fernando :

8 Conduis-toi envers ton frère comme le frère aîné doit se conduire envers le plus jeune. Tu n'eu as pas d'autre , cl je prie Dieu qu'il soit pour toi un frère comme lu en as besoin. Dix frères ne seraient pas trop pour loi. Jamais je n'ai eu de meilleurs amis que mes fi ères. »

1! ne devait plus revoir ce frère dont il appréciait si bien la secourable et sincère affection.

Pendant que don Barthélémy remettait aux jeunes princes «me dernière lettre dans laquelle Colomb , oubliant ses douleurs et son âge de soixante-dix ans, promenait de rendre à la couronne de plus grands services encore que par le passé , cet élan , qu'avait excité une nouvelle espérance, fut comprimé par des souffrances plus vives. Christophe Colomb sentit que le mal devenait incurable , et que tout était fini pour lui sur la terre. Il prépara son âme à recevoir la mort qui s'appiochait. Ses derniers moments reflètent toute sa vie : la même confiance, la même exactitude à ses devoirs , la même modestie , le même courage. II ajouta un codicille à son testament; il indiqua tous ceux à qui il devait quelque somnje, si faible fût-elle; il dit adieu à ses amis , à ses fils Diego et Fernando ,

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puis il appela les secours du Ciel. Il se confessa liumblemeiii, el reçut avec de grands seiiiimeiits de foi le sacrement des mourants , accepta la mort avec une grande résignaiion , cl expira en prononçant ces mots que l'Eglise place à la fin des olliccs saints , cl que le Sauveur a prononcés le prcMuier sur la croix : In manua tuas , Domine , commendo spirilum meum ; Seigneur, je remets mon esprit en vos mains ('20 mai 1500.)

Toute sa vie , il avait remis entre les mains du Seigneur le soin de son âme et celui de sa destinée ; et celle destinée, le Ciel la lui a faite bien grande. Ce qu'il a souffert ne doit pas faire perdre de vue ce qu'il a accompli; simple marin , (ils de parents obscurs , il a réussi par son génie à découvrir une route nouvelle à travers les mers , il a été élevé au rang d'amiral et de vice-roi ; sa famille , après lui , a recueilli les honneurs (ju'on lui avait disputés pendant sa vie. Son beau caractère lui assigne enlre les plus grands hommes une place à jamais lionoraLlc. S'il a failli en conseillant la venle des esclaves, cette faute est plutôt celle de son temps que la sienne propre; el toutes ses fautes , il se les fait pardonner en reconnaissant avec candeur, comme on Ta vu plusieurs fois, et comme on vient de le répéter , que s'il lui est arrivé de faillir en quelques points , c'esl parce que ses connaissances n'allaient pas plus loin, mais (jue son cœur ne devait pas être aecusé. El (Mj elVel , son cœur fut bon et chercha toujours le bien. Ses illusions partent toutes d'une âme noble, ses projets d'un cœur placé si haut, que nulle entreprise ne l'effraie pourvu

qu'elle soit à la gloire de Dieu. S'il veut faire de grands profils au Nouveau-Monde ^ c'est pour aller délivrer le Sainl-Sépulcre. S'il veut chercher les Indes, c'est pour convertir les peuples. S'il espère arriver auxextrémilés de l'Orient, c'est pour retrouver le paradis terrestre.

Quand les malheurs amenés par l'expérience qui présida à la colonisatioo d'Haïti eurent détruit son influence et sa fortune, il garda un mélange de fierté, de courage et de soumission que sa profonde sensibilité rend plus frappants.

ù Maintenant que j'ai pleuré sur les autres , qui pleurera sur moi? » dit-il, lorsque abandonné à la Jamaïque, il craignait d'y périr. Et il se reproche son peu de foi , en se disant que « Dieu a fait pour lui plus que pour Abraham même, puisqu'il lui a donné un monde et lui a ouvert les barrières de l'Océan. >•

Dans la tempête, quand il voit sa découverte près de périr avec lui , il craint humblement « que ses péchés ne lui aient fait mériter d'être privé delà gloire de ce monde, » et il se soumet aux desseins de Dieu. A Saint-Dominigue, quand on lui refuse un port dans l'île qu'il a donnée à l'Espagne, il avertit ses ennemis que la tempête va les surprendre; il les supplie, il les conjure de ne pas partir, et il demeure épouvanté quand il apprend leur perte. Il est magnanime envers tous. Au retour de la Jamaïque, il paie de ses propres deniers le passage des matelots de la troupe infidèle de Porras. En Espagne , il oublie leur révolte pour solliciter la paie qui leur est refusée. Sa fidélité envers les souverains qu'il a adoptés ne peut être

ébranlée par aucune injustice; il supporte loui, recomiuandc à ses fils la même fKléiilé; mais sa fjLTlé el sa loyauté, justement blessées de leur ingratitude , lui inspironl , comme un terrible reproche, l'ordre d'enfermer dans son tombeau les fers dont on a chargé ses mains ! Il sut maîtriser son penchant à la colère ; sa patience en eut plus de mûrilc.

Colomb fut aimé et révéré de tous ceux qui furent dignes de l'apprécier. Les tendres soins de son jeune (ils dans le désastreux voyage de la Jamaique; la vive affection de ses frères, surtout celle de Barthélémy; le uévouemenl de plusieurs amis, noiainmcni celui de Mondez el de Fiesco , qui assista à ses derniers moments, l'estime de tant de grands personnages et le suffrage du vénérable Las Casas , sont autant de témoignages qui altesteul les vertus privées de Colomb.

Son œuvre subsiste: l'Amérique presque entière est chrétienne el civilisée. Si les cruautés des Espagnols couvrent d'un voile sanglant les premiers établissements faits dans le Nouveau-Mon<lc , ces désastres sont l'ouvrage des passions, el malheureusement , plus ou moins , l'histoire de toutes les conquêtes et de toutes les invasions; il n'appartient qu'à la charité évangélique de conquérir les hommes pour les rendre heureux. Les établissements du Paraguay et les missions du Nord en donnent une preuve touchante.

Le nom de Colomb ouvre l'histoire de l'Amérique ; mais à lui la gloire de la découverte, el non l'imputation (les maux (jui ont suivi; son nom arrive à la

poslériié sous le triple caractère derhomme de génie, de riiomme de foi et de Thonime de bien.

Les restes de Colomb , honorés par de magnifiques obsèques , furent transportés de Sévilie à Valladolid, de Valladolid à Saint-Domingue , et de Saint-Domingue à Cuba, où ils reposent aujourd'hui.

Cette insciipiion fut mise sur sa tombe par le roi Ferdinand, donlTingralitude cessa quand la politique lui permit de se montrer reconnaissant :

• POR CASTiLLA Y POR LEON NUEVO MIJNDO HALLÔ COLON.

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