CHR. COLOMB
2t)2 NOUVELLE AMÉRICAINE.
Le chef fui un homme sage , M. d'Orgerou , le premier gouverneur de la colonie. La seconde prière fui moins heureusemeni remplie. Pour courir les risques d'aller chercher au loin des maris inconnus issus d'avenluriers el de brigands , il ne se trouva qu'un pelii nombre de femmes, prises pour la plupart dans une classe peu propre à former les mœurs d'une colonie naissanle. Si faible ei si singulier que fût un tel commencement, il prospéra. A. la paix de Ryswick (1) , Louis XIV , qui donnait la loi à l'Europe , imposa à l'Espagne le traité qui assurait aux Français, sous le nom de colonie de Saint-Domingue , toute la partie d'Hispaniola, dont le cap Tiburon au sud-ouest, et la côte du vieux Cap-Français au nord-est, forment les limites.
La ville de San-Domingu , bâiie par Colomb même, resia la capitale de la partie espagnole ; le nouveau Cap Français et \e Porl- au Prince îiirent les principales villes de la colonie française.
Ainsi s'explique la situation de l'île de 1698 à 1790. Des colons vinrent de France se joindre aux premiers fondateurs ; les habitations devinrent nombreuses ; les esclaves achetés et les nègres de l'île se multiplièrent : le gouvernement nomma les nouvelles fondations. Les colons donnèrent leurs propres noms à leurs habitations, et certains noms donnés autrefois par les boucaniers retinrent leur origine.
Mais la prospérité de Sainl-Domingue donna aux colons, dans les années qui précédèrent la révolution,
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Tainour d'un luxe que rien ne pouvait satisfaire. Les uns le déployaient à Saint-Domingue même , dans leurs magnifiques habitations où ils se plaisaient à offrir une splendide liospilali'.é et à étonner TétraDger par la profusion dont ils rentouraient.
D'autres , au conliaire , se privaient de tout, se refusaient pres(|ue le nécessaire, pour entasser dans des coffres , ou placer dans des banques le riche revenu de leurs plantations , dans le but unique d'aller en France, et de dépenser en une seule année le produit de tant d'épargnes ; là ils satisfaisaient ce besoin de luxe et de vaniié , en effaçant par leurs équipages , leur train, leurs parures, les magnificences mêmes de la cour. Singulière variité I leurs richesses épuisées dans cetie vaine ostentation , ils retournaient à la colonie , y vivaient pauvrement au milieu de biens immenses, et amassaient de nouveau pour reparaître plus tard avec plus de luxe encore. Telle famille comptait cinq oji six années passées à de longs intervalles , dans ce brillant étalage d'or, de bijoux , de vêtements , de fêtes, de réceptions, et ne trouvait pas ce plaisir irop chèrement acheté par toute une vie de retraite el <le privations!
D'autres colons, qui étaient plus riches encore, ou qui n'aimaient pas le séjour de la colonie , n'y venaient jamais; ceux-là restaient en Europe, y recevaient leurs immenses revenus el faisaient administrer leurs biens par des gérants.
Dans quelques habitations les nègres étaient traités avec humanité; dans d'autres avec une dureté révoltante ; mais dans toutes ils avaient l'avantage d'être
assurés de leur existence, bien soignés dans les hôpiiaiix , car l'inlérêi même du maître commandait ce soin d'être assujettis à un travail régulier , d'avoir des heures de repos bien réglées ; et celte régularité de vie , jointe à leur caractère peu prévoyant , entretenait la gaieté des noirs , qui ne prenaient guère de souci de leur avenir. Chanter, danser , voilà l'ambition du nègre. Dans leur esclavage quelquesuns s'attachaient à leurs maîtres avec tendresse et dévouement; d'autres étaient indolents et indifférents; plusieurs restaient tout à fait vicieux. Mais , malgré ce qu'un tel ordre de choses offrait d'illicite , il y avait dans ce tout extraordinaire une harmonie qu'on ne pouvait détruire subitement , saûs entraîner la ruine des maîtres et même le malheur des esclaves.
Plusieurs de ces habitations élaient condniles par de sages mains ; madame Fanchct avait la sienne à Balive : c'élail une colonnerie et une caféirie. Madame Fanchei était devenue veuve, quand sa fdle unique, Marie, avait six ans; elle avai! résolu dès lors de se renfermer dans le cercle étroit «l'un petit nombre d'amis , de régler en paix son habitation , et de vivre uniquement pour sa (illc. Eclairée et vertueuse , elle portail sa bienveillance sur tout ce qui l'entourait; gémissant de l'abus qui privait les noirs d'instruction religieuse , et qui bornait souvent tout leur christianisme à la cérémonie du baptême, elle leur faisait cllc-mémc des ijjsiruciions. Les enfants de ses noirs, qui, selon l'usage <les colonies, venaient jouer sous ses yeux , trouvaient non-seulement l'indulgence et les caresses d'une; maîtresse créole, mais encore la vigilance d'une mère aiienlive à empêcher le mal d'arriver jusqu'à eux.
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L'éducation des femmes sous le rapport de l'inslruclioD n'était pas poussée loin à Sainl-Dorningue ; mais madame Fancliet voulait que , par de bonnes lectures , Marie formât son esprit et son jugement. Tous les jours Marie lisait , sous les yeux de sa mère : l'Ancien et le Nouveau Testament finissaient ordinairement la lecture ; madame Fanchet savait y mêler d'aimables discours.
< Dieu est bon , ma fille , disait-elle S(»uvent , il nous donne les promesses de la vie à venir , et les biens de celle-ci. Mais toi , ma Marie , tu es le bien unique de ta mère , le bien par-dessus tous les autres. Dieu le donne à mon amour comme une autre Ruih.
— Rulh , ma chère maman , reprenait Marie , a été bien heureuse, elle a pu faire quelque chose pour sa mère. Si j'avais à quitter mon pays comme elle, et à glaner pour vous nourrir , pourvu que je parvinsse à vous empêcher de'souflfrir dans votre pauvreté, je ne regretterais ni mon pays ni ses richesses. »
L'heureuse mère regardait son enfant avec un tendre orgueil , l'attirait doucement à elle baisait son front à plusieurs reprises , et disait tout bas :
« 0 mon Dieu , il vous a plu lui retirer son père ; donnez-lui un époux qui soit digne d'étayer celle tige innocente , et de conserver pure la fleur qui ne s'est jamais inclinée que sur le cœur de sa mère!
Ainsi se passaient doucement, entre le travail, les jeux et les doux épanchemenis de l'amour maternel
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et (ie la tendresse filiale , les jours île celle mère et d« celle fille.
Madame Fanchcl avait en Franco un oncle verlueux qui l'avaii élevée , cl qui vivait maintenant loin d'elle , au milieu de ses enfants et de ses petits-enfanis. File en parlait souvent à Marie, et elle voulait que sa lille s'exerçât à écrire en donnant de leurs nouvelles à ce bon oncle. Marie obéissait, et ses lettres étaient caressantes et pleines de grâces.
1 Mon bon oncle, lui écrivii-ellc un jour, il manque à mon bonheur que vous soyez parmi nous. Mais ma mère me parle tant de vous, (jue je crois vous connaître; il me semble que je ne vous ai jamais vu; qtielquefois dans mes promenades du soir, en allant voir les cases, je vous parle , ei je crois que vous me répondez. Je vois votre sourire bienveillant comme ma mère me dit qu'il était, quand vous vous promeniez avec elle dans celte même habilaiion que vous avez quittée pour aller en France. Je vous demande : « N'est-ce pas ainsi que vous disiez à ma mère d'aller réjouir un peu ces pauvres nèiires? » El je me figure que vous me répondez : « Eh ! oui , sans doute, ma fille. Le visage du maître, quand il est indulgent , porte la joie dans le cœur du serviteur. • Alors , mon oncle, je marche plus légèrement, je fais de peiiis pas rapides , el j'arrive h la case de ma bonne négresse, celle qui a nourri ma mère el (jtii m'a bercée , et qui se repose maintenant avec son vieux Daniel.
» Vous n'avez pas de noirs en France, mon oncle; vos serviteurs , qui ne sont point à vous , vous aimenl-iis autant que m'aime ma vieille négresse?
» Elle rit dès qu'elle me voit; puis elle saule en m'entourant de ses bras ; et quand elle m'a bien embrassée, elle chante dans son denii-palois nègre :
Moi ravoir nourrie,
Blanche maîtresse à moi;
Moi, toujours aimer toi;
Moi , pas quitter Marie.
Marie à raoi, aimes-tu bien
Yoca ta fidèle négresse?
Pour ta Yoca sans sa jeune maîtresse ,
La liberté compter pour rien.
!> Je l'écoute ; Je lui réponds que je l'aimerai toujours , et je reviens contente d'avoir fait plaisir à cette bonne Yoca. Ici , mon oncle, tous nos nègres sont bons , excepté celui qu'on a acheté l'an passé pour remplacer le vieux Mouzaskin , qui est à la retraite. Celui-là est méchant ; on le châtie toujours , mais les punitions ne lui servent de rien. Il y a trois semaines , on l'a mis au cachot. Je l'ai su , et j'ai demandé sa grâce , que j'ai obtenue avec beaucoup de peine. M. Girard m'a dit que je ne savais ce que je demandais , que le nègre recommencerait , et qu'il ne serait pas reconnaissant: « Il est du Benguela , ma jeune demoiselle, m'a dit M. Girard; il est rare que ceux-là ne soient pas paresseux et incorrigibles. »
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> En effet , quelques jours après , j'ai passé devant les cases. < Michel , ai-je dit , ne te fais plus punir. » Il m'a répondu :
a Ce pas la faute à moi ; ce la faute à blanc qui né jamais content.
» — Ah ! Michel, ai-je repris , il faut le contenter , et je te procurerai de bonne eau-de-vie que tu aimes bien. >
» Il n'a rien dit , mais je Tai entendu qui murmurait derrière moi :
Fs'ègre ce blanc, et blanc ce nègre (1).
» Mais la malice de ce méchant noir ïi'empéche pas que les autres ne soient fidèles. J'aurais de la peine, il me semble , à m'accouiumer à ne plus voir tous ces bons noirs.
» Adieu, mon cher oncle; ma mère veut que j'ajoute que c'est une vraie peine pour elle de me voir grandir loin de vous. Klle voudrait que vous me vissiez, celle bonne njère. Je vais vous dire, en confidence , que son amour de mère est llalté quand on voit sa fille, car elle la trouve presque sans défaut; vous m'en découvririez bien NÎte , mon oncle; mais je me corrigerais sur vos bons avis , et je puis vous assurer que mou défaut ne serait pas de témoigner
fl) Proverbe usité parmi les noirs de Saint-Domingue, pour dire :
I.es noirs doivent être les maîtres , et les blancs sont la esclaves.
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trop peu de joie à mon bon oncle du plaisir que me causerait sa présence.
» Votre petite Marie. »
Le vieil oncle recevait souvent des lettres comme celle-ci ; elles lui étaient agréables , car il y voyait la simplicité de sa pelite-nièce , et il ne doutait pas que le cœur de cette enfant ne fût bon et bien disposé. Mais celte fois , quand il lut la missive naïve qui respirait tant de paix, il se troubla; un long soupir sortit du fond de sa poitrine, et quand il referma la lettre pour la mettre dans la pocbe de sa longue veste à la française, deux larmes tombèrent sur le pli du papier. Il alla à son secrétaire, et il écrivit la réponse qui suit :
« A ma chère petite-nièce.
ï Vous réjouissez ma vieillesse , ma bonne petite amie; vous ne savez pas, dans votre habitation de Sainl-Dontingue , et avec vos jeunes années , quelle douceur apporte une fraîche amitié comme la vôtre à un cœur moins jeune, et qui a eu des déceptions que le vôtre ne soupçonne même pas. Vous ignorez quels sont les maux de la vie , et vous ne savez pas davan-
NOUVELLE aMI;HIC.\I.\F:. 271
tage quelles sont les horreurs des révolutions Ma
bonne nièce, je vous parle un peu gravement aujourd'hui ; ne vous alarmez pas, c'est le langa^'e de la vieillesse. Nous sommes en France dans un état extraordinaire dont je souhaiKî (ju'on ne parle pas beaucoup dans vos colonies: car ce ne serait pas sans un grand danger.
» Vous aimez vos noirs, tout simpleuïcnt en leur faisant du bien, et il semble que ce soit la bonne manière d'aimer. Vous seriez donc bien étonnée si je vous disais qu'il s'est formé à Paris tout exprès une Société d'amis des tioirs , qui pensent à les plaindre et à les meure avant tout en liberté, mais saris s'inquiéter nullement de ce qu'ils deviendront immédiatement après. Je parle de tout ceci à voire chère maman. Celle Icllrc vous sera remise par un de vos peliiscousins, M. Arthur de Taverny , qui va prendre possession de l'habilalion de son père, l'une des plus belles de la colonie , mais qui est en fort mauvais état à cause de la gestion infidèle du commandeur. M. Arihur vous portera, mon aimable nièce, les souhaits, les vœux ardents, le tendre souvenir d'un vieil oncle qui vous aime comme son plus cher enfant, et qui ne désire rien tant que votre bonheur. Votre âme est pure, ma chère lille, et doit èirc agréable à Dieu: priez ce Père de tous les hommes de ne pas chàlier trop sévèrement ses enfauls, et de regarder d'un œil de compassion la Franco et ses colonies !
5 Vivez h(;ureuse auprès de voue excellenle mère, et puissicz-vous ne senlir à Sainl-Donnugue aucun contre coup de tous les malheurs (|ui grondent sur la
télé de voire oncle, et que ses cheveux blancs ne le garaniironf. pas de voir éclater.
ï Adieu , mon enfant chérie , la bien-aimée fille de ma nièce de prédileclion ! Encore une fois , soyez heureuse, et vivez en paix.
j Votre Oncle.
» Octobre 1789. »
M. Duperron était un de ces hommes droits dont les principes ne fléchissent jamais. Fidèle à sa foi , il avait eu en dédain toute l'école philosophique du xviii* siècle , et en horreur ses maximes. Fidèle au roi, conservateur de l'ordre établi, il était inquiéta la seule pensée des innovations donl on parlait depuis longtemps, et il voyait avec terreur la marche que prenait la révolution française. Le vif intérêt qui l'attachait aux colonies lui faisait tout craindre pour elles de rinfluence que devait avoir ce terrible retentissement, 0 liberté, égalité, » dans un pays où il y avait des esclaves, où ces esclaves étaient quarantetrois fois plus nombreux que les maîtres , et où les maîtres mêmes étaient divisés entre eux par le préjugé et la couleur.
11 écrivait à madame Fanchet une lettre sinistre , dans laquelle il exprimait bien plus énergiquement ses craintes. Mais aux colonies on n'avait pas encore
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d'inquiétude ; ou regardait la classe des noirs comme trop inférieure pour avoir rieu à en redouter. 11 est certain que si elle n'eût pas été excitée par les blancs mêmes , elle n'eût pas pris les armes. Au moment où M. Dupcrron écrivait des lettres si alarmantes, Sainl- Doiciiigue n'était pas encore troublée ; il n'y avait d'autres rivalités que celles qui existaient dans des assemblées formées malgré le gouverneur (1). Les discussions ne roulaient que sur les opinions diverses des colons et sur leurs rapports avec la métropole , et non sur les dangers que les blancs pouvaient avoir à craindre de la part des esclaves.
Madame Fanchet regarda donc comme très-exagérées les craintes de son oncle relativement aux colonies; elle pensa que le chagrin que lui donnaient les affaires de France le disposait à s'effrayer pour la colonie. « Je suis sur le théâtre même du danger qu'il signale , dit-elle , et je n'en vois aucun. Pas un noir ne bouge et ne songe à bouger. »
Marie, en lisant sa lettre , dit : a Mon bon oncle ! s'il voyait nos noirs un jour seulement , il n'aurait plus de craintes.
Et ces lettres ne troublèrent pas même , pour un moment, la tranquilité de Balive.
(<) A cetteépoqueM. Duchilleau.
Quand Arihiir vint faire sa première visite , après avoir dès le malin envoyé ce qu'il apportait de France pour ces dames , madame Fancîiel était seule avec sa fille au salon.
< Soyez le bienvenu , dit-elle au jeune homme en lui tendant la main. Votre père était un excellent ami de mon mari , vous avez des droits acquis auprès de nous.
Arthur salua de nouveau , et baisa respectueusement la main de sa cousine, qui se tenait timidement près de sa mer.
En peu de mois M. de Taverni devint , pour ainsi dire , le fils de la maison. Madame Fauchet lui donnait d'utiles conseils pour ses plantations et pour la direction de ses noirs ; elle parlait avec lui de toutes les personnes qu'elle avait connues dans les premières années de son mariage ; elle appréciait de plus en plus les qualités de ce jeune homme qu'elle avait vu enfant dans un voyage assez long qu'elle avait fait en France avec son mari.
Un jour Arthur vint la trouver à l'heure où il savait que Marie s'absentait ordinairement pour aller voir sa vieille négresse :
« Madame , lui dit-il , si mon père vivait , il m'accompagnerait ici , et vous rappellerait l'ancienne union de nos parents. Mon aïeul paternel était frère de la mer de M. Fanchet ; je suis seul aujourd'hui
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pour icprcsenler loui ce côté , mais la bonté que vous me lémoignez m'enhardil. Vous connaisse?, ma famille, vous connaissez, ma fortune; puis-je me flatter que vous consentiez à me confier le bonheur de votre fille ? »
Madame Fanchet sourit , et comme Arthur consultait avec anxiété sa physionomie pour y lire l'impression que faisait sa demande , elle lui dit:
c Mon cher Arihur , je n'ai rien à opposer à voire prière. Je remettrais avec sécurité l'avenir de ma fille entre vos mains , et si elle y consent , vous serez heureux puisque vous l'aimez. »
Dans le transport de sa reconnaissance , Arthur tomba aux pieds de madame Fanchel.
i Marie va rentrer , dit madame Fanchet. Retirezvous , je vous dirai bientôt ce que vous pouvez espérer. »
Arthur se croyait aimé , et il ne pouvait redouter d'autre obstacle à son union avec Marie , que l'opposition de madame Fanchet; il était sûr maintenant de son consentement. 11 semble qu'il diU être heureux ; mais il ne peut fermer l'œil de la nuit ; tout ce qu'il avait espéré jusque-là s'évanouit; il craignait de s'abuser en espérant encore. Le lendemain, il se présenta plein de trouble à l'habitation.
Marie travaillait auprès de sa mère ; elle rougit cxirômenieni lorsque Arihur entra: il augura favora-
blement de cette rougeur et de la présence de Marie. Un regard bienveillant de madame Fanchet acheva de l'encourager.
« Approchez-vous , monsieur de Taverny , » ditelle ; et elle se leva :
« Marie , voici ton fiancé ;
t Mon fils , voilà voire épouse. »
Et elle mit la main tremblante de la jeune fille dans celle de l'heureux Arthur, qui ne pouvait croire à son bonheur. Madame Fanchet prit] la parole :
<i Mon cher Arthur , dit-elle , une femme veuve qui donne sa fille à un homme selon son cœur, trouve en lui un double appui. Vous rendrez Marie heureuse, et vous ôterez à mon cœur celle sollicitude inquiète qui presse la tendresse d'une mère jusqu'à ce qu'elle ait entrevu , en fixant la destinée de sa fille , quel pourra être son avenir.
> Vous vous aimerez , mes enfants ; Dieu bénira votre union. Quand Marie aura accompli sa seizième année , Arthur , elle sera votre femme. »
Depuis ce jour il semblait que toutes les joies du Ciel fussent tombées sur la modeste habitation de Balive.
Marie laissait grandir son amour sous la protection maternelle; Arthur découvrait tous les jours en Marie
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quelque qualité (ju'il n'avail pas rncorc vue. La solidité de sa raison, la délicatesse d^ sa conscience, le sentiment de ses devoirs , la grâce de son esprit , paraissaient dans ses moindres entreliens. Sa taille déliée , souple comme le roseau d'ilaili , n'avail jamais été serrée par un vêtement étroit ; mais l'habitude de Toccupalion et la réserve de son maintien, en lui laissant toute la grâce des jeunes créoles , !a préservaient de l'air de nonchalance ou du caractère indolent de celles dont les mains inoccupées laissaient à une esclave le soin de ramasser le mouchoir , ou d'agiter l'éventail. Sa mise était soignée ; mais l'élégance de sa robe était due beaucoup plus à la grâce naturelle de celle qui la portait qu'à l'habileté qui avait présidé à sa toilette , car la grande vertu de Marie était la simplicité : on n'aurait pu trouver en elle aucune sorte de coquetterie. Ses yeux noirs et brillants avaient un caractère extraordinaire de douceur et de modestie : l'ovale de son visage était pur, sa peau d'une délicatesse extrême , sa bouche souriante , mais toute sa physionomie animée. Elle était d'une gaieté aimable, en tout éloignée des extrêmes, ne témoignant pas plus sa joie pardes éclats bruyants, qu'elle ne se livrait au chagriti ou au dépit lorsque quel<|ue chose n'allait pas à son gré : éfialc d'humeur, douce, calme , réfléchie ; se plaisant à avoir Dieu pour témoin de ses pensées; confiante envers Marie , sa patronne ; facilement dévote , de ce culte de dévotion si aimahie dans la jeunesse, parce qu'exempt de remords, le cceur s'ouvre aux inspirai ions de la piété, comme la fleur aux rajons du malin , et (ju'uue