Christophe Colomb
Dieu se cache dans le détail des choses humaines, et il se dévoile dans l'ensemble. Aucun sensé n'a jamais nié que les grands événements qui composent la vie historique de l'humanité ne fussent reliés et coordonnés secrètement par un fil invisible, suspendu à la main toute-puissante du souverain ordonnateur 5 des mondes pour concourir à un dessein et à un plan. Comment celui qui a donné la lumière à l'œil serait-il aveugle ? Comment celui qui a donné la pensée à sa créature serait-il luimême sans pensée ? Les anciens appelaient ce plan occulte, absolu et irrésistible de Dieu dans les choses humaines, le 10 Destin, la Fatalité ; les modernes l'appellent la Providence, nom plus intelligent, plus religieux et plus paternel.
En étudiant l'histoire de l'humanité, il est impossible de ne pas reconnaître, par-dessus et par-dessous l'action libre de l'homme, l'action souveraine et transparente de la Providence. 15 Cette action d'ensemble et de masses n'exclut en rien la liberté de nos actes, qui fait seule la moralité des individus et des peuples ; elle semble les laisser se mouvoir, agir, s'égarer avec une latitude complète d'intention, de choix du bien et du mal, dans une certaine sphère d'action et avec une certaine consé- 20 queuce logique de peines encourues ou de rémunérations méritées, selon que leur intention a été plus droite ou plus viciée ; mais les grands résultats généraux de ces actes des individus ou des peuples lui appartiennent, et à elle seule. Elle semble se les réserver, indépendamment de nous, pour des fins divines 25 que nous ne connaissons pas et qu'elle nous laisse seulement entrevoir quand elles sont presque atteintes. Le bien et le mal sont de nous et sont à nous ; mais la Providence se joue de nos perversités comme de nos vertus, et de ce bien et de ce mal elle tire avec une égale infaillibilité de sagesse l'accomplissement de 30 son dessein sur l'humanité. L'instrument caché, mais divin, de
cette Providence, quand elle daigne se servir des hommes pour se pre'parer ou pour accomplir une partie de ses plans, c'est l'inspiration. L'inspiration est véritablement un mystère humain dont il est difficile de trouver la source dans l'homme même. Elle semble venir de plus haut et de plus loin. Voilà 5 pourquoi on lui a donné un nom mystérieux aussi, et qui no se définit bien dans aucune langue : génie. La Providence fait naître un homme de génie. Le génie est un don : il ne s'acquiert pas par le travail, il ne s'obtient pas même par la vertu, il est ou il n'est pas, sans que celui-là même qui le possède 10 puisse rendre compte de sa nature et de sa possession. A ce génie la Providence envoie une inspiration. L'inspiration est au génie ce que l'aimant est au métal. Elle l'attire, indépendamment de toute conscience et de toute volonté, vers quelque chose de fatal et d'inconnu, comme le pôle. Le génie suit cette 15 inspiration qui l'entraîne, et un monde moral ou un monde physique est trouvé.
Voilà Christophe Colomb et la découverte de l'Amérique !
Colomb, dans sa pensée, aspirait à compléter le globe, qui lui paraissait manquer d'une de ses moitiés. C'était le besoin de 20 l'unité géographique terrestre dont il était travaillé. Ce besoin était également une inspiration de son époque. Il y a des idées qui flottent dans l'air comme des miasmes intellectuels et que des milliers d'hommes semblent respirer en même temps. Chaque fois que la Providence prépare le monde, à son insu, à 25 quelque transformation religieuse, morale ou politique, on peut observer presque régulièrement ce même phénomène : une aspiration et une tendance plus ou moins complète à l'unité du globe par la conquête, par la langue, par le prosélytisme rtjligieux, par la navigation, par les découvertes géographiques ou par la 30 multiplication des relations des peuples entre eux, au moyen du rapprochement et du contact de ces peuples que des voies de communication, des besoins et des échanges resserrent en un seul peuple. Cette tendance à l'unité du globe, à certaines époques, est un des faits providentiels les plus visibles dans les 35 résultats de l'histoire.
Ainsi, lorsque la grande civilisation orientale des Indes et de
l'Egypte semble épuisée de vieillesse et que Dieu veut appeler l'Asie et l'Occident à une civilisation plus jeune, plus mouvante et plus active, Alexandre part, sans savoir pourquoi, des valle'es de la Macédoine, entraînant les regards et les auxiliaires de la Grèce, et le monde connu devient un sous la terreur et sous la 5 gloire de son nom, depuis l'Indus jusqu'à l'extrémité de l'Europe.
Quand il veut préparer un auditoire immense au Verbe transformateur du christianisme en Orient et en Occident, il répand la lanf^ue, la domination, les armes de Rome et de César des bords du golfe Persique aux montagnes de l'Ecosse, unissant 10 sous un seul esprit et sous une seule servitude l'Italie, les Gaules, la Grande-Bretagne, la Sicile, la Grèce, l'Afrique et l'Asie.
Quand il veut, quelques siècles après, arracher l'Arabie, la Perse et leurs dépendances à la barbarie, et faire prévaloir le 15 dogme irrésistible de l'unité de Dieu sur les idolâtries et sur les indifférences de ces parties reculées ou corrompues du monde, il arme Mahomet du Coran et du glaive ; il permet à l'islamisme de conquérir en deux siècles tout l'espace compris entre l'Oxus et le Tage, entre le Thibet et le Liban, entre l'Atlas et le Taurus. 20 Une immense unité d'empire répond d'avance à une immense unité d'idée.
Ainsi de Charlemagne en Occident, quand sa monarchie universelle, des deux côtés des Alpes, prépare, depuis la Scythie et la Germanie, le vaste lit où la civilisation chrétienne va recevoir 25 et baptiser les Barbares.
Ainsi de la révolution française, cette réforme du monde occidental par le raisonnement, quand Napoléon, aussi entreprenant qu'Alexandre, promène ses armées victorieuses sur le continent asservi, constitue un moment le grande unité de la France, et 30 croyant y fonder son empire, n'y jette en effet que les semences de la langue, des idées et des institutions de la Révolution.
Ainsi de nos jours, non plus sous la forme de conquêtes, mais sous la forme de communications intellectuelles, commerciales pacifiques, entre tous les continents et tous les peuples du globe 35 c'est la science qui devient le conquérant universel au profit et à la gloire de tous. La Providence semble avoir chargé cette fois le génie de l'industrie et des découvertes de lui préparer la plus complète unité du globe terrestre qui ait jamais resserré le
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temps, l'espace et les hommes en une masse plus rapprochée, plus compacte et plus assimilée. La navigation, l'imprimerie, la découverte de la vapeur, cette force économique et irrésistible d'impulsion, qui lance l'homme efc ses armées, et ses marchandises, aussi loin et aussi vite que sa pensée ; la construction des 5 chemins de fer qui aplanissent les montagnes en les perçant, et qui nivellent toute la terre ; la découverte des télégraphes électriques, qui donnent aux communications entre les deux hémisphères l'instantanéité de la foudre ; la découverte des aérostats, qui cherchent encore leur gouvernail, mais qui rendront bientôt 10 navigable un élément plus universel et plus simple que l'Océan ; toutes ces révélations presque contemporaines de la Providence par l'inspiration du génie industriel, sont des moyens de resserrement, de concentration, de contraction du globe sur lui-même ; des instruments de rapprochement, d'homogénéité des hommes 15 entre eux. Ces moyens sont si actifs et si évidents, qu'il est impossible de ne pas y voir un dernier plan de la Providence, un dernier effort vers l'inconnu, et de ne pas en conclure que Dieu prémédite pour nous et pour nos descendants quelque dessein caché encore à notre courte vue, dessein pour lequel il prend ses 20 mesures en faisant avancer le monde vers la plus puissante des unités, l'unité de pensée, qui annonce quelque grande unité d'action dans l'avenir.
Ainsi était préparé l'esprit du xve siècle à quelque étrange manifestation humaine ou divine, quand naquit le grand homme 25 dont nous allons raconter l'histoire. On attendait quelque chose : l'esprit humain a ses pressentiments. Ce sont les vagues prophéties des réalités qui s'approchent,
Au printemps de l'année 1471, au milieu du jour, par un soleil brûlant qui calcinait les chemins de l'Andalousie, sur une 30 colline, à environ une demi-lieue du petit port de mer de Palos, deux étrangers voyageant à pied, leurs chaussures usées par la marche, leurs habits, où l'on voyait les vestiges d'une certaine aisance, souillés de poussière, le front baigné de sueur, s'arrêtèrent et s'assirent h, l'ombre d'un portique extérieur d'un petit 35 monastère appelé Sainte-Marie de Rabida. Leur aspect et leur lassitude imploraient d'eux-mêmes l'hospitalité. Los couvents
de franciscains étaient, à cette époque, les hôtelleries des voyageurs pédestres à qui la misère interdisait d'aborder d'autres asiles. Ce groupe de deux étrangers attira l'attention des moines.
L'un était un homme à peine parvenu au milieu de la vie, ô grand de taille, robuste de formes, majestueux de pose, noble de front, ouvert de physionomie, pensif de regard, gracieux et doux de lèvres. Ses cheveux, d'un blond légèrement brun dans sa première jeunesse, se teignaient prématurément sur les tempes de ces mèches blanches que hâtent le malheur et le 10 travail d'esprit. Son front était élevé ; son teint, primitivement coloré, était pâli par l'étude et bronzé par le soleil et la mer. Le son de sa voix était mâle, sonore et pénétrant comme l'accent d'un homme habitué à proférer des pensées profondes. Rien de léger ou d'irréfléchi ne se révélait dans ses moindres 15 mouvements ; il semblait se respecter modestement lui-même ou n'agir qu'avec la réserve d'un homme pieux dans un temple, comme s'il eût été en présence de Dieu.
L'autre était un enfant de huit à dix ans. Ses traits, plus féminins, mais déjà miiris par les fatigues de la vie, avaient une 20 telle ressemblance avec ceux du premier étranger, qu'il était impossible de ne pas reconnaître en lui ou un fils ou un frère de l'homme mûr.
Ces deux étrangers étaient Christophe Colomb et Diego son fils. Les moines, curieux et attendris à l'aspect de cette 25 noblesse de visage du père et de cette grâce de l'enfant, qui contrastaient avec l'indigence de leur équipage, les firent entrer dans l'intérieur du monastère pour leur offrir l'ombre, le pain et le repos dus aux pèlerins. Pendant que Colomb et son enfant se rafraîchissaient et se fortifiaient de l'eau, du pain et des 30 olives de la table des hôtes, les moines allèrent informer le prieur de l'arrivée des deux voj'ageurs, et de l'intérêt étrange qui s'attachait à leur noble apparence en contraste avec leur misère. Le prieur descendit pour converser avec eux.
Ce supérieur du couvent de la Rabida était Juan Pérès de 35 Marchenna, ancien confesseur de la reine Isabelle, qui régnait alors avec Ferdinand sur l'Espagne. Homme de sainteté, de
science et de recueillement, il avait préféré l'abri de son cloître aux honneurs et aux intrigues de la cour ; mais il avait conservé, par cette retraite même, un grand respect dans le palais et un grand crédit sur l'esprit de la reine. La Providence n'avait pas moins dirigé les pas de Colomb que le hasard, si elle 5 avait eu pour intention de lui ouvrir par une main affidée, quoique invisible, les portes du conseil, l'oreille et le cœur des souverains.
Le prieur salua l'étranger, caressa l'enfant, et s'infortna avec bienveillance des circonstances qui les forçaient à voyager à pied 10 à travers les routes détournées de l'Espagne et à emprunter l'humble toit d'un monastère pauvre et isolé. Colomb raconta sa vie obscure et déroula ses pensées immenses au moine attentif. Cette vie et ces pensées n'étaient qu'une attente et un pressentiment. Voici ce qu'on en a su depuis. 16
Christophe Colomb était le fils premier né d'un cardeur de laines de Gênes, métier aujourd'hui infime, profession alors libérale et presque noble. Dans ces républiques industrielles et commerciales de l'Italie, les artisans, fiers de retrouver ou d'inventer des industries, formaient des corporations ennoblies 20 par leur art et importantes dans l'État. Il était né en 1436. Il avait deux frères, Barthélémy et Diego, qu'il appela plus tard à partager ses travaux, sa gloire et ses malheurs ; il avait aussi une sœur plus jeune que ses frères. Elle se maria à un ouvrier de Gênes. Son obscurité la préserva longtemps de l'éclat et des 25 infortunes de ses frères.
Nos instincts naissent des premiers spectacles que la nature offre à nos sens dans les lieux oii noua voyons le jour, surtout quand ces spectacles sont majestueux et infinis, comme les montagnes, le ciel et la mer. Notre imagination est la contre- 30 épreuve et le miroir des premières scènes dont nous sommes frappés. Les premiers regards de Colomb enfant contemplèrent le firmament et la mer de Gênes. L'astronomie et la navigation entraînèrent de bonne heure ses pensées dans ces deux espaces ouverts sous ses yeux. Il les remplissait de ses rêveries avant 35
de les repeupler de leurs continents et de leurs îles. Contemplatif, silencieux, pieux d'inclination dès ses plus tendres années, il était, encore enfant, emporté par son génie, dans les espaces, non pas seulement pour découvrir plus, mais pour adorer davantage. Dans l'œuvre divine, ce qu'il cherchait au 5 fond de tout, c'était Dieu.
Son père, homme éclairé et aisé dans sa profession, ne résista pas à la nature qui se manifestait par de si studieux penchants dans son fils. Il l'envoya étudier à Pavie la géométrie, la géographie, l'astronomie, l'astrologie, science imaginaire du temps, 10 et la navigation. Son esprit dépassa promptement les limites de ces sciences alors incomplètes. Il était de ces âmes qui vont toujours au delà du but oii le vulgaire s'arrête et dit : assez. A quatorze ans, il savait tout ce qu'on enseignait dans ces écoles ; il revint à Gênes, dans sa famille. La profession sédentaire et 15 inintellectuelle de son père ne pouvait emprisonner ses facultés. Il navigua plusieurs années sur les navires de commerce, de guerre, d'expéditions aventureuses, que les maisons de Gênes armaient sur la Méditerranée pour disputer ses flots et ses ports aux Espagnols, aux Arabes, aux mahométans, sortes de croisades 20 perpétuelles où le trafic, la guerre et la religion faisaient, de ces marines des républiques italiennes, une école de commerce, de lucre, d'héroïsme et de sainteté. Soldat, savant et matelot à la fois, il monta sur des vaisseaux que sa patrie prêta au duc d'Anjou pour conquérir Naples, sur la flotte que le roi de Naples 25 envoya attaquer Tunis, sur les escadres dont Gênes combattait l'Espagne. Il s'éleva, dit-on, à des commandements d'obscures expéditions navales dans la marine militaire de son pays. Mais l'histoire le perd de vue dans ces commencements de sa vie. Sa destinée n'était pas là ; il se sentait à l'étroit dans ces petites 30 mers et dans ces petites choses. Sa pensée était plus grande que sa patrie. Il méditait une conquête pour l'espèce humaine, et non pour une étroite république de la Ligurie.
Dans les intervalles de ces expéditions^ Christophe Colomb trouvait à la fois, dans l'étude de son art, la satisfaction de sa 35
passion pour la géographie et pour la navigation, et son humble fortune. Il dessinait, gravait et vendait des cartes marines ; ce petit commerce suffisait péniblement à son existence. Il y cherchait moins le lucre que le progrès de la science. Son esprit et ses sens, continuellement fixés sur les astres et les mers, 5 poursuivaient par la pensée un but entrevu par lui seul.
Un naufrage, â la suite d'un combat naval et de l'incendie d'une galère qu'il montait, dans la rade de Lisbonne, le fixa en Portugal. Il se précipita dans la mer pour échapper aux flammes, se saisit, d'une main, d'une rame, et, nageant de l'autre 10 main vers la côte, il atteignit le rivage. Le Portugal, pris alors de passion pour les découvertes maritimes, était un séjour qui convenait à ses inclinations. Il espérait y trouver des occasions et des moyens de s'élancer à son gré sur l'Océan ; il n'y trouva que le travail ingrat du géographe sédentaire, l'obscurité et 15 l'amour. En allant chaque jour assister aux offices religieux dans l'église d'un couvent de Lisbonne, il s'éprit d'attachement pour une jeune recluse dont la beauté l'avait frappé. C'était la fille d'un noble Italien attaché au service de Portugal. Son père l'avait confiée aux religieuses de ce couvent en partant pour une 20 expédition navale lointaine. Séduite elle-même' par la beauté pensive et majestueuse du jeune étranger qu'elle voyait chaque jour assidu aux offices de l'église, elle ressentit l'amour qu'elle lui avait inspiré. Tous deux étant sans parents et sans fortune sur une terre étrangère, rien ne pouvait contrarier l'attrait qu'ils 25 éprouvaient l'un pour l'autre ; ils s'unirent par un mariage sur la foi de la Providence et du travail, seule dot de Felippa et de son amant. Il continuait, pour nourrir sa belle-mère, sa femme et lui à faire des cartes et des globes recherchés, à cause de leur perfection, par les navigateurs portugais. Les papiers de son 30 beau-père, qui lui furent remis par sa femme, et ses correspondances avec Toscanelli, fameux géographe de Florence, lui fournirent, dit-on, des notions précises sur les mers lointaines de l'Inde et les moyens de rectifier les éléments alors confus ou fabuleux de la navigation. Entièrement absorbé dans sa félicité 35 domestique et dans ses contemplations géographiques, il eut un premier fils, qu'il appela Diego, du nom de son frère. Sa société intime ne se composait que de marins revenant des expéditions lointaines ou rêvant des terres inconnues et des routes
non fraydes sur l'Océan. Son atelier de cartes et de globes était un foyer d'idées de conjectures, de projeta, qui entretenait sans cesse son imagination de quelque grand inconnu sur le globe. Sa femme, fille et sœur de marins, partageait elle-même ces enthousiasmes. Comme il contournait sous ses doigts ses globes 5 et pointait ses cartes d'îles et de continents, un vide immense avait frappé les yeux de Colomb au milieu de l'océan Atlantique, La terre semblait manquer, là, du contre-poids d'un continent. Des rumeurs vagues, merveilleuses, terribles parlaient, à l'imagination des navigateurs, de côtes entrevues du sommet des 10 Açores, d'îles immobiles ou flottantes, qui se montraient par des temps sereins, qui disparaissaient ou qui s'éloignaient quand des pilotes téméraires cherchaient à an approcher. Un voyageur vénitien, Marco Polo, qu'on regardait alors comme un inventeur de fables et dont le temps a reconnu depuis la véracité, racontait IP à l'Occident les merveilles des continents, des États et des civilisations de la Tartarie, de l'Inde, de la Chine, que l'on supposait se prolonger là où s'étendent en réalité les deux Amériques. Colomb lui-même se flattait de trouvera l'extrémité de l'Atlantique, ces contrées de l'or, des perles, de la myrrhe, dont 20 Salomon tirait ses richesses, cet Ophyr de la Bible, recouvert depuis des nuages du lointain et du merveilleux. Ce n'était pas un continent mouveau, mais un continent perdu qu'il cherchait. L'attrait du faux le menait à la vérité.
Il supposait dans ses calculs, d'après Ptolémée et d'après les 25 géographes arabes, que la terre était un globe dont on pouvait faire le tour. Il croyait ce globe moins vaste qu'il ne l'est de quelques milliers de lieues. Il s'imaginait, en conséquence, que l'étendue de mer à parcourir pour arriver à ces terres inconnues de l'Inde était moins immense que les navigateurs ne le 30 pensaient. L'existence de ces terres lui semblait confirmée par les témoignages étranges des pilotes qui s'étaient avancés le plus loin au delà des Açores. Les uns avaient vu flotter sur les vagues des branches d'arbres inconnus en Occident ; les autres, des morceaux de bois sculptés, mais qui n'avaient pas été travail- 35 lés à l'aide d'outils de fer ; ceux-là, des sapins monstrueux creusés en canots d'un seul tronc, qui pouvaient porter quatrevingts rameurs ; ceux-ci, des roseaux gigantesques ; d'autres, enfin, des cadavres d'hommes blancs ou cuivrés dont les traits
ne rappelaient en rien les races occidentales, asiatiques ou africaines.
Tous ces indices flottants de temps en temps à la suite des tempêtes sur l'Océan et je ne sais quel instinct vague qui précède toujours les réalités comme l'ombre précède le corps quand on a 5 le soleil derrière soi, annonçaient au vulgaire des merveilles, attestaient à Colomb des terres existantes au delà des plages écrites par la main des géographes sur les mappemondes. Seulement il était convaincu que ces terres n'étaient qu'un prolongement de l'Asie, remplissant plus d'un tiers de la circonférence 10 du globe. Cette circonférence, ignorée alors des philosophes et des géomètres, laissait aux conjectures l'étendue de cet Océan qu'il fallait traverser pour atteindre à cette Asie imaginaire. Les uns la croyaient incommensurable ; les autres se la figuraient comme une espèce d'éther profond et sans bornes, dans lequel 15 les navigateurs s'égarent, comme aujourd'hui les aéronautes dans les déserts du firmament. Le plus grand nombre, ignorant les lois de la pesanteur et de l'attraction qui rappelle les corps au centre, et néanmoins admettant déjà la rotondité du globe, croyaient que des navires ou des hommes portés par le hasard 20 aux antipodes s'en détacheraient pour tomber dans les abîmes de l'espace. Les lois qui gouvernent les niveaux et les mouvements de l'Océan leur étaient également inconnues. Ils se représentaient la mer, au delà d'un certain horizon, bornée par les îles déjà découvertes comme une sorte de chaos liquide, dont 25 les vagues démesurées s'élevaient en montagnes inaccessibles, se creusaient en goufl'res sans fond, se précipitaient du ciel en cataractes infranchissables qui entraîneraient et engloutiraient les voiles assez téméraires pour en rapprocher. Les plus instruits, en admettant les lois de la pesanteur et un certain 30 niveau dans les espaces liquides, pensaient que la forme arrondie du globe donnait à l'Océan une pente vers les antipodes, qui emporterait les vaisseaux vers des rivages sans nom, mais qui ne leur permettrait jamais de remonter cette pente pour revenir en Europe. De ces préjugés divers sur la nature, la forme, l'éten- 35 due, les montées et les descentes de l'Océan, se composait une terreur générale et mystérieuse qu'un génie investigateur pouvait seul aborder par la pensée et qu'une audace surhumaine pouvait seule affronter de ses voiles. C'était la lutte de l'esprit humain contre un élément ; pour la tenter, il fallait plus qu'un honnne 40
L'attrait invincible du pauvre géographe vers cette entreprise «tait le véritable lien qui retenait tant d'années Colomb à Lisbonne comme dans la patrie de ses pensées. C'était le moment où le Portugal, gouverné par Jean II, prince éclairé et entreprennant, se livrait, dans un esprit de colonisation de commerce et 5 d'aventures, à des tentatives navales incessantes pour relier l'Europe à l'Asie, et où Vasco de Gama, le colon portugais, n'était pas loin de découvrir la route maritime des Indes par le cap de Bonne-Espérance. Colomb, convaincu qu'il trouverait une route plus large et plus directe en s'élançant droit devant 10 lui vers l'ouest, obtint, après de longues sollicitations, une audience du roi, pour lui révéler ses plans de découverte et pour lui demander les moyens de les accomplir au proj&t de la fortune et de la gloire de ses Etats. Le roi l'écouta avec intérêt. La foi de cet inconnu dans ses espérances ne lui parut pas assez 15 dénuée de fondement pour la reléguer au rang des chimères. Colomb, indépendamment de son éloquence naturelle, avait l'éloquence de sa conviction. 11 émut assez le roi pour que ce prince chargeât un conseil, composé de savants et de politiques, d'examiner les propositions du navigateur génois et de lui faire 20 un rapport sur les probabilités de son entreprise. Ce conseil, composé du confesseur du roi et de quelques géographes d'autant plus accrédités dans sa cour qu'ils s'écartaient moins des préjugés vulgaires, déclara les idées de Colomb chimériques et contraires à toutes les lois de la physique et de la religion. 25
Un second conseil d'examen, auquel Colomb en appela avec la permission du roi, aggrava encore cette première décision. Toutefois, par une perfidie ignorée du roi, ses conseillers communiquèrent les plans de Colomb à un pilote et firent partir secrètement un navire pour tenter à son insu la route qu'il indi- 30 quait vers l'Asie. Ce navire, qui avait cinglé quelques jours au delà des lies Açores, revint épouvanté du vide et de l'immensité de l'espace qu'il avait entrevu, et confirma le conseil dans le mépris des conjectures de Colomb.
Pendant ces inutiles sollicitations à la cour de Portugal, l'in- 35 fortuné Colomb avait perdu sa femme, l'amour, la consolation et
l'encouragement de ses pensées. Sa fortune, négligée pour ses perspectives de découverte, était ruinée ; ses créanciers s'acharnaient sur les fruits de ses travaux, saississaient ses globes et ses cartes, et menaçaient même sa liberté. Beaucoup d'années avaient été perdues ainsi dans l'attente ; son âge mûr s'avançait ; 5 son enfant grandissait ; les extrémités de la misère étaient le seul patrimoine qu'il envisageât, au lieu d'un monde qu'il avait entrevu pour lui. Il s'évada nuitamment de Lisbonne, à pied, sans autre ressource que l'hospitalité sur sa route, tantôt menant son fils Diego par la main, tantôt le portant sur ses robustes 10 épaules ; il entra en Espagne, décidé à offrir à Ferdinand et à Isabelle, qui y régnaient alors, cet empire ou ce continent refusé par le Portugal.
C'est en poursuivant ce long pèLrinage vers le séjour mobile de la cour d'Espagne, qu'il était arrivé à la porte du monastère 15 de la Rabida, près de Palos. Il se proposait de se rendre d'abord à la petite ville de Huer ta, dans l'Andalousie, habitée par un frère de sa femme, de déposer son fils Diego entre les mains de ce beau-frère, et d'aller seul subir les lenteurs, les hasards, et peut-être les incrédulités à la cour d'Isabelle et de Fer- 20 dinand.
On assure qu'avant de se rendre en Espagne, il avait cru devoir, comme Italien et comme Génois, offrir d'abord sa découverte à Gênes, sa patrie, et au sénat de Venise, mais que ces deux républiques, occupées d'ambitions plus rapprochées et de 25 rivalités plus urgentes, avaient répondu à ses sollicitations par des froideurs et des refus.
Le prieur du monastère de la Rabida était plus versé dans les
sciences relatives à la navigation qu'il n'appartenait à un homme de sa profession. Son monastère, d'où l'on voyait la mer, et 30 voisin du petit port de Palos, un des plus actifs de l'Andalousie, avait mis le moine en société habituelle avec les navigateurs et les armateurs de cette petite ville, uniquement adonnée à la marine. Se» études, pendant qu'il avait habité la capitale et la cour avaient été tournées vers les sciences naturelles et vers les 35 problèmes qui s'agitaient dans les esprits. Il s'émut d'abord de pitié et bientôt après d'enthousiasme et de conviction dans ses
entretiens du jour avec Colomb, pour un homme qui lui parut si supérieur à sa fortune. Il vit en lui un des envoyés de Dieu, qui sont repoussés du seuil de ces princes ou des cités, où ils apportent dans des mains indigentes des trésors invisibles de vérités. La religion comprit la génie, une révélation qui veut 5 comme l'autre ses fidèles. Il se sentit portée à être un de ces fidèles qui participent à ces révélations du génie, non par la découverte, mais par la foi. La Providence envoie presque toujours un de ces croyants aux hommes supérieurs pour les empêcher de se décourager devant l'incrédulité, la dureté ou les 10 persécutions du vulgaire : ils sont la plus sublime forme de l'amitié, les amis de la vérité méconnue, les confidents de l'avenir impossible.
Juan Pérès se sentit prédestiné par le ciel à devenir, du fond de sa solitude, l'introducteur de Colomb, dans la faveur d'Isa- 15 belle, Tapôtre de son grand dessein dans le monde. Ce qu'il aima dans Colomb, ce ne fut pas seulement son dessein, ce fut lui-même, ce fut la beauté, le caractère, le courage, la modestie, la gravité, l'éloquence, la piété, la vertu, la douceur, la grâce, la patience, l'infortune noblement portées, révélant 20 dans cet étranger une de ces natures marquées par mille perfections de ce sceau divin qui défend d'oublier et qui force à admirer un homme unique. Après le premier entretien, le moine ne donna pas seulement sa conviction à son hôte, il lui donna son cœur, et, chose plus rare, il ne le lui retira jamais. 25 Colomb eut un ami.
Juan Pérès engagea Colomb à accepter pour quelques jours un asile, ou du moins un lieu de repos, dans l'humble monastère, pour lui et pour son enfant. Pendant ce court séjour, le prieur communiqua à ses amis de la ville, voisins de Palos, l'arrivée et 30 les aventures de l'hôte par qui il était visité. Il les pria de venir au couvent s'entretenir avec l'étranger de ses conjectures, de ses intentions et de ses plans, afin d'apprécier si ses théories concordaient avec les idées expérimentales des marins de Palos. Un homme éminent, ami du prieur, le médecin Fernandez, et 35 un pilote consommé de Palos, Pierre de Velasco, vinrent passer, sur l'invitation du moine, plusieurs soirées au couvent, écouter-
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ent Colomb, sentirent leurs yeux dessillés par ses entretiens, entrèrent avec la chaleur d'esprits droits et de cœurs simples dans ses idées, formèrent ce premier cénacle oîi toute foi nouvelle se couve dans la confidence de quelques prosélytes, à l'ombre de l'intimité, de la solitude et du mystère. Toute 5 grande vérité commence par un secret entre des amis, avant d'éclater à haute voix dans le monde. Ces premiers amis conquis à ses convictions par Colomb dans la cellule d'un pauvre moine lui furent peut-être plus chers que l'enthousiasme et l'applaudissement de l'Espagne entière, quand le succès eut 10 consacré ses prévisions. Les premiers croyaient sur la foi de ses paroles, les derniers ne devaient croire que sur la foi de ses découvertes accomplies.
Le moine, confirmé dans ses impressions par l'épreuve de ses idées sur la science du médecin Fernandez et sur l'expérience du 1;> pilote Velas«o, se passionna avec eux pour son hôte. Il rengagea à laisser son enfant à ses soins dans le monastère de la Rabida, à se rendre à la cour pour offrir sa découverte à Ferdinand et à Isabelle, et à solliciter de ces souverains l'assistance nécessaire à l'accomplissement de ses pensées. Le hasard rendit 20 le pauvre moine un introducteur naturel et puissant à la cour d'Espagne. Il l'avait habitée longtemps, il avait eu l'oreille et la conscience d'Isabelle, et, depuis que son goût pour la retraite l'avait éloigné du palais, il avait conservé des rapports d'amitié avec le confesseur nouveau qu'il avait donné à la reine. Ce 25 confesseur, ministre de la conscience des rois à cette époque, était Fernando de Talavera, supérieur du monastère du Prado, homme de mérite, de crédit et de vertu, devant qui toutes les portes s'ouvraient dans le palais. Juan Pérès remit à Colomb une lettre de chaude recommandation pour Fernando de Tala- 30 vera. Il lui fournit l'équipage convenable pour se présenter décemment à la cour, une mule, un guide, une bourse descquius, et,- l'embrassant sur le seuil du monastère, il le recommanda, lui et son dessein, au Dieu qui inspire les grandes penséea.
Colomb, pénétré de reconnaissance pour ce premier et gêné- 35 reux ami (|ui ne l'abandonna jamais des yeux et du cœur et à
qui il renvoya toujours depuis l'origine de sa fortune, s'achemina vers Cordoue : c'était alors la résidence de la cour. Il marchait avec sette confiance dans le succès qui est l'illusion, mais aussi l'étoile du génie. Cette illusion ne devait pas tarder à se dissiper et cette étoile à se voiler./ Le moment où l'aventurier 5 génois venait offrir un monde à la couronne d'Espagne semblait mal choisi : Ferdinand et Isabelle, loin de songer à conquérir des possessions problématiques au delà des mers inconnues, étaient occupés à reconquérir leur propre royaume sur les Maures d'Espagne. Ces musulmans conquérants de la Pénin- 10 suie, après une longue et prospère possession, se voyaient enlever une à une les villes et les provinces dont ils n'occupaient plus que les montagnes et les vallées qui entouraient Grenade, capitale et merveille le leur empire. Ferdinand et Isabelle employaient toute leur puissance, tous leurs efforts et toutes les 15 ressources de leurs deux royaumes unis à arracher aux Maures cette citadelle des Espagnes. Unis par un mariage politique que l'amour avait cimenté et qu'une gloire commune illustrait, l'un avait apporté en dot le royaume d'Aragon, l'autre le royaume de Castille, à cette communauté de couronnes. Mais, bien que 20 le roi et la reine eussent confondu ainsi leurs provinces séparées en une seule patrie, ils conservaient néanmoins une domination distincte et indépendante sur leur royaume héréditaire. Ils avaient leur conseil et leurs ministres à part pour les intérêts réservés de leurs anciens sujets personnels. Ces conseils ne se 25 confondaient en un seul gouvernement que dans des intérêts patriotiques communs aux deux empires et aux deux époux. La nature semblait avoir doué ces deux souverains de formes, de qualités et de perfections du corps et de l'âme, diverses, mais presque égales, comme pour compléter l'un par l'autre le règne 30 de prestige, de conquête, de civilisation et de prospérité qu'elle leur destinait. Ferdinand, un peu plus âgé qu'Isabelle, était un guerrier accompli et un politique consommé. Avant l'âge oii l'homme apprend par la triste expérience à connaître les hommes, il les devinait. Son seul défaut était une certaine incrédulité et 35 une certaine froideur qui viennent de la défiance et qui ferment le cœur à l'enthousiasme et à la magnanimité. Mais ces deux vertus qui lui manquaient à un certain degré étaient compensées dans ses conseils par la tendresse d'âme et par l'abondance de
cœur et de génie d'Isabelle. Jeune, belle, admirée de tous, adorée de lui, instruite, pieuse sans superstition, éloquente, pleine de feu pour les grandes choses, d'attrait pour les grands hommes, de confiance dans les grandes pensées, elle imprimait au cœur et à la politique de Ferdinand, l'héroïsme qui vient du 5 cœur et le merveilleux qui vient de l'imagination. Elle inspirait, il exécutait, l'une trouvait sa récompense dans la renommée de son époux, l'autre sa gloire dans l'admiration et dans l'amour de sa femme. Ce règne à deux, qui devait devenir presque fabuleux pour l'Espagne, n'attendait, pour s'immortaliser à 10 jamais entre tous les règnes, que l'arrivée de ce pauvre étranger qui venait implorer l'entrée du palais de Curdoue, la lettre d'un pauvre moine à la main.
Cette lettre, lue avec prévention et incrédulité par le confesseur de la reine, n'ouvrit à Colomb qu'une longue perspective 15 d'attente, de refus d'audience et de découragement. Les hommes n'ont d'oreilles pour les pensées hardies que dans la solitude et dans le loisir. Dans le tumulte des affaires et des cours, ils n'ont ni bienveillance ni temps.
Colomb fut repoussé de toutes les portes, parce qu'il était 20 étranger, dit l'historien Oviedo, contemporain de ce grand homme, parce qu'il était pauvrement vêtu, et parce qu'il n'apportait aux courtisans et aux ministres d'autres recommandations que la lettre d'un moine franciscain solitaire, depuis longtemps oublié des cours. 25
Le roi et la reine n'entendirent même pas parler de lui ; le confesseur d'Isabelle, par indifférence ou par dédain, trompa complètement l'espoir que Juan Pérès avait mis en lui. Colomb, obstiné comme la certitude qui attend l'heure, ne s'éloigna pas de Cordoue, afin d'épier de plus près un moment plus propice. 30 Après avoir épuisé dans l'attente la bourse modique de son ami, le prieur de la Rabida, il gagna misérablement sa vie dans son petit trafic de globes et de cartes, jouant ainsi avec les images d'un monde qu'il devait conquérir. Sa vie rude et patiente pendant ces nombreuses années ne laisse entrevoir, au fond de 35 son obscurité, que la misère, le travail et les espérances trompées. Jeune et tendre de cœur, il aima cependant et il fut
aimé pendant ces années d'épreuve ; car un second fils, Fernando, naquit vers ce temps d'un amour mystérieux, que le mariage ne consacra jamais, et dont il rappelle la mémoire et le remords en paroles touchantes dans son testament. Il éleva ce fils naturel avec autant de tendresse que son autre fils Diego. 5
Sa grâce et sa dignité extérieure transpiraient cependant à travers son humble profession. Les personnages distingués de qui son commerce scientifique le rapprochait quelquefois, recevaient de sa personne et de ses entretiens cette impression d'étonnement et d'attraction, prophétie électrique d'une grande 10 destinée dans une médiocre condition. Ce trafic et ces entretiens lui firent insensiblement des amis dont l'histoire a conservé les noms pour les associer à la reconnaissance du monde futur, on cite Alonzo de Quintanilla, contrôleur des finances d'Isabelle ; Geraldini, précepteur des jeunes princes ses fils ; Antonio Ger- 15 aldini, nonce du pape à la cour de Ferdinand ; enfin Mendoza, archevêque de Tolède et cardinal, homme d'un tel crédit qu'il était appelé troisième roi d'Espagne.
L'archevêque de Tolède, d'abord eflfrayé de ces nouveautés géographiques qui Semblaient, à tort, contredire les notions sur 20' le mécanisme céleste contenues dans la Bible, fut bientôt rassuré par la piété sincère et supérieure de Colomb. Il cessa de craindre un blasphème dans des idées qui aggrandissent l'oeuvre et la sagesse de Dieu. Séduit par le système, charmé par l'homme, il obtint une audience de ses souverains pour son protégé. 2f» Colomb, après deux années d'attente, parut à cette audience avec la modestie d'un humble étranger, mais avec la confiance d'un tributaire qui apporte à ses maîtres plus qu'ils ne peuvent lui donner.
" En pensant à ce que j'étais, écrivit-il lui-même plus tard, 30 j'étais confondu d'humilité ; mais, en songeant à ce que j'apportais, je me sentais l'égal des couronnes ; je n'étais plus moi, j'étais i'inatrument de Dieu, choisi et marqué pour accomplir un grand dessein."
Ferdinand entendit Colomb avec gravité, Isabelle avec enthousiasme. Au premier regard et tiux premiers accents, elle conçut pour cet envoyé de Dieu une admiration qui allait jusqu'au fanatisme, un attrait qui ressemblait à la tendresse. La nature avait donné à la personne de Colomb la séduction qui 5 enlève les yeux, autant que l'éloquence qui persuade l'esprit. On eût dit qu'elle le destinait à avoir pour premier apôtre une reine, et que la vérité dont il allait doter son siècle devait être reçue et couvée dans le cœur d'une femme. Isabelle fut cette femme. Sa constance en faveur de Colomb ne se démentit ni 10 devant les indifférents de sa cour, ni devant ses ennemis, ni devant ses revers. Elle crut en lui dès le premier jour, elle fut sa prosélyte sur le trône et son amie jusqu'au tombeau.
Ferdinand, après avoir entendu Colomb, nomma un conseil d'examen à Salamanque, sous la pre'sidence de Fernando de 15 Talavera, prieur du Prado. Ce conseil était composé des hommes les plus versés dans les sciences divines et humaines des deux royaumes. Il se réunit dans cette capitale littéraire de l'Espagne, au couvent des dominicains. Colomb y reçut l'hospitalité. Les prêtres et les religieux décidaient alors de tout en 20 Espagne. La civilisation était dans le sanctuaire. Les rois ne régnaient que sur leurs actes, les idées appartenaient aux pontifes. L'inquisition, police sacerdotale, surveillait, atteignait, frappait jusqu'autour du trône tout ce qui encourait la tache d'hérésie. Le roi avait adjoint à ce conseil des professeurs 25 d'astronomie, de géographie, de mathématiques et de toutes les sciences professées à Salamanque. Cet auditoire n'intimidait pas Colomb ; il se flattait d'y être jugé par ses pairs, il n'y fut jugé que par ses contempteurs. La première fois qu'il comparut dans la grande salle du monastère, les moines et les prétendus 30 savants, convaincus d'avance que toute théorie qui dépassait leur ignorance ou leur routine n'était que le rêve d'un esprit malade ou superbe, ne virent dans cet obscur étranger qu'un aventurier cherchant fortune de ses chimères. Personne ne daigna l'écouter, à l'exception de deux ou trois religieux du couvent de 35 Saint Etienne de Salamantjue, religieux obscurs et sans autorité, qui se livraient dans leur cloître à des études méprisées du clergé
supérieur. Les autres examinateurs de Colomb le confondirent par des citations de la Bible, des prophètes, des psaumes, de l'Evangile et des pères de l'Eglise, qui pulve'risaient d'avance, par des textes indiscutables, la théorie du globe et l'existence chimérique et impie des antipodes. Lactance, entre autres, 5 s'était expliqué formellement à cet égard dans un passage que l'on opposait à Colomb.
"Est-il rien de si absurde, avait dit Lactance, que de croire qu'il y a des antipodes ayant leur pieds opposés aux nôtres, des hommes qui marchent les talons en l'air et la tête en bas, une 10 partie du monde où tout est à l'envers, oh les arbres poussent avec les racines en l'air et les branches en bas. "
Saint Augustin avait été plus loin, il avait taxé d'iniquité la seule foi dans les antipodes :
" Car, disait-il, ce serait supposer des nations qui ne descend- 15 ent pas d'Adam ; or, la Bible dit que tous les hommes descendent d'un seul et même père."
D'autres docteurs, prenant une métaphore poétique pour un système du mcmde, citaient au géographe ce verset du psaume où il dit que Dieu étendit le ciel sur la terre comme une tente, 20 d'où il résultait, selon eux, que la terre devait être plate.
Colomb répondait en vain à ses interlocuteurs avec une piété qui n'excluait pas la nature ; en vain, les suivant respectueusement sur le terrain théologique, il se montrait plus religieux et plus orthodoxe qu'eux, parce qu'il était plus enthousiaste de 25 l'œuvre de Dieu. Son éloquence, que passionnait la vérité, perdit tous ses foudres et tous ses éclairs dans les ténèbres volontaires de ces esprits obstinés. Quelques religieux parurent seuls émus de doute ou ébranlés de conviction â la voix de Colomb. Diego de Deza, moine de l'ordre de Saint-Dominique, homme 30 supérieur à son siècle, et qui devint plus tard archevêque de Tolède, osa combattre généreusement les préjugés du conseil et prêter sa parole et son autorité à Colomb. Ce secours inattendu ne put surmonter l'indiflérence ou l'obstination des examinateurs. Les conférences se multiplièrent, sans amener de con- 35 clusion. Elles languirent enfin et lassèrent la vérité par des délais qui sont le dernier refuge de l'erreur. Elles furent interrompues par une nouvelle guerre de Ferdinand et d'Isabelle contre les Maures de Grenade. Colomb, ajourné, attristé.
méprisé, éconduit, soutenu par la seule faveur d'Isabelle et par la conquête de Diego de Deza à sa théorie, suivit misérablement la cour et l'armée de campement en campement et de ville en ville, épiant en vain une heure d'attention que le tumulte des armes l'empêchait d'obtenir. La reine cependant, aussi fidèle à 5 la faveur secrëte qu'elle lui portait que la fortune lui était adverse, continuait à bien espérer de ce génie méconnu et à le protéger. Elle faisait réserver à Colomb une maison ou une tente dans toutes les haltes de la cour. Son trésorier était chargé d'entretenir le savant étranger, non en hôte importun qui 10 mendie des secours, mais en hôte distingué qui honore le royaume et que les souverains veulent retenir à leur service.
Ainsi s'écoulèrent plusieurs années, pendant lesquelles le roi de Portugal, le roi d'Angleterre et le roi de France, ayant entendu parler par leurs ambassadeurs de cet homme étrange qui promet- 15 tait un nouveau monde aux rois, firent tenter Colomb par des propositions d'entrer à leur service. La tendre reconnaissance qu'il avait vouée à Isabelle et l'amour qu'il portait à doua Béatrix Enriquez de Cordoue, déjà mère de son second fils Fernando, lui firent écarter ces ofî"res et le retinrent à la suite de la 20 cour. Il réservait à la jeune reine un empire en retour de sa bonté pour lui. Il assista au siège et à la conquête de Grenade ; il vit Boabdil rendre à Ferdinand et à Isabelle les clefs de cette capitale, les palais des Abencérages et la mosquée de l'AIhambra. Ils fit partie du cortège des souverains espagnols à leur 25 entrée triomphale dans ce dernier asile de l'islamisme. Il voyait au delà de ces remparts et de ces vallées de Grenade d'autres entrées triomphales dans de plus vastes possessions. Tout lui semblait petit, comparé à ses pensées.
La paix qui suivit cette conquête, en 1492, motiva une seconde 30 réunion d'examinateurs de ses plans à Séville : ils devaient donner leur avis à la couronne. Cet avis, combattu en vain, comme à Salamanque, par Diego de Deza, fut de rejeter les offres de l'aventurier génois, sinon comme impies, au moins comme chiméricjues et compromettantes pour la dignité de la cour 35 d'Espagne, qui ne pouvait autoriser une entreprise sur d'aussi puérils foudemeuts. Ferdinand, influencé néanmoins par Isa-
CiiKisTOPHE Colomb. 21
belle, adoucit la dureté de cette résolution du conseil en la communiquant à Colomb : il lui fit espérer qu'aussitôt après la tranquille possession de l'Espagne par l'expulsion achevée des Maures, la cour favoriserait de ses subsides et de sa marine l'expédition de découverte et de conquête dont il l'entretenait 5 depuis tant d'années.
En attendant sans trop d'illusion l'accomplissement toujours ajourné des promesses du roi et des désirs plus sincères d'Isabelle, Colomb tenta deux grands seigneurs espagnols, le duc Medina-Sidonia et le duc de Medina-peli, pour qu'ils fissent à 10 leurs frais cette entreprise. L'un et l'autre possédaient des ports et des navires sur la côte d'Espagne. Ils sourirent d'abord à ces perspectives de gloire et de possessions maritimes pour leur maison, puis ils les abandonnèrent par incrédulité ou par indifférence. L'envie s'acharnait sur Colomb, même avant qu'il 15 l'eût méritée par un succès ; elle le persécutait, comme par anticipation et par instinct, jusque dans ses espérances ; elle lui disputait ce qu'elle appelait ses chimères. Il renonça de nouveau avec larmes à ses tentatives. La froideur des ministres à l'écouler, l'obstination des moines à repousser ses idées comme une 20 impiété de la science, les vaines promesses et les éternels ajournements de la cour le jetèrent, après six années d'angoisses, dans un tel découragement qu'il renonça définitivement à toute sollicitation nouvelle auprès des souverains de l'Espagne et qu'il résolut d'aller ofî'rir son empire au roi de France, dont il avait 25 reçu quelques provocations.
Ruiné de fortune, abattu d'espérance, épuisé d'attente, et le cœur brisé par la nécessité de s'arracher à l'amour qui l'attachait à dona Béatrix, il partit de nouveau de Cordoueà pied, sinon avec les perspectives de l'avenir, du moins pour aller retrouver 30 son fidèle ami Juan Pérès, au monastère de la Rabida. Il se proposait d'y reprendre son fils Diego qu'il y avait laissé, de le ramener à Cordoue et de le confier, avant son départ pour la France, à doha Beatrix, mère de son fils naturel Fernando. Les deux frères, élevés ainsi par les soins et dans l'amour de la même 35 femme, contracteraient l'un pour l'autre cette tendresse fraternelle, seul héritage qu'il eût à leur laisser.
22 Chiiistophe Colomb.
Des larmes coulërent des yeux du prieur Juan Pérès, lorsqu'il vit son ami à pied, vêtu plus misérablement encore que la première fois, frapper à la porte du monastère, attestant assez par le déniiment de ses habits et par la tristesse de son visage l'incrédulitë des hommes et la ruine de ses espe'rances. Mais la 5 Providence avait caché de nouveau le ressort de la fortune de Colomb dans le cœur de l'amitié. La foi du pauvre moine dans la vérité' et dans l'avenir des découvertes de son protégé, au lieu de l'abattre, l'indigna et le roidit charitablement contre ses disgrâces. Il embrassa son hôte, gémit et pleura avec lui ; mais, 10 rappelant bientôt toute son énergie et toute son autorité, il envoya chercher au palais le médecin Fernande?,, l'ancien confident des mystères de Colomb, Alonzo Pinzon, riche navigateur de ce port, et Sébastien Rodriguez, pilote consommé de Lépi. Les idées de Colomb, déroulées de nouveau devant ce petit conseil 15 d'amis, fanatisèrent de plus en plus l'auditoire. On le supplia de rester, tenter encore la fortune, de conserver à l'Espagne, quoique incrédule et ingrate, la gloire d'une entreprise unique dans l'histoire. Pinzon promit de concourir de ses richesses et de ses vaisseaux à l'armement de la flottille immortelle, aussitôt 20 que le gouvernement aurait consenti à l'autoriser. Juan Pérès écrivit, non plus au confesseur de la reine, mais à la reine ellemême, intéressant sa conscience autant que sa gloire à une entreprise qui amènerait des nations entières de l'idolâtrie à la foi. Il fit parler la terre et le ciel, il trouva la persuasion et la 25 chaleur dans la passion de la grandeur de sa patrie et dans l'amitié. Colomb, découragé, se refusant à porter cette lettre à une cour dont il avait tant éprouvé les lenteurs et les inattentions, le pilote Rodriguez se chargea de la porter lui-même à Grenade, oil la cour résidait alors. Il partit, accompagné des 30 vœux et des prières du couvent et des amis de Colomb à Palos. Le quatorzième jour après son départ, on le vit revenir triomphant au monastère. La reine avait lu la lettre de Juan Pores ; elle avait retrouvé à cette lecture toutes ses préventions favorables pour le Génois. Elle mandait à l'instant le vénérable 35 prieur à la cour, et elle faisait dire à Colomb d'attendre au couvent de la Rabida le retour du moine et la résolution du conseil. Juan Pérès, ivre du bonheur de son ami, fit seller sa mule
sans perdre une heure et se mit en route la nuit même, seul, à travers les pays infestés par les Maures. Il sentait que le ciel protégeait en lui le grand dessein qu'il avait en dépôt dans son ami. Il arriva : les portes du palais s'ouvrirent à son nom. Il vit la reine ; il ralluma en elle, par l'ardeur de sa propre convie- 5 tion, la foi et le zîile qu'elle avait conçus d'elle-même pour ce grand œuvre. La marquise de Maya, favorite d'Isabelle, se passionna par enthousiasme et par piété pour le protégé du saint religieux. Ces deux coeurs de femmes, allumés par l'éloquence d'un moine pour les projets d'un aventurier, triomphèrent des 10 résistances de la cour. Isabelle envoya à Colomb une somme d'argent prise sur son trésor secret pour qu'il achetât une mule et des vêtements et qu'il se rendît immédiatement à la cour. Juan Pérès, restant auprès d'elle pour soutenir son ami de ses démarches et de son crédit, fit passer ces heureuses nouvelles et 15 ce secours d'argent à la Rabida par un messager, qui remit la lettre et la somme au médecin Fernandez de Palos pour être transmise à Colomb.
Colomb, ayant acheté une mule et pris un serviteur, arriva à Grenade, et fut admis à débattre ses plans et ses conditions avec 20 les ministres de Ferdinand.
" On voyait alors, écrit un témoin oculaire, un homme obscur et inconnu suivre la cour, confondu par les conseillers des deux couronnes dans la foule des solliciteurs importuns, repaissant son imagination, dans le coin des antichambres, du pompeux projet 25 de découvrir un monde. Grave, mélancolique et abattu au milieu de l'allégresse publique, il semblait voir avec indifférence l'achèvement de cette conquête de Grenade, qui remplissait d'orgueil un peuple et deux cours : cet homme était Christophe Colomb." -. 30
Les obstacles cette fois vinrent de Colomb. Sûr du continent qu'il offrait à l'Espagne, il voulait, par respect pour la grandeur même du présent qu'il allait faire au monde et à ses souverains, stipuler, pour lui et pour ses descendants, des conditions dignes, non de lui-même, mais de son oeuvre. En manquant d'un 35 légitime orgueil, il aurait cru manquer de foi en Dieu et de dignité en sa mission. Pauvre, seul et éconduit, il traitait en
souverain des possessions qu'il ne voyait encore que dans ses pensées.
" Un mendiant, disait Fernandex de Talavera, chef du conseil, fait les conditions d'un roi aux rois."
Il exigeait le titre et les privile'ges d'amiral, la puissance et les 5 honneurs de vice-roi de toutes les terres qu'il adjoindrait par ses découvertes à l'Espagne, la dîme à perpétuité, pour lui et pour ses descendants, de tous les revenus de ces possessions.
" Singulières exigences d'un aventurier, s'écriaient ses adversaires dans le conseil, qui lui attribueraient préalablement le com- 10 mandement d'une flotte et la possession d'une vice-royauté sans limites, s'il réussit dans son entreprise, et qui ne l'engagent en rien s'il ne réussit pas, puisque sa misère actuelle n'a rien à perdre ! "
On s'étonna d'abord de ces exigences, on finit par s'en indig- 15 ner ; on lui offrit des conditions moins onéreuses à la couronne. Du fond de son indigence et de son néant, il refusa tout. Lassé, mais non vaincu par dix-huit ans d'épreuves, depuis le jour où il portait en lui sa pensée et où il l'offrait en vain aux puissances de la terre, il aurait rougi de rien rabattre du prix du don que 20 Dieu lui avait fait. Il se retira respectueusement des conférences avec les commissaires de Ferdinand, et, remontant seul et nu sur sa mule, présent de la reine, il reprit le chemin do Cordoue, pour se rendre de là en France.
Isabelle, en apprenant le départ de son protégé, eut comme le 25 pressentiment des grandes choses qui s'éloignaient pour jamais d'elle avec cet homme prédestiné. Elle s'indigna contre ses commissaires qui marchandaient avec Dieu, s'écria-t-elle, le prix d'un empire, et surtout le prix de millions d'âmes laissées par leur faute à l'idolâtrie. La marquise de Maya et le contrôleur 30 des finances d'Isabelle, Quintanilla, partagèrent et animèrent encore ses remords. Le roi, plus froid et plus calculateur, hésitait ; la dépense de l'entreprise dans un moment de pénurie du trésor le retenait.
"Eh bien, s'écria dans un transport de généreux enthousiasme 35 Isabelle, je me charge seule do l'entreprise pour ma couronne
personnelle de Castille ! Je mettrai mes bijoux et mes diamants en gage pour subvenir aux frais de l'armement ! "
Cet élan de cœur d'une femme triompha de l'économie du roi, et, par un calcul plus sublime, acquit d'incalculables trésors de richesses et de provinces à deux monarchies. Le désintéresse- 5 ment inspiré par l'enthousiasme est la véritable économie des grandes âmes et la véritable sagesse des grands politiques.
On courut sur les pas du fugitif : le messager que la reine lui envoya pour le rappeler le rencontra à quelques lieues de Grenade, sur le pont de Pinos, défilé fameux entre des rochers où les 10 Maures et les chrétiens avaient souvent confondu leur sang dans les eaux du torrent qui séparait les deux races. Colomb, attendri, revint se jeter aux pieds d'Isabelle. Elle obtint, par ses larmes, du roi Ferdinand la ratification des conditions exigées par Colomb. En servant la cause abandonnée de ce grand 15 homme, elle croyait servir la cause de Dieu lui-même, ignoré de cette partie du genre humain qu'il allait conquérir à la foi. Elle voyait le royaume céleste dans les acquisitions que son favori allait faire à son empire. Ferdinand y voyait son royaume terrestre. Soldat de la chrétienté en Espagne et vainqueur des 20 Maures, tout ce qu'il ajoutait de fidèles à la toi de Rome était ajouté au nombre de ses sujets par le pape ; les millions d'hommes qu'il allait rallier au christianisme par les découvertes de cet aventurier lui étaient donnés d'avance en pleine possession par les bulles de la cour de Rome. Tout ce qui n'était pas 25 chrétien, à ses yeux, était esclave de droit ; toute partie de l'humanité qui n'était pas marq^uée du sceau du Christ n'était pas marquée du sceau de l'homme. Rome les donnait ou les troquait au nom de sa souveraineté spirituelle sur la terre et dans le ciel. Ferdinand était assez crédule et en même temps assez 30 politique pour les accepter.
Le traité entre Ferdinand, Isabelle et ce pauvre aventurier génois, arrivé à pied quelques années auparavant dans leur capitale et'n'ayant d'asile que irhospitalité aux portes d'un monastère, fut signé dans la plaine de Grenade le 17 avril 1492. Isa- 35 belle prit à elle seule, au compte de son royaume de Castille, tous les frais de l'expédition. Il était juste que celle qui avait cru la première risquât davantage dans l'entreprise ; il était juste aussi que la gloire et la reconnaissance du succès s'attachassent
avant tout autre nom à son nom. On assigna à Colomb le petit port de Palos, en Andalousie, pour centre d'organisation de l'expédition et pour point de départ de son escadre. La pensée conçue au monastère de la Rabida, voisin de Palos, par Juan Pérès et par ses amis dans leur première rencontre avec Colomb, 5 revenait d'où elle était partie. Le prieur de ce monastère allait présider aux préparatifs et voir, de son ermitage, la première voile de son ami se déployer vers ce monde inconnu qu'ils avaient vu ensemble du regard du génie et de la foi.
Des obstacles nombreux, imprévus, en apparence insurmont- 10 ables, s'opposèrent de nouveau aux faveurs d'Isabelle et à l'accomplissement des promesses de Ferdinand. L'argent manqua dans le trésor royal ; les vaisseaux employés à des expéditions plus urgentes s'éloignaient des ports d'Espagne ; les marins refusèrent tout engagement pour une traversée si longue et si 15 mystérieuse, ou ils désertèrent à mesure qu'on les recrutait. Les villes du littoral, contraintes par ordre de la cour à fournir les bâtiments, hésitèrent à obéir et désarmèrent les navires condamnés, dans l'opinion générale, à une perte certaine. L'incrédulité, la terreur, l'envie, la dérision, l'avarice, la révolte même, 20 brisèrent cent fois dans les mains de Colomb et des agents de la cour eux-mêmes les moyens matériels d'exécution que la faveur d'Isabelle avait mis à sa disposition. Il semblait qu'un fatal génie, obstiné à lutter contre le génie de l'unité de la terre, voulût séparer à jamais ces deux mondes que la pensée d'un seul 25 homme voulait unir.
Colomb présidait à tout du fond du monastère de la Rabida, où son ami, le prieur Juan Pérès, lui avait donné de nouveau l'hospitalité. Sans l'intervention et l'intluence de ce pauvre religieux, l'expédition ordonnée échouait définitivement encore. 30 Tous les ordres de la cour étaient impuissants ou désobéis. Le moine eut recours à ses amis de Palos ; ils se fièrent à sa foi, à ses prières, à ses conseils. Trois frères, riches navigateurs de Palos, les Pinzon, se sentirent enfin pénétrés de la conviction et de l'espérance qui inspiraient l'ami de Colomb. Ils crurent 35 entendre la voix de Dieu dans celle de ce vieillard solitaire. Ils s'associèrent spontanément à l'entreprise, ils fourniront l'argent,
ils équipèrent trois navires appelés alors caravelles, ils engagèrent des matelots des petits ports de Palos et de Moguer, et, pour donner à la fois l'impulsion et l'exemple à la confiance de leurs marins, deux des trois frères, Martin-Alonzo Pinzon et Vincent- Yanès Pinzon, résolurent de s'embarquer et de prendre eux- 5 mêmes des commandements sur leurs vaisseaux. Grâce à cette généreuse assistance des Pinzon, trois vaisseaux, ou plutôt trois barques, la Santa-Maria, la Pinta et la Nina, furent en état de prendre la mer le vendredi 3 août 1492.
Au lever du jour, Colomb, accompagné jusqu'au rivage par le 10 prieur et par les religieux du couvent de la Rabida, qui bénirent la mer et ses voiles, embrassa son fils laissé aux soins de Juan Pérès et monta sur le plus grand de ses bâtiments, la Santa- Maria. Il y arbora son pavillon d'amiral d'un océan ignoré et de vice-roi de terres inconnues. Le peuple des deux ports et de 15 la côte se pressait en foule innombrable sur le rivage pour assister à ce départ, que les préjugés populaires croyaient sans retour. C'était un cortège de deuil plus qu'un salut d'heureuse traversée ; il y avait plus de tristesse que d'espérance, plus de larmes que d'acclamations. Les mères, les femmes, les sœurs 20 des matelots maudissaient à voix basse ce funeste étranger qui avait séduit par ses paroles enchantées l'esprit de la reine et qui prenait tant de vies d'hommes sous la responsabilité d'un de ses rêves. Colomb, comme tous les hommes qui entraînent un peuple au delà de ses préjugés, suivi à regret, entrait dans l'in- 25 connu au bruit des malédictions et des murmures. C'est la loi des choses humaines. Tout ce qui dépasse l'humanité, même pour lui conquérir une idée, une vérité ou un monde, la fait murmurer. L'homme est comme TOcéan, il a une tendance au mouvement et un poids naturel vers l'immobilité. De ces deux 30 tendances contraires naît l'équilibre de sa nature : malheur à qui le rompt !
L'aspect de cette flotille, à peine comparable à une expédition de pêche ou de trafic sur la côte, était bien propre à contraster, dans les yeux et dans l'âme du peuple, avec la grandeur et les 35
périls qu'elle allait ai te'mérairement affronter. Des trois barques de Colomb, une seule était pontée, celle qu'il montait. C'était un étroit et frêle navire de commerce, déjà vieux et fatigué des flots. Les deux autres étaient sans pont : une lame aurait suffi pour les engloutir. Mais la poupe et la proue de ces barques, 5 très-élevées au-dessus des vagues, comme les galères antiques, avaient deux demi-ponts dont le vide donnait asile aux matelots dans les gros temps et empêchaient que le poids d'une vague embarquée ne fît sombrer la caravelle. Ces barques étaient montées de deux mata, l'un au milieu, l'autre en arrière du bâti- 10 ment. Le premier de ces mâts portait une seule grande voile carrée ; le second, une voile latine triangulaire. De longues rames rarement et difficilement employées, s'adaptaient, dans le calme, aux bordages bas du milieu de la caravelle, et pouvaient, au besoin, imprimer une lente impulsion au bâtiment. C'est sur 15 ces trois barques d'inégale grandeur que Colomb disposa les cent vin^t hommes qui composaient en tout ses équipages. Lui seul y montait avec un visage serein, avec un regard assuré, avec un cœur ferme. Ses conjectures av.aient pris depuis dix-huit ans, dans son esprit, le corps d'une certitude. Bien qu'il eût 20 dépassé ce jour-là plus de la moitié de sa vie et qu'il entrât dans sa cinquante-septième année, il regardait comme rien les années qui étaient derrière lui ; toute sa vie, à ses yeux, était en avant ; il se sentait la jeunesse de l'espérance et l'avenir de l'immortalité. Comme pour prendre possession de ces mondes vers lesquels il 25 orientait ses voiles, il écrivit et il publia, en montant sur son navire, un récit solennel de toutes les phases que son esprit et sa fortune avaient parcourues jusc^ue-là pour concevoir et pour exécuter son dessein ; il y joiguit l'énumération de tous les titres de tous les honneurs, de tous les commandements dont il 30 venait d'être investi par ses souverains sur ses futures possessions et il invoqua le Christ et les hommes en protection do sa foi et en témoignage de sa constance.
" Et c'est pour cela, dit-il en Unissant cette proclamation au vieux et au nouveau monde, que je me condamne ii ne plus dor- 35 mir pendant cette navigation et jusqu'à l'accomplissement de ces
''"'''''" XXVIL
Une brise heureuse qui soufflait d'Europe le poussa doucement vers les îles Canaries, dernière halte des navigateurs sur l'Océan.
Tout en rendant grâce à Dieu de ces augures qui contribuaient à rasséréner ses équipages, il aurait pourtant préféré qu'un vent tempétueux l'emportât à plein souffle hors des parages connus et fréquentés des navires. Il craignit avec raison que la vue des côtes lointaines de l'Espagne ne rappelât, par les invincibles 5 attraits de la patrie, les yeux et le cœur des marins irrésolus et timides qui hésitaient encore en s'embarquant. Dans les entreprises suprêmes, il ne faut pas donner aux hommes le temps de la réflexion et les occasions du repentir. Colomb le savait. Il brûlait d'avoir passé les limites des vagues connues et d'avoir à 10 lui seul la possibilité du retour, dans le secret de sa route, de ses cartes et de sa boussole. Son impatience de perdre de vue les rivages du vieux continent n'était que trop fondée. Un de ses navires, la Piida, dont le gouvernail s'était brisé et qui faisait eau dans sa cale, lui fit chercher, malgré lui, les îles Canaries 15 pour y changer cette embarcation contre une autre. Il perdit environ trois semaines dans ces ports, sans pouvoir y trouver un navire approprié à sa longue traversée. Il fut contraint de radouber seulement la Pinta et de donner une autre voilure à la Nina, sa troisième conserve, barque lourde et paresseuse qui 20 ralentissait sa marche. Il y renouvela ses provisions d'eau et de vivres. Ses bâtiments étroits et sans pont ne lui permettaient de porter la vie de ses cent vingt hommes que pour un nombre de jours comptés.
Apres avoir quitté les Canaries, l'aspect du volcan de Ténér 25 iffe, dont une éruption enflammait le ciel et se réverbérait dans la mer, jeta la terreur dans l'âme de ses matelots. Ils crurent y voir le glaive flamboyant de l'ange qui chassa le premier homme de l'Eden, défendant aux enfants d'Adam l'entrée des mers et des terres interdites. L'amiral passa de navire en navire pour dissi- 30 per cette panique populaire et pour expliquer scientifiquement à ces hommes simples les lois physiques de ce phénomène. Mais la disparition du pic de Ténériffe, quand il s'abaissa sous l'horizon, leur imprima autant de tristesse que son cratère leur avait inspiré d'effroi. Il était pour eux la dernière borne, le 35 dernier phare du vei] univers. En le perdant de vue, ils crurent avoir perdu jusqu'aux jalons de leur route à travers un incommensurable espace. Ils se sentirent comme détachés de la terre et naviguant dans l'éther d'une autre planète. Une prostration
générale de l'esprit et du corps s'empara d'eux. Ils étaient comme des spectres qui ont perdu jusqu'à leur tombeau. L'amiral les rassembla de nouveau autour de lui sur son navire, releva leur âme par l'énergie de la sienne, et s'abandonnant, comme le poëte de l'inconnu, à l'inspiration éloquente de ses 5 espe'rances, il leur décrivit, comme s'il les avait de'jà fréquentes, les terres, les îles, les mers, les royaumes, les richesses, les végétations, les soleils, les mines d'or, les plages sablées de perles, les montagnes éblouissantes de pierres précieuses, les plaines embaumées d'épices qui se levaient déjà pour lui de 10 l'autre côté de cet espace dont chaque lame portait leurs voiles à ces merveilles et à ces félicités. Ces images peintes des couleurs prestigieuses de l'opulente imagination de leur chef enivrèrent et relevèrent ces cœurs aSaissés ; les vents alizés, soufflant constamment et doucement de l'est, semblaient seconder l'impa- 15 tience des matelots. La distance seule pouvait désormais les effrayer. Colomb, pour leur dérober une partie de l'espace à travers lequel il les entraînait, soustrayait chaque jour, de son calcul de lieues marines, une partie de la distance parcourue, et trompait ainsi de la moitié du chemin l'imagination de ses 20 pilotes et de ses matelots. Il notait secrètement pour lui seul la véritable edime, afin de connaître, seul aussi, le nombre de vagues qu'il avait franchies et les jalons de route qu'il voulait cacher comme un secret à ses rivaux. Les équipages, en effet, illusionnés par l'haleine égale du vent et par la paisible oscilla- 2& tion des iames, se figuraient flotter lentement dans les dernières mers d'Europe.
Il aurait voulu leur dérober également un phénomène qui déconcertait sa propre science à deux cents lieues de Téaériffe : c'était la variation de l'aiguille aimantée de la boussole, dernier 30 et, selon lui, infaillible guide, qui chancelait lui-même aux limites d'un hémisphère infi'équenté. Il porta seul en lui-même, pendant quelques jours, ce doute terrible. Mais ses pilotes, attentifs comme lui à l'habitacle, s'aperçurent bientôt de ces variations. Saisis du même étonnement, mais moins raffermis 35 que leur chef dans l'inébranlable résolution de braver môme la nature, ils crurent que les éléments eux-mèuiesse troublaient ou
changeaient de loi au bord de l'espace infini. Le vertige qu'ils supposaient dans la nature passa dans leur âme. Ils se communiquèrent en pâlissant leur doute et abandonnèrent les navires au hasard des flots et des vents, seuls guides qui leur restassent désormais. Leur découragement consterna tous les 5 matelots. Colomb, qui cherchait en vain à s'expliquer à luimême un mystère dont la science d'aujourd'hui recherche encore la raison, eut recours à cette puissante imagination, boussole intime dont le ciel l'avait doué. Il inventa une explication fausse, mais spécieuse pour des esprits sans culture, des varia- 10 tiens de l'aiguille aimantée. Il l'attribua à des astres nouveaux circulant autour du pôle, dont l'aiguille attirée suivait les mouvements alternatifs dans le firmament. Cette explication, conforme aux principes astrologiques du temps, satisfit les pilotes, et leur crédulité rendit la foi aux matelots. La vue d'un héron 15 et d'un oiseau du tropique, qui vinrent le lendemain voler autour des mâts de la flotille, opéra sur leurs sens ce que l'explication de l'amiral avait opéré sur leur pensée. Ces deux habitants de la terre ne pouvaient vivre sur un océan sans arbres, sans herbes et sans eaux. Ils leur apparurent comme deux 20 témoins qui venaient certifier, avant le témoignage oculaire, les méditations de Colomb. Ils voguèrent avec plus d'assurance sur la foi d'un oiseau. La température suave, égale et sereine de cette partie de l'Océan, la limpidité du ciel, la transparence des lames, les jeux des dauphins autour de la proue, la tiédeur de 25 l'air, les parfums que les vagues apportent de loin et qu'elles semblent transpirer en écumant, les lueurs plus vives des constellations et des étoiles dans la nuit, tout semblait, dans ces latitudes, pénétrer les sens de sérénité comme les âmes de conviction. On respirait les présages du monde encore invisible. 30 On se souvenait des jours resplendissants, des astres amis, des ténèbres encore lumineuses des printemps de l'Andalousie. " Il n'y manquait, écrit Colomb, que le rossignol."
La mer aussi commençait à rouler ses présages. Des plantes inconnues flottaient fréquemment sur les lames. Les unes 35 disent les historiens de cette première traversée, étaient des plantes marines qui ne croissent que sur les bas-fonds voisins des
rivages ; les autres, des plantes saxillaires que les vasjues n'enlèvent qu'aux rochers ; les autres, des plantes fluviales ; quelquesunes, fraîchement détachées des racines, conservaient la verdure de leur sève ; l'une d'elles portait un crabe vivant, navigateur embarqué sur une touffe d'herbe. Ces plantes et ces êtres 5 vivants ne pouvaient pas avoir passé beaucoup de jours sur l'eau sans se faner et sans mourir. Un oiseau de l'espèce de ceux qui ne s'abattent pas sur les vagues et qui ne dorment jamais sur l'eau, traversa le ciel. D'où venait-il ? où allait-il ? le lieu de son sommeil pouvait-il être éloigné ? Plus loin, l'Océan changeait 10 de température et de couleur, indices de fonds variés ; ailleurs, il ressemblait à d'immenses prairies marines dont les vagues herbues étaient fauchées par la proue et ralentissaient le sillage ; le soir et le matin, des brumes lointaines, telles que celles qui s'attachent aux grandes cimes du globe, affectaient à l'horizon 15 les formes de plages et de montagnes. Le cri de "terre" était sur le bord de toutes les lèvres. Colomb ne voulait ni trop confirmer ni trop éteindre des espérances qui servaient ses desseins en ranimant ses compagnons. Mais il ne se croyait encore qu'à trois cents lieues de Ténériiïe, et, dans ses conjectures, il ne 20 trouverait la terre qu'il cherchait qu'à sept ou huit cents lieues plus loin.
Cependant il renfermait en lui seul ses conjectures, sans amis parmi ses compagnons dont le cœur fût assez ferme pour égaler sa constance et assez sûr pour contenir ses secrètes appréhen- 25 sions. Il n'avait, dans cette longue traversée, d'entretien qu'avec ses propres pensées, avec les astres et avec Dieu dont il se sentait le confident. Presc^ue sans sommeil, comme il l'avait dit dans sa proclamation d'adieu au vieux monde, il passait les jours, dans sa chambre de poupe, à noter en caractères intelli- 30 gibles pour lui seul les degrés, les latitudes, les espaces qu'il croyait avoir franchis ; il passait les nuits sur le pont, auprès de ses pilotes, à étudier les astres et à surveiller la mer. Presque toujours seul comme Moïse conduisant le peuple de Dieu dans son désort, imprimant à ses compagnons par sa gravité pensive, 35 tantôt un respect, tantôt une défiance, tantôt une terreur (jui les éloignaient de lui : isolement ou distance qu'on remarque près-
que toujours autour des hommes supérieurs d'idées et de résolution à leurs semblables, soit que ces .génies inspirés aient besoin de plus de solitude et de recueillement pour s'entretenir avec eux-mêmes, soit que les hommes inférieurs qu'ils intimident n'aiment pas à les approcher de peur de se mesurer avec ces 5 hautes natures et de sentir leur petitesse devant ces grandeurs morales de la création.
La terre si souvent indiquée ne se montrait néanmoins que dans les mirages des matelots ; chaque matin dissipait devant les proues des navires les horizons fantastiques que la brume du 10 soir leur avait fait prendre pour des côtes. Ils allaient plongeant toujours comme dans un abîme sans bord et sans fond. La régularité et la constance même du vent d'est qui les secondait, sans qu'ils eussent à orienter une seule fois leurs voiles depuis tant de jours, étaient pour eux une cause de trouble d'esprit. 15 Ils commençaient à se figurer que ce vent régnait éternellement le même dans cette région du grand Océan, ceinture du globe, et qu'après les avoir fait descendre avec tant de facilité vers l'ouest, il serait un insurmontable obstacle à leur retour. Comment remonteraient-ils jamais ce courant de vents contraires 20 autrement qu'en louvoyant dans ces espaces ? Et, s'il leur fallait louvoyer pendant des bordées sans fin pour retrouver les côtes du vieux monde, commont leurs provisions d'eau et de vivres, déjà à demi consommées, suffiraient-elles aux longs mois de leur navigation en arrière ? Qui les sauverait de l'horrible perspec- 25 tive de mourir de soif et de faim dans leur longue lutte avec ces vents qui les repoussaient de leurs ports ? Beaucoup commençaient à calculer le nombre de jours, de rations inégales à ces jours, à murmurer contre une obstination toujours trompée dans leur chef, et à se reprocher à voix basse une persévérance de 30 dévouement qui sacrifiait les vies de cent vingt hommes à la démence d'un seul.
Mais chaque fois que le murmure allait grossir jusqu'à la sédition, la Providence semblait leur envoyer des présages plus convaincants et plus inattendus pour les changer en espérances. 35 Ainsi, le 20 septembre, ces vents favorables, mais alarmants par leur fixité, varièrent et passèrent au sud-ouest. Les matelots
saluèrent ce changement, bien que contraire h leur route, comme un signe de vie et de mobilité dans les éléments, qui leur faisait reconnaître une palpitation de l'air sur leurs voiles. Le soir, de petits oiseaux des races les plus frêles, faisant leur nid dans les arbustes et dans les vergers domestiques, voltigèrent en gazouil- 5 lant autour des mâts. Leurs ailc3 fragiles et leurs gazouillements joyeux n'indiquaient en eux aucun symptôme de lassitude ou d'effroi comme dans les volées d'oiseaux qui auraient été emportés malgré eux bien loin sur la mer par un coup de vent. Leurs chants, semblables à ceux que les matelots entendaient 10 autour de leurs charmilles, dans les myrtes et dans les boia d'oranges de l'Andalousie, leur rappelaient la patrie et les invitaient à de prochains rivages. Ils reconnurent des passereaux qui habitent toujours les toits des hommes. Les herbes plus épaisses et plus vertes sur la surface des vagues imitaient des 15 prairies et des champs avant la maturité des gerbes. La végétation cachée sous l'eau apparaissait avant la terre. Elle ravissait les yeux des marins lassés de l'éternel azur des flots. Mais elles devinrent bientôt si touffues qu'ils craignirent d'y entraver leur gouvernail et leur quille et d'être retenus captifs dans ces joncs 20 de l'Océan, comme les navires de la mer du Nord dans les glaces. Ainsi chaque joie se changeait bien vite en larmes : tant l'inconnu a de terreur pour le cœur de l'homme ! Colomb, comme un guide cherchant sa route à travers ces mystères de l'Océan, était obligé de paraître comprendre ce qui l'étonnait lui-même et 25 d'inventer une explication pour chaque étonnement de ses matelots.
Les calmes de la ligne les jetèrent dans la consternation. Si tout jusqu'au vent, mourait dans ces parages, qui rendrait le souffle à leurs voiles et le mouvement à leurs vaisseaux ? La 30 mer tout à coup se gonfla sans vent : ils crurent à des convulsions souterraines à son lit. Une immense baleine se montra endormie sur le dos des vagues : ils imagineront des monstres dévorant les nefs. L'ondulation des vagues les emportait sur des courants qu'ils ne pouvaient surmonter faute de vent : ils se 35 figurèrent qu'ils approchaient des cataractes de la mer, et qu'ils allaient être entraînés dans les abîmes et dans les réservoirs où le
CnnisTOPHE Colomb. 35
muge avait étanclié ses mondes d'eau. Ils se groupaient, sombres et irrités, au pied des mâts ; ils se communiquaient à plus haute voix leurs murmures ; ils parlaient de forcer les pilotes à virer de bord, de jeter l'amiral à la mer, comme un insensé qui ne laissait de choix à ses compagnons qu'entre le suicide ou le meur- 5 tre. Colomb, à qui les regards et les murmures révélaient ces complots, les bravait par son attitude ou les déconcertait par sa
confiance.
La nature vint à son secours en faisant souffler de nouveau les vents rafraîchissants de l'est et en aplanissant la mer sous ses 10 proues. Avant la fin du jour, Alonzo Pinzon, qui commandait la Pinta, et qui naviguait assez près de l'amiral pour qu'il pût s'entretenir avec lui bord à bord, jeta le premier cri de Terre ! du haut de sa poupe. Tous les équipages, répétant ce cri de salut, de vie et de triomphe, se jetèrent à genoux sur les ponts 15 et entonnèrent l'hymne de Gloire à Dieu dans le ciel et sur la terre ! Ce chant religieux, premier hymne monté au Créateur du sein de ce jeune océan, roula lentement sur les vagues. Quand il eut cessé, tout le monde monta aux mâts, aux hunes, aux cordages les plus élèves des navires, pour prendre possession 20 par ses propres yeux du rivage entrevu par Pinzon, au sud-ouest. Colomb seul doutait, mais il aimait trop à croire pour contredire seul le délire de ses équipages. Bien qu'il ne cherchât sa terre à lui qu'à l'ouest, il laissa gouverner au sud pendant toute la nuit, aimant mieux perdre un peu de sa route pour complaireà 25 ses compagnons que de perdre la popularité passagère due à leur illusion. Le lever du soleil ne la dissipa que trop vite. La terre imaginaire de Pinzon s'était évanouie avec la brume de la nuit. L'amiral reprit la route do ses pensées vers l'ouest.
L'Océan avait do nouveau aplani sa surface ; le soleil sans 30 nuage et sans limite s'y réverbérait comme dans un second ciel. Les lames caressantes couronnaient la proue de légères écumes ; les dauphins, plus nombreux, bondissaient dans le sillage ; toute la mer semblait habitée ; les poissons volaient, s'élanyaiont et retombaient sur les ponts des navires. Tout semblait se con- 35 certer avec Colomb dans la nature pour entraîner par un espoir renaissant ses matelots qui oubliaient les jours. Le 1er octobre,
ils s'imaginërent n'avoir fait que six cents lieues hors des parages fréquentés des navigateurs : le livre d'estime secret de l'amiral en accusait plus de huit cents. Cependant tous les signes du voisinage des terres se multipliaient autour d'eux, mais point de terre à l'horizon. La terreur rentra dans leur âme. Colomb 6 lui-même, sous son calme apparent, se troubla de quelque doute ; il craignit d'avoir passé sans les voir à travers les îles d'un archipel, de laisser derrière lui l'extrémité de l'Asie qu'il cherchait, et de s'égarer maintenant dans quelque troisième océan.
La plus légère de ses barques, la Nina, qui naviguait en avant- 10 garde, le 7 octobre, hissa enfin son pavillon de découverte et tira un coup de canon de joie pour annoncer une côte aux deux autres vaisseaux. En s approchant, ils reconnurent que la Nina avait été déçue par un nuage. Le vent, en l'emportant dans les airs, emporta leur courte joie. Elle se changea en con- 15 sternation. Rien ne lasse le cœur des hommes autant que ces alternatives de fausses joies et de déceptions amères. Ce sont les sarcasmes de la fortune. Les reproches recommencèrent à éclater sur tous les visages contre l'amiral. Ce n'était plus seulement leurs fatigues et leurs divisions que les équipages 20 imputaient à leur guide, c'était leur vie sacrifiée sans espoir. Le pain et l'eau allaient manquer.
Colomb, déconcerté par l'immensité de cet espace dont il avait cru enfin toucher les bornes, abandonna sa route idéale tracée sur sa carte et suivit deux jours et deux nuits le vol des oiseaux, 25 pilotes célestes que la Providence semblait lui envoyer au moment oii la science humaine défaillait en luL L'instinct de ces oiseaux, se disait-il, ne les dirigerait pas tous vers ce point de l'horizon s'ils n'y voyaient pas un rivage. Mais les oiseaux môme semblaient, aux yeux des matelots, s'entendre avec le 30 désert de l'Océan et avec les astres menteurs pour se jouer de leurs navires et de leurs vies. A la fin du troisième jour, les pilotes, montés sur les haubans à l'heure oti le soleil dévoile en s'abaissant le plus d'horizon, le virent se plonger dans les mêmes Va<'ues d'où il se levait en vain depuis tant d'aurores. Ils cru- 35 rent à l'infini dos eaux. Le désespoir qui les abattait se changea en sourde fureur. Qu'avaient-ils il ménager maintenant avec un chef (lui avait truuipé la cour, et dont les titres et l'autorité, surpris à la confiance de ses souverains, allaient périr avec ses
illusions ? Le suivre plus loin, n'était-ce pas s'associer à son crime ? L'obéissance ne finissait-elle pas là où finissait le monde ? Restait-il un autre espoir, s'il en restait, que de retourner les proues vers l'Europe, de lutter en louvoyant contre ces vents, complices de l'amiral, et de l'enchainer lui-même à 5 son mât pour qu'il fût l'objet de la male'diction des mourants s'il fallait mourir, ou pour le livrer à la vengeance de l'Espagne si le ciel leur permettait jamais d'en revoir les ports 1
Ces murmures étaient devenus des clameurs. L'intrépide amiral les contint par l'impassibilité de son visage. 11 invoqua 10 contre les séditieux l'autorité, sacrée pour des sujets, des souverains dont il était investi. 11 invoqua le ciel même, juge en ce moment entre eux et lui. Il ne fléchit pas ; il ofl'rit sa vie en gage de ses promesses ; il leur demanda seulement, avec l'accent d'un prophète qui voit ce que le vulgaire ne voit que par son 15 âme, d'ajourner de trois jours leur incrédulité et leur résolution de retour. Il fit serment, serment téméraire, mais politique, que, si dans le cours du troisième soleil la terre n'était pas visible à l'horizon, il se rendrait à leurs instances et les ramènerait en Europe. Les signes révélateurs du voisinage d'îles ou de 20 continents étaient si visibles aux yeux de l'amiral, qu'en mendiant ces trois jours à ses équipages révoltés il se croyait certain de les conduire au but. Il tentait Dieu en assignant un terme à sa révélation, mais il avait à ménager des hommes. Les hommes, à regret, lui accordèrent ces trois jours, et Dieu, qui l'in- 25 spirait, ne le punit pas d'avoir trop espéré de lui.
Au lever du soleil du deuxième jour, des joncs fraîchement dérjicinés apparurent autour des vaisseaux. Une planche travaillée avec la hache, un bâton artistement ciselé à l'aide d'un instrument tranchant, une branche d'aubépine en fleur, enfin un 30 nid d'oiseau suspendu à une branche rompue par le vent, rempli d'œufs que la mère couvait encore au doux roulis des vagues, flottèrent successivement sur les eaux. Les matelots recueillirent à bord ces témoins écrits, parlants ou vivants, d'une terre voisine. C'étaient les voix du rivage qui confirmaient celle de 35 Colomb. Avant de contemplir la terre des yeux du corps, on la concluait par ces indices de vie. Les séditieux tombèrent à
38 Christophe Colomr
genoux devant l'amiral outragé la veille, ils iraplorërent le pardon de leur défiance, et entonnèrent l'hymne de reconnaissance au Dieu qui les avait associés à son triomphe.
La nuit tomba sur ces chants de l'Église qui saluaient un monde nouveau. L'amiral ordonna de carguer les voiles, de 5 sonder devant les navires, de naviguer avec lenteur, redoutant les bas-fonds et les écueils, convaincu que les premières clartés du crépuscule découvriraient la terre sous les proues de ses vaisseaux. Nul ne dormit dans cette nuit suprême. L'impatience d'esprit avait enlevé tout besoin de sommeil aux yeux ; les pilo- 10 tes et les matelots, suspendus aux mâts, aux vergues, aux haubans, rivalisaient entre eux de poste et d'attention pour lancer le premier regard sur le nouvel hémisphère. Un prix avait été promis par l'amiral à celui qui jetterait le premier cri de Terre ! si la terre en effet reconnue vérifiait sa découverte. 15 La Providence cependant lui réservait à lui-même ce premier regard, qu'il avait acheté au prix de vingt ans de sa vie et de tant de constance et de dangers. Comme il se promenait seul, à minuit, sur la dunette de son vaisseau et plongeait son regard perçant dans les ténèbres, une lueur de feu passa, s'éteignit et 20 repassa devant ses yeux au niveau des vagues. Craignant d'être trompé par un éblouissement ou par une phosphorescence de la mer, il appela à voix basse un gentilhomme espagnol de la cour d'Isabelle, nommé Guttierez, en qui il avait plus de foi que dans ses pilotes. Il lui indiqua de la main le point de l'horizon où il 25 avait entrevu un feu, et lui demanda s'il n'apercevait pas une lumière de ce côté. Guttierez répondit qu'il voyait en effet étinceler une lueur fugitive dans cette direction. Colomb, pour se confirmer davantage dans sa conviction, appela Rodrigo Sanchejs de Ségovie, un autre de ses confidents. Sanchez n'hésita 30 pas plus que Guttierez à constater une clarté à l'horizon. Mais à peine ce feu se montrait-il, ([u'il disparaissait pour reparaître dans une émersion alternative de l'Océan, soit que ce fût la flamme d'un foyer sur une plago basse, découverte et dérobée tour à tour par l'horizon ondoyant des grandes lames, soit que co 35 fût lo fanal flottant d'un canot de pêcheurs, tour à tour élevé sur la crête et englouti dans le croiix des vagues. Ainsi la terre et la vie apparurent à la fois à Colomb et à ses deux confidents sous la forme du feu dans la nuit du 11 au 12 octobre 1492.
Colomb, commandant le silence à Rodrigo et à Guttierez, renferma en lui-même sa vision dans la crainte de donner encore une fausse joie et une amère déception à ses équipages. Il perdit de vue la lueur éteinte et veilla jusqu'à deux heures du matin, priant, espé^-ant et désespérant seul sur le pont, entre le 5 triomphe ou le retour dont le lendemain allait décider.
H était plongé dans cette angoisse qui précède les grands enfantements de vérités, comme l'agonie précède le grand affranchissement de l'esprit par la mort, quand un coup de canon, retentissant sur l'Océan à quelques centaines de brasses devant 10 lui, éclata comme le bruit d'un monde à son oreille, et le fit tressaillir et tomber à genoux sur la dunette. C'était le cri de Terre ! jeté par le bronze, signal convenu avec la Pinta, qui naviguait en tête de la flotte pour éclairer la route et sonder la mer. A ce bruit, un cri général de Terre ! éclata de toutes les 15 vergues et de tous les cordages des vaisseaux. On ferla les voiles et l'on attendit l'aurore. Le mystère de l'Océan avait dit son premier mot au sein de la nuit. Le jour allait le révéler tout entier aux regards. Les parfums les plus suaves et les plus inconnus arrivaient par haleines jusqu'aux vaisseaux avec 20 l'ombre d'une côte, le bruit des lames sur les récifs et le vent de terre. Le feu aperçu par Colomb annonçait la présence de l'homme et le premier élément de la civilisation. Jamais nuit ne parut plus lente à dévoiler l'horizon ; car cet horizon, c'était pour les compagnons de Colomb et pour lui-même une seconde 25 création de Dieu.