‹ Christophe ColombChapitre 4 sur 11 · JUSQU'A LA RÉVOLUTION DE · texte numérisé non relu

JUSQU'A LA RÉVOLUTION DE

Trois siècles avaieiii passé; Tile Espagnole ne se souvenait plus de ses premiers habitants, moissonnés en moins de trenie ans par leurs concfuéranls. Ces conquérants même n'étaient plus les seuls maîtres de leur primitive conquête. Tout avait changé d'aspect : les noms sauvages et iiarmonieux des insulaires d'IIa'ili n'étaient plus rappelés qu'j de rares iniervalles. Des noms étrangers y étaient partout substitués; au midi et à l'est, des noms espagnols : tels que San-Domiiiifo , San-.Iuan de la Marjuann , San-Yago de /os Cflua/Zeroi» ; au nord et à l'ouest, des noms français : LcPorlaii-Priuce , Saini-Hlichel , le môle Saint- JSicolas , le Cap-Frauçais , le Porldc-Paix , le Cnp Sainte-Marie , la Grande-Anse y JénUnie ; de nombreuses habitations portaient partout le nom des colons de France ; puis des dénominations bizarres et vulgaires, telles (|ue celles-ci, venaient étonner l'oreille: le Port' Margot , le Petit-Trou, le Sale-Trou , le Grand-Trou, VAnse-à-Veau.

Celte seule observation indiquait les divers changements qu'avait subis l'île Espagnole depuis l'époque de sa découverte.

L'aspect des habitants confirmait ces révolutions :

A Saint-Domingue , des colons et des créoles espagnols ; au nord et à l'ouest, des colons et des créoles français; partout des plantations appartenant à un maître , et cultivées par des esclaves noirs ; trois sortes de distinctions tenant lieu dans l'île entière de toute autre distinction, la division selon la couleur : les blancs , les nègres et les hommes de couleur.

Les blancs avaient tous les privilèges ; ils étaient maîtres, riches , propriétaires. Les nègres étaient esclaves, et ceux qui devenaient libres pouvaient acquérir des richesses et des propriétés; mais jamais la considération ne s'attachait à leur personne. Les hommes de couleur n'avaient point part aux charges de la colonie : mulâtres , quarterons , demi-quarterons, griffs , ou sang-mêlés , selon le degré qui les éloignait ou qui les rapprochait du blanc ou du noir; ils portaient toujours dans les préjugés des colons le souvenir de leur origine , et nul homme de couleur ne pouvait être médecin , avocat ou prêtre.

Comment ce mélange de noms, de races et de souverainetés avait-il été établi? Une courte explication en donnera la clef.

Dès les premières années de la découverte , le pieux Las Casas, envoyé à Hispaniola avec Colomb (1), désespéré de voir les maux des Indiens, ne cessa de

(♦) Lors du second voyage de l'amiral.

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plaider leur cause auprès des souveraius d'Espa;ji)e; il fil pour cela plusieurs voyages : ses prières furerii écoulées. Le jeune roi Charles (1) cnvoNa irois sages religieux lliéronymiirs pour voir s'il élail possible et vraiujeni [lécessaire, selon l;i juslice cl la conscience, d'abolir les réparlimienios (2). Hélas! rien n'est difficile à faire comme le bien ! Cc^ religieux étaient pleins de verlus; ils étaient mus par des motifs excellents, et n'avaient que de louables intentions. Mais quand ils virent le petit nombre des colons espagnols et l'étendue des possessions , il leur parut impossible qu'on pùl se passer du secours des indiens pour la culture des terres et pour l'exploitation des mines. El quand ils furent bien informés du caractère indolent des insulaires, de leur découragement, de l'aversion qji'ils nourrissaient contre leurs vainqueurs (aversion b'wA) naturelle après toutes les scènes de désordre qui avaient désolé leur île), les religieux furent convaincus que jamais à prix d'argent on n'obtiendrait le travail volontaire de ces malheureuses victimes. Le lien d'amour qui aurait pu attacher les Indiens aux Européens élail à jamais rompu. Les Hiéronymites pensèrent que les laisser libres , c'était perdre le fruit de la conquélo, la possibilité de la culture, l'espoir même d'instruction et de civilisation; ils crurent qu'on ne pouvait sortir du cercle vicieux , où s'étaient placés les Espagnols , qu'en maintenani

(«) Charles-Quinl

("2) On appelait ainsi un nombre d'Indiens donnés avec un territoire aux Espagnoisqui habitaient Saint-Doraiiigue.

rcïclavage, el en apportant, loiilefois, à une mesure aussi opposée aux lumières de la raison el de la foi , lous les ménagements qui pourraient en adoucir la rigueur. La cour suivit leur avis.

Las Casas fut au désespoir de celte décision; mais puisque lous ses efforts étaient inutiles, et qu'il ne pouvait faire abolir l'esclavage, il voulut du moins tenter d'y soustraire des hommes faibles et malheureux dont il s'était déclare le protecteur (1).

Les Espagnols et les Portugais, depuis la découverte des côtes de Guinée , se livraient à la traite des nègres. Las Casas, tout en blâmant l'esclavage, crut qu'entre deux maux il serait excusable de choisir le moindre, elque, puisque ce trafic existait, il valait mieux faire travailler à l'île Espagnole des nègres, robustes, accoutumés à un climat brûlant, que des Indiens débiles qui succombaient sous le moindreefforl-

C'est la voix du pieux Las Casas qui appela les premiers nègres en Amérique :delà cefte population noire implantée sur le sol de Saint-Domingue, et s'accroissanl toujours ou par la naissance des enfants noirs, ou parle trafic sans cesse renouvelé en Afrique.

Il y en eut d'abord quatre mille ; au commencement du xvii* siècle, il y en avait cent mille; en 1790, quatre cent quatre-vingt mille.

A l'aide des nègres, la colonie prit une face nouvelle • on planta, dans les plaines, la canne à sucre, l'indigo, lelabac, le coton; sur les collines ou les

(1) Ce beau litre fut conféré solennellement à Barthélémy Las Casas ; Cbarles-Quiut le nomma Protecleur des Indiens.

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monlagncs ^ penle flouce, connues sous le nom de mornes , on cultiva le café. Chacjuo colon eui une habitation , des cases pour ses nègres, une source de richesses iiiôpiiisabie dans le produit de ses lencs. Saiïil-Doininguc fournil aux nouveaux besoins qui se développèrenl en Europe, à mesure que l'usai^e de ces choses nouvelles s'y répaniiil. On usa du café avec une profusion qui devint une mode ; le labac devint nue nécessiié pour de» milliers de personnes , pour des classes d'individus , même pour des peuples entiers. Nos ménagères [«urcnl hiontùl remplacer l'ancien sirop de miel par du sucre raifirjc; le sucre surtout fut pour la colonie naissante une source intarissable de richesses. Du temps de Philippe II, en Espagne, il était passé en proverbe de dire (jue le palais de l'Escurial s'était bâti avec le sucre de Saint- Domiiifjue.

Mais les soins de Las Casas n'avaient pu empêcher la destruction de la race indigène; elle était frappée aux sources même de la vie : libre , elle était devenue esclave; nombreuse, elle s'était vue décimer; assez fière pour avoir voulu défendre son indépendance, elle avait été humiliée par ses vainqueurs. On a dit qu'un million d'Indiens peuplaient \l.\\['\ , lorsfjue les Espagnols y abordèrent; on a dit que cent mille hommes , en élal de se défendre , étaient réunis dans la magnifique plaine delà Vega , lorsqu'ils prirent pour la preuiière fois les armes contre leurs oppresseurs. Peut-être ce nombre a-t-il été exagéré; mais quel qu'il ail pu être, en 1519,quaml vinrent les quatre mille nègres destinés à rccruler les rangs de

pins en plus éclaircis des anciens maîtres d'Haili , le dénombremenl ordonné par le vice-roi prouva qu'il ne res-iaii plus que quatorze mille insulaires. En peu d'années ce misérable resîe périt, et la race fut éteinte.

La colonie cependant prospérait ; c'est-à-dire que les colons espagnols s'enrichissaient là où ils avaient anéanti la nation indigène. Mais les Espagnols étaient peu nombreux , et n'habitaient presque que la partie méridionale de l'île dans laquelle éiait bâtie Saint- Domingue.

Des aventuriers anglais et français furent , en 4627 , repoussés impitoyablement par les Espagnols de l'île Saint-Christophe ; i\s unirent leur misère et résolurent de vivre en bon accord et de faire cause commune ; ils se retirèrent dans la petite île, encore inhabitée , que Colomb avait nommée la Tortue. Là , ces infortunés se bâtirent de misérables cases; chacun se choisit un compagnon , et habita avec lui la même case. Un couteau et un fusil étaient leurs meubles les plus essentiels ; tout leur vêtement consistait en un grossier sarrau de toile rougi souvent par le sang des animaux, car ils ne cultivaient pas la terre et faisaient de la chasse leur unique occupation. Mais l'île de la Tortue ne pouvait fojirnir à leur nourriture ; c'est à Saint-Domingue qu'ils allaient régulièrement chasser. Presque tout le nord de l'île était inhabité ; on n'y voyait que des plaines couvertes d'herbes, des montagnes et ces vastes forêts dans la sauvage beauté avait tant émerveillé les Espagnols à leur arrivée. Dans toute cette partie de l'île erraient des troupeaux de bœufs importés d'Europe par les premiers colons,

«l laissés libres dans l'ile. Ces animaux y élaienl devenus tellement nombreux , qu'on les rencontrait par bandes considérables dans tous les lieux qui n'étaient pas en culture. Les aventuriers de la Tortue, moulés sur des barques , abordaient secrèlenjent , se cachaient dans l'épaisseur des forêts , et ne retournaient à la Tortue (fue lorsque chacun d'eux avait tué «ne vache ou un bœuf. De cette chasse , ils furent appelés boucaniers.

Bientôt les boucaniers s'adjoignirent des alliés plus redoutables qu'eux : c'étaient les restes (.les flibusliers , aventuriers terribles dans l'art de la piraterie, habiles et indomptables , retirés à la Jamaïque cl prenant leur butin sur toute la mer des Antilles ; se rendant 1 effroi des marins par leurs courses rapides , poursuivant les vaisseaux jusqu'au Mexi(|ue , et coiilaul à fond les navires qu'ils ne pouvaient caplurer.

Les flibustiers et les boiicmiiers , réunis d'intérêt , devinrent assez forts pour quitter celte vie de piraterie et de misère dont ils étaient las , et pour s'établir non plus à la Tortue , mais à Saint-Demiugue même. L'indolence ou la faiblesse des colons espagnols ne put s'opposer à cette installation hardie. Un acte aussi audacieux une fois accompli, les nouveaux habilanls (le Saint-Domingue sentirent le besoin do demander la sanction d'un gouvernement puissant qui pût les protéger et régulariser leur éiablissement. C'était en 1GG5 : Louis XIV régnai! ; il ordonna à ses ministres d'accueillir lesdeux demandes que lui liront les boucaniers. Les ministres envoyèrent un chef el des femmes.

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