‹ Christophe ColombChapitre 9 sur 11 · CHU. COLOMB · texte numérisé non relu

CHU. COLOMB

réunis. Mais à mesure que les nègres lombaienl , ils étaient à rinsiant remplacés par d'autres. Le courage (le M. de Touzard ne put tenir contre le nombre dans une lutte trop prolongée , et il fut coniraint de se retirer.

Le camp des nègres se grossissait de jour en jour. Les noirs des habitations désertaient pour rejoindre leurs camarades révoltés ; ils se réunissaient dans des lieux où ils apprenaient l'exercice.

Un des nègres de madame Fanchet, fort bon sujet, occupé au service intérieur , commença à s'absenter chaque jour une heure. Ces dames lui demandaient compte de ce retard , il gardait le silence; enfin un jour il leur dit :

« Maîtresses à moi , moi veux pas tromper vous. Tous les jours moi aller à l'exercice. Faut bien faire comme les autres. Voyez-vous , ce nécessaire. »

Madame Fanchet lui dit : « Georges , lu peux l'en aller tout à fait. Je ne veux pas d'un serviteur qui se mêle à la révolte. »

Le noir répondit: « Je m'en vais, mais je ne vous trahirai jamais ; vous pouvez compter sur la parole de Georges. »

Après le départ de ce noir, les deux dames se regardèrent, c Tous les jours moins de sûreté , direntelles ; que deviendra tout ceci ? »

Il y avait six mois que M. de Taverny , regardant comme un devoir de rester à son poste, ne venait à lîalivo qu'à la déiohee , quand ses courses l'y appelaient ; car on ne pouvait pas lenii de plan de campagne ; les nègres ne livraienl pas de conjbat. On ne

NOUVELLE AMÉUIC\IMC. 'i\) i

pouvait que veiller pour éviter les iiicemiics ei le» surprises; mais le secret des noirs éiail si bienganlé, et leurs mesures si bien prises , qu'ils lombaienl lou' jours à rimprovisle sur les habilalions.

iM. (le Taverny , voyant la tournure grave que prenait l'insurreclion, prit des mesures avec un capitaine américain pour soustraire sa faniillc à toutes ces horreurs, il commençait à douter qu'on pîit se rendre maître des rebelles.

xn

Vers le commencement de juin , Arthur devait conduire dans la plaine de TÂcul le délachemenl de soixante hommes qu'il commandait ; son projet était de prendre sa mère et sa femme, et de les conduire au Cap. Mais il était trop tard : ce jour-là même la maison de madame Fanchet était désignée ; c'étaient les nègres de Biassou qui devaient y «lescendre, et ils prétendaient venger la part qu'Arthur prenait dans la défense de la colonie.

Yoca et Mouzaskin, ces deux fidèles serviteurs, dès le malin à (juatre heures , étaient venus avertir les «leux malheureuses créoles (jui étaient en sécurité autant qu'on pouvait l'élic dans ces jours de malheur.

« Maltresse, dit Mouzaskin, ne perdons pas de temps ; venez , venez. • El il prend l'enfant qui dormait dans son berceau. I.es deux femmes le suiveni sans savoir où il les mène ; Yoca leur f^il presser le

pas. At! sortir de la dernière CDceinledes cours , elles jeiieni un regard douloureux sur celle habitation où elles ont vécu si heureuses, et qui va être déiruile en un moment. Des pleurs s'échappent de leurs yeux.

fl Vite, vile, dit le nègre; vite, maîtresse, ils vont venir. »

Et il les entraîne vers la forêt.

Cependant Arthur avançait toujours } à mesure qu'il approchait, il voyait les restes des plantations auxquelles les noirs avaient mis le feu. Mais , à la portée du fort , lorsqu'il vit que c'était là qu'était le théâtre de l'incendie , il trembla pour Marie , et hâta sa njarche pour arriver à Balive.

La plaine était incendiée; toutes les plantations ne semblaient plus qu'une mer de flammes. En suivant les roules frayées, on ne se garantissait pas des brandons enflammés que l'ouragan envoyait partout. Des tourbillons de fumée s'élevaient au-dessus de la plaine et étaient emportés par le vent. Les arbres craquaient ; la tête des énormes acajous , des platanes en feu . minée par les flammes , se détachait du tronc et tombait sur la terre avec un épouvantable fracas ; tous les feuillages verts , qui se consumaient avec les fruits et les fleurs , avaient un frémissement particulier qui se distinguait dans l'incendie ; ils offraient une odeur étrange à la place des parfums suaves qui , la veille encore , embaumaient les plaines. La violence de l'ouragan ajoutait à celle de l'incendie. Quelquefois un arbre entier , déjà à demi dévoré par les flammes , était saisi par une rafale de ce vent furieux ; on le voyait s'agiter, résister, tour-

ner un moment, puis , subitement arraché avec un bruii affreux, suivre en l'air le terrible tourl)illoi), et relombcr a»i loin, comme une masse brûlante, dont les étincelles embrasaient loui ce qui se trouvait voisin.

Arthur frémissait ; la vue de l'incendie si près de sa maison accroissait toutes ses terreurs.

Tout «i coup il aperçoit une troupe dn nègres qui traverse la route du Cap pour aller tourner un morne qui menait au camp des noirs. Il voit une femme blanche , évanouie, portée par deux de ces misérables. Quelle qu'elle soit, il veut la sauver, mais un triste pressentiment fait passer devant son esprit l'image de iMarie.

a Suivez-moi, mes braves , » crie-t-il ; et tous ses compagnons se précipitent avec lui. Les chants et les hurlements des nègres continuent; d'alfreiises négresses suivent par derrière , dansant et chantant, semblables à des bacchantes en furie, hideuses de toute la laideur de leurs inouveinents f^roles(|ues, et de l'ardeur du crime qui défigure leurs traits.

Une plaine en feu , tout un champ de cannes incendiées sépare encore Arthur de la bande meurtrière ; mais une pluie abondante, telle qu'il en survient souvent au milieu do l'ouragan sous les tropiques, vient à son aide. Imj rendant rincendie moins intense, elle sépare la troupe des nègres qui courent à diverses distances. Ceux (jui portent la femme blanche sont bientôt en arrière ; ils n'ont pas encore vu la troupe d'Arthur, dont les arbres et les accidents de terrain avaient dérobé la marche. Arthur accourt,

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plus rapide que Touragan conue lequel il lulle ; iS saisit la viclime, et l'arrache à ses ravisseurs par une brusque surprise. Les nègres veulent défendre leur proie; Arihur , d'un coup de sou épée , fait tomber la main qui veut la reprendre. Celait Marie.

« Mort au blanc l louyé le blanc ! » crieul les noirs; « à nous! » Mais l'ouragan , la pluie qui tombe par torrents , empêchent leurs cris d'arriver jusqu'à leurs frères de cruautés. Les femmes se dispersent , la troupe d'Arthur protège son précieux fardeau ; et les nègres , voyant des hommes armés , aiment mieux , selon leur coutume , rejoindre leur camp que de courir les chances d'un combat.

Marie revient de son évanouissement :» 0 Arthur s'écrie-l-elle ; Arihur ! où serais je sans toi ? C'est Dieu qui t'a conduit! » Mais aussitôt une pensée terrible traverse son esprit :

a Ma mère, Arthur ! ma mère et mon enfant ?

— Notre enfant, Marie? oh! les scélérats î'au raientils massacré! Oh! dis , dis vile, Marie.

— Non y non , Arihur ; j'espère que Dieu les aura gardés comme moi ;... du moins j'espère qu'ils ne les auront pas trouvés...

— Ils sont donc cachés ? Oh ! Marie , lire-moi de peine.

— Je ne puis te le dire , puisque je l'ignore moimême. Ils doivent être avec le fidèle Mouzaskin ; j'espère que son adresse les aura préservés. Moi , les brigands m'ont atteinte au détour du bois.

— L'habitation ?

— Elle est brûlée , sans douic ; je n'ai rien vu , je îjc sais rien. Ce malin , Mouzasltin est venu nous avenir que les brigands approcliaienl. Hien ne nous avaii donné l'éveil; nous n'avions qu'une heure. Nos braves serviteurs nous fonl courir vers la grande forci : lu sais qu'avant d'y arriver il faut traverser ce petit bouquet de bois qui aboulii à reuibrancbcnient de la roule du Cap et du senlier qui mène à Balive ;

là, le bois forme un grand coude 0 mou ami, nous

étions sortis du petit liois , nous traversions le senlier , mon enfant et ma négresse étaient déjà cachés parles arbres, j'étais de deux pas en arriére... Je vois un groupe de nègres qui débus(|uent par la grand'rouie. 0 terreur ! je reconnais Michel avec tlcAiX autres de nos noirs qu'il a sédin'ts, et ce Georges qu'on a congédié... Ils en guidaient une douzaine v<'rs noire habitation... Ils m'onl aperçue, el ont crié : • Touyé ! louyé ! » Arthur, j'ai conservé ma présence d'esprit... J'ai voulu sauver ma mère el mon enfant... j'ai couru dans la direction opposée.... Oh î puisse Dieu les avoir giinlés !... I.e désir de letii salui a iloul)lé mes forces, j'ai enirainé les noirs loin du point par où nous devions entrer ; enfin Ils m'ont atteinte. Alors j'ai cru loucher à ma deruièn» heure : je suis tombée à g(Mioux :-» 0 mon Dieu ! me suis-je écriée . ayez piiié de moi î •

Du nègre farou<;iM' a voulu me percer , mais Georges m'a défemlue; i Laissez-la, c'est une bonne dame ! >

Un aulre à repris :« Traître, il n'y a poiui de Immis maîtres! Ah! si tu veux sauver les blancs >i lu parles.

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tu mourras avec eux ! Mais elle n'est pas seule , sans doute ; va donc , va voir qui elle suivait. >»

♦ Arthur, ces mots m'ont fait frémir; les misérables l'ont vu.

D— Dis-nous qui lu suivais; dis-le, ou lu es morte.

»— Vous pouvez me tuer, mais non me faire trahir mon devoir.

»— Pas de discours, dis-nous avec qui tu étais, et où es la retraite;

» — Ma retraite ! mais est-ce que je la connais? Ne voyez-vous pas que je fuis , et que j'allais sans savoir où ? »

>»Je voyais ce nègre qui avait voulu me frapper d'abord , et qui était hideux , auquel les autres paraissaient obéir. Il dit tout à coup avec un œil de tigre :

» — Faut pas la tuer ici, faut remporter; on nela tuera qu'au camp.

D— Ce ça , reprit Michel ; ce ça, signor (1), faut 'emporter ; on la mettra avec les autres au camp. »

«El ce noir cruel , en poussant un grand éclat de rire , s'est approché de moi.

pArthur ! Arthur ! ai-je crié, comme si lu avais pu m'entendre.

»— Appelle, appelle le blanc! dit Michel; les noirs ont leur tour. Ton mari sera fouî/e comme les autres.»

(1) Les nègres révoltés se traitaient entre eux , suivant le rang qu'ils se donnaient , d'altesse , de monseigneur , de signor ; souvent ils mêlaient tous ces titres et en faisaient l'emploi le plus étrange.

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> Et au même inomenljc me suis scnlie saisie par son l>ras vigoureux. Le féroce noir suivait ; j'ai vu le rire affreux de son horrible visage , et puis je n'ai plus rien vu , car, au dernier cri de détresse que j'ai poussé ,a succédé cel évanouissement dont je sors heureusement en#Ic voyant , heureusemenl Arihiir ! El nous ne savons pas où est ma mère avoc ton (ils ?

— Ecoule , Marie , dil M. de Taverny après un moment ; écoute : je vais le coudtjirc au Cap , lu y seras en sûreté dans la nuison du gouverneur ; de là je retourne à la grande fcwci , et je [ie reviens que pour te ramener l'enfant. Marie, ton dévouement sera récompensé ! »

El avec un nouveau courage , Arthur, soutenant sa femme au nnlieu de la pluie qui ne cessait de gronder , poursuivit sa marche sur la route du Cap. Ou ne courait pas de risque dans les lieux fréquentés et sur les routes ; car le caractère de l'irisurrcclioii , ei ce qui le rendait plus dangereux, c'était le secret. Tels noirs venaient de travailler tout le jour dans les plantations de leurs maîtres, patients comme de coutume jus(|ue sous le fouet du commandeur, qui , la nuit , se joignaient à une bande bien ordonnée, et couraient incendier une habitaiion voisine... quelquefois même celle de leur maître.

Après nue marche assez longue , la pluie venant à s'apaiser , et l'ouragan cessant avec elle, Arthur fit faire à ses gens une halle pour prendre le peu de provisions que chaque soldat portait dans son havresac ; puis ils se remirent en marche , et arrivèrent au euK. r.oLOMi;. :i(»

208 NOUVELI,E AMÉI\ICAINE.^

Gap vers le déclin du Jour. Il n'avait fallu que l'espace d'un soleil pour enlever à madame de Taverny lout ce qu'elle possédaii , sa maison , ses richesses , au milieu d'Iiorribles Icrrcurs , des dangers que sa vie avait courus ; et elle iguoraitce qu'étaient devenus sa mère et son enfant.

M. de Taverny ne resta qu'une heure au Cap. Il prit avec h:i doux hommes dévoués, et partit.

En lui disant adieu , Marie fondit en larmes. « Ranicne-les, oh! ramène-les, dit-elle; mais prends garde , et ne l'expose pas toi-même... Que Dieu te conduise ! p

La porte se referma, et Marie rentra dans la maison.

La femme du gouverneur eut pour elle tous les soins qui pouvaient adoucir son étal , du moins empêcher sa santé de s'altérer tout à fait après tant de fatigues et de terreurs. Madame de Taverny la remercia avec une touchante sensibilité ; mais on voyait que rien ne pouvait distraire son inquiétude. Alors elle commença à déployer ce caractère de courageuse patience qui devait se développer en elle et remplacer ses douces et modestes qualités déjeune nile.

Les vingt passagers qui devaient monter à bord de la Merveille étaient réunis dans la maison du gouver- «eur. V!jmnï eux étaient des femmes au désespoir :

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Tune avait vu massacrer son père ; l autre s'était sauvée à demi brûlée de rinccndie. Les moins malheureuses déploraient la periedc tome leur fortune. Une jeune femme ,dont Marie connaissait le nom , et qu'elle avait vu une fois oudenx dans les réunions du Cap , était assise dans un coin écarté , un enfant sur ses genoux ; un grand chùlc l'enveloppait tout entière , et de temps à autre on sj la montrait en silence , avec une expression de profonde piiié ; c'est qu'elle était la plus infortunée. Elle survivait à tous les siens ; son mari et ses deux frères avaient péri sous ses yeux en la défendant ; elle avait vu traîner , malgré ses cris , son (ils âgé de quatre ans , et elle avait été laissée seule avec un enfant à la mamelle , parce que l'amour du pillage avait eniraînc plus loin los meuririers , et qu'un fidèle noir avait profité d'un moment de répit pour la cacher dans sa propre case d'où, pendant la nuit , il l'avait conduit au Cap. Elle y était depuis trois jours , et de toute sa nombreuse famille , qui devait s'embarciuer avec elle htiil jours plus lard , elle restait seule avec cet enfant qu'elle ne pouvait plus nourrir , car la douleur avait tari son lait.

Madame de Taverny apprit promplement tous ces horribles délails. « Grand Dieu ! pcnsa-t-elle , que d'espoir il me reste en comparaison de tant de mortelles douleurs! »et elle s'approcha de la jeune femme. La malheureuse mère ne pleurait pas ;la violence de rélourdisseujcnt d'une si extrême angoisisc ne lui permettait pas lie larmes ; elle legardait d'un œil secson enfant , qui criait en s'agiiani sur ses geuoux , et re-

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poussait la liqueur qu'elle s'efforçait de lui faire prendre.

« 11 faudra le voir mourir aussi , dit-elle ; aussi bien , que la mère et i'enfani finissent au plus tôt leur misérable vie !

— Madame , dit limidenicnl Marie , vous craignez pour votre enfant , cl je ne sais encore si on pourra me ramener le mien; mais le malheur ne m'a pas frappée au même degré que vous : Dieu m'a ménagé des secours qui me permettent d'espérer. Je nourrissais aussi mon pauvre petit enfant; eu son absence , laissez-moi prendre le vôtre ; peut-être un peu de lait lui fera-t-il du bien.

— Ange! dit la jeune femme, empéchezie de mourir! C'est le devoir de sa mère de le désirer; mais après tant d'horreurs , je ne souhaite plus rien... et vivre moins que toute autre chose... s

Cependant, quand la malheureuse femme vit son fds s'apaiser doucement et reprendre la vie , un sentiment plus doux prit place dans son coeur ulcéré. Elle s'attendrit, elle trouva des larmes; et quand elle eut commencé, elle pleura longtemps en silence; sa poitrine se soulevait gonflée par les sanglots. Elle regardait l'enfant qui s'assoupissait, et que Marie berçait lentement en lui disant à voix basse de douces paroles.

Comme certaines âmes religieuses dont on ne peut blâmer la pensée , Marie faisait en elle-même un rapprochement pieux. »i Tandis que je prends soin de celle innocente créature qui réclame du secours, se

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tlisaii-clle , pciii èire Dieu permellral il que mon enfant uc soit pas abandonné. »

Quand rciifaiil lui loiii à fait endormi , Marie le déposa sur les {^cfioiix do la mère, rpii l'enveloppa soignenseineni, elf|iii, en senlani sur son cœur maleincd la douce cfialonr de ec petit êirc qui lui (levail rcxisieiice , recoiiMiii (|;rcile avait encore un lieri pour la raliacher à la vie.

Celui qui se «lélourne de ses propres maux, pour giiéiir la soulTrance de ses frères, accompli! la cliarilé dans ce (jirelle offre de plus sublime et de plus (oucbani. Aussi Marie sem!)lait elle un ange dans ce salon où étaient réunies tant de misères; elle attirait les cœurs à elle; on sentait qu'où trouvait dans le sien une compassion vraie.

Deïix jours se passèrent. Comme Arthur l'avait prévu , le (idèle Mou/.askiu cbeicîiait le moyen de découvrir ce (|u'éiaii devenue sa jeune maîtresse. Ce vieux nègre n'élaii pas schlemeut un serviteur dévoué: c'était un homme doué <l'in[e!li'^cnce et d'énergie , conservant plus de ^i•^ueur (jiron n'en devait attendre de son âge, se disiiujj:uaul suriout pai" sa prudence et son imperturbable sau^'- froid. Quand Marie avait été vue par les nègres, .Mou/uskin était déjà entré dans la forêt; et Marie, par le mouvement de générosité que nous connaissons, calculaul rapidement qu'elle

n'aurait pas le temps de se dérober à la poursuite des assassins , au lieu de fuir dans la même direction , avait rétrogradé en courant de toute la force de sa vitesse pour enhaîner les nègres à sa poursuite. Dans la course précipitée des fugilifs , ils s'étaient trouvés quelquefois séparés de quelques pas, tantôt en arrière, tanlôt en avant. Madame Fauchei s'occupait de i'cnfjni; elle éiail donc avancée d'unedcuii-porlée de fusil dans la farét, lorsqu'elle s'aperçut que sa fille ne la sui^vail pas. Elle jeta un cri : Mouzaskiii lui mit la main sur la bouche, cl il Tentraîrja avec force. « Elle est cachée par les arbres, » dit-il tout bas. Il n'entendait pas encore les nègres. Madame Fanchet voulait rétrograder.

« JNon, pas cela, maîtresse, s'il vous plaît. Croyezvous moi veux perdre vous, et moi avec? »

El il usa d'auiorilé. Avec Yoca, ils prirent madame Fanchet sous les deux bras , et ils la portèrent plutôt qu'ils ne la conduisirent dans un endroit très-fourré, à trois portées de fusil du chemin, mais presque impénélrable. Marie ne paraissait pas.

« Elle aura pris un autre sentier, » dit le vieux nègre. (Il n'en croyait pas un mol.)

« Ce bon; toi, dil-il à Yoca, tu vas rester avec madame et l'enfant; (u m'en réponds. Moi, aller à présent chercher madame Marie. »

Le bi ave serviieur avait couru jusqu'à la lisière de la forêt, mais il était trop tard. Et d'ailleurs, Mouzaskin, seul contre douze nègres vigoureux, n'aurait rien pu; il était dévoué, mais pas jusqu'à l'imprudence; l'csprii de calcul ne lui manquait jamais :

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caché derrière les arbres, il vit de loin la iroupc de nègres, el Marie sur les épaules de Mirliol. i Ça va pas bien, dil-ilei! se fri»|;patil la léle. Guinb! guinb{\/. pourquoi pas suivre nous tout suile? D'où soiil-y venus, aussi? Oli ! voilà ce gueux de liiassou (c'était le couMnaudaiil «jui avail lasil eiïrayé Marie). Pouriatit, s'ils reniuièuoni , ils la lueut pas ; y a encore de l'espoir. Allons , sauvons ceux que nous avons, le bon Gin fera le resie. »

Mouzaskin, tout déconlenancé , sorlaii lentenienl du lieu où il se cachait; il éearie deux arbres avec précaution, il se trouve face à face avec le noir Georges. Sans s'étonner, ii lui saule dessus; d'une main il le piend rudement à la gorge, de l'autre il le saisit par les cheveux cl lui secoue la tête en la renversant , sans que Georges puisse se débarrasser. « Oh ! oh ! l'ami , lui dit-il , es-lu seul ? Jure-moi de te taire, ou je t'étrangle; y fait pas bun , vois-tu , dans ce temps-ci.

— N'aie pas peur, Mouzaskin, s'écrie Georges d'une voix enrouée ; làche-moi, que je puisse parler: je viens pas pour mal faire. Y m'envoient savoir avec qui était madame Marie. Je suis bon garçon , eljevas de bon coeur. avec eux. Nous serons tous libres , vois-lu , Mouzaskin ; mais je veux pas trahir mes maîtres. Ecoute , je dirai que j'ai rien vu ; el toi , je vas te tlire : ils emmènent madame Marie au camp. Ce Biassou qui l'a dil ; ce ça un commandant !... Mais il n'cniend pas la plaisanterie, signor Biassou;

M j Diable.

504 NOUVELLE AMÉKrCAINE.

j'aurai soin de madame Marie : d'une manière ou d'une auire, lu auras des nouvelles, n'aie pas peur. Jure le secrei.

— Secrei ! pour qui ?

— Eh ! pour les frères , pour les autres noirs.

— Je le jure.

— Sur quoi ?

— Je veux retourner jamais au pays si j'y manque (1). El loi , jure le secret.

— J'ai déjà juré aux deux dames ; je jure encore à loi. D'ailleurs je ne sais rien; vous êtes dans la grande foréi , voilà loui. Elle est grande, on peut chercher.

— Tu ne diras rien ?

— Rien , par le nom de Toussoi Noir-Congo (2). > Mouzaskin était revenu à la cache , où madame

Fanchel était en proie à de mortelles inquiétudes, a Marie ! Mouzaskin , qu'en as-tu fait ?

— Maîtresse, madame Marie pourrait être morte ; elle est prisonnière.

— Prisonnière ! grand Dieu ! 0 mon enfani ! mon enfant !

— Maîtresse , il faut remercier Dieu ; elle pourrait êire morte, elle est prisonnière. Georges la soignera, n'ayez pas peur.

(1) Les nègres croienl que, quand ils sont morts , leur âme relourneen Afrique.

(2) Les nègres se donnaient enlre eux le nom qu'ils perlaient dans leur pays ; et le nom qu ils recevaient au baptême n'était guèie prononcé que par le maître.

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— Georges ! lui ! le traître !

— Non , li pas traître, li pas mauvais. Allons» madame , vous avoir dd courage; vous avez le peiii enfant à madame Marie ; faut lui faire la bouillie. Venez , j'ai fait pariir devant le peiil Massok : c'est un enfant vrai noir , qu'on pilerait plutôt que faire li avouer. Il a mené , dès trois heures , cette nuit une vache à la caverne , et deux honnesoies en vie, et six poules pour vous poudre des œufs. On peut pas savoir le temps qu'il y faudra passer. Allons , ma chère maîtresse , si madauie Marie y était , y aurait pas tant de peine. Qui sait? ce peut-être un bien. Allons , ne perdons pas notre temps. »

Et madame Fanchet, regardant l'enfant , pensa qu'il fallait aller où elle aurait de quoi le nourrir, puisque la prévoyance de son bon serviteur avait tout arrangé; seulement elle dit :

tt Que de gens dans la confnlencc , Mouzaskin ! Vous n'élcs pas prudent. »

Mouzaskin s'olfensa. « Maîtresse , je suis prudent. Georges ne sait rien, si ce n'est qu'il m'a vu; et moi je sais par lui où est madame Marie. Pour Massek, il est avec nous, et j'en suis sur. •

La pauvre créole ne dit plus rien ; elle marcha péniblement jusqu'au lieu de sa retraite. Elle trouva tout prêt : du sucre même pour l'enfant; un bri(juet, un réchaud , et deux écuelles.

« Merci, bon Mouzaskin, » dit-elle. Mouzaskin battit le bri(]uet; la négresse alluma du feu sous la caverne, ù cause de la pluie qui commençait. On Ut boire l'enfant.

a Massek , dit Mouzaskin , va rôder près de Balive, autour des cases ; le roaîlre y viendra ; sinon lu sauras où il est , et tu le trouveras : lu lui diras où nous sommes. Dans trois jours lu reviendras voir aux |»rovisious. » La journée fui iriste danslagrande forêt. La pauvre aïeule , chargée desoupelil-fils, ei ne sachant ni lesort de son gendre ni celui de sa fille, en!endait gronder l'ouragan, et prenait l'enfant qu'elle tenait à l'abri sous la groite. Le soir , pourtant , accablée par la fatigue et le chagrin , elle s'assoupit.

M. de Taverny arriva à Balive vers minuit. La lune réfléchissait ses rayons doux et brillants sur cette plaine incendiée; Arthur pouvait voir l'aspect de celte irisle habitalion, hier encore si florissante : les cotonniers brûlés, les champs de maïs prêts à récoller, n'ofi"ranl plus qu'une poussière noirâtre ; l'odeur des arbresbrûléssubsislaiiaprès querincendiectail éteint. Si l'heure eût élé njoins avancée , il aurait vu les basses-coui s ouvertes , la maison abîmée, les loils enfoncés, les meubles brisés ou enlevés ; mais à peine Arthur donua-l-il un regret à toute celle perle. Comment avoir des nouvelles de son enfant et de sa mère? Commenl faire savoirà Mouzaskin qu'ilélait là? C'était son unique pensée.

Il se dirigea vers la forêt. Comme il passait près des cases , qui étaient désertes , car tous les noirs

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avaient quitté la plantation incendiée pour se joindre au camp, il crut voir un négrillon sortir d'une case; d'abord Arthur fil faire halle à ses con»pa;^rions ; le négrillon regarda ci alla à eux. 5J. dcTavciny vit qu'il n'y avait plus à reculer , et que si la présence de cet enfant cachait un piège , il fallait se sounictire ; il se disposait à faiic payer chèrement sa vie et celle de ses l\cu\ hravcs.

Dès que l'enfant fut à portée de la voix : 0 Si lu nous trahis , lu es mort, » cria Arihiir; et il le coucha en joue.

« Moi pas tiiihir vous, vous mouché de Taverny ? » Arthur le rccorinul. « Pour()uoi es-tu ici , Massck ?

— Moi le fils à Mouzaskiii , vcus savez , mon jeune tnnncJié ^ el // m'a dit : Toi voir la nnil , le jour , si le maître pas venir, el si li venir, toi amener // à nous. Moi avoir enlendu les hommes, et regarder \iie par la fente; moi vous avoir reconnu, et moi conduire vous à la grande foiéi.

— Tu ne me trompes pas , Wassck ?

— Non, non , maîire, venez. » L'enfant siffla un bean chien de îa Jamaiijue : « Hask , en avant! »

Le cœur d'ArlIiur bondit de joio. i Ma fortune est à vous loiis, braves noirs. Ma forlune! pen>a-l-il , je n'ai plus de l'oriune ; les deux habiialions sont ruinées. Peu i'.nporle; si je sauve la vie à ions les miens , je croirai n'avoir rien perdu. Oh ! que je puisse les conduire tous hors de celle lerre de njalheurî »

Ils arrivèrent à la grande forél. L'épaisseur du bois, qui empêchait d'apercevoir la clarlé de la lune, r»Midit la marche plus lente. De lemp.^ en temps Mas

3US NOUVELLE AMS^KICAINE.

8ek appelait Bask ; « Suivre // maître, croyé mt (suivons le maître , croyez-moi). Au bout de deux heures d'une marche pénible dans les détours de la foiêl , le pciil nègre Cl ia : Maître, vous prendre garde; et il disparut. Arthur eut un moment d'hésitaiiou, « Serionsnous trahis? » dit il. Il tâtonna, s'accrocha aux arbres avec précaution, et sentit qu'il descendait un ravin rapide ; mais au fond de ce ravin , il vit une large cnccinle sans arbres , assez découverte pour que la lune l'éclairât et la fil païaître de ce blanc argenté que donne un beau clair de lune, qui sous les tropiques est bien plus brillant encore que dans nos contrées. Arthur vit alors son jeune nègre, qui revenait suivi de Mouzaskin. Le chieu avait averti le fidèle noir, qui avait aussitôt quitté sans bruit le coin de la caverne où il sommeillait. Arthur se jeta dans les bras de ce fidèle ami.

« Vous êtes venu bientôt ; ce bon , ce bon , » dit Mouzaskin. Le digne nègie eut la délicatesse , digne du plus civilisé des blancs, de ne pas parler de Marie, de peur d'apprendre trop brusquement au jeune homme ce que peut-être il ne savait pas encore, pensait Mouzaskin , que sa femme était prisonnière au camp. Le désespoir de la mère fut moins prudent; un cri de surprise , de douleur et de joie , tout à la fois, échappa à madame Fanchet , éveillée par l'entrée de son gendre.

0 Marie ! s'écrie-i-elle ; Arthur , savez-vous où est Marie ?

— Au Cap , dans la maison du gouverneur.

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•— 0 Ciel ! quelle joie! Au Cap , Ariliur? cl coramcnl ? par quel Ijonheur ?

— Mouzaskin s'esi donc irompé.,.-. ; ^ïais comment n'esl-elle pas ici avec nous, ma maîtresse? » dii la bonne Yoca ; elclle se pressa contre Arthur pour ne pas perdre une parole «le ce qu'il allait dire.

M. de Taverny raconiu tout en peu de mots , et madanïe Fanchei , tranquille enfin sur Marie, ne pouvait se lasser de rciniMcier le Ciel d'avoir conduit son gendre préciscineni au moment oii les ra\isseurs emmenaient sa fille. « Arthur , lui dit-elle avec expression, vous me l'avez reiulue deux fois. Qui aurait dit, le jour où vous l'avez délivrée du serpent sous le bosquet , que votre pronostic devait se réaliser si littéralement : c Marie, ton époux sera toujours là pour te défendre ?

— Puisse-l-il toujours en cire ainsi , reprit Arthur; mais dans une révolution comme celle-ci, qui peut être sûr du lendemain? > A son tour madame Fanchet raconta à son gendre ce qu'il ignorait de cette içrrible journée , qui finissait mieux que personne n'eût osé l'espérer , puisque toute la fnmille avait échappé aux plus grands dangers.

On resta paisihiemeni assis jusqu'au lever du soleil, qui ne hâte ni ne ralentit jamais sa course sous les tropiques.

Dès qu'il parut, Arthur examina le lieu choisi par le bon Rlouzaskin pour la relraiie de ses maîtres ; il ne pouvait être plus convenable. Le brusque ravin qu'il fallait descendre était diffîcile, gardé par des arbres très-louJOfus et très-hauts qui rcmpéchaient

d'être facilement reconnu/; la clairière ouverte au bas était couverte d'herbes hautes , et, par sa disposition, elle annonçait qu'elle avait ^lû autrefois cire occupée par un de ces hameaux indiens , dont Colomb avait trouvé les forets de l'île remplies. Arthur passa la main sur son front. « Les Espagnols ont tout détruit ici, pensa-l-il ; notre cupidité à son tour a peuplé cel(e terre d'esclaves. Aujourd'hui , la lerre de l'esclavage à son réveil ! Malheur à ceux qui vivent au temps de la vengeance !

En traversant obliquement la prairie, on arrivait de nouveau à des acajous énormes et presque impénétrables , derrière lesquels un sentier non frayé, et qu'on ne pouvait soupçonner , conduisait à une autre clairière plus petite, et celle-ci à une troisième. Là , cachée par des broussailles et par la hauteur des herbes, éiait l'entrée d'une grotte fort spacieuse, naturellement formée par l'élévation d'un terrain rocailleux en cet endroit , et entièrement caché et recouvert par les arbres qui entouraient celle dernière clairière. Les détours pour arriver à cette retraite étaient nombreux et difficiles, comme ceux des hautes foréis d'Amérique. Arthur loua Mouzaskin ; et après avoir pris un repas dû encore aux soins prévoyants du serviteur, madame Fanchet, le bon nèyreetla fidèle Yoca pariiren! sous la petite escorte de M. de Taverny : ils arrivèrent heureusement au Cap.

La joie de Marie , en voyant sa mère, son fils cl son mari , fui çivamle. Elle se jela dans leurs l)ras , cl ne pnl parler (jiie d'une voix crilrcconpée |)ar les larmes ; elle serra ensuite son cnTunl avec une tendre élrcinle. La jeune mère, qu'elle consolait dans sou aflViciion , s'approcha irislemenl cl lui dit (fune voix altérée par le sentiment de sa propre douleur, mais que la reconnaissance accenluail doucement:

« Dieu vous récompense de vos soins pour mon fils : il vous rend le vôtre , madame. »

Marie contem])Iail son enfant avec amour. « Cher petit! Ma bonne mère, ma bonne nourrice, vous l'avez bien soigné! il n'a pas soufl'orl. »

— Maintenant, dit Arthur, il faut pourvoir à tout: M. Fraint , le capitaine de vaisseau <|ui doit vous emmener, sera prêt dans quatre jours. Il viendra Ini-mcme chercher les vingt passagers qui doivent monter à son bord ; il vous guidera par les détours qu'il jugera convenables. Vous vous embarquerez , mais le vaisseau doit rester encore quelques jours dans le port. Je vais mettre à profil ce peu de moments pour me démettre d'un commandement , que la Ibrce des événements rend inutile, cl pour faire porter à bord une petite provision de sucre et de café qui, avec le peu d'argent que nous emporterons, nous

aidera à trouver les premières ressources. Je vous rejoindrai à bord. >

Marie s'iuqniéla de celle courle séparalion; elle ne laissa partir son mari qu'avec une répugnance marquée.

Au jour dit, le capitaine vint lui-même, bien escorté prendre les passagers ; on passe pendant la nuit sous un fort occupé par les nègres, mais avec assez de bonheur pour n'éire pas entendu. On monte sur le vaisseau ; tous les passagers soni en sûreté.

Mais sept jours se passent sur la rade , sans que M. de Taverny paraisse. Un cri terrible se fait entendre. « Les noirs, les noirs au Cap-Français! » Les noirs, ayant Macaya à leur têie, étaient entrés au Cap et nîassacraient tous les blancs. Le feu est mis à la ville, elle n'est plus qu'un vaste incendie: les malheureux qui échappent au double péril , cherchent un asile dans le port; la mer se couvre de barques qui amènent les fugitifs à bord des vaisseaux ; les vaisseaux ne peuvent les contenir; on entasse pélemcle toutes ces malheureuses victimes. Heureux encore , heureux ceux qui peuvent être admis ! Mais parmi tous ces passagers , vainement Marie cherche Arthur. Arthur ne paraît pas. Sans doute il n'était pas au Cap quand lincendie a éclaté ; cependant , comment larde-l-il si longtemps ?... Hélas ! y a-i-il une seule partie de l'Ile où Ton ne soit en péril !

« Monsieur de Taverny ? dit un des nouveaux arrivés qui entend répéter souvent ce nom sur le vaisseau; j'ai ouï raconter qu'il a été arrêté par les noirs de Jean-François.

NOUVELLE AMÉftlCAIME. 3t5

— Que dites-vous ? s'écrie une voix.

— Que M. (le Taverny csl prisonnier : ce qui veut dire qu'il est mort , car ou n'a pas encore entendu dire que Jean-François , et surtout son illustre chef Biassou , aient pardonné à un blanc d'être blanc, et M. de Taverny était un des plus intrépides colons ; un brave , ma foi ! Toute Tile le sait !

— Imprudent î dit le capitaine ; voyez ce que vous avez fait ! > Et il montrait une femme qui venait de tomber évanouie.

Au même moment, tous les bàiimenls en rade , remplissant le port , eurent ordre de partir. Le vaisseau auquel M. de Taverny avait couûé Marie Temmena co voguant à pleines voiles.

cun. COLOMB. i7

( Suite.)

En 1796, on commençait à recouvrer quelque calme en France après le temps de la terreur. Un homme d'un âge avancé montait lentement les quatre étages d'une étroite et haute maison de la vieille ville de La Rochelle.

a Esl-ce là ? dit-il en parlant bas à un enfant qui le conduisait.

— Oui , monsieur , dit l'enfant. A quelle heure reviendrai-je ?

— 11 est trois heures , dit le vieillard ; j'attendrai la nuit, et Je reviendrai seul. La persécution se ralentit; c'est assez que tu m'aies conduit. Va , mon enfant , je retournerai sans toi. »

Et le digne homme tourna le bouton d'une porte qui n'était pas fermée à clef. Il se trouva dans une petite mansarde de forme irrégulière , et entièrement nue. Dans un coin , sur un large paillasson, un vieux nègre tressait des corbeilles ; le jonc dont il se servait , l'aiguille et la navette qui passaient et repassaient les brins de diverses couleurs autour des appuis d'osier, le vase plein d'eau dans lequel trempaient les pailles , voilà tout ce qu'on apercevait dans cette pauvre chambre.

Le nègre ôta son bonnet de laine , et sa tête crépue s'inclina pour saluer: <t Bonjour, bon per y *

NOUVELLE AMÉIMCAINE. 31 J

(iil-il; il oijvril une poile en s'elîaçaiil pour laisser passer rélrani!:er , mais sans quiller le pêne ue la serrure qu'il referma tloucenienl derrière le prèire. Ensuite il poussa un soupir , essuya une larme , el se remit à j'oiivra'îe.

Dans l'autre chambre , sur un lil de camp , une jeune Cemme pâle cl amaigrie paraissait prendre un peu de repos. L'n réseau commencé , des navettes el des liis de soie de plusieurs couleurs , épars sur son lil , altestaienl que , malgré sa sonlfranco , la malade cherchait encore à tra\ailler. Un enfanl fiais el rose jouail tranquillement auprès de la fenêtre , tandis qu'une femme respectable se tenait assise au pied du lil; ses yeux élaienl fixés avec iiujuieiude sur la malade endormie. Une servante , accroupie auprès d'un réchaud sous une noire clieniinéc, soignait une lisane; elle se retouiiia au brun léj-er que fil la porte , malgré toutes les précautions du vieux nègre. Le prêtre vit que cette servanie était une négresse paraissant âgée el qui pleurait en silence.

Le digne ecclésiasti(|ue fut ému ; il comprit tout de suite qtie ce réduit cachait le utyslère de quehjue grande infortune. La vieille daine créole tourna la lêie , cl, se levant doucement, lui fit signe, puis alla à lui , el lui dit tout bas :

H Soyez béni! Peut-être allez-vous faire du bien à ma lille ; ilepuis si longtemps elle «lésire un Diêin»' .S'o l'éveillons pas! c'est le chagrin et l'insomnie qui l'oul conduite là. Klle souflVail en silence, ell(« passait h's nuits au travail; il n'y a (|ue hiiii jours (|uc nous

)|0 NOUVELLIi AMÉRICAINE.

Pavons forcée à prendre du repos, eu restant sur ce lit. »

La jeune femme entendit murmurer des paroles , ei s'éveilla.

€ Ah ! c'est vous , mon père ! je vous ai longtemps souhaité. Vous voyez une personne trop faible peutêtre sous l'épreuve... mais une chrétienne qui, si elle doit mourir , dit-elle en jetant un regard sur sa mère, veut se mettre en étal de paraître devant son Dieu.

— Vous paraissez épuisée , ma fille ; mais j'ai vu bien des malades et des mourants, et vous ne paraissez pas devoir mourir. Je vous entendrai , ma fille; la parole du prêtre, par la permission de Dieu, est une consolation pour la vie plus souvent encore qu'une préparation pour la mort.

— Eh bien! donc, mon père, parlez-moi, et, s'il se peut, foriifiaz-moi. Je ne demande point à être consolée. Si je vis , je dois servir le Seigneur dans i'amerlume. Qu'il soit loué de vous avoir permis d'arriver jusqu'à moi! Mais ne courez-vous aucun danger? Je ne veux pas que personne s'expose pour moi. Ah ! il est si affreux d'être poursuivi , de ne pouvoir faire un pas en sûreté ! Je ne me pardonnerais pas de causer la perte d'un autre; c'est assez de ce qui est arrivé ! dit-elle en soupirant. On m'a dit que tout est plus tranquille, nem'a-i-ou pas trompée? est-ce vrai, mon père?

— Oui, ma fille , c'est vrai; soyez sans crainte. Mais quand il y aurait du danger , dit le prêtre en souriant , ne serait-ce pas le devoir du ministre de

Dieu (le s'exposer pour le service des ûmes ! Heureux, ma fille, ceux qui tneureut eu donuaut leur vie pour leur prochain !

— Oh! oui , reprit viveraeni la jeune femme, et Dieu les rccunipcnse , n'esl-ce pas? non-seulement ceux qui , comme vous , s'exposent pour le salut, mais encore ceux qui se sacrilicni pour leurs femmes, leurs mères, leurs enfanls et leurs amis?

— En doutez-vous , ma fille? Dieu a des récorapences pour toutes les vertus, pour tous les sacrifices.

— Et ceux qui survivent sont hien malheureux!

— Ma fille , heureux , toujours heureux ceux qui soiiffretii p'Tséculion pour la justice! Une grande récompense leur sera réservée. Puisque vous avez la foi, il vous reste un grand bien , et vous ne devez pas pleurer comme ceux qui n'ont pas d'espérance. Mais vous êtes bien jeune , et vous avez été frappée sans doute par de jurandes infortunes?

— Monsieur l'abbé, j'ai vingt-deux ans, et j'ai déjà épuise la coupe de toutes les joies et celle de toutes les douleurs. Ecoutez-moi avant d'entendre la confession de touies mes fautes , et vous verrez tout ce que j'ai souffert. »

En ce moment l'enfant qui avait ramené l'ecclcsiaslique entra tout ému.

I Monsieur le curé , dit-il , gardez-vous de sortir c'est la I*rovidence qui vous a conduit ici. Il arrive un ordre de Paris pour faire une descente dans toutes les maisons suspectes, et j'ai entendu une femme qui disait à un garde murucipal: t Va, moi, j'te donnerai une bonne prise, et sans peine. Ah! ah! ah! queu

farce! Il sera pris comme une souris dans la souricière. G'nia longtemps que je sais que T ci-devanl prélre Lormeaux est caché chez la citoyenne Malon , c'te ci-devanl , qu'est obligée d'en rabattre de ses deux de qu'aile vous étalait : de Malon de Courcy. Oui! vas en chercher aujourd'hui des comtes et des marquis ! el des de ï C'est ça qu'est beau , le peuple souverain! Et dans la souveraineté dont j'ai ma part, moi qui suis du peuple (et j' m'en vanic) j'veux faire des miennes. Est-ce que je suis pas libre? citoyenne delà république une el indivisible; cntcnds-tu? Liberté! égalité! plus de grands, plus de petits, plus de vilains cl de manants. Tout est égal devant la loi : citoyen président , citoyen représentant , citoyen cocher, citoyenne harengère, s'il vous plaît. Ah ! parce que j' vends de la marée, on croit que je n'ai pas droit à mon titre? Attends, attends , j' vas dénoncer la ci-devant Malon el le ci-devanl prêtre Lormeaux... a Monsieur, je n'en ai pas écouté davantage , el je suis venu vous dire de rester caché ici.

— Mais je vais compromettre celte maison! s'écria le prêtre effrayé.

— Non, dit la vieille dame, on n'aura pas la pensée de vous chercher dans une maison où ne se trouvent que des locataires. Nous sommes si peu connues ! Nous pourrions vous cacher momentanément dans une chausse-trape qui donne du grenier sur une petite tourelle. D'ailleurs, on ne cherchera pas ; on sait que nous sommes des fugitives de Sainl-Dominguc. Quelqu'un l'a-t-il vu entrer? dit-elle à l'enfant?

— Personne.

NOUVEr (.E AMÉIUC.MNC. 319

— Bien. Va vilc, et prends garde de le trahir.

— Oh ! il n'y a pas de danjjer. Mon père n'est pas suspect : c'est un hon républicain ; mais il a aidé hier, des braves gens , cl respecte les prêtres. Il m'a défendu de les appeler citoyen quand j'en conduirais quelques-uns. »

L'enfant sortit.

< 0 mon Dieu ! dit la jeune femme, vous m'assuriez 7 que v'ous ne couriez plus de danger. \ — Vous voyez que c'est pour mon salut que je suis venu chez vous.

— Nous vous traiterons le moins mal que nous /pourrons. On mettra un matelas de mon lit sur celui

de Mouzaskin, en haut dans la tourelle» dit la vieille dame. (Elle n'ajoutait pas que c'était le seul qui composai son modeste lit, et qu'elle ne se coucherait ^/^paâ de la nuit.)

— Je. serai bien , mes chères dames , toujours bien; nous aurons plus de temps pour entendre l'histoire de vos malheurs. 0 Seigneur! Seigneur! faites qu'on ne découvre pas la retraite de nos frères ! »

Le temps des recherches , commandées en 179G contre les ci-devant prêtres^ ne dura à la Rochelle que trois jours. Aucun prêtre ne fut découvert, et ce retour de perséculion fut le dernier. A partir de ce moment , les ecclésiastiques ne furent plus inquiétés dans leurs retraites.

Le bon M. Lormeaux put visiter souvent les créoles de Saint-Domingue que nous avons facilement reconnus. La douceur de Marie , le dévouement des bons

noirs, la tendresse de madame Fanchet, ne s'étaient pas démeniis. Le malheur n'avait pas trouvé Marie sans énergie; elle avait su travailler de ses mains pour faire vivre sa famille. On a vu que son fu'«le nègre lui consacrait aussi le fruit de son industrie. Elle eut bientôt fait connaître tous ses malheurs au digne ecclésiastique.

« J'ai été frappée, lui disait-elle souvent , dans ce que j'ai de plus>cher. Je n'ai jamais aimé que D)ieu , ma mère, mon mari et cet enfant destiné peut-être à devenir bientôt tout à fait orphelin; et Dieu m a ôlé mon mari , celui qu'il m'avait donné pour app^ \. Je n'ai pas eu un moment pour me préparer à ce malheur. J'attendais cet ami sur le vaisseau qui devait nous ramener tous, et j'ai entendu subitement annoncer sa mort !... ah ! mon père, sans avoir pu lui dire un mot,* sans lui avoir donné aucun secours, sans qu'il ait pu recevoir les consolations des mourants !... Le soigner malade et le perdre , eût été affreux ; mais le perdre assassiné!... Les cruels ! ils lui auront peut-être fait souffrir mille supplices !

« Mon père, il faut avoir éprouvé de telles douleurs pour les comprendre. Quand je suis revenue à moi sur ce vaisseau qui m'emmenait, je ne voulais pas continuer ma roule ; je disais qu'il n'avait pas péri , que ce n'était pas possible ; je demandais une barque, une chaloupe... Le vaisseau m'emmenait rapidement, mon cœur se brisait... a II va venir nous rejoindre, disais-je , et il trouvera le vaisseau parti , c'est alors que les noirs le prendront... » Tels étaient mes discours dans mon égarement; mais les témoignages ds

NOUVELLE AMÉRICAINE. Zli

tant de passagers, venus du Cap après nous, furent si

douloureusement unanimes , que je dus me rendre à

cruelle évidence el croire à njon malheur.

» Depuis , mon père , je cherche à me soumcllre.

nijslère qui enveloppe celle mort me irouble

' Igré moi; il cmjtêche mon cœur de se résigner

rae à un miil irréparable , cl de trouver la paix.

— une de la raison contre une espérance illusoire 'Kciue mou âme. Inulilomeni je cherche du calme:

'Tnîsimule pour ne pas adliger ma mère ; je souris

On enfant ; je réponds aux soins de mes bons

^rcs, je me livre à un travail assidu ; mais malgré

ji, je nourris dans )e fond de nion cœur une douleur

qui devient tous les jours plus vive...

— Kl cette douleur, ma fdie, ininc voire santé; il faut la modérer. Au milieu de voire peine vous avez de grandes consolations: une mère, un enfant, des serviteurs auxquels vous devez la vie de ces êtres si chers... Combien de victimes de la révolution sur la terre de France seiaieM heureuses de ce qui vous reste...

— Ma bonne mère! qu'elle a souffert pour moi... pour moi seule, mon père ! Il faut soutenir cette vie malérielle qui nous est laissée quand noire vie morale est brisée... A Philadelphie , où le vaisseau nous a conduites , les ressources nous ont manqué. Que nia mère a pris de soins! que d'iuquiéiudes... La Terreur nous empêchait de venir joindre un bon oncle que nous regardions de loin comme notre ange tutélaire, el qui, poursuivi lui-même, trouva moyen de nous aidera une si grande distance. Enfin , le 9 thermidor

cnn. coLOMu. 28

arrivé , nous voulûmes venir en France pour nous trouver dans une pairie, sur une lerre où on parlerait noire langue , près de cel oncle vénéré... Mon père, nous ne le irouvàmes plus... Le 9 ihermidor était venu pour lui hiiil jours trop lard... Incarcéré , jugé en quaranie-huil heures , il avait péri. Ses biens élaienl perdus, ses enfants dispersés.

» Ce dernier coup nous a anéanties. Nous avor. fui Paris : nous sommes venues à La Rochelle. L je vois celte mer qui apporte , quoique a une j;' nde dislance , le vent qui a soufflé sur la lerre où soyt sans doule dans un coin ignoré , les restes de celui que je pleure... El quand il débarque quelque colof» de Saint-Domingue , je lui demande s'il n'a pas recueilli quelque détail sur la mort de M. de Taverny, l'un des défenseurs de l'île , qui a été tué en voulaiu assurer la fuite de sa femme et de son enfant. »

Tels élaient les entretiens de madame de Taverny avec le digne prêtre. Madame Fanchet ne savait si elle devait ou non les encourager. D'abord les visites de M. de Lormeaux avaient paru amener une diversion utile, mais bientôt le mal de madame de Taverny avait repris le dessus ; de plus en plus elle paraissait s'affaiblir , et le temps s'écoulait sans dissiper sa langueur.

Un matin le vieux prêtre entra.

« Ma fdle, dil-il , le gouvernement vient de reconnaître le nègre Toussaint Louverture comme gouverneur de Saint-Domingue.

— Mon père, celle nouvelle n'intéresse que les colons qui ont pu survivre aux désastres de l'île.

NODVELLB AMéRICAi;<E. 325

— Toussaint a rendu un grand nombre de prisonniers.

— Heureux , mon père , ceux qui ont parmi les prisor'iiers un père, un mari ou un frère! Pour n"^' dclivriance d'aucun prisonnier ne réjouira t.. iir.

— Ma fille , vous avez lu quelquefois de vieilles légendes ; n'avez-vous pas élé loucliée de celle de ce seigneur des anciens âj;es qui icirouve au fond d'jinc lorêt , sous la garde d'une biche , sa femme Geneviève , qu'il croyait avoir fait périr?

— Oui, mon père, soupira Marie, dans les légendes il se trouve de ces rencontres heureuses...

— Il arrive quelquefois ailleurs que dans les légendes des clioses élonnanlcs qui i)araisscnt tenir du miracle... Ki si Dieu vous appelail à réaliser une de ces merveilles si surprenantes , qu'on a peine à croire , quoiqu'elles soient vraies , serie2-vous assez forte pour la supporter? Une grand joie vous feraitelle mal comme une grande douleur?

— Que dites-vous, mou père? que semblez-vous dire?...

— Voici , ma fdlc , voici qui vous dira mieux que moi. »

Au mémo moment madame de Relly entra , celle jeune dame qui avait voué à Marie une amilié de sœur depuis que Marie avait sauvé son dernier et unique enfant. Elle se jeta dans les bras de madame de Taverny.

« Amiel chère amie! s'écria-l-elle, que vous êtes

.'^^fl^

changée! Séchez vos larmes , je vous apporte une bonne nouvelle.

— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! cria Marie d'une voix éloiiffée. Arthur! Arihur, vivrait-il? pourrait-il vivre?... Ne me trompez pas, par piiié, j'en mourrais!

— Arthur vil ! il vit pour l'aimer... > dit une voix bien connue qui venait du dehors. Et un jeune homme en uniforme se précipita dans le triste appartement.

« Arihur !...

— Marie!... »

El ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Arihur pressa mille fois sur son cœur sa femme , sa mère , son fils. Des larmes , de douces larmes coulèrent; celles d'Arthur s'échappaienl avec des sanglots , car il avait tant souffert , et il était si heureux , que le contraste l'oppressait. Le fidèles serviteurs eurent leur tour; ils ue pouvaient croire leurs yeux. « Maîire à nous! maître à nous! » répétaieni-ils sans pouvoir se persuader qu'ils parlaienl à M. de Taverny.

Le préire el la jeune dame jouissaient d'un tableau si délicieux.

Le lecteur désirera sans doute, comme Marie, savoir pourquoi cinq ans entiers s'éiaienl écoulés sans qu'on eût des nouvelles de M. de Taverny , puisqu'il était vivant , et qu'on voit mainienanl que le bruit de sa mort élaii faux.

Eu reconduisant son détachement, avant de quitter l'île , Arthur était lombé entre les mains d'un corps nombreux des noirs de Jean-François etdeBiassou; il s'était vaillamment défendu , mais ses soldats

NOLVELLG AMÉRICAINE. 325

avaienl presque tous péri, et les autres avaient été faits prisonniers avec lui. Les passagers , montés à bord , étaient bien informés ; ces passagers savaient que Biassou avait donné l'ordre de njassacrer les prisonniers , et (jue cet ordre avait été exécuté.

Mais ils ne savaient pas qu'avant le supplice , Georges, ce noir toujours dévoué à la famille de madanje Fanchel, quoique toujours avec les rebelles, avait trouvé le moyen de faire évader Anliur, et que seul , de tous les prisonniers , il avait échappé.

Arthur n'avait pu rejoindre le vaisseau ; dans une mortelle alarme pour sa femme et sa mère, ne sachant comment leur faire parvenir de ses nouvelles , ignorant même si elles avaient pu être en sûreté au moment de Tincendie qui eut lieu quand lui-même était prisonnier , il erra quelrjne lemj>s dans l'île. Il apprit que tous les vaisseaux étaient partis ; par des inrorn)ations indirectes , il l'ut enfin assuré que sa femme était sur le vaisseau. Alors il ne songea plus qu'au moyen d'obtenir passage sur quelque navire; il sut qu'on était ardent à sa poursuite , car son évasion avait été découverle ; alors il imagina de se joindre pour un temps, en qualité de volontaire, à un régiment français : de là il espérait s'embarquer. Dès les premières sorties qu'il lit avec le régiinenl , il fut fait prisonnier de la main de Toussaint. Toussaint Louverture commençait alors sa carrière ; il conservait souvent la vie de ses prisonniers. Arthur ne périt pas , mais il ne recouvra la liberté (pi'an nu)ment où l'autorité de Toussaint fut reconnue par le ^'oiivernemeut français. Il se hâta d'aller à EMiiladcIphie , uii il sui

CUR. COLOMB. i8*

que madame Fanchet et madame de Taveruy élaienî parties pour la France. Il s'embarqua aussiiôi,et retrouva sur le vaisseau celle dame de Belly, qui put l'instruire de loul ce qui était arrivé à Marie depuis le jour où elle croyait Tavoir perdu.

Tous les deux jugèrent qu'en la retrouvant , il fallait user de sages ménagements pour lui annoncer son bonheur. Madame de Belly voulut se charger de le lui apprendre elle-même ; elle épargna bien des inquiétudes à M. de Taverny , car elle avait su que madame Fanchet et sa fille avaient choisi le séjour de La Rochelle.

Le bonheur revint de nouveau visiter les anciens habitants de Ballve. Les vieux nègres retrouvèrent leurs chansons et les Joies de leur jeunesse. L'enfant connut le prix de la tendresse d'un père; il ne vécut plus entouré de larmes. Madame Fanchet se livra aux transports de son bonheur. Marie recouvra la santé ; elle ne cessait de remercier Dieu , et souvent ses paupières se mouillaient des larmes de la reconnaissance. Madame de Belly resta leur amie, et fixa sa demeure auprès d'eux.

En 1818 , à Paris , un mariage brillant attirait un grand concours de voilures et de riches équipages.

« Qui se marie? demande un curieux.

— C'est le fils du général de Taverny , un des ofiiciers les plus distinguées de l'armée. Il épouse la fille du comte de ***. Celte femme pleine d'amabilité est sa mère. On dit qu'elle est créole , et qu'elle n'entend jamais parler des malheurs de Saint-

NOUVRLLB AMÉniCAL'VE. 327

Domingue sans une émotion marquée , mais que chaque fois elle ajoute : t Ceux qui , après les terreurs de la tempête, recouvrent ce qu'ils croyaient perdu , ne peuvent avoir que des paroles de reconnaissance t »

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